27 avril 2016

Jour d'orage

Dans la commune d'Eymouthiers, le 16 août, jour de la Saint-Roch, chaque maison fait lire un évangile pour conjurer la peste bovine et les autres maladies du bétail. Le prêtre, en surplis blanc, accompagné du chantre el d'un enfant de choeur portant le bénitier et l'aspersoir, va de ferme en ferme, pénètre dans les étables et bénit les animaux. Le sort des récoltes, perpétuellement menacées de gelée, de grêle ou de sécheresse, fait la préoccupation constante de ces pauvres gens qu'une mauvaise année réduit aux privations et presque à la misère. Le jour de la Pentecôte, après la messe, les gens, porteurs d'une fiole pleine d'eau bénite, se répandent par les champs et aspergent de cette eau les froments en fleurs. Aux jours d'orage, ils ferment les volets de leur maison, allument un cierge bénit conservé au fond de l'unique armoire, et brûlent dans la cheminée un fragment de buis bénit qu'ils ont gardé depuis la fêté des Rameaux dernière. A Eymouthiers, sitôt que s'élève l'orage à l'horizon, un sonneur désigné à l'avance, ou un homme de bonne volonté, se rend à l'église et sonne la cloche à toute volée. On sonne en même temps la petite cloche d'une chapelle élevée dans un village voisin, à Chez-Manot, et qui jouit, disent les paysans, d'uue vertu particulière pour la dispersion des orages, à la condition qu'on ne la sonne pas trop tard. Tant que dure l'orage, sous le ciel noir et menaçant, les voix des deux cloches tutélaires, l'une grave et forte, l'autre argentine et grêle, se mêlent, se répondent et montent comme deux prières vers les nuées qui fuient. Le sonneur, qui doit encore sonner l'angelus du soir, reçoit 12 francs par an pour sa peine; puis, à l'automne, quand les blés sont battus et les châtaignes en grange, il va par les villages avec un long sac de toile, et chacun lui donne, qui, une mesure de châtaignes, qui, quelques poinées de blé.

(Le Pays d'Ouest, 1911)

Posté par ID348347 à 11:19 - Permalien [#]


Le buisson d'épines

Alors, comme il arrive d'habitude aux gens qui courent un grand danger, toute sa vie passée s'évoquait en elle avec la netteté d'une image. Elle apercevait, comme en un vitrail naïf et fortement enluminé, les humbles événements de son existence d'enfant et de jeune fille. Elle se voyait petite bergère, gardant ses brebis dans les éteules, marchant devant tes bœufs, à l'automne, quand il y a des fils d'argent dans les sillons humides, filant sa quenouille à l'abri d'une haie, en hiver, quand les jours sont courts et les chemins pleins d'eau. Elle revoyait son père, mort de la picoile, l'année de la guerre : il était revêtu de ses habits du dimanche et lui souriait de son air doux et fatigué.

Et sur cette trame grise, tissée de chagrins, de pauvretés et de misères, quelques motifs heureux se dessinaient en couleurs plus vives : les frairies du village où chaque année, le seize août, elle dansait au son, d'une vielle dans te grand pré de Chez-Manot ; le mariage de quelque parent ; son mariage à elle ; jours ensoleillés, jours bénis...

Puis sa pensée se reportait vers l'au-delà. Pour elle, l'existence des trépassés n'avait point de mystère. Les uns vont en enfer, les autres en, purgatoire, les autres en paradis, et elle se faisait de ces trois séjours une idée nette et concrète.

L'Enfer, lieu d'expiation et de souffrance, où l'on demeure toujours, toujours, toujours. Les misères terrestres ont une fin ; elles s'achèvent à la mort ; mais les tourments de l'Enfer sont éternels et ils n'inspirent ni pitié ni miséricorde. Elle y avait songé souvent, le dimanche, pendant le prêche, s'efforçant de mesurer cette infinité de jours sans espoir qu'est l'existence des damnés. A une année, elle ajoutait une autre année, puis une autre, puis une autre encore ; mais, comme elle ne savait compter que jusqu'à mille, au-delà de ce nombre les idées se brouillaient. Ça ne finit jamais, jamais, jamais, pensait-elle, et sa pauvre âme simple s'abîmait dans l'épouvante de cet infini.

A la souffrance que cause une brûlure, elle mesurait l'intensité des tourments éternels.

— Comme on doit y souffrir, mes pauvres, disait-elle, puisqu'une toute petite braise vous fait tant de mal en vous touchant sur la main !

Et elle imaginait son corps nu, léché par les flammes, étendu sur un lit de charbons ardents. Le prêtre l'avait bien dit : le corps du damné brûle éternellement sans qu'il se consume. La bûche, dans le foyer, flambe, s'effrite et se réduit en cendre. L'escargot qui rôtit sur la braise, se tord dans la souffrance, chante son chant d'agonie et meurt. Mais le damné, lui, ne peut ni brûler, ni mourir.

Alors, elle priait avec ferveur que Dieu la veuille absoudre et renvoyer en Purgatoire où les souffrances n'ont qu'un temps. Elle avait peur de mourir en état de péché mortel, ne sachant pas trop ce qu'étaient de pareils péchés. Les pauvres gens qui n'ont pas appris à lire commettent parfois, sans le savoir, de très gros péchés. Il y avait dans les commandements de Dieu et de l'Eglise, des défenses qu'elle n'était pas bien sûre de toujours observer. On y parlait d'orgueil, d'avarice et de luxure, mots incompréhensibles qui ne se traduisent pas en patois et que M. le Curé expliquait au prône en paroles plus obscures encore. Ignorant la promesse du Christ : « Heureux les pauvres d'esprit... », elle se sentait abandonnée dans son ignorance et elle ne pensait pas que Dieu pût jamais pardonner une pauvre femme qui, faute de savoir lire, n'avait pu apprendre toutes les manières de pécher.

Quant au Paradis, elle s'en faisait une idée plus nette et plus précise encore, une idée à elle et qui, depuis son enfance, n'avait jamais varié. L'Enfer et le Purgatoire sont difficiles à situer. On ne sait point au juste où ils sont, ni le chemin que suivent les âmes pour s'y rendre. Mais le Paradis était là, c'est bien certain, là tout près, au-dessus de sa tête, porté par cette voûte bleue qui ne lui semblait pas très haute.

Il y a, sur le dôme en bois de l'église d'Eymouthiers, une sombre et naïve peinture qui représente, assis sur des nuages, Dieu le Père, sous les traits d'un vieillard à barbe blanche, vêtu d'une robe rouge, le regard sévère et les sourcils froncés ; Dieu le Fils montrant ses mains percées et tendant vers son père son visage douloureux et bon ; le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe rayonnante aux ailes étendues ; la Sainte Vierge, glorieuse et candide dans sa robe toute blanche, la tête surmontée d'une couronne de reine. C'est ainsi qu'elle s'imaginait le séjour des bienheureux.

Certes, elle n'espérait point qu'une pauvre créature comme elle, ignorante et mal velue, pût être admise un jour à partager la gloire de ces divines images. Mais elle avait entendu dire qu'aussitôt après la mort, l'âme comparaît devant le Tribunal de Dieu. Elle verrait donc le Ciel une fois, une seule fois sans doute. Elle verrait Dieu, le Christ et la Vierge. Elle verrait les Anges. Elle verrait les Saints. Elle entrerait elle, misérable femme, avec son casaveste de bure et son mouchoir sur la tête, dans ce lieu divin où il n'y a guère que des gens savants et riches. Et cette pensée lui donnait à la fois de la crainte et du réconfort.

Elle pensait que le Créateur, qui a voulu, dans ce monde, des pauvres et des riches, maintenait dans son royaume ces justes dictinctions, et que les morts conservaient dans l'autre monde leurs riches vêtements ou leurs pauvres habits. Aussi avait-elle bien recommandé qu'on lui mît, lors de sa dernière toilette, les hardes qu'elle prenait le dimanche et qu'elle avait préparées elle-même, afin d'être bien sûre qu'on l'en revêtirait.

Une inquiétude surtout la tourmentait. Elle ne doutait pas qu'en Paradis, en Purgatoire ou en Enfer, les défunts ne conservent leur dépouille mortelle, et elle ne parvenait point à imaginer l'âme séparée de son corps. Mais, bien que cela lui parût quelque peu contradictoire et inexplicable, elle était bien certaine aussi que le corps des défunts ne sort point du cercueil. Les morts sont immobiles ; ils ont les yeux clos, les jambes raidies et les mains en croix ; mais s'ils ne voient plus rien dans les ténèbres, ils continuent de penser, d'entendre et de sentir. Elle n'imaginait point une cessation brusque et complète de la vie. La vie doit se continuer dans la tombe, et elle pensait avec angoisse à l'obscurité du cercueil, au poids de ta terre sur son corps, à l'eau froide qui, en hiver, sumterait goutte à goutte et mouillerait son visage glacé. Elle avait recommandé qu'on lui mit un oreiller sous ta tête et qu'on dit au fossoyeur de me pas l'enterrer trop bas...

(Noël Sabord, 1921)

Posté par ID348347 à 10:54 - - Permalien [#]

L'ancien cadastre

Un cadastre de la commune d'Eymouthiers est réalisé en 1833.

Les commissaires nommés par le conseil municipal sont Léonard Labrousse, Jacques Guimbelot, Jean Lanlaud et Guillaume Mazerat.

