12 décembre 2019

L'archiprêtré de Nontron au XVIIIe siècle

Abjat.

M. Jean-Baptiste Masfranc de la Domaise, prêtre en 1744, curé en 1748, homme de condition, d'une bonne figure, de l'esprit et de la politesse, très aimé dans sa paroisse et méritant de l'être.

Vicaire : M. J.-B. Cheyrou, prêtre en 1761; il a du talent, de la douceur, de la régularité, mais il a manqué de prudence en quittant son frère, curé de Peyrilhac, pour venir à Abjat.
Communians : 925.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateurs : M. le curé par moitié; Mme Dedie un quart et M. de Villejaleix l'autre.
Seigneurs : Mme Dedie de la paroisse; M. le curé du bourg
et M. Defrugie.
Gentilshommes : Point.

Auginiac.

M. Pierre Rousset, prêtre en 1742, curé en 1748, frère du curé de Grenord (?) et aussi inquiet que lui; intéressé et faisant servir les fonctions les plus sacrées de son ministère à son intérêt; litigieux, processif, peu aimé et encore moins estimé dans sa paroisse; il refuse depuis deux ans d'entendre en confession et même de donner la permission de se confesser ailleurs à un père et un fils, sous prétexte que la femme du premier avoit chargé son mary solidairement avec son fîls, au lit de la mort, de lui remettre à lui curé, qui étoit le confesseur de lad. femme, qui passoit pour être aliennêe d'esprit, la somme de 120 livres.

Vicaire : Point.
Communians : 500.
Sénéchaussée : Pêrigueux.
Patron : Monseigneur.
Seigneur : M. Dalman-Dubost.
Décimateur : M. le curé est seul décimateur.
Gentilshommes : Point.

Bussière-Badil.

M. Jean Verneuil, prêtre en 1727, curé en 1733, bon prêtre, bon curé, visiteur; il dèsireroit une meilleure cure et il la mérite; il commence à se casser et à se faire vieux.

Vicaire : M. Eyriaud absent, ancien Cordelier défroqué, d'une santé très foible, talens fort médiocres.
Communians : 800.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : M. le prieur de Bussiére-Badil.
Décimateur : Id.
Seigneur : Id.
Gentilhomme : M. Labrousse.

Etouars.

M. Antoine-Léonard de Létang, prêtre en 1751, curé en 1753, médiocre au séminaire, curé commun dont on ne dit rien.

Vicaire : Point.
Communians : 280.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron: M. le prieur de Bussière-Badil.
Décimateur : M. le curé.
Seigneur : Madame de Coursillon.
Gentilshommes : Point.

Hautefaye.

M. François Farceas, prêtre en 1751, curé en 1762, bon prêtre, fort charitable, talens médiocres.

Vicaire : Point.
Communians : 250.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateurs : M. le curé et M. de Conneizat.
Seigneur : M. Deconan.
Gentilshommes : M. Deconan.

Javerlhac.

M. J.-B. Duroux, prêtre en 1751, curé en 1757, caractère assés singulier, chasseur à toute outrance, ce qui occasionne des plaintes contre lui. Je lui ai déjà donné des avis à ce sujet; il convient de les lui renouveler très sérieusement. Il a du talent et s'est très bien comporté pendant qu'il étoit vicaire à Saint-Michel.

Vicaire : Point.
Communians : 700.
Sénéchaussée : Pêrigueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateurs : M. le curé, M. le comte de Javerlhac et M. de Verseillac.
Seigneurs : M. de Javerlhac et M. de Verseillac.
Gentilshommes : M. Puygombert de Jomelière, M. de Couhet.

La Chapelle-Saint-Robert.

M. Louis de Labrousse, prêtre en 1743, curé en ?, homme de condition, très infirme, l'esprit dérangé, mais assès tranquille; il est retiré dans la paroisse de Teyjat, chez Mme sa mère; il conserve le titre de son bénéfice qui est si médiocre qu'à peine peut-il suffire à payer les honoraires du vicaire régent; ce qui a engagé la Chambre à lui accorder une pension. M. François Eyriaud, prêtre en 1750, vicaire régent en 1750.

Communians : 200.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : M. le prieur de la Chapelle Saint-Robert.
Décimateur : M. le prieur.
Seigneur : M. de Lambertie.
Gentilshommes : Point.

Le Bourdeix.

M. Jean Gaultier, prêtre en 1746, curé en 1757, très bon curé, instruit et parlant bien de son ministère.

Vicaire : Point.
Communians : 270.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateurs : M. le curé et le seigneur par moitié.
Seigneur : M. le président Lavie.
Gentilshommes : Point.

Lussas.

M. Jacques Lartigues, prêtre en 1712, curé en 1713; vieux curé, infirme, dont on ne dit ni bien ni mal. On croit qu'il pense à se donner un successeur.

Vicaire : Point.
Communians : 460.
Sénéchaussée : Pèrigueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateurs : M. le curé et quatre de ses voisins.
Seigneur : Mme de Saint-Projet.

Gentilshommes : Mme de Saint-Projet, morte.

Moutier-Ferrier.

M. François Maisondieu, prêtre en 1728, curé en 1742, bon prêtre, bon curé, talens médiocres, fort attaché.

Vicaire : Point.
Communians : 512.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : M. l'abbé de Saint-Martial.
Décimateur : Le chapitre de Saint-Martial.
Seigneur : Est le même que celui de Varaigne.
Gentilshommes : M. Dulau de Chambon.

Nontron.

M. J.-B. Turcat, prêtre du diocèse d'Angoulème en 1750, curé en 1752, de l'esprit, mais beaucoup d'hauteur, de vanité; inquiet et processif, d'une grande vivacité qui ne lui donne pas le temps de la réflexion. Il a eu plusieurs procès très désagréables et dans lesquels il a succombé. Il a journellement des mortifications; il est peu aimé, ce qui fait craindre qu'il ne fera jamais aucun bien. Il faut cependant convenir que tous les tors ne sont pas de son côté et que le caractère d!es habitans est porté à la méchanceté et à la chicanne, principallement le juge du lieu. Ils se déchirent entre eux et ne se réunissent que contre leur curé qui n'a pas assés de prudence ni assès de sang froid pour se posséder et ne pas donner prise sur lui.

Vicaire : M. Louis Crozettière, prêtre en 1754, vicaire en 1754; il a de l'esprit et du zèle et un assés bon maintien ecclésiastique; il porte la parole avec aisance et avec dignité. On rend justice à son talent et il n'a d'autre crime que aétre trop lié et d'entrer trop dans les affaires de son curé, ce qui lui a attiré les mêmes ennemis.
Communians : 2,300.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Mad. l'abbesse de Sainte- Ausonne.
Décimateurs : M. le prieur et M. le curé.
Seigneur engagiste : M. Delavie.
Gentilshommes : Madame Lagarde de Saint-Angel, la mère, Madame Asselet de Puygoubert.

Le service ordinaire de la paroisse se fait dans l'église du Moutier, située au milieu de la ville et qui appartient au prieur de Nontron. L'ancienne église paroissiale, située hors de la ville et dans l'emplacement du château, d'un accès très difficile et escarpé, est toujours sensée la véritable église paroissiale, et les principales cérémonies, telles que les bénédictions et exposition du Saint-Sacrement et les grandes messes solennelles des annuelles et des quatrièmes dimanches du mois, s'y font.

Il y a encore une très grande et vaste chapelle de dévotion dèdièe à la Vierge, sous le nom de Notre-Dame, riche et bien entretenue, dans laquelle il y a une confrérie très fréquentée qui vient d'être interdite par le parlement de Bordeaux, jusqu'au rapport des lettres patentes; à côté de ladite chapelle est une autre chapelle de dévotion sous l'invocation de Saint-Roch. Cette chanelle est à la tète du cimetière, lequel est interdit faute de clôture.

Il y a une communauté d'Urbanistes de Saint-François, composée de 22 religieuses de chœur et de 3 converses et 6 pensionnaires, dirigées par les Cordeliers et sous leur jurisdiction. Cette communauté est pauvre et ses bâtiments en très mauvais état; malgré cela elles ont plus de sujets qu'elles n'en veulent, quoique les dotes (sic) qu'elles exigent soient de 3,500 livres sans les meubles. Elles n'ont que 22 celules, ce qui fait qu'elles sont obligées de doubler quelques religieuses. Leur église annonce bien leur pauvreté; la supérieure est à son quatrième triennat.

Il y a de plus une communauté de Cordeliers autrefois très nombreuse, réduite aujourd'hui à cause de la disette des sujets et de la misère des temps à neuf pères ou frères. On a beaucoup de dévotion à se faire enterrer chez eux.

L'hôpital. On ne scauroit exprimer jusqu'à quel point cet hôpital est mal tenu et mal administré. En lui-même, c'est une très villaine maison, malsaine, humide, qui n'a ni portes ni fenêtres et dont les couvertures ne sont point entretenues. Il n'y a qu'une seule et unique pauvre qui est une femme âgée de quatre-vingts ans, laquelle par marché fait avec le fermier du ménage qui appartient aud. hôpital, est nourrie à raison de quatre sols par jour; il y a aussi un estropié qui ne loge point dans ledit hôpital et auquel on fait donner depuis plus de sept ans la somme de 132 livres par an; ce çiui est contre toutes les règles. Les lits sont au nombre de six, très mauvais, extrêmement malpropres, en lambeaux et à demy pourris. Je ne voudrois pas donner de tous les meubles dud. hôpital 50 livres.

Quant à l'administration, elle ne peut pas être plus mal gérée. Par la connoissance que j'ai pris des comptes j'y ai reconnu le plus grand désordre dans la perception et la défense et les arrérages considérables dus par les plus notables de la ville, dont plusieurs sont administrateurs. Il y a même des créances qui sont périmées par leur négligence et des mèna^emens mal entendus. En un mot, le principal vice de l'administration c'est que tout s'y fait par compère et par commère et que l'intérêt de l'hôpital est ce qu'on y considère le moins. Leurs comptes m'ont paru en si mauvais ordre que je n'ai pu ni voulu les arrêter. Par l'examen superficiel que j'en ai fait, les revenus fixes m'ont paru monter de 6 à 700 livres par an, en y comprenant le minage que l'on prétend n'être pas affermé la moitié de sa valeur, ce qui a fait soupçonner de mauvaises manœuvres dans cette adjudication.

Le dit hôpital peut avoir actuellement de fonds d'avance environ 1,300 livres et ses arrérages montent au moins à 4,000 livres. Il conviendroit d'instruire le ministre ou M. le procureur général du parlement de l'état de cette maison et de la nécessité d'y envoyer un commissaire pour faire rendre les comptes depuis 50 ans.

Nontroneau.

M. Louis Moulinier, prêtre en 1753, curé en 1755; sujet très commun et très médiocre, qui aime beaucoup la dissipation et surtout le jeu; il cherche toutes les occasions de jouer le plus OTOS jeu. On m'a même assuré qu'il avoit perdu jusqu'à 50 écus dans une seule séance. Je lui ai donné des avis en conséquence, et il m'a promis de se corriger.

Vicaire : Point.
Communians : 120.
Sénéchaussée : Pèrigueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateurs : M. le curé.
Seigneur : M. le comte de Verteilhac.
Gentilshommes : M. Asselet.

Pluviers.

M. Jean Basset des Rivailles, prêtre en 1743, curé en 1759, bon prêtre, bon curé et capable.

Vicaire : Point.
Communians : 600.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateur : M. le curé.
Seigneur : M. Dalmand.
Gentilshommes : M. de Vassal, M. Demasfranc de la Domaize.

Saint-Barthélémy.

M. François Lidonne, prêtre, chanoine régulier de la congrégation de Chancelade, prêtre en 1732, curé en 1741; il m'a paru bonhomme et assés instruit; il commence à avoir des infirmités oui lui font désirer un successeur de ses confrères avec le()uel il put vivre.

Vicaire : Point.
Communians : 535.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : M. le prieur des Salles.
Déeimateur : M. le curé.
Seigneur : M. le marquis d'Allemand.
Gentilshommes : Point.

Saint-Estèphe (autrement Saint-Etienne-le-Droux).

M. Pierre Laforest, prêtre en 1739, curé en 1754, bon sujet, paroisse bien tenue et bien instruite, jolie église bien ornée et bien entretenue. Le curé a beaucoup d'ordre et d'arrangement dans sa maison et dans son église; très honorable.

Vicaire : M. Laforest, son frère, ancien curé de Roussine, fait les fonctions de vicaire dans ladite paroisse, autant que ses infirmités et la faiblesse de sa vue peuvent lui permettre; c'est un très honnête homme et un bon prêtre; il a une pension du clergé.
Communians : 560.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Monseigneur.
Seigneur : M. le président de Laire.
Décimateurs : M. le curé et M. le président.
Gentilhomme : M. de la Ramière.

Saint-Martial de La Valette.

M. Jean de la Brunie, prêtre en 1743, curé en 1756, bon sujet; il est en procès avec un pourvu par Mad. l'abbesse de Sainte-Ausonne, mais on le laisse tranquile, soit que l'on doute du bon droit ou qu'on craigne la dépense.

Vicaire : Point; cependant, il y seroit bien nécessaire; mais j'ai cru qu'il ne convenoit pas d'yen établir un dans la circonstance du procès avec Mad. l'abbesse de Sainte-Ausonne, de peur qu'elle n'imaginât que c'étoit encore un moyen de la chagriner et de la constituer en dépense.
Communians : 800.
Sénéchaussée : Pêrigueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateur : Mad. l'abbesse de Sainte-Ausonne.
Seigneur : M. de Villegealeix, trésorier de France.
Gentilshommes : M. Beaupoil de Saint-Aulaire et Moreau de Villegealeix.

