19 mars 2016

Les belles maisons de Rochechouart

A Rochechouart en 1788, pour une population inférieure à 2.000 habitants, il y a 14 avocats, 10 notaires subalternes, 3 notaires royaux, 3 huissiers, 3 sergents subalternes, sans compter les procureurs et les postulants.

De grosses fortunes se sont édifiées, aux mains de quelques familles qui sont de véritables tribus, dont chaque clan est désigné du nom d'un domaine qui lui est échu en dot ou en héritage.

Citons les Simon (de la Gardette, de Fontgrenier, du Rivaud, de la Barde, du Breuil, de la Razide), les Chemison (du Bois, du Mas, de la Lande, de Lassaigne, de Villemery, de Laserve, de Recouvert) ; les Périgord (de la Guinandie, de Beaulieu, de la Contie, des Borderies, de Villechenon) ; les Goursaud (de Laumont et de Laumond-Chandos, de la Jousselenie, de Bonnefond, du Belhomme, du Mazet, de Boischevet, de Merlis, du Maine).

Ce sont eux qui au XVIIe et XVIIIe siècles, ont construit dans les faubourgs, les belles maisons que nous avons mentionnées plus haut.

Source : Histoire de Rochechouart, d'Adrien Grézillier.

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18 mars 2016

Les fiefs nobles de Ruelle avant la Révolution

Le fief de Ruelle, à la veille de la Révolution, appartenait à la famille Birot. Jean Birot, écuyer dont le père était avocat au présidial d'Angoulême, l'avait acquis en 1694 pour 12 000 livres. Cette famille a fait construire le logis de Ruelle, près de la Touvre, sur la route de Mornac (ensemble de bâtiments anciens, face à l'école de la Marine). Le seigneur de Ruelle partageait les dîmes avec le curé ; il en gardait le quart qui s'ajoutait aux redevances féodales. En 1789, ce fief était tenu par un autre Jean Birot dont le frère, Jean Charles, Maréchal des logis des Gardes du corps du Roi, chevalier de Saint Louis, était appelé le Chevalier de Ruelle.

Le fief du Maine-Gagnaud passa, vers 1750, dans la famille Labatud par le mariage de Pierre Labatud avec Françoise Marie de la Charlonnie. Pierre Labatud fut avocat au Présidial, Maire d'Angoulême de 1754 à 1757 ; son fils a dû payer la somme requise soit 6 000 livres (la finance) pour que la noblesse de la famille soit confirmée. Le logis du Maine-Gagnaud était délabré car les propriétaires habitaient à Angoulême depuis plus de vingt ans ; on en découvre quelques vestiges dans le secteur Impasse du Logis, rue François Ier ; c'était là que se trouvait la fontaine François-Ier avant son transfert dans le jardin public au bord de la Touvre. En 1789, Pierre Labatud, le fils, était le détenteur de ce fief.

Celui de Fissac a été acheté en 1769 par Claude Trémeau, juge au Présidial d'Angoulême et ancien Maire d'Angoulême (1757-1760), pour 51 600 livres (il a payé la finance ordonnée par arrêt de 1770 pour confirmer la noblesse). Il mourut en 1790 à 67 ans ; on lui réserva un enterrement de «1re classe» puisque outre le curé et le vicaire de Ruelle, étaient présents les curés de Mornac, de Magnac et l'ex-curé de Sigogne. Il laissa le domaine à son fils François qui pendant la Révolution signait «le Républicain et Montagnard Trémeau» ; sous l'Empire on rajouta à nouveau de Fissac au nom ; Alexandre Trémeau de Fissac, adjoint au Maire de Ruelle en 1808. Le logis de Fissac est situé entre la Touvre et la route du Pontouvre, près de la minoterie et du foyer.

Lors de l'arpentement de 1742, le fief de Villement appartenait à Louis Robert Bourrée, écuyer. Il eut plusieurs filles : Jeanne, dame de l'Union Chrétienne, Françoise qui mourut à Villement en 1775 à l'âge de 84 ans, Blanche mariée à David Brumeau de Villeneuve, Thérèse mariée à Jacques-Pierre Salomon qui fut seigneur de Bourg, Cressé, Veillard... Thérèse eut au moins huit enfants dont Robert Salomon de Beaussaye qui, en 1789 détenait en partie le fief de Villement, selon la déclaration concernant la contribution patriotique. Le logis seigneurial se trouve lui aussi à proximité de la Touvre, en aval de la papeterie.

Vigier de la Pile, dans son histoire de l'Angoumois au XVIIIe siècle ne signale pas le fief de Villement mais cite celui des Riffauds appartenant «à la dame de Neuvy, héritière du feu sieur Paulte» décédé en 1729 (un Paulte fut échevin et Maire d'Angoulême au XVIe siècle). Le fief était passé à la famille La Laurencie de Charras : Noël-Bertrand de la Laurencie de Charras, Marquis de Neuvy, avait épousé Marie Paulte, fille de défunt Jean Paulte, avant 1741 (et son père avait épousé en secondes noces Marie du Chazeau, la veuve de Jean Paulte et mère de Marie). Jean Paulte, écuyer, en 1697 et 1703 avait acquis du roi, héritier des Comtes d'Angoulême, les droits seigneuriaux sur des terres autour des Riffauds, les droits de pêche et de propriété sur les eaux de la Touvre, à charge de les tenir en fief du Roi, de lui en rendre foi et hommage. Lorsque le Comte d'Artois, frère de Louis XVI, reçut en apanage l'Angoumois, il racheta ces droits au prix de l'aliénation (pris payé par Jean Paulte) ; heureusement la Marquise de Charras avait eu la bonne idée de revendre en 1751 une partie de ces droits, ceux sur les eaux de la Touvre, à un prix deux fois et demie plus élevé.

Le seigneur de Ruelle détenait 90 journaux 68 carreaux estimés 467 livres 2 sols, celui du Maine-Gagnaud 62 j. 150 c. estimés 500 livres 11 sols, celui de Fissac 66 j. 31 c. estimés 704 livres 16 sols, celui de Villement 200 j. 79 c. estimés 1 208 livres 15 sols, et celui des Riffauds 253 j. 86 c. estimés 1 069 livres 19 s.

II ne s'agit là que de leurs biens à Ruelle ; certaines familles possédaient des terres affermées ou exploitées par des métayers dans d'autres paroisses : à Mornac le seigneur de Fissac détenait 176 j. 149 c. au revenu estimé 403 livres 6 sols ; Monsieur du Maine Gagnaud : 62 journaux (comprenant un moulin) au revenu de 341 livres dans la paroisse de Lhoumeau (au Pontouvre).

Source : Michel Herbreteau, 1989.

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15 mars 2016

Portrait d'un maire de La Rochefoucauld

Mathieu Pasquet de La Garde, né le 2 février 1757 à La Rochefoucauld et décédé le 5 avril 1831 à La Rochefoucauld, est un officier de cavalerie et maire de la Restauration.

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Il est le fils de Pierre Pasquet du Bousquet, capitaine d'infanterie et chevalier de l'ordre de Saint-Louis, et Suzanne Maret.

Sa famille est l'une des plus riches et anciennes de la ville, et sa branche a été anoblie sous Louis XIV.

Il est émancipé avec ses frères et sœurs après le décès de leur père en 1769.

Le 30 septembre 1770, il obtient une commission de sous-lieutenant dans le régiment de Limoges.

Il intègre le corps des gardes du corps du roi en 1774.

Au moment de la Révolution, il sert auprès de Louis XVI.

Il participe activement aux journées des 5 et 6 octobre 1789.

Il émigre et rejoint l'armée des Princes en Allemagne en 1791.

Les révolutionnaires le portent sur la liste des émigrés en 1792, et son dernier domicile est Taponnat.

Entre 1793 et 1795, il est lieutenant dans la légion de Béon.

Il rentre en France en 1804, après le couronnement de Napoléon.

Il épouse une veuve, Anne-Henriette Juzaud, en 1806.

Il est amnistié le 21 mars 1808.

Louis XVIII lui offre le rang de major en 1814 et le fait chevalier de la Légion d'honneur.

Il est promu au rang de colonel en 1815 et reçoit la croix d'officier.

Le 31 octobre 1815, il est retraité et pensionné.

Il est nommé maire de La Rochefoucauld en 1816.

Il abandonne la municipalité avec la chute de Charles X en 1830.

Il décède sans postérité l'année suivante.

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Le procès de l'attaque de la diligence

Le second procès est plus récent et bien différent. Il s'agit d'un vol commis par un personnage de bonne famille. Celle-ci, en effet, était, à la veille de la Révolution de 1789, une des plus aisées, sinon la plus riche de la paroisse de Brie où elle possédait de grandes propriétés. Elle était apparentée à la haute bourgeoisie de l'Angoumois et aussi à la noblesse en la personne de Roch Benoist, seigneur du Châtelard, Saint-Ciers et autres lieux.

Le héros, en fut Antoine-Alexandre, fils de Roch Boissier Descombes, ancien député aux Etats provinciaux pour le Tiers Etat, en 1789, ancien garde des Eaux et Forêts, ancien maire de Brie, et au moment, de l'affaire de vol, percepteur du canton de Jauldes, et toujours gros propriétaire terrien à Brie et autres paroisses.

Voici l'acte de naissance de l'enfant :

« Le vingt-deux d'octobre mil sept cent quatre vingt-trois, est né au village des Boussards, paroisse de Brie, et le lendemain a été baptisé par moy, soussigné, Antoine, fils de père et de mère inconnus. Ont été parrain, Antoine Gache et marraine, Marie Lacroix, lesquels habitants de ladite paroisse. Ont déclaré ne scavoir signer de ce enquis. Arnauld, vicaire de Brie. »

Or, le village des Boussats, où habitait la sage-femme, est tout proche de celui de chez Masset, demeure des Boissier. Les parents du nouveau né y étaient bien connus mais on n'osait, par intérêt ou par crainte, dévoiler officiellement ce que tout le monde savait.

Roch Boissier Descombes s'était marié vers 1773 avec Marthe Orillac. Plusieurs enfants étaient nés de cette union et malgré cela, le mari n'hésitait pas à courtiser ses servantes, ses voisines et autres jeunes filles. L'épouse, lassée de cette inconduite, se donna la mort le 17 janvier 1777 en se jetant dans le puits profond de sa demeure de chez Masset. Le veuf avait alors 27 ans. Il n'en fut pas très affecté et, beaucoup plus libre, n'en continua que de plus belle, ses relations avec l'élément féminin et en particulier avec sa cousine germaine, Marie Boissier.

Combien d'enfants naquirent de ces unions passagères ? Nous l'ignorons, d'autant plus, qu'ils n'étaient guère désirés. Mais, vint la Révolution. Roch Boissier avait, à Brie, une situation en vue. Il se décida enfin à épouser sa cousine, la mère d'Antoine, né, comme nous l'avons vu aux Boussats; la mère d'une fillette, née le 22 février 1787, déposée dans la boite des enfants trouvés d'Angoulême, et baptisée sous le prénom de Jeanne, par Simon-Jacques Robert, vicaire de la paroisse Saint-André d'Angoulême; la mère d'Elisabeth, qui devait voir le jour, deux mois après le mariage, le 3 février 1791.

Le mariage eut lieu à l'église de Saint-Projet, le 7 décembre 1790, après dispenses obtenues du vicaire général d'Angoulême, Jean Vigneron, pour 3 bancs et temps prohibé et de la cour de Rome, le 19 septembre, pour consanguinité. Au cours de la cérémonie, les époux reconnurent et légitimèrent deux enfants : Antoine et Jeanne.

Un seul nous intéresse, ici : Antoine, plus connu sous le nom d'Antoine-Alexandre. Son enfance dut s'écouler au village de Chez Masset, dans la vaste demeure de son père.

Vint l'âge de la conscription; il tira au sort en l'an XIII, à La Rochefoucauld, comme étant né dans le canton, entre le 24 septembre 1783 et le 22 septembre 1784. Sur le tableau des conscrits, il porte le n° 25, sa profession n'est pas indiquée, sans doute parce qu'il n'en avait pas et sa taille mesure 1m665. Il ne doit guère aimer la gloire militaire et ne semble point enthousiasmé par le succès de l'Empereur.

Une note du 1er germinal XIII portée aux registres municipaux, nous apprend qu'il ne sera pas soldat parce qu'il est affligé d'un calcul à la vessie, calcul imaginaire, probablement. Cette dispense de servir l'oblige à verser dans la caisse de l'arrondissement, la somme de 650 fr.

Si le métier des armes ne l'a point attiré, les professions civiles ne lui sourient guère davantage. Il en essaye plusieurs sans grand succès, entre autres à la maison Hériard, où il figure peu de temps, comme employé de bureau.