Les parcelles sont mesurées en nouveaux arpents et nouvelles perches, c'est-à-dire en hectares et en ares. Outre leur superficie, leur type et leur revenu sont aussi disponibles.

La commune est divisée entre trois sections, respectivement dites de Marsac, de Puyservaud et de la Tricherie.

Avec les parties non imposables, comme les chemins, cours d'eau et les édifices religieux, la superficie totale est estimée à environ 869 hectares, et le revenu correspondant à 11140 francs.

Le propriétaire le plus imposé est Léonard Pradignac, demeurant à Roussines, suivi de Jean Fargeas, demeurant au Chambon, ensuite Léonard Labrousse, demeurant à Puyservaud, et enfin la famille Lanlaud, demeurant à la Tricherie.

L'opération est menée par le géomètre et destinée à la direction des contributions directes.

Source : Généalogie Charente Périgord.

Posté par ID348347 à 10:49 - - Permalien [#]

26 avril 2016

Bugeaud, le choix des armes

1804. Les vingt ans de Bugeaud et le choix des armes

Marqué dans son enfance par la grande Révolution, entré dans l'adolescence au cours des années moins tendues du Directoire, puis apaisées du Consulat, mais surtout du fait de son absence d'instruction, Bugeaud aura toute sa vie sur les faits politiques des analyses généralement schématiques, Sinon sommaires.

Entouré d'une génération exaltée, formée en même temps dans l'abstraction oratoire, le mirage d'une volubilité nourrie de références latines, et le débat politique, dans la violence et les contradictions de l'action, dans l'extrémisme des sentiments et des passions, et prioritairement nourrie de la lecture de Voltaire, Diderot et Rousseau, Bugeaud n'est, lui, ni révolutionnaire, ni romantique. Homme d'ordre, il montre devant les faits un réalisme solide, forgé par le bon sens acquis au contact de la terre et des duretés de la vie. Le seul effet mesurable de l'épisode révolutionnaire sur le destin de sa famille est un arrêt dans son mouvement d'ascension sociale, et un appauvrissement non négligeable. Rentes et redevances ont disparu, les métayers ne travaillent plus que de mauvaise grâce. A sa mort en 1803, Jean-Ambroise Bugeaud de La Piconnerie ne laisse à ses enfants aucune fortune. Thomas, alors âgé de dix-neuf ans, ne dispose que d'un revenu d'environ cinq cents francs, ce qui peut suffire à un campagnard sans instruction, mais sûrement pas à un jeune homme ambitieux.

Ne pouvant rester à la charge de son frère ou de ses sœurs, Thomas Bugeaud comprend qu'il doit désormais choisir un état. Il tente d'abord d'obtenir une place de commis dans les forges de Festugières, fondateur d'une petite dynastie industrielle, ami de longue date de la famille, bien installé dans le Périgord où il a épousé une demoiselle Jouffre de Lafaye. Mais le jeune homme ne connaît les forges que par ce qui reste de celles de son grand-père dans les bâtiments de Gandumas, rien de plus. Festugières a longuement parlé avec lui, et l'a sans doute fort bien jaugé : « Je ne veux pas d'un gentilhomme pour commis, ce n'est pas votre place », lui dit-il ; « Votre intelligence vous mènera à de grandes positions dans l'armée, entrez-y donc, puisque vous êtes pauvre ». Tel est également le conseil de Phillis. C'est aussi le moyen de reconquérir un rang social perdu.

En mai 1804, devançant l'appel de sa classe pour la conscription, Thomas décide de s'engager, et se trouve admis dans le tout nouveau corps des vélites des grenadiers de la garde impériale, Créé par le décret du 3 nivôse an XII (21 janvier 1804). Les vélites sont des chasseurs légers qui viennent compléter le vieux corps de la garde des consuls, qui deviendra le 18 mai suivant la garde impériale. L'on sait que l'un des premiers Soucis de Bonaparte, consul, a été de réorganiser l'armée, et d'abord de lui donner des cadres solides. A cet effet, il crée en 1802 à Fontainebleau une école d'officiers (qui devient plus tard l'École spéciale militaire) et adjoint à chaque régiment de la garde un bataillon de vélites, sorte d'école de sous-officiers. Par l'école d'officiers, on accède directement à l'épaulette ; par les vélites, on peut devenir sous-officier dans la Garde, ce qui donne rang d'officier dans la ligne. Pour entrer à l'école d'officiers, il faut une instruction que Bugeaud n'a pas, tandis que pour entrer dans les vélites, il suffit d'être un solide gaillard, de bonnes vie et mœurs, et de payer une petite pension. Il faut aussi des protections, car le nombre de places est limité. Thomas Bugeaud a été recommandé par un sieur Blondeau de Combras, parent de sa belle-sœur Célie.

Après un bref séjour au château d'Écouen, où les futurs vélites sont rassemblés et reçoivent leur première formation, ils rejoignent Fontainebleau, qui se trouve ainsi la première garnison de Bugeaud. Il y arrive le 10 messidor an XII, (29 juin 1804). Le 12 messidor, le signalement de la nouvelle recrue sur le registre matricule du régiment des vélites nous donne un portrait, à vrai dire sommaire, du jeune Bugeaud-Lapiconnerie : « Visage : ovale ; front : haut ; yeux : bleus ; nez : ordinaire ; bouche : petite ; menton : rond ; cheveux et sourcils : roux. » La taille n'est pas mentionnée, mais pour être aux vélites, il fallait au moins mesurer 5 pieds 2 pouces...

Le camp de Fontainebleau et les lettres à Phillis

La France est alors dans une situation internationale fausse. Elle n'est pas en guerre, mais la paix d'Amiens du 25 mars 1802 est rompue dans les faits. Les bouleversements de la carte de l'Europe qui se produisent en 1802 puis en 1803 ne sont pas contraires à la lettre du traité, mais sans doute à son esprit. Le 26 avril 1803, Whitworth, ambassadeur d'Angleterre, remet un ultimatum à Paris, suivi de son départ le 12 mai. Cette rupture diplomatique est interprétée à Londres comme une déclaration de guerre, mais sans opérations terrestres pour l'année 1804.

La vie au camp de Fontainebleau, malgré sa nouveauté, n'enthousiasme guère le jeune vélite, qui a du mal à se faire une place loin des siens. Il ouvre son cœur et son âme dans une correspondance assez fournie avec sa sœur Phillis, confidente attentive et fidèle à laquelle le lie une amitié très tendre. Il révèle au fil des pages une sensibilité parfois inattendue. Sans aucune fausse honte, il lui confie même dans l'une de ses premières lettres que sa seule consolation contre les duretés de la vie militaire est d'aller se promener tout seul dans la forêt de Fontainebleau, s'asseoir au pied d'un arbre, et pleurer à son aise. Assez curieusement datées (11 thermidor 1804, 10 fructidor 1804, etc., c'est-à-dire ici 29 juillet et 27 août), ces lettres révèlent d'autres aspects du tempérament profond du jeune homme, auxquels aucune occasion n'avait jusqu'alors permis de s'exprimer. Observateur très critique de certains défauts de la vie militaire, sinon de l'armée comme corps social, il fait montre d'une ambition au service de laquelle il met toute sa force de travail, et il exprime à mots couverts les élansd'un corps de vingt ans, en se retranchant dans une vertu hautement proclamée — ce que Phillis souhaite lire, bien sûr.

Thomas Bugeaud, dont le caractère est déjà fier et emporté, habitué à trop d'indépendance, ne s'est pas facilement adapté aux exigences de son nouvel état. Ayant peu de relations, peu d'argent, et peu de perspectives d'avancement rapide, il entre d'abord avec peine dans les règles collectives d'une camaraderie pesante pour un jeune homme plus accoutumé à Vivre seul et sans contraintes, ou choyé par ses sœurs, que dans le « sabbat d'enfer » des chambrées et le contact avec les vieux briscards des guerres révolutionnaires.

Le premier incident qui marque sa vie militaire est violent : à l'occasion de la distribution de la soupe, il est prévu une gamelle pour six, dans laquelle chacun trempe sa cuiller à tour de rôle. Bugeaud se sert deux fois ! Le voici aussitôt accablé de reproches par un ancien, qui mêle confusément dans ses remarques les mains blanches et fines, les cheveux roux et le menton imberbe, la solitude laborieuse dans laquelle le vélite essaye de s'enfermer : « Tu n'es qu'un blanc-bec », conclut le grenadier, qui reçoit en retour la gamelle au visage. Un duel s'ensuit, et le vieux grognard est tué par le blanc-bec. Si grave qu'elle apparaisse, cette affaire ne laisse aucune trace dans le dossier militaire du jeune homme. Le duel était une pratique extrêmement courante, presque un rite d'admission imposé par les anciens qui insultaient à plaisir les nouveaux. Mais en général, il n'y avait pas mort d'homme, et l'on se réconciliait après avoir rompu quelques lames. L'un des compagnons de Bugeaud, François Frédéric Billon, qui a laissé des souvenirs publiés beaucoup plus tard, confirme que l'un des travers des vélites était d'être « crânes » : le crâne « était le fléau de ses frères d'armes, duelliste enragé, pour un mot, pour un rien, il provoquait ses pareils »...