Saint-Martin-le-Peint.

M. Elie Soursac de Lacombe, prêtre en 1742, curé en 1749.

Vicaire : Point.
Communians : 400.
Sénéchaussée : Pèrigueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateur : M. le curé.
Seigneur : M. le comte de Verteilhac, gouverneur du Périgord.
Gentilshommes : Point.

Savignac.

M. Jean Martial, prêtre en 1754, curé en 1763, fort simple et fort modeste dans son maintien; on pourroit même ajouter un peu trop négligé, mais très bon prêtre et estimé dans son canton.

Vicaire : Point.
Communians : 200.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateur : M. le curé.
Seigneur : Mad. Dedie de Javerlhac.
Gentilshommes : Point.

Soudac.

M. Jean Devoisin, prêtre en 1730, curé en 1755, d'une belle figure, d'un maintien fort honnête et fort décent, jouit d'une bonne réputation et passe pour avoir du talent; il m'a paru instruit; on pourroit en faire un bon visiteur par la suite.

Vicaire : Point.
Communians : 260.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Mr le prieur de Bussiére-Badil.
Décimateurs : M. le curé.
Seigneur : La terre est en décret.
Gentilshommes : Point.

Teyjat.

M. Joseph Nadaud, prêtre en 1736, curé en 1754, très bon sujet, bon prêtre, bon curé, des mœurs fort simples, excellent caractère, fort régulier; il s'est adonné par un gout particulier d'érudition à la recherche de toutes les antiquités avec un zéle infatigable à déchiffrer et dépouiller les vieux titres et les anciennes inscriptions; il seroit à désirer qu'il y eut un peu d'ordre et de suite dans les notes qu'il ramasse de tous côtés.

Vicaire : M. Barthélémy Lepage, prêtre en 1755, vicaire id., bon prêtre, bon sujet, caractère doux, talens médiocres.
Communians : 520.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Monseigneur.
Seigneur: M. le président de Lavie.
Décimateur : M. le curé en partie.
Gentilshommes : Point.

Varaignes.

M. Martial Bardinet, prêtre en 1741, curé en 1747, bon prêtre, bon curé et a du talent.

Vicaire : Antoine Dupuy, prêtre en 1755, vicaire en 1761, très bon su|et à, tous égards.
Communians : 600.
Sénéchaussée : Périgueux.
Patron : Monseigneur.
Décimateur : M. le curé.
Seigneur : La terre est en décret.
Gentilshommes : M. Guillemin de Chaumont, M, Maraudat de Cousset.

Source : Chartes chroniques et mémoriaux pour servir à l'histoire de la Marche et du Limousin, d'Alfred Leroux.

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Le seigneur de Rivières écrit à l'intendant de Limoges

Maximilien de Crozant, seigneur châtelain de Rivières, allié aux Normand de la Tranchade et aux Guitard de Ribérolles, adresse le 13 août 1785 une lettre à l'intendant de Limoges. D'une part, il se fait l'écho d'une pétition des paroissiens de Rivières qui sollicitent un secours suite à la sécheresse persistante, pétition « qui vous représentera leur triste situation ; ils ont tout lieu d'espérer, Monsieur, d'un cœur aussi bienfaisant que le vôtre quelque soulagement à leur peine ». L'affaire expédiée, — trois lignes, c'est une entrée en matière —, il en vient au souci qui le tourmente, à la situation de son fils qu'il souhaite faire inscrire à l'école Militaire. Son parent, le chevalier de la Tranchade l'a engagé à risquer cette démarche. Il s'y est pris un peu tard, confesse-t-il, et sollicite de M. Meulan d'Ablois, intendant de la généralité, la nomination de son deuxième fils au régiment de la Fère, suivant l'assurance que le comte de Saint-Chamant lui avait donnée au cours de l'année passée. C'est une sous-lieutenance qu'il attend pour son fils ; le garçon a l'âge prévu par l'ordonnance royale. L'auteur de la lettre se confond en remerciements, expose sa situation : « Ma médiocre fortune, ne me permettant même pas, de l'y tenir sur ce pied là... » Au siècle passé, on a vu la châtelaine douairière des Deffends de Bunzac hypothéquer l'héritage laissé par son mari pour équiper ses deux fils. Les jeunes gens venus de la noblesse souhaitent faire leurs premières armes au sein du corps le plus prestigieux, la Maison du Roi, gardes, gendarmes de la garde, chevau-légers ou mousquetaires. Ce qui se fait de mieux en matière d'uniformes. Suprême honneur, on veille sur la personne du Roi. On ne fait pas carrière dans ce corps d'élite dont les officiers portent les plus grands noms de France ; après avoir servi en qualité de garde du corps ou de mousquetaire, on acquiert généralement une compagnie de cavalerie.

Source : La Rochefoucauld au péril des Lumières, d'Yvon Pierron.

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Les affaires Garat de Saint-Priest et Babaud de la Fordie

L'affaire Garat de Saint-Priest

L'étude de ce cas a déjà été entrepris par C. Gigon. On aurait pu penser qu'il était inutile de reprendre ce travail et que l'on pouvait se borner à en donner un simple résumé. Une certaine familiarité avec les documents de cette époque nous a vite montré les limites de cet auteur. Il n'a utilisé que les archives parisiennes, il a ignoré ou a laissé de côté les documents locaux, ce qui explique sa vision singulièrement courte des événements et son incompréhension des faits. De plus, dans le cas cité ici, il a utilisé les témoignages des descendants de la victime sans les soumettre à la moindre critique, ce qui ne pouvait que fausser son jugement.

Il insiste, dans ce cas comme pour d'autres victimes de la Terreur, sur la faiblesse des accusations portées contre ces malheureux. Il a raison si l'on s'en tient au dossier parisien mais il n'a pas compris ou voulu voir que la véritable cause n'est pas contenue dans ces feuilles. Effectivement, ces gens étaient personnellement innocents à nos yeux et leur condamnations paraît un acte monstrueux, mais aux yeux des contemporains ce n'était pas l'épouse de Joachim-Jacques Dassier-Desbrosses que l'on condamnait mais le chef de file de cette famille depuis l'émigration du mari. La victime a payé pour tout le monde et les vieilles haines accumulées contre la famille Dassier-Desbrosses ont plus pesé dans la balance que les pauvres arguments officiels du dossier d'accusation.

C. Gigon présente cette famille comme étant un milieu idyllique, un beau-père « ... vieillard spirituel, instruit, philosophe et poète... », voire ! Les archives de la justice du comté de Confolens et du présidial d'Angoulême donnent une toute autre image des Dassiers-Desbrosses : des individus violents, voire demi-fous dans quelques cas; un membre de cette famille condamné à mort par contumace et exécuté en effigie sur la place du Minage de Confolens en 1723; des successions qui sont autant de nids à procès à chaque génération; des démélés constants avec leurs voisins, quel que soit leur rang social; une belle-sœur, Marguerite, en procès avec J.-J. Dassier-Desbrosses en 1789 et que le danger révolutionnaire va réconcilier avec son beau-frère. Une famille aussi qui, à l'exemple de beaucoup de nobles, payait mal ou pas du tout ses fournisseurs. L'apurement des comptes après la mort de notre personnage va montrer de vieilles créances antérieures à 1789 et toujours en souffrance : des travaux avaient été exécutés à l'intérieur de l'hôtel Dassier-Desbrosses à Confolens mais un marbrier attendait toujours le règlement de sa facture depuis cinq ans. ll y avait manifestement un ancien et solide fonds de haine accumulé depuis plusieurs dizaines d'années contre cette famille et c'est surtout ceci qui coûtera sa tête à la marquise Dassier-Desbrosses.

Les détails biographiques que donne C. Gigon sur cette victime sont peu fiables. Pleurait-elle vraiment la mort de son époux comme il le prétend alors que personne n'a pu certifier la date de son décès par la suite ? Se laissa-t-elle dépouiller sans réagir comme il l'affirme ? Certes pas, elle sut réagir et sauver dans un premier temps une partie de la fortune de son mari en rachetant une partie des biens patrimoniaux vendus comme biens nationaux après l'émigration de son époux (dont elle aurait divorcé nous dit-on; mais il n'a pas été possible de retrouver trace de cet acte).

De toute façon, les Dassier-Desbrosses avaient déjà vu leur fortune diminuer au XVIIIe siècle. Il y a longtemps qu'ils avaient vendu la terre de Villechaise de St-Maurice-des-Lions et, s'ils s'intitulaient toujours « sieurs du Masmarteau », ce dernier domaine (dans l'ancienne paroisse de Négrat) avait déjà été aliéné à Thibaut de Marcillac d'Oradour avant 1789. Le reste de leurs biens patrimoniaux étaient principalement situé dans la paroisse de St-Maurice-des-Lions où ils possédaient, en plus du château des Brosses en pleine rénovation à cette époque, cinq domaines : la métairie de la Brunie; les métairies haute et basse de Charzac; les deux métairies des Brosses et le moulin banal des Brosses. Lors de la mise en vente, l'ensemble fut estimé à la valeur de 191 957 livres.

La marquise réussit à sauver deux morceaux : la métairie haute qu'elle racheta le 1er frimaire an II (21/11/1793) pour 38 350 livres et le château des Brosses racheté le même jour pour 32 350 livres. Ces deux domaines qu'elle sauva de la vente contribuèrent peut-être encore davantage à la faire condamner car ils pouvaient exciter des convoitises. Totalement dépouillée, elle aurait, si ça se trouve, moins excité la haine contre elle.

Elle fut donc arrêtée en 1792, affirme Gigon, mais on la voit participer au rachat de ses biens, du moins d'une partie, en 1793, ce qui paraît compatible. Son interrogatoire, cité par Gigon, remonte au 4/11/1793, il est surprenant qu'on ait laissé passer presque un an sans l'interroger.

Les accusations effectivement portées contre elles sur le document officiel sont les plus minces (détournement de certains objets lors de l'inventaire de sa demeure, par exemple) mais il est certain qu'il ne s'agit que de prétextes.

Envoyée à Paris, elle fut rapidement condamnée par le tribunal révolutionnaire et exécutée le 13 juillet 1794.

L'affaire Babaud de la Fordie

Jean Babaud de la Fordie, né à St-Barthélémy de Confolens le 13/09/1736, était le troisième enfant et le second fils de Jean Babaud de Bélivier et de Catherine Périgord, cousin germain par sa mère de Jean-Baptiste Goursaud de Merlis, de Rochechouart, lui aussi guillotiné.

Le 18/10/1762, il épousa en l'église St-Maxime Anne Desvaulx de Clairfeuille, petite nièce de Thibaud de Marcillac d'Oradour, très riche propriétaire terrien. De cette union vont naître quatorze enfants dont cinq au moins mourront en bas âge.

Jean Babaud de la Fordie fut receveur des tailles d'élection de Confolens, subdélégué de l'intendant de Poitiers, et à ces titres dut accumuler un certain nombre de rancœurs contre lui car là encore les motifs de sa condamnation sont assez minces et ils ne représentent que la partie émergée de l'iceberg.

Il fut aussi procureur du roi en l'élection de Confolens (et non un hypothétique frère inventé par C. Gigon) et, à ce titre, auteur d'un mémoire remontant à 1783 dans lequel il demande la suppression du couvent des Récollets de Confolens, son remplacement par un collège auquel seraient affectés les revenus de divers établissements ecclésiastiques susceptibles d'être supprimés -entre autres l'abbaye de Lesterps. Ce mémoire, très éclairant sur l'opinion de la bourgeoisie locale, est reproduit in extenso dans le livre de ville de Confolens.

Une charge de secrétaire du roi lui donna la noblesse, autre exemple de ces savonnettes à vilain d'un usage fréquent dans ces milieux.

Il devient juge du district de Confolens sous la Révolution et semble bien, à ce titre, avoir plus ou moins encouragé en sous-main le soulèvement de St-Quentin-le-Brûlé qui agita cette paroisse lorsqu'il fut question de la supprimer et de la rattacher à Lesterps, en 1791.

Son fils Joseph (né le 30/08/1769) émigra en octobre 1791, ce qui n'arrangea pas la situation du père. Ce dernier fût arrêté en même temps que sa fille Catherine et emprisonné cinq mois; puis le 17/08/1793 le conseil général de la commune de Confolens assigne le père et la fille en résidence surveillée dans leur propre demeure. Cette décision est annulée par l'administration départementale (où le personnage ne semble pas avoir eu que des amis) et les deux suspects sont maintenus en prison par arrêté du conseil général du district obéissant aux ordres venus de Paris.

Si l'émigration du fils aîné ne fait aucun doute car il fit partie de l'armée de Condé, pour d'autres de ses enfants la situation est moins claire. Le 24/04/1792, lors de l'inventaire sommaire de ses biens, il déclare :

« ... que de neuf enfants dont il est chargé, cinq sont résidant dans ce département; une fille est au couvent à Poitiers; deux garçons sont embarqués dès le mois de janvier dernier en qualité d'officiers sur le bâtiment marchant... destiné pour Saint-Marc, isle Saint-Domingue; qu'un autre garçon a esté par lui envoyé à Paris il y a quelques mois pour la poursuite de la liquidation et remboursement de ses offices, qu'il ignore si dans ce moment il est à Paris... »

Les offices auxquels il est fait allusion sont ceux de receveurs particuliers des finances de l'élection, deux offices dont il s'était porté acquéreur et estimés 112 000 livres (135 756 livres avec les intérêts courant depuis leur suppression) et liquidés sous forme d'une rente de 6 787 Fcs 16 centimes (donc à 5%) remboursable au bout des deux tiers.

