05 janvier 2016

Page 10

Mon père m'avait donné les premières leçons de lecture. Aussi vif de caractère que tendre pour moi, il m'avait un jour châtié assez rudement ; c'était la veille d'un jour de fête ou de ballade à Laroche-Labeille. Comme pour me consoler, il m'y mena en trousse derrière lui ; je n'étais plus sorti de la maison, j'allais faire, à cheval, un voyage deplus d'une lieue. Quelle bonne fortune ! Que d'objets nouveaux allaient frapper mes avides regards ! A mesure que nous trottions, il me semblait voir les moissons, les prés et les bois s'enfuir derrière nous, comme le rivage d'une rivière. La petite bourgade était tout encombrée de monde ; l'embarras de la circulation pour arriver à un cabaret était encore augmenté par les nombreux étalages de petits marchands de comestibles, de riortes d'Aixe et d'autres objets de toute espèce. La foule pressée entrait dans l'église par une porte et en sortait par l'autre ; de là elle se dirigeait en silence, un cierge ou un chapelet à la main, vers une croix de pierre, à travers un champ rocailleux, parsemé par intervalles de rares brins d'herbe ou de mousse ; et cependant plusieurs des fidèles y marchaient nu-pieds. On cheminait ain à pas lents, au milieu des clameurs d'un grand nombre de pauvres étendus çà et là et montrant des plaies sanguinolentes : spectacle hideux, peut-être fruit de la fraude et qu'on ne tolère sans doute plus aujourd'hui ; il m'en est toujours resté une impression pénible. Pendant notre station dans l'église, j'avais adressé à Marie la prière de l'innocence ; et depuis, malgré toute la philosophie de notre époque, je me suis plu à l'invoquer avec ferveur dans plus d'une circonstance de ma vie. Mon père avait en elle une dévotion sincère que j'ai dû respecter ; il avait fait en son honneur un pieux voyage à Roquemadour, peut-être poar lui demander ma conservation. J'eusse été bien curieux de la voir, cette chapelle que l'on disait avoir été bâtie dés les premiers temps du christianisme, au sommet d'un très-grand rocher. Long-temps après j'ai vu dans l'histoire que Henri le Jeune, un des trois fils de Henri II, duc d'Aquitaine et roi d'Angleterre, y était allé en dévotion, et qu'il était mort dans ces environs, des suites d'une blessure qu'il avait reçue au siège de la cité de Limoges.

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Page 92

En me donnant sa fille en mariage, M. de la Vallade espérait retrouver en moi un fils, qu'il avait perdu bien malheureusement à Périgueux ; nous vécûmes toujours ensemble, de manière à prouver que ce n'était pas de sa part une vaine illusion. Ma femme avait été élevée dans un couvent, à Angoulême, sous les auspices de madame de Chabrol, sœur du respectable chevalier de ce nom, que j'eus depuis l'honneur de connaître beaucoup, et qui venait parfois dans mon voisinage voir la comtesse de la Ramière ; elle avait puisé toutes les vertus de son sexe, et toutes les qualités de bonne fille, de bonne épouse, de bonne mère, et de bonne maîtresse de maison. Depuis longtemps orpheline de mère, elle avait perdu son aïeul maternel, M. Lidonne de Puifranc, remarié, et ayant de son second mariage une autre fille, qu'il avait instituée son héritière universelle. M. Puifranc avait ainsi laissé deux filles ou leurs représentant, avec une assez belle fortune. D'après les lois peu libérales d'autrefois, il avait pu donner à sa plus jeune fille, madame de Lépine, les cinq sixièmes de cette fortune, tandis que l'autre n'en aurait qu'un sixième. Mais il était venu gendre chez sa première femme, au lieu noble de Lafarge (dans cette même maison qu'habite aujourd'hui ma bonne Vernille, ma fille aînée) ; il y avait fait beaucoup d'acquisitions particulières, qu'il s'agissait de distinguer des propres de son épouse ; de là un procès de liquidation : procès d'autant plus difficile, que le mélange et la confusion des biens remontaient à une époque déjà ancienne. Ce procès, après avoir été jugé en faveur de mon épouse, au siège seigneurial de Piégut, était pendant par appel au sénéchal de Périgueux, à l'époque de mon mariage ; il convenait de lui donner mes premiers soins ; je fus donc obligé de renoncer, pour ainsi dire, à ma clientelle de Limoges. Je remplaçai dans cette défense M. Latour, tandis que madame de Lépine, tante et partie adverse de mon épouse, était défendue par M. Bayle de la Grange, son parent, avocat du roi au présidial de Périgueux : par un abus que la révolution a supprimé, les gens du parquet pouvaient alors plaider ou écrire dans les affaires où le ministère public n'était pas intéressé.