Bugeaud se trouve alors, sinon plus respecté dans Son régiment, au moins redouté, et s'accommode mieux de la Compagnie des autres. Il les décrit sans complaisance. Ses camarades lui semblent former une société hétéroclite, fils de paysans, fils d'artisans et gens de naissance mélangés. Il se fait un ami, nommé Lamothe, jeune homme oiginaire de Saint-Yrieix, donc un compatriote. Ce Lamothe semble avoir un tempérament comparable au sien, et se trouve également impliqué dans un duel, avec Thomas comme témoin. Bugeaud restera toute sa vie lié avec lui, car il est fidèle en amitié. Au reste, il juge sévèrement une discipline trop exacte et trop dure, une instruction générale difficile à acquérir, des chefs qui sont « des gens de peu de naissance et de peu de moyens », et « qui ont une très mauvaise morale », écrit-il, visant ici leurs propos en matière religieuse, qui ont une odeur jacobine : « lls croient qu'après la mort tout est fini, qu'ils sont des animaux comme les autres ; ils croient à un Être suprême, mais ils le supposent neutre. » Il s'agit évidemment des sous-officiers qu'il fréquente. En revanche, il ne connaît guère les officiers, le chef de bataillon Chéry, l'adjudant-major Véjut, le général Ulat, commandant le corps.

Pourtant, le jeune vélite recherche leur attention, seul moyen d'obtenir une promotion. Montrant, contrairement à son affirmation constante, une ambition tenace, il se plie aux nécessités des protections et des faveurs, regrettant que son protecteur ne soit pas plus puissant : « J'ai fort peu d'espoir d'avancer si monsieur Blondeau n'est pas placé. Les vélites arrivés les premiers ont tout l'avantage (...). Il y en a déjà une quarantaine nommés instructeurs qui, dans peu, deviendront sous-officiers », écrit-il, avec plus d'amertume que de résignation. Mais comment se faire distinguer par ses chefs dans les tâches quotidiennes d'une garnison ? Heureusement, à l'occasion du duel de son ami Lamothe, qui se trouve interdit par les officiers et résolu par une violente bagarre alors que les deux duellistes sont détenus au corps de garde, Thomas est chargé de faire un rapport écrit. Ainsi « érigé en Démosthène », il est remarqué par Son chef de bataillon, qui s'intéresse à lui, le présente, à l'occasion d'une revue, au maréchal Bessières qui commande alors l'ensemble de la garde impériale. Bugeaud espère aussitôtne pas être oublié quand il y aura des places : «Cela me fait un grand plaisir, quoique je ne sois pas ambitieux. » Pourtant, il avoue dans un autre courrier s'être ouvert la connaissance d'un jeune capitaine par le moyen de la chasse ! « Je lui ai déjà fait parler de moi par un Sergent que je Connais, je me suis donné pour un grand chasseur [...]. Dès que nous aurons chassé deux ou trois fois, nous serons bons amis. »

Cependant, héritier d'une lignée qui s'est obstinément élevée dans l'échelle sociale, Bugeaud sait que le vrai moyen de progresser, c'est le travail. Il réussit, avec une constance remarquable, à s'imposer un énorme effort quotidien pour acquérir l'ensemble des connaissances qu'une éducation négligée ne lui a pas apportées. Les leçons de l'armée, pratiques, maniement des armes, marches, tirs, évolutions prescrites par le règlement de 1791 toujours en vigueur, ou théoriques, données à un trop grand nombre de jeunes gens ensemble, ne suffisent pas. Bugeaud consacre l'essentiel de ses maigres ressources à payer des maîtres particuliers pour compléter l'enseignement des instructeurs du corps. Ainsi, il s'intéresse aux mathématiques, acquiert des connaissances en géométrie et trigonométrie, des éléments d'algèbre ; il fait de l'anglais, de la géographie, et quand ses loisirs le permettent, il prend des cours de dessin, de grammaire et d'écriture, apprend à lever les plans. Mais cette volonté autodidacte, si acharnée qu'elle soit, ne suffit pas à l'avancement. Bugeaud, qui ne se sent pas particulièrement attaché au corps prestigieux de la Garde, songe en plusieurs occasions à se présenter à l'École militaire de Fontainebleau, « parce qu'on est sûr, y étant, de sortir avec le grade de sous-lieutenant, et que l'on s'y instruit réellement parce qu'on ne s'attache pas simplement à l'exercice, mais on y reçoit de vraies connaissances pour devenir un bon officier ». Mais Thomas devient instructeur, ce qui l'oblige à étudier l'Ecole du soldat, et à assister chaque jour à une leçon supplémentaire de deux heures... Il n'est plus possible de songer à préparer l'admission à l'École militaire.

Dans l'ensemble, alors qu'il aspire à des responsabilitéset au commandement, il est plutôt déçu par sa condition de vélite sans grade ; même s'il ne dit pas un mot pour s'en plaindre, il ne parle pas, dans ses lettres, de ses activités physiques, de ses gardes ou de ses revues. Il se contente d'une remarque générale : « C'est un état si dur, on est si esclave et si soumis à tant de personnes qui, le plus souvent, vous maltraitent, qu'il faut absolument être insensible – comme le marbre – pour être soldat. » En même temps, il endurcit son caractère, découvre et accepte la discipline, et renonce aux permissions qu'il pourrait prendre pour aller voir à Bordeaux sa chère Phillis, ou à la Durantie la petite Antoinette, affectueusement nommée Toiny, « car cela ferait du tort à mon avancement ».

Le pauvre soldat a-t-il des compensations ? L'uniforme est beau, mais il est coûteux, et plus encore la tenue de sortie, entièrement à la charge du vélite, qui ne peut être « vêtu comme un manant ». Les vélites rivalisent d'élégance, il faut porter culotte de nankin, bas de soie ou de beau coton, pantalon de Casimir et bottes. « Le moyen de se faire remarquer est de montrer qu'on n'est pas un homme de rien, et d'avoir une très belle tenue. » Cela ne suffit sans doute pas. Bugeaud, qui se fait sociologue, observe qu'il est très difficile au militaire de se faire des connaissances respectables en ville, encore plus difficile de se faire recevoir. « On se méfie de ce qui porte l'habit. » Cause ou conséquence ? Il semblerait que quelques vélites aient, à Fontainebleau, commis des malhonnêtetés ; en bref, il ne leur reste que « la société des courtisanes ou des cafetières », article Sur lequel l'autorité militaire ne montre aucune sévérité. « On ne leur dit rien, sinon les engager à ménager leur argent. » Bugeaud, pour sa part, n'a pas les moyens d'entretenir une courtisane, et peut donc convaincre Phillis, vigilante, que dans son Corps de grenadiers, il est plus sage qu'il ne le serait dans un ermitage, et qu'il va à la messe tous les dimanches par plaisir et par dévotion. Il reconnaît quand même avoir aimé le bal des blanchisseuses, et s'être fort ennuyé à un concert donné par un joueur de harpe et une centaine de vélites musiciens : « C'eût été charmant s'il yavait eu plus de femmes », écrit-il ; mais par malchance, notre Thomas s'est trouvé assis entre deux laides qui ne l'ont entretenu que de sciences et de musique, auxquelles il n'entend rien... Grâce à ces femmes savantes, la vertu du vélite n'a pas été compromise.

En réalité, les seuls temps forts de la vie du jeune homme dans son camp de Fontainebleau sont constitués par les revues du maréchal Bessières, ou le passage de l'empereur. Ainsi, Thomas Bugeaud, vélite tout à fait inconnu de la septième compagnie, se trouve l'un des témoins de l'entrevue de l'empereur Napoléon et du pape Pie VII au château de Fontainebleau le 25 novembre 1804, avant le sacre. Il écrit alors aux demoiselles de La Piconnerie avec une excitation qui ne lui est pas coutumière. L'Empereur lui a adressé la parole ! « Il m'a parlé pour me demander s'il y avait des vélites dans une caserne séparée, devant laquelle il passait. Je répondis en le saluant, il me rendit mon salut, et passa outre avec la rapidité de l'éclair. » La légende impériale et la fidélité à son souvenir sont déjà en formation dans le cœur ému du jeune vélite, désigné le soir pour garder la chambre de « Madame Bonaparte », et charmé pendant un quart d'heure par la conversation d'une dame de sa suite, jolie et aimable. Il est apparemment moins touché par le spectacle du sacre de l'Empereur à Notre-Dame. Thomas, qui fait la haie avec quatre-vingt mille autres soldats, ne peut plus être distingué par l'empereur ; mais il est ébloui par la splendeur du cortège, le défilé des carrosses, l'illumination, et son imagination toujours vive s'enflamme : « Je me serais cru à l'Olympe », avoue-t-il, mais il ajoute aussitôt : « Si je n'avais senti les misères humaines » ! Car, à monter la garde ou à faire la haie pendant une dizaine de jours à la fin du mois de novembre et au début du mois de décembre, par un très grand froid, et souvent dans une boue abominable, le vélite a gagné une forte fièvre et entre à l'hôpital, selon son calendrier original, le 25 frimaire 1804 (16 décembre).

Il regrette alors la Durantie, son chien, son fusil et ses sœurs, préférables « à cette folle ambition qui fait quitter son chez-soi pour courir après la fortune à travers mille désagréments». Cet aveu de faiblesse est bref. Bugeaud apprend qu'on doit nommer des caporaux et que certains vélites vont être envoyés en Italie. Il espère être l'un d'eux et se porte volontaire.

