14 juillet 2016

Eymouthiers, la tranquille, en 1914

Là-bas, sur les confins de l'Angoumois ; au bord de la Tardoire, affluent impéteux de la « molle Charente » ; établie de guingois et mal à son aise sur un terrain tourmenté que dominent les derniers mamelons limousins assombris de châtaigniers et embellis de bruyère ; loin des villes ; à l'écart des grandes routes et des voies ferrées, fières envers les petits pays pauvres, une humble commune de France dont le nom évoque la paix des antiques monastères parmi le trouble du monde : Eymouthiers.

840 hectares, 452 habitants. C'est, en Angoumois auquel l'a rattaché l'arbitraire administratif, un morceau de Limousin, de la « franche terre courtoise » célébrée par Bertrand de Born, premier des Troubadours — Aï ! Lemozi, francha terra cortesa ! — Limousins, le climat, le sol, les cultures. Limousines, la race, et les mœurs et la langue demeurée presque pure malgré les maîtres d'école et dont Raymond Vidal de Bezaudun disait, il y a huit siècles, qu'elle est « plus apte que pas une autre à trouver et à dire en roman ».

Une vie essentiellement agricole. Point d'usines, sauf deux moulins à eau dont les roues à aubes et les meules de pierre sont aussi vieilles que notre civilisation. Le sol, de fertilité moyenne, produit, dans des champs morcelés à l'extrême, du blé, du maïs, des pommes de terre, des topinambours, quelques poignées d'une herbe courte et fine, profitable aux bêtes ; quelques gouttes d'un vin plat, affadi par trop d'ombre; quelques boisseaux de châtaignes velues, âpres comme la terre, et dont l'homme, frère misérable des bêtes qu'il élève, se nourrit pauvrement durant les mois d'hiver. Sobre, satisfait du peu qu'il produit à grand'peine, refusant les secours du progrès dont il se méfie, le paysan achète peu, ne vend presque rien et végète dans la routine. Si rare est l'argent que les doigts tremblent quand on en touche.

Une majorité de petits propriétaires. Une dizaine de métayers. Quatre ou cinq domestiques. Point de bordiers. Beaucoup d'illettrés parmi les anciens, et l'on montre les quelques maisons où rayonne au mur, dans un cadre noir à filet d'or, la gloire d'un certificat d'études. Une personne à peine lit le journal dans chaque village et renseigne ses voisins. Un seul cabaret, peu fréquenté en temps de paix, est à peu près complètement déserté depuis la guerre.

Pauvre, parlant une langue méprisée dont il a honte, ignorant et timide en affaires, séculairement opprimé par la misère et les éléments, le « travailleur de terre » perpétue ici des traditions toutes d'humilité et de respect envers l'homme riche et bien vêtu, le « monsieur », « l'homme d'état » dont les mains ne touchent pas la glèbe, le fonctionnaire qu'il jalouse et déteste dans son for intérieur. Courtois, cependant, et serviable à l'égard de tous. Un esprit vif et pénétrant, une pensée alerte, un jugement sain, un sentiment juste des nuances et de la mesure, un sens aiguisé du ridicule, et, néanmoins, une admiration ébahie pour les beaux parleurs, toutes qualités qui révèlent notre double filiation gauloise et latine. Avec cela, une imagination vive ; un tempérament impressionnable, à la fois méfiant et crédule ; un caractère mobile sujet à des revirements brusques d'opinion, à des emportements irraisonnés, à des mouvements instinctifs et subits, collectifs et contagieux qui, dans les temps troublés, menacent à tout instant d'éolater comme un orage. Généralement, le bon sens et l'horreur du bruit, naturels à la race, prévalent contre ces tendances. Mais un souvenir funeste du contraire vit encore au pays : en août 1870, à la foire d'Haute-Faye (Dordogne) des hommes pareils à ces hommes d'allure inoffensive assommaient et brûlaient vif, M. de Monneis, accusé par la rumeur publique d'avoir vendu ses bœufs aux Prussiens.

C'est dans ce milieu morne que, le 1er août 1914, venue on ne sait d'où, portée par on ne sait qui, subite, inattendue, survint cette nouvelle : la Mobilisation est décrétée.

Ce fut, par les champs où s'achevait la moisson, une levée de têtes hâves, un redressement de reins fatigués. Au long des chemins tortueux, des gens portaient la nouvelle et la jetaient par-dessus les haies. Mais le soleil était encore haut, la journée incomplète, et on n'allait pas, parce que c'était la guerre, interrompre la planche commencée. Etait-ce bien vrai d'ailleurs, et Un tel, qui l'avait dit, passe pour si « bavard » (menteur). On verrait à l'heure du « marende ».

Cependant, cette rumeur de voix et de pas sur la route annonce quelque chose d'insolite. On s'inquiète, on perd goût à l'ouvrage. D'un moment à l'autre, la nouvelle se répète, se renforce, se précise, pénètre dans ces têtes dures. Les plus alertes s'en vont au bourg et voient, sur le mur de la mairie, l'affiche blanche que marquent deux drapeaux tricolores. Le doute n'est plus permis.

Le souvenir des malheurs passés est plus vivace aux champs que dans les villes. Les vieux, que rien m'étonne, disent tranquillement : « Nous avons vu ça, nous autres, en 70. On le verra encore. Ce qui a été sera. La guerre est de toujours. » Mais les jeunes, pénétrés de ce vague pacifisme qui s'est infiltré lentement jusqu'au plus profond du peuple, s'élèvent, avec le franc irrespect de leur âge, contre le fatalisme des anciens : « Posez-vous donc, vieille bête ! Vous allez nous porter malheur. Si nous partons, nous n'irons pas loin. »

Ils croient, eux aussi, à des arrangements possibles, à la reculade des dirigeants, par crainte « de faire tuer trop de monde ». En admettant, au pis aller, que la guerre éclate, elle durera à peine « une éternuée de chat ». Avec les armes d'aujourd'hui, tous les hommes seront tués ou blessés dès les premières rencontres, et les chanceux qui « se sauveront » seront de retour pour les labours d'automne. On pense, d'ailleurs, que les réservistes territoriaux ne seront jamais appelés et que les hommes de l'active et de la réserve n'iront pas sur la ligne de feu.

Portés par ces illusions, les premiers à partir s'en vont d'un pas allègre, la musette au côté, n'ayant embrassé personne — ce n'est pas l'usage au pays, où l'on n'embrasse que ceux qui vont mourir — et sans même se retourner pour voir une dernière fois leur maison où beaucoup ne reviendront pas.

Chacun a sorti son livret de l'armoire où il reposait entre deux draps pliés et compte gauchement les jours. On se consulte, on se renseigne auprès des plus adroits. Les illettrés disent : « Je pars le même jour qu'Un tel. Je m'en irai avec lui. » Et personne ne songe à esquiver le devoir, moins par patriotisme que par respect de la mystérieuse et terrible autorité. On est fier, au surplus, et on n'aime pas devoir, même au Gouvernement, qui est le maître et dont on est, en quelque sorte, le métayer. On s'estimerait déshonoré si, à la Saint Jean, on n'avait pas encore payé sa taille. Le service est comme la taille : on le doit et on le paye au jour dit, sans attendre le gendarme, aussi déshonorant que l'huissier.

Chaque jour a son lot de partants. Les petits s'étonnent. Les femmes se lamentent, remuées d'une émotion inconnue, inquiètes pour les travaux qui demeurent. Les vieux se résignent et disent : « Nous ferons ce que nous pourrons, mes pauvres. Ce qui ne se fera pas restera à faire. » Peu à peu, l'agitation des premiers jours décroît et tombe. La route redevient déserte. La torpeur et le silence habituels des jours d'été s'épandent sur les campagnes. On ne peut croire qu'il y ait la guerre au loin, là-bas, derrière cet horizon resté le même. On s'attend à des nouvelles extraordinaires comme on en recevait en 70 : nouvelles de victoires, nouvelles de défaites. Puis, ne voyant rien venir et rien n'étant changé dans le cours des saisons, les restants, comme si de rien n'était, se remettent simplement à l'ouvrage.

On a levé la tête un instant pour regarder ce qui passe. Il ne passe plus rien. L'été, saison des moissons, marche de son pas égal et sûr, au devant de l'automne, saison des semailles. Assez regardé. Il faut, une fois encore, pour obéir à la destinée que rien n'ébranle, boucler le cycle éternel des travaux et des jours.

Les vieux aux charnières rouillées qui, depuis longtemps, ne liaient plus les gerbes, ont, d'un effort héroïque, plié devant les javelles leurs reins et leurs genoux. Des tout petits, chargés d'une brassée de paille humide, leur ont tendu les liens, fiers de prendre part au labeur des hommes. Des femmes, qui s'étaient crues faibles et craintives, ont pris par les cornes les bœufs farouches et leur ont fixé le joug au front, avec les courroies de cuir rudes à leurs mains délicates, et des jeunes filles, qui eurent peur du vertige, sont montées au sommet des charrois branlants.

Le blé rentré, il faut le battre au plus vite, car les rats ont tôt fait de s'établir dans les gerbiers. Au grenier, la sache est vide et la dernière fournée de pain s'épuise au râtelier. La batteuse mécanique ne passera pas, cette année, sans doute, dans les villages, mais les fléaux, délaissés depuis quinze ans, sont encore suspendus au mur de la grange.

Les anciens se souviennent des traditions perdues et il leur semble qu'ils se rajeunissent à les ressusciter. Ils savent comment on répare et consolide avec un enduit de boue la « sole » en terre battue où roulera la bonne graine. Ils savent comment on frappe les gerbes sur le flanc d'un tonneau pour en faire jaillir le froment blond que le choc « déshabille ». Ils savent comment on fait marcher en cadence de deux à six fléaux sur la même airée de paille. Et les granges assoupies se réveillent et résonnent au chant rythmé des antiques outils.

Femmes, enfants, vieillards : ces trois faiblesses conjuguées ont fait une grande force. La terre n'a pas souffert de l'abandon des hommes vigoureux qui s'inquiétaient loin d'elle et voyaient, dans leurs rêves, des champs « abolis ». A grand'peine, mais sans jamais faiblir, les travailleurs ont suivi le pas infatigable des saisons. Tout a été fait, et presque à son heure, des travaux que les jours commandent. Comme de coutume, on a fauché les regains en septembre, vendangé et ramassé les « petites récoltes » en octobre ; semé le froment en novembre, dans l'espoir que les absents le moissonneront. Puis on a balayé et irrigué les pré, taillé les arbres et les haies, coupé le bois ; labouré, taillé et biné les vignes, fait les plantations et semis de printemps.

Ces probes ouvriers ont entretenu la beauté de la terre en même temps que sa fécondité, et c'est par leurs soins que le printemps de chaque année suivante ne perdit rien de son caractère éternel. L'aspect des champs et des bois, tels que je les vis en cette saison où l'espérance refleurit au cœur de l'homme le plus découragé, témoignait de leur généreux effort. Nourrie des sucs tièdes de la terre, l'herbe verdissait par endroits dans les prés. Les jeunes froments, déjà drus, frémissaient sur la glèbe brune. Entre les châtaigniers sombres et les ajoncs fleuris, les guérets étaient plaisants à l'œil comme les planches d'un jardin bien entretenu. Dans les vergers, derrière les haies fleuries de violettes, les bourgeons gonflés des poiriers montraient leurs pointes blanches. Des coqs, d'un village à l'autre, se répondaient dans le lointain.

Et il semblait, au début de l'été, que la nature attendrie, d'ordinaire si marâtre, se laissât fléchir par tant de bonne volonté. L'herbe foisonnait aux prairies. La vigueur des blés avait maîtrisé la « méchante herbe », étouffé les chardons, les liserons, les nielles, les pavois. Les arbres portaient des fruits autant que de feuilles et les vignes étaient des bouquets de « formantes ». Tant d'espoirs imprévus donnaient de l'inquiétude : aurait-on le temps et la force de récolter de si beaux fruits ? Les deux dernières années avaient été mauvaises. « Pour une bonne année qui passe, disait-on, il faut qu'on ait la guerre. Les pauvres travailleurs de terre ont toujours de quoi s'ennuyer. »

Mais l'année fut moins bonne qu'on ne l'avait espéré, et ainsi disparut en partie le contraste choquant de la prospérité champêtre avec les malheurs publics. La pluie vint contrarier les fauches qui durèrent un bon mois (20 juin-20 juillet) et il fallut engranger le foin par surprise, entre les ondées. Jamais encore, au dire des faucheurs, les faux n'avaient été si revécues. « C'est qu'elles sont mal emmanchées, raillaient les mauvais plaisants. Tant vaut le manche (c'est-à-dire l'homme) tant vaut la faux. » Un vieux de 70 ans, un petit gars de 12 ans, une fillette de 15, c'est, en effet, pour un tel outil des « manches » un peu frêles. Je les ai vus fléchir, prêts à rompre sous l'effort. Ils ont tenu.

Touchés, entre les averses, par un soleil ardent, les blés jaunirent tout d'un coup dans les derniers jours de juin. « Ils ont bruiné, disaient les gens déçus, et le grain est étranglé dans l'épi. Les gerbes pèseront plus du pied que de la tête ». ll eût fallu lâcher la faux pour prendre la faucille ; mais « on a besoin de tout ». Le blé attendit, souffrit sur pied. Victorieuse, l'herbe surmonta les tiges agenouillées. La paille prit une teinte grise. Malgré la douceur des mains attentives, les épis se brisaient et s'égrenaient, dîme des oiseaux.

Au 20 août, néanmoins, la dernière gerbe — la gerbe-baude — était rentrée. Dans les champs proprement tondus, on ne vit pas, comme au Bas-Pays, en Saintonge, des « quinteaux » de gerbes pourrir sous les intempéries. L'homme de chez nous ne compte que sur ses bras, et ses bras, soutenus par une volonté tenace, ne lui ont pas manqué. Il s'est surpassé. Il s'est étonné lui-même. Et, jetant un regard sur cette année franchie, longue suite de jours, da travaux et de peines, il s'est demandé où il avait puisé la force nécessaire pour faire ce qu'il avait fait.

Il l'a fait. Il continue de le faire. « Si je devais recommencer, disaient-ils dans leur lassitude. je n'en aurais pas le courage. » Ils se trompaient sur eux-mêmes, ils ne se connaissaient pas. Deux années se sont ajoutées à la précédente, et l'œuvre de paix, obstinément menée, s'accomplit derrière l'œuvre de guerre. Et les ouvriers de cette œuvre obscure sont pareils aux héros patients qui, d'un effort lent et continu, ploient les lignes successives de l'ennemi.

« Ce n'est pas l'argent qui fait vivre, dit-on, c'est le revenu. Pourvu qu'on ait du blé, on n'a pas à s'inquiéter du reste. »

Et on avait du blé, assez sans doute pour manger jusqu'à la fin de la guerre. Ainsi le nécessaire était assuré, pour la tranquillité de ceux qui devaient partir. « Vous ne mangerez pas des poulets rôtis tous les jours, je gage, mais du moins vous aurez du pain sur la table. Quant à moi, je serai habillé et nourri. »

Que peuvent les pires cataclysmes contre celui qui se suffit presque à soi-même ? Le boucher va manquer de viande ? On n'en mange qu'une fois l'an, le 15 août, jour de la fête patronale, et on en reste malade, pendant huit jours. — L'épicier n'aura plus de sucre ? Ce fut, jadis, racontent les vieux, un médicament pour gens délicats et riches. Le miel en tiendra lieu. — Le tailleur a fermé boutique ? On mettra pièce sur pièce aux habits de travail et de deux mauvais on fera un bon. — Le boulanger est mobilisé ? Chaque maison n'a-t-elle pas sa maie et son fournil. Le meunier continue de moudre. On pétrira son pain soi-même, comme le faisaient les anciens, on chauffera le four, on garnira le râtelier et les vieux s'exerceront les mâchoires en même temps que les bras. — L'essence, le pétrole, la bougie sont produits de luxe : On planterait une chandelle de résine au coin de la cheminée, s'il existait encore de la résine ; mais il y a toujours de l'huile de noix, au grenier, dans les cruches de grès.

« Ce n'est pas l'argent qui fait vivre, c'est le revenu. » Or, la terre a produit plus de revenu qu'on n'en attendait d'elle et l'argent est venu par surcroit.

Jamais les temps ne furent meilleurs pour ceux qui ont à vendre, comme en témoignent ces prix comparés de trois années.

Froment..... l'hectolitre / 20 à 22 / 26 à 28 / 28
Avoine..... — 9 à 12 / 14 à 16 / 30
Maïs..... — 12 / 19 / 32
Pommes de terre..... — 2 / 4 à 5 / 10
Haricots..... la livre / 0 fr. 15 / 0 fr. 20 à 0 fr. 25 / 0,50
Œufs..... la douzaine / 0 fr. 60 à 0 fr. 70 / 0 fr. 80 à 1 fr. / 1 fr. 75 à 2 fr.
Poulets..... la livre / 0 fr. 75 à 0 fr. 80 / 1 fr. 25 / 1 fr. 50
Porcelets..... la pièce / 20 à 30 / 40 à 60 / 50 à 125
Porcs gras..... les cent livres / 30 à 35 / 60 à 70 / 130
Bœufs gras..... la paire / 1.400 à 1.600 / 2.000 à 2.500 / —
Bœufs de travail..... la paire / 600 à 1.200 / 1.000 à 1600 / 900 à 2.000

En revanche, on doit acheter plus cher, notamment les bœufs de travail qu'on remplace, aussitôt vendus, par de plus petits. Mais contre des gens qui n'entrent guère dans les boutiques, les marchands sont sans recours.