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Pages 175-178

Ma famille avait été engagée à m'empêcher d'aller de quelque temps à Nontron ; quand je le sus, je ne pus différer ce voyage. Outre qu'il m'était précieux de faire voir que j'étais sans crainte, j'avais un prétexte dans une grave maladie que venait d'essuyer l'avocat Duchassing, avec lequel on savait que j'étais extrêmement lié. Je partis donc pour ce petit voyage, seul, à cheval et bien armé. En descendant à mon auberge, je quittai une ceinture de pistolets, mais je gardai mon sabre. En suivant une assez longue rue, je remarquai sans avoir l'air d'y faire attention deux personnes qui cherchaient à m'éviter. Pendant les 4 ou 5 heures que je passai chez mon ami, je reçus les visites de M. Dumas, avoué, et de dom Menut, ancien bénédictin. Ce dernier m'exprima en particulier tout son étonnement de me voir à Nontron. On sait, me dit-il, que vous êtes ici, et les gens du fort sont disposés à vous insulter ; je répondis que je devais m'en retourner ce soir même, et que j'espérais ne pas les trouver sur mon passage. En effet, après avoir pris congé du convalescent, j'allai reprendre mon cheval et je revins tranquillement à Puiraseau. Avant d'en partir avec mon frère pour nous rendre à Nexon, prévoyant bien que tout le pouvoir allait tomber dans les clubs, je crus devoir écrire au président de celui de Nontron une lettre où j'exprimais ma surprise et ma peine sur les préventions qui s'étaient élevées contre moi. Je suis revenu, lui disais-je, le même que lorsque j'étais parti pour Paris ; à mon retour d'un voyage indispensable que je vais faire dans ma famille, je me présenterai à la société, pour détromper les hommes de bonne foi ; quant aux autres, je m'estime trop pour descendre à une justification pour eux : ces dernières paroles avaient pour but de signaler deux hommes influens, dont j'avais beaucoup à me plaindre. J'indiquais dans cette lettre le jour précis où j'espérais me présenter, et je signai bravement : le citoyen libre Verneilh.

Dans l'intervalle, j'avais rédigé un précis des événements de 1792 ; quelques mois plus tard, j'aurais dû le faire avec moins de franchis et de bonne foi. N'importe, au jour que j'avais indiqué, je me présentai à la société, et j'y lus, dans une réunion nombreuse, l'écrit que j'avais préparé ; je m'étais surtout attaché à expliquer mon vote sur le général Lafayette. Je fus écouté dans un silence flatteur, et, sur la proposition de M. l'avocat Excousseau, il fut déclaré que j'avais toujours conservé l'estime et la confiance de la société. Mais bientôt les jours devinrent plus mauvais ; on s'occupa d'épurer la société ; malheur à qui subirait ce stigmate, à moi surtout, ancien député et Fayétiste ! cependant je n'y pensais pas, lorsque deux amis de Nontron, MM. Boyer et Forien, me firent sentir tout le danger de rester chez moi à l'écart, et m'engagèrent à me présenter au plus tôt, à certain jour convenu entre nous. Me voilà donc de nouveau à la tribune, et cette fois la poitrine en quelque sorte découverte, pour recevoir les traits qu'on voudrait y lancer. Un ancien avoué me reprocha mon vote pour Lafayette ; je crus d'abord que c'était pour me servir, tant la chose me semblait simple. Bientôt je fus désabusé ; il insista avec aigreur. Cependant je fus maintenu à une très-grande majorité ; mais l'attaque pouvait se reproduire ; quel parti prendre ? Je me concertai avec quelques personnes de mon voisinage pour élever, comme on dit, autel contre autel, et nous formâmes une société populaire à Piégut, lieu d'un marché hebdomaire, très-fréquenté ; c'est ainsi que nous nous affranchîmes de la domination un peu incommode de nos voisins. On faisait peu de motions dans ce nouveau club ; on y lisait seulement les journaux, c'est-à-dire les exploits de nos armées avec les effrayantes listes des malheureux guillotinés ! Le jour de la fête à l'Etre Suprême, je fus appelé à y prononcer un discours qui reçut les honneurs de l'impression, et tout s'y passa paisiblement jusqu'à la chute inopinée de Robespierre. Bientôt après, le club inoffensif de Piégut se dissout de lui-même ; la société-mère et ses nombreux affiliés ne firent plus que languir, jusqu'à leur extinction si généralement désirée.