Suivant l'exemple paternel, il préfère la fréquentation des jolies filles et ajoute à cette qualité, celle d'aimer le panache vestimentaire et la bouteille. Ce genre de vie est toujours coûteux et le père dut souvent faire la grimace devant les demandes renouvelées de subsides. Toujours est-il qu'il finit par serrer les cordons de la bourse, peut-être par force : revenus plus faibles et famille nombreuse.

Antoine avait alors 23 ans. Ce n'est guère à cet âge qu'un dévoyé gâté par les largesses de la famille, habitué à la vie facile et aux fêtes, risque de s'orienter vers le travail honnête et productif. Rien d'étonnant à le voir songer au vol. De mauvais garçons comme lui avaient montré l'exemple.

L'histoire du courrier de Lyon datait de dix ans; celle des « Chauffeurs » et « des Compagnons de Jehu » étaient racontées au cours des longues veillées d'hiver. En Charente, depuis 6 ou 7 ans, on avait une associaiton : « Les Amis confédérés de l'ordre et de la Paix » dont les adhérents pillaient les diligences soi disant pour fournir des subsides au Prétendant au trône légitime. En 1799, le courrier de Paris, fut attaqué dans la forêt de Boixe par deux gentilhommes de la région et cinq associés : Amiot, marchand à Mansle; Alexandre Paquet; Marvaud; Fresse, négociant à Ruffec; Fréneau, controleur des actes à Mansle.

Antoine Boissier, qui avait été employé à la maison Hériard, avait certainement eu connaissance de l'attentat en forêt de Boixe, tout près. L'impunité dont bénéficia la bande put être un encouragement et probablement lui donner une idée qu'il exploita à fond.

Que de fois n'ai-je pas entendu raconter la légende de la diligence de Churet. Les récits différaient, certes, sur quelques points de détails ou étaient agrémentés par le conteur, mais ne s'écartaient guère de la vérité historique d'un de nos amis M. Reible, de Puyréaux en Charente, historien local de grande classe et érudit, a exposé dans un livre, « la Diligence de Churet » édité en 1937 par Dubois, imprimeur à Ruffec. Cet ouvrage si documenté, dans lequel j'ai fait de nombreux emprunts, est malheureusement introuvable aujourd'hui.

Voici donc la légende :

C'était au temps de l'Empereur Napoléon Ier. Par une nuit d'hiver, le courrier de Paris devait transporter d'Angoulême dans la capitale, de nombreuses caisses pleines d'or. Un ami du Receveur des finances avait vu la préparation des colis. C'était le fils du maire de Brie, Boissier Descombes, jeune homme préférant les filles et les chopines à tout travail régulier. Son père lassé de subvenir à des demandes d'argent trop souvent renouvelées, avait menacé de lui couper les vivres. Aussi, le chenapan, eut-il l'idée de s'emparer du tresor de la diligence. Il emprunta le manteau du Receveur et avec ses amis de cabaret, alla se porter au devant de la voiture, en haut de la côte du Grand Cerisier, entre le village de chez Chauveau et celui de Churet, sur la commune de Champniers. Les conjurés avaient eu soin de placer derrière la haie une dizaine de mannequins habillés en soldats munis de vieux fusils.

Lorsque le conducteur de la diligence arriva à sa hauteur, le bandit braqua son fusil sur lui en le menaçant de tirer s'il ne remettait pas l'argent et en meme temps montrant ses hommes dont les armes étaient manoeuvrées par un complice, terrorisa le malheureux postillon qui en tremblant, exécuta l'ordre donné.

Aussitôt, Boissier et ses deux amis chargèrent les caisses et prirent le chemin de chez Masset.

Malheureusement pour eux, ils avaient oublié, sur les lieux, le manteau portant le nom de son vrai propriétaire, le trésorier général Astier.

Ce dernier n'eut pas de peine à prouver son innocence.

Mais le vol ne devait pas profiter à ses auteurs. Ceux-ci, à peine avaient-ils parcouru quelques kilomètres, qu'ils s'aperçurent de leur oubli. Pris de panique, ils jetèrent les caisses et leur contenu dans différentes bousines (mares) bordant la route.

Ce fut assure-t-on, l'origine des fortunes de plusieurs familles de Brie, dont je tairai les noms car, sur ce point, la vérité s'écarte beaucoup de la légende. Celle-ci est généralement muette sur le châtiment des coupables et ce mutisme m'a frappé.

J'ai eu comme parent, un homme né en 1863 qui fut propriétaire domicilié au village de chez Masset. Une partie de ses biens, venait des Boissier; sa grand-mère avait bien connu le maire de ce nom. Rien d'étonnant à ce qu'il m'ait souvent raconté l'aventure du fameux Antoine Alexandre. Mais, pas plus que les autres conteurs, il ne me parla du jugement et de la fin des voleurs.

Cependant, ces détails ne purent être ignorés des voisins. Il faut donc supposer que dans le cœur des contemporains et de leurs descendants, une place plus large devait etre réservée aux Boissier plutot qu'à l'Empereur. Et ceci me semble bien confirmé dans l'ouvrage de Vallée, racontant l'histoire des réfractaires de la période napoléonnienne qui élisaient domicile dans la forêt de Braconne et en particulier aux Rassats où la complicité de la population leur permettait d'échapper aux gendarmes.

Après la légende, voyons la vérité historique résumée ici d'après les études de M. Reible :

C'est par une nuit pluvieuse, le lundi 13 janvier 1807, qu'une diligence partit de l'Houmeau, en direction de Paris. La voiture emportait 67,156 francs au nom de la Banque de France. Les gendarmes devaient l'escorter, mais pour une raison que nous ignorons, ils furent en retard et l'attente d'une heure du directeur des messageries, François Sazerac, fut vaine. A dix heures du soir, il donna donc le signal du départ avec l'espoir que les solides chevaux de la maréchaussée n'auraient pas de peine à rattraper le convoi, d'autant plus facilement que le premier relai après Angoulême se trouvait à Churet, à environ 11 kilomètres et demi, chez un nommé Guérin. La maison de poste et son portail sont encore visibles, appartenant à Lestrade.

La diligence arrivait à la côte du Grand Cerisier, entre les villages des Chauveauds et la Chignole, à peu près à la hauteur de la oute qui va d'Argence au bourg de Champniers. Tout à coup, Antoine Boissier, sortant de la haie, une arme à la main, se précipita devant les chevaux, donnant l'ordre au conducteur de s'arrêter. Celui-ci, conscient du danger et de sa responsabilité, essaya de passer outre, mais un coup de feu, heureusement sans effet, par suite de l'état d'humidité de la poudre non enflammée par l'amorce, lui fit comprendre le risque. Au même moment, un complice s'élança pour prêter main forte au brigand pendant qu'un autre, à l'aide d'une ficelle, manoeuvrait les fusils des mannequins soldats, bien en évidence derrière la haie.

Postillons et conducteur, terrorisés, laissèrent prendre les sacs d'or cachés sous une bache sur la voiture, au milieu des autres bagages.

Durant l'opération rapide, l'emballage en paille, d'une des caisses, se rompit et s'éparpilla sur la route.

Les voyageurs de la voiture essayèrent de regarder par la portière; l'un d'eux à la clarté de la lune, nouvelle du 8, crut reconnaître le chef des voleurs, malgré la suie dont celui-ci s'était barbouillé et son plumet militaire, arboré, peut-etre pour intimider les gens. Mais la menace des fusils obligèrent les curieux à s'enfoncer dans les coins sombres de la diligence.

Les caisses vites chargées sur leurs montures, les trois brigands — on ne put jamais confirmer la déposition d'un voyageur qui en avait distingué quatre — prirent rapidement la direction de chez Masset et d'autant plus vite qu'une seconde diligence apparaissait à moins de 300 toises. Le conducteur de cette deuxième voiture, arrivant sur le lieu de l'attentat, s'arrêta. Le postillon venait de distinguer quelque chose d'anormal à l'endroit où la première voiture avait été pillée; Outre la paille dont nous avons parlé, se trouvait le manteau d'Antoine Boissier, beau vêtement en drap vert, orné au collet d'un galon d'or, avec pour agrafes, deux plaques d'argent portant les initiales A. B. D., oublié par hasard.

La bande des voleurs n'était pas encore loin lorsqu'elle s'aperçut de la perte. Un des comparses, éperonnant son cheval blanc retourna bien vite sur les lieux et comprenant ce qui s'était passé, rejoignit rapidement la deuxième diligence. Le conducteur de celle-ci, malgré les demandes et les menaces, refusa de rendre le manteau sans avoir le nom du solliciteur qui, évidemment, ne répondit pas à l'appel.

Mais, durant ce temps, la première voiture avait atteint Churet où elle laissa le postillon pour répondre à l'enquete qui n'allait pas tarder. On fit prévenir aussitot l'adjoint d'Anais, Bounisseau, remplaçant le maire François Maulde, paralysé, et Prosper Chancel, substitut impérial à Angoulême. Celui-ci, malgré l'heure matinale, accompagné du capitaine Saulnier, du lieutenant Fourest, se rendait sur les lieux pendant que d'autres gendarmes et policier se lançaient à la poursuite des malfaiteurs.

Les habitants de nombreux villages furent interrogés ainsi que pas mal d'aubergistes de la campagne et d'Angoulême.

A l'arrivée de Chancel à Churet, l'enquete avait déjà commencée. Bounisseau avait interrogé les voyageurs de la première diligence, le postillon de la seconde qui lui remit, en outre, le manteau recueilli sur la route, pièce à conviction. Les bandits avaient été vus au nombre de quatre.

A l'Houmeau, la nouvelle de l'attentat s'était répandue dès l'aurore. Les curieux s'étaient rassemblés auprès des bureaux des messageries. Rapidement, la police apprit par la femme Bernard, aubergiste, que la veille au soir, vers les cinq heures, un particulier, vêtu d'un manteau vert, monté sur un cheval blanc, avait été vu regardant le changement des deniers publics. Et, elle n'hésita pas à le nommer : Jean Aigron, ancien domestique du courtier Blandeau, et depuis quelque temps, chez le fils Boissier-Descombes de Brie. Quant à ce dernier, elle déclara qu'il avait habité Paris, et que la rumeur publique le représentait comme un jeune libertin, coureur de filles, notablement endetté.

Pendant que Chancel et le capitaine Saulnier interrogeaient l'aubergiste, à l'intérieur de son domicile, un particulier, descendu de cheval, pénétrait dans la salle, salué et nommé par l'hôtesse. C'était Jean Aigron, venu pour se renseigner. Joli garçon, d'une trentaine d'années « d'une taille moyenne, 1m62, cheveux et sourcils chatains, yeux roux, bouche grande, nez bien fait, menton rond, figure un peu ovale, marquée par la petite vérole. »

Saisi sur le champ par les gnedarmes, il n'opposa aucune résistance. Fouillé, il fut trouvé porteur de 1,221 livres 14 sols tournois, en écus de six livres et menue monnaie dont une pièce de cinq francs.

Au dehors, le cheval était blanc, agé, fatigué par une longue course, portant une blesseure encore fraîche sur « le rognon ». Sur son dos un paquet fut saisi et examiné en détail. Il contenait un manteau de drap gris, une redingote gris de fer ayant des boutons blancs, encore salie par la boue et le tout humide de rosée.

Il n'en fallait pas plus pour reconnaître un des coupables qui ne tarda pas à avouer sa participation au vol et à donner les noms de ses acolytes : son maître Boissier-Descombes, un domestique du père, Chauveau, surnommé Frontin. De plus, malgré l'insistance de Chancel il jura qu'il n'y avait pas de quatrième complice : les voyageurs de la diligence avaient pu se tromper !

Quant aux caisses, il déclara que trois avaient été fouillées, les sacs pleins de monnaie, cachés; la quatrième, faute de temps était restée intacte, reposait au fond d'une mare sur le chemin de Brie à Angoulême.

Il ajouta que sa visite à l'auberge lui avait été recommandée par son maitre à titre de renseignements, que celui-ci était, en ce moment, dans sa famille, et lui avait fixé rendez-vous à la porte Saint-Pierre à huit heures du soir.

Immédiatement, Chancel, Saulnier, Aigron et plusieurs gendarmes, ayant fait réquisitionner une voiture de poste, se rendirent au domicile du père Boissier, chez Masset, village à 16 kilomètres d'Angoulême.