Un des fils, Philippe (né le 18/10/1771), dit Babaud-Clairfeuille, a sinon émigré mais du moins a disparu comme le montre une lettre du 26/06/1793 expédiée par Degonde, chef du bataillon de la Liberté, aux citoyens du district de Confolens :

« ... il (Philippe Babaud-Clairfeuille feignit d'être malade et obtint de son capitaine d'aller passer quelques jours aux Sables, étant à Chalans, distance de huit lieues. Son séjour y fut de 10 à 12 jours. Il étoit sur le point de rejoindre le bataillon... suivant ce qu'il avoit fait espérer à ses camarades qui étoient aussi malades et même le rendez-vous donné et jour indiqué mais ce ne fut pas pour rejoindre le bataillon puisqu'il prit une autre route opposée et tellement opposée que je n'ai reçu aucune de ses nouvelles, ce qui me fait présumer qu'il est passé d'un autre côté. En conséquence, citoyens administrateurs, je vous le dénonce comme traître à la patrie. »

Comme dans le cas de son cousin J.B. Goursaud de Merlis, ancien administrateur du département de la Haute-Vienne dont les richesses foncières vont causer la perte (à l'instigation, semble-t-il, de Pierre Longeaud, le beau-frère du conventionnel J.F.S. Chazaud), de même la richesse de J. Babaud de la Fordie va causer sa perte. Il possédait de nombreux biens-fonds dans au moins deux métairies à Baracou de Lesterps; une au Chassain de Saulgond; une à la Guicherie de Confolens; cinq dans la commune de St-Maurice-des-Lions (la Judie, la Janadie, Sellas et deux à la Fordie) plus d'autres biens à Brillac, Chirac, etc... Tout ceci a pu contribuer à faire pencher la balance du mauvais côté.

Autre grief à lui adressé : l'apurement de ses comptes montre qu'il était redevable d'environ 30 000 livres au titre des tailles versées depuis 1788 et dont, c'est à peu près certain, il avait détourné une partie dès avant la Révolution, pratique courante sous l'ancien régime mais que la « vertu » républicaine condamnait sévèrement.

Envoyé à Paris avec quatre autres suspects de la région, il fut condamné à mort le 28 ventôse an III et exécuté (18/03/1794).

Le 19 ventôse an VI (9/03/1798), sa veuve fait sa déclaration de succession. Elle mentionne ses neuf enfants parvenus à l'état adulte : « ... trois ont été dans la marine; un à l'armée de l'ouest tué à la bataille de Léger (?)... » (peut-être Philippe, porté comme déserteur cependant); un autre décédé; un en service et un qui vient d'avoir son congé. Il lui reste :

- Joseph, l'émigré, qui, d'après Pinasseau, ne serait rentré en France qu'en 1801, mort sans alliance à Confolens le 5/08/1829.

- Catherine (née le 20/05/1765), prisonnière avec son père, qui a épousé le 27/09/1796 Jean Périgord de Villechenon.

- Madeleine-Sylvine (née le 18/09/1768), épouse de Jean Moreau-Saint-Martin-Villejalet.

- Joseph-Antoine (né le 7/11/1775), mort sans alliance à Confolens le 9/09/1836.

- Madeleine-Anne (née le 6/11/1778).

- Charles (né le 28/11/1776) qui, d'après sa mère, aurait été fait prisonnier par les Anglais. Il mourut à Confolens le 21/04/1825.

- Thibaud (né le 15/03/1780).

Dans ces deux affaires, revient souvent le nom de Jean-Georges Stanga-Labarre; personnage chargé de convoyer avec Louis Ygier, voiturier à Lesterps, les suspects à Paris et de les mener à une mort presque certaine. C'était un étranger à la société locale puisqu'il était d'origine suisse (né à Trasquoire, diocèse de Novare), il était fixé à Confolens depuis environ cinq ans —à la suite de quelles pérégrinations?— lorsqu'il y épouse le 23/11/1767 Marie Nougier. Il y meurt le 9/07/1809. Il était vitrier de profession et il semble assez représentatif d'un groupe mal connu mais qui a existé : le sans-culotte confolentais. Non un de ces éléments troubles qui, à chaque période agitée, refont surface et profitent des désordres, mais, comme l'a montré A. Soboul dans son étude sur les sans-culottes parisiens, un élément stable : un petit artisan, marié, établi assez souvent à son compte mais vivant dans une situation difficile dès qu'une crise économique se profile. Malheureusement, les documents locaux éclairant ce groupe sont rares et le personnage cité est un des mieux documentés de cette catégorie.

Source : La Révolution française à Confolens, de Pierre Boulanger.

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Le messager d'Angoulême à Paris attaqué par des gens de guerre

C'était à l'époque de la Fronde... Le 28 octobre 1651, François Desbordes, « messager ordinaire d'Angoulême à Paris, se plaignit au Lieutenant-Criminel, disant que son homme était parti de Paris le dimanche 15 octobre, accompagné de cinq ou six hommes et trois femmes, chargé de plusieurs hardes, outre celles qu'il avait prises dans la ville de Poitiers. Et étant sondit homme arrivé vis-à-vis du bourg de Lizant, le samedi 21 octobre, sur le grand chemin ordinaire par lequel on va de la ville de Civray en celle de Verteuil, il fut attaqué par le sieur Dauriou et des chevaliers armés de pistolets, mousquetons et épées. Lesquels par force et violence se saisirent de la personne dudit homme qui faisait le voyage pour le compte dudit messager, et de tous ceux qui étaient dans sa troupe, les traduisirent dans le village de Moussac, paroisse de Charmé, où ils prirent et volèrent toutes les hardes et l'argent que conduisait ledit homme appelé Pierre de Saint-Simon, déclarant qu'ils mettaient lesdits homes et femmes à rançon.

Mais Monseigneur le marquis de Sillery ayant eu avis d'un vol si qualifié, fait sur un messager, personne à laquelle on ne touche point, envoya un gentilhomme devers le sieur Dauriou pour lui déclarer qu'il trouvait son action fort mauvaise pour n'être aucunement dans la loi et l'ordre de la guerre, et qu'il fallait rapporter toutes les choses et ramener les hommes et femmes qui étaient retenus. Et de fait, le sieur Dauriou avait conduire une partie desdites hardes chez le nommé Moulinard, hôte du Dauphin à Verteuil, fait remettre les chevaux audit messager et fait mettre les hommes et femmes en liberté...

Mais Antoine Desbordes, fils du messager, étant retourné mercredi 25 octobre à Verteuil, avec deux hommes à cheval, pour recouvrer lesdites hardes déposées dans les mains dudit Moulinard, étant même porteur d'un passeport du sieur de Sillery, il fut guetté et attendu en retournant de Verteuil, le lendemain jeudi, village du Pont-de-Churet par d'autres cavaliers du sieur Dauriou, qui l'arrêtèrent et le conduisirent au village d'Argence où ils lui volèrent ses habits, lui prirent quatre pistolets, sept livres qu'il avait en argent, ses bottes et deux chevaux, et ne le renvoyèrent que le lendemain 27 octobre. »

Le dossier ne dit rien d'autre sur cette dernière affaire. Par contre, il contient les témoignages de plusieurs des passagers qui furent pris comme « otages » par les gens de guerre.

Pierre de Saint-Simon, 31 ans, « serviteur domestique de François Desbordes, messager ordinaire d'Angoulême à Paris », s'expliqua longuement. « Le samedi 21 octobre, il revenait de Paris par l'ordre de son maître, en la compagnie de François Ballue, sieur de Coursac; des nommés Sauvestre, huissier audiencier au Présidial d'Angoumois, et Pigorget, religieux minime; du père d'Orléans, cordelier; d'un homme et de deux femmes qu'il avait pris à Poitiers pour venir à Angoulême; d'une autre femme et du nommé Mathé de la ville de Poitiers. Etant parvenus au-dessus du lieu de Lizant, ils furent abordés par le sieur Dauriou et neuf à dix autres cavaliers qui lui firent commandement de les suivre. Et n'ayant de quoi se défendre, ils furent contraints de les suivre jusqu'au village de Moussac. Où étant, les gens de guerre firent décharger deux chevaux qu'il conduisait, chargés de diverses marchandises. Et ayant couché deux nuits audit village, le lundi suivant, le sieur Dauriou ayant reçu ordre du sieur de Sillery, il les fit tous conduire en la ville de Verteuil, et ensuite furent mis en liberté et se retirèrent à Angoulême, les marchandises et hardes ayant demeuré dans les mains de Moulinard, hôte de Verteuil. »

Le témoignage le plus détaillé fut celui de l'huissier audiencier, Pierre Sauvestre. « Environ les trois à quatre heures du soir, il vit venir dix cavaliers à bride abattue, montés avantageusement, qui les abordèrent en criant 'Tue ! tue ! Il faut tuer !', deux desquels lui présentèrent le pistolet à la tête et lui prirent son épée, ce qu'ils firent pareillement aux autres. Et pour lors, le commandant dit hautement de ne point frapper, ni tuer, mais qu'il fallait emmener le tout. En chemin faisant, l'huissier apprit par la bouche du commandant qu'il se nommait le sieur de Saint-Amant Dauriou, capitaine d'une compagnie dans le régiment de Conty, et que ledit régiment était logé dans la paroisse de Charmé, terre de Ruffec, à trois grandes lieues de là, que leur quartier était au village de Moussac en ladite paroisse où ils les menaient.

Etant arrivés, environ les neuf à dix heures du soir, en la maison du nommé Guiochon, incontinent après y avoir mis pied à terre, le sieur Dauriou lui demanda les lettres et papiers qu'il avait sur lui, autrement qu'il le ferait fouiller, lesquels lettres et papiers il fut contraint de lui donner. Ensuite, le sieur Dauriou fit mettre toutes les hardes du messager, les coffres et les boîtes qu'il menait, dans une chambre haute de la maison de Guiochon, et commanda à ses cavaliers de garder les prisonniers, disant qu'il allait avoir le sieur de Moussac, Conseiller du Roi au Présidial d'Angoulême qui était pour alors en sa maison, audit lieu de Moussac. Et lors, l'huissier pria le sieur Dauriou de lui permettre d'aller avec lui, ce qu'il lui accorda. Et étant au logis du sieur de Moussac, le sieur Dauriou lui dit en entrant qu'il était venu pour le prier de le coucher pour cette nuit, qu'il venait de prendre le messager d'Angoulême et ceux de sa compagnie qu'il voulait envoyer le lendemain prisonniers de guerre à Bordeaux, ce qui surprit fort le sieur de Moussac qui fit dresser des lits, tant pour le sieur Dauriou que pour l'huissier. Et le lendemain dimanche 22 dudit mois, le sieur Dauriou alla retrouver ses cavaliers en la maison de Guiochon. Quelque temps après, l'huissier s'y rendit avec le sieur de Moussac. Ils y trouvèrent tous les cavaliers qui avaient coupé les cordes et toiles des boîtes et des coffres qui étaient emballés, tous lesquels coffres ils rompirent. Dans l'un, appartenant au sieur Desbordes, avocat, il y avait quelques meubles d'argent, des papiers, du linge, des habits et autres choses. Et dans les autres, beaucoup de marchandises de diverses façons et, entre autres, quantité de bas pour hommes et femmes, de toutes couleurs. Le témoin vit qu'ils se partagèrent le tout entre eux, à la réserve des papiers, d'un calice et d'une écuelle à oreille en argent, avec sa couverture, qu'on disait appartenant à Mr. l'évêque d'Angoulême, que le sieur Dauriou mit dans les mains du sieur de Moussac pour lui rendre en cas qu'elle lui appartînt. Et après le partage fait, arriva audit lieu le fils dudit Desbordes (le messager) qui venait de Verteuil avec le marquis de Chersays qui commandait ledit régiment de Conty, et un autre gentilhomme avec lui, qui venaient de voir Mr. le marquis de Sillery audit lieu de Verteuil. Ils baillèrent de l'aller trouver à Verteuil, de lui mener ledit messager, sa compagnie et tout ce qui avait été pris. Et ils lui témoignèrent que le sieur de Sillery et eux n'approuvaient pas cette action. Mais comme le sieur Dauriou ne put pas trouver partie de ses cavaliers et complices, ni ce qu'ils avaient eu dudit vol chacun en leur part, le voyage de Verteuil fut différé jusqu'au lendemain 23 dudit mois... Le sieur de Sillery fit rendre les chevaux du messager et lui donna un passeport pour lui et ses gens pour se rendre à Angoulême, ce qu'ils firent le lendemain mardi 24 dudit mois. »

Source : Emotions populaires en Angoumois, de Gabriel Delâge.

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Le monastère de Boubon

La communauté de Boubon avait à sa tête une prieure élue par toutes les religieuses, dont le choix devait être approuvé par Madame l'Abbesse Générale de Fontevrault. Elue pour trois ans, elle pouvait être réélue et était aidée dans l'administration par des soeurs discrètes qui remplissaient les charges de célérière, dépositaire, boursière, grainetière ou portière ; il exista, parfois, des sous-prieures.

Il y avait aussi à Boubon des soeurs "cherches" dont le rôle n'est pas très bien défini, mais qui semblaient chargées d'inspecter, chaque soir, la communauté pour voir si tout était en ordre, les portes fermées, et les religieuses dans leurs cellules.

Parfois, mais rarement, on recevait, dans le monastère des personnes pieuses qui désiraient se retirer dans cet asile de prière pour terminer leur vie plus saintement ; on les appelait soeurs de grâce.