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Page 186

Déjà le comité de Nontron avait envoyé plusieurs prétendus suspects à Paris, c'est-à-dire à l'échafaud. M. de Saint-Martial, ce nouvel avocat des pauvres, si bienfaisant, si recommandable à tous égards, fut long-temps défendu par sa popularité ; mais il était mal recommandé par sa fortune et son ancienne présidence d'une cour souveraine, il fut arrêté à son tour. Comme il était souffrant de la goutte, on l'avait déposé dans une auberge, sous la surveillance d'une garde particulière. J'allais l'y voir le plus souvent lorsque j'allais à Nontron. Il me témoigna un jour son impatience d'être jugé, n'ayant rien, disait-il, à se reprocher ; et qui le savait mieux que moi ? Je l'engageai à patienter le plus possible. Enfin son tour arriva lorsque Robespierre venait de tomber ; mais la cruelle guillotine avait gardé quelque temps encore son mouvement destructeur ! M. de Saint-Martial se trouva de la même fournee que le célèbre arrêtiste M. Sirey et M. Moulin de Périgueux, jeune avocat de si grande espérance ; et que MM. Pipaud, de Thiviers, et Lambertie, de Limoges ; ces trois derniers furent victimes, les deux autres eurent le bonheur d'échapper. M. de Saint-Martial, à son retour de cette boucherie, me fit l'amitié de venir me voir à la campagne ; combien j'eus de plaisir à embrasser ce pauvre ressuscité. Un peu avant les plus mauvais jours, j'avais fait avec lui un arbitrage, entre le vieux marquis de Chapt et la veuve d'Odet son fils unique, décédé sans enfans au château de Laborie près de Brantôme. Cette dame, née Debrosses, épousa ensuite M. le comte Trion de Montalambert, que je vis depuis, sous l'empire, questeur du corps législatif. Cette circonstance m'avait mis en relation avec le vieux marquis, dont le frère, archevêque, avait été septembrisé aux carmes de la rue Vaugirard. J'allai deux fois le voir dans son château de Bernardières dont parle Brantôme, pour avoir eu l'insigne honneur d'être assiégé par Duguesclin. Le marquis de Chapt, n'ayant point d'enfans, épousa dans la suite, in extremis, une jeune parente, née Chaban (aujourd'hui madame de Belussière), à laquelle il laissa de grandes terres, mais aussi avec de grandes charges.

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Page 185

La constitution civile du clergé l'avait divisé en deux partis très-opposés : les prêtres insermentés qu'on allait bientôt déporter et ceux qui crurent trouver le repos en prêtant le serment ; mais les habiles ne voulaient ni des uns ni des autres. Notre vénérable curé de Pluviers, M. Basset-des-Rivailles, m'ayant un jour demandé mon avis sur cette grande controverse, je sais, lui dis-je, combien vous êtes attaché à vos paroissiens, et vous savez combien vous leur êtes cher. A votre place, je me jetterais aux pieds de mon crucifix ; j'y prierais Dieu de m'éclairer, et si en me relevant, je n'éprouvais pas une forte répugnance à prêter le serment, je le prêterais. Ce bon pasteur resta ainsi dans sa paroisse ; mais les temps devinrent si mauvais qu'il fallut se retirer dans sa famille au Forestier. Le lendemain de son départ fut un jour de deuil dans la commune. Un grand nombre d'habitans et surtout de simples cultivateurs s'étaient réunie dans l'église. J'y allai moi-même pour observer ce qui se passerait ; madame Durepaire s'y était aussi rendue : au milieu de la douleur publique, elle m'engagea à monter dans la chaire pour donner à ces bonnes gens quelques paroles de consolation et d'espérance ; ce que je fis de mon mieux dans l'idiome du pays. Dès-lors les autels du Christ et de la Vierge furent envahis par les déesses de la raison. Mais ces misérables jongleries tombèrent enfin dans le dégoût, les vrais autels se relevèrent et notre bon curé revint. Lorsque dans la suite j'étais préfet à Chambéry, je me rappelle que cet excellent prêtre m'écrivait qu'il ne m'oubliait point dans les memento efficaces. Et certes il n'en est point en qui j'eusse plus de confiance que dans les siens. Le prieur Bourdeau avait fait comme M. Basset ; quand la place ne fut plus tenable, il s'était retiré dans mon petit castel de Ladomaise ; mais il était là trop près de Saint-Barthélemi. Il fallut se retirer dans sa famille à Rochechouart, non sans l'espoir de revenir un jour à son presbytère, ce qui n'a jamais pu se réaliser.