Ils le seraient restés, sans l'aubaine des allocations.

En 1915, 55 familles ont bénéficié de ces allocations : 16 petits propriétaires, 13 métayers, 1 domestique. Ils ne s'en cachent pas; ils en sont fiers; ils se comparent aux fonctionnaires qui passent chez le percepteur à la fin de chaque mois. Ils émargent au budget : ils se sont élevés de plusieurs rangs dans la hiérarchie sociale, et cette élévation, plus que l'argent lui-même, compense à leurs yeux tous les sacrifices consentis.

La jalousie des non-secourus rehausse leur privilège. « Il faut n'avoir honte de rien, disent aigrement les uns, pour oser mendier de la sorte. » Et d'autres : « Ils font bien d'en profiter pendant que ça existe : ça ne durera pas autant que les impositions. »

Cette dignité nouvelle leur crée l'obligation de manger, de s'habiller mieux. C'est par l'ordinaire et par l'habit qu'on s'égale au riche. Les bouchers, les pâtissiers et les marchands de fanfreluche ont tiré bénéfice de ce privilège.

Que faire d'ailleurs de cet argent qui est comme de l'argent trouvé ? Si le percepteur payait en argent et en or, on n'oserait, par le temps qui court, dépenser cette monnaie précieuse. Mais ces morceaux de papier, ces « billassons » fragiles et inalpropres qui demain, peut-être, ne vaudront plus rien, à quoi bon les conserver, et n'est-il pas plus sage de les échanger contre de belle et bonne marchandise ? La viande d'aumaille fume sur les tables de métayer. Le café et les liqueurs parfument les fins de repas. Les gamins sucent des pastilles. Les femmes et les jeunes filles mettent des colliers de perles fausses et des bracelets de clinquant. On imagine la rancœur des gens serviables qui, refusant tout salaire, ont fait avant le leur le travail de ces « mange-tout ».

— Elles voudraient, disent-ils, que la guerre durât cent années, comme l'autre. C'est nous qui faisons leur ouvrage et c'est elles qui sont payées !

Les plus économes sont devenus moins regardants. N'est-ce pas la fin du monde qui approche et pourquoi ménager des biens dont la jouissance est bornée ?

Dans un étui, entre deux assiettes, dans le boîtier de la pendule, on garde, comme suprême recours et aussi par un reste de respect pour ces images prestigieuses où la magie gouvernementale a enclos tant de valeur sous si peu d'apparences, quelques-uns de ces vieux billets de la Banque de France, solides et francs comme l'or, dont on a éprouvé la loyauté.

Quant aux autres, les nouveaux venus, — ceux de 20 francs, de 5 francs; ceux des Chambres de Commerce qui mollissent et se fripent dans les doigts — leur figure insolite fait songer à ces assignats qu'on retrouve au fond des tiroirs lors des partages, et on s'en défait à toute occasion, comme d'un lot de mauvais souvenirs.

On garde aussi les pièces blanches qui, par contraste avec les « billassons » dépréciés, ont gagné en valeur intrinsèque et font prime.

Et surtout, on garde l'or, l'or qui pèse, reluit et sonne, l'or « qui est toujours l'or » et résiste aux caprices des régimes, l'or qui set solide, loyal, inimitable, plus « brave » que le papier et l'argent meme, et qui pèse de tout le poids de sa valeur et de sa noblesse au bout des doigts.

— « Si le Gouvernement le réclame, il en sait le prix. Il est aussi bien dans notre poche que dans la sienne. Qu'a-t-il besoin de notre or, lui qui fabrique les billets de Banque ? S'il nous donne de l'or, nous lui donnerons de l'or, et il lui est trop facile de nous offrir en échange, comme à des sots qui ne comprendraient rien aux affaires, des morceaux de papier dont il est le fabricant ! »

L'évêque, l'instituteur, le curé ont usé leur persuasion contre l'entêtement de ces simples :

— Savoir, dit-on, s'ils ont donné le leur ?...

Les plus pauvres, ceux qui ne possèdent qu'un ou deux louis, estiment que les riches doivent commencer et que ce n'est guère la peine de se démunir pour si peu. Les riches, qui en ont beaucoup, consentiraient à en donner quelques-uns pour se soulager la conscience ; mais ils craignent de passer pour plus pauvres qu'ils ne sont et de nuire à l'établissement de leurs filles.

Un homme adroit, qui lit le journal, a prétendu que les louis détenus par le Gouvernement seraient poinçonnés et que les autres ne vaudraient rien après la guerre.

— Si on en était sûr, tout de même ?... hasarde une riche propriétaire qui touche les allocations. Et elle ajoute aussitôt, pour raffermir sa résolution chancelante :

— On a beau dire. Les billets vaudraient-ils autant que les louis d'or, les louis sont tout de même plus braves.

Le Gouvernement est, dans leur idée, un « monsieur » puissant et matois qui, par violence ou par ruse, augmente sa fortune. Servi par des gendarmes et des « gros » de son bord, il réquisitionne à prix bas les animaux dans les foires et les récoltes aux greniers. « On n'est plus maître de ce qu'on a l » Quant à l'or, qui est bien caché, il ne peut l'avoir que par finesse, mais on est aussi fin que lui.

Malgré ses fabriques de billets et ses « adresses », on estime que, par un juste retour des choses, il finira dans de mauvaises affaires. Il paie trop, reçoit peu et n'y pourra tenir. Ruiné, il cessera, quelque jour de payer les allocations, les pensions, voire les traitements des fonctionnaires qui seront congédiés et condamnés à travailler la terre. Et comme il arrive à tous les gens ruinés, il sera jeté à la rue, remplacé par un empereur ou par un roi.

— Alors, dit-on, tous les employés seront « changés » et les assurés aux retraites ouvrières ne toucheront plus rien.

Ainsi, le patriotisme, qui sommeille depuis des siècles au fond de ces âmes primitives, ne s'est point éveillé au fracas trop lointain du plus formidable cataclysme de l'Histoire. On agit plus par politesse et obéissance envers le Gouvernement, qui est le Maître, que par devoir envers la Patrie, qu'on ne connaît pas. Ce qu'on doit au Gouvernement, on le lui donne, impôts et service militaire, rien de plus. Et on attend de lui, en retour, le respect de ce qu'on a, la protection de la commune, la bonne marche du commerce. On est lié à lui par une sorte de contrat comme le fermier à son propriétaire. Il est le Maître : on lui doit obéissance et respect; mais il n'est pas défendu de ruser avec lui.

La passion de l'égalité est la forme sociale de l'égoïsme. L'homme de chez nous, accoutumé à subir plus que sa part de souffrances, ne s'étonne ni ne s'indigne des inégalités. Il y a des « messieurs » et des paysans, des riches et des pauvres, des adroits et des « innocents », des chanceux et des malchanceux. Il y en a ; il y en aura toujours, de même qu'il y aura toujours de bonnes et de méchantes années, des jours et des nuits, du soleil et de l'ombre, du froid et du chaud, des jeunes et des vieux, des bien portants et des malades. La chance vient du sort ; la faveur va au plus habile. Il n'y a pas d' « embusqués », mais des chanceux dont le destin était de l'être, ou des adroits qui ont su faire pour payer moins qu'ils ne devaient.

Chanceux sont les réformés. Habiles ceux qui, devant les Conseils de révision divers, ont su obtenir par protection ou par ruse leur maintien dans la position de réforme. Le Gouvernement voulait les prendre par surprise, comme il essaiera, plus tard, de prendre l'or. Ils ont été plus malins que le Gouvernement : on les admire, et le récit de leurs finesses fait la joie du pays.

— « Bernard, qui est sec comme un pic et tout démanché, s'essouffle à courir sur la place du Minage, avant de passer devant le Conseil. Les gens le crurent fou. Pas si fou qu'il en avait l'air ! Diablement adroit, au contraire ! Son tour venu, il monte quatre à quatre l'escalier, se dévêt en sautant d'un pied sur l'autre, se présente... Son cœur fait : Pou ! Pou ! Pou ! — Maintenu réformé.

— « Garigou, qui porte un effort plus gros qu'une « coucourde » et a le dos en arc de scie, a fait croire pendant vingt ans qu'on l'avait exempté parce qu'il était bègue. A force de le redire, il a fini par y croire et feint d'être plus bègue encore qu'il ne l'est. Il est maintenu exempté, et lui aussi passe pour diablement adroit.

— « Margouniou a moins bien réussi. Il déclare qu'il est sourd. On feint de le croire. Mais subrepticement le major passe derrière lui et lui demande à voix basse :

— Vous êtes sourd, jeune homme ?

— Eh oui, Monsieur.

— Ah ! bien. Bon pour le service armé ! »

Seuls, quelques combattants ont rapporté du front une haine timide encore, pour l'injustice. Ils s'étonnèrent quelque temps de ce que riches et pauvres fussent soumis aux mêmes lois, accablés des mêmes charges, exposés aux mêmes dangers. Ils comprenaient malaisément que des « messieurs si protégés » n'eussent pas trouvé le moyen de se faire réformer ou remplacer par des pauvres, à prix d'argent, comme en 70. La mort d'un homme riche et heureux leur semblait plus regrettable que celle d'un pauvre diable condamné à « traîner les galères » tout le long de sa vie. Mais, à la longue, le sens de la justice, obscurci par des siècles de servitude et d'acceptation, en eux lentement se développe.

Le 15 mai 1915, deux territoriaux s'entretiennent devant moi de la mort du Dr L..., tué par le typhus en Allemagne :

— C'est bien malheureux, dit l'un. Un homme si riche, qui ne manquait de rien !

Et l'autre, qui est allé dans les tranchées, de répondre sur un ton âpre :

— Ce n'est pas plus malheureux pour lui que pour un autre l...

Aujourd'hui, il dirait peut-être :

— C'est moins malheureux pour lui que pour un autre qui n'a d'autre fortune que ses deux bras.

Mais regrettant, sur le coup, cette parole impie et, courbé de nouveau sous la soumission ancestrale, il avança cette humble réticence, expression de son repentir d'avoir mal parlé :

— C'est vrai, tout de même, que c'est malheureux !...

Quelle secousse faudrait-il donc pour ébranler ces âmes serviles et y susciter les hardiesses endormies !

L'idée qu'on se fait de la guerre est à la fois simple et complexe, claire et obscure, instinctive et raisonnée. Notion atavique et confuse chez les vieux et les illettrés, apprise dans les journaux et admise sans contrôle par les plus jeunes et les moins ignorants, il s'y mêle des souvenirs du passé, des déductions tirées de la dernière guerre, quelques données justes et précises rapportées par les témoins et déformées aussitôt que reçues, enfin toute une fantasmagorie étrange enfantée par l'imagination.

Pour les vieux, les illettrés, les simples d'esprit, la guerre est un malheur que suit tout un cortège de peines ; un fléau, comme le choléra, la grêle, les maladies du bétail ; une catastrophe que la Providence a permise et dont les causes leur demeurent mystérieuses comme celles de tous les grands malheurs.

Parfois aussi, abandonnant ces raisons métaphysiques sous lesquelles se courbe leur pauvre âme simple et mystique, ils descendent parmi les raisons humaines et voient dans la guerre comme un fait du Prince, voulu par les Gouvernements.

Les Gouvernements sont des hommes tout-puissants qui mènent et oppriment les autres hommes. En temps de paix, ils prennent les garçons et les gardent plusieurs années dans les casernes. En temps de guerre, ils prennent tous les hommes forts, les arrachent à leur travail et les envoient à la mort. On ne peut rien contre de tels caprices. Les Gouvernements sont les maîtres des peuples, dont ils concertent le sort, et n'ont point à leur donner de raisons.

Bien peu seraient capables de démêler, dans l'enchevêtrement des effets et des causes, une notion simple, claire et exacte sur les origines de cette guerre. On ne sait rien de la question austro-serbe, de la rivalité anglo-allemande, du problème des nationalités. Tout ce qu'on sait et sur quoi nul ne dispute, c'est qu'il existe un « roi » — du nom de Guillaume, que c'est ce Guillaume qui a voulu la guerre, qu'il nous a attaqués et que nous avons dû nous défendre, et qu'il l'a fait « par pique », c'est-à-dire par haine, méchanceté, esprit de querelle et pour le plaisir de faire tuer des milliers de pauvres gens. D'aucuns qui se croient malins, soupçonnent des raisons mystérieuses, des plans machiavéliques concertés entre les deux partis. « Ils sont tous d'accord, me disait un vieux maréchal-ferrant, pour faire battre les gens entre eux. Je suis sûr que Guillaume et Joffre déjeunent ensemble plus souvent qu'on ne croit. »

Et c'est avec notre argent que Guillaume entretient la guerre, ce qui en explique l'exceptionnelle durée. On montre au doigt, comme des traîtres, quelques richards des environs qui lui ont prêté à 12 0/0 : un notaire, un instituteur en retraite, trois ou quatre gros propriétaires, qui souhaitent, dit-on, le succès de nos ennemis, parce que, « si la Prusse perdait, leur argent serait perdu ». On pense d'ailleurs que « si la Prusse gagne, elle ne sera pas assez bête pour leur rendre cet argent. » On se réjouit de leur déconvenue et on prend revanche sur leur fortune en les taxant d'imbécillité : « Les plus adroits ont été les plus sots. »

II n'en est guère qui possèdent une notion géographique à peu près exacte du théâtre de la guerre. On retient quelques noms de lieux ramassés dans les journaux : Lille, Arras, Reims, Verdun ; mais ces noms n'évoquent aucune idée précise. Certains, qui ne sont jamais sortis des limites de leur étroit horizon, estiment à quelques dizaines de lieues la distance qui nous sépare du front de combat, et ils ne seraient nullement étonnés d'assister à une arrivée brusque de l'ennemi dans la contrée.

En octobre 1914, une automobile et une voiture de déménagement, égarées dans un village de la commune furent prises pour des engins avant-coureurs de l'ennemi. Des coups de fusil tirés par des troupes en manœuvres, du côté de Saint Mathieu, firent croire à plusieurs que la ligne de bataille avait reculé jusqu'aux confins du Limousin. Il en fut de même en 70 : mais alors, ces craintes illusoires, à la faveur d'une épaisse ignorance, s'enflèrent et se répandirent en terreur panique. Ce fut la « Grande Peur » qui passa sur le pays comme un vent d'épouvante, et les gens de ce même village songèrent à creuser des souterrains pour s'y réfugier. Le temps de ces paniques est passé : l'instruction a créé dans la masse des éléments de solide bon sens auxquels s'accrochent les imaginations égarées.

Un tel terrain est particulièrement favorable à l'éclosion des fausses nouvelles. Un caractère craintif, commun à toutes les populations qui n'ont jamais vu l'envahisseur ; l'ignorance des réalités ; une imagination vive et quasi-hallucinée ; enfin cette naïveté des peuples-enfants qui leur fait attribuer plus de crédit à l'invraisemblable qu'à l'ordinaire vérité, autant de causes qui eussent favorisé les mensonges inquiétants, s'il s'était trouvé des gens pour en répandre. Mais il ne s'en est point trouvé.

Il a bien circulé, comme partout, de vagues histoires de trahison ; notamment celle du général P..., née bien loin de là, dans les Flandres et colportée sans doute par des réfugiés ; mais l'effet en a été presque nul sur l'esprit public. Quant aux cent mille chiens cuirassés de fer blanc qu'on devait, en désespoir de cause, jeter sur les tranchées d'où l'ennemi se refusait à sortir, la plupart des gens en ont ri comme d'une faribole destinée à amuser les badauds.

La guerre de 70, la seule dont on garde encore quelque souvenir, est le prototype de la guerre, et dans toute autre guerre, semble-t-il, on doit retrouver les mêmes circonstances et les mêmes elfets. Aussi, les plus sanglantes défaites, les plus noires trahisons, la capitulation de Paris et l'invasion totale du pays n'auraient surpris personne : on y était préparé. Que de malheurs auxquels on s'attendait et qui ne se sont pas produits ! On s'étonne de la douceur de l'hiver, de la clémence des jours, des faveurs de la nature, de l'activité des marchés, de l'absence d'épidémies, de la tranquillité des villes et des campagnes. On en rend grâces aux dirigeants, auxquels on sait gré, notamment, de n'avoir pas rétabli la Garde Nationale, et on dit : « Tout de même, les gens d'aujourd'hui ne sont pas si sots qu'en 70. »

Dans nos villages, la pensée de la mort, comme celle de tous les malheurs possibles est constamment présente et familière. Les soldats écrivent peu ; certains n'écrivent jamais. Du jour où on les vit partir, on les tint pour perdus. On les pleure à l'avance et, lentement, le mal de l'absence conduit en pente douce jusqu'à l'acceptation sublime de la mort.