Boubon fut, avant tout, un monastère aristocratique et le rendez-vous des jeunes filles nobles du pays qui voulaient, de leur propre gré, ou selon le voeu de leur famille, se consacrer à Dieu ou y faire des études. Les Lambertie y envoyèrent plusieurs de leurs filles qui y prirent des fonctions importantes, achevant ainsi de dominer, dans tous les domaines, la vie de la région.

Une Henriette de lambertie y prit I'habit le 20 février 1643, et une autre Lambertie, reçue au monastère le 20 octobre 1644, fut nommée supérieure de cette maison. Dans la lignée des Lambertie-Gerbevillier, Charlotte, religieuse à Boubon en 1676, devint également supérieure du monastère.

Les religieuses avaient aussi ouvert un pensionnat où les familles nobles de la contrée vinrent chercher I'instruction et se former à la vertu chrétienne ; plusieurs de leurs élèves y firent profession et les remplacèrent, continuant leur tradition de piété.

Le caractère aristocratique de cette institution ne semble pas, cependant, avoir apporté de grandes richesses à Boubon, malgré la légende du trésor qui court encore de nos jours.

Source : Cussac et sa région, de Pierre Macaire.

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Un zouave pontifical au château de Vouzan

Marie-Gaëtan Mabille du Chêne, comte de Thiène, né à Hommes (Indre-et-Loire) le 18 octobre 1843.

Zouave pontifical 19 septembre 61, réengagé 10 mars 67 ; combat brillamment à Farnèse, 19 oct. 67, puis au siège de Rome, comme ss-lieut. d'état-major du général Kanzler. Passé en Suisse après la capitulation, il traverse, sous un faux passeport italien l'Allemagne ennemie, la Hollande et l'Angleterre, pour venir rejoindre les VO. au Mans. Les cadres étant formés, il veut quand même, servir comme simple soldat, dans la cavalerie.

L'Avant-Garde de juillet 1927 relate un de ses exploits, le 25 novembre 70 à Brou :

Les Zouaves pontificaux venaient de s'emparer de Yèvres et, Sonis, avant d'attaquer Brou, voulait savoir comment ce bourg était défendu ; il demande un éclaireur. De Thiène se propose, part au galop, traverse les lignes ennemies, pénètre dans Brou où il est accueilli par des salves, constate que les Prussiens sont en train de l'évacuer et retraverse les lignes allemandes sous de nouvelles salves : il y a un Dieu pour les braves... Il voit une batterie allemande embourbée, mais ne peut s'en emparer seul; il arrive à Yèvres avec un cavalier qu'il avait fait prisonnier et rend compte de sa mission à Sonis. Ce général le fait chevalier de la Légion d'honneur et, apprenant que ce soldat était un officier, exige qu'il reprenne ses galons. Mais de Thiène pense à la batterie teutonne, demande un peloton et repart. Hélas, fou de rage, il ne trouve plus que 3 caissons d'artillerie, la batterie ayant pu être dépannée. 7 jours plus tard on le retrouve à Loigny.

Il fut chevalier de Pie IX, décoré FV, BM et médaillé 70-71; camérier de Léon XIII. Pie IX l'avait fait comte de Thiène, du nom de sa grand-mère, en mémoire de la canonisation de saint Gaëtan de Thiène, son homonyme.

Avant 1908 il avait acheté le château de Vouzan (Charente) où il mourut le 7 juin 1927.

Il avait épousé : 1° le 25 août 1873 Charlotte-Elisabeth Moore ; et 2° le 23 avril 1878 Maud-Cariclé-Louise-Jehanne Gudin, morte en mai 1924, et fille du baron Gudin. Il laissait une fille adoptive, mariée à son cousin Hay Cusberth, lieutenant aux Gordon Higlanders, 2 fois blessé dans la guerre de 1914-18, puis capitaine de recrutement ; et 1 fils : Gaëtan Mabille-Duchêne, comte de Thiène (Boulogne-sur-Seine 12 fév. 1879—Principauté de Monaco 30 juin 1965) ; il quitte la Guinée portugaise pour s'engager en 1914 ; volontaire, blessé (l'épaule déboîtée 18 fois). Il épouse Marie-Elisabeth Godey, veuve du comte de Lambertye.

Source : Les zouaves pontificaux du Maine, de l'Anjou et de la Touraine.

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11 décembre 2019

La scène vide

Le massacre n'est donc pas l'œuvre des habitants de Hautefaye, comme on le répète dans les manuels. Reste qu'il s'est déroulé sur le territoire de cette commune et qu'il convient de la présenter. Elle constitue un fragment de ce Nontronnais qui semble un morceau des plateaux du bas Limousin, rattaché par inadvertance au Périgord. Formée de molles collines couvertes de bois et de prairies, cette partie de la châtaigneraie souffre, en 1870 déjà, comme le Limousin tout proche, de l'image noire qu'en ont dessinée les notables ; pauvreté, rudesse, arriération en constituent les stéréotypes majeurs. ce pays du lait et de la châtaigne, où se consomme peu de froment, où se pratique encore la « glandée », est habité de paysans dont le corps, selon le marquis de Mallet, se couvre « comme d'une sorte d'écaille ».

Il faut dire que les indices utilisés le plus communément par les historiens confortent la dépréciation. Le peu d'élévation des statures, la médiocrité de l'état sanitaire des conscrits, le retard de l'alphabétisation caractérisent les populations du nord de la Dordogne, comme celles du sud de la Haute-Vienne. Bientôt, le célèbre professeur Paul Broca et son élève collignon vont faire de ces régions le cœur de la « tache noire » qu'ils détectent au centre de la carte anthropologique de la France, en attendant qu'Edmond Demolins ne théorise les effets retardateurs de la châtaigne sur « l'expansion de la race ».

Le Nontronnais s'apparente au Limousin que nous avons naguère qualifié de sédentaire. Il ignore la pratique de ces migrations temporaires qui profitent aux plateaux de la Marche comme à « la montagne » creusoise et corrézienne. Le sinistre manoir de Marie Cappelle n'est pas très éloigné de Hautefaye ; il se tasse dans un paysage similaire. L'affaire Lafarge, qui passionna la France de la monarchie de Juillet et celle de Hautefaye qui ensanglante la fin du second Empire se déroulent dans un même cadre. Aujourd'hui encore, le voyageur qui vient de châlus et qui passe sous la hauteur de Nontron, avant d'atteindre la petite bourgade, ressent l'impression d'isolement que produit cette traversée par les routes sinueuses et désertes de la châtaigneraie. ce n'est qu'arrivé sur le promontoire de Hautefaye que la brutale révélation des amples horizons de la Charente interrompt cette insinuante sensation. Alors s'impose à lui la situation de contact qui est celle du hameau ; installé face au vent d'ouest, au sommet du talus, il éprouve fortement la frontière qui sépare les deux départements.

Mais il est une autre limite, invisible celle-là, qui traverse alors Hautefaye : celle qui sépare le canton de Nontron, pays de petite propriété et de métayage, dominé par la bourgeoisie voltairienne de la sous-préfecture et la « Petite Vendée » de Beaussac et de Mareuil, soumise à l'emprise d'une aristocratie de grands propriétaires, souvent légitimistes. La répartition de la propriété à l'intérieur de la commune reflète cette dualité des structures sociales. Lors de la confection du cadastre, la famille de Monéys possédait 166 hectares, dont 80 situés sur le territoire de Hautefaye ; elle s'y trouvait alors confrontée à une poignée de paysans propriétaires.

En 1870, le centre du village compte quinze ou dix-sept maisons et quarante-cinq habitants. Il n'a pas été profondément transformé depuis ; le déplacement du foirail à la fin des années 1870, la transformation d'un jardin particulier en une petite place, l'édification d'une modeste mairie, toute neuve, résument à peu près le changement ; et le visiteur d'aujourd'hui peut aisément imaginer le théâtre du drame, à condition de faire abstraction des hautes herbes qui poussent au printemps dans certaines des venelles empruntées jadis par le malheureux Alain de Monéys. Pour le reste, rien n'a changé : la minuscule église, la poignée de maisons qui l'enserrent, le dédale des sentes. Le centre de Hautefaye a conservé l'apparence d'un hameau.

Le terroir du village et ceux des communes voisines s'enchevêtrent. La complication de la structure se trouve accentuée par la limite qui sépare la Dordogne de la Charente. Ainsi, le hameau de Ferdinas, où s'est déroulée en 1841 une affaire de fratricide, appartient alors pour partie à Mainzac (Charente) et pour partie à Hautefaye (Dordogne). Du fait de cet enchevêtrement, ceux que l'on considère comme des « étrangers » sont nombreux dans les écarts. Au bourg – pour autant que le centre de la commune mérite cette appellation —, on connaît mal ces nouveaux venus. Le jeune Villard, étudiant en droit originaire de Hautefaye, écrit au sous-préfet le 9 octobre 1870, que des trois habitants compromis dans l'affaire, un seul, âgé de seize ou dix-huit ans, est né dans la commune ; « les autres, venus je ne sais d'où, habitent depuis peu deux villages, où nous possédons, dans l'un cinq maisons, et dans l'autre une seule, celle du coupable ; le reste appartient aux communes voisines ».

Au siècle dernier, Hautefaye était plus peuplé qu'aujourd'hui. La commune comptait 388 habitants en 1804, 468 en 1851, 445 en 1861, 409 en 1872. Le drame se déroule au moment où le volume de la population commence de s'affaisser, après la nette croissance de la première moitié du XIXe siècle. En vingt et un ans, le nombre des habitants a décru de 12 % ; cela dit, on ne saurait encore parler de dépopulation.

Un groupe de « paysans » propriétaires dominent la commune. Il n'est pas d'autres notables à Hautefaye ; et donc pas de ces haines enracinées par les antagonismes de classe au sein de la société villageoise ; à moins que l'on ne prenne en compte ces minuscules clivages qui fragmentent toute communauté rurale, fût-ce en apparence la plus homogène. Aucun grand propriétaire rentier donc, pas de membres des professions libérales, pas d'officier ministériel, pas d'autres fonctionnaires que l'instituteur, les cantonniers et le facteur ; encore Pierre Villard qui remplit cette dernière fonction se déclare-t-il « propriétaire agriculteur ». Le maire, Bernard Mathieu, est le maréchal-ferrant ; les membres de son conseil, des cultivateurs ou des artisans pluriactifs. François Villard se dit mécanicien, Élie Mondout, aubergiste, buraliste et menuisier. Le revenu de la fortune des membres du conseil, tel qu'il est estimé à la préfecture, se situe entre cinq cents et trois mille francs ; la médiane est de huit cents francs. Il ne faudrait pas croire pour autant que les élections municipales se déroulent sans histoires à Hautefaye. Bernard Mathieu, lors du procès, deviendra rouge de colère, rien qu'à l'évocation des luttes qui se sont déchaînées à l'occasion des dernières consultations.

On pourrait penser que le conflit est ailleurs ; qu'il oppose cette république paysanne aux hôtes du château de Bretanges, qui possèdent, nous l'avons vu, une petite partie de la commune. curieusement, au procès, personne n'en parle ; comme si la générosité des Monéys avait réussi à désamorcer l'hostilité. Pas de notables donc mais, à l'autre extrémité de la chaîne des positions, peu d'indigents à Hautefaye se livrent à la mendicité ; à en croire les curés de la paroisse, on en compte au plus sept ou huit durant le second Empire.

Le niveau d'instruction est déplorable, mais ne présente rien d'exceptionnel dans la région. En 1837, la moitié des conseillers municipaux savent écrire leur nom. sur le groupe formé par les neuf citoyens les plus imposés, deux seulement sont alors capables d'un tel exploit. L'école primaire date de 1847 ; elle a été fondée quatorze ans après le vote de la loi Guizot. En 1852, alors que la commune compte quatre cent soixante-huit habitants, neuf garçons — encore ne sont-ils que sept en été — fréquentent cette école, d'ailleurs tenue par un instituteur de bien faible talent. En 1869, sur une population de quatre cent quarantecinq habitants, vingt garçons et seize filles reçoivent un enseignement ; dix garçons et treize filles en âge d'être scolarisés demeurent complètement privés d'instruction. À dire vrai, la situation est plutôt meilleure que dans le reste du canton, qui compte alors 957 écoliers et 1 178 enfants non scolarisés. on comprend la médiocrité des résultats. sur les 152 jeunes gens de la classe 1869 appelés à tirer au sort dans le canton de Nontron, 55, soit 36 % seulement, déclarent savoir lire et écrire.

Aussi mauvaise que paraisse alors la situation, force est de constater que l'instruction a largement progressé sous le second Empire ; et la commune de Hautefaye, nous l'avons vu, a déjà produit un étudiant en droit, fils d'une famille régulièrement représentée au conseil municipal. cela dit, à l'évêque qui l'interroge en 1892 sur les lectures de ses fidèles, le curé se contentera de répondre : « À Hautefaye, on ne lit pas. »

Nonobstant la faiblesse de la pratique religieuse, les habitants de la commune souhaitent ardemment que leur curé réside au milieu d'eux. En 1848, le conseil municipal décide un modeste chantage : la jouissance de l'enclos du presbytère et le produit du trèfle de la cure seront retirés au desservant, tant que celui-ci ne s'installera pas à Hautefaye. En 1866, le conseil décide de réparer le presbytère et l'église afin que l'autorité accepte de nommer un prêtre à demeure ; ce qui est fait l'année suivante. Lors du massacre, le « curé » ne réside donc que depuis trois ans, délai trop bref pour que les haines éventuelles aient eu le temps de rancir.