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Pages 105-108

Non contens de voir les gardes nationales formées dans Paris et dans les principales villes de France, les chefs de la révolution voulaient que toutes les communes fussent armées. Dans ce but, on imagina de répandre partout un certain effroi, par des moyens divers appropriés à chaque division du territoire. Ainsi le même jour, à la même heure, on fit partir de Paris un grand nombre de courriers, porteurs d'instructions secrètes, qu'ils devaient laisser partout sur leur passage. Dans les environs de la capitale, c'était des brigands qui brûlaient les meules de blé et de foin ; au nord, c'était une irruption d'Allemands ; à l'ouest, une colonne de dix mille Anglais qui ravageaient le pays par le meurtre et l'incendie. Le trouble des esprits rendait tout croyable ; le tocsin des communes de campagne portait l'alarme, de proche en proche, dans les chaumières comme dans les châteaux. Je me trouvais ce jour-là à Nexon. Dans l'après-dinée, étant allé voir M. le curé Desthèves, je le trouvai assis sur un banc, au fond de son jardin, avec M. l'abbé Doudet, curé voisin ; je ras invité a prendre place entre eux. Nous causions ensemble de la révolution que nous ne voyions pas tout-à-fait du même œil, lorsque nous vîmes apparaître, au bout de l'allée en face de laquelle nous nous étions placés, M. Labesse, vicaire, qui venait de dîner chez un curé voisin et s'avançait vers nous à grand pas. Aux armes ! aux armes ! s'écria-t-il du milieu de l'allée, d'un ton moitié plaisant et moitié sérieux. Il nous raconta qu'au moment où l'on allait commencer une partie de jeu, il était arrivé, en très grande hâte, un domestique de la maison des Cars, portant pour nouvelle qu'un corps de dix mille Anglais s'avançait de nos côtés, laissant partout la désolation sur son passage. Les villes de Confolent et de Rochechouart avaient été brûlées, et déjà Châlus était en feu ; le tocsin de Saint-Hilaire et des environs sonnait lorsqu'il en était parti. Je rentrai bientôt à la maison et fis part de cette étrange nouvelle à mes vieux parens, qui n'en parurent guère affectés ; je l'étais assez peu moi-même. Ce commun sang-froid me donna l'idée de monter dans ma chambre, examiner une procédure, dans laquelle je devais plaider le lundi suivant, pour un M. Puimoulinier.

A peine s'était-il écoulé un bon quart d'heure, que j'entendis sonner le tocsin ; je quittai alors la plume et me mis à la fenêtre, pour voir, sur la place publique, ce qui se passait. J'y aperçus un groupe nombreux de personnes que pérorait notre estimable pasteur ; j'y accourus et je pus entendre les dernières paroles d'encouragement à nous défendre, proférées par M. Desthèves. L'arrivée inopinée du chevalier de Laplace-Rongeras, qui venait de Limoges, confirma l'alarme. Il avait laissé la ville dans le plus grand émoi ; il n'avait pu en emporter qu'une quantité limitée de poudre et de plomb, dont il venait nous faire part. On convint que le soir après souper, tous les hommes en état de s'armer comme l'on pourrait, se réuniraient au château, pour de là s'aller poster sur les hauteurs qui dominent le village du Courden. Comme nous montions au-dessus du Châtenet pour aller prendre des positions, le baron des Etangs, nouvellement arrivé de voyage, était venu nous joindre en bottes et éperons. Il broncha si fort dans un mouvais sentier, qu'il ne put s'empêcher de tomber. Le Français rit de tout, en toute occasion : Ah ! dit-il, en se relevant, cen est fait des Anglais, s'ils passent par là, nous n'aurons aucun coup à tirer. Quand nous fûmes arrivés au poste, dominant un défilé par où l'ennemi devait arriver, la nuit était déjà très-obscure. D'autres habitans venaient par d'autres sentiers se joindre à nous. Au moindre bruit, on s'avançait pour les reconnaître, en leur criant : Ey co vautreix ? Il était plus de deux heures après minuit et rien n'avait encore apparu ; je pris le parti de me retirer tout doucement et chacun, je crois, en fit de même un peu plus tôt ou un peu plus tard. Une lampe brûlait dans la chambre où mon père et ma mère dormaient paisiblement ; à côté de leur lit, étaient un fusil et une petite hache à long manche, que nos Pères appelaient hachoupy. Je montai me coucher ; je ne me réveillai que lorsque le soleil était déjà haut sur l'horizon, et rien n'avait bougé. Cette alerte eut lieu dans nos contrées un jour de mercredi du mois d'août 1789. Elle était arrivée au marché de Piégut, vers les onze heures du matin, et dès les deux heures après midi elle était parvenue à Nexon, distant de huit bonnes lieues detraverse.