Le Maire annonce la nouvelle sans détours. Parfois, c'est un voisin en perniission qui conte à la famille comment il a vu tomber le fils ou le mari qui combattait à ses côtés. Point de cris, de grands gestes, de vaines déclamations. Deux mains qui se joignent en un geste de pitié et de prière, de grosses larmes qui roulent, des sanglots presque silencieux. La mère, l'épouse, la sœur se couvrent la tête d'un grand mouchoir noir. On dételle les bœufs, car le travail est impie dans la maison d'un mort. On va commander au prêtre un service funèbre et, comme pour leur annoncer la funeste nouvelle, on s'agenouille sur la tombe des parents disparus. Puis, comme les saisons vont leur train et que le travail « pousse », on reprend par les champs la tâche interrompue.

A peine un mot de pitié pour ceux que la guerre endeuille. Si le mort était riche, on dit : « C'est un malheur ; il ne manquait de rien pour être heureux. » S'il était pauvre : « Il a passé par la porte de la décharge », c'est-à-dire : tous ses maux sont finis. Chaque décès nouveau apporte comme une compensation aux premiers éprouvés, car le malheur se double à nos yeux d'une injustice quand nous sommes seuls à le supporter. Les mères qui perdirent des fils au berceau s'en consolent à se dire : « Ils seraient maintenant comme Tel et Tel s'ils avaient vécu. » Dans une famille, enrichie par le travail et dont l'aisance suscite des jalousies, le fils est tué autour de Verdun. Les envieux voient dans cet « accident » comme une revanche de la destinée et s'en réjouissent dans leur for intérieur. Mais on apprend que la fille mineure du défunt aura droit à une pension de 500 francs. Alors, les jalousies éteintes se rallument, plus vives et, cyniquement, une voisine traduit le sentiment de tous, un dimanche à la porte de l'église : « Tout de même, il y a des gens qui ont trop de bonheur !... »

Une telle parole, dite et acquiescée à la sortie de l'office, sons les regards d'un Dieu de pitié, en dit assez sur la prétendue renaissance du sentiment religieux et les bienfaits que d'aucuns en attendent, comme une conséquence heureuse de la guerre.

Plus superstitieux que croyant, l'homme de chez nous distingue à peine Ja divinité du prêtre, qui la représente. Or le prêtre est, avant tout, un homme, et un « homme d'état », un employé jalousé qui gagne sans peine un revenu « qui ne gèle ni ne grêle ». On l'environne d'un respect tout extérieur, parce qu'on le croit riche et qu' « il ne fait rien », c'est-à-dire ne travaille pas la terre. On le redoute comme une sorte de sorcier, qui détient des formules magiques, peut, à son gré, faire fructifier ou périr les récoltes, amener la pluie ou la sécheresse, appeler ou conjurer la grêle, bénir les animaux ou leur jeter un sort.

L'assistance aux offices n'est ni plus nombreuse, ni plus fervente. Il se brûle un peu plus de cierges au pied des autels et le prêtre balbutie un peu plus d'évangiles sur la tête des femmes qu'agenouille la crainte, parce qu'il est d'usage de le faire à l'intention des absents que le danger menace ; mais le sentiment religieux ne s'est ni élevé, ni purifié. L'encens fume, par tradition, autour des catafalques ; mais si l'on n'ose blasphémer encore un Dieu tabou qui est armé de la foudre contre les offenses, quels peuvent être les secrets sentiments de ces hommes envers une puissance qui pouvait empêcher la guerre, l'a permise et la perpétue ?

Quel changement un esprit non prévenu verrait-il en ces basses régions, sauvées de l'orage lointain qui massacre les cîmes ?

Un peu plus de capes noires aux épaules des femmes, le dimanche ; mais pas une tombe de plus au cimetière : les morts, tombés ailleurs, ne viennent pas ici troubler le calme des vivants.

L'homme, à peine effleuré par le souffle expirant de la bourrasque, y demeure soi-même, avec ses petitesses et ses humbles grandeurs. Et quels souvenirs, autres que ceux des deuils, marqueront ces dures mémoires d'une empreinte profonde ? Les survivants de la bataille ressasseront, demain, des épisodes infimes, fragments d'une épopée gigantesque dont leur regard n'aura pu embrasser l'étendue et qu'ils réduiront à la mesure de leur petitesse. Les vieillards, eux, diront : « L'année de la guerre ? L'hiver fut bénin, l'été pluvieux et les blés étaient mangés d'herbes ». Et les écoliers émerveillés de la fresque éblouissante peinte aux pages de leur livre, penseront : « Ce qu'ils disent contredit ce qu'on nous apprend. Eh quoi, ce ne fut que cela, la grande guerre ? » Et ils douteront, soit de la clairvoyance des témoins, soit de la véracité de l'Histoire.

... Dans une humble maison où j'entrai, la pendule marquait encore l'heure ancienne. J'en fis la remarque à la vieille femme qui m'avait reçu. Elle haussa les épaules et leva les yeux au ciel, comme pour prendre l'Eternel à témoin de la présomption humaine. Elle semblait vouloir dire : « Que peuvent les décrets et les entreprises des hommes contre le Temps et la Destinée ! » Mais elle exprima sa pensée en paroles plus simples : « Et le soleil, lui, a-t-il changé ? »

— Non, le soleil n'a pas changé.

Au-dessus du verger de France, il suit sa route éternelle qui, «haque jour, dévie d'un pas vers le zénith, et tresse de ses aiguilles de flamme le manteau des saisons.

Nous avons, au déclin de l'hiver, traversé ce verger. En Flandre, en Artois, en Picardie, en Ile-de-France, en Beauce, en Touraine, en Poitou, en Saintonge, en Angoumois, en Périgord, en Limousin, partout, dans les provinces qu'émeut le bruit du canon, comme dans les cantons silencieux et paisibles, nous avons revu les aspects familiers d'une terre somnolente encore, mais près de tressaillir aux caresses du printemps et où les soins attentifs de l'homme inlassable aident ou corrigent la nature. Bois fraîchement coupés ; arbres émondés ; haies tondues autour des enclos ; vignes taillées dont les cossons, bientôt, vont pleurer des larmes de sève; prés balayés et qui déjà verdissent le long des ruisseaux et autour des fontaines ; emblavures où pointent, à fleur de terre, les aiguilles frémissantes des froments ; guérets où la charrue a taillé dans le vif des lanières de chair brune et fumante, partout le vieux sol de France a reçu ses nécessaires apprêts. Une inlassable industrie qui ne cesse de dessiner, de peindre, de tailler, de coudre, de féconder et d'embellir, trace des rayures, découpe des clairières, établit ou maintient des ordonnances, pose des pièces neuves sur le vêtement usagé de l'hiver. Sans doute, des landes inaccoutumées et des éteules bourrues, qui furent naguère des champs féconds et propres, donnent à certains coins l'aspect chenu et négligé de bêtes malades : mais n'est-ce pas plutôt l'effet naturel de la saison que l'indice d'une activité défaillante ?

Où sont, pour celui qui passe, les marques évidentes du fléau qui ravage le monde ? S'il s'arrêtait, ces trop rares travailleurs qui s'acharnent à sauver la beauté du sol en même temps que sa richesse, lui diraient peut-être, de leur voix dolente, la peine qui les accable et sur leur misérable échine pèse un peu plus chaque jour. Mais n'y sont-ils pas accoutumés et les vieux ne se souviennent-ils pas d'avoir subi, aux temps anciens, de plus grandes misères ? Ils lui diraient que le son vaut dix francs le cent et qu'on en trouve malaisément, ce qui est dommageable aux bêtes et empêche de « mettre les bœufs à l'engrais ». Ils lui diraient que le sel coûte quatre sous la livre, prix exorbitant, et qu'il faut aller dans cent boutiques pour en amasser un quintal de cent livres, puisque les boutiquiers n'en donnent plus qu'une livre à la fois ; ils lui conteraient l'histoire de ce voisin qui dut promettre à la marchande une cordée de boudins pour obtenir son plein cabas de la denrée précieuse etquine manqua pas d'oublier sa promesse une fois son lard salé ; ou la mésaventure de cet autre qui, ne s'étant pas prémuni, avant de tuer son porc gras, dut, pour ne pas le perdre, le faire manger aux voisins qui se moquèrent de lui. Petites misères. Petites malices. L'humble vie de tous les jours.

En revanche, des distractions leur sont venues qui, de tout temps, furent défendues aux pauvres. La chasse aux « méchantes bêtes » est ouverte. Un permis du maire permet au pauvre comme au riche de tirer les corbeaux : c'est le droit de chacun et tous en usent à l'envi. On ne voit par champs et par chemins que gens armés portant fusils simples ou doubles, à pierre, à piston, à percussion, longs comme ceux des Arabes, ou courts comme ceux des braconniers ; fourbis au papier de verre ou odieusement rouilles. En eux se sont éveillés les instincts de leurs lointains aïeux, coureurs de bêtes et des désirs, longtemps asservis, se déchaînent. On fait queue chez l'armurier du bourg pour avoir un peu de poudre, aussi rare que le sucre, le sel et le son. A défaut de poudre de chasse, on use de poudre à mine qui fait un bruit et une fumée d'enfer. On traque renards, loups, blaireaux, fouines, putois, écureuils, corbeaux, pies, étourneaux ; mais on ne tue ce mauvais gibier qu'en fin de battue et par acquit de conscience : aux lapins qui dansent dans les clairières, au clair de lune ; aux lièvres rongeurs de carottes et qu'on guette, la nuit, d'une hutte improvisée ; aux perdrix qui s'accouplent et rappellent à la naissance ou à la tombée du jour ; aux bécasses qui vont « piquer » dans les « mouillères » et qui, le cul en l'air, le bec dans la terre, se laissent approcher à bonne portée, on réserve le meilleur de sa poudre, et il n'est pas jusqu'à des bestioles à chair fine, grives, merles, alouettes, pinsons, rouges-gorges, qu'on ne préfère au corbeau coriace, à l'écureuil « qui a goût de sauvage » et à l'étourneau qui sent la fourmi. Les cheminées lâchent un parfum de venaison et un fumet de rôtisserie embaume les plus pauvres chaumières.

— Les gens d'aujourd'hui, répètent les vieux, sont plus adroits que de notre temps. En 70, à pareille saison, nous montions la garde avec des fusils de bois sur la place de l'église.

Une inquiétude cependant, vague encore, mais qui, de jour en jour, se renforce et se précise, commence à peser sur ces hommes que la constance des choses avait rassurés. Depuis les temps lointains de la gabelle, le sel n'avait jamais manqué, et de toutes les misères, le manque de sel serait la pire. Mêler de la farine de maïs à la farine de froment ne serait rien : on a mangé de tel pain, il y a trente ans, du pain plat comme la main, hérissé, fendu, jaune comme la figure d'un malade ; on en mangera encore, s'il le faut. Mais le mot de disette a été murmuré — le mot de famine — et on imagine les agents de réquisition venant prendre dans les greniers les derniers sacs de grain pour les donner à la troupe. Des craintes ataviques remontent du fond des siècles et alfleurent les esprits. « La guerre, m'a dit un paysan averti, la guerre n'est pas près de finir, pour la raison que nous n'en avons pas encore vraiment souffert. »

Parole de sagesse et de vérité. Déjà l'avenir, même aux moins clairvoyants, offre un rude visage. A qui le dissimuler, désormais, Censeurs qui, deux doigts posés sur nos yeux, nous avez bercés et endormis d'agréables mensonges ! Voici venir des temps sévères. La tempête, lentement, descend des cîmes vers les profondeurs.

(Noël Sabord, 1917)

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Contribuables de la Dordogne (1804-1813)

Liste des contribuables du département de la Dordogne les plus imposés sous le Premier Empire.

On trouve aux Archives Nationales sous la cote AF IV 1441, un premier état dressé par l'administration fiscale où figurent les noms des 32 premiers contribuables les plus taxés, avec le montant de leur imposition. Certains noms de lieux n'ayant pas été retrouvés, on peut penser qu'il s'agit de lieux-dits. En outre, cette liste est suivie de curieuses appréciations, pour ne pas dire de jugements de valeur sur chaque individu :

1) Dupeyrat Noël, Thiviers, 8 000 F. « Ex-législateur, magistrat au parlement de Paris. »
2) Fayolle André, à Tocane, 5 776 F. « Cultivateur éclairé. Citoyen utile. »
3) Bellucière fils, à la Dosse, 4 875 F. « Homme étroit, caractère peu estimable et estimé. »
4) Souc-Ia-Garétie, à la Cité, 3 958 F. « Peu influent à cause de sa légèreté. »
5) Imbert, au Fleix, négociant, 3 953 F. « Sans moyens comme sans instruction. Devenu riche à force de travail et d'économies. »
6) Jumilhac-Chapelle, à Jumilhac, 3 697 F. « Citoyen utile. »
7) Parillon-Dureclus, Saint-Martin-des-Combes, 3 591 fr. « Très retiré et peu connu. »
8) Laurière, à Issigeac, 3 553 F. « Ancien militaire, caractère estimable, mais sans instruction. »
9) Roussignac Bathazard, à Bourniquel, 3 454 F. « Tombé dans un état d'imbécillité. »
10) Besson-Caussade, Saint-Front-de-Lalinde, 2 951 F. « Considéré pour son honnêteté seulement. »
11) Maleville, Sarlat. 2 900 F. « Sous-préfet. »
12) Cazenave Léon, Montpeyroux, 2 839 F. « Considéré pour son honnêteté seulement. »
13) Arlot-de-Cumond, à Cumond, 2 829 F. « Considéré pour son honnêteté seulement. »
14) Jaumart-Chabans, La Chapelle-Faucher, 2 768 F. « Peu de moyens. »
15) Ségur-Montaigne, à Montaigne, 2 659 F. « Peu de moyens, fortement attaché à l'ancien ordre des choses. »
16) Lageard, de Cherval, 2 559 F. « Peu de moyens, fortement attaché à l'ancien ordre des choses. »
17) Carbonnier François, de Tursac, 2 510 F. « Jeune homme sans instruction. »
18) Garraube, de Cléraux, 2 453 F. « Ancien militaire, s'occupant d'agriculture. Estimé. »
19) Bardon, de Ségonzac, 2 378 F. « Ancien lieutenant des gardes du Roi. Honnête, mais sans moyens. »
20) Lavergne-Marqueyssac, de Feyral, 2 380 F. « Agriculteur très retiré. »
21) Reynaud-Langlardie Mathieu, de Soudat, 2 256 F. « Estimé. »
22) Mallet aîné, de Sorges, 2 197 F. « Citoyen utile et considéré. »
23) Wulgrain-Taillefer, de Périgueux, « Sans moyens, peu considéré. »
24) D'Abzac-Ladouze, à Périgueux, 2 099 F. « Jeune homme estimable, ayant des moyens. »
25) Laverpie, Siorac, 1 988 F. « Peu répandu. »
26) Gamanson, Saint-Laurent-de-Mussidan, 1 957 F. « Honnête homme estimé, mais sans moyens. »
27) Laret-Ladurie, Saint-Pardoux-la-Rivière, 1 952 F. « Honnête homme estimé, mais sans moyens. »
28) Ponterie-Escot, à La Force, 1 986 F. « Citoyen utile. »
29) Gadaud-Deplagne, à Coulounieix, 1 956 F. « Sans moyens. »
30) Vergnol, à Pouzols, 1 857 F. « Agriculteur estimé. »
31) Crémoux Augustin, à Périgueux, 1 840 F. « Honnête homme, mais sans moyens. »
32) Durand-Nouaillac, Saint-Front-de-Champeniers, 1 841 F. « Bon agriculteur, citoyen utile quoique faiblement considéré. »