On peut juger de la surprise de cet ancien maire de Brie, qui venait de laisser depuis peu la place pour une plus rémunératrice, celle de percepteur. Devant les précisions fournies, — on venait de repêcher une des caisses dans la bousine du Maine Joizeau — il fut bien obligé de se rendre à l'évidence, mais, ayant cherché et appelé vainement son fils, il vit l'écurie ouverte et un cheval absent. Le coupable avait pris le large. Restait à récupérer l'argent. Grace aux indications d'Aigron, et d'une jeune servante, Marie Chauveau, la sœur de Frontin, dix sacs furent déterrés au pied du mur qi séparait la cour du chemin de Brie à la foret, dix autres d'un fossé de la cour, quatorze furent retrouvés dans la buanderie et un dans une haie voisine. Sur la cheminée de la cuisine, trois fusils de chasse, ayant, d'après Aigron, servi au cours de l'attentat, furent remarqués et saisis.

Un peu avant la nuit, la voiture repartit pour Angoulême avec l'argent, les fusils, la servante, Marie Chauveau, en plus de son chargement primitif.

Peu de temps après, le 17 janvier, Chancel envoyait son rapport concernant le vol, l'arrestation d'Aigron et la récupération d'une grosse part du trésor, au Grand Juge Régnier, duc de Massa, ministre de la Justice. Celui-ci, outre les éloges concernant le zèle et l'activité de Chancel, transmis à l'intéressé, demandait qu'on lui envoyat d'urgence le signalement des fuyards. A ce sujet voici ce qui est dit de Chauveau :

« Sauveau (sic) dit Frontin, natif du village de chez Massé, commune de Brie, arrondissement d'Angoulême, âgé de 17 à 18 ans, cheveux châtain-clair, sourcils idem, yeux roux, habillé en jockey, veste brune, chapeau rond, taille 5 pieds, tournure leste. »

Le 4 février 1807 la réponse de Chancel était envoyée au ministre. Mais déjà, depuis plusieurs jours Chauveau s'était constitué prisonnier, après avoir erré pendant une semaine en forêt de Braconne, sans oser aborder un village où il eut pu se ravitailler.

Restait le principal coupable qui paraissait insaissisable, au grand désespoir de la police. Et pourtant, on avait fait surveiller la porte Saint-Pierre où le soir de l'attentat Aigron et Boissier devaient se rencontrer. Ce dernier avait pu pénétrer dans la ville sans être aperçu. Renseigné, sans doute, il avait flairé le piège et l'avait évité. Puis s'étant rendu à l'auberge Baudoin, faubourg Saint-Pierre, mourant de froid et de faim. — son manteau étant resté aux mains de la police — il avait commandé le souper. Mais, inquiet à juste titre, il était sorti avant de se mettre à table et s'était rendu chez la dame Marot, libraire où il avait retenu une chambre pour la nuit. Dans l'armoire meublant la pièce, avec un lit à la duchesse, il déposa l'argent qui lui restait, soit 1,068 livres et partit en déclarant devoir rentrer tard dans la nuit. La logeuse ne devait point le revoir. La police le suivait de près. Elle connut son passage et se saisit de l'argent déposé. Mais, plus habile et peut-être grâce aux amis et nombreux parents dont parle Chancel dans un rapport, il put être informé ou caché, et parvint à échapper aux recherches.

Le 7 mars, les autorités pensèrent tenir le fugitif signalé à Angoulême.

Les nombreuses perquisitions opérées par la gendarmerie, ne donnèrent point le résultat attendu. On le crut passé en Espagne. Tout au contraire, il était parti à l'opposé et avait gagné l'Allemagne. C'est à Cassel, en effet, que son amour des filles et du vin, devaient plus tard le livrer à la police.

Depuis le 1er décembre 1807, Jérôme, frère de l'Empereur Napoléon occupait le trône de Westphalie. Or, un roi même fils de la Révolution, ne se conçoit pas sans une cour, une maison militaire et enfin tout le fast, si critiqué, de l'ancienne monarchie. Qui aurait pensé, que l'ancien exempté du service militaire de l'an XIII eut pu, quelques années après, revêtir le costume de chef de bataillon et être fier de servir volontairement l'Empereur des Français comme attaché à son service auprès du roi Jérôme ? C'est là que nous retrouvons Alexandre Boissier Descombes qui a pris le nom de La Boissière de Neuville. Il porte fièrement un bel uniforme orné de 4 galons et du ruban de la Légion d'Honneur.

Comment avait-il pu s'infiltrer frauduleusement jusqu'à ce poste si envié et si en vue ? Nous l'ignorons totalement. Mais ce succès ne l'incita point désormais à la prudence. Il commit la faute de trop attirer sur lui l'attention publique par sa belle prestance et par ses propos maladroits lorsqu'il avait bu plus que de raison.

Tantôt il racontait qu'il était un ancien officier de marine, tantôt un polytechnicien, tantôt qu'il était général dans l'artillerie. La police mise au courant de ses vantardises, eut quelques soupçons, le surveilla et finit par l'arrêter en mai 1808 et le conduire devant M. d'Aubigny d'Ingelbronner, juge au tribunal de Cassel.

Avec beaucoup d'astuce, il essaya d'intimider le magistrat en citant ses relations et sa parenté. Désignant ainsi un La Boissière (Pierre Garnier, comte de La Boissière, général, sénateur en l'an X, chambellan de Napoléon, né à Chassiecq Charente le 11 mars 1755). Le juge eut l'idée de le faire fouiller et on le trouva porteur de plusieurs lettres de change, déjà négociées en partie. Les effets étaient tirés par des maisons de Cognac : Martell, Otard, Dupuy sur la banque Mallet de Paris. Elles représentaient un montant de 6,700 francs.

Ces valeurs envoyées au tribunal de la Charente aux fins d'expertises, furent reconnues fausses ainsi d'aillleurs que l'endos de l'une d'elles, imputé à la maison Hériard.

Le procureur d'Angoulême, Mallet, fut frappé par l'énumération des négociants qui étaient tous charentais. L'auteur du faux devait très probablement être de la contrée et cet Antoine Alexandre de la Boissière de Neuville les connaissait certainement. N'était-il pas du pays ? En relisant le rapport venant de Cassel, il se rappela l'affaire de la diligence de Churet : la similitude des prénoms, la ressemblance des noms concernant l'instigateur du vol et le pseudo-commandant, furent pour lui un trait de lumière. Sans tarder, l'enquête fut poussée plus à fond. La maison Hériard déclara qu'Antoine Alexandre Boissier avait été à son service et un spécimen de son écriture établit irréfutablement l'identité du détrousseur du trésor public et des faux de Cassel. D'ailleurs, le signalement confirmait la présomption.

Aussitôt, le procureur général de la Charente mit le ministre au courant, celui-ci se hâta de demander à son collègue de Westphalie, le comte Siméon, l'extradition du coupable. Rien d'ailleurs ne s'y opposait et le 31 août 1808 le roi de Westphalie donna l'autorisation nécessaire. Mais les événements de la guerre retardèrent le transfert. En Février 1809, Boissier des Combes, condamné à Cassel à six ans de bagne pour ses faux, ne devait quitter l'Allemagne que le 28 mars 1809, date à laquelle il fut remis au colonel Jameron, commandant la 25e légion de gendarmerie à Mayence. Le 19 avril, il était dirigé sur Metz, puis par Chalons, Paris, il fut conduit à Bordeaux où il arriva le 15 mai et aussitot enfermé au fort du Hâ.

Plus de deux années s'étaient écoulées entre la fuite d'Alexandre Boissier et sa comparution devant la cour criminelle de Bordeaux. Durant cet intervalle, les complices avaient été jugés.

D'abord, le 7 mars 1807, le procureur Mallet suggérait au Ministre, l'idée de faire passer les coupables, non devant un tribunal charentais, où l'influence de la famille Boissier pourrait fausser le cours de la justice, mais devant une autre cour criminelle. Le procureur général à la cour de Cassation, Merlin, après avis favorable du ministre, opina en ce sens et Bordeaux fut choisi le 9 avril 1807. Le 23 suivant, les huissiers Hazard et Crugy, avisèrent les inculpés de leur transfert au chef lieu de la Gironde où ils furent conduis le 17 mai. Les gendarmes David et Gimon étaient meme venus à Brie pour notifier le mandat d'arrêt à Alexandre Boissier... disparu.

Au cours du procès, des précautions extraordinaires avaient été prises pour éviter les intrigues de la famille. Les policiers gardaient les issues du Tribunal et plusieurs, mélangés aux assistants, exerçaient dans la salle une surveillance de tous les instants. Cinq des jurés, excusés, furent remplacés. Au cours de l'interrogatoire on apprit que Jean Aigron, agé de 30 à 31 ans, était né à Tourriers; Pierre Chauveau, 18 ans, à Agris; Marie Chauveau, sa soeur, 22 ans, à La Rochette.

De nombreux témoins déposèrent à la barre : l'orfèvre qui avait gravé la plaque du manteau; le tailleur qui l'avait confectionné; les voyageurs de la diligence.

Puis, les avocats, Brochon pour Aigron; Dégranges pour Pierre Chauveau; Dezest pour sa soeur; essayèrent d'innocenter leurs clients ou, tout au moins, d'atténuer leur culpabilité. Ensuite, le procureur Buhan résuma les débats; Il abandonna le "dessein de tuer" et réclama des condamnations modérées.

Le jury répondit : Non, à la complicité de Marie Chauveau; non, sur le dessein de tuer; oui, aux autres questions.

La première fut donc acquittée. Quant aux autres, ils furent condamnés :

1° A dix ans de fers pour vol au préjudice du trésor public.

2° A quartoze années supplémentaires pour attentat sur une grande route.

3° A quatre ans de plus parce que le crime avait été commis la nuit par plusieurs personnes armées.

Le tout, réduit à 24 ans, maximum prévu par la loi pour les travaux forcés à temps.

Les condamnés devaient subir l'exposition sur une place publique de Bordeaux avant leur ferrement. Enfin, ils devaient payer les frais du procès.

Le 17 juillet, à cinq heures du matin, Aigron et Chauveau furent liés dos à dos au pilori de la place d'Aquitaine. Ils y restèrent jusqu'à midi.

Quelques jours après, ils quittèrent leur prison de Bordeaux pour Rochefort. Nous ignorons la date de leur fin. En tout cas il ne semble pas qu'ils mourussent au bagne car aucun acte de décès, les concernant ne figure dans le registre de la ville. Peut-être purgèrent-ils entièrement leur condamnation, ce qui est possible, bénéficièrent-ils d'une réduction d'internement octroyée par un gouvernement nouveau, Louis XVIII ou Charles X, qui put les considérer comme ayant agi contre l'usurpateur.

Du 26 au 29 juin 1809 la Cour criminelle de la Gironde statua sur le cas Boissier.

L'accusé n'avait pas d'avocat, car, disait-on, aucun membre du barreau n'avait voulu assumer la défense. L'un d'eux, désigné d'office, se récusa sans raison sérieuse. Le président crut y voir une intrigue de la famille et menaça de poursuivre le procès meme si aucun défenseur n'avait accepté d'assister le prévenu. Le 27, Me Roullet, assurait la défense de Boissier.

Le jugement ne pouvait etre bien différent de celui qui avait puni les complices. L'ancien chef de bataillon de Cassel, fut frappé de 24 années de bagne, condamné, en outre, à l'exposition sur la voie publique et à la restitution de 2,559 francs qui n'avaient pas été retrouvés. Pour lui, le pilori fut dressé place des Salinières.

Autrefois, les condamnés au bagne étaient marqués au fer rouge sur l'épaule droite des lettres T. P. (travaux forcés à perpétuité) ou T. F. (travaux forcés à temps).

Ce supplice, supprimé en 1791, rétabli en 1806, fut aboli en 1832. Or, on était en 1809. Le jugement de Bordeaux concernant Boissier, ne le frappait pas de la flétrissure. Celui de Cassel l'avait décidée.

Le procureur Buhan, de la Gironde, crut devoir demander au ministre si cette contradiction l'obligeait à retourner Boissier à Cassel pour y purger sapeine et se voir infliger la marque des forçats; Mais, quand on lit sa lettre où il est indiqué que le long voyage pourrait permettre au condamné de s'échapper comme cela avait failli se produire au fort du Hâ, grace à des complicités inconnues, on comprend bien qu'il souhaite une réponse négative.

Le ministre répondit comme on le désirait sans doute. Les 24 années de fers sans flétrissure primaient la condamnation infligée hors de France.

Presque aussitôt Alexandre Boissier fut dirigé sur Rochefort, bagne créé en 1767 et supprimé en 1852.

Le condamné vetu d'un mauvais et léger vetement de toile jaunatre, portant en gros chiffres le matricule de l'infortuné, la tête coiffée d'un bonnet rouge et les pieds dans des sabots de bois, devait travailler tout le jour au curage du port enlisé sous les apports boueux de la rivière. La nuit, tout repos, sur la paille pleine de vermine, devenait impossible. Aussi, les fièvres faisaient de rapides ravages parmi les forçats déprimés.