Le camp de Courbevoie, ou l'ennui du vélite

La déception est immédiate, la désillusion amère. Les vélites quittent Fontainebleau à la hâte au début de février 1805 (« pluviôse 1805 »). «On nous avertit que, dans une heure, il faut être prêt et partir pour Paris, et de là en Italie. On ne nous donne pas une minute », écrit Thomas. Effectivement, les vélites parcourent les vingt lieues qui séparent Fontainebleau du camp de Courbevoie, point de rassemblement, en une vingtaine d'heures. Hélas, à Courbevoie, deux cents hommes seulement sont désignés pour l'Italie, au lieu de quatre cents. Bugeaud, qui faisait partie des quatre cents initialement désignés, est l'un de ceux qui, finalement, doivent rester – « à mon grand regret », commente-t-il.

Les jeunes vélites de Courbevoie sont alors admis dans la garde de l'Empereur, amalgamés aux anciens grenadiers de la Garde. L'unité est prestigieuse, mais c'est un nouveau contretemps. Car les vélites se trouvent ainsi privés de tout espoir d'avancement immédiat. Les anciens passent toujours avant les jeunes, ce que ne conteste pas Thomas, en l'occurrence modeste : « Il serait injuste que de jeunes blancs-becs qui ont six mois de services commandent jamais à ces vainqueurs de l'Europe ; c'est déjà beaucoup qu'on ait voulu nous placer dans leurs rangs. » Mais désormais, le regret et l'ennui dominent la vie du jeune soldat. Que faire du temps libre ? La vie d'une unité n'est plus celle d'une école. A Courbevoie, il est impossible de s'instruire. Le camp est installé dans un gros village, où l'on ne peut trouver ni livres ni maîtres ; il est également trop éloigné de Paris pour s'y distraire. Avide d'apprendre, Bugeaud se voit réduit à monter des gardes aux Tuileries, à manger et à dormir.

Quel est l'effet de l'ennui sur son esprit ? «Je n'ai d'autres ressources que le vice qui règne partout ici, [...] à ce prix je ne m'amuse guère, je préférerais m'ennuyer dans ma chambre que d'aller chercher dans de mauvais lieux une maîtresse vénale, ou de noyer dans le vin mes chagrins et mes ennuis. » Voilà que ce sujet nouveau occupe de longs passages dans sa correspondance ; les petites femmes de Courbevoie sont apparemment complaisantes, et il semblerait même qu'elles n'hésitent guère Sur les moyens de s'attacher les grenadiers de la Garde — est-ce le prestige de l'uniforme ? « Il n'en est pas un qui n'ait une maîtresse dans la classe des lingères de Paris, qui le blanchit, l'entretient, lui donne dimanche le produit du travail de la semaine » ! Thomas répète plusieurs fois qu'il refuse de s'avilir et de chercher une compagne, même temporaire, dans une société aussi peu vertueuse. On le Croirait volontiers, s'il le proclamait moins souvent, et s'il n'avouait un semblant d'aventure. Après une rencontre galante, la personne qui lui paraît au premier abord charmante et pleine d'esprit, le rebute ensuite en lui proposant de déserter et de s'enfuir avec elle, avant de se révéler n'être qu'un jeune homme perverti dont les manœuvres douteuses ont déjà enflammé plusieurs vélites inexpérimentés... L'anecdote est quand même un signe de naïveté, d'ignorance, et de prudence.

On le croirait aussi, si la vie militaire occupait de plus longs passages dans sa correspondance. Curieusement, ce n'est pas le cas. Il évoque pour s'en plaindre ses gardes aux Tuileries, il ne parle jamais de ses entraînements, de ses exercices, de ses compagnons de chambrée ; il n'exprime qu'un dégoût apparemment de plus en plus prononcé pour son métier, qui n'est pour lui que de l'oisiveté. « Ah, ma chère Phillis, si tu savais combien cet état m'ennuie, et comme j'apprends à apprécier la vie tranquille qu'on mène au milieu des siens, [...) si tu savais combien il est dur d'être soldat », écrit-il, en songeant d'ailleurs plus à la difficulté pour le vélite d'être admis en société qu'à la dureté du service quotidien, et par conséquent, à la solitude à laquelle il se trouve condamné. « Tu ne te fais pas idée comme cela change le caractère ; je me sens plus sensible, plus aimant, et ce qui autrefois faisait mon ennui ferait mon bonheur à présent. » Le vocabulaire du registre sensible et lyrique s'impose au jeune homme, qui regrette en ce printemps 1805 sa campagne limousine ou périgourdine. Phillis lui conseille alors de demander un congé de semestre ; il pourrait le passer à Bordeaux, où elle-même habite chez sa tante la comtesse Mac Carthy, née Sutton de Clonard ; de son côté, sa belle-sœur Célie lui annonce qu'elle l'attend à Limoges, ou à la Durantie. Enfin, Thomas semble avoir préparé son retour éventuel, et se réjouit par avance de retrouver les siens.

Mais Thomas n'est jamais longtemps rêveur ou sentimental, il aime son métier plus qu'il ne l'avoue, et, ambitieux, il veut ayant tout monter en grade et changer de condition. Une nouvelle fois, il songe à l'École militaire. Vélite, il pourrait rester dix ans sans grade, avant d'être officier dans la ligne, sauf en cas de campagnes. De l'École militaire, il sortirait lieutenant après deux années, et pourrait y acquérir les connaissances nécessaires à un avancement ultérieur ; malheureusement, il lui faudrait payer une forte somme, pour son entretien, son logement, son uniforme, et il devrait entamer sa maigre fortune, peut-être se faire avancer de l'argent. Est-ce réalisable ?

Phillis s'en inquiète brusquement, et Thomas cherche à la convaincre en argumentant ses espérances : sous-lieutenant sortant de l'École militaire, on a l'espoir d'avancer ; les officiers qui en sortent passent avant les officiers de fortune, tous ces anciens cadres de l'armée révolutionnaire qui ne savent rien. Il en appelle aussi à un nouvel appui, et va voir dans son hôtel parisien le comte Walsh de Serrant, se souvenant fort à propos qu'il se trouve apparenté à la famille Sutton de Clonard. Il s'agit sans doute de Joseph Alexis, émigré et rentré en France dès les premiers jours du Consulat, qui vient de prendre du service dans l'administration impériale ; son soutien doit être plus efficace que celui du sieur Blondeau. Et finalement, quel que soit le plaisir qu'il puisse trouver à un voyage dans sa famille, Thomas est tout disposé à y renoncer si sa carrière doit en pâtir. En avril 1805 (le « 17 germinal 1805 »), les vélites reçoivent de l'Empereur une médaille d'or en l'honneur de son couronnement. Du coup, le jeune homme s'en trouve ragaillardi, même s'il s'ennuie toujours au camp de Courbevoie.

Enfin, dans l'été 1805, le régiment des grenadiers de la Garde se trouve désigné pour le camp de Boulogne. Thomas Bugeaud, qui est au service depuis plus d'un an, et toujours sans grade, sent alors que sa vie peut changer, et n'entend pas laisser passer une telle occasion. Il ne parle plus de l'École militaire, ni de retour au pays.

Napoléon se préparait depuis 1804 à un grand projet de débarquement en Angleterre, et s'était lui-même rendu à Boulogne en mai. Les premières dispositions avaient été insuffisantes. De septembre 1804 à mars 1805, l'Autriche semblant sur le point d'attaquer du fait des empiètements de l'empereur en Italie, le projet paraît abandonné. Au printemps de 1805, encouragé par l'appui de l'Espagne, Napoléon revient à son grand projet. Il fait le 8 février un voyage éclair à Boulogne, et il expose en mars son plan naval. Villeneuve attirera les Anglais aux Antilles en partant de Toulon à la fin de mars, puis reviendra dans la Manche en les gagnant de vitesse. À son approche, Ganteaume sortira de la rade de Brest, empêchant ainsi les Anglais de passer s'ils se présentent, au moins le temps nécessaire pour que parviennent en Angleterre les troupes rassemblées au camp de Boulogne. Sous ce nom, il faut entendre la chaîne de camps qui, le long du littoral, constituent l'armée des côtes de l'Océan.

En bon Méditerranéen, l'Empereur ne connaît ni les fortes marées, ni les courants violents, ni les vents instables du pas de Calais. En bon Limousin, Bugeaud ne connaît rien de la mer, mais il rejoint sa nouvelle garnison avec une seule idée : grâce à l'Empereur, pour lui, tout peut commencer.

Source : Bugeaud, de Jean-Pierre Bois.

Posté par ID348347 à 11:37 - Permalien [#]

La Révolution française et le régime féodal

Parmi les épisodes de jacquerie périgourdine contre la féodalité, un des plus intéressants est l'échauffourée de Saint-Martin-de-Viveyrol, canton de Verteillac, arrondissement de Ribeirac, que Bussière a pu conter d'après les pièces de l'instruction judiciaire.

Le marquis de Cherval, sénéchal d'Angoumois, était seigneur foncier de cette paroisse. Absent, il avait laissé seule, au château du Bourdet, la marquise, qui était femme de tête. En octobre 1790, elle, fit afficher, par les soins du maire, l'ouverture de la recette de ses rentes (cens ou champart). Le maire lui dit qu'on ne paierait que si elle produisait ses titres. Les vendredi et samedi 22 et 23 octobre, elle causa avec les tenanciers, les calma, accorda des remises et des quittances pro Deo, crut que c'était fini.