Par ordre alphabétique, les noms des 546 premiers contribuables (AN AF 1436 An X-1813) : Agard, Savignac-de-Nontron. Agard-Rouméjoux, Bussière-Badil. Andrieux neveu au Bugue. Antignac aîné au Bugue. Antignac cadet à Limenis. Arlot-de-Cumon à Cumon. Arlot-de-Frugie à Saint-Laud. Aubertie-Labrousse à Douzillac. Audemard Louis à Ribérac. Audy J.-Baptiste à Calés. Aujoy à Mauzac. Babiar-la-Roche à Saint-Germain-de-Pouromieux. Bacalan à Monbazillac. Baillet à Cadelech. Baillet-la-Brousse à Lamonzie-Saint-Martin. Bardon-Ségonzac à Ségonzac. Bardy-Fourtou Barthélémy à Celles. Barneuil-Conte J.-Baptiste à Bourdeilles. Basset-des-Rivailles Antoine à Teyjat. Bayle-du-Tuquet J-B à Périgueux. Bayle à Agonac. Beaudouin à Villetoureix. Beaulieu-Goudour à Vitrac. Beau mont à Puiguilhem. Beaumont-Latour à Cabans. Beaupoil-de-Saint-Aulaire à condat. Beaupuy-Génis à Sarlat. Beauregard à Excideuil. Beller-Gros à Cornille. Bellabre-Chillac à Goûts. Bellucière fils à la Dosse. Berjon à Saint-Aulaye. Beron Pierre à Saint-Priest. Berthier à Grolejac. Berthomé à Montpon. Besson-Chaussade à Saint-Front-Lalinde. Betou à Momac. Betou Marc à Périgueux. Bezenac-Favarcilhe à Saint-Laurent-du-Bâton. Baysselance Thimothée à Bergerac. Biran à Grateloup. Biran François-Gauthier à Campsegret. Bleynie à Douzillac. Bleynie Bernard à Douzillac. Bon à Excideuil. Bonneval André à Nanthiat. Bonhomme-Montagut à Excideuil. Bonneau Guillaume à Bourdeilles. Borredon à Périgueux. Borredon Louis à Beauregard-la-Bachelerie. Borredon J-Baptiste à Chavagnac. Bouchier-Noaillac à La-Chapelle-Montmoreau. Bouchier-Vigneral à Périgueux. Bouchon à Bergerac. Bouffrange fils à Sarlat. Bouillac fils aîné à Périgueux. Boulonneix à Bourdeilles. Bourdet J-Baptiste à Saint-Mondane. Bourdichon à Monestier. Boyer Jacques à Bourdeilles. Boyer Sous-préfet à Nontron. Boyer avoué à Nontron. Boyer à Lempzours. Bréjon-Marès Pierre à Eymet. Brie Martial à Saint-Pierre-de-Frugie. Brizon à Sorgues. Brossard-Marcilliac à Terrasson. Brouvert à Ginestet. Brugières à Thénac. Brunet à Eymet. Bugeaud-Lapiconnerie à Lanouaille. Buisson-Labarthe à Cours-de-Pile. Camain Alexis à Saint-Sulpice-de-Mareuil. Carbonnier François à Tursac. Carvès à La Roque-Gageac. Cassagnade-Dubreuil à Paulin. Castel Pierre à Coux. Castillon-la-Jaumarie à Périgueux. Cazenave Léon à Montpeyroux. Cazenave Jean-Auguste à Vélines. Cercilly-Dauphin à Saint-Victor. Cercilly Raymond à Brantôme. Chabanne Jean à Saint-Rabier. Chabanneau à Nontron. Chaluet à Bergerac. Chambon à Périgueux. Chanaud fils aîné à Clérans. Chanceaulme à Bergerac. Charrousseuil aîné à Verteillac. Charrier père à Saint-Aulaye. Chassaigne à Livrac. Chaussade Simon à Saint-Médard. Chaussade-de-Chantyrac à Saint-Médard. Chatillon à Verteillac. Chazeau à Auriac. Chazotte à Saint-Astier. Chevalier-Dubut à Douzillac. Chevigne à Berbiguières. Cheyssat à Saint-Sulpice-d'Eymet. Chilhaud-des-Farges à La Tour-Blanche. Chilhaud-la-Rigaudie à Périgueux. Choyet à Pomport. Choizy François à Born-des-Champs. Clergeau à Milhac. Clermont-Touchebœuf à Mauzens. Commarque fils à Daglan. Conte-la-Richardie à Creyssac. Cosson-Lassudrie à Périgueux. Coudère-Ducasse à Bergerac. Courcelle François à Sarlat. Courcelle-la-Brousse à Vanxains. Courrarie-Delage à Saint-Jean-de-Côle. Courtain-Minaudon à Saint-Romain. Courtiaux à Périgueux. Courtois-Lafîon à Bourrou. Crémoux Augustin à Périgueux. Dabjac-de-Cérac à Mayac. Dabzac-de-Cazenac à Coux. Dabzac-la-Douze fils aîné à Périgueux. Dabzat-Fougeras Jean à Miallet. Dalesme J-Baptiste à Saint-Sulpice-de-Roumagnac. D'Anglars au Claud-d'Eyvignes. Daugat-Césard Andrieux à Vanxains. Dauteville père à Périgueux. Dautressat-la-Filolie Pierre à Cabans. Debest-la-Crousille père à Saint-Martial-Laborie. Debrageas à Saint-Clément. Debrégeas à Périgueux. Deffieux à Périgueux. Deffraix-Mazièras François à Issac. Defrance cadet à Mareuil. Deglane fils à Périgueux. Degorsse François à Miallet. Deguilhem Joseph à Cabans. Delage à Nontron. Delagrange à Saint-Aubin-de-Lanquais. Delavai à Monpazier. Delbeth Pierre à Eymet. Delfau fils à Périgueux. Delhorte à Bergerac. Delord-Pauté à Eymet. Delperrier à Saint-Cernin. Delpit Joseph à Saint-Avit-Seigneur. Depont à Saint-Maurice. Derei à Mareuil. Deschamps à Monsac. Descravayat Elie à Busserolles. Desforets Germain à Saint-Pierre-de-Côle. Deshelies aîné à Bourdeilles. Desmartis à Bergerac. Desmilhac à Verteillac. Desmoulins-Leybardie fils à St Médard. Desvaux Pierre à Montignac. Desvignes fils à Montignac. Devaux à Périgueux. Deverneilh Joseph à Nontron. Doncet à Montpeyroux. Doumenget à Razac-et-Saussignac. Doussaut-Primaudière à Fougeyrolles. Dubal-Fressange Pierre à Lanquais. Debernard aîné à Terrasson. Dubois-du-Bay César à Vanxains. Dubreuil-Maumont à Hautefort. Dubut père à Saint-Front-la-Rivière. Dubut fils à Saint-Front-la-Rivière. Ducastaing Pierre à Mauzac. Ducluzeau Bertrand à La-Tour-Blanche. Duchazeau-Dauphin-Révolte à Tocane. Ducheylard-Lasalle à Condat. Ducheyron-Veynas à Sarliac. Ducluzeau-Pasquier à Montagrier. Ducluzeau à Allemans. Dudognon-Lavalade à Condat. Dufraisse à Périgueux. Dufraisse à Clermont. Dugravier-Dauphin à Saint-Aulaye. Saint-Aulaye. Duloin à Saint-Vincent-de-Cosse. Dumaine Simon à l'Eguillac. Dumas Etienne à Creyssensac. Dumas-Rivail à Nantheuil. Dumonteilh à Douchapt. Dumonteil-Douxillac aîné à Villetoureix. Dumonteil-la-Terrière Pierre à Vergt. Dumoulin Martial à Coulaures. Dumourier-Jammes à Eymet. Duperrier-Lafon à Montagnac. Dupeyrat Noël à Thiviers. Dupont à Périgueux. Dupuch Joseph à Lamothe-Montravel. Dupuch-Gontaud Elie à Mauzac. Dupuy-Montégrier à Brantôme. Dupuy Mathias à Saint-Médard-de-Ribérac. Duqueylat Paul à Bergerac. Duran Pierre à Montpon. Durand-Durepaire à Saint-Front-d'Alemps. Durand-Nouaillac à Saint-Front-de-Champniers. Dureclus à Mareuil. Durège à Saint-Aulaye. Durepaire-Barbary à Excideuil. Durif François à Ribérac. Durousseau à Bussière-Badil. Dussol à Mussidan. Dussumier Antoine à Bergerac. Duvaucelle à Périgueux. Duvigneau-Camus à Brantôme. Esclafer-Lagorse à Montignac. Etournau-Lafaye Léonard à Allemans. Etourneau-du-Cluzeau. Excousseau aîné à Périgueux. Eymeric à Pomport. Fajol à Ribérac. Fargeot Jacques à Ribérac. Fargeot Sicaire à Preyssac-d'Agonac. Faugera-d'Ajat à Miallet. Faure-Lassablière à Ponchapt. Faure-Rochefort à Périgueux. Faurichon à Thiviers. Faye à Jumilhac. Fayolle André à Tocane. Fayolle-Sallebœuf à Saint-Julien-d'Eymet. Fayolle-Nouaillis à La-Tour-Blanche. Fayot Jean à Allemans. Ferriot Jean à Saint-Amand. Festugière à La-Boissière. Fonvielle à Pomport. Faurien-Desplaces à Nontron. Faurien-Villopre à Nontron. Foucaud à Mayac. Foucaud Jean à Dussac. Foulcon-Laroquette à Eyliac. Fourgeau à Mensignac. Foussal fils à Beaumont. Froidefond à Saint-Rabier. Fumouze à La-Monzie-Saint-Martin. Gadaud-de-Plague fils à Coulounieix. Gadaud-Lafaye Guillaume à Mauzac. Gaillard Daniel à Saint-Martial-d'Artenset. Gaillard-Vaucocour à Thiviers. Galaup aîné à Bordeaux. Gamanson à Saint-Laurent-de-Mussidan. Gandillac-Patronnier à Saint-Martial-Viveyrol. Garraube-Boissière à Livrac. Garraube à Cléraux... Laval Elie à Allas-de-Berbiguières. Laval-Lacoste-de-Larinie à Mamac. Lavaud à Conne. Lavaud à Saint-Apre. Lavaur Guillaume à Villefranche-de-Belvès (Villefranche-du-Périgord). Laubresset fils à Périgueux. Lavergne-de-Lugin à Saint-Privat. Lavergne Louis de Cherval. Lavergne-Desons à Archignac. Lavergne-Marqueystat à Feyrac. Laveyrie-Sivrac à Sivrac. Lavigerie à Sarlat. Laulanie à Bourdeilles. Layraud-la-Farey à Villars. Lazard aîné à Ribérac. Lépine-les-Escuras à Thiviers. Lescure à Sarlat. Lespinasse à Bergerac. Lespinasse aîné à Bergerac. Lestrade Benoît à Firbeix. Lestrade Jacques à Coulaures. Leybardie-Desmoulins à Saint-Médard. Lidonne-Chaillat à Hautefort. Limoges fils au Bugue. Limoges-du-Cimetière à Terrasson. Linares-du-Cluzeau à Paunat. Loche Henri à Bergerac. Loreilhe à Razac-de-Saussignac. Loreilhe-d'Eysses à Lamonzie-Montastruc. Lubersac J.-Louis à Arcrat. Luguet-Manzat à Villars. Magnardeau Jean à Saint-Maurice. Magne à Bergerac. Maillard-la-Faye à Saint-Sulpice-de-Mareuil. Maillard-Beaurecueil Guillaume à Vieux-Mareuil. Maisonneuve à Bertric. Maleville aîné à Sarlat. Mallet-Jaubertie à Sorges. Mallet-de-Sorges à Sorges. Maraval-de-la-Lix à Saint-Cyprien. Mares-Bréjon à La Rouquette. Marsillac-Goursac à Saint-Barthélemy. Masmondel Pierre à Nastringues. Masmondel-Cugagnac à Vélines. Mater à Saint-Eulalie. Mathet-Lagrèze à Périgueux. Mathieu à Couze. Matignon Pierre à Saint-Vivien. Maury-Grézis à Grumier. Mazerat aîné à Nontron. Menesplier-Champeau à Queyssac. Menou-la-Faurélie à Mauzens-et-Miremont. Méredieu-Saint-Gérac à Périgueux. Mérillou-Cherveix à Montignac. Mérillou-Monjaud à Cherveix. Mérillou-Soulier à Cherveix. Mesclop à Bergerac. Mestre Antoine à Saint-Aulaye. Mestre-des-Farcies à Bergerac. Meyssounissas aîné à Bourdeilles. Meynard François à Vanxains. Meynardie Henri à Liorac. Meyrignac Pierre à Périgueux. Mirandol à Sarlat. Molnier-Motin-Bati Pierre à Thiviers. Monbrun-Lavalette aîné à Lanquais. Monsalard Mathieu fils à Valeuil. Monsec à Beaumont. Montagut fils à Excideuil. Montalembert Jacques à Urval. Montrazel Jean à Saint-Geniès. Montard à Monguiard. Montard à Serres. Monteil à Bergerac. Montauzon fils à Grand-Brassac. Montauzon fils au Change. Montet à Grand-Jumilhac. Morand-Dupuch à Trémolat. Moreau-Saint-Martin à Saint-Martial-de-Valette. Morinet-la-Fondause à Saint-Jean-de-Côle. Moulinard au Change. Murat Martial à Milhac. Naucaze J.-François à Breuilh. Noujarède à Vélines. Pajard-Cherval à Cherval. Panivod-Masfrand à Bussière-Badil. Paris-Tancur à Bergerac. Pasquet Charles à Salagnac. Patoureau-Magnac Laurent à Milhac. Patoureau-Labesse à Nontron. Pauvert-Lafon Guillaume à Monestier. Pauvert-Lachapelle Jean à Monestier. Pauvert Pierre à Razac-de-Saussignac. Pavillon-du-Reclus à Saint-Martin-de-Combes. Pécon-Laugerse à Saint-Front-de-Champières. Petit-Cheillat à Mareuil. Peyronnie à Ribagnac. Peyronnet à Eymet. Peyronnet-la-Plante à Festalemps. Philopal cadet à Sarlat. Pichon à Mareuil. Pichon-Foussereau à Milhac-de-Nontron. Pigeon à Sarlat. Pindrai-Dambelle à Saint-Croix-de-Mareuil. Pinet à Bergerac. Pinet Simon à Bergerac. Planchas-Lavalette Jean à Saint-Pardoux. Planche à Saint-Sulpice-d'Eymet. Poumeau Isaac à Bergerac. Pons à Razac-de-Saussignac. Pontard J.-Baptiste à l'Eguillac. Ponterie-Escot à La-Force. Poumeyrie à Saint-Laurent-des-Hommes. Poumeyrols à Ribérac. Pourteyron à Ribérac. Ponteyraud-Labertie à Ponteyraud. Pouzateaux à Périgueux. Pradelou à La-Bachellerie. Pressacq à Périgueux. Prévost-du-Repaire à Villars. Prévost-Leygonie à Bergerac. Profit François à Sorgues. Prunis à Saint-Cyprien. Puisse-Magondeau Jean à Sarlat. Puirajou à Jumilhac. Quillac-Laplassade à Saint-Front-la-Rivière. Rabier Elie à Pompon. Rajaud Etienne à Gageac. Rambaud à Lanquais. Ramond fils à Eymet. Reclus au Fleix. Revauger Antoine à Beaumont. Reynaud Mathieu à Soudat. Ribeyrol à Javerlhac. Rigousière à Saint-Germain. Rivet à Périgueux. Rochon-Clauzeau Louis à Allemans. Roger à Lolme. Roudet-Faye à Jumilhac. Rouquet-la-Plène fils à Monpazier. Saint-Hilaire-Teulier à Tourtoirac. Saint-Ours au Verdon. Salirat-Vieux-Castel à Montplaisant. Sanaillac à Limeuil. Sanxel à Pomport. Saint-Exupéry-Rouffignac à Bourniquel. Sarlat à Sarlat. Saulet-Neyssengras à Milhac. Saunac-Belcastel à Capdrot. Savy-Benlou à Chantérac. Ségur-Bouzély père à Mescoulès. Ségur-Montagne à Montagne. Sèlves à Sarlat. Sèlves cadet à Sarlat. Senailhac Bernard à Cendrieux. Sers à Grand-Castang. Sers-Marchand à Périgueux. Sepierre à Vézac. Solminhac à Bouniagues. Souc-la-Garétie à Périgueux. Souffron Jean à Tourtoirac. Souller-Lortal Jean à Manaurie. Treillat Jean à Excideuil. Texier à Saint-Sulpice-de-Roumagnac. Texier fils à Nontron. Texières François à Bergerac. Teyssandier Jean à Monestier. Teyssandier-Lassare à Issac. Teyssières à Montagnac. Teyssière Antoine à Saint-Paul. Teyssière-Miremont fils à Bertric-Burée. Teyssonnière à Eymet. Thuilier à Thiviers. Truchasson-Borredon Jean à Bourg-du-Bost. Valbrune à Saint-Astier. Valade aîné Guillaume. Valleton-Candillac à Liorac. Vassal-Dumarais à Saint-Chamassy. Vergnols à Pouzols. Vézac Louis à Petit-Bersac. Vidal à Saint-Orse. Vidal à Périgueux. Vigier Henri. Vigneras à Excideuil. Villepontoux à Queyssac.

Source : Les gardes d'honneur de la Dordogne sous le Premier Empire, de Jean-Paul Larrivière.