Alexandre Boissier entra à l'hopital au début de juin 1813. Il devait y mourir le 25.

Voici l'acte de décès transcrit le 16 octobre 1814 sur les registres de Brie :

« Etat civil de Rochefort,

Extrait du registre des actes de décès. - Décès de Antoine-Alexandre Boissier-Descombes. L'an mil huit cent treize, le 26 du mois de Juin, sur les 10 heures du matin, par devant nous, François Thibaut, adjoint délégué par M. le Maire, pour remplir les fonctions d'Officier de l'Etat Civil de la commune de Rochefort, département de la Charente-Inférieure, sont comparu Claude Jostin, employé à la mairie, agé de 18 ans, et M. Joseph Brizard, idem, agé de 23 ans, demeurant à Rochefort, lesquels nous ont déclaré que Antoine-Alexandre Boissier-Descombes est décédé le jour d'hyer, à l'hopital de la marine, de cette ville, agé de 30 ans, né à Brie département de la Charente, de son vivant, fils de feu Philippe et d'Elizabeth-Catherine Boissier et ont les déclarants signé...

Délivré en conformité de l'article 80 du Code civil, l'Officier civil : signé, Thibaut.

Transcript littéralement l'extrait du registre des actes de décès, qui m'a été transmis par la sous préfecture d'Angoulême le 16 octobre mil huit cent quatorze, Charles Léchelle. »

Quelques remarques s'imposent. L'officier de l'Etat civil de Brie, Ch. Léchelle qui a transcrit l'acte est précisément un ami de la famille Boissier. De lui, une lettre a été saisie sur le fils quand il fut arrêté à Cassel. La missive donnait au fugitif des nouvelles de ses parents. Qui avait pu révéler l'adresse de celui qui se cachait ?

L'acte de décès contient des erreurs en ce qui concerne le nom des père et mère du forçat dont la situation à Rochefort est volontairement absente du texte. Enfin, si nous remontons plus en arrière, nous sommes surpris de voir que le principal instigateur du vol est moins condamné que ses complices. Il est gratifié de 24 années de bagne sans flétrissure tandis que les deux acolytes récoltent chacun 28 ans de fer et la marque indélébile à l'épaule.

Avait-on espéré qu'un changement de gouvernement le ferait bénéficier d'une amnistie ? C'est possible. Ou voulait-on ménager de vieilles amitiés ?

En tout cas, nous devons constater que le père d'Alexandre ne survécut par longtemps à l'affaire de Churet. Jeune encore, il n'avait que 58 ans, Roch Boissier Descombes, s'éteignit chez Masset, le 30 juin 1807, c'est-à-dire à peine une semaine avant la condamnation des complices de son fils. De maladie ou de honte ? Ni la légende ni les textes ne nous renseignent à ce sujet.

Source : Essai de monographie de la commune de Brie-La Rochefoucauld, d'Eugène Dubois.

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12 mars 2016

Le messager d'Angoulême à Paris attaqué par des gens de guerre

C'était à l'époque de la Fronde... Le 28 octobre 1651, François Desbordes, « messager ordinaire d'Angoulême à Paris, se plaignit au Lieutenant-Criminel, disant que son homme était parti de Paris le dimanche 15 octobre, accompagné de cinq ou six hommes et trois femmes, chargé de plusieurs hardes, outre celles qu'il avait prises dans la ville de Poitiers. Et étant sondit homme arrivé vis-à-vis du bourg de Lizant, le samedi 21 octobre, sur le grand chemin ordinaire par lequel on va de la ville de Civray en celle de Verteuil, il fut attaqué par le sieur Dauriou et des chevaliers armés de pistolets, mousquetons et épées. Lesquels par force et violence se saisirent de la personne dudit homme qui faisait le voyage pour le compte dudit messager, et de tous ceux qui étaient dans sa troupe, les traduisirent dans le village de Moussac, paroisse de Charmé, où ils prirent et volèrent toutes les hardes et l'argent que conduisait ledit homme appelé Pierre de Saint-Simon, déclarant qu'ils mettaient lesdits homes et femmes à rançon.

Mais Monseigneur le marquis de Sillery ayant eu avis d'un vol si qualifié, fait sur un messager, personne à laquelle on ne touche point, envoya un gentilhomme devers le sieur Dauriou pour lui déclarer qu'il trouvait son action fort mauvaise pour n'être aucunement dans la loi et l'ordre de la guerre, et qu'il fallait rapporter toutes les choses et ramener les hommes et femmes qui étaient retenus. Et de fait, le sieur Dauriou avait conduire une partie desdites hardes chez le nommé Moulinard, hôte du Dauphin à Verteuil, fait remettre les chevaux audit messager et fait mettre les hommes et femmes en liberté...

Mais Antoine Desbordes, fils du messager, étant retourné mercredi 25 octobre à Verteuil, avec deux hommes à cheval, pour recouvrer lesdites hardes déposées dans les mains dudit Moulinard, étant même porteur d'un passeport du sieur de Sillery, il fut guetté et attendu en retournant de Verteuil, le lendemain jeudi, village du Pont-de-Churet par d'autres cavaliers du sieur Dauriou, qui l'arrêtèrent et le conduisirent au village d'Argence où ils lui volèrent ses habits, lui prirent quatre pistolets, sept livres qu'il avait en argent, ses bottes et deux chevaux, et ne le renvoyèrent que le lendemain 27 octobre. »

Le dossier ne dit rien d'autre sur cette dernière affaire. Par contre, il contient les témoignages de plusieurs des passagers qui furent pris comme « otages » par les gens de guerre.

Pierre de Saint-Simon, 31 ans, « serviteur domestique de François Desbordes, messager ordinaire d'Angoulême à Paris », s'expliqua longuement. « Le samedi 21 octobre, il revenait de Paris par l'ordre de son maître, en la compagnie de François Ballue, sieur de Coursac; des nommés Sauvestre, huissier audiencier au Présidial d'Angoumois, et Pigorget, religieux minime; du père d'Orléans, cordelier; d'un homme et de deux femmes qu'il avait pris à Poitiers pour venir à Angoulême; d'une autre femme et du nommé Mathé de la ville de Poitiers. Etant parvenus au-dessus du lieu de Lizant, ils furent abordés par le sieur Dauriou et neuf à dix autres cavaliers qui lui firent commandement de les suivre. Et n'ayant de quoi se défendre, ils furent contraints de les suivre jusqu'au village de Moussac. Où étant, les gens de guerre firent décharger deux chevaux qu'il conduisait, chargés de diverses marchandises. Et ayant couché deux nuits audit village, le lundi suivant, le sieur Dauriou ayant reçu ordre du sieur de Sillery, il les fit tous conduire en la ville de Verteuil, et ensuite furent mis en liberté et se retirèrent à Angoulême, les marchandises et hardes ayant demeuré dans les mains de Moulinard, hôte de Verteuil. »

Le témoignage le plus détaillé fut celui de l'huissier audiencier, Pierre Sauvestre. « Environ les trois à quatre heures du soir, il vit venir dix cavaliers à bride abattue, montés avantageusement, qui les abordèrent en criant 'Tue ! tue ! Il faut tuer !', deux desquels lui présentèrent le pistolet à la tête et lui prirent son épée, ce qu'ils firent pareillement aux autres. Et pour lors, le commandant dit hautement de ne point frapper, ni tuer, mais qu'il fallait emmener le tout. En chemin faisant, l'huissier apprit par la bouche du commandant qu'il se nommait le sieur de Saint-Amant Dauriou, capitaine d'une compagnie dans le régiment de Conty, et que ledit régiment était logé dans la paroisse de Charmé, terre de Ruffec, à trois grandes lieues de là, que leur quartier était au village de Moussac en ladite paroisse où ils les menaient.

Etant arrivés, environ les neuf à dix heures du soir, en la maison du nommé Guiochon, incontinent après y avoir mis pied à terre, le sieur Dauriou lui demanda les lettres et papiers qu'il avait sur lui, autrement qu'il le ferait fouiller, lesquels lettres et papiers il fut contraint de lui donner. Ensuite, le sieur Dauriou fit mettre toutes les hardes du messager, les coffres et les boîtes qu'il menait, dans une chambre haute de la maison de Guiochon, et commanda à ses cavaliers de garder les prisonniers, disant qu'il allait avoir le sieur de Moussac, Conseiller du Roi au Présidial d'Angoulême qui était pour alors en sa maison, audit lieu de Moussac. Et lors, l'huissier pria le sieur Dauriou de lui permettre d'aller avec lui, ce qu'il lui accorda. Et étant au logis du sieur de Moussac, le sieur Dauriou lui dit en entrant qu'il était venu pour le prier de le coucher pour cette nuit, qu'il venait de prendre le messager d'Angoulême et ceux de sa compagnie qu'il voulait envoyer le lendemain prisonniers de guerre à Bordeaux, ce qui surprit fort le sieur de Moussac qui fit dresser des lits, tant pour le sieur Dauriou que pour l'huissier. Et le lendemain dimanche 22 dudit mois, le sieur Dauriou alla retrouver ses cavaliers en la maison de Guiochon. Quelque temps après, l'huissier s'y rendit avec le sieur de Moussac. Ils y trouvèrent tous les cavaliers qui avaient coupé les cordes et toiles des boîtes et des coffres qui étaient emballés, tous lesquels coffres ils rompirent. Dans l'un, appartenant au sieur Desbordes, avocat, il y avait quelques meubles d'argent, des papiers, du linge, des habits et autres choses. Et dans les autres, beaucoup de marchandises de diverses façons et, entre autres, quantité de bas pour hommes et femmes, de toutes couleurs. Le témoin vit qu'ils se partagèrent le tout entre eux, à la réserve des papiers, d'un calice et d'une écuelle à oreille en argent, avec sa couverture, qu'on disait appartenant à Mr. l'évêque d'Angoulême, que le sieur Dauriou mit dans les mains du sieur de Moussac pour lui rendre en cas qu'elle lui appartînt. Et après le partage fait, arriva audit lieu le fils dudit Desbordes (le messager) qui venait de Verteuil avec le marquis de Chersays qui commandait ledit régiment de Conty, et un autre gentilhomme avec lui, qui venaient de voir Mr. le marquis de Sillery audit lieu de Verteuil. Ils baillèrent de l'aller trouver à Verteuil, de lui mener ledit messager, sa compagnie et tout ce qui avait été pris. Et ils lui témoignèrent que le sieur de Sillery et eux n'approuvaient pas cette action. Mais comme le sieur Dauriou ne put pas trouver partie de ses cavaliers et complices, ni ce qu'ils avaient eu dudit vol chacun en leur part, le voyage de Verteuil fut différé jusqu'au lendemain 23 dudit mois... Le sieur de Sillery fit rendre les chevaux du messager et lui donna un passeport pour lui et ses gens pour se rendre à Angoulême, ce qu'ils firent le lendemain mardi 24 dudit mois. »

Source : Emotions populaires en Angoumois, de Gabriel Delâge.

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La Révolution racontée par un père à ses fils

Le laboureur dont les champs s'étendent au dessous du Vésuve est bien souvent interrogé par ses enfants ; ils lui demandent d'où viennent ces longues traînées noirâtres qui tracent des chemins de dévastation sur les versants de la montagne ; ils lui disent :

Père, expliquez-nous comment ces arbres qui étaient si grands et si forts ont été abattus ; comment ce palais, dont les murailles épaisses attestent l'ancienne puissance, a été renversé ; dites-nous qui a pu faire tant do désolations et de ruines.

Le laboureur répond à ses fils :

Asseyez-vous ici près de moi, à l'ombre de ces chênes verts qui ne se sont point trouvés sur le chemin du torrent de feu, et je vais vous redire qui a fait les ruines et la désolation dont vous voyez les traces.

Alors le cultivateur raconte les irruptions volcaniques qu'il a vues ; il dit d'abord quels en sont les signes précurseurs ; la terre et la mer faisant entendre des bruits inconnus ; le ciel devenu d'airain dardant sur les champs de dévorantes ardeurs ; les animaux dans les étables, dans les pâturages poussant de longs mugissements ; les oiseaux des airs effrayés se réfugiant dans le creux des rochers ; toute chose créée mal à l'aise et inquiète... puis tout à coup, dans cette stupeur et cette consternation générale, la montagne en trouvant sa cime, et avec d'horribles fracas, avec des bruits couvrant les éclats de la foudre le cratère béant lançant jusqu'aux nuages la fumée, la cendre, des quartiers de roc et la lave enflammée.

Et pour échapper à la ruine, à la mort qui menacent de toutes parts, les rois, les religieux, les prêtres, les grands, les pauvres, les bourgeois des villes, les habitants des champs sortant de leurs demeures ébranlées et courant par les campagnes en criant : Seigneur, Seigneur, sauvez-nous !