La lecture du registre des délibérations municipales atteste l'existence d'une action édilitaire. Le conseil se préoccupe en permanence des chemins ; en 1870, il réclame une liaison routière avec le département de la Charente. En 1847, nous l'avons vu, il décide de recourir aux services d'un instituteur. En 1850, il demande que la poste devienne quotidienne. La création d'un nouveau cimetière constitue la grande affaire des premières années de l'Empire. L'ancien, installé en plein cœur du bourg, dégage des mauvaises odeurs ; le nouveau, situé loin des habitations, sera enclos de murs. En 1868 enfin, le conseil décide la formation d'un bureau de charité. Mais Hautefaye ne possède pas de mairie. Le conseil tient séance chez Bernard Mathieu, le maréchal-ferrant. Après la destitution de celui-ci, il se réunira chez l'instituteur. Plus important pour ce qui nous concerne : en 1870, la commune ne dispose toujours pas des services d'un garde champêtre. À dire vrai, ce qui intéresse par-dessus tout les édiles de Hautefaye, ce qui fait leur fierté et ce qui, bientôt, les marquera d'infamie, c'est la tenue des célèbres foires et l'établissement du droit fixe que la commune prélève à cette occasion.

Nous savons les sentiments politiques des habitants de Hautefaye ; en décembre 1851, la totalité de ceux qui participent au scrutin approuvent le coup d'État ; unanimité encore lors du plébiscite de 1852. Le 8 mai 1870, les cent dix-sept votants de la commune se prononcent pour le « oui » ; onze électeurs seulement se sont abstenus ; l'empereur obtient donc les suffrages de 92% des inscrits.

Hautefaye demeura durant près d'un siècle le symbole de la sauvagerie ; cependant, l'on ne discerne pas de traces d'une violence exceptionnelle dans les archives des tribunaux. En 1841, nous l'avons vu, une tentative de fratricide se produit sur le territoire de l'un des hameaux de la commune. En 1864, le commissaire cantonal constate un vol de sept cent cinquante francs, commis par effraction. En novembre 1870, une fillette sera violée. Rien d'exceptionnel en cela pour qui connaît l'intensité de la violence sexuelle qui se déploie dans les campagnes de la IIIe République.

On aura déjà conclu, au vu du caractère minuscule des préoccupations, que la commune de Hautefaye ne saurait — et ne saura — porter la responsabilité de l'horreur dont elle fut le théâtre. Elle n'est pas détentrice du sens du massacre. cela dit, l'histoire municipale fournit quelques-uns des ingrédients que nous nous efforçons de détecter : le retard de l'organisation de la garde nationale, l'absence de garde champêtre, celle de petits notables capables de calmer les esprits, ou d'hommes cultivés susceptibles d'appeler à plus d'humanité. Au déchaînement de la violence paysanne, Hautefaye ne peut opposer d'autre digue que l'autorité de son maire ; or, celle-ci sera défaillante.

Cette exceptionnelle vacuité va permettre à des cris de haine, somme toute habituels, d'introduire des gestes sanglants. Le caractère exceptionnel de l'événement résulte moins des modalités de son déclenchement que de la liberté laissée à son déploiement. L'effacement de l'autorité permet la tranquille exécution d'un projet meurtrier que les paysans du Nontronnais clament bien souvent mais qu'ils se voient toujours empêchés de réaliser.

La scène du drame est dessinée, le décor planté, le prologue achevé. La victime s'avance. Il est quatorze heures, le 16 août 1870 ; à Hautefaye, la foire bat son plein.

Source : Le village des cannibales, d'Alain Corbin.

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Les fleurs séditieuses

Plus vive encore apparaît la haine « des curés ». Nous l'avons vu à la lumière des travaux de Ralph Gibson, la bourgeoisie rurale, pour l'heure foncièrement anticléricale, aime attiser l'hostilité que le paysan nourrit à l'égard du clergé. Elle exagère à dessein la solidité du lien qui unit celui-ci à la noblesse ; elle proclame leur désir commun de rétablir l'Ancien Régime.

Or, rien n'est moins évident que cette étroite alliance. on ne détecte pas, dans la Dordogne, de corrélation entre l'extension de la grande propriété nobiliaire et l'intensité de la pratique religieuse. En revanche, les indices abondent de la distension des liens établis entre le clergé et la noblesse. Il est peu d'aristocrates au sein des conseils de fabrique. On relève peu de nobles sur la liste des individus auxquels l'évêché adresse ses mandements de carême. Aucun notable de l'arrondissement de Nontron ne dispose de chapelle domestique. À la différence de celles de l'ouest, les grandes familles de la Dordogne ne comblent pas l'Église de leurs largesses ; celles du canton de Mareuil elles-mêmes donnent assez peu aux établissements religieux. Ajoutons que la noblesse se montre avare de ses enfants : sur mille huit prêtres nés dans le diocèse et qui y ont exercé entre 1830 et 1914, on ne compte que dix-neuf aristocrates. on ne relève au cune ordination de noble entre 1839 et 1872. L'année suivante, celle de Gaston de Monéys, le frère de la victime de Hautefaye, vient clore cette longue stérilité.

Dans son ensemble, le Nontronnais n'est pas une région fervente. En cela, il s'apparente au Limousin tout proche, qu'il évoque par bien des traits. En 1835, à l'occasion d'une enquête épiscopale, 51 % des curés et des desservants de cette petite région soulignent l'emprise des « superstitions » dans leur paroisse. Hautefaye illustre la tiédeur environnante : 5 % des hommes seulement, en 1855, et 2 % en 1863 accomplissent leur devoir pascal. Les « pascalisantes », majoritaires en 1855, ne sont plus que soixante-dix, soit 26 %, en 1863. À cette date, au total, 14 % des individus en âge de le faire communient durant le temps pascal.

Cela dit, l'évolution de la ferveur, ici comme ailleurs, n'a rien de linéaire. Au lendemain de la révolution de juillet 1830, il semble que la pratique se soit affaissée ; à moins que l'image fallacieuse d'une Restauration perçue à tort par le clergé comme un idyllique âge d'or n'ait faussé les appréciations. Quoi qu'il en soit, entre les deux enquêtes approfondies réalisées par l'évêché en 1841 et en 1875, une reconquête religieuse s'effectue. La ferveur progresse, même dans le Nontronnais, sinon à Hautefaye qui, nous venons de le voir, reste à l'écart de cette reconquête.

L'essentiel pour nous n'est pas la tiédeur mais l'anticléricalisme « endogène » de ces populations rurales que nous verrons à l'oeuvre au cours du drame du 16 août 1870. Les historiens ont trop souvent décrit et analysé, à propos d'autres régions, les manifestations de cette hostilité pour qu'il soit utile de s'y attarder. Le rigorisme grondeur des prêtres hostiles à la danse et au cabaret, opposés à toute laïcisation des activités festives, l'ingérence du curé dans les affaires communales, le tarif jugé excessif des cérémonies attisent la colère des ruraux. Plus mal reçu encore se révèle le refus de sépulture religieuse. Un exemple tardif : un jour de mai 1865, le curé de Saint-Julien-de-Lampon déclare qu'il ne bénira pas le corps d'un suicidé. Les fidèles se réunissent devant l'église où l'on a fait porter le cercueil. En l'absence du curé, un cortège se forme, précédé d'une croix voilée d'un drap noir. Deux chantres entonnent le Miserere et plusieurs individus ont le cierge à la main. La foule n'accepte finalement de cesser de chanter que pour obéir aux injonctions du maire et de l'adjoint. L'affaire, selon le sous-préfet de sarlat, « a laissé la plus fâcheuse impression et excité le plus grand mécontentement parmi les habitants de la commune  ». comme dans bien d'autres régions, des curés se voient, à l'occasion, menacés d'« assouade » ou subissent des charivaris ; mais là n'est pas le plus caractéristique du comportement régional. L'essentiel est bien que l'anticléricalisme des paysans périgourdins se focalise sur ce qui atteste le lien entre le clergé et la noblesse, sur ce qui suggère le complot commun, la connivence en vue de restaurer les distinctions et les privilèges de l'Ancien Régime.

Trois enjeux cristallisent la revendication : l'enlèvement des bancs dans les églises, la gratuité des sonneries de cloches et le libre accès des fidèles à l'intérieur du sanctuaire. En 1790 déjà, on avait brûlé les bancs en Périgord. D'un commun accord, nobles et curés les avaient rétablis. cette restauration heurte les communautés villageoises. En 1838, pour toutes ces raisons, la colère explose. Les troubles débutent le 3 juin, à Saint-Agnan d'Hautefort ; ce jour-là, « un grand tumulte (éclate) dans l'église au moment de la célébration de la messe, la balustrade est brisée, les bancs (sont) mis en pièces » et l'on sonne le tocsin. Le conseil de fabrique décide que « désormais les prêtres et les chantres seraient seuls admis dans le sanctuaire de l'église et que l'on ne sonnerait plus les cloches pour les baptêmes et les enterrements sans qu'il fût payé une rétribution ». Le 7 juin, le maire et les agents de la force publique qui veulent faire respecter ces décisions sont molestés. L'arrestation des trublions suscite le rassemblement d'une foule hostile. Menacé de mort, le maire se voit obligé de signer la libération des prisonniers. Le préfet, le juge d'instruction, le procureur du roi, le général se rendent à Saint-Agnan ; mais des émissaires ont prévenu de leur arrivée. Le tocsin sonne de nouveau. Une foule considérable armée de bâtons, de fourches et de fusils accourt des villages voisins. Pour l'heure, l'affaire en reste là.

Mais la fermentation se propage dans la région. Des émissaires sont dépêchés dans la Haute-vienne et dans la corrèze afin d'appeler à la résistance. Les troubles concernent aussi le Nontronnais. Le 22 juin au soir, des individus s'introduisent dans l'église de Dussac afin de carillonner, comme on a coutume de le faire à la Saint-Jean. Le 27 juin, on sonne le tocsin à Saint-Mesmin et les bancs de l'église sont brûlés. Il en est de même à Lanouaille et à Dussac. À sarlande, le 29 juin, un individu transporte sur la place publique les seize chaises qui se trouvent à l'intérieur de l'église.

Le 14 juillet au soir, de nouveaux troubles éclatent à Dussac. Ils imposent la venue du procureur. Un groupe de quarante individus, armés de faux, de volants, de bâtons, de fusils, occupe le bourg entre cinq et treize heures ; jusqu'à ce que le maire signe la libération de deux trublions arrêtés la veille.

Ailleurs, c'est l'itinéraire des processions qui suscite le mécontentement ; mais « dans toutes ces circonstances, note le procureur, les gens riches et particulièrement les nobles, les possesseurs de châteaux ont été l'objet de propos menaçants ». Il arrive qu'à cette occasion, maires et adjoints pactisent avec les émeutiers.

Il faut dire que l'enjeu est souvent perçu comme primordial. Les propriétaires alarmés attachent une grande importance à l'enlèvement des bancs et des chaises hors de l'enceinte des églises ; ils y voient le signe avant-coureur d'une « nouvelle jacquerie ». L'évêché, pour sa part, aimerait régler le différend et supprimer les bancs, mais il lui faut céder devant l'amourpropre familial des aristocrates. Quant à la justice, elle fait preuve, comme presque toujours en pareil cas, d'une grande indulgence. Le tribunal de Périgueux acquitte les quatre prévenus de Saint-Agnan. celui d'Angoulême qui réforme la sentence se contente de prononcer une condamnation de deux à six jours de prison. soulignons cette tradition de mansuétude, elle contribue à expliquer le désarroi des individus condamnés pour le massacre d'Alain de Monéys.

En 1848, le peuple des campagnes s'en prend une nouvelle fois aux bancs installés dans les églises ; dans certaines paroisses, ceux-ci sont brûlés. Le 8 mars, la commune de sourzac s'agite ; le curé et le conseil de fabrique sont menacés. La foule impose la réduction du tarif des chaises et la fin des distinctions entre les enterrements.

La violence verbale qui se déchaîne à l'occasion de ces troubles indique la profondeur de l'hostilité. on se souvient des incidents dont est victime le malheureux Picon, curé de Saint-Cyprien, en juin 1848. on le menace d'une « assouade » et de « sévices infâmes », avant de l'expulser de la commune. Tandis qu'on parle de fouler et de guillotiner les riches, Émile Lasserre, dit Pontet, déclare : « si Picon revenait, je baignerais mes mains dans son sang. » Abel Jardel menace, lui aussi, de tuer le malheureux. charles Fournier, dit la France, « aurait voulu couper le curé en morceaux ». Antoinette Passegand, épouse Magimel, dite Terreyrote et suzon selves, dite Teillette, projettent de « mutiler le curé Picon ». Lorsque, le 12 décembre, les autorités réinstallent le prêtre honni, un barrage de femmes et d'enfants, les tabliers chargés de pierres, leur interdit l'entrée du presbytère ; les hommes, dans le même temps, entourent les gendarmes d'un cercle menaçant. Il faut l'intervention de la troupe pour que les manifestants se dispersent.