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Un député de Paris à l'Assemblée législative

Léonard Robin, député de Paris à l'Assemblée législative (1791-1792)
Première édition : 1917 - Auteur : Maurice Roy

Le dernier seigneur de Paron, Guillaume Alexandre, comte de Polignac (1), capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis, dut émigrer en 1791, il se fixa en Suisse dans le canton de Soleure (2). Son domaine fut par suite de son départ et de ses dettes placé sous séquestre en vertu d'un arrêté du Directoire du département du 30 juin 1792 (3). Mme de Polignac Marie-Jeanne-Louise de Saluces, qui n'avait pas suivi son mari en exil, s'était retirée à Sens et obtint pour la durée du séquestre la garde de son ancien château sous la caution du sieur de Jussy père. Mais bientôt une loi du 2 septembre ordonnait la confiscation et la mise en vente des biens des émigrés. Quelques jours après la Convention tenait sa première séance et proclamait la République. Dès lors les passions populaires ne connurent plus de bornes, elles se déchaînèrent à Paron où le château fut, le 21 septembre et jours suivants, l'objet d'un pillage scandaleux et le théâtre de scènes honteuses de dilapidations et d'ivresse qne la garde nationale de Sens se montra à peu près impuissante à réprimer. Les administrateurs du District ne parvinrent à calmer l'effervescence populaire qu'en lui retirant son principal aliment, c'est-à-dire les quelques feuillettes de vin qui se trouvaient dans les caves du château (4). Malgré ces incidents déplorables, Mme de Polignac continua à habiter tantôt Sens, tantôt sa propriété de Paron, avec deux de ses domestiques. Mais bientôt elle assistait impuissante au démembrement de son domaine divisé en de nombreux lots. Le moulin avec ses dépendances fut vendu le 16 novembre 1793 à Claude-joseph-Antoine Luyt, homme de loi à Sens, pour le compte d'un individu absolument étranger au pays et nommé Léonard Robin, aussi homme de loi, demeurant à Paris, rue Beaubourg, puis les fermes de Beauregard et du Clos-Poirat le 14 avril 1794, la ferme dite de l'Hôtel-Dieu le 27 juillet suivant, ainsi que diverses pièces de vignes ou de terres détachées, tombèrent entre les mains du même Robin. Pendant ce temps, Marie-Jeanne-Louise de Saluces était arrêtée et mise en réclusion. A peine sortie de prison, la malheureuse femme, bien que frappée de paralysie, chercha à conserver quelques parcelles de terre auprès de son ancien château, elle fit mettre enchères sur le potager, le verger et la garenne ; malgré la concurrence tenace de Robin, elle en resta adjudicataire le 28 janvier 1795 pour le prix de 42000 livres qui paraîtrait très exagéré si l'on ne tenait compte de la dépréciation des assignats à cette époque. Aussitôt le district prétendit que la vente était nulle comme faite à une personne frappée de séquestre sur tous ses biens à titre de femme et de mère d'émigrés. Toutefois, à la suite d'une délibération du département, la commission des revenus nationaux déclara valable, le 10 germinal an III (31 mars 1795), l'adjudication prononcée le 28 janvier précédent. Mais Mme de Polignac ayant différé le versement du prix dans l'espoir que l'Etat lui tiendrait compte de ses reprises matrimoniales sur les biens de son mari, le citoyen Robin sollicita contre elle l'exécution rigoureuse de la loi du 24 floréal an II en vertu de laquelle la déchéance devait être prononcée contre les adjudicataires en retard de payer les termes échus. En effet, un arrêté du département du 1er thermidor an IV (19 juillet 1796) décida l'application de la pénalité, prévue (1).

Quelques mois plus tard, le 15 pluviôse an V (3 février 1797), le château, resté jusque-là invendu, avec deux arpents de jardin et neuf arpents de bois, plus le potager, le verger et la garenne dont la vente avait été annulée, furent adjugés par le département au citoyen Robin pour 20.100 livres sans enchère au prix de l'estimation. Celui-ci réalisait ainsi une bonne affaire, car les divers biens primitivement vendus à Mme de Polignac l'avaient été pour une somme s'élevant à 51.400 livres. Ayant réussi à évincer l'ancienne propriétaire, il obtenait les mêmes lots moyennant 20.100 livres et, par dessus le marché, le château avec ses dépendances, mais il convient de remarquer que, dans l'intervalle des deux adjudications, la valeur de l'assignat s'était sensiblement relevée.

Quel était donc ce citoyen Robin, si âpre au gain ? Comme presque toujours à cette époque un de ces hommes d'affaires sans grands scrupules ou de ces législateurs avisés qui furent les premiers à profiter des lois votées par eux. Car les biens saisis par la Révolution échappèrent la plupart du temps aux convoitises du peuple pour devenir la proie de ceux auxquels il avait donné aveuglément sa confiance. Cependant il est juste de dire, à la décharge de Robin, que l'attrait du lucre ne le dirigea pas uniquement dans cette affaire, il était comme légataire universel d'un nommé Boullon-Moranges, créancier du comte de Polignac pour une somme importante fixée par arrêté du département du 25 frimaire an IV (16 décembre 1795) à 538.156 livres 4 s. 10 d. et essayait de se couvrir d'une partie de sa créance sur la valeur des biens du séquestre.

Né à Angoulême, en 1746, Léonard Robin était fils d'Abraham-François Robin, imprimeur, jugeconsul et échevin de cette ville. Il fit avec succès ses études au collège des Jésuites de Périgueux, son droit à Poitiers, et, étant venu à Paris, à l'âge de 18 ans, y apprit les affaires et la procédure. Six ans après, en 1770, il était reçu avocat en Parlement. S'il ne brilla pas dans cette première profession par une éloquence séduisante, du moins il s'y distingua par son talent d'exposition, sa méthode, son raisonnement et la clarté de ses déductions. Il défendit son propre père, intervint dans l'affaire du banquier Féline et rédigea sur des questions domaniales fort obscures des mémoires relatifs aux communes Margenter, dont les conclusions eurent une heure de célébrité et fixèrent la jurisprudence sur plusieurs points de droit.

Dès le début de la Révolution, ses concitoyens le nommèrent capitaine de la garde nationale, président de section, et, en 1789, membre de la commune de Paris (6). Des fonctions de juge de paix lui furent en même temps confiées. Partout il obtint la majorité et souvent l'unanimité des suffrages.

Sur les bancs de l'hôtel de ville, il rencontra le citoyen Mulot (7) qui devint pour lui un ami fidèle et devait prononcer plus tard son éloge à l'Académie de Législation. On sait que le corps municipal de Paris, créé après le 10 août 1789 sous le nom de Commune, comprenait 288 membres nommés par chacune des 48 sections de la capitale. Des esprits libéraux et honnêtes s'y retrouvèrent en grand nombre sous la direction du célèbre Bailly. Robin participa activement aux travaux des commissions et surtout de celle chargée d'élaborer le code municipal et à laquelle l'assemblée des représentants provisoires avait associé les Minier, les Garan, les Lacépède, les Bigot de Préameneu, les Condorcet.

Après l'organisation définitive de la municipalité de Paris, il fut nommé juge au tribunal du VIe arrondissement de cette ville et prêta serment entre les mains de Bailly et de Mulot.

Des troubles et de graves insurrections ayant éclaté dans diverses provinces, l'Assemblée nationale constituante décréta l'envoi de commissaires pacificateurs. Léonard Robin fut choisi pour remplir cette mission difficile dans le département du Lot où le soulèvement révolutionnaire des populations faisait rage et entraînait la destruction des propriétés privées. En quelques semaines, il fut assez heureux pour ramener le calme dans cette région agitée. A peine de retour à Paris on le désigna à nouveau en vue d'exercer la même influence salutaire sur les rassemblements importants du camp de Jalès provoqués par la réaction royaliste qui entraîna les populations des Cévennes et gagna les départements de l'Ardèche, de l'Aveyron, du Gard et même d'une partie de l'Hérault. Avec l'aide de Bigot de Préameneu et de son ami Mulot, il parvint encore à apaiser momentanément les esprits surexci tés.

Ce rôle bienfaisant avait valu à Robin une certaine notoriété dont les événements allaient lui permettre de tirer profit.

L'assemblée constituante venait de se séparer après avoir décidé (loi du 16 mai 1791) qu'aucun de ses membres ne pourrait solliciter une seconde fois les suffrages de la Nation, exemple d'un beau désintéressement électoral qui n'est plus, hélas ! de notre temps et que l'on ne reverra probablement jamais. Pour remplacer les députés sortants il fallait donc des hommes nouveaux ayant donné quelques preuves de dévouement à l'intérêt général. Aussi quand les électeurs parisiens furent convoqués en août 1791 pour nommer leurs représentants à l'assemblée législative s'empressèrent-ils de désigner Robin dans un rang honorable, il fut élu le 20e sur 24, avant même le célèbre Condorcet. Parmi ses autres collègues, on remarquait Lacépède, Pastoret, Bigot de Préameneu, Hérault de Séchelles, Quatremère de Quincy, etc.

Dans cette assemblée composée d'hommes de valeur, il sut remplir avec distinction son rôle de législateur (8), travaillant consciencieusement dans les comités des domaines et de surveillance et intervenant assez souvent dans la discussion aux séances publiques. Il parla notamment sur l'organisation des comités, sur celle de la police et sur la déportation des prêtres insermentés. Il réunit des matériaux en vue de la préparation du Code civil et fut nommé rapporteur de la loi du 20 septembre 1792 sur l'état-civil et le divorce.

En ce qui concerne cette dernière innovation, les panégyristes de Robin se sont efforcés de montrer qu'il n'avait pas été l'auteur de la proposition, mais que, se trouvant dans l'obligation de l'étudier, il avait au contraire apporté tous ses soins à adoucir les effets d'une loi dangereuse, ne voulant offrir qu'« une ressource au malheur et non un aliment aux passions. »

Malgré ses louables efforts, l'expérience, on le sait, ne fut pas heureuse pour l'ordre social.

Quand l'assemblée législative eut terminé ses pouvoirs, Léonard Robin retrouva sa modeste situation de juge de paix, mais les progrès effrayants de la Révolution devaient pendant plusieurs années ne lui laisser aucun repos. Il fut une des victimes du 31 mai 1793 et subit en prison le châtiment réservé à cette triste époque aux hommes de cœur dont les opinions modérées étaient le gage de la solidité des convictions, une lueur de justice lui rendit la liberté pour quelques jours seulement, puis il retomba dans les cachots (9) jusqu'au 9 thermidor (27 juillet 1794) où la chute méritée de Robespierre lui permit enfin de respirer. Veuf depuis quelque temps et ayant repris ses fonctions de juge de paix, il se remaria à cette époque, suivant contrat du 20 décembre 1796 passé à Fontainebleau (10), avec Marie-Elisabeth-Emilie Aubourg.

Après le 18 brumaire (9 novembre 1799) le Consulat, en procédant à l'organisation des tribunaux, le nomma Commissaire du Gouvernement près le tribunal de première instance de Paris, puis le Sénat lui conféra la situation plus élevée de membre du Tribunat, cette nouvelle assemblée qui, aux termes de la Constitution de l'an VIII, avait reçu la mission de discuter les lois préparées par le Conseil d'Etat et de les soutenir devant le Corps législatif. On escomptait que dans cette haute situation, Robin, fort de son expérience, pourrait donner la mesure de ses connaissances juridiques, mais sa santé déjà altérée ne le lui permit pas. L'acquisition de la terre de Paron, obtenue dans les circonstances pénibles que l'on sait, ne devait guère lui profiter. Cinq ans après, âgé seulement de 57 ans, il succombait dans son château « des suites d'un ulcère dont ses poumons étaient attaqués, » ainsi que l'annonça le numéro des Affiches de Sens, du 20 messidor an X (9 juillet 1802). Il mourut le 6 juillet 1802 ne laissant comme héritiers que sa veuve et un fils, né d'un premier mariage (11).

Voici son acte de décès tel qu'il figure sur les registres de l'état-civil de la commune de Paron :

« 18 messidor an X. — Acte de décès de Léonard Robin, commissaire du gouvernement près le tribunal civil de la Seine et membre du Tribunat, décédé le 17e à onze heures du matin, âgé de 57 ans, né à Angoulême, département de la Charente, demeurant à Paris rue des Petits-Augustins, no 33, fils d'Abraham-François Robin, ancien échevin, et de dame Puinègre, demeurant à Angoulême, sur la déclaration à moi faite par le citoyen Léonard-François Robin, expayeur général de la Guerre, demeurant à Paris, qui a dit être frère du défunt, et par le citoyen François Bonaventure Tronc, demeurant à Sens, profession d'ancien caissier de la Guerre, qui a dit être ami du défunt, et ont signé avec moy.

Constaté par moi, maire de la commune de Paron, faisant les fonctions d'officier de l'état civil.

(Signé)

Robin jeune. F. B. Tronc.

Ch. Chemin, maire.

Son éloge fut prononcé au Tribunat le 24 août 1802 par Huguet (1) et son ami, l'ancien abbé Mulot, consacra à sa mémoire une notice biographique lue à l'Académie de Législation le 22 mars 1803 (2).

Homme de valeur, imbu, il est vrai, des illusions de son temps, mais doué d'un caractère ferme, de sentiments modérés témoignant d'un certain courage, orné d'un esprit juridique remarquable qui lui valut des situations élevées.

Notes :

(1) Il appartenait à une branche de cette famille originaire de Saintonge et était fils de Claude de Polignac et de Marie de Crèvecœur. Armes : Fascé de gueules et d'argent de 6 pièces. La Chesnaye Desbois.

(2) Il mourut en Suisse le 27 octobre 1827 laissant comme héritiers un fils Charles-Louis-Alexandre, comte de Polignac, né à Nantes le 2 juillet 1762 et deux petit-fils issus du mariage de sa fille Alexandrine-MarieLouise avec Jean, comte d'Aspect. Voir leur renonciation en 1828 par suite d'excédent de passif à la somme leur revenant sur l'indemnité du milliard des émigrés. Ch. Porée. Biens nationaux, district de Sens, II, 422.

(3) En conformité des lois des 12 février et 8 avril 1792 un arrêté du Directoire du département du 30 juin déclara en séquestre les biens de Guillaume-Alexandre de Polignac, demeurant cy-devant à Paron et depuis à Sens où est le domicile actuel de son épouse. Procès- Verbaux de l'Administration départementale de 1790 à 1800, IV, p. 331 et 332.

(4) Voy. la relation de ce pillage dans les procès verbaux du conseil général du district de Sens, Archives de l'Yonne G 536, publiée par M. Porée dans les Documents relatifs ci la vente des biens nationaux. District de Sens, I, p. 482 et suiv.

(5) Documents relatifs à la vente des biens nationaux, Sens, I, passim. Pierre Cherchedieu, propriétaire à Sens, était chargé d'enchérir pour lecompte de Mme de Polignac.

(6) Voyez : Règlement général pour l'organisation provisoire, civile et de police du district des Carmélites du Marais, ci-devant du Sépulcre, dressé par M. Robin, avocat en Parlement, président du District, représentant de la Commune et notable adjoint. 10 novembre 1789. Paris, veuve Delaguette, 1789, in-8° 1 f. et 58 p.

Motion de M. Robin, représentant de la Commune et président du district des Carmélites, sur l'étendue du département de Paris, lue le 16 décembre 1789 dans l'Assemblée générale du District. Imp. veuve Delaguette, s. d., in-8°, 12 p.

Rapport au Conseil général de la Commune sur l'examen du Mémoire de M. de Vau villiers sur l'administration et la juridiction pour les transports par eau des approvisionnements de Paris, 11 novembre 1790. Imp. Lottin, s. d., 16 p.

Discours à l'Assemblée électorale (27 nov. 1790 — 15 février 1791). Rapport et Projet de règlement général sur les concours pour tous monuments et ouvrages publics de la ville de Paris, 22 décembre 1790. Imprimés par ordre du Conseil général. Lottin, 1791, in-8°, 15 p.

Maurice Tourneux. Bibl. de l'Hist. de Paris pendant la Révolution française, II, 7049, 7051, 5412, III, 12.082, 14.806.

(7) François-Valentin Mulot, né à Paris le 29 octobre 1749, fils de Valentin Mulot, huissier ordinaire du roi en la Chambre des Comptes, docteur en théologie, Grand prieur de l'abbaye Saint-Victor élu pour 3 ans le 29 août 1782, adhéra à la constitution civile du clergé, fut nommé en 1791 le 15° député de Paris à l'Assemblée législative, mort le 9 juin 1804. Voy. le Journal intime de l'abbé Mulot (1777-1782) dans Mémoires de la Soc. de l'Hist. de Paris. Tome XXIX, 1902, p. 19 et suiv.

(8) Voy. notamment Opinion et Projet de décret pour les enfants naturels par M. Léonard Robin, député de Paris. Imp, nat., s. d. (1792), in-8, 18 p. Maurice Tourneux. Op. cit. III, 20.187.

(9) Il fut détenu à la maison d'arrêt dite Port-Libre ainsi que le constate une adjudication à lui faite d'une petite pièce de vigne à Paron, le 25 février 1794. Vente des biens nat. District de Sens, I, p. 409.

(10) Acte passé devant Lisle, notaire à Fontainebleau.

(11) Après sa mort, la terre de Paron revint en usufruit à sa veuve, Marie-Elisabeth-Emilie Aubourg, qui continua à y résider, et en nue propriété à son fils unique, né d'un premier mariage, Louis-Léonard Robin. Ce dernier décéda le 18 janvier 1825 avant sa belle-mère et eut pour héritiers ses trois oncles et sa tante :

1° Abraham-François Robin, ancien payeur retraité, demeurant à Angoulême ;

2° Félix-Michel Robin, avocat, employé au ministère de la Maison du roi, demeurant à Paris ;

3° Léonard-François Robin, officier retraité de la Marine, demeurant à Paris ;

4° Marie-Anne-Adélaïde Robin, fille majeure.

(Inventaire après décès du 16 mars 1825 passé devant Louis-Auguste Chaulay, notaire à Sens)

Ceux-ci vendirent le 30 juillet de la même année la nue propriété de Paron à Antoine-Louis Berthelin Desbirons, avoué à Sens, qui y réunit le 30 mars 1830 l'usufruit que lui céda la veuve Robin. L'avoué Desbirons revendit le 30 mars 1833 le domaine à M. Harly-Perraud.

(12) Voy. Pièce justificative, I.

(13) On trouvera cette notice ci-après, pièce justificative, II.

Pièces justificatives :

I.

Discours prononcé par Huguet sur la mort du citoyen Robin, membre du Tribunat.

Séance extraordinaire du 26 thermidor an 10.

Tribuns,

Nous avons appris, dans la dernière séance, la mort de notre collègue Robin. Je viens rendre hommage à sa mémoire.

Je n'aurai besoin, pour faire un éloge digne de lui, que de rappeler les principales actions de sa vie privée et de sa carrière politique.