Vous aussi, mes enfants, vous me demandez souvent qui a fait toutes les ruines que vous voyez sur le sol de France ; comme les fils du laboureur vous voulez savoir d'où est venue la désolation dont vous rencontrez les traces, et vous me dites à votre tour : Père, raconteznous comment ces cathédrales qui embellisaient les villes, comment ces palais où vivaient des rois et des princes, des archevêques et des évêques, ont été mutilés et dégradés ; comment leurs voûtes et leurs dômes sont tombés ; comment dans les campagnes tant do chaumières sont détruites, tant de villages incendiés.

Eh bien ! venez avec moi, allons nous asseoir hors du bruit dela grande ville ; et quand nous serons sur ces hauteurs où vous voyez des tombeaux je vous montrerai au dessous de nous d'où a surgi le torrent qui a marqué son cours par tant de ravages ; du milieu des sépulcres je parlerai sans haine contre ceux qui nous ont fait tant de mal, car où sera-t-on sans rancune ni ce n'est sur une tombe ? où sera-t-on sans flatterie si ce n'est quand on a sous les pieds la poussière des morts, la poussière de ceux qui ont fait le plusde bruit dans le monde ?

Les révolutions sont dans l'ordre moral ce que les volcans sont dans l'ordre de la nature, le résultat d'un long travail. Lorsque l'Etna ou le Vésuve doit vomir la flamme, la cendre et la destruction leurs irruptions sont annoncées par des bruits avant-coureurs, la terre éprouve de fortes secousses, et de son sein sortent des bruits sourds ; on dirait qu'elle souffre et qu'elle se plaint.

Il en est de même des grands bouleversements politiques : ils n'éclatent point sans avoir été précédés par des rumeurs vagues de trouble et de désordre ; il vient alors à ceux qui gouvernent des vertiges et des délires. Les rois sur leurs trônes sont tout à coup devenus semblables à ces dieux d'or et d'argile dont parle l'Écriture, qui avaient des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne rien entendre et des bras pour ne pas frapper. Dans la nation il se fait sentir du malaise et de l'inquiétude, et les nommes qui travaillaient pour vivre croisent les bras, et se mettent à raisonner comme s'ils étaient chargés des affaires publiques. La manie des conseils vient à tous, au plus humble comme au plus grand, au plus habile comme au plus inexpérimenté, tandis que l'habitude d'obéir se perd dans les masses.

Parmi ceux qui sont mécontents de la position qu'ils occupent, parmi les envieux qui s'irritent de voir à d'autres les honneurs et les richesses qu'ils n'ont pas eux-mêmes, parmi les ambitieux qui aspirent à monter surgissent de nombreux parleurs. C'est une pensée d egoïsme qui les a fait se lever et prendre la parole ; mais comme ils seraient méprisés et sifflés par la foule s'ils laissaient voir ce qu'ils ont dans l'âme, ils le cachent ; ils ont plein le cœur de cupidité, ils parlent sans cesse de désintéressement ; ils sont vains et orgueilleux, et le mot qu'ils répètent le plus c'est celui d'égalité ; ils sont remplis de fiel et de haine, ils disent fraternité ;ils veulent dominer, ils ont faim et soif du pouvoir ; ils rêvent la tyrannie, et ils crient liberté.

Mes enfants, soyez donc en garde contre ces hommes aux paroles sonores ; ce sont des lépreux couverts de riches manteaux, ou, comme dit la Bible, des sépulcres blanchis qui ont de beaux dehors, mais qui ne renferment au dedans que pourriture et infection. A quoi vous auraient servi nos malheurs si vous vous laissiez prendre aux mêmes faux semblants qui ont fait tant de dupes parmi nous ? Que les folies du passé, qui ont commencé dans l'enivrement des choses nouvelles et qui ont fini dans le sang, soient bien jugées, bien appréciées par vous. Quand vos devanciers ont cru aux promesses que leur faisaient ceux qui s'appelaient orgueilleusement philosophes régénérateurs ils n'avaient point reçu les leçons que je vous enseigne aujourd'hui au milieu des ruines et des tombeaux.

C'est une chose triste à dire, mais il y a du danger dans le bonheur : les hommes y deviennent souvent ingrats ; ils oublient que la paix, que la prospérité dont ils jouissent leur sont accordées par Dieu ; ils trouvent tant d'abondance, tant de fleurs, tant de délices sur la terre qu'ils ne regardent plus le ciel. De cet oubli, de cette ingratitude naissent bientôt le scepticisme et l'impiété ; et quand le monde en est arrivé là il est tout proche des mauvais jours.

Moi, mes enfants, je suis né dans un temps bien voisin des orages ; mais je me souviens encore du beau ciel bleu que j'ai vu dans ma première enfance. Alors point de soucis, point d'inquiétude n'assombrissaient le front de mon père ; mes frères aînés l'environnaient nombreux et respectueux, et les plus petits d'entre nous montaient sur ses genoux pour l'entendre parler de notre mère, que Dieu venait de rappeler à lui.

À présent vous avez beau faire, vous avez beau vous occuper de vos études ou courir à vos plaisirs, vos jeux bruyants ne peuvent si bien couvrir les conversations politiques de vos parents que vous n'entendiez encore les mots d'émeutes et de complots, de machinations et d'attentats, de craintes sans cesse renaissantes et de malaise général ; dans les jours de mon enfance rien de semblable ne parvenait à mes oreilles. Je me souviens de la tranquillité de ma ville natale, de son mail si animé d'enfants pendant la semaine et si couvert de beau monde le dimanche ; je me souviens des églises si nombreuses et si belles et de notre paroisse où nous donnions le pain bénit ; je me souviens des parties de plaisir et de fêtes de famille, mais je n'ai aucune mémoire d'avoir entendu alors les mots que vous entendez aujourd'hui. En ce temps-là la politique n'était point entrée dans la vie intérieure, et sur la table du salon on ne voyait point de journaux, tout au plus le Mercure de France, qui, je me le rappelle, préoccupait beaucoup mon père à cause de ses énigmes et de ses logogriphes.

Quand mes frères revenus de leur régiment parlaient du roi et de la reine, qu'ils avaient vus à Versailles, c'était toujours avec enthousiasme et respect ; et quand le dimanche nous étions à la grand'messe auprès de notre sœur aînée, qui remplaçait notre mère, elle nous faisait toujours nous lever dans notre banc au Domine, salvum fac regem ; ainsi nous étions encore tout petits qu'après Dieu ce que nous honorions le plus c'était le roi ! Et ce qui se passait chez nous se passait ailleurs : aimer Dieu, honorer le roi, servir son pays, tels étaient les enseignements que l'on donnait dans toutes les familles.

Louis XVI régnait alors ; il venait d'abolir la torture et la corvée, et de toutes parts le peuple le bénissait. Parmi les jeunes officiers qui venaient voir mes frères je me rappelle qu'il y en avait plusieurs qui exaltaient beaucoup ce que le roi avait cru devoir faire en se déclarant pour l'indépendance de l'Amérique, et je me souviens aussi qu'un vieux colonel, qui les avait écoutés vanter avec enthousiasme ce que cette guerre avait de généreux et de chevaleresque, leur dit : Messieurs, il ne m'appartient pas de blâmer ce qu'a fait le roi ; mais plaise à Dieu qu'il ne se repente jamais d'avoir soutenu des révoltés !

— Eh bien, repartit un des plus jeunes capitaines, si l'Angleterre est mécontente elle nous le dira ; elle nous déclarera la guerre, et...

— Jeune homme, repartit le vieillard, si elle en vient là moi avec mes cheveux blancs, vous avec votre jeunesse nous nous retrouverons en face de ses soldats... Mais l'Angleterre a d'autres armes que des canons et des baïonnettes... ce sont ses armes cachées, c'est sa politique que je crains : gare à sa rancune !

Malgré toutes les années qui ont passé sur ma tête, malgré tous les changements, tous lesbouleversements survenus depuis ces jours de 1789, il me semble entendre encore à la table de mon père cette conversation animée entre les officiers et le colonel... C'est là la première discussion politique dont j'aie gardé la mémoire ; et bien souvent depuis les paroles du vieux militaire me sont revenues dans le souvenir, bien souvent j'ai pensé comme lui que la politique de la Grande-Bretagne était plus à redouter que ses armes, et que Machiavel aurait dû naître Anglais.

Ainsi dès ce temps-là, temps de prospérité et de calme, il y avait des esprits qui prévoyaient des malheurs découlant de la généreuse faute de Louis XVI. Ce n'est pas pour fonder des républiques qu'un roi doit tirer l'épée ; l'empereur Joseph II l'a dit au royal époux de Marie-Antoinette ; ce n'était pas là son métier.

Oh ! il a fallu bien des fautes pour détruire le bonheur dont jouissaient nos pères et dont j'ai aperçu les derniers reflets. Aujourd'hui vous voyez les petits haïr les grands, vous entendez les pauvres maudire les riches, le peuple insulter aux souverains, et la multitude nier Dieu. Alors que j'étais enfant la société était autrement façonnée : entre l'artisan et le noble, entre l'ouvrier et le prêtre, entre la manufacture et le presbytère, entre la chaumière et le château, il n'y avait ni défiance ni haine ; une longue habitude d'union et de bon accord liait entre elles toutes les classes ; la France était une grande famille dont le père était le roi, et toute cette famille adorait le même Dieu. Sans doute qu'il y avait alors de la misère comme il y en aura toujours dans notre vallée de larmes ; mais pour aider à supporter la gêne et la pauvreté il y avait plus d'innocence de mœurs et plus d'espérances religieuses qu'aujourd'hui ; alors les pauvres n'avaient point désappris la résignation chrétienne, et les riches avaient une charité de tradition qui secourait avec fruit ; avec leurs grands héritages les heureux du monde avaient reçu de grands exemples, et ceux qui pleuraient et souffraient savaient où ils trouveraient leurs meilleurs consolateurs.

Partout, mais peut-être en France plus que partout ailleurs, on aime à modeler sa conduite sur celle des hauts personnages. Eh bien ! à l'époque que je cherche à décrire Dieu avait placé sur le trône le juste couronné ; Louis XVI était l'homme le plus vertueux de son royaume, le Français qui voulait le plus le bonheur du pays. Marie-Antoinette, fille de la grande Marie-Thérèse, par l'élévation de son âme, par la fermeté de son caractère était entre toutes les femmes la plus digne de ceindre son jeune et beau front du plus noble diadème qui fût sous le soleil ! Ainsi pour avoir les bons exemples dont une nation a toujours besoin la France n'avait qu'à élever ses regards vers le trône.

Quand une source d'eau vive jaillit du sommet ou du flanc de la montagne, heureuses les prairies qui s'étendent alentour du mont, car la fraîcheur découlera sur elles ! elles resteront verdoyantes et fertiles alors que les ardeurs de l'été jauniront et dessécheront la contrée que les ondes courantes ne traverseront pas. Cette comparaison que je vous fais, mes enfants, et qui serait juste pour les temps ordinaires, ne l'a point été pour notre siècle ; ce n'a point été quand le seaudale descendait du trône que le trône a croulé ; c'est quand la vertu y était assise que la foudre l'a frappé.

Oh ! n'allez point à cette vue murmurer contre la Providence : à la justice de Dieu il faut des victimes sans tache. Quand le monde a dû être sauvé ce n'a point été une hécatombe de pécheurs qu'a demandée l'Éternel ; il a voulu la mort d'un seul, la mort du Christ : il n'y avait que ce sang-là qui pût nous racheter.

Je viens de dire que lorsque le peuple avait besoin de bons exemples il tournait ses regards vers le roi : ce n'était pas seulement alors qu'il levait les yeux de ce côté. Chez nos pères la pensée du roi était une pensée fixe : l'homme de guerre sur le champ de bataille, le soldat dans la mêlée, le marin dans la tempête, le prêtre dans le sanctuaire, le magistrat siégeant sur les lis, le gentilhomme dans son château, l'administrateur parmi ses employés, le négociant à son comptoir, l'artiste dans son atelier, le marchand dans son magasin, le bourgeois dans son aisance, le pauvre dans sa misère, tous redressaient la tête au nom Du Roi. En France, et sur les cœurs français, ce mot avait quelque chose de magique, et j'ai vu pendant nos jours d'exil des étrangers s'étonner de ce culte que nous avions emporté avec nous sur la terre du bannissement ; quand ils voyaient un pauvre vieillard émigré bien affaissé sous la pesante main du malheur des hommes à expériences se mettaient à prononcer devant lui ces simples mots : Le roi de France, et tout à coup celui que le besoin, la maladie et le grand âge avaient pour ainsi dire terrassé se relevait subitement, son visage perdait de sa pâleur, et comme un rayon de feu, comme un éclair de fierté venaient briller dans ses yeux. La pensée du roi avait soudainement rendu de la vie à ce cœur qui ne battait presque plus, à ce cœur qui allait s'arrêter pour ne plus souffrir.