Peu de jours après cette grande panique, un gentilhomme des environs de Saint-Angel (Corrèze), peu favorable au nouvel ordre de choses, fut accusé de vouloir faire une contre-révolution. La multitude égarée se porte à son manoir ; elle y trouve quelques fusils, quelques vieilles armures, notamment une grande arquebuse propre à tirer les canards sauvages. En voilà plus qu'il n'en faut, comme pièces de conviction : mon gentilhomme est aussitôt saisi pour être conduit à Limoges avec une forte escorte. A son approche, je promenais sur la terrasse de M. l'avocat Boissou (boulevart du Saint-Esprit). Un détachement du régiment de cavalerie avait été envoyé à l'avance de l'escorte corrésienne. La population s'était portée en foule au-delà du pont Saint-Martial, pour la voir arriver ; l'intendant lui-même, M. Daine s'y était rendu à pied. Je vis commodément, de l'endroit où j'étais, passer le cortège. Le conspirateur marchait tristement entre deux haies de gardes à cheval, portant en trophée les armes saisies, notamment une vieille conlevrine qui fixait tous les regards. Malheur au prévenu s'il se fût échappé au milieu de la foule ; tant était grande l'irritation. Dans une telle circonstance, par une innovation heureuse, le tribunal criminel voulut que l'accusé subît en public son interrogatoire. Il fut reconnu que l'accusation n'avait aucune espèce de fondement ; chacun eut à rougir d'avoir un moment partagé l'erreur populaire, et le prévenu dut s'en retourner dans son castel, bien surpris de l'honneur qu'on lui avait fait de le croire si redoutable.

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Page 104

Les journaux étaient avidement recherchés dans les provinces comme dans la capitale : chacun voulait assister, de près ou de loin, au grand drame qui se préparait. J'était abonné au journal de M. Brissot-de-Warville, Le Patriote Français, et j'en ai recueilli les premiers numéros en deux vol. in-4° ; c'était mon maître en Droit public ; c'était pour moi, en ce genre, la loi et les prophètes ; mais cette confiance s'affaiblit beaucoup lorsque je pus voir les choses de mes propres yeux. Depuis que le comte de La Ramière était allé mourir dans son château de Nontron, madame la comtesse (née Pichon-de-la-Rivoire), sa seconde femme, était venue de Paris habiter celui de Peucharneau, dans mon voisinage. Avec un esprit vif et cultivé, cette dame se montrait favorable aux idées nouvelles, tandis que son mari en eût été profondément affecté. J'avais l'honneur de la voir quelquefois, et nous changions ensemble nos journaux, pour mieux voir la marche des événemens. Au milieu de l'agitation des esprits, je revins quelque temps après an barreau de Limoges, afin d'être plus près des événemens. Je m'y trouvais lors de la prise de la Bastille, cette grande victoire du peuple, qui répandit partout l'enthousiasme de la liberté. On avait arboré aussitôt la cocarde aux trois couleurs, et il s'était formé des gardes nationales dans toutes les villes un peu considérables. Un jour que j'étais parti, un peu tard de Limoges, pour me rendre à Nexon, M. l'abbé Labesse, mon compagnon de voyage, me proposa d'aller coucher à l'abbaye de Solignac. Il y avait alors un cours de novices, parmi lesquels je trouvai un jeune homme de Nontron, M. l'abbé Lapouraille. Le prieur nous fit bon accueil, quoique un peu offusqué de la cocarde que j'avais à mon chapeau. Cette révolution, nous dit-il, a été produite par les besoins du trésor ; mais, pour remplir le déficit, on aurait pu s'adresser au clergé ; et notre seul Ordre (celui des Bénédictins) aurait fourni plus de neuf millions.