Mais, du samedi au dimanche, l'état des esprits changea.

Le dimanche 24, quand Mme de Cherval se rendit à Saint-Martial, accompagnée de deux dames du château et d'un jeune homme dévoué, M. de Badillac, elle trouva les paysans en nombre sur la place (les vêpres venaient de s'achever). Le maire lui dit : « Madame, vous m'avez dit de parler à la paroisse. La voilà assemblée. Nous pouvons lui expliquer vos raisons et vos intentions. » La marquise préféra s'expliquer elle-même. Habilement elle commença par offrir une victime expiatoire : « Mes amis, dit-elle, vous vous plaignez, dit-on, d'un nommé Bernard, qui a fait la recette des rentes dues au château de Saint-Martial. Je ne le connais pas. S'il a fait des concussions avant la jouissance de mon mari, les bienfaits et la justice de M. de Cherval auraient dû en effacer le souvenir. Bernard a pu vous tromper sur les mesures; mais je ne crois pas qu'il ait pu augmenter le devoir, puisque j'ai porté des lièves très anciennes, que j'ai laissées entre les mains de tous ceux qui l'ont désiré, que le maire les a feuilletées hier et qu'elles sont parfaitement d'accord avec les livres de quittances de ceux qui ont payé. » Les paysans s'écrièrent : « Nous voulons voir les titres primitifs ! — Eh ! mes enfants, reprit la dame, ni vous ni moi ne savons les lire. S'il faut les produire en justice, c'est une affaire fort chère. Je vous propose un moyen plus avantageux. Ne payez que ce que vous savez bien devoir en votre âme et conscience. Laissez tout le reste en arrérages. Marquons un jour pour cela. Je prendrai des notes sur les tenances et les noms de ceux qui auront des inquiétudes, et, lorsque M. de Cherval sera de retour, il trouvera des litres relatifs aux renseignements que vous m'avez demandés et les fera déchiffrer. Alors, vous serez satisfaits, vous de vous acquitter de ce que vous nie devez, et moi de vous restituer si j'ai trop reçu. — Nous vous enverrons un latiniste, cria-t-on. — Non, je n'ouvrirai pas mes archives en l'absence de mon mari. C'est sa fortune; c'est celle de mes enfants; je dois la leur conserver, et je ne les confierai à personne sans son aveu. — Eh bien ! nous attendrons son retour pour payer. — Vous en êtes les maîtres. Mais vous vous y refusâtes l'année dernière, lorsque M. de Cherval était présent. Celle-ci, encore, voilà deux ans : vous serez accablés d'arrérages. D'ailleurs, considérez que, malgré les sacrifices que j'ai pu faire, je suis dans l'impossibilité absolue de payer mes impositions. Vous ferez comme vous voudrez. »

Mais les censitaires ne se laissèrent pas convaincre : pas de titres, pas de rentes, disaient-ils. Le matin môme, ils avaient « mis en prison et imposé d'un louis d'amende l'un d'entre eux qui avait payé deux années de sa rente sur trois. » Un nommé Sénillon, dit Brisetout, somma la marquise de dire le blé qu'elle avait déjà reçu; il s'avança jurant et gesticulant. M. de Badillac fit le geste de l'écarter : « Aussitôt, les bâtons se levèrent. » Badillac fut frappé et prit la fuite. Les dames se réfugièrent dans une maison voisine, qui fut aussitôt cernée. Les paysans et surtout les paysannes criaient : A mort ! Le curé intervint : « Il fit consentir la châtelaine à remettre la rente qu'elle avait reçue; et, s'avançant vers le peuple, avec le maire à ses côtés, il lui fit part de la promesse. Tout n'était pas fini cependant. Pas plus qu'elle n'avait voulu livrer ses titres, la marquise n'entendait livrer son château à la populace. Conformément à ces vues, le curé, en bon stratégiste, se chargea de faire immédiatement la restitution, au presbytère, mais avec son propre froment. A ce dessein, il se mit en route avec le maire et quelques grenadiers. La foule ne suivit pas; elle voulait entrer au château. Les hommes du château et la châtelaine eurent beau dire qu'ils n'avaient pas les clés; la foule voulait, non le blé du curé, mais celui du seigneur, c'est-à-dire son blé, à elle. C'est alors que dans le cimetière, au bord de la place, deux habitants de la paroisse de La Chapelle-Grézignac, tous deux fils d'un tenancier de la seigneurie, amenèrent une potence : un homme du bourg fit le trou, et l'instrument fut hissé en un instant. Le maire, que la marquise accusa pourtant « de n'avoir pas fait son devoir », accourut aussitôt. « Pourquoi cette potence ? » demanda-t-il. — Sans doute, répondit un paysan, pour y attacher le premier qui payera les rentes. » Les potences n'avaient en pareil cas que ce sens comminatoire; elles ne visaient que les vilains. Mais, en même temps, l'on criait : « Il faut brûler le château. — Et la dame avec ! » — clamaient quelques enragés. Enfin, l'on retrouva les clés; douze hommes montèrent au grenier, en bon ordre; quinze furent postés dans l'escalier pour faire la garde; le grain dernièrement perçu fut enlevé dans ses sacs. La justice populaire était satisfaite. Sur l'ordre du maire, le gibet fut abattu sans résistance. La justice se termina au cabaret, où le sentiment qui se manifesta entre tous fut l'orgueil de la victoire. A un bourgeois de l'endroit, qui le blâmait, l'un des meneurs, bon propriétaire, répliqua sans crainte et sans remords : « Nous avons bien de quoi répondre de 17 boisseaux de blé ! »

L'avocat du Roi au sénéchal de Périgueux requit des poursuites contre quatorze des factieux et obtint décret de prise de corps contre huit d'entre eux.

Ces paysans ne voulaient plus payer les droits du seigneur. Mais les privilèges honorifiques des seigneurs les irritaient autant que leurs droits utiles.

Source : La Révolution française et le régime féodal, d'Alphonse Aulard.

Posté par ID348347 à 10:29 - Permalien [#]


25 avril 2016

La Révolution dans le Canton de Jauldes

I) Les premiers temps :

Jauldes est le septième canton du district de La Rochefoucauld (Charente). Ce canton a existé de 1790 au Consulat (le 18 brumaire). Il comprenait neuf communes : Agris, Anais, Aussac, Brie, Coulgens, Nanclars, La Rochette, Tourriers et Jauldes.

Le 14 juillet 1789 reste une date clef. Pour la première fois, le peuple est apparu plus fort que les Rois. Dès la fin de 1788, l'effervescence avait grandi à Paris, Le 14 juillet au matin, la foule, désireuse d'avoir des armes, alla en chercher à l'hôtel des Invalides, puis à la forteresse de La Bastille. Suite à ces faits, les premiers départs pour l'immigration vont s'effectuer. Le 1er août 1789, toutes les frontières furent fermées ou surveillées de très près. Les passeports ne s'obtinrent qu'au marché noir, Le prix monta jusqu'à dix mille livres (plus de 300 francs).

Dans notre canton, dès le mois de mai, des pillages de grain sont signalés. Au mois de juillet 1789, commencent des aftentats personnels. La situation va bientôt être aggravée par la carence des pouvoirs publics. Les nobles et les prêtres attaqués, ne pouvant plus espérer les secours de la Maréchaussée, se verront livrés sans défense à la populace en furie. Le départ de ces jeunes nobles, ou supposés nobles, n'allait point sans déchirement. Ils laissaient leurs terres, leurs maisons, leurs familles pour prendre le chemin de l'exil. Un parcours semé d'embûches.

Les victimes

1) Quelques personnes exilées

Marc Pierre René Bareau, Marquis de Girac et Seigneur de Fayolle, émigra en 1791 avec une partie de sa famille. Il se rendit au cantonnement de Cardou, le 21 mai 1792. Il rentra dans la compagnie des officiers du Régiment de Normandie comme aide de camp. Il fait les campagnes de Hollande de 1794 à 1795. Il rejoint l'Angleterre où il séjourne jusqu’en 1799. Rayé de la liste des émigrés par arrêté des consuls, le 15 avril 1802, il rentre alors en France. Néammoins, ses biens, dont le château de Fayolle, sont vendus au profit de la République. Le château contenait le nombre de 272 journeaux et 190 carreaux. A la menne du pied de Guienne, divisé en dix-huit lots estimés à la somme principale de 49.250 livres par le citoyen Lesenne, géomètre du district Révolutionnaire de La Rochefoucauld, demeurant au village de Magnac en paroisse Jauldes. Le quartidé de la troisième décade de Nivose de la deuxième année républicaine. (Archives Départementales de la Charente. Série Cartes et Plans n° 8.)

Jean-François Crozan, chevalier alias François, fils de Maximilien Crozan, Seigneur de Rivière et de Marguerite Normand de La Tranchade, Il n'a que dix-huit ans quand il émigre, en 1791. Il se retrouve dans l'armée le 20 octobre, au cantonnement d'Andérrarde. Il enfre dans une compagnie d'infanterie (pas la 7e), commandée par des officiers de divers régiments. Le tout commandé par le Comte de Ronault, il part pour Coblenz, le 5 décemre 1791. A Munster-Mayenfeld, il rejoint les gentilshommes d'Angoumois, de Saintonge et d'Aunis. En janvier 1792, nommé officier, il rentre dans le Régiment de Normandie, où il fait la campagne dans l'armée des princes.