Ce que je vous dis ici, mes enfants, doit vous paraître étrange et exagéré, car aujourd'hui vous ne voyez rien de semblable. La couronne n'a plus de majesté, le sceptre n'a plus de magie ; un roi ce n'est plus le lieutenant de Dieu, c'est un homme comme les autres hommes ; ce n'est plus du ciel que lui descend la puissance, c'est de la rue et de la place publique qu'elle lui vient. Un roi de nos jours c'est notre chargé d'affaires ; plusieurs fois dans l'année nous lui demandons de nous rendre ses comptes, et quand il a trop dépensé nous lui témoignons notre mécontentement. Quand il veut marier ses filles nous disputons sou à
sou la dot qu'il leur donnera, et quand ses fils atteignent leur majorité nous leur refusons des apanages. Avec semblables mœurs la majesté des rois est difficile à établir ; aussi le peuple qu'on a salué du titre de Souverain ne se gêne point avec son premier mandataire, et ne lui ôte plus son chapeau quand il le rencontre : huit chevaux ont beau traîner le carrosse, des cuirassiers, des dragons, des lanciers ont beau l'escorter le sabre nu et la lance au poing ; on a beau vouloir dorer le cortége, la foule ne s'émeut ni ne s'arrête pour le voir passer, et le silence de la multitude, que l'on a appelé la leçon des princes, s'étend dans toutes les rues qu'il parcourt.

Quand on compare cette froideur, cette indifférence, ce manque de respect à ce que j'ai vu dans le passé je me prends à croire que je ne suis plus en France. Cependant je suis bien revenu au sol natal, et tous ces hommes qui m'entourent ce sont bien des Français ; mais ils n'ont plus le culte de leurs pères. Pour eux la royauté n'est plus fille du ciel, et ils ne l'honorent plus. Autrefois quand le roi sortait de son palais, quand il avançait dans la ville, partout sur son passage le peuple s'arrêtait et se découvrait le front comme des enfants qui voient venir leur père.

L'ouvrier cessait un moment de travailler, etla tête nue regardait avec bonheur la royale famille, qui lui souriait avec amour ; le riche faisait arrêter sa voiture... Mais aussi en ce temps-là, si le roi, dans une de ses promenades, venait à rencontrer dans la ville ou dans la campagne un prêtre portant le saint viatique à un mourant son service avait ordre de suspendre la marche, les soldats de l'escorte faisaient halte, les pages venaient ouvrir la portière, et le roi, la reine et leurs enfants descendaient du carrosse doré, et s'agenouillaient sur le pavé de la rue ou sur la poussière du chemin pour adorer le Dieu par qui régnent les rois, le Dieu qui console ceux qui souffrent et qui fortifie ceux qui vont mourir. La piété des rois très chrétiens ne s'arrêtait pas là : les fils de S. Louis en se relevant de leur acte d'adoration suivaient à pied et chapeau bas le saint sacrement jusqu'à la maison du moribond, et sur les pas de Dieu le roi de France entrait ainsi tantôtdans de somptueux hôtels, tantôt dans de misérables demeures ; tantôt approchait du riche qui se mourait abrité par des courtines de soie, et tantôt venait voir expirer sur quelques poignées de paille le pauvre père de famille !... 0 mes enfants, il y avait dans cette vieille et chrétienne coutume bien de salutaires leçons ! leçon pour le roi et leçon pour le peuple. Le roi apprenait ainsi à reconnaître la suprématie de Dieu, et le peuple en voyant son souverain se faire vassal du Seigneur apprenait à aimer ce roi qui venait humblement prier avec lui, et regarder de près la misère et la souffrance, la douleur et la mort.

Et dites, ne croyez-vous pas que cette communion de prières était un puissant lien entre la nation et son prince ? Aujourd'hui cette attache est rompue ; aussi comme aucun rayon du ciel ne tombe plus sur la couronne elle ne brille plus aux yeux des hommes ; elle n'est à présent qu'un cercle d'or sans splendeur et sans magie.

Ainsi donc, mes enfants, quand dans le cours de ma longue narration je dirai Le Roi vous vous souviendrez que c'est du roi légitime successeur de Louis IX et de Louis XIV dont je parle ; alors vous ne vous étonnerez plus des respects et des hommages dont j'entourerai toujours la royauté, car après Dieu ce que j'honore le plus sur la terre c'est un vrai roi.

Les principes que je vous déclare ici c'étaient ceux de toute la France il y a cent ans ; ils n'ont changé que depuis que le philosophisme a répandu les siens. Le champ était tout verdoyant, la moisson promettait d'être abondante, le laboureur se réjouissait ; mais un envieux vint à passer près des riches sillons, et versa à pleines mains la semence de l'ivraie parmi le blé dont les épis commençaient à se former. Peu de jours après cette méchante action la mauvaise herbe avait déjà poussé ; le bon grain ne grandissait plus, l'ivraie Avait tout envahi ; alors le maître du champ se désola, et fît venir des journaliers pour arracher la mauvaise herbe ; mais malgré leur travail la moisson fut presque entièrement perdue, et bien peu de belles gerbes furent serrées dans la grange : ce fut de même en France. Les pernicieuses doctrines répandues par les impies s'étendirent dans la société française ; et pour punir le monde des fautes et des crimes du passé Dieu permit aux hommes qui se donnaient orgueilleusement le nom de philosophes de prendre de l'influence sur les esprits. Je ne sais par quelle étrange manie, par quel vertige les grands furent les premiers à écouter les apôtres de l'égalité ! en ce temps d'erreur et d'enivrement il n'y avait guère de grand seigneur qui n'eût son philosophe, qu'il hébergeait et nourrissait à charge d'être un jour ruiné et dépossédé par les principes journellement professés chez lui. Chez un peuple imitateur cette folie eut d'immenses et funestes résultats : le veut destructeur qui avait d'abord jauni et désséché la cime des cèdres s'abaissa bientôt, et se mit à souffler sur l'hysope, qui se flétrit à son tour.

Ce vent qui dessèche, qui fait languir et qui tue vient de l'enfer : c'est le Scepticisme. Quand il pénètre dans une famille les joies du foyer s'en vont ; entre frères et sœurs on ne s'aime plus, on s'envie ; on ne se loue plus, on se dénigre ; on ne sourit plus, on discute ; la fête de l'aïeul n'est plus chômée, car les cheveux blancs ont cessé d'être comme une couronne, et sont devenus un ridicule ou un tort ; les discours des vieillards ennuient, et les maximes le l'expérience font pitié aux jeunes hommes ; les paroles même d'une mère n'ont plus d'autorité, et l'on oublie les enseignements qu'elle nous a donnés alors qu'elle nous prenait sur ses genoux, et qu'elle nous faisait joindre nos petites mains pour nous faire prier Dieu. Avec cette tendance à douter de tout, avec ce besoin de toutanalyser on ne gagne qu'unechose, c'est le découragement. « Alors ne parlez plus des mystères de l'âme, du charme secret de la vertu : grâces de l'enfance, amours de la jeunesse, noble amitié, élévation de pensées, charmes des tombeaux et de la patrie, vos enchantements ne sont plus. » (Chateaubriand)

Si l'incrédulité fait tant de mal quand elle se glisse dans une famille, combien n'est-elle pas redoutable quand elle s'étend comme un fléau, comme la peste, comme le choléra, comme une lave sur toute une nation ! Oh ! alors mieux vaudrai t n'être pas né que de vivre parmi les hommes qui ne veulent plus croire qu'à ce qu'ils voient, qu'à ce qu'ils touchent. Quand le Positif devient l'idole d'un peuple enlevez, repliez votre tente, et allez la planter bien loin de lui ; car, en vérité, je vous le dis, mes enfants, le désert sera moins sec, moins aride que le pays où la matière est mise au dessus de l'esprit, où l'or est le dieu que l'on encense. Et cependant les apôtres de ce culte avilisssant, les missionnaires de cette religion qui dégrade l'homme, puisqu'elle lui ôte les vertus qui l'élevaient vers le ciel, s'étaient superbement appelés eux-mêmes Régénérateurs et Philosophes. Singuliers amis de la sagesse que Voltaire, que Jean-Jacques, qu'Helvétius, que Diderot et d'Alembert, que toute cette secte qui criait aux peuples : Il n'y a pas de Dieu ! il faut qu'il n'y ait plus d'autels, plus de trônes ! prenez le boyau du dernier prêtre, et servez-vous-en pour étrangler le dernier roi !

Alors qu'il y avait tant de méchanceté dans lame de certains hommes il aurait fallu qu'une main de fer eût tenu le sceptre ; mais Dieu, qui a ses impénétrables desseins, en avait ordonné autrement : c'était Louis XVI qui en ce temps-là était assis sur le trône de Charlemagne, de S. Louis, de François 1er, de Henri I V et de Louis XIV. Héritier des vertus de ces grands rois, il n'en avait pas la fermeté ; Voltaire et ses amis le savaient bien, et voilà pourquoi ils étaient si hardis. Sous Louis IX, qui faisait percer d'un fer rouge la langue du blasphémateur, sous Louis-le-Grand, qui renvoyait de son royaume les impies, ils se seraient tus, et n'auraient pas professé publiquement l'incrédulité et le matérialisme ; car, voyez-vous, ceux qui ne croient pas en Dieu, ceux qui veulent croire au néant ne sont point des hommes de courage et de résolution : ils n'ont d'assurance, ils ne parlent haut qu'en face de la faiblesse, et si plus que des paroles sévères, si un acte d'autorité était parti du trône, l'impiété serait restée obscure et muette ; car les religions comme celle de Diderot et de d'Alembert n'ont point de martyrs.

Ce fut donc une grande faute de la royauté que tant de tolérance Mais je m'arrête, je n'ai pas la force de blâmer quand je vois les traces si profondes du châtiment ; je m'incline devant le saint du 21 janvier, et la gloire qui rayonne du haut de l'échafaud est si grande que je n'aperçois plus le trône.

Et puis, avant deporter conti'e le pouvoir d'alors une sentence sévère, il faut bien examiner, bien étudier l'esprit du temps où régnait Louis XVI. Les jours de calme ne sont pas toujours bons pour bien juger les jours d'orage : quand vous voyez la vaste mer unie comme une glace et réflétant l'azur d'un beau ciel du midi pouvez-vous vous faire une juste idée de ce qu'est l'océan quand la tempête soulève ses flots, quand l'ouragan déchaîné rugit contre ses vagues ?... Je sais bien qu'en 1789 il n'y avait rien qui ressemblât à une tourmente ; mais quand le choléra, cet ange exterminateur de notre siècle, vient décimer les nations voyonsnous dans l'air quelque chose qui annonce sa venue ? Non, le ciel reste pur, les brises douces et embaumées ; et cependant elles sont imprégnées de mort, elles tuent qui les aspire... Il en était de même à l'époque que je cherche à vous peindre, mes enfants ; l'esprit qui allait bouleverser la France, la couvrir de sang et de ruines, la remuer jusque dans ses entrailles, cet esprit était dans l'air que respiraient nos pères ; il s'était glissé dans les meilleures tètes et dans les plus nobles cœurs, et quand il pénétrait ainsi dans d'honnêtes familles il se déguisait, il ne se présentait point comme destructeur, mais comme réformateur. Il disait je conserverai pour améliorer ; Dieu sera toujours adoré sur ses autels ; mais son culte deviendra plus pur : le roi sera toujours honoré sur son trône, mais la liberté de ceux qui le serviront sera plus digne et plus large. La fraternité, la concorde régneront parmi les Français, devenus tous égaux et qui ne formeront plus qu'une grande et glorieuse famille, dont le chef vénéré sera le roi.

Certes il y avait dans ce programme de quoi séduire une nation légère et généreuse, et qui se laisse facilement entraîner par l'enthousiasme vers les choses nouvelles. Il y avait plus, il y avait de quoi tenter le jeune prince qui venait de monter sur le trône, et qui avait l'âme la [)lus vraiment libérale qui fut jamais.

L'enthousiasme c'est un rayon du ciel qui échauffe le cœur et qui élève l'esprit ; c'est un don de Dieu que je souhaite à ceux que j'aime. Eh bien, mes enfants, je vous lé dis, il faut que les rois soient en défiance contre cette disposition à l'entraînement. Vous vous souvenez de la Bible, et vous savez que lorsque le Seigneur demanda à Salomon ce qu'il voulait obtenir de lui le fds de David répondit : La Sagesse.