On aura remarqué la réitération de la menace de castration de la part de cette population d'éleveurs, ainsi que l'évocation de la découpe du corps. Gardons-les en mémoire ; tout en sachant qu'il ne s'agit pas de métaphores. Le 24 janvier 1870, six mois avant le massacre d'Alain de Monéys, le préfet écrit au ministre de l'Intérieur : « Trois jeunes enfants, fréquentant l'école publique à Tourtoirac — située à une cinquantaine de kilomètres de Hautefaye — ont été accusés d'avoir essayé de châtrer un de leurs camarades plus jeune, du nom de chavoix », et donc homonyme du candidat républicain de la circonscription, fort mal vu des parents. L'enquête menée par l'inspecteur des écoles « a non seulement établi d'une manière certaine la culpabilité des jeunes gens (...), mais encore a amené la révélation d'un autre fait analogue : un jeune enfant du même âge et de la même école que chavoix aurait tenté de se châtrer lui-même » ; et le préfet conclut : « Il paraîtrait que ces faits, si étranges qu'ils paraissent, ne sont pas sans précédents dans le canton d'Hautefort. » Moins de trois mois plus tard, dans la même commune de Tourtoirac, « une petite fille aurait été violée par un élève moniteur, de l'école des garçons, assisté de deux camarades qui tenaient les bras de la victime ». on notera que peu de temps avant le supplice d'Alain de Monéys, la banalité des conduites de cruauté dans le traitement juvénile des corps suscite, chez l'observateur bourgeois, un vif sentiment d'étrangeté.

Sous le Second Empire, l'anticléricalisme turbulent se trouve, lui aussi, contraint de s'assagir : l'indéniable reconquête des âmes par le clergé, le strict maintien de l'ordre assuré par les autorités refoulent jusqu'en 1868 les manifestations violentes de l'hostilité ; laquelle, il est vrai, ressurgit sous d'autres formes. Depuis qu'elles sont engagées franchement dans la voie des réalisations édilitaires, les municipalités rurales voient grandir leur jalousie à l'égard du presbytère ; les dépenses d'entretien des édifices cultuels entrent clairement en concurrence avec les entreprises de modernisation du terroir communal ; un peu partout, à Hautefaye notamment, les menus avantages matériels du curé sont contestés.

Les digues opposées à la violence, la contention exigée ne font pas taire la rumeur, seul mode désormais possible d'expression de l'anticléricalisme. Les paroles vont bon train qui dénoncent le complot fomenté par les nobles et par les « curés » afin de renverser l'empereur. Quand la tension se fait trop vive, quand la rumeur se concentre et trouve à s'étayer sur des faits précis, la mobilisation s'opère pour défendre le souverain en butte à des formes de menaces qui, une fois de plus, paraissent étranges aux administrateurs.

Le 21 août 1862, quatre incendies simultanés détruisent trois granges et plusieurs meules de foin dans les communes de Saint-Martial, du Pizou et de Minzac. Les paysans sont fort irrités contre « les voyageurs à mine suspecte ». L'extension des incendies durant les jours qui suivent déclenche la panique dans la région. Les habitants forment une milice afin de surveiller les incendiaires. À la fin du mois, à servanches, à Saint-Barthélemy, à Échourgnac, les paysans « sont frappés d'épouvante » ; ils sont désormais convaincus qu'il s'agit d'incendies criminels allumés par des grenades fulminantes. La rumeur se condense. « Il est fréquemment parlé d'une voiture de luxe qui circulerait mystérieusement, la nuit et sans lanterne, pour, dit-on, porter des aliments et des engins de destruction aux incendiaires. » Le coupable est désigné : c'est le « particlérical qui aurait projeté d'exaspérer les populations des campagnes, de les disposer au fanatisme en les frappant dans leurs intérêts matériels pour faire croire à un châtiment du ciel provoqué par la résistance qu'éprouve le pape ». D'autres individus, moins nombreux, incriminent « les sociétés secrètes ». Blancs et rouges se côtoient dans cet imaginaire de la menace et de la détestation.

En 1868, l'agitation revêt une tout autre ampleur. Le fantôme de la dîme hante l'esprit des paysans et les conduit à l'émeute à l'intérieur d'un vaste périmètre qui englobe les Charentes, la Dordogne et une partie de la Gironde. Le nouvel évêque de La Rochelle, Mgr Thomas, bien que libéral, tient à faire étalage d'un grand écusson sur lequel ses armes sont représentées. Les paysans s'effraient de voir des épis de blé et des marguerites figurer sur ce qu'ils appellent les « tableaux » que les sacristains accrochent au-dessus du portail des églises ou qu'ils placent, en évidence, à l'intérieur des sanctuaires. Les fidèles y voient, tout à la fois, le signal du renversement du régime impérial et la preuve de l'imminence du rétablissement de la dîme.

Cette découverte vient amplifier un mouvement déclenché quelque temps auparavant. Dès le mois d'avril en effet, des « manifestations tumultueuses » avaient pour but de « faire disparaître des fleurs servant à orner les autels dans les églises, les fleurs de lys notamment considérées comme des emblèmes séditieux ». À cercoux, le 18 avril, un dimanche, une foule de six cents personnes décide de se rendre à l'église afin d'éliminer tous les bouquets suspects. Malgré les exhortations du maire, plusieurs individus s'introduisent dans le sanctuaire et, sous les applaudissements des spectateurs, ils en retirent les végétaux incriminés. « Allons à la cure », crie l'un d'eux en agitant une corde ; et si « le curé ne veut pas venir nous livrer toutes les fleurs qu'il a dans son église, nous l'attacherons ». La foule le suit. Le desservant est amené de force. Malgré les injonctions du maire, les fidèles envahissent l'église. Un brigadier de Montguyon qui tente de s'interposer est assailli. « Tuons-le, écharpons-le, le gredin, enlevez-le, assommez-le, à bas la dîme ! – Levons-lui la peau », clament deux des meneurs.

Devant la menace de dépeçage et les défis qui lui sont lancés, le brigadier, désireux de sauver sa vie, a recours au refuge ordinaire en pareil cas ; il réussit à pénétrer dans l'auberge – ce que tentera sans succès Alain de Monéys, à Hautefaye, deux ans plus tard. Le tenancier le fait monter dans une chambre haute, afin de lui permettre d'échapper à la foule. celle-ci assiège l'établissement pendant plus de trois heures, hurlant ses menaces, avant de se disperser, la nuit tombée. Au dire des magistrats, les émeutiers les plus exaltés sont tous de bons pères de famille, installés depuis longtemps dans la paroisse ; leur conduite était jusqu'alors irréprochable. c'est « au cri de vive l'Empereur ! que se sont réunis » ces hommes dont on souligne le dévouement à Napoléon Ill.

À la fin du printemps, l'agitation gagne l'ensemble de l'arrondissement de Jonzac. Partout les paysans poussent les mêmes vivats et s'en prennent aux coupables bouquets. Armés de bâtons — comme plus tard ceux de Hautefaye — ils se massent sur le passage de l'évêque de La Rochelle. Tantôt ils abattent son écusson, tantôt ils envahissent les églises pour en arracher « le tableau ». Dans plus de quarante sanctuaires, la foule s'en prend au mobilier, aux vitraux, aux ornements. L'effervescence gagne ensuite la Gironde, notamment les environs de Blaye ; elle atteint la commune de Donnezac, le 25 mai, à l'occasion de l'Adoration perpétuelle ; puis elle pénètre dans la Dordogne, pour venir s'éteindre en Charente, dans l'arrondissement de Cognac.

Quelque temps plus tard, les habitants de Sigogne (Charente), dégrisés, pétitionnent pour réclamer la grâce des inculpés, dont ils soulignent l'attachement au souverain et à la dynastie. Ils arguent de « leur égarement momentané et pour ainsi dire épidémique », de l'intensité de la rumeur et de leur désir sincère — que nul ne met en doute — de servir Napoléon Ill. Le préfet de la Charente et, plus vivement encore, le baron Eschassériaux, membre du corps législatif et personnalité la plus influente du département, conseillent de gracier les inculpés à l'occasion de la fête de l'empereur (15 août). La sévérité compromettrait, selon eux, le succès des candidats officiels aux prochaines élections. Les habitants de sigogne qui ont été reconnus coupables seront libérés ou verront leur peine, déjà légère, réduite de moitié. La mansuétude dont la justice fait preuve à l'égard de la paysannerie, fidèle soutien de Napoléon Ill, n'est pas nouvelle. Elle explique, il faut le répéter, le désarroi des accusés de Hautefaye, deux ans plus tard.

On a déjà remarqué les similitudes qui unissent ces troubles et le drame du 16 août 1870. Il convient en effet de souligner, en cette affaire de fleurs et d'écusson, le caractère fantasmatique de la menace, le cheminement foudroyant de la rumeur, la certitude de l'existence d'un complot, le souci de décrypter le signe qui doit inaugurer son exécution, l'impuissance des autorités municipales devant la résolution de la foule. Dans l'esprit des paysans de la région, défense de la dynastie et défense de soi se confondent. L'une et l'autre impliquent vigilance et perspicacité. Pourquoi, dès lors, craindre la répression ? Pourquoi hésiter à utiliser la violence ?

Beaucoup moins riche d'enseignements se révèle pour nous l'anticléricalisme citadin qui, en Dordogne comme dans le Tarn proche, agite les esprits à l'extrême fin du Second Empire. Il concerne surtout la bourgeoisie républicaine ; composée de membres des professions libérales et commerciales, celle-ci n'exerce, pour l'heure, guère d'emprise sur la paysannerie. cet anticléricalisme extérieur à la société rurale, que Ralph Gibson qualifie pour cette raison d'exogène, repose sur un athéisme raisonné, revendique la libre pensée, entreprend de lutter contre l'obscurantisme et contre l'influence du prêtre sur la femme ; il profite du discours arrogant de l'évêque de Périgueux. Autant de traits qui le distinguent de la détestation viscérale qui tenaille une paysannerie hantée par les images d'Ancien Régime.

Quoi qu'il en soit, la virulence de cette hostilité déclarée n'a pu qu'attiser la haine, d'autant que cette bourgeoisie républicaine et anticléricale, favorisée par les libertés nouvelles, entreprend alors une habile propagande en direction de la paysannerie. Espérant, sans doute, que ce petit ouvrage ne pourrait qu'accroître son prestige dans les campagnes, le leader de la nouvelle génération radicale de la Dordogne, l'avocat Louis Mie, diffuse en 1869 une brochure intitulée Théories et petits négoces de Monsieur le curé. Dans cet opuscule, il s'en prend au desservant de Saint-Martial-de-Valette, paroisse de la châtaigneraie du Nontronnais. Il y dénonce les bénéfices illicites du prêtre. celui-ci s'arroge le monopole de la vente des cierges dont il « cote lucrativement le prix ». Louis Mie s'indigne du funèbre commerce auquel se livre en outre le curé, qui pratique la vente des « tombes en vieux » ; il impose aux familles des décédés de fraîche date d'acheter les pierres tombales désaffectées. En juillet 1869, les anticléricaux de Périgueux se scandalisent haut et fort de l'acquittement d'un curé de campagne accusé d'homicide sur la personne de sa domestique. Ensemble d'arguments, pour l'heure, sans doute plus efficaces auprès ces paysans de la Dordogne que le projet de séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Source : Le village des cannibales, d'Alain Corbin.

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La paille et le joug

La paysannerie du Sud-Ouest déteste la noblesse ; le fait est bien connu : il semble aller de soi. Il faut toutefois s'efforcer de démêler le réel de l'imaginaire et, surtout, de repérer leur interaction. En Périgord, les châteaux sont alors très nombreux. ce fourmillement résulte probablement de la situation frontalière qui était celle du pays durant la guerre de cent Ans. cette omniprésence a fortement contribué à dessiner l'image de la région. Jacquou le croquant hante les mémoires. La Dordogne semble à tous une zone de grande propriété détenue par une noblesse arrogante.

Grâce à Ralph Gibson, nous savons que la vigueur de ces stéréotypes résulte, en partie, du long travail effectué sur l'imaginaire par une bourgeoisie rurale dont on a trop longtemps minimisé l'ampleur et la puissance. celle-ci connaît son apogée sous la monarchie de Juillet, avant de s'effriter et de se voir relayée par une élite citadine, qui s'efforcera à son tour de façonner les images sociales. cette bourgeoisie rurale détient nombre de mairies à la fin de la monarchie censitaire, notamment dans l'arrondissement de Nontron ; il importe pour elle de masquer ou de faire oublier son avarice, ses pratiques usuraires, son manque de charité, la dureté dont elle fait preuve en affaires, la manière dont elle traite ses métayers. Il convient d'éviter qu'une analyse trop lucide ne la prive, dans l'esprit du paysan, de l'avantage que lui procure la longue histoire du combat mené contre la noblesse.

Par une « manipulation astucieuse des animosités séculaires » et des données du réel, la bourgeoisie rurale tente d'accaparer, d'amplifier et de diffuser au cœur des campagnes, le prolixe discours anti-noble élaboré sous la Révolution. cette puissante construction imaginaire, fondée sur la dénonciation de caractères biologiques plus encore que sur l'énoncé de la vindicte sociale, se révélera d'une grande solidité tout au long du XIXe siècle. Par son intense pouvoir de déformation du réel, elle constitue un élément décisif de l'histoire des représentations de la société ; on peut même penser qu'elle a pesé sur les comportements de nobles tentés de se conformer à l'image élaborée à la fin du XvIIIe siècle.