2) Quelques personmes executées:

Logis du Bois de Jauldes

Anne de Crozant, née en 1715, mariée à Jean de Labrosse. Veuve de celui-ci, décédé en 1744, elle fut arrêtée pour « conspiration avec l’ennemi » et « correspondance clandestine avec des prêtres exilés. » Dénoncée au District révolutionnaire de La Rochefoucauld par un de ses domestiques, qui avait découvert une correspondance avec son fils émigré. On la conduisit dans les sous-sols du château de La Rochefoucauld qui servaient de prison et de « salle d'attente » avant de partir à Paris pour être guillotinée. Déjà âgée, elle ne put résister aux mauvais traitements (froid, humidité, faim) et y décéda.

Sa belle-soeur, Anne Marguerite Normand de La Tranchade, veuve de Pierre François de Crozant avant la Révolution. Elle eut deux fils : l'aîné, Jean François de Crozant, émigré dès le début de la Révolution. Tls furent saisis en tant que propriétaires ainsi que son frère du logis et dépendance du Bois de Jauldes. Elle fut arrêtée et conduite au château, elle aussi. Le dossier de Mme Marguerite Normand de La Tranchade, conservé aux archives nationales, permet de suivre la longue marche vers l'échafaud, où seuleument dans les différents arrêts on pouvait se reposer un peu dans un très court sommeil. Pour repartir au relais suivant.

Le parcours était immuable : La Rochefoucauld-St. Junien, Limoges-Argenton sur Creuse, Vierzon-Etampes, et... l'échafaud. Le voyage durait deux semaines, où l'on avait le temps de méditer sur son propre sort ou ceux des passagers du même charroi. Mme. De La Tranchade fut décapitée le 16 juillet 1794.

Les pillages

Le 28 juillet 1789, dans le Canton de Jauldes, des bruits circulent sur la venue de briqands, d'un nombre considérable. Ils se dirigeraient vers les villes d’Angoulême et de La Rochefoucauld. Le commandant provisoire de la milice de Jauldes ne possède pas d'armes lourdes (canons). Il partit donc avec ses hommes et parcourut les forêts circonvoisines. Puis les bois situés au Nord-Ouest de notre commune, en quête de débusquer ces fameux brigands. Au retour de notre brave milice, sur le rapport qu'elle fit, le calme fut rétabli dans l'esprit de tous les habitants du Bourg et des hameaux voisins. Ce n'était qu'un bruit sans fondement.

Organisation militaire

Le 1er mars 1790, un futur général de la Révolution est nommé par le district révolutionnaire de La Rochefoucauld commandant de la garde de Jauldes. Il s'agit de Pierre Fureau, dit Villemalet, citoyen de La Rochette. Il quitte l'armée du Roi Louis XVI en 1789 après avoir été seulement nommé caporal suite à neuf ans de service (!). Ne pouvant pas prétendre à une retraite, à défaut de ne pas avoir plusieurs titres de noblesse, il s'engage dans les premiers volontaires de la Révolution. L'année suivante, le 17 octobre 1791, il est nommé capitaine de la troisième compagnie du 1er bataillon de volontaires de la Charente. Dans ce dernier bataillon, figurent les noms des quarante volontaires de la garde nationale de la ville de La Rochefoucauld, les noms des 188 volontaires, originaires des soixante-quinze communes du district révolutionnaire.

Regroupés à Angoulême le 17 octobre 1791, ils quittent le département le 5 décembre. Ils suivent à pied l'itinéraire suivant, par étapes : Angoulême-Chabanais, St. Junien-Limoges, Ste. Maure-Tours, Amboise-Blois, Beaugency-Orléans, puis Dormans en Champagne. Ils arrivent en avril 1792 à Maubeuge où ils restent jusqu'en mai. De juin à août, ils tiennent garnison à Valenciennes, où ils sont adjoints au 29ème Régiment d'Infanterie, dans l'ordre de la Bataille de Dumouriez. Les deux citoyens Jean Chauvaud et Louis Petit de la commune de Jauldes, en firent parti.

III) La Révolution chez les habitants de Jauldes :

Vu le peu d'engagés volontaires, le District de La Rochefoucauld sous les ordres de l'Assemblée, durcit sa position en matière de recruterments. Le 2 mai 1793 face à la coalition des puissances étrangères et des Ennemis de la République, aux pertes supportées par la France, le Comité de salut public du District ordonne une levée d'hommes. Le Commandant Lechelle fut appelé par un arrêté départemental du 27 mai 1793 pour former un régiment de cavalerie à raison de neuf hommes pour Jauldes.

Les vivres commencèrent à manquer aux soldats. Le 9 juin 1793, sur la commune, il fut enjoint aux habitants de déclarer sous huit jours les farines et grains qu'ils possédaient. La commission passa dans chaque foyer. Il fut défendu expressément de détacher ou de ramasser aucune espèce de fruits tombés sous les arbres ou d'y laisser passer les bestiaux sous peine de quarante-huit heures de prison. Il fut également interdit à compter du 25 août 1793 d'aller acheter des animaux dans les pays contaminés par la maladie, sous peine de cent Francs d'amende.

Le 12 septembre 1793, ce fut le recensement général des fourrages, avoine, orge, paille et foin, Puis vint la réquisition des armes. En application du décret de la Convention Nationale du 29 septembre 1793, fixant le maximum des prix des denrées et marchandises de première nécessité, la municipalité fixa le maximum des salaires, gages, main-d'œuvre et journée de travail, qui fut consigné sur le registre, et lu par le procureur public devant l'Assemblée :

1°) Un laboureur à bœuf pour charroyer sans être nourri, ni ses bœufs, avait droit à cinq livres par jour.

2°) Le même bouvier pour labourer lorsqu'il ne sera pas nourri, ni ses bœufs, aura droit à quatre livres. Lorsqu'il sera nourri lui seul, trois livres.

3) Menuisier, Charpentier, tonnelier, Charron, Scieur de long, tailleur de pierres non nourris, une livre dix sols. Nourris : quinze sols.

4°) Maçon, recouvreur, piqueur sans être nourris : une livre quatre sols. Nourris : quinze sols. Tailleur d'habits : dix sols. Tailleuse d'habits : trois sols.

5°) Laboureur à bras sans être nourri : dix huit sols. Nourri : huit sols. Femme en journée nourrie : huit sols.

Il n'est pas anodin de préciser que les journées de travail commençaient à cinq heures du matin pour finir à huit heures le soir.

***

Le 10 mai 1794, le citoyen Ravaud de St. Angeau, fut chargé par le Comité des réquisitions de venir prélever chez les habitants de Jauldes possédant des cochons, et d'en prendre 1/8. La majeure partie des cochons étant aux champs, il accepte après bien des tractations de remettre la levée au lendemain. La Cavalerie manquant de chevaux, on établit également une réquisition de ceux-ci.

Le 29 prairial de la seconde année républicaine, s'est présenté le citoyen Boissier Louis, maître de poste au pond de Churet (Anais), avec un extrait des registres du Directoire de La Rochefoucauld, portant commission du recensement des pailles et des foins, et chargeant la municipalité de Jauldes d'accompagner le dit Boissier dans l'exécution de sa mission. De plus, nul ne devra couper son seigle et son orge sans prévenir la municipalité, s'il ne veut pas être dénoncé au Comité Révolutionnaire et encourir une sanction.

Le district révolutionnaire supervise les notaires pour toutes les ventes de biens. C'est Pierre de Ray De Labrosse qui va effectuer la vente du Logis du Bois de Jauldes à Michel Roux, le 11 de Nivose de l'An II de la Révolution. Le 21 messidor de l'an II (9 juillet 1794), le citoyen Ravaud et le citoyen Commandant des réquisitions Charles Lechelle furent chargés de visiter les communes du canton de Jauldes pour réquisitionner toutes les vieilles fontes, les poteries de fer hors-d’usage, les plaques de cheminées, et d'autres objets en fer coulé.

La poudre manquait pour les armes des soldats. On désigna Cambois-Robinière, et Boissier-Descombes, pour recueillir du salpêtre dans les écuries et sur les vieux murs de notre commune. Vers le 16 juillet 1794, le Commandant Lechelle avait pour mission de recueillir les plantes propres à faire du salpêtre. Telles que : fougère, Genévrier, Genêt, Buisson, Bruyère et Yelle.

III) L’église de Jauldes sous la Révolution :

La constitution civile du clergé

Ce jour même du 4 août 1789, un paquet de verges fut accroché à la porte de l'église avec cette inscription : Avis aux dévotes aristocrates, ici, médecine purgative distribuée it gratis. L'église prit le nom de « Temple de la Raison ». Le 27 novembre 1790, l'Assemblée Nationale vote le projet contraignant tous les prêtres fonctionnaires publics à prêter serment de maintenir de tous leurs pouvoirs la Constitution, décrétée par l'Assemblée et acceptée par le Roi. En cas de refus du serment exigé, ils perdaient leur place. Et s'ils continuaient malgré tout d'exercer leurs fonctions, ils seraient poursuivis comme « rebelles ».