C'est donc avant toutes choses la sagesse qu'il faut souhaiter aux rois.

Louis XVI eut plus d'enthousiasme que de sagesse : dans son entraînement vers le bien il se répétait souvent : Une grande félicité m est réservée, c'est de rendre meilleur le sort de ceux que Dieu a placés sous mon sceptre ; et quand il se laissait aller à cette joie il ne réfléchissait pas qu'auprès du bonheur d'améliorer il y avait l'immense danger d'innover.

Comme tous les caractères timides, Louis ne voulut pas entreprendre seul la réforme des abus ; c'était une gloire que cette réforme, il résolut de la partager avec les esprits les plus éclairés de la nation. Souvent il avait lu.il avait entendu répéter qu'un roi devait être le père de ses sujets, et étudier leurs goûts et leurs besoins ; et pour bien connaître ce que voulait la France il appela auprès de lui l'élite des Français.

Source : Journées mémorables de la Révolution française racontées par un père à ses fils, de Joseph-Alexis Walsh.

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11 mars 2016

Le baron du Repaire, général de division

Guiot du Repaire,
Baron du Repaire, général de division

Guiot du Repaire (Jean) naquit à Alloue (arrondissement de Confolens) le 10 septembre 1755. Il entra au service comme gentilhomme volontaire dans le régiment d'Auvergne (17e d'infanterie) en 1773, ety obtint au mois d'octobre de l'année suivante le grade de sous-lieutenant. Il devint lieutenant en 1777, aide-de-camp du général de Voyer, et passa avec son grade dans la compagnie des canonniers gardes-côtes de l'arrondissement de Mortagne en janvier 1787. Promu capitaine, le 24 octobre 1788, dans la même compagnie, il devint aide-de-camp du général Beauregard de Saintes en 1792, et fit lacampagnede cette année à l'armée de la Moselle. Il gagna successivement tous ses grades sur les champs de bataille. Fait adjudant-général chef de brigade le 8 mars 1793, il fut employé à l'état-major de l'armée des Pyrénées-Occidentales, où il servit avec distinction sous les ordres des généraux Servau, Delbecq et Léonard Millier, en 1793 et en l'an II. Sa belle conduite à l'affaire d'Urdach, le 16 septembre 1793, lui mérita le grade de général de brigade que lui conférèrent les représentants en mission, par un arrêté ainsi conçu :

« Au nom de la République française une et indivisible, les représentants du peuple près l'armée des Pyrénées-Occidentales et les départements voisins ; considérant la conduite toujours soutenue et le civisme bien prononcé du citoyen Guiot du Repaire, adjudantgénéral chef de brigade ; considérant l'attachement singulier de l'armée pour la bravoure et les talents de cet estimable officier, qui s'est montré toujours l'ami sincère des lois de son pays, et qui a servi la République dans les armées du Nord et du Midi avec un zèle et une intelligence au-dessus de tout éloge ; considérant que les réformes nécessitées dans cette armée par l'incivisme ou la conduite équivoque de plusieurs officiers généraux exigent un choix de sujets capables et reconnus pour de bons patriotes, et que sous ce rapport personne ne mérite mieux que le citoyen Guiot du Repaire une attention particulière de la part des représentants du peuple ; considérant qu'il est temps enfin de rendre aux braves et loyaux deffenseurs de la République des places qui étaient devenues l'apanage d'hommes perfides et dissimulés, indignes de commander aux soldats d'une nation libre ; arrêtent que le citoyen Guiot du Repaire est nommé provisoirement au grade de général de brigade, pour exercer les fonctions attachées à ce grade, en porter les marques distinctives et jouir du traitement fixé par la loi ; arrêtent, en outre, que copie en forme de la présente nomination et promotion sera envoyée à la Convention nationale, au Comité de salut public et au Pouvoir exécutif, pour obtenir leur approbation et la confirmation du grade conféré au citoyen Guiot du Repaire. — A Bayonne, le 2 octobre 1793, l'an IIe de la République une et indivisible. J.-B. Monestier (du Puy-de-Dôme), Pinet aîné, Garran. »

Le général Guiot se trouva le 25 frimaire an II à la déroule des Espagnols près de Saint-Jean-de-Luz, et aux affaires d'Urrugue et de Chauvin-Dragon, où 15,000 Espagnols furent battus par 5,000 républicains et laissèrent 1,200 morts sur le champ de bataille. Confirmé dans son grade de général de brigade le 25 germinal suivant, il se distingua encore le 29 floréal au combat du poste du Rocher, où les Espagnols, repoussés à la baïonnette jusqu'à leur camp de Berra, furent mis en pleine déroute et éprouvèrent des pertes considérables. Les nombreuses blessures que Guiot du Repaire avait reçues motivèrent, le 21 prairial de la même année, un arrêté du Comité de salut public, dont l'article 6 le concernant était conçu en ces termes : « Du Repaire cessera d'être employé, mais il est autorisé à demander sa retraite ; la cessation de son service n'ayant lieu qu'à cause de ses blessures et non comme destitution. » Cet arrêté lui fut notifié le 30, par les représentants du peuple. Il continua cependant de faire la guerre à l'armée des Pyrénées-Occidentales, et ce ne fut que le 21 germinal an III que la Convention lui accorda une pension de 1,200 fr. en récompense de ses services. Le général du Repaire ne resta pas longtemps dans cette position. Rappelé bientôt avec le grade de général de division, il obtint un commandement à l'armée des Pyrénées, et fut depuis chargé de missions importantes à Toulon, à Brest et à Tours. Il fut cité plusieurs fois à l'ordre de l'armée. Sa nomination de général de division porte la date du 25 prairial. Nommé d'abord à titre provisoire, il avait eu beaucoup de peine à obtenir de voir ratifier sa promotion à ce grade qui lui avait été conféré par les représentants sur le champ de bataille. Malgré sa conduite intrépide, malgré des services incontestables, le général du Repaire devait à sa naissance d'inspirer aux chefs du pouvoir de ne pas être partout et toujours en parfaite communauté d'idées avec les démocrates du jour. Cet état de suspicion qui pesa quelque temps sur lui nous explique cette lettre que l'adjoint du ministre de la guerre écrivait à ce sujet au représentant Neveu :

« La nomination provisoire du grade de général que toi et tes collègues avez faite en faveur du citoyen Guiot du Repaire, pour les services signalés qu'il a rendus à l'armée des Pyrénées-Occidentales, n'a point été confirmée, vu que ce militaire a le malheur d'appartenir à la caste ci-devant privilégiée ; les trahisons sans nombre dont nous avons été victimes depuis l'aurore de la Révolution justifient assez la sévérité de cette mesure. »

Ces obstacles durent bientôt disparaître, puisque nous voyons le général du Repaire employé en Vendée, en l'an III, en qualité de général de division, sous les ordres du général Willot. Le 11 nivôse an IV, il passait à l'armée des côtes de l'Océan commandée par Hoche, et servait encore en l'an V avec le général Hédouville. Réformé le 6 messidor suivant, du Repaire fut nommé membre de l'hospice civil et militaire de Toulon en l'an VIII, et appelé aux fonctions de commandant d'armes de la place de Brest le 17 fructidor an X. Créé membre et commandant de la Légion-d'Honneur les 19 frimaire et 25 prairial an XII, il conserva son commandement à Brest jusqu'au 25 avril 1815, époque à laquelle il fut désigné d'office pour la retraite. La Restauration l'avait nommé commandeur de Saint-Louis. Définitivement admis à la retraite le 1er septembre 1815, conformément à l'ordonnance du 1er août précédent, il mourut à Saintes le 24 avril 1818.

Guiot du Repaire avait épousé, par contrat du 26 août 1776, reçu Matignon, notaire à Lignères, demoiselle Jeanne-Bénigne Boiteau des Pouges, dont il eut neuf enfants. Nous citerons :

1° Charles - Henri, baron, capitaine d'infanterie, chevalier de Saint-Louis et de la Légion-d'Honneur, né en 1781, mort en 1841 sans avoir été marié. Il avait fait dix-sept campagnes et reçu deux blessures ;

2° Mathieu-Paul-Louis, capitaine aux grenadiers à pied de la garde impériale, officier de la Légion-d'Honneur, né le 27 mai 1784 et blessé à mort sur le champ de bataille d'Essling, au moment où il emportait une redoute ennemie : « Non, non, dit-il à ses grenadiers qui voulaient le transporter à l'ambulance après qu'un boulet lui eut emporté les deux cuisses, ne diminuez pas les combattants de Sa Majesté ; je meurs pour la France, vive l'empereur ! » (Courrier de Brest, journal officiel du 8 juillet 1810.) Ce brillant officier, âgé de vingt-quatre ans seulement, avait fait neuf campagnes ;

3° Léon-Charles-Henri Guiot, baron du Repaire, le neuvième et dernier enfant du général, né en 1797, officier sous l'Empire et officier dans la garde royale de Louis XVIII et Charles X, démissionnaire en 1830.

Source : Biographie militaire de l'Angoumois et de la Charente, d'Edmond Sénemaud.

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08 mars 2016

Le corps-de-ville d'Angoulême en 1572

État nominatif des cent membres du corps-de-ville à la date de la mézée.

Maire.

François de Voyon, sieur des Rivaulx.

Soubz-maire.

Nicolas Ythier, sieur de La Boissiere.

Eschevins.

1. Maistre Loys Estivalle, sieur de Chassors.
2. François Couillaud, sieur de Heurtebise.
3. François Calluau.
4. Maistre Michel Constantin, sieur du Lugeat.
5. Mathurin Martin, conseiller, garde des sceaux au Présidial d'Angoulesme, sr d'Andreville.
6. Maistre Pierre Janvier, lieutenant particulier d'Angoumois.
7. Maistre François Nesmond, lieutenant général au Présidial.
8. Maistre Pierre Chappiteau.
9. Mtre Nicolles Ythier.
10. Maistre François Nesmond, conseiller au grand Conseil, depuis président en la cour de Parlement de Bourdeaux.
11. François de Lage.
12. Maistre Jehan Girard.

Conseilliers.

1. Maistre Jehan de Paris.
2. Pierre Montgeon.
3. François de La Combe.
4. Jacques Nogerée.
5. François de Livenne, escuier, seigneur de Neuilhac.
6. Maistre François de Corlieu.
7. Pierre Boutin.
8. Maistre François Vabre.
9. Messire Cybard Tizon, chevalier, seigr d'Argence.
10. Guillaume Le Conte.
11. Maistre Estienne Maquelilan.
12. Jehan Ruffier.

Pers.

1. Jehan Robin.
2. Martial Juilhard.
3. Jehan Paulte.
4. René de Prahet.
5. Jehan Vergnault.
6. Hector Robin.
7. Jehan de La Combe.
8. Maistre Jehan de Rouffignac.
9. Aymard de Terrasson.
10. Maistre Merlin du Port.
11. Maistre Estienne Pontenier.
12. Mtre Gérosme de Voyon.
13. Raymond Mallat.
14. Maistre Pierre Estivalle.
15. Maistre Guillaume Le Coq.
16. Maistre Jehan Lesné.
17. Maistre Jehan Chadenne.
18. Jehan de Lage.
19. Hannibal Moreau.
20. Loys de Lesmerie.
21. Estienne de Villautreys.
22. Maistre Gabriel Pigornet.
23. Maistre François Boessot.
24. Maistre François du Foussé.
25. Maistre Jehan Préverault.
26. Maistre Pierre Gandillaud.
27. Jehan Brugier.
28. Maistre Michel Le Roy.
29. Maistre Robert Blanchet.
30. Jacques Debresme.
31. Maistre François Redont.
32. Maistre François Rochier.
33. Maistre Anthoine Gilibert.
34. Maistre Marc Girault.
35. Pierre de Marcilhac.
36. François des Moulins.
37. Jehan Poumaret (aliàs Pommaret), sieur de La Valade.
38. Maistre Jehan Mousnier.
39. Jehan Prévost.
40. Maistre Pierre Terrasson.
41. Maistre Jehan Levesque.
42. Denis Chappiteau.
43. Hélies Boutin.
44. Gabriel Martin.
45. Maistre Aimery de La Coste.
46. Toussainctz Martin.
47. Guillaume de La Tousche.
48. Guillaume Dexmier.
49. Maxias (aliàs Mathias) Benoist.
50. Jehan Rousseau.
51. Maistre Jehan Gaignier.
52. Maistre François du Mas.
53. Maistre Jehan Vigier.
54. Hélies Greleau.
55. Guyon Girard.
56. Maistre Jehan Menagut.
57. Jehan Ruffier.
58. Geoffroy Ythier.
59. Maistre Guillaume de Paris.
60. Maistre François Le Musnier.
61. Maistre Bertrand Caillon.
62. Phelippes Joyeulx.
63. Guillaume De Lousmelet.
64. Maistre François Bernardeau.
65. Maistre François Ythier.
66. Jacques Girard.
67. Maistre François Lizsée.
68. Pierre de Corlieu, sieur de Lussault.
69. Maistre Pierre Juilhard.
70. Pierre Ruspide.
71. Mtre Geoffroy Montgeon.
72. Maistre Cybard de Corlieu.
73. Maistre Michel de La Tousche.
74. François de La Vallade.
75. François Ballue.