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Page 198

Il fut un temps, pendant lequel le cours de la justice avait été suspendu dans la Dordogne, en vertu d'un arrêté de je ne sais quel représentant. Tous les procès devaient être jugés par des arbitres ; et quand le litige existait entre des parens ou co-héritiers, les arbitres prononçaient en tribunal de famille. La régie avait mis sous le séquestre le château de Nontron et ses dépendances, comme faisant partie du domaine public. Cette propriété avait passé de M. de Laramière aux enfans mineurs Mazerat. Le procès devait être jugé par deux arbitres respectivement nommés et en présence du commissaire du pouvoir exécutif. La régie avait nommé pour son arbitre l'avocat Duchasseing ; je fus prié d'être celui des mineurs. Les temps étaient des plus mauvais ; je m'excusai auprès de madame Mazerat, tutrice de ses enfans (par ce motif qu'elle avait dans sa propre maison deux avocats bien capables de la défendre, M. Mazerat, son beau-frère et M. Delage). A mon premier voyage, j'allai lui renouveler mes excuses, sur des motifs généraux. Je dinais, ce jour-là, chez M. l'avocat Feuillade. A la fin du dîner, dans un moment où M. Feuillade et moi étions seuls à causer, madame Mazerat vint encore me renouveler sa demande. Cette fois, je lui parlai des deux défenseurs qu'elle avait à sa disposition... Voyant alors couler des larmes, je m'empressai de lui dire que je me chargeais de sa défense. Il me fut ensuite remis an bon nombre de vieux titres, provenant du Chartrier de Peucharnaud. D'après leur examen , la prétention de la régie me parut mal fondée, en ce que la baronnie de Nontron, vendue en 1600 par Henri IV à Elie de Collonges, provenait de Marguerite de Bourbon, sa sœur, au nom de laquelle Henri l'avait vendue. C'est en ce sens que je rédigeai un mémoire pour écarter la domanialité. La discussion eut lieu en présence du commissaire exécutif. Il y eut partage ; ce partage fut ensuite vidé à l'avantage des mineurs, et la saisie nationale fut annulée.

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Page 194

Nous étions partis de Bergerac avec M. de Rastignac et son régisseur, pour venir coucher à Villamblard ; nous y trouvâmes plusieurs commissaires-voyers que Lakanal envoyait dans tous les cantons, pour presser l'exécution de son arrêté relatif à la réparation des routes. C'était l'auberge pleine ; malgré le nombre des voyageurs, le souper fut satisfaisant et surtout bruyant. On chanta force chansons patriotiques ; on dansa ensuite avec la demoiselle et les filles de l'auberge. Quand nous arrivâmes à Nontron, on y avait arrêté, depuis quelques heures seulement, deux officiers municipaux destitués (M. Duboffranc, ancien subdélégué et M. Mazerat, ancien juge). Nous étions porteurs de la parole du représentant, que tout devait rester en l'état, jusqu'à ce qu'il vînt à Nontron. Je fus appelé au comité pour attester la chose ; mais le comité persista à dire froidement : Nous avons le pouvoir de lier et non de délier. Par suite de cette arrestation précipitée, le malheureux Duboffranc alla peu de mois après porter sa tête sur l'échafaud. M. Mazerat, en sortant de prison, se retira à Paris, où il avait épousé une jeune femme, aussi honnête qu'elle était aimable et bonne ; il y fut nommé juge au tribunal de la Seine et mourut quelque temps après. A mon retour à Puiraseau, j'allai travailler à la corvée pour réparer les chemins de notre commune ; j'y avais amené dans un tombereau ma femme et mes enfans, pour qui c'était une fête. De son côté, madame la comtesse de Laramière, affublée d'un petit tablier de chambrière, s'était rendue avec sa fille, depuis madame de Wismes, à l'atelier le plus voisin. Ce grand œuvre devait être terminé au-bout de trois jours, et chaque canton en dressait procès-verbal. Dans celui de Bussière, comme sans doute dans tous les autres, les travaux étaient loin d'être achevés. Le rédacteur du procès-verbal hésitait à ce sujet, lorsque l'honnête voyer lui dit : Mettez que tout est fini, Lakanal le veut ainsi.

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