A cette époque, le curé Faverau, dernier archiprêtre, sous la crainte, prêta serment à la Constitution civile. Huit jours après, il se rétracte de tous ces mauvais serments, et préfère l'exil à la honte. Il est déporté en Espagne. Il disait dans sa correspondance clandestine avec les gens de Jauldes : « Le bouillon qu'on nous sert ne vaut pas votre eau de vaissesse ». Son exil prit fin après la Révolution et il put rentrer en France. Notre église a eu malheureusement deux intrus, comme dans la plupart des paroisses de France. Le premier, Etienne Ferrand, resta très peu de temps (jusqu'en mai-juin 1791). Il fit tous les serments demandés par la Révolution et quitta Jauldes pour la paroisse de St. Martial à Angoulême. Il y est établi le 12 Juin 1791.

Le second fut appelé par le pouvoir civil à l'exclusion du pouvoir religieux. Il se nommait « Sauvage ». Il était vicaire de Cellefoin, quand il prêta le premier serment. Le 18 septembre 1791, il avait refusé la cure de St. Sernin à laquelle on le conviait. La cure de Jauldes étant libre, celle-ci l'influença dans son choix. Il la demande et s'y installe le 1er avril 1792.

Il exerce le culte à Jauldes jusqu'en 1793. Il exerça encore ses fonctions ecclésiastiques sans rétracter ses erreurs. On le retrouve à Beaulieu en 1800.

Du 27 novembre au 20 février 1790, tous les paroissiens fortunés ou nobles de Jauldes qui avaient obtenu du conseil de fabrique des bancs à l'intérieur de l'église se les voient retirés dans l'esprit de l'abolition des privilèges. On procéda à l'inventaire de tout ce qui dans l'église était à l'usage du culte. L'argenterie fut enlevée et déposée au Directoire du District. La cloche fut elle-même enlevée pour récupérer le bronze, afin de fondre des canons. Les gens de Jauldes, ne reprendront une des deux cloches de Brie qu'à la fin de la Révolution. La corde de cette cloche ne fut pas épargnée. Elle fut remise à Louis Meslier, maître des gabarres au port de l'Houmeau. Tous les biens du clergé passent à la disposition de la nation. La condamnation par le pape de cette loi au printemps 1791, interdisant formellement de prêter serment entraîna la scission entre l'église et l'Etat.

Entre les fêtes qui vont avoir lieu pendant la Révolution, une grande partie passera par le « Temple de la Raison » : Fête de la jeunesse, des époux, de la vieillesse, même la plus suivie, celle de l'Agriculture. Le rituel de ces cérémonies étaient toujours le même. Le Commissaire, représentant le Directoire, donnait lecture des lois. Tous les gens présents, même l'intrus, y re-prêtent serment civique. L'intrus officiera peu avec une grande modération, sous une certaine surveillance, ne fut-ce que pour être toujours là.

Votée le 10 juin 1794, la loi de « La Terreur », supprime l'interrogatoire de l'accusé avant l'audience publique. Elle laissait l'audition des témoins à la discrétion du tribunal, et refusait à l'accusé l'aide d'un défenseur. En outre, une seule peine était prévue : la mort. Les têtes tombaient alors comme des ardoises. Du 10 juin au 27 juillet 1794, on compte plus de 1.380 personnes guillotinées.

IV) La mairie sous la Révolution :

Depuis la Révolution, le rôle de la Mairie est de tenir l'Etat Civil de la Commune. Les premiers signataires du registre déposé par le Directoire ne sont pas des maires mais plutôt des secrétaires mandatés pour le faire. En 1791, il n'y avait pas de local spécial pour la mairie, qui était dans la maison du maire. Il n'y eut qu'une pièce affectée comme mairie, prise au presbytère, qui était vide de son occupant. Je pense au curé Faverau exilé en Espagne. Cette pièce fut nommée chambre commune. En 1792, un citoyen approuvé par le district révolutionnaire, Mr. Barthélémy Couroy, habitant et membre du Conseil Général de Jauldes fut élu par délibération du 20 pluviose. Pour rédiger les actes destinés à constater : les naissances, les mariages, et les décès des citoyens.

Le 1er janvier 1793, par accord de Louis Desaunière, représentant le District, le citoyen Clément Sauvage va remplacer Mr. Couroy dans ses fonctions administratives. Après, l'arrêté du 23 avril 1798, rendant obligatoire l'observance du décadi, donne lieu à diverses arrestations et emprisonnements dans les sous-sols du château de La Rochefoucauld. Il fut rapporté qu'une femme non-citée à l'époque, habitant La Motte de Jauldes, fut arrêtée pour avoir travaillé ce jour-là. On ne l'a jamais revue. Un maçon de Jauldes, lui, eut un peu plus de chance (en la forçant), Jean Lurat, se présente à la Chambre Commune un jour de décadi en vêtements de travail. On lui fit remarquer qu'il ne célébrait point la fête décadaire. Le ton monte. Lurat répond en « blasphémant ». Le Commissaire et les Conseillers requièrent le Capitaine de la Garde, Boisroultes. Avant que ce dernier n'arrive, Lurat prend la porte et s'enfuit. Il restera deux ans dans la clandestinité.

Source : Pierre Tallon.

Posté par ID348347 à 16:02 - Permalien [#]

17 avril 2016

Vélites français

Il ne faut pas confondre les pupilles de l'ancienne garde impériale, qu'on appelait primitivement vélites hollandais, avec les vélites français, dont l'origine remonte aux premiers moments de la création de la garde impériale. En effet, ces vélites n'avaient nulle analogie avec les pupilles. Le but de leur organisation était de donner des sous-officiers et par la suite des officiers instruits aux divers corps de la garde et même de la ligne. C'était une école militaire sur une base plus démocratique. Le vélite pouvait se considérer en quelque sorte comme un futur officier; le pupille comme un futur soldat. L'un et l'autre cependant, il faut le dire, avaient droit de prétendre aux premiers grades de la hiérarchie militaire, parce qu'en France, il n'y a pas de limite, il n'y a pas de bornes à l'avancement dans l'armée pour qui est instruit, brave et méritant.

C'est en l'an XII que les premiers corps des vélites furent triés. On en forma deux de 800 hommes chacun : l'un fut attaché aux grenadiers, l'autre aux chasseurs de la garde impériale. On les établit à Saint-Germain, puis à Ecouen et Fontainebleau. N'était pas admis qui voulait dans les vélites. Il fallait d'abord justifier d'un revenu de 800 francs, payable sous forme de pension par trimestre et d'avance au conseil d'administration. On donnait aux jeunes gens des professeurs de dessin, de mathématiques. C'étaient, comme on voit, des écoles militaires au petit pied. Bientôt après, en l'an XIII, les grenadiers à cheval et les chasseurs de la garde eurent également leurs vélites.

Deux corps de 800 chacun furent formés. En 1806, on ajouta 2,000 vélites à ceux des grenadiers et chasseurs à pied et à cheval, ou les répartit dans tous les régiments de la garde impériale. Mais bientôt ces jeunes yens ne furent plus destinés qu'à entrer dans la cavalerie, les vélites de l'infanterie ayant été formés en un seul régiment, le 2e des fusiliers-grenadiers.

Après irois années de service ou de campagne, le vélite obtenait souvent une sous-lieutenance dans la ligne, infanterie ou cavalerie. On conçoit qu'à une époque où il se faisait une si grande consommation d'officiers, les écoles militaires ne suffisant pas à verser dans les cadres des jeunes gens instruits, il était bon d'avoir, outre Fontainebleau, une espèce d'école de cadets. C'est ce qui avait déterminé l'empereur à organiser les vélites.

Sous le premier empire, la jeunesse militaire pouvait donc être considérée comme répartie en trois classes distinctes : les élèves des écoles militaires, destinés aux plus hauts grades de l'armée; les vélites de la garde, propres à faire en peu de temps des officiers capables de remplir les vides dus au canon; les pupilles, appelés à donner des soldais énergiques et dévoués, des sous-officiers instruits, et par la suite, enfin, des officiers n'ayant d'autre famille que l'armée, d'autre clocher que le drapeau du régiment.

Source : Jacques-Paul Migne.

Posté par ID348347 à 09:31 - Permalien [#]

16 avril 2016

Vélites de la garde impériale, département de la Charente

1° Escadrons de vélites des grenadiers à cheval.

Matricule #190
Bourzac (François-Ignace) (1789-)
Né à Angoulême.
1m79, châtain.

2° Vélites des grenadiers à pied de la garde.

Matricule #778
Maulde (Jean) (1785-)
Né à La Couronne.
Taille inconnue, châtain.

3° Vélites placés à la suite du 2e régiment de chevau-légers lanciers de la garde impériale.

Matricule #347
Duval-Papius (Pierre) (1794-)
Né à Chabanais.
1m75, châtain.

Matricule #383
Dubois-Bellegarde (Jean) (1793-)
Né à Saint-Saturnin.
1m70, châtain.

Matricule #391
Lanchère (Jean-Vincent) (1794-)
Né à Angoulême.
1m70, châtain.

Matricule #445
Roumage (Victor-Alexandre) (1789-)
Né à Cognac.
1m72, châtain.

Matricule #540
Ferrand (Alexandre-Jean-Baptiste) (1796-)
Né à Angoulême.
1m73, châtain foncé.

4° Vélites du corps des chasseurs à cheval.

Matricule #234
Coulon (Charles) (1787-)
Né à Cognac.
1m75, blond.

Matricule #383
Brethenoux (Pierre) (1790-)
Né à Massignac.
1m73, châtain.

Matricule #491
Callaud (Jean-Baptiste) (1791-)
Né à Angoulême.
1m74, blond.