L'essentiel donc, pour cette bourgeoisie rurale trop longtemps négligée des historiens, est de canaliser les antagonismes sociaux ; de les détourner de la richesse et de la possession de la terre, qu'elle vise avec succès, et de les diriger vers l'homme et vers la « caste ». Pour ce faire, elle accentue le rôle de la généalogie, elle souligne exagérément la morgue, l'insolence du noble, dont elle a elle-même souffert plus cruellement que l'agriculteur ; elle désigne et stigmatise le souci avec lequel l'aristocratie s'efforce de maintenir la distance sociale ; elle indique au paysan, avec lequel elle partage la haine, que cette hauteur dessine le clivage social décisif. or, son pouvoir de persuasion est grand. « Elle est en contact immédiat avec les paysans et a sur eux cette influence que donnent l'instruction et l'aisance, influence qui n'est pas diminuée par la méfiance qu'inspire au peuple l'aristocratie. »

Plus précisément, la bourgeoisie rurale approuve et s'efforce d'aviver la crainte paysanne d'un retour aux privilèges ; elle brandit le risque de la restauration des rentes et des droits féodaux, du rétablissement de la justice seigneuriale, de la restitution des biens nationaux. Elle s'emploie à conforter par la rumeur la croyance en un complot mythique qui ne cessera de hanter la masse rurale jusque vers la fin du siècle. Elle souligne le caractère intolérable des emblèmes et de tous les signes de distinction : girouettes sur les tourelles du château, bancs à l'intérieur des églises, fleurs de lys sur les blasons... Elle exagère, nous y reviendrons, l'étroitesse de l'alliance que nouent le clergé et la noblesse ; elle exacerbe, ce faisant, au sein de la paysannerie parcellaire, un anticléricalisme endogène fondé sur les tensions séculaires que l'on sait.

La bourgeoisie rurale agit sur une société pleine, non encore déséquilibrée par l'exode rural, au sein de laquelle la complication du tissu social facilite la médiation, favorise l'infiltration, le relais, la transmission des images disqualifiantes.

Cette stratégie bourgeoise et les modalités du fonctionnement autonome de l'imaginaire au sein de la masse paysanne ancrent un système de représentations assez éloigné de la réalité. La noblesse périgourdineo se révèle alors fort hétérogène ; elle est pénétrée d'éléments extérieurs qui raffinent, exagèrent les codes et qui tendent, plus que les vieilles familles, à se conformer à l'image née de la Révolution. La richesse de cette classe apparaît, somme toute, limitée. En fait, la région n'est pas véritablement une zone de grande propriété nobiliaire. sous la monarchie censitaire, le corps électoral est ici constitué de bien « piètres notables », notamment dans le Nontronnais ; et cela, malgré l'extension du métayage dans cette petite région. La noblesse de la Dordogne, particulièrement celle du nord du département, n'a guère le sens des affaires ; rares sont, en ses rangs, les individus soucieux d'agronomie. « L'aristocratie, avec ses préjugés paternalistes et son peu de souci de la rentabilité, n'exploitait que très modérément le paysan », sur lequel, en outre, elle exerçait peu d'influence.

Mais il existe des zones d'extension réduite, des îlots en quelque sorte, à l'intérieur desquels la noblesse a gardé une forte emprise. La réitération de l'allusion à ces microcosmes favorise l'efficacité du travail accompli sur l'imaginaire par la bourgeoisie rurale ; elle autorise l'actualisation des vieilles haines. Il en est ainsi du canton de Mareuil, voisin de Hautefaye, désigné dans la région comme une « Petite vendée » et dont l'épicentre se situe à Beaussac. La victime du drame, Alain de Monéys, adjoint de la commune, appartient à ce milieu limité, repoussoir peu représentatif du Nontronnais, qui sert à entretenir l'image mythique « d'une paysannerie inféodée à une noblesse aux allures d'Ancien Régime ».

En fait, depuis la Révolution, les nobles périgourdins, prétendument impatients de restaurer l'ancienne société et tous ses privilèges, adoptent une attitude peu provocante. Ralliés du bout des lèvres au Premier Empire, ils se sont révélés discrètement frondeurs sous la Restauration. Au lendemain de juillet 1830, la noblesse de la Dordogne entame, certes, une première émigration de l'intérieur. Quarante-deux officiers municipaux appartenant à cette classe refusent le serment. Il convient toutefois de ne pas exagérer l'ampleur de l'abstention. Près de la moitié des maires appartenant à l'aristocratie conservent leur charge. En 1821, 135 nobles étaient à la tête de leur commune (23 %) ; ils sont encore 62 (11 %) en 1841 et en 1861. Globalement, il convient enfin de souligner que la représentation censitaire de la Dordogne adopte jusqu'à la chute de Louis-Philippe une attitude modérée.

La majorité des nobles périgourdins se sont ralliés au Second Empire, qui nous intéresse plus directement. Dans l'arrondissement de Nontron, en 1852, seuls deux officiers municipaux, l'un et l'autre de vieille noblesse, refusent le serment et trois autres doivent, selon le sous-préfet, « être considérés comme l'ayant refusé ». Invoquer une hostilité franche, abrupte des aristocrates à l'égard du régime pour justifier le massacre de Hautefaye serait donc sans grand fondement. Mais c'est ici la bourgeoisie rurale qui, depuis décembre 1848, conduit le ralliement au prince-président puis à l'empereur ; c'est elle qui en tire le plus grand bénéfice.

À vrai dire, l'apparente adhésion au régime n'empêche pas bien des nobles périgourdins de conserver des sympathies légitimistes ; le fait est d'autant mieux perçu et désigné que l'administration, comme la bourgeoisie rurale, a besoin de cette sourde réticence pour conforter son emprise sur les paysans. Aussi ne cherche-t-elle pas à mettre en avant le ralliement. cette discrétion intéressée masque la réalité, conforte l'image d'une noblesse hautaine, nostalgique de l'Ancien Régime.

Toutefois, à la fin du Second Empire, se dessine une évolution paradoxale dont il convient de tenir compte. Des deux adversaires, la bourgeoisie rurale, précocement victime de son malthusianisme, est la première à s'effriter. L'ennui sécrété par la campagne, l'étroitesse du cercle des relations qu'on peut y nouer, la fascination exercée par la ville, le souci de la carrière des enfants incitent à un exode que ne pratique pas encore une aristocratie, davantage fidèle aux traditions familiales, ancrée plus profondément dans la localité, mieux capable d'animer, loin des grands centres, les rituels de la mondanité. Bien que découragée, tentée d'adhérer à l'image d'elle-même produite par la littérature, assumée par l'environnement, la noblesse périgourdine retrouve de son importance relative, du fait de l'affaissement de son adversaire. Par la charité qu'elle déploie, par l'influence qu'elle exerce sur ses domestiques, ses métayers, les ouvriers de ses chantiers, elle constitue une force sociale non négligeable ; d'autant qu'elle profite, elle aussi, de la prospérité.

Les nobles périgourdins, dont la morgue et l'insolence prétendues focalisent les passions, font preuve, semble-t-il, d'une certaine familiarité ; ainsi, ils n'hésitent pas à fréquenter les foires ; nouvelle preuve de distorsion entre l'image et la réalité des conduites. « Les nobles n'ont pourtant pas chez nous, confie en 1863 l'abbé Bernaret à l'évêque de Périgueux, cette allure tranchée, ce ton hautain, ces manières qu'on remarque ailleurs et semblent en faire des êtres à part. Ils s'immiscent à la bourgeoisie, se mêlent au peuple, et font comme les autres les affaires de commerce. » Alain de Monéys paiera de sa vie cette attitude familière, cette proximité consentie qui ne suffisent pas à exorciser les haines et à désamorcer l'accusation de morgue. Dans l'ouest ornais ou mayennais, un noble se serait, sans doute, contenté d'envoyer son régisseur ou l'un de ses fermiers à une foire de Hautefaye.

Il convient en effet de se garder de comparer la situation de cette noblesse nontronnaise, frileuse, bornée dans ses ambitions, à ces châtelains de la Mayenne, actifs bâtisseurs de châteaux et d'églises, rêvant de constituer une société construite sur le modèle de l'Angleterre verte.

Ce qui précède devrait permettre de mieux comprendre les modalités de l'hostilité éprouvée par les paysans de la Dordogne à l'égard de la noblesse ; hostilité née de contacts, d'expérience quotidienne, de susceptibilité blessée, nourrie par la rancœur qui s'accumule sous la déférence rusée, car le temps n'est pas encore venu de l'ironie affichée. Hostilité qui résulte peut-être plus encore de la saisie d'une image décrétée par la bourgeoisie, puis assumée, de souvenirs sans cesse réinterprétés et réaménagés dans le processus même de leur transmission, de mythes entretenus par la parole, de la croyance anxieuse en des complots fantasmatiques.

L'essentiel pour l'historien réside bien ici dans la genèse, le contenu et le fonctionnement de la rumeur, à propos de laquelle nous ne disposons hélas ! d'aucune étude systématique. son repérage se révèle indispensable à qui veut discerner la logique des comportements populaires. La rumeur raconte les tensions sociales qui divisent la population qui la colporte. Mieux que tout autre mode de circulation de l'information, elle énonce le désir et l'angoisse ; « elle laisse apparaître et exaspérer des émotions refoulées ». Il convient donc de ne pas s'en tenir à son contenu ; il faut la considérer aussi comme un acte qui procure le plaisir trouble de dire et de savoir. « À travers elle, c'est une consommation de relations sociales qui s'opère, ce sont des liens (...) qui se renforcent. » Entre la charge émotionnelle d'une rumeur qui ne cesse d'énoncer l'imaginaire social du groupe qui s'en repaît et les gestes du massacre de Hautefaye, il n'est pas de solution de continuité.

Quand ils parlent entre eux des « Messieurs », des « Habits », les paysans de la Dordogne réinterprètent les discours venus d'en haut selon des formes spécifiques de sociabilité et d'échange de parole, selon leur propre rhétorique de la peur et de la haine, sous l'aiguillon du désir autonome de liberté et d'égalité qui tenaille la communauté.

Il existe à l'évidence une spécificité régionale des figures de l'hostilité. En Périgord, celle-ci se focalise sur les signes de la supériorité et de la distinction. Elle vise plus les emblèmes et les prétentions que les personnes et que les biens. cela, dès la Révolution. En 1789 et 1790, lors des attaques de châteaux, quand il est devenu manifeste que l'ancienne solidarité entre la noblesse et le peuple s'est défaite et que la haine désormais l'emporte, ce sont les emblèmes de la féodalité qui sont avant tout visés par les ruraux du Périgord.

L'absence d'étude sur les Cent-Jours dans la Dordogne se révèle, à ce propos, fort regrettable ; elle prive de la connaissance d'un relais dans le processus de transmission du souvenir et des comportements. Nous savons qu'en certaines régions du Midi, la « révolution de 1815 », notamment la période confuse qui suivit Waterloo, a laissé de profondes traces. certains indices donnent à penser qu'il en fut de même en Périgord. L'attitude de la noblesse, revenue, avec le roi, dans les fourgons de l'étranger — fait encore mémorable en 1870 – réactualisait les souvenirs de l'armée des Princes et entretenait l'image du complot, de la trahison, de la connivence avec le Prussien et le cosaque. Plus important : c'était alors contre l'empereur que cette coalition s'était nouée. « Nos paysans, note le juge de paix du canton de Thiviers en juillet 1851, détestent ce qu'ils appellent les nobles. » À leurs yeux, « c'est la caste qui fut proscrite sous la lire République, signalée comme complice de l'invasion étrangère en 1814, ennemie de l'Empereur en 1815, comme travaillant à reconstruire l'Ancien Régime sous les gouvernements royaux ». Les événements de juillet 1870, générateurs du drame de Hautefaye, pourront apparaître comme la réitération de 1815, bien que l'épisode des cent-Jours ne soit pas alors explicitement désigné.

La révolution de 1830 autorise le défoulement de la haine. celui-ci se déploie jusqu'au mois de décembre, cependant que dans les campagnes se libère la liesse. Nous n'avons plus à craindre « le retour des dîmes et des rentes et de tous les droits que nos pères ont abolis », déclare joyeusement, en patois, le maire de Marsac dans le discours qu'il adresse à ses administrés. À nouveau, on s'en prend aux châteaux. L'incident le plus sérieux se déroule à Pazayac où le maire tarde à hisser le drapeau tricolore. Le jour de la frairie, une troupe de paysans, pour la plupart venus de la corrèze proche, attaque en début d'après-midi la demeure du comte de Manssac, honni pour sa morgue. En l'absence du propriétaire, malgré l'opposition des autorités et des petits-bourgeois de la localité, le verger est dévasté, le château envahi et mis à sac. Le linge, la graisse, le lard, les pots de confits, l'eau-de-vie sont emportés. Les émeutiers déplorent l'absence des Manssac qu'ils auraient, disent-ils, « étripés », s'ils avaient pu les saisir.

La chute de la monarchie de Juillet suscite la reprise de cette violence verbale à l'encontre des nobles. Dans la Dordogne, comme dans la Basse Marche proche, les rumeurs vont bon train. on raconte un peu partout « que les châteaux sont pillés dans la région de Mareuil, mais les versions différentes prouvent l'inanité des faits ». Des placards incendiaires sont apposés. Une colonne de deux cents paysans marche sur la Durantie, le domaine de Bugeaud. Mais le maréchal, qui s'est rallié à la République, organise la défense de ses biens, avec l'aide de ses amis et de ses métayers ; les assaillants se contentent de crier, puis ils se dispersent. Le dimanche suivant, de peur que celui qu'ils appellent le « père », le « bienfaiteur », n'ait été mal impressionné, les habitants de la commune de Lanouaille lui offrent un banquet populaire et le reconduisent à la Durantie en chantant des hymnes patriotiques. Le maréchal, qui a revêtu une blouse, les remercie en patois. Épisode qui en dit long sur les tactiques de l'emprise et sur la tension qui s'instaure, au sein du peuple des campagnes, entre la haine et la reconnaissance, entre l'hostilité à l'égard du notable et le besoin anxieux de sa médiation.

Au lendemain des émeutes parisiennes de juin, « certains habitants de Pazayac songent à rééditer les troubles de 1830 ». on colporte dans une centaine de communes que les châteaux de la région seront pillés. Le comte de Manssac et plusieurs autres châtelains des environs entreprennent des travaux de défense.