Léonard Robin, né à Angoulême, en 1745, est issu d'une famille distinguée dans le commerce : son père, ancien juge consul, était à l'époque de la révolution, et depuis vingtdeux ans, premier échevin d'Angoulême ; et aujourd'hui, quoiqu'âgé de quatre-vingt six ans, il y remplit encore une fonction publique importante.

Son fils, Léonard Robin, notre collègue, vint à Paris à l'âge de dix-huit ans ; il suivit le barreau, et fut reçu avocat au Parlement en 1770.

Il se distingua dans cette profession par son désintéressement, ses lumières et son érudition. Il fit des consultations et des ouvrages qui eurent de la célébrité.

Ses mémoires imprimés dans l'affaire connue sous le nom des Communes de Margenterre, produisirent un tel effet, qu'ils fixèrent la jurisprudence sur des points principaux, relatifs aux matières domaniales. Ils furent tellement estimés que le gouvernement d'alors, de son propre mouvement les fit déposer à la bibliothèque nationale.

A l'époque de la révolution, et dès ses premiers instans, lorsque les citoyens s'armèrent, Léonard Robin, qui jouissait depuis longtemps d'une confiance méritée, fut nommé par ses concitoyens capitaine de la garde nationale.

Sa sagesse, sa modération et ses vertus furent dans ce grade plus utiles à la défense des propriétés et au maintien de l'ordre, que l'épée remise en ses mains.

Mais bientôt il fut appelé à des fonctions plus analogues à ses lumières et à ses habitudes ; il fut nommé président de sa Section et un des représentans à la Commune de Paris en 1790, ensuite juge de paix, et, après, juge d'un des tribunaux de cette capitale.

A la fin de 1790, il fut envoyé en qualité de commissaire pacificateur, en exécution d'un décret de l'Assemblée constituante, dans le département du Lot, où les insurrections, les attroupements séditieux, les incendies des châteaux répandaient les plus violens désordres et la désolation. En six semaines de temps, il parvint à rétablir le calme.

En 1791, les grands rassemblemens du camp de Jalès et les troubles pour les opinions religieuses se manifestèrent de la manière la plus effrayante dans les départemens du Gard, de l'Ardèche et autres circonvoisins. Il y fut envoyé en la même qualité de commissaire pacificateur, avec le citoyen Bigot de Préameneu. Sa mission eut un succès prompt et complet, et la tranquillité fut parfaitement rétablie.

Ce ne fut point avec des actes tyranniques qu'il remplit ces deux missions importantes et périlleuses ; ce ne fut pas par la terreur, moyen qu'on n'avait pas encore essayé en 1791, qu'il parvint à pacifier ces contrées ; ce fut par la raison, par sa sagesse, par la persuasion et au nom de la justice : et certes ces victoires, plus difficiles peut-être, n'en furent que plus glorieuses pour lui, puisqu'elles amenèrent une paix et plus sincère et plus solide et plus durable.

Dans la même année, il fut nommé, par l'Assemblée électorale, l'un des députés de Paris à l'Assemblée législative. Il se livra entièrement aux travaux du comité de législation : il y prépara des matériaux pour le code civil ; il fut le rapporteur de la loi du 20 septembre 1792 sur l'état civil des citoyens et sur le divorce.

Ce ne fut pas lui qui proposa le divorce, il était déjà décrété en principe ; il coopéra seulement à la loi organique; il eut à lutter contre les principes de ceux qui voulaient y donner des extensions scandaleuses ; il les ramena à des dispositions à peu près convenables, au moins pour ces temps d'effervescence, par sa douceur, sa modération et par la force du langage de l'homme moral et vertueux.

Je sais qu'il est possible qu'aujourd'hui quelques-unes des dispositions de cette loi ne soient pas adoptées ; mais au moins vous devez lui savoir gré des efforts qu'il fit pour éloigner ces plans désorganisateurs de l'ordre social, qui, après lui, ont été exécutés par les lois, aujourd'hui rapportées, des 8 nivose et 4 floréal an 2.

Il fut une des victimes du 31 mai, incarcéré, mis en liberté, et puis bientôt replongé de nouveau dans les cachots de la tyrannie.

Ce fut le 9 thermidor qui le rendit à la liberté, à sa famille t à ses nombreux amis. En l'an 3, il reprit momentanément les fonctions de juge-de-paix.

Depuis le 18 brumaire, lors de l'organisation des tribunaux, le Gouvernement qui, dans sa sagesse ordinaire, sait discerner les hommes qui peuvent être utiles à la Patrie, le nomma son commissaire près le tribunal de première instance de Paris.

Il se distingua encore dans cette magistrature par ses lumières, son intégrité et un travail opiniâtre et assidu.

Le Sénat l'a appelé parmi vous ; il a pensé que la profonde érudition du collègue que nous regrettons, et ses grandes connaissances dans le droit, l'y rendroient utile, surtout dans la discussion du Code civil ; mais sa santé déjà altérée, ne le lui permit point : il succomba le 17 messidor dernier. Il est mort en servant sa patrie.

Tribuns, nous avons perdu un collègue estimable, un magistrat intègre, un jurisconsulte profond, un fonctionnaire public interressant par ses lumières et ses idées grandes et libérales, un bon citoyen de mœurs douces et d'une probité intacte.

Je finirai son éloge par vous dire qu'il était l'ami des Tronchet, des Lacépède, des Bigot de Préameneu, des Demeuniers et d'autres hommes distingués par leurs lumières et leurs vertus, que le siècle présent recommande à la postérité.

Je demande que votre président soit chargé d'écrire à la famille de Léonard Robin pour lui témoigner tous nos regrets sur la perte de cet estimable collègue.

(Bibl. Nat. Le 51.614)

II.

La mémoire de Léonard Robin, tribun et membre de l'académie de législation.

Discours prononcé à la séance publique du 1er germinal an XI par le cit. Mulot, ex législateur.

Recevoir la vie, c'est donner des arrhes à la mort; vérité triviale, sans doute ; vérité dont la méditation peut et doit être utile au moraliste ; mais sur laquelle, jalouse de ne point altérer le bonheur de notre existence, l'indulgente nature ne nous arrête ordinairement qne pour nous en faire un motif de consolation, alors que la perte de ce que nous avions de plus cher nous affecte davantage.

Dans la pensée réfléchie, dans le tableau de tout ce que possédait de bon, d'aimable, de digne d'être estimé, l'objet que nous avons à regréter, elle a mis, par une précaution maternelle, un charme inexprimable, le seul qui puisse efficacement calmer notre douleur.

Et c'est assurément pour le faire goûter, ce charme, et le goûter soi-même, que l'homme a placé au nombre de ses devoirs sociaux l'usage de ces compliments de condoléance que l'on va faire à ceux qui éprouvent la perte de leurs parents et de leurs amis, et que, dans les réunions d'hommes éclairés, se prononcent ces discours funèbres où se retracent les détails honorables de la vie et se fait la peintnre des mœurs et des qualités de ceux que la mort leur enlève.

C'est tout-à-la-fois un hommage à la mémoire de celui qui n'est plus et une source de doux et utiles souvenirs pour ceux qui lui survivent.

Avec quel empressement donc ai-je dû, pour répondre ou vœu de l'académie, me charger de l'entretenir quelques instants des traits principaux de la vie de Léonard Robin, mort tribun et l'un de ses membres.

Au sein d'une société composée de jurisconsultes profonds et d'orateurs célèbres notre ancien confrère eût trouvé facilement de plus éloquents panégyristes, mais vous avez pensé, Messieurs, que le langage simple de la vérité, dont un ami serait l'organe, offrirait plus d'analogie avec la simplicité de ses mœurs et que les fleurs les moins éclatantes étaient celles qui convenaient le mieux à l'ornement des tombeaux.

Ce fut à Angoulême que Léonard Robin vit le jour (en 1746). Sa famille y était distinguée et son père y courait la double carrière du commerce et des arts. Négociant probe autant qu'éclairé, il professait, avec un certain éclat, l'art dont l'invention immortalisa le mayençais Guttemberg.

Aux connaissances amples et profondes qu'exige cette protession de ceux qui veulent être dignes d'elle il joignait les plus solides vertus. Aussi les fonctions de jugeconsul lui avaient-elles été confiées, et quand les erreurs, les fautes, les prodigalités et la faiblesse d'un gouvernement vieilli amenèrent la révolution que, par amour et par espoir du bien, tant d'hommes sages secondèrent et que depuis déshonorèrent les crimes de l'intrigue et de l'ambition, il y avait déjà 22 ans que ce citoyen estimable occupait la première des places d'échevin de sa ville.

La maison paternelle était donc pour le jeune Robin une école précieuse, où il trouvait d'utiles leçons pour éclairer son esprit et de bons exemples pour former son cœur. Heureux les enfants dont l'âme neuve et tendre pour premières impressions n'en reçoit que de semblables ! Plus heureux encore ceux qui savent en profiter ! Léonard Robin était de ce nombre.

Mais la jeunesse, quelque bonnes que soient les dispositions reçues de la nature, a besoin, si j'ose ainsi parler, de changer d'air, de mains, pour faire des progrès, c'est une plante qu'il faut enlever de la couche qui l'a vue naître et transplanter dans un terrain plus fort.

En effet, quand la tendresse des pères et la faiblesse trop connue des mères pour leurs fils ne s'opposeraient point à la sévérité que cet âge exige, ce n'est point sous le toit paternel, et dans son isolement, qu'un jeune homme entretiendra l'amour des sciences et soutiendra le plus généreux élan vers elles. Il lui faut, comme au coursier de la meilleure race, des écuyers exercés, un aiguillon et des rivaux. L'émulation, mère de mille vertus, génératrice des talents, vertu elle-même, tant qu'elle se préserve des excès de sa sœur, ne se rencontre que dans les lieux où l'instruction est commune. Le père de Léonard Robin ne l'ignorait pas ; bientôt il se sépare de son fils chéri et l'envoye au collège de Périgueux, pour y faire éclorre et développer les germes intérressants qu'il a confiés lui-même à son esprit et à son cœur.

Ce collège était tenu par les Jésuites : vous connaissez,

Messieurs, combien étaient soignées, combien étaient bonnes les études auxquelles présidaient et que dirigeaient les membres de cet ordre fameux.

Sous ces doctes instituteurs, le jeune Robin fit les progrès les plus rapides : souvent il éprouva la jouissance de voir ses travaux solennellement couronnés, augures flatteurs de succès plus importants qu'il devait obtenir un jour.

Mais la connaissance des langues anciennes, celle des principes de la littérature et des règles de l'art oratoire qu'il venait d'acquérir, ne devenaient, pour ainsi dire, que les accessoires de la science qu'exigeait l'auguste profession a laquelle il se destinait. Il lui fallait faire encore une étude toute spéciale du droit sous quelque rapport qu'on le considère, soit qu'il se fonde sur la nature ou qu'il s'appuye sur les oracles des législateurs et sur les coutumes rivales des lois, soit qu'il embrasse toutes les nations ou ne s'applique qu'à des peuplades particulières. Poitiers lui ouvre ses écoles, il y vole, et ses cours terminés, il vient à Paris apprendre la marche des affaires, les formes de procédures, et à joindre une pratique sûre à la meilleure théorie. A peine comptait-il 18 ans quand il arriva dans la capitale, et 6 autres années n'étaient point encore révolues quand il fut admis dans le corps respectable des avocats.

0 vous ses confrères, vous qui parcouriez avec lui cette carrière, délicate autant que difficile, racontez quels furent ses travaux, son désinterressement et ses succès.

S'il n'étonna point, direz-vous, par cette éloquence mâle qui subjugue, s'il ne donna point à son style ces charmes qui séduisent et captivent, il eut le talent d'exposer les faits avec clarté, de discuter avec méthode, d'entraîner par le raisonnement et d'amener par l'enchaînement des principes et des conséquences au but qu'il désirait atteindre, et qui toujours était celui que marquait l'équité.

Et que de preuves à l'appui de cet éloge n'auriez-vous pas à citer ! Vous montreriez surtout ce qu'il a écrit dans l'affaire du banquier Féline, et dans celle de son propre père, et ces mémoires vraiment célèbres relatifs aux communes Margenter qui; portant la lumière dans le dédale ténébreux des matières domaniales, en fixèrent la jurisprudence sur plusieurs points principaux, et que le gouvernement, frappés de l'effet qu'ils produisirent, fit spontanément déposer à sa bibliothèque.

C'était là sans doute une récompense bien flatteuse pour notre collègue, mais il en trouvait une plus douce encore dans la considération publique et dans l'estime générale dont il jouissait. L'occasion d'en connaître toute l'étendue ne se fit pas long-temps attendre, la révolution la fit naître.

A peine la première de ses commotions se fait-elle ressentir, vous vous le rappelez, Messieurs, la France se leva tout entière et réalisa les fabuleux prodiges des armées de Cadmus. Les gardes nationales s'établirent et dans celles de Paris Léonard Robin fut créé capitaine, mais, comme l'a très bien dit l'orateur, qui dans le sein du tribunat rendit hommage à sa mémoire, sa sagesse, sa modération, ses vertus furent, dans ce grade, plus utiles à la défense des propriétés et au maintien de l'ordre que l'épée remise entre ses mains.

Sa Section a-t-elle besoin d'un président qui tempère l'effervescence des esprits et dans ces assemblées conserve le calme si nécessaire à la maturité des délibérations ? Veut-elle envoyer à la Commune un représentant qui défende avec courage ses intérèts et veille à la sûreté générale ? A-t-elle à nommer à ces fonctions honorables qui, dans celui qui les exerce, exigent la pureté des mœurs, la conduite la plus exemplaire, un esprit juste et conciliant, une patience éprouvée et la réunion des qualités d'un père et d'un ami, lui faut-il enfin un juge de paix ? Léonard Robin obtint toujours la majorité et souvent l'unanimité des suffrages.

Ah ! que le temps ne me permet-il d'entrer dans tous les détails honorables de sa conduite dans l'exercice de ces importantes fonctions !

Assis près de lui sur les bancs de l'hôtel de ville, c'est là que j'appris à le connaître, à l'estimer, à l'aimer. Comme ses avis étaient sages et modères ! Comme ses réflexions étaient lumineuses ! Laborieux autant que profond, toujours on le voyait dans les commissions qui demandaient de l'assiduité, des travaux et des lumières. Et, pour en rappeler une de ce genre, combien ne nous fut-il pas utile dans celle où, pour être sûre de la bonté d'un code municipal dont elle nous avait confié le projet, l'assemblée des représentants provisoires lui avait associé les Minier, les Garan, les Lacépède, les Bigot et les Condorcet qui tous, si l'on en excepte le dernier, victime malheureuse des persécutions révolutionnaires, siègent en ce moment avec honneur dans nos tribunaux, au Conseil d'Etat ou parmi nos sénateurs.

L'organisation définitive de la municipalité de Paris nous sépara, mais heureusement sans détruire nos liaisons et nos rapports, et même j'eus l'avantage d'aller avec le trop infortuné Bailly, recevoir de Robin, nommé juge de l'un de nos tribunaux civils, le serment d'être fidèle à ses devoirs : serment que dans les circonstances les plus difficiles il eut le courage et la vertu de ne jamais enfreindre.

Cependant les insurrections, les attroupements séditieux répandent le désordre et la désolation dans quelques parties de la France ; la tranquillité du département du Lot en est troublée, des troupes d'incendiaires ralliés par ce cri barbare: guerre aux châteaux! y portaient de tous côtés la flamme et la destruction. Dieu ! qui pourra mettre un terme a ces fureurs ? L'assemblée constituante décrète l'envoi de commissaires, et Léonard Robin est choisi par le gouvernement.

Qu'il sut bien justifier ce choix ! Six semaines lui suffisent Pour pacifier ces contrées, et la paix qu'il leur procure est le fruit de la persuasion dont il possède l'heureux secret. Mais une mission plus difficile l'attend à son retour, il n aura plus à dissuader des hommes séduits par des idées trompeuses d'égalité qui promènent leur niveau destructeur sur tout ce qui leur paraît s'élever au-dessus d'eux. C'est un autre genre d'aveuglement qu'il lui faudra guérir ; ce sont de simples campagnards dont on a intéressé la religion, réveil é des haines héréditaires, et, qui, trompés par des récits mensongers et croyant avoir à soutenir une guerre religieuse et à prévenir les horreurs dont leurs montagnes ont été le théâtre, courent aux armes, quittent leurs foyers paisibles et vont, dans un camp indiqué, former une armée, dont les chefs secrets espèrent tirer avantage pour la réussite de lenrs projets sanguinaires.

Vous voyez, sans doute, Messieurs, que je veux parler du trop fameux camp de Jalès, du décret qui ordonna que des commissaires y fussent envoyés, et de la part qu'eut Léonard Robin, au choix du gouvernement, dans cette circonstance.