5° Chasseurs à pied, régiment de vélites.

Matricule #60
Champmartin (Laurent) (1785-)
Né à Angoulême.
1m75, châtain.

Matricule #303
Rocquard (Jean) (1785-)
Né à Chabrac.
1m71, châtain clair.

Matricule #304
Bouniceau (Guillaume-Jean) (1785-)
Né à Saint-Amant-de-Boixe.
1m71, châtain clair.

Matricule #335
Prévost (Jean-François) (1784-)
Né à Londigny.
1m70, châtain clair.

Matricule #337
Mascureau (Isaac-Bertrand) (1783-)
Né à Vitrac.
1m72, brun.

Matricule #842
Chergé (Isaac) (1785-)
Né à Vieux-Ruffec.
1m69, châtain.

Matricule #864
Guimbelot (Nicolas) (1784-)
Né à Eymouthiers.
1m69, châtain.

Matricule #898
Castaigne (Jean-Emmanuel) (1787-)
Né à Bassac.
1m73, châtain.

Matricule #1030
Gignac (François) (1787-)
Né à Marthon.
1m70, châtain.

Matricule #1084
Gellibert (Jean-Pierre) (1787-)
Né à Ronsenac.
1m70, châtain.

Matricule #1169
Peluchon (Jacques) (1788-)
Né à Cognac.
1m71, blond.

Matricule #1331
Peraud (François) (1784-)
Né à Fontenille.
1m70, châtain.

Source : Alain Brugeat.

Posté par ID348347 à 18:49 - Permalien [#]

08 avril 2016

La fin d'une chapelle

« On trouve aussi dans cette commune une petite église anciennement destinée aux lépreux, et qui attire de nombreux fidèles le jour de la fête de Saint-Roch », lit-on dans la « Géographie de la Charente », œuvre du Montbronnais François Marvaud, éditée en 1856.

Cette église fut bâtie au village de Chez-Manot en 1620 par M. François Guimbelot, sieur de Monplaisir et avocat à la Cour de Périgueux. Pour la bénédiction de cette chapelle fut commis M. Jean Guimbelot, sieur de Monplaisir, prêtre, chanoine de l'église-cathédrale de Saint-Etienne et Saint-Front de Périgueux.

Reconstruite

Cet édifice fut « reconstruit en 1862 aux frais et à la mémoire de M. Nicolas Guimbelot, chef de bataillon en retraite, chevalier de la Légion d'honneur ». Cette chapelle servit d'ailleurs de caveau à M. Guimbelot qui y fut inhumé l'année même de la reconstruction. Il y repose avec les corps de quatre autres défunts, dont un enfant de cinq ans.

Durant un siècle, jusqu'au début des années 1960, la chapelle faisait son plein de fidèles à l'occasion de la Saint-Roch, la fête patronale du village mise en musique au début du siècle par Louis Voisin, dans « La Balèdo », une valse qui a maintenant franchi plusieurs frontières avec des groupes folkloriques.

Mais le 16 août, jour de la Saint-Roch, n'est pas un jour férié. La « ballade » du village tomba en désuéture et la chapelle fut laissée à l'abandon par ses propriétaires qui en refusèrent tout entretien mais prirent une assurance en cas d'accident.

Délabrée et pillée

Peu après 1970, un versant de la toiture s'effondra et le vent retourna l'autre comme une crêpe, un accident étant évité de justesse en cette occasion. La chapelle devint peu à peu une ruine couverte de lierre au grand dam des habitants du village qui n'en pouvaient mais, et de la municipalité, de plus en plus irritée par les reproches immérités qu'on lui adressait. La superbe croix tréflée de 1641, gravée et taillée dans la masse, disparut, emportée sans doute par quelque amateur d'œuvres d'art. Puis ce furent la plaque commémorative, les ferrures des portes...

Entre temps, l'abbé Sardin — un prêtre natif de la commune, qui avait célébré sa première messe dans la chapelle — avait tenté une impossible restauration mais, grâce à lui, le moignon du socle avait retrouvé une croix.

Et rasée

Il y a peu, un habitant de la Nièvre reçut à son tour ce cadeau empoisonné en héritage. Le clocher était tombé dès que l'abbé Sardin — qui souhaitait dégager les murs d'une végétation envahissante — eut coupé le lierre.

Les murs cimentés à l'argile et à la chaux, devenaient de plus en plus dangereux, livrés qu'ils étaient aux intempéries. Un voisin eut alors l'heureuse idée de soustraire aux regards la cloche — que l'on sonnait les jours d'orage pour éloigner la grêle — qui avait été dégagée des décombres par deux amateurs de souvenirs fort déçus de ne rien trouver lorsqu'ils revinrent en soirée prendre possession de l'objet de leurs convoitises.

Dans l'impossibilité de faire restaurer la chapelle dont il aurait fallu reprendre les murs à la base, M. Baudry, le dernier héritier, fit, il y a quelques semaines le don des restes de l'édifice à la commune d'Eymouthiers.

Peu après la chute de la toiture, la commune en avait refusé l'achat.

Le propriétaire demandait la « modique » somme de dix mille francs. Il s'agit bien évidemment des francs actuellement en vigueur.

Ne pouvant supporter les frais d'une reconstruction, la municipalité décidait de faire raser l'édifice, ce qui fut fait quelques jours plus tard, le 1er juillet. L'emplacement, maintenant dégagé des gravats, va sans doute devenir un espace vert sur lequel continuera de se dresser la croix, ultime vestige de sa vocation passée.

Le village de Chez-Manot a perdu sa « verrue ». Mais, verrue ou pas, c'est avec une immense tristesse que ses habitants ont vu disparaître « leur chapelle ». Pour les anciens — en particulier — une page est définitivement tournée : « leur » village ne sera jamais plus le même.

Source : Albert Livert.

Posté par ID348347 à 21:03 - - Permalien [#]

26 mars 2016

Origines de la famille de Las Escuras

Maintenant et pour continuer la filiation de la famille Fourichon et la liste des possesseurs du fief de Beynac jusqu'à nos jours, nous allons donner le sommaire de quelques actes venus jusqu'à nous. Ainsi : en 1687 et le 23 janvier, devant Dubut, notaire royal, au château de La Mothe d'Agonac, maison du seigneur de Montardy, en Périgord, contrat de mariage entre demoiselle Louise de Lagut de Montardy et Pierre-François Fourichon, écuyer, sr de Losterie, des Merles, demeurant en sa maison noble de Beynac, desquels provinrent Elie et Antoinette. Le 27 septembre 1710, devant Degrandcoing, notaire royal, au lieu de Beynac, et dans la maison d'Hélie Fourichon, écuyer, sr de Beynac, mariage de ladite Antoinette avec Eymard de Lame, sr de La Flamenchie, desquels provint Léonarde. Du 30 janvier 1741, devant le même notaire, acte de mariage de cette dernière avec Pierre de Las Escuras, sr de Lestang, fils de Jean sr de Leyssard et de Michelle Château, lesquels devinrent par héritage et par acquisition d'autre Hélie Fourichon, sr de Chapelas, du 18 avril 1742, propriétaires dudit fief de Beynac, dont les enfants prirent le nom, selon l'usage d'alors. Ledit Pierre Las Escuras de Lestang était, d'ailleurs, avocat au Parlement de Bordeaux et avait été nommé conseiller du roi et son procureur au siège royal de Thiviers par brevet du 15 septembre 1730. En outre et par décret du Saint-Père le pape Clément, daté d'Avignon, le 15 juin 1749, il fut élevé à la dignité de comte palatin et de chevalier de Saint-Jean-de-Latran dans les termes suivants : Dilecto nobis in Christo Petro de Lasescuras de Laytan, equiti consilierio régis, procuratori in prepositura regia oppidi de Thiviers, Petragoricensis diocesis et domino nobilis domus de Bainac, dicti diocesis... te sacri palatii apostolici et aulse Lateranensis militem et equitem aureatum ac comitem palatinum apostolica auctoritate... facintus creamus, etc. Pierre décéda le 2 février 1755 et fut inhumé dans l'église Notre-Dame de l'abbaye de Peyrouse, ès tombeaux de la famille, laissant quatre fils dont les deux plusjeunes firent les branches de Pouzol et de Lamaque; le cadet celle de Las Escuras de Lépine résidant à Thiviers, et l'aîné, Jean-Baptiste, celle de Las Escuras de Beynac. Ce dernier se maria, suivant contrat passé au village de Larret, en la maison noble de messire Aubin Deforge, écuyer, seigneur de Nozet, devant Martin, notaire royal, le 19 juin 1770, avec demoiselle Marie-Charlotte Deforge, fille dudit Aubin et de dame Anne Fourichon. Cette dernière était fille d'Elie Fourichon, seigneur de Croze, et sœur d'Elie-Noël-Jean Fourichon, sr de La Bardonnie, gendarme de la garde du roi. De ce mariage provinrent trois fils, dont le cadet fut officier de cavalerie et le plus jeune entra dans les ordres, tandis que l'aîné, JeanBaptisle-Antoine-Aubin de Las Escuras de Beynac a continué la descendance, par son mariage du 12 mai 1862 avec demoiselle Madeleine-Isabelle Pabot du Chatelard, de laquelle il a eu un fils et une fille.

(Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, 1880)

Posté par ID348347 à 11:41 - - Permalien [#]