Ces incidents mettent en évidence le primat de la rumeur. Ils soulignent le contraste entre l'ampleur des tensions, la vivacité de l'anxiété et la retenue des violences. Le feu couve mais le débridement de la parole suffit à le contenir. Il convient donc d'écouter attentivement ce qui se dit alors, sans s'arrêter au caractère dérisoire de la rhétorique. cette vigilance permettra de mieux percevoir le sens de ce qui se fera à Hautefaye, le 16 août 1870. Une note de la direction de la police générale du ministère de l'Intérieur, datée du 2 août 1838, souligne le contraste qui s'impose aux yeux de l'observateur entre l'inanité des propos et l'ampleur de leur diffusion. Dans la Dordogne, y lit-on, les bruits les plus « absurdes (sont) répandus sans relâche et accueillis avec avidité dans nos villages : tantôt ce sont les riches qui veulent condamner les pauvres à manger de la paille ; tantôt c'est une défense prochaine à tous ceux qui ne portent point d'habit, de conserver des cornes à leurs bceufs ; enfin mille niaiseries du même genre ».

L'image du joug, évocatrice du servage, introduit la métaphore de l'animal que nous retrouverons à plusieurs reprises. En 1849, les paysans de la région de Lalinde sont convaincus que le marquis de Gourgues, candidat modéré à l'Assemblée législative, a, dans son château, plus de cent jougs auxquels il pense atteler des paysans vassalisés afin de leur faire labourer les terres de son domaine.

La perception de telles menaces suscite une rhétorique de la violence qui s'amplifie quand fléchit l'autorité, libérant les fantômes de 1793. En juin 1848, à saint-cyprien, le curé Picon se trouve en butte à la vindicte populaire. La foule, qui le hue et l'expulse de la commune, s'en prend aussi aux riches, particulièrement aux nobles. Émile Lasserre, dit Pontet, frère du maire, fils d'un médecin commandant de la garde nationale et donc typique représentant de la bourgeoisie rurale, aurait déclaré au club, puis dans plusieurs autres lieux publics : « Nous irons chez les riches, nous les foulerons aux pieds. » Enregistrons ce projet ; il se réalisera sur le foirail de Hautefaye. Pontet aurait ajouté : « À bas les nobles ! À bas les prêtres !... La République ne sera bien assise à Saint-cyprien que lorsqu'elle aura fait tomber trente têtes. » Au club qu'il préside, il tolère que des menaces de castration soient proférées. D'autres individus, nommément désignés par le procureur, crient : « À bas les riches ! À bas les nobles ! À bas la bande noire ! » et réclament la guillotine. Les vieux griefs ressurgissent : les nobles, dit Pierre Lasfilles, « ce sont des brigands qui se sont emparés des biens de la commune ». Édouard Nayrat, non content de proférer des menaces de castration, aurait démoli, à coups de pioche, des édifices appartenant aux Marzac et aux Beaumont. D'autres individus menacent, eux aussi, d'assassiner les nobles.

Le gouvernement impérial ne permet plus de tels débordements verbaux, une telle libération joyeuse de l'imaginaire de l'agression et du sévice. Au dire des administrateurs, qu'il nous faut alors croire sur parole, la haine n'est pas éteinte pour autant. « Même aux jours paisibles du second Empire, il couvait dans les Campagnes périgourdines une sourde rancœur Contre la noblesse. »

Source : Le village des cannibales, d'Alain Corbin.

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Marafy de Vieux-Mareuil

Situation :

Entre La Belle et La Nizonne, le Périgord Blanc se parre d'une pointe d'austérité septentrionale qui annonce déjà les étendues, plus sauvages du Nontronnais. C'est là, au milieu d'üne vaste forêt parcourue de ruisseaux et pontuée d'étangs que Marafy est venu déployer sa volubilité toute méridionale.

Particularité architecturale :

La demeure est un bijou ciselé en pierre de taille, un des plus beaux morceaux de modénature du Périgord, un exercice de style. Nous sommes devant l'un de ces plantureux exemples d'architecture tempérée où la sagesse du classicisme français se laisse séduire par le goût plus oriental des baroques, par l'abondance des jeux d'ombre et de lumière sur les façades au moyen de décrochés multiples, de corniches, de bandeaux, de pilastres, et de grasses moulurations; sans rien lui concéder de son infini respect pour la pierre, certes, et pour la tradition séculaire en France d'une stéréotomie cultivée ! Si le maître d'œuvre a subi une tentation, il n'a pas suivi la tradition de l'Espagne, de l'Italie, de toute l'Europe Centrale où l'on exprimait tous ces jeux de surface par des maçonneries de briques revêtues de stucs et d'enduits, matériaux tellement plus dociles et plus souples il est vrai, face aux caprices de l'architecte ! A Marafy, dans un grand élan de conciliation et de synthèse il est parvenu à faire chanter des volumes bien connus, sur un plan en H bien rodé, avec la fantaisie des baroques et la rigueur des classiques. Et ceci, il faut le dire, malgré les recommandations du grand maître français considéré comme le père du classicisme naissant, Philibert Delorme, qui se lamentait : « Je vois quelquefois que nos seigneurs qui font édifier, s'arrestent plus à vouloir faire de beaux ornements enrichis de pilastres colonnes, corniches, moulures, frises, basses tailles et incrustations de marbre et autres qu'à congnoistre la situation et nature du lieu de leurs habitations... »

A Marafy tout est ressaut, relief, retrait... Une véritable hiérarchie des avancées vient animer une façade entièrement conçue pour les caresses du soleil.

Sur le registre des verticales, nous pouvons distinguer trois degrés de hiérarchie. Les avancées majeures que sont les deux ailes du H, les avancées intermédiaires, constituées par les six pilastres, qui sur chaque façade soulignent les ailes et esquissent un semblant d'avant-corps central, enfin les neuf avancées mineures dans lesquelles s'inscrivent les baies et qui dessinent les travées.

Sur le registre des horizontales, après un soubassement discret et un bandeau séparant le rezde-chaussée du premier, nous admirerons la pléthorique richesse du couronnement. D'abord l'architrave, d'une incroyable virtuosité : elle exécute un mouvement d'accompagnement non seulement pour les pilastres et les travées mais aussi pour les clefs saillantes des linteaux cintrés sur les baies. Ainsi l'architrave s'avance et se retire à angle droit 48 fois sur chaque façade. Audessus de l'architrave vient la frise bombée, ce magique attribut si en vogue au XVIe siècle, recommandé par Palladio pour le toscan, par Scamozzi pour l'ionique, que F. Mansard utilise ensuite si volontiers d'après Hautecœur, et auquel les vagues successives des ressauts viennent donner ici une apparence de vibration, surtout dans la lumière rasante du crépuscule. Au-dessus, la corniche s'assagit malgré la vigueur de son profil; du moins côté cour ne suit-elle plus les ressauts que sur les ailes. Côté terrasse non seulement la corniche suit chaque ressaut, mais la frise ellemême amortit les clés saillantes. Enfin, la balustrade aveugle vient couronner le tout; elle est formée de grands blocs monolithes dans lesquels les balustrades sont sculptées en refouillement comme à Vendoire et à La Vassaldie.

Le prodige de Marafy est aussi d'avoir prolongé cette féerie de pilastres et de frises bombées avec le même souffle sur les deux ailes des communs et jusque sur le portail latéral d'entrée. Les lucarnes qui ornent le brisis de l'aile nord-est sont, elles aussi, remarquables dans leur modénature et la variété de leur vocabulaire.

Si aucun document d'archive ne nous permet de dater scientifiquement Marafy, du moins admettrons-nous qu'il se rapproche plus des critères de la Renaissance et du Classicisme que de ceux du néo-classicisme. On a pu dire que Marafy était une demeure Louis XVI : cette opinion, que nous avons longtemps partagée, paraît sans fondement même si la ressemblance est frappante dans la volumétrie — et dans la volumétrie seulement – avec l'Hôtel Dereix à Mareuil, construit en plein néo-classicisme comme nous allons le voir.

Pour nous Marasy peut être une construction du siècle de Louis XIV, ou plus vraisemblablement du début du XVIIIe siècle. Les nombreuses modifications des aménagements intérieurs ne nous aident guère malheureusement à préciser notre opinion. Le grand escalier a été refait de façon disproportionnée au XIXe siècle, mais l'escalier de service en bois, la plupart des huisseries, comme les deux cheminées de pierre qui subsistent militeraient plutôt pour les années 1720-1740...

Familles :

Les Pindray.

Le repaire noble de Marafy appartenait dès le début du XVIIe siècle à la famille de Pindray, bien connue dans le pays de Mareuil où elle possédait de nombreux fiefs nobles comme Ambelle ou Sainte-Croix-de-Mareuil.

Simon de Pindray, sir. de Marafy vit en 1612. Sa sœur Isabeau a épousé Pierre de Bodin, et son neveu le conseiller d'état Joseph de Bodin est l'une des gloires de Périgueux dont il fut le héros pendant la Fronde. Élie de Pindray, éc., Sr. de Marafy (env. 1602-1672), son fils présumé, prit pour femme Catherine de Royère qui lui donna deux fils dont nous ne savons rien et trois filles mariées à Charles de Maumont, Jean de Saunier et Jacques Delage. Nous perdons alors, dès avant la fin du siècle, toute trace des Pindray de Marafy.

Les Vatine et les Bellabre. Nous retrouvons à Marafy sous Louis XV le riche juge de Mareuil, Jean de Vatine, dont la famille nous est inconnue et dont on peut supposer qu'il fut un immigrant du Nord qui aurait adouci son nom en en supprimant le w.

Jean de Vatine a épousé vers 1710 Marguerite Aubin de Jaurias, fille de Léonard et de Catherine de Lavaud. Sans écarter totalement l'hypothèse d'une édification par les Pindray, nous considérons que le ménage Vatine-Jaurias est le constructeur vraisemblable du Marafy actuel.

« Jean de Vatine, seigneur de Marafy, juge de Mareuil, résidant à Marafy » s'éteint en 1746. Sa fille, Mme Ardant, mourrut pendant la révolution laissant une succession compliquée, recueillie par des familles à moitié en émigration : sa nièce de Bellabre du chef paternel, et ses cousins Aubin de Jaurias et de Boulouneix, de Ljdonne, du Chassaing de Fombressin, Pichon, de là Bernerie et Bertaud du Chazaud du chef maternel. Mais elle avait déjà vendu Marafy dans les dernières années de l'ancien régime à la famille de Bellabre de Chiliac qui lui était alliée. C'est ainsi que Marafy fut le théâtre de biens macabres événements rapportés par un contemporain, le chanoine du Chazaud :

« M. Belabre, oncle de celui mort sur l'échafaud à Bordeaux, auquel il avait résigné sa cure, s'était retiré au château de Marafie, non loin de Mareuil, dans sa propriété; il fut mis en réclusion à Périgueux, avec les autres vieux prêtres. Rentré chez lui après la Terreur, ses domestiques craignirent sans doute qu'il ne remarquât les vols dont ils s'étaient rendus coupables; au moins tels furent les bruits qui circulèrent alors publiquement, et le malheureux vieillard fut empoisonné avec de l'arsenic. Le fait fut constaté par l'ouverture du cadavre, opérèe par deux honnêtes chirurgiens; mais on était encore si imbu des idées de la révolution, qu'on faisait très peu de cas de la vie d'un prêtre. On ne trouva pas de preuves suffisantes et cet horrible crime resta impuni. Toute la contrée murmura néanmoins, car c'était un bien honnête homme, qui toujours avait dignement rempli les fonctions du sacerdoce et jouissait d'une grande estime. Il était né à Goûts, canton de Verteillac, et était âgé de 72 ans ». (La maison natale de l'abbé de Bellabre est la jolie demeure du milieu du bourg qui appartient de nos jours à la famille de la Clergerie).

Les Maillard.

Marafy passa alors à Alex-Guillaume de Maillard né au château voisin de Lafaye, marié en 1786 avec Renée Moreau de Servanches.

Jeanne-Pauline de Maillard de Marafy, leur fille, épousa en 1819 le baron de Bellussière et sera la grand-mère des Montéty, tandis que son frère Charles comte de Maillard de Marafy prenait pour femme en 1821 Élisabeth de Salignac. Ils eurent à leur tour un fils et une fille : Laure fut accordée au comte Ludovic de Vandière de Vitrac; Léon qui naquit à Marafy en 1829 fut un homme d'affaires plus ou moins heureux, il dut vendre Marafy sous le second Empire à M. Aubin de Jaurias qui habitait à Goûts-Rossignol son château de Jaurias, construction également classique mais des années 1770 et que nous aurons plus tard l'occasion d'étudier dans un chapitre concernant les châteaux classiques à plan massé. Ayant perdu son fils unique à la guerre de 1914, M. de Jaurias dut partager ses biens entre ses deux filles Mmes Palfray, tandis que ses petits-enfants relevaient le nom. L'une, Claire, eut Jaurias et sera la grandmère des Montéty, l'autre, Marie, eut Marasy.

Vendu par le fils de cette dernière Guy Palfray de Jaurias dans les années 50. Marafy vient d'être racheté par la fille et le gendre de Marie-Louise Palfray de Jaurias.

Ainsi, les nouveaux propriétaires de Marafy, M. et Mme Bernard de Montéty tiennent de près chacun de son côté aux deux clans qui ont possédé Marafy depuis 250 ans, celui des Vatine-Aubin de Jaurias et celui des Maillard.

Source : Vieilles demeures en Périgord, de Dominique Audrerie.

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