Vanter les succès de cette mission, après en avoir partagé les travaux avec le cit. Bigot et lui, ce serait peut-être commettre une imprudence et affaiblir l'éloge que je pourrais en tirer pour notre collègue ; je laisserai donc raconter à d'autres qu'en moins de deux mois les départements du Gard, de l'Ardèche, de l'Aveyron et quelques parties de celui de l'Hérault furent parcourus ; que les esprits y furent éclairés, tranquillisés, pacifiés; que la preuve bien constatée des mensonges à l'aide desquels on avait abusé les laborieux habitants des Cévennes et des campagnes qui les avoisinent, habilement présentées à leurs regards, les fit rougir de leur erreur, et que sans l'amnistie trop précoce qui remit au milieu d'eux les chefs de cette insurrection coupable, ils eussent tenu la promesse qu'ils avaient faite de ne plus suivre de pareils drapeaux. Mais ce que je puis dire, sans être suspect et sans crainte de déplaire au cit. Bigot, c'est que nous dûmes souvent à notre collègue Robin les meilleurs avis, que nous les suivîmes avec cette reconnaissance qu'il est si doux de publier quand elle est sincère et que nous n'oublierons jamais, ni l'un, ni l'autre, les charmes d'une réunion formée pour opérer le bien de la patrie, qui remplit heureusement son objet et qui cimenta dans nos cœurs l'amitié qui nous lia et qui lui survivra toujours.

Léonard Robin ne tarda pas à recevoir, de la part de ses concitoyens, la récompense la plus honorable de ses services ; le corps électoral de Paris le nomma député à l'assemblée législative et ses suffrages furent confirmés par la voix publique. Porter Robin au rang des législateurs, c'était lui imposer de nouveaux travaux. Il s'y livra généreusement ; souvent il parla au nom du comité de législation, dont il était membre ; il réunit les plus utiles matériaux sur le code civil et fut le rapporteur de la loi du 20 septembre 1792 sur l'état civil des citoyens et le divorce.

N'attendez pas, Messieurs, que je cherche à le justifier, pour ainsi dire, de s'être rendu l'organe du comité pour la proposition de cette loi, parce que trop de personnes en la dénaturant en ont postérieurement abusé.

Les scandales multipliés des plaidoiries en séparation avaient déterminé les législateurs à décréter le divorce en principe, et notre collègue mit tous ses soins à en circonscrire les effets dans le cercle étroit que traçaient la morale et la raison ; c'était une ressource au malheur qu'il voulait offrir, ainsi que l'assemblée, et non pas un aliment aux passions.

Les circonstances lui eussent permis de présenter encore quelques modifications à la loi qui l'eussent empêchée de blesser des opinions religieuses ; il avait l espoir qu elles y seraient apportées un jour, mais du moins il la rendit la plus digne de l'homme de bien : et si l'on jète un regard sur les lois du 8 nivôse et 4 floréal an 2, heureusement rapportées, on en sentira tout ce que les amis des mœurs lui doivent de reconnaissance.

Peindrai-je ici la manière cruelle dont il fut payé de tant de vertus, de tant de travaux ? Dirai-je que lorsque, ne voulant pas prolonger sa durée au-delà de l existence d une constitution qu'elle avait fait serment de défendre, l'assemblée législative se fut séparée, la vie de Robin ne fut plus qu'une alternative de persécutions dirigées contre lui, et de services par lui rendus à la patrie, et que, suivant le triomphe ou l'abaissement du vice, il était juge de paix de ses concitoyens ou l'habitant des cachots de la tyrannie ? Vous montrerai-je en notre'collègue une des honorables victimes du 31 mai, mise en liberté dans un moment de justice, puis replongée par la réaction anarchique dans des fers qui ne furent rompus qu'après la chute méritée de cet hypocrite fameux, adorateur, en apparence, de l'Etre suprême, et trop réellement bourreau des talents et des vertus ? Non, je ne retracerai point ces temps malheureux ; je les vouerai, comme il l'avait fait lui-même, à un indulgent oubli.

Mais je ne saurais trop publier les honorables dédommagements qu'il a reçus d'un gouvernement vraiment réparateur des injustices, et qui, fondé par la victoire, soutenu par la sagesse, ne cesse, depuis qu'il est établi, de protéger et d'employer les hommes dignes de le seconder. Les titres de Léonard Robin, à peine lui sont-ils connus, qu'il l'utilise ; il le crée son commissaire près le tribunal de première instance à Paris, où, spécialement, il s'était distingué. Mais il méritait une magistrature plus éminente encore et le Sénat la lui confère ; il est nommé Tribun. Déjà tous les amis de l'ordre et des lois se réjouissaient en le voyant à un poste où il pouvait faire servir au perfectionnement du code civil tant de connaissances majeures amassées pendant tout le cours de sa vie, mais, hélas ! les travaux forcés auxquels il s'était livré près du tribunal avaient altéré le germe de la vie, et au moment où il allait le plus utilement travailler au bonheur de la patrie, martyr de son dévouement et de ses devoirs, il a cessé d'être.

O vous qui, dans une intimité parfaite, avez pu voir la beauté de son âme et pénétrer dans son cœur, vous vous flattez qu'après avoir fait la peinture de sa vie publique, je tenterai de retracer encore ses qualités privées qui vous le faisaient chérir ; vous voudriez que je parlasse de la douceur de ses mœurs, de son intacte probité, que je révélasse les charmes que, bon époux, il savait répandre sur la plus heureuse union, et la tendresse qu'il nourrissait dans son cœur pour un fils, fruit d'un premier hymen, mais les larmes d'une épouse inconsolable, la douleur profonde de son fils, les regrets sincères de ceux qui l'ont connu, sont plus éloquents que ne pourraient l'être mes expressions !

Eloquence du sentiment, suppléez à la faiblesse de mes accents, complétez le tableau que j'ai fait de mon ami, et que vos puissantes impressions en perpétuent dans les âmes les plus doux souvenirs !...

(Bibl. Nat. Ln 27 17.650)

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Lettre de Goursaud de Merlis

Lettre de Jean-Baptiste Goursaud de Merlis à sa femme, à la veille de son exécution à Paris.

27 ventôse, onze h. du soir, l'an II de la république.

Voici bientôt le moment où mon sort sera décidé ; demain est le jour de notre jugement. Si j’en crois ma conscience ct même les apparences, il ne doit pas être sinistre. Cependant, en pareille circonstance, on ne peut assurer le résultat. Quel qu’il puisse être, je serais en état d’en raisonner froidement si c’était avec tout autre qu’avec mon amie. Mes trop fréquents retours vers elle ou mes enfants diminueraient de mon sang-froid, mais ne l’anéantiraient pas. Tout sera décidé lorsque tu recevras cette lettre. Si c’était la dernière... je te plaindrais bien plus que moi... Et mes enfants, mes chers enfants ! Dans tout autre temps si, cédant à une maladie, il fallait nous séparer, tu aurais au moins la perspective de trouver des secours, des sentiments ; actuellement, tous fuiraient les malheureux, tous s’isoleraient de toi. Que ferais-tu ? que pourrais-tu faire au travers des suites de cet évènement ? Oh ! pour le coup, ce serait alors que la plus forte comme la plus difficile preuve que tu puisses me donner de ton attachement, ce serait de prendre le dessus avec force, de sentir que tu restes seule avec des êtres perdus sur la surface de la république. Si je venais à leur manquer ! ce serait alors qu’il faudrait m’oublier, si je puis m’exprimer ainsi, pour songerà ces malheureux enfants, pourvoir à leur éducation, et à leur conserver une bien faible subsistance. Après avoir vécu pour moi, il faudrait vivre pour eux, et rendre à ma mémoire le seul souvenir auquel elle puisse être sensible..... Mais j'ai bien tort de te suggérer ce que tu devrais faire alors ; ton attachement pour eux ne m’est-il pas connu, et ne dois-je pas m’en rapporter à tout ce que t'inspire ce sentiment. Je me laisse entraîner à une idée qui vous identifie tous ensemble, et n’ai pas pensé que mes exhortations ne sont pas nécessaires.

Dis à cet aîné, que j’aimai, que j’aime toujours, combien il a besoin d’acquérir, combien il lui manque de connaissances, et qu’il sache qu‘il ne pourra jamais mieux honorer ma mémoire qu‘en respectant sa mère, qu’en lui étant toujours soumis. — Dis à Adrien que ses dispositions lui imposent de plus grandes obligations qu’aux autres ; qu’il aura plus que jamais besoin d’en tirer parti ; qu’il te le doit, qu’il le doit à lui-même, qu’il le doit à son père qui l’a toujours chéri. — Dis à Charles que l’annonce de ses succès me présage que s’il veut, il te donnera autant de satisfaction que les autres ; que je l’y exhorte, l’embrasse et l’aime bien tendrement. — Quant à mes deux aînées, dont les caractères quoique constants me faisaient un égal plaisir, dis-leur, mais tu n’as pas besoin de le leur dire, que c’est à elles principalement, puisqu’elles sont plus souvent avec toi, que je m’adresse pour te prévenir en tout, te secourir, et ne se conduire jamais que d’après les conseils et tes instructions ; leurs exemples, leurs avis y porteront les deux plus jeunes, et si mes désirs à cet égard succèdent suivant mes espérances, tu seras au moins heureuse mère !..... Embrasse-les pour moi, ou du moins qu’elles t’embrassent chaque jour pour leur père. Si les uns savent combien je les chéris, les autres sauront un jour qu’elles ne m’étaient pas moins chères.

Dis à ma sœur que si les circonstances ne m’ont pas mis à même de la voir longtemps, cela ajoute à mes autres privations. Elle s’affligera avec toi, je le sens, et ne pourra de longtempsjeter dans ton cœur le baume de la consolation. Je vous plains l’une et l’autre en proportion de mon affection ; juge donc jusqu’à quel degré ! Dis à mon oncle, et à sa maison à chacun en détail, ce que mon cœur dicte pour chacun ; ils le sentiront mieux que tu ne pourrais l’exprimer et que je ne pourrais le rendre moi-même.

Dis à tous mes amis que je ne fus jamais indigne des sentiments qu’ils m‘accordèrent ; qu’ils me le devaient à titre de retour, et que jamais je ne ressentis plus vivement la peine qu’en songeant à celle qu’ils ont éprouvée et qu’ils éprouvent à mon sujet. — Dis à Marguy, à Françoise et Jean, que jamais le souvenir de leurs bons services ne s’effacera de mon âme.

N‘oublie pas surtout ces pauvres malheureux qui m’ont si souvent souhaité la prospérité ; c’est sûrement leurs prières que je dois le calme parfait dans lequel je suis et serai jusqu’à la fin : Dis-leur que si dans d’autres temps je me trouvais heureux de pouvoir venir à leur secours, la plus grande privation que j’aie éprouvée lors du revers, a été de ne pouvoir me livrer aux sentiments de mon cœur pour eux.

N’oublie pas mes métayers ; dis-leur que s’ils me trouvèrent bon maître, je leur étais et leur suis tendrement attaché par d’autres sentiments que ceux d’ordinaire, les croyant de bien honnêtes gens. Dis en un mot à tous ceux qui prennent quelque intérêt à mon sort, que j’avais des droits à ces sentiments de leur part, attendu la vive sensibilité que m’ont toujours fait les malheurs d’autrui..... Enfin recommande à mes enfants que, comme j’ai oublié et pardonné depuis longtemps les traverses qu’on a pu me faire éprouver, je demande et j’exige qu’ils n’en aient, non plus que moi, aucun souvenir. Au surplus, les causes de mon arrestation et de mon jugement n‘y ont aucun trait ; mon défenseur à mon défaut en donnera par la suite les détails.

Voilà bien des commissions et bien des choses, ma chère amie ; tu ne seras pas en état peut-être d’y faire attention de longtemps ; mais après un certain terme tu retrouveras avec un plaisir réel, quoique mêlé de douleur, les sentiments qui m’ont animé et qui m’animent encore. Mon âme se peint avec plaisir à tes yeux, quoique tu la connaisses mieux que personne, et je ne finirais pas si je me livrais à mon penchant. Je te quitte pour travailler à ma défense ; tu me le pardonneras..... Adieu donc !..... adieu ! Puissé-je te le dire encore une fois, ô la plus accomplie des femmes, comme la plus chérie de ton trop affectionné.

Merlis.

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Faiblesses de l'agriculture périgorde

Agronome et agromane érudit, le marquis André Alain de Fayolle (1765- 1841) fut une grande figure de notable périgourdin sous l'Empire et la Restauration. Grand propriétaire terrien (539 ha dans la commune de Tocane), c'est une des plus grandes fortunes du Périgord; à partir de 1828, il anima la Société d'Agriculture du département comme vice-président; il fut aussi président du comice agricole de Montagrier, dès sa fondation, en 1834. Introduisant cultures nouvelles (betterave, colza, mûriers), développant les prairies artificielles sur ses terres, il multiplia les communications à la Société d'Agriculture; sa compétence dans le département était indiscutée. A partir de 1830, il eut tout le temps de se consacrer à l'agronomie; rallié à Napoléon dès 1804, il refusa de prêterserment à Louis-Philippe, et ne fut plus ni conseiller général, ni maire de Tocane.

Sa Topographie était destinée à la Société d'Agriculture de la Seine, dont il était correspondant depuis 1799, et répondait à un concours organisé sur ce thème. Deux ans avant la grande statistique des préfets de l'an XI, Fayolle dressait un tableau sans complaisance de la situation agricole du département. Selon lui, la situation était aussi catastrophique en 1801 qu'à la fin du règne de Louis XV, à l'exception de la diffusion de la pomme de terre. Le manuscrit de soixante dix neuf pages présente les mêmes têtes de chapitres que les statistiques de l'époque (Population, Propriétés naturelles du sol, Economie rurale, Arts et Métiers et commerce). Ce plan sera - à peu de choses près - celui des statistiques des préfets et celui de l'enquête de Cyprien Brard en 1835. Fayolle ne dit rien de ses sources, mais il est facile de les imaginer : notes prises durant ses déplacements (il n'a pas émigré sous la Révolution), sa position de notable (il est en 1801 membre du Jury de l'Instruction publique, conseiller général; il fait partie de l'entourage du préfet) l'a mis en contact avec les différentes enquêtes et rapports faits sur le département depuis la Révolution.

L'exposé est clair, particulièrement riche dans la partie consacrée à l'agriculture, même s'il convient d'examiner les chiffres avancés avec précaution (lui-même les juge peu fiables). Ne se contentant pas de décrire, Fayolle expliquait longuement la médiocrité de l'agriculture périgorde : pauvreté des sols, mauvaise rotation des cultures, mode d'exploitation des terres. Le système du colonat en vigueur ne développait pas l'esprit d'innovation : sans bail de durée déterminée, le colon était dans une situation trop précaire pour sortir de sa routine.

Discours d'aristocrate éclairé, mais critique à l'égard de la Révolution qui, il est vrai, avait désorganisé la vie économique du département, discours de propriétaire terrien provincial désireux d'attirer l'attention de ses collègues parisiens sur la grande misère de son département, le propos a certainement noirci le tableau (en particulier en ce qui concerne les abus consécutifs aux défrichements encouragés par l'édit royal de 1766). Il n'en reste pas moins que les faiblesses de l'agriculture périgourdine ont été confirmées par des travaux ultérieurs : enquêtes agricoles de la première moitié du XIXe siècle (dont celle de Brard), recherches d'historiens contemporains.

Source : La modernisation du monde rural en Aquitaine.

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La fontaine de la Cahue

L'autorisation de l'intendant était nécessaire pour « faire travailler aux fontaines », comme pour tous travaux de quelque importance engagés dans les villes. On retrouve partout le même processus : à la demande en général des habitants soucieux de ne pas manquer d'eau, les jurats, jugeant comme ceux de Blaye « la choze des plus nécessaires et l'on peut même dire indispensable », délibéraient pour décider des travaux à faire ; le subdélégué transmettait à l'intendant avec un avis généralement favorable ; l'intendant demandait le plus souvent des précisions sur le devis, sur les moyens de financement, et donnait ou non l'autorisation d'entreprendre les travaux après leur mise en adjudication. La procédure pouvait être relativement rapide, quelques mois, ou traîner beaucoup plus : le cas limite étant celui de Nontron où elle n'aboutit qu'après plus de vingt ans. Dans cette petite ville, la fontaine de la Cahue était restée totalement sans entretien, au point que cette négligence surprenait le subdélégué, pourtant averti du « peu de zèle des habitants pour le bien public ». Une première demande d'autorisation de réparations, dont le devis, approuvé par l'ingénieur des Ponts et Chaussées, s'élevait à 1 631 livres, est adressée à l'intendant Tourny par le subdélégué Labrousse du Boffrand en 1754. Malgré les réponses précises de ce dernier sur la nature du terrain, entre la source et la fontaine, la construction des conduites, les matériaux utilisés, après six ans d'aller-retour du dossier, l'intendant, considérant la « difficulté des temps » refuse son accord. Les officiers municipaux renouvellent leur demande en 1765 : cette fois la mise en adjudication des travaux est autorisée, mais il ne se trouve aucun entrepreneur intéressé. Il en est de même en 1773, et il faut attendre 1777 pour qu'un nouveau devis, chiffré cette fois à 3 118 livres, trouve preneur. Les travaux peuvent commencer en 1778 : jusque-là les deux tiers de la ville qu'alimente cette fontaine avaient connu, sinon la pénurie d'eau, du moins une réelle incommodité.

Source : L'Eau et la ville, de Raymond Regrain.

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La Confrérie Notre-Dame du Saint-Rosaire

Institution de la Confrérie de Notre-Dame du St-Rosaire à Bussière-Badil, en 1675.