Arch. de l'hôtel de ville, registre des délibérations, coté B, f° 128, et mémorial B, f° 2, v°, et 3.

(Société Archéologique et historique de la Charente, 1870)

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07 mars 2016

La noblesse de robe dans l'Angoumois

M. Jean Jézéquel présente à l'Assemblée des aperçus nouveaux sur la noblesse de robe dans l'Angoumois au XVIIe et XVIIIe siècles, d'après le fonds Mazière des Archives Départementales. (Série J/537-J/715). 70 liasses environ de cet ensemble épars et varié concernent les familles Arnaud de Ronsenac, Gervais et Sarlandie auxquelles est consacré le présent exposé (sans oublier d'autres documents du fonds qui concernent exclusivement l'Angoumois et essentiellement sous l'Ancien Régime).

3 familles distinctes :

— les Arnaud de Ronsenac, issus de Pierre Arnaud par son dernier fils Jacques, né d'un deuxième mariage, et dont les générations suivantes ont été : Pierre Arnaud né en 1668, André puis Pierre Arnaud (1731-1813). Tous membres du présidial d'Angoulême, soit comme Conseillers, soit comme Procureur du Roi (le dernier), le deuxième Pierre Arnaud est maire d'Angoulême entre 1721 et 1723... c'est la fonction municipale qui anoblit à deux reprises la famille, entre temps un édit royal de 1667 ayant révoqué le privilège attaché à l'Hotel-de-Ville.

— La famille Gervais et plus particulièrement Jean Gervais 1668-1733, lieutenant criminel de la Sénéchaussée et auteur du « Mémoire sur l'Angoumois » de 1725-1726. Il achète des lettres d'anoblissement en 1696 (6000 livres) noblesse ensuite révoquée, mais retrouvée par la mairie d'Angoulême de 1718 à 1721.

— Pierre de Sarlandie, autre officier, maître particulier des eaux et forêts de l'Angoumois, exerce lui aussi la fonction de maire entre 1744 et 1747, ce qui lui confère la noblesse.

La valeur de ces offices varie entre 26.000 I. procureur du Roi en 1752 et 40.000 I. (estimation de celui de lieutenant criminel en 1733) et 40.000 I. (vente de celui de maître particulier des eaux et forêts en 1773). Mais l'essentiel de l'activité n'est pas dans l'exercice de ces charges, plutôt dans l'exploitation de la fortune foncière, seigneuriale ou mobilière. Trois niveaux de fortune :

— Jean Gervais : l'ensemble de la succession estimée à près de 200.000 livres partagée entre le fils et la fille Marie Gervais, épouse de Sarlandie. Mais une succession grevée de fortes dettes et il faut réaliser deux seigneuries pour 70.000 I. au total. Meilleur observateur de la réalité géographique, économique et juridique de l'Angoumois que bon administrateur de ses propres biens, semble-t-il.

— Pierre de Sarlandie, plus un homme d'affaires qu'un officier de judicature, il tranche avec son beau-père : dans l'inventaire de ses biens, « des effets actifs » de l'ordre de 270.000 I. s'ajoutent aux 43.000 I. de deniers trouvés. La part mobilière prend ici des proportions inhabituelles par rapport au reste et il a des ennemis sur la place d'Angoulême « cet homme insatiable... près de 600.000 I. trouvées lui appartenant après sa mort... Cette fortune immense est le fruit des vexations et des concussions qu'il a toujours pratiquées dans l'exercice de sa charge... et des intérêts doublement usuraires qu'il percevait dans ses différents prêts d'argent... »

— La famille de Ronsenac : un 3e tableau de fortune considérablement développée au XVIIIe siècle sous André Arnaud † en 1782 et Pierre Arnaud mort en 1813, ce dernier ayant épousé la fille de Sarlandie. De nombreux domaines tant à l'Ouest qu'à l'Est d'Angoulême, de nombreux achats sur plusieurs décennies et en particulier un domaine en Périgord acheté 195.000 I. en 1776-78, d'un rapport de 15.000 I. vers 1786, sur 17 métairies, une seigneurie qui hisse cette famille au niveau des plus fortunées de l'Angoumois, surtout si l'on y ajoute de nombreux domaines spécifiquement seigneuriaux avec une gestion très bien menée qui évite le plus souvent la ferme habituelle.

Au total des exemples de fortune qu'il faut se garder de généraliser et qui représentent dans le cas de Sarlandie et des Ronsenac des réussites personnelle ou familiale. Les générations suivantes ne maintiendront pas ce niveau.

Une noblesse d'affaires ou sens du prêt, doublant dans certains cas (Sarlandie) la banque.

Une bonne gestion accompagnée de l'exploitation au maximum des possibilités du droit seigneurial, un train de vie plus calculé et moins dispendieux que dans la noblesse traditionnelle d'un même niveau de fortune.

Un mode de vie qui partage l'existence entre la maison de la paroisse Saint-André en ville et les demeures à la campagne, sans oublier des voyages d'affaires à Paris.

M. le Professeur Brunet, assistant à la faculté de droit de Poitiers, fait une intéressante intervention sur l'évaluation des rentes nobiliaires dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

(Société archéologique et historique de la Charente, 1975)

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05 mars 2016

Notice sur le comte de Montbron (1762-1841)

Étienne-Pierre Chérade de Montbron
Grassac (Charente), 24 janvier 1762 - Clervaux, 24 janvier 1841.

En raison d'un «inviolable attachement aux Bourbons», Chérade de Montbron s'est refusé à toute responsabilité publique sous l'Empire, préférant s'occuper d'agriculture et de botanique sur ses terres de Clervaux. Sa famille, il est vrai, doit toute sa réussite au système social en vigueur sous l'Ancien Régime et aux faveurs des monarques. À l'origine, les Chérade sont de robe : Étienne Chérade, lieutenant particulier, assesseur et premier conseiller au présidial d'Angoulême est l'un des personnages les plus riches de cette ville et en devient le maire perpétuel en 1695. Il accumule les fiefs titrés, faisant notamment l'acquisition du comté de Montbron en 1699 et du marquisat de Clervaux en 1704, et accède finalement à la noblesse par l'achat d'une charge de secrétaire du roi en 1712. Si son fils Adrien-Étienne, lieutenant-général en la sénéchaussée d'Angoulême, est encore un représentant de l'élite urbaine, son petit-fils Adrien-Alexandre-Etienne est, lui, un gentilhomme campagnard. Il épouse en 1759 sa cousine germaine Elisabeth Le Musnier, veuve de Jean de Lageard, marquis de Cherval, grand-sénéchal d'Angoumois et lieutenant-colonel au régiment d'Harcourt. Pour récompenser les services rendus par ses ancêtres à l'Etat, Louis XV confirme en 1766 l'érection de la châtellenie de Montbron en comté, légitimant ainsi son droit et celui de ses descendants à porter le titre, et réunit en 1768 la baronnie de Thuré au marquisat de Clervaux.

Étienne-Pierre Chérade est le fils d'Adrien-Alexandre-Étienne et d'Élisabeth Le Musnier. Reçu conseiller au parlement de Paris, il renonce vite à la robe pour l'épée et entre comme exempt aux cent suisses de la garde ordinaire du corps de Monsieur le 25 novembre 1783. Le 14 février 1787, il épouse à Saint-Barthélémy-de-La-Rochelle (Charente-Maritime) Marie-Louise-Henriette Harouard, fille de Pierre-Étienne-Louis, chevalier seigneur de La Jarne, Buzay et autres lieux, lieutenant-général de l'amirauté de La Rochelle, et de Marie-Agathe Petit du Petit-Val. Le chevalier de Montbron se constitue en dot les droits mobiliers provenant de la succession de sa mère et s'élevant à la coquette somme de 40 000 livres. Son père y joint le marquisat de Clervaux et son office d'exempt des gardes suisses, pour une valeur totale de 250000 livres. Les apports de l'épouse sont à peine moins spectaculaires qui réunissent 100000 livres en espèce et 112000 livres en principal de rentes. Cette même année 1787, Chérade de Montbron est nommé capitaine conservateur des chasses et lieutenant de la louveterie du comte d'Artois pour les provinces de Poitou et d'Angoumois. Il continue néanmoins à habiter La Rochelle et c'est là qu'il assiste à l'assemblée de la noblesse convoquée pour nommer les députés aux états généraux, déléguant un procureur pour le représenter à Poitiers.

Il fait partie de la première grande vague d'émigration de l'automne 1791 et rejoint le comte de Provence à Coblence. Promu le 25 novembre 1791 lieutenant-colonel dans son corps d'origine, il fait la campagne de 1792 du côté des princes mais, avec l'assentiment de ses chefs, choisit de rentrer en France vers la fin de l'année. On ne connaît pas les motifs qui le poussent à commettre cette imprudence. Le fait est que Chérade est arrêté à Paris en 1793 et condamné à mort «comme royaliste, émigré et fils d'émigré».

«Grâce au dévouement de sa femme», sa peine est néanmoins commuée en emprisonnement : il est alors détenu durant environ treize mois au fort de Montendre jusqu'à sa libération par les thermidoriens. À partir de ce moment là, Chérade se fixe au château de Clervaux, seul vestige de ses biens patrimoniaux qui seraient aux trois quarts perdus en raison de la mort en émigration de son père. Sous le Consulat et l'Empire, il décline les propositions de services qui lui sont faites dans l'armée et se contente d'être au nombre des électeurs du département. L'essentiel de son temps et de son énergie va en fait à l'entretien et au développement du « magnifique établissement d'agriculture» qu'il s'est constitué à Clervaux. Ses efforts sont d'ailleurs récompensés par la prospérité de ses affaires : Chérade de Montbron occupe la cinquième place dans la liste des contribuables de la Vienne en l'an X et il est encore au douzième rang en 1813. L'année suivante, la première Restauration lui offre une seconde jeunesse à 52 ans en même temps qu'une promotion fulgurante. Il réintègre le corps des cent suisses avec le grade de sous-lieutenant surnuméraire le 16 juillet 1814, obtient le brevet de major le 25 du même mois, celui de colonel le 25 août, et la croix de Saint-Louis le 6 septembre 1814. Sa fidélité à la dynastie qu'il sert depuis plus de trente ans n'en est que plus solide : le comte de Montbron accompagne Louis XVIII durant ses cent jours d'exil à Gand. Ce dévouement sans faille lui vaut l'ordre royal de la Légion d'honneur et une nomination par exception au grade honorifique de maréchal de camp par ordonnance du 26 février 1823. Avec cette faveur pour toute retraite, le vieil homme infirme passe ses dernières années au château de Clervaux. Peut-être vibre-t-il une dernière fois lorsque son frère Joseph, ancien rescapé de l'expédition de Quiberon, tente de rallier à la cause légitimiste le peuple limousin lors de l'équipée de la duchesse de Berry en 1832.

Le décès du comte de Montbron en 1841 laisse ses héritiers en possession d'une fortune considérable. Sa succession comprend 299468 francs de valeurs mobilières, non compris les nombreux legs particuliers dont il a gratifié ses domestiques ou certains de ses parents. À ce pactole, placé pour les deux tiers en actions de la Banque de France et en rentes sur l'État, s'ajoute un capital foncier de 353 400 francs comprenant le château et le parc de Clervaux, trois maisons à Clervaux et dix domaines alentours. Ces biens revinrent à ses deux fils : Adrien-Marie (La Rochelle, (17) 18 août 1788-La Jarne (17), 28 février 1864), comte de Montbron, propriétaire, maire de La Jarne de 1843 à 1864, chevalier de la Légion d'honneur, marié à Paris le 16 novembre 1813 avec Alexandrine Drouyn de Lhuys.

Marie-Étienne-Louis dit le vicomte Ludovic de Montbron (La Rochelle, 21 juillet 1789-après 1833) a épousé Antoinette Personne de Songeons par contrat du 14 juin 1820 passé chez Ducrocq, notaire à Songeons (60). Il vivait à Marseille-en-Beauvaisis (60) en 1833.

(AD86 : 2C 7978 ; SHAT : 8YD/2442 ; AD17 : 3E 955)

Source : Louis Bergès, Guy Chaussinand-Nogaret.

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