Aujourd'hui vingt septième octobre mil six cent septante cinq dans le bourg de Bussière en périgord diosaise de Limogés pardevant révérant père François rivière soubs prieur du couvent des fraires préscheurs de la ville de St-Junien audit diosaise de Limoges et sont presants messire martial nouaillier prêtre docteur en théologie curé dé bussière et habitant du dit lieu soûl is signé et autres lesquels entendans les grands biens fruits esperituels que la confrerye de nostre Damé de St rozaire produit où elle est érigée et lès status d'icelle exactement observés estant d'ailleurs bien assurés du pouvoir que le saint siège apostolique a donné par expécial privilège à l'ordre des fraires préscheurs d'instituer la dite confrerye es lieux qu'ils la demanderont du coasanteman et agréman des esvesques ont très-humblement suplyé le dit révérant père rivière au nom de tous les habittants de vouloir selon le pouvoir qu'il luy a esté donné .par le révérant père Dominique Sabaymé prieur dudit couvant des frères préscheurs dudit St-Junien erigier et instituer en cestè esglise dudit bussière ladite confrerye de nostre Damé du St rosaire aveq tous ses privilèges et pardons destinants les dits supliants pour les exercices d'icelles apperpetuité la chaspelle de nostre Dame qui est du côté gauche descendant du grand authel laquelle portera dorénavant le tittre de nostre Dame du rosaire et laquelle ils tiendront ornée d'un tableau représentant la sainte Vierge donant le rosaire à St Dominique et d'autres parures et ornemants requis pour y faire honorablement les exercices de la Vierge s'obligant encore d'entretenir conserver et prémunir en vitraux qu'il sera en neufs ladite confrerye et d'observer et faire observer tous les esfatuts et règles d'icelles faire chanter la messe de nostre Dame et faire la prosetion, chantant les litanyes de la sainte Vierge tous les premiers dimanches du mois après vespres et touttes les festes de la mesme Vierge à quoy inclinant le révérant père rivière après avoir aprouvé les zelles et dévotions des supliants à l'endroit de la Vierge et a institué errigé la dite confrerye aveq tous ses privilèges et pardons en ladite esglise et chaspelle aveq cette condition toutesfois que sy à l'advenir son ordre ou avait maison ou couvant en se présent lieu de bussière, ladite confréry y sera à l'instant changée et transportée aveq tous ses droits revenus et émolumans et que tous les suppliants ont accepté et promis tenir. En foy de quoy se sont tous (engagés) les soubs signés faict et passé dans ladite Esglise de bussière l'an mois et jour que dessus en présences de moy notaire royal soubsigné.

Signé : Fre françois Rivière. — Noualhier, curé de Bussière. — Pourguet. — Joyeux. — J. Roche. — françois Urtelle. — P. Nicolas, prêtre. — Descrachapts. — Lajamme. — Delavergne. — Alafort. — Collas. — Delage. — P. Nicolas. — Deluche. — Pradignat. — Daugeras. — Thomas, prêtre. — Déluge. — Agard, notaire royal.

(Bulletin de la Société Les Amis des sciences et arts, 1898)

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Lettre à Mme Texier de Nontron

De M. Adrien-Ambroise Texier, ancien gendarme de la Garde du Roi à sa mère, Mme Texier, à Nontron.

(Arch. nat., W 338, doss. 609, n° 79.)

[Coblentz. décembre 1791.]

... [On nous dit, ma chère maman], que, si nous rentrions en France, la tranquillité pourroit renaître et qu'on ramèneroit l'ordre avec l'abondance. Mais pendant plus de deux années la noblesse a souffert vainement et très inutilement des outrages. Tant que les causes de l'anarchie subsisteront, on doit attendre les mêmes effets. Ce sont les bases de la constitution qui sont essentiellement vicieuses ; il faut la refondre en entier ; il faut régénérer les principes de vie du gouvernement. Ce n'est point avec une assemblée nationale comme la nôtre qu'il faut s'attendre à composer. Ils n'ont pas d'ailleurs le pouvoir de rien changer à cette constitution, dont on leur a remis le dépôt. Il est bien démontre par les faits que cette constitution si vantée est la ruine du peuple, en même temps que l'effroi des propriétaires. Il n'est que trop vrai que nous ne sommes sortis du royaume, que nous n'avons pris les armes qu'après une continuité d'horreurs, d'anarchie, d'impunité de crimes, prolongée pendant deux années entières. La patience et la résignation individuelles sont de toute inutilité. Loin de tendre à la fin de ces troubles intestins, le germe toujours subsistant alloit toujours croissant. Avec cette constitution, il n'y avoit pour les êtres raisonnans que deux partis à prendre : celui de se faire une autre patrie, en abandonnant leurs concitoyens à leur malheureux sort, et le parti le plus courageux de repousser par la force des principes destructeurs de tout gouvernement. Cette dernière marche étoit digne de la noblesse françoise. Je ne voudroispas, pour tout au monde, ne pas lavoir adoptée. Combien je désirerois que mon frère pensât comme moi ! Ce nest pas pour son intérêt particulier, pour son avancement, pour les suites inévitables qui vont retomber sur les militaires accusés de démagogie. Ces causes sont secondaires; mais je le désire pour son honneur...

Adieu, ma chère maman, je vous désire une aussi bonne santé qu'à moi. Je vous embrasse et vous chéris bien tendrement.

P.-S. — J'oubliois, dans l'article des nouvelles politiques, de vous répéter qu'il est très certain qu'au printemps nous aurons le roi de Suède à la tête d'une armée de Russes et de Suédois. Tous les princes de l'Empire se préparent à fournir les troupes qu'ils doivent aux cercles de l'Empire. La Prusse, au moyen de son traité d'alliance avec l'Empire, ne restera pas neutre. Déjà l'Espagne et la Savoie sont déclarées. Voilà quels seront nos moyens pour ouvrir la campagne.

Le nouvel ambassadeur Sainte-Croix a déjà éprouvé bien des humiliations. En arrivant, il fut conduit chez le grand-prévôt par deux soldats, et puis son hôte l'expulsa de son logement, parce que 200 François qui mangeoient dans cette auberge avoient quitté leurs tables.

Source : La Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794.

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Mémoires de la comtesse de Vassoigne

Il avait l'imagination bouillante, exaltée, qu'il était plein de cet ancien esprit d'honneur, de bravoure chevaleresque, d'ambition et de prodigalité, j'ai goûté dans les premières années de ma vie toutes les jouissances que procure l'opulence lorsque surtout elle est jointe à la naissance, à la fortune et au talent de la répandre avec goût. Ces qualités précieuses pour le grand monde, d'autres plus estimables pour quelques-uns, un extérieur séduisant, des manières affables, distinguées et polies, un courage à toute épreuve, mille occasions où il l'avait prouvé avec évidence, des protections brillantes connues et nombreuses, tout concourait à en faire l'homme de son pays le plus recherché, le plus aimé et le plus goûté.

D'ailleurs ces avantages étaient accompagnés d'une épouse charmante, belle, bonne, sensible et ferme, vertueuse, spirituelle, réunissant à tous égards les esprits et les cœurs. Ma mère, mon aimable et tendre mère ornait un salon, faisait l'ornement d'un cercle et conduisait à bien une affaire épineuse avec la même grâce et la même facilité. Aussi sa mémoire et la reconnaissance dues à ses bienfaits seront éternelles. On ne parle de l'une et de l'autre qu'avec vénération et les regrets qu'a occasionnés sa perte précipitée se font encore sentir et seront pour sa fille un sujet perpétuel de chagrins et de douleurs qui pourra peut-être un peu s'affaiblir mais jamais s'effacer.

Tels étaient les êtres à qui je devais la vie; le reste de la famille, sans se trouver aussi bien partagé par la nature, n'avait pas à s'en plaindre. Tous jouissaient d'une extrême aisance et d'une considération, suite de leur conduite ou de leurs lumières et de leurs places. C'est dans cette situation heureuse pour les miens que je vins au monde, aînée de plusieurs enfants qui suivirent peu après. Ma naissance attendue et désirée aurait été un jour de fête, si elle n'eût failli coûter la vie à ma mère. Cet événement malheureux changea tous les projets, et peu s'en fallut que je fusse privée sans le connaître du plus grand avantage que j'ai possédé et à qui j'ai dû ensuite le petit nombre de qualités que j'ai possédées et que l'on m'a accordées. Heureusement qu'un Destin moins contraire la rendit aux vœux que l'on formait pour elle; sa santé se rétablit, mais elle perdit la faculté de marcher. Tout ce que l'on peut ordonner fut employé sans succès, elle n'en recueillit qu'un peu moins de difficulté à se mouvoir et rien de plus. Cet accident imprévu en contraignant ma mère à rester chez elle habituellement y faisait rassembler sans cesse la Société en général et surtout celle qu'elle avait su distinguer et choisir.

Sa maison était ouverte aux gens honnêtes qui savaient la préférer et sa table offerte à ceux qu'elle estimait. Attentive et indulgente sans affectation, elle se rendait chère à tous ceux qui l'entouraient. C'est à cette école, c'est avec ses exemples et sous ses yeux que je me formais. J'atteignis ainsi ma 8e année et commençais déjà à répondre à sa tendresse et à ses soins lorsqu'une affaire d'honneur et une blessure que reçut mon père à 150 lieues du pays que nous habitions nous obligea sur le champ à le quitter et à nous rendre près de lui au mois de janvier 178... Il désirait revoir sa femme et ses enfants avant de mourir. Ce désir pour ma mère devint une loi et sans consulter l'embarras d'une route semblable, avec deux de mes frères et moi, elle nous fit partir au milieu de la nuit et voyager sans nous reposer autrement que sur les bras de nos gouvernantes jusqu'à Paris où, nous voyant si harassés, elle résolut de nous laisser sans m'emmener peu d'heures après qu'elle m'eut fait mettre au lit. C'était la première fois que j'en étais séparée; aussi à mon réveil lorsqu'on vint me préparer et m'instruire de ce départ, je versai tant de larmes que les personnes de l'hôtel, émues par ces témoignages non équivoques d'un attachement sincère, s'empressèrent de me prodiguer leurs caresses. J'en étais flattée mais non consolée, et jamais il ne leur fut possible de me décider à sortir de la maison avant d'avoir reçu des nouvelles de ma mère.

Cette conduite si extraordinaire pour une enfant excita l'intérêt, on en parla aux personnes qui venaient s'informer de ma famille et qui savaient les motifs de l'absence de ma mère. Alors on voulut nous voir... Les Barons de Pla... de Lam... de Ch... les maréchaux de T... de B... de N... intéressés d'abord par les narrations de leurs valets de chambre le furent ensuite par eux-mêmes. Un d'eux surtout, comblé d'honneur, d'estime et de gloire, et n'appréciant que celle de se distinguer par ses vertus, fut encore plus que les autres touché du naturel heureux que nous montrions. Il se plaisait à voir nos petites manières naïves, douces, gaies, caressantes, à nous faire raconter mille riens dont le seul mérite était l'ingénuité et puis à jouir du plaisir que nous faisait sa présence. Chaque jour lorsque nous reconnaissions sa voiture, nous courions au devant de lui; l'un voulait lui donner la main, l'autre portait son chapeau, le plus jeune qui avait 4 ans croyait lui rendre un très grand service en soutenant la pointe de son épée.

Il riait de notre empressement et nous faisait apercevoir par tant de caresses qu'il y était sensible que nous ne pouvions jamais assez lui prodiguer les nôtres. Cette manière d'être singulière pour nous tous excita l'étonnement. Quelques-uns à l'exemple de notre ami voulurent le copier, mais inutilement; ils n'avaient point son âme et ignoraient l'art de l'attendrir. Aussi sans savoir pourquoi, malgré les bonbons dont leurs mains étaient remplies, malgré l'attrait assez puissant de leurs galons, boutons, breloques, on voyait une extrême différence dans les soins que nous rendions; nos réponses étaient plus courtes, nos révérences plus fréquentes et nous étions beaucoup plus circonspects et gênés. Dès qu'ils étaient ensemble nous allions vite nous placer à côté de notre ami ou sur ses genoux, et là nous acquérions moins de crainte et plus de liberté. Il était pour nous un refuge et un appui. Il voulut user de ces dispositions et nous amener passer des journées chez lui, il ne put y parvenir. Sa maison préférée par tout ce qu'il y avait de grand et fréquentée par eux était insipide; la morgue, la fausseté, les prétentions dont la plupart étaient remplis lui étaient insupportables et il m'a dit depuis qu'il ne le trouvait jamais autant qu'en sortant d'avec nous. D'ailleurs il aimait les enfants et n'en avait point.

Source : La Révolution française vue et vécue par une aristocrate charentaise.

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Forges de la subdélégation de Nontron

On compte 27 forges, dont 8 qui fabriquent de la fonte ou de l'acier et 19 qui fabriquent du fer.

1. Forge de chez Manzat, sur le Bandiat, paroisse d'Augignac. Production : 500 à 550 quintaux de fer.

2. Forge de chez Baillot, sur le Bandiat, paroisse de Savignac. Production : 500 à 550 quintaux de fer.

3. Forge-Basse, sur le Bandiat, paroisse de Savignac. Production : 500 à 550 quintaux de fer.

4. Chez Laveneau, sur le Bandiat, paroisse de Savignac. Production : 500 à 550 quintaux de fer. Propriétaire : Mme la comtesse Daydie. Fait exploiter.

5. Brouliaud, sur le Bandiat, paroisse de Savignac. Production : 500 à 550 quintaux de fer. Propriétaire : Sieur Forien de Villopret. Fait exploiter.

6. Sous-Puyrigard, sur le Bandiat, paroisse de Nontron. Production : 500 à 550 quintaux de fer. Propriétaire exploitant : François Lapouge.

7. Lamendeau, sur le Bandiat, paroisse de Nontron. Production : 450 à 500 quintaux de fer. Propriétaire exploitant : M. de Jaliot.

8. Jomelières, sur le Bandiat, paroisse de Javerlhac. Production : 6.000 à 7.000 quintaux de fonte; 800 à 900 quintaux d'acier. Propriétaire : M. Hastelet de Jomelières; exploitant : Sieur Vallade.

9. Forge-Neuve, sur le Bandiat, paroisse de Javerlhac. Propriétaire : M. le marquis de Montalembert ; régisseur : Guyon. Peu exploitée.

10. La Chapelle, sur le Bandiat, paroisse de La Chapelle-Saint-Robert. Production : 6.000 à 7.000 quintaux de fonte. Propriétaire : M. le Marquis de Roffignac; fermier : Sieur Blanchard de Sainte-Catherine.

11. La Motte, sur le Bandiat, paroisse de Feuillade. Production : 6.000 à 7.000 quintaux de fonte; 800 à 900 quintaux d'acier. Propriétaire : M. Hastelet de Jomelières; exploitant : Sieur Vallade.

13. Bonrecueil, sur un étang de la Lisonne, paroisse de Saint-Sulpice-de-Mareuil. Production : 600 à 650 quintaux de fonte. Propriétaire : M. Lafaye Du Cousset; exploitant : M. le marquis de Fayard.

14. Lambertie, sur la Dronne, paroisse de Miallet. Production : 400 à 500 quintaux de fer. Propriétaire : M. le marquis de Chapt. Fait exploiter.

15. Lamaque, sur la Dronne, paroisse de Lacoussière-Saint-Saud. Production : 400 à 500 quintaux de fer. Propriétaire : Sieur Beynac. Fait exploiter.

16. Chapelas, sur la Dronne, paroisse de Lacoussière-Saint-Saud. Production : 400 à 500 quintaux de fer. Propriétaire : Veuve du sieur Contussier. Fait exploiter.

17. Le Cancaux, sur la Dronne, paroisse de Saint-Front-la-Rivière. Production : 500 à 600 quintaux de fonte. Propriétaire : M. le marquis Descarts (Des Cars). Fait exploiter.

18. La Salamonie, sur le Trieux, affluent de la Tardoire, paroisse de Saint-Barthélémy. Production : 300 à 400 quintaux de fer. Propriétaire M. de Saint-Mathieu. Fait exploiter.

19. Forge de Champniers, sur un étang, paroisse de Champniers. Production : 250 à 260 quintaux d'acier. Propriétaire exploitant : Sieur Marsiliaud.

20. La Vallade, sur la Tardoire. paroisse de Busserolles. Production : 500 à 600 quintaux de fer. Propriétaire : M. de Vallade. Fait exploiter.

21. Chez Bigot, sur le Trieux, paroisse de Busserolles. Production : 500 à 600 quintaux de fer. Propriétaire : Sieur Morellet. Fait exploiter.

22. Lamandeau, sur le Trieux, paroisse de Busserolles. Production : 300 à 400 quintaux de fer. Propriétaire : Sieur Légère.

24. Busserolles, sur le Trieux, paroisse de Busserolles. Production : 300 à 400 quintaux de fer. Propriétaire : M. Ducousset. Fait exploiter.

25. La Plaine, sur le Trieux, paroisse de Bussière-Badil. Production : 350 à 450 quintaux de fer. Propriétaire : M. de Labrousse. Fait exploiter.

26. Etouars, sur un étang et le ruisseau de la Doue, paroisses d'Etouars et de Bourdeix. Production : 600 à 700 quintaux de fer. Propriétaire : Sieur Hugon. Fait exploiter.

27 Saint-Estèphe, sur un étang et sur la Doue, paroisse de Saint-Estèphe. Production : 400 à 500 quintaux de fer. Propriétaire exploitant : Louis Ribeirol.

Source : Les anciennes forges de la région du Périgord.

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