14 juillet 2014

Les ouvriers du marquis de Montalembert

Quand le marquis de Montalembert décida de créer la forge de Ruelle, sur la Touvre, en 1750, il pensa que le ravitaillement de sa forge en charbon serait plus facile que celui des autres forges à cause de la proximité de la forêt de La Braconne. Il pensa aussi que la Touvre est une rivière aux eaux abondantes en toute saison, contrairement aux autres rivières. Mais il dut faire face à l'éloignement des mines de fer et il dut se déplacer lui-même pour recruter ses premiers ouvriers. Il vint à Marthon, le 30 novembre 1750, pour embaucher Pierre Cheminade, mouleur de canons, demeurant à Roches, paroisse de Sers (2E 3865). Cheminade se loua pour quatre ans pour « travailler du mieux et de son possible à la faction de tous les moules de canons que ledit seigneur se trouvera avoir besoin, pour le prix de 400 livres par an, payables de trois mois en trois mois ». Montalembert embaucha, en même temps, Jean Cheminade, garçon mouleur de canons, demeurant aussi à Roches, mais pour un an seulement, et pour 250 livres. Dans la même journée, il alla à Feuillade et y embaucha Jean Coulombé, mouleur de canons, demeurant au Bugue, en Périgord, et Léonard Desvieux, aussi mouleur de canons, demeurant à Villamblard, en Périgord. Ces deux ouvriers se louent et gagent audit seigneur pour quatre ans et plus si ledit seigneur le juge à propos et généralement pendant tout le temps que la commission et fabrication des canons dudit seigneur durera », pour le prix de 350 livres par an à Coulombé et 300 livres à Desvieux. Une semaine plus tard, le 7 décembre 1750, Montalembert revint à Marthon où il embaucha Louis Fort, maître foreur de canons et forgeron maréchal, demeurant à Cherbontières, paroisse de Sers, pour quatre ans et un salaire de 800 livres par an. Fort s'obligeait « de travailler assiduement, du mieux et de son possible, tant à la forerie des canons que ledit seigneur pourra avoir, qu'à autres petits ouvrages utiles et nécessaires pour raison de ladite forerie, en par ledit seigneur lui fournissant de fer, acier et autres petits outils apparaux et de gens suffisamment pour lui aider dans ladite forerie, tant pour remuer lesdits canons qu'autrement. » Le même jour, Montalembert alla encore à Feuillade et y embaucha un autre ouvrier. Pierre Bibaud, garçon mouleur de canon, demeurant à la Motte, paroisse de Feuillade, pour 400 livres par an. Dans tous ses voyages, Montalembert était accompagné de Pierre Barraud, maître mouleur de canons, demeurant à Cherbontières, paroisse de Sers. Celui-ci connaissait les ouvriers et il facilita sûrement la tâche du marquis. Il était d'une famille qui comptait des fondeurs de cloches et dont plusieurs membres étaient allés travailler à Rochefort comme forgerons. Sur les cinq ouvriers embauchés par Montalembert, on vient de voir que deux d'entre eux sont du Périgord. Beaucoup d'ouvriers travaillant dans les forges de l'Angoumois oriental étaient, en effet, originaires de cette province. Les actes de l'état-civil (mariages et décès) le confirment. On peut aussi le constater à la lecture d'une sentence rendue par le Juge de Paix de Montbron, le 28 juillet 1807. Guillaume Vallade, le maître de forge de La Mothe, est mort récemment et les ouvriers de ses fourneaux ne sont pas payés bien qu'ils aient travaillé plusieurs jours après le décès de leur patron pour mener à bien le fondage commencé. Comme la veuve et les héritiers ne se pressent pas pour les payer, ils font appel au Juge de Paix. Celui-ci, « considérant qu'il n'y a rien de plus urgent que le paiement des salaires qui sont dus à de malheureux ouvriers qui n'ont ni les moyens, ni le temps de plaider et qui demeurent à des distances éloignées », condamne la veuve Vallade à les payer immédiatement. Ces ouvriers étaient de la région de Lanouaille, dans le nord de la Dordogne, du côté du département de la Corrèze. Le chargeur, Guillaume Veyssière, était de la commune de Payzac ; le gardeur, Louis Breuil, de la commune de Lanouaille ; le maître-gardeur de fourneau Jean Pinaud, le maître-chargeur Jean Raimonet et le boqueur Pierre Dutheil étaient de la commune de Saint-Martin d'Excideuil. Certains de ces ouvriers venaient avec des membres de leur famille. Ainsi, Pierre André, boqueur de fer, demeurant au village du Queyroi, paroisse de Sarlande, en Périgord, « et de présent travaillant à la forge de Planchemenier, paroisse de Sers » et qui place son frère Jean en apprentissage chez un tisserand de la paroisse de Vouzan, pour six mois et pour « apprendre à faire toile » (2E 3827 - 12 août 1759). Mais il ne faudrait pas croire que l'Angoumois oriental se contentait « d'importer » des ouvriers qualifiés. Il en « exportait » aussi. Et certains d'entre eux allaient même travailler très loin. Le 17 mai 1784, Simon Fauveau, ancien mouleur de canons, demeurant au Maine-Gaubrun paroisse de Vouzan, donne devant notaire procuration, à « Nicolas Chergé, négociant de la ville de Séville en Espagne, capitale de l'Andalousie, de se porter en son nom héritier de Pierre Ancelin son frère utérin, en son vivant maître fondeur dans les fonderies royales de ladite ville de Séville où il est décédé » (2E 10109). Le 3 octobre 1758, Jacques Delâge, cabaretier à Rougnac, et sa femme déclarent devant le notaire (2E 4797) « qu'il serait venu au pays Pierre Delâge, leur fils, au mois de mars dernier, lequel était aux forges de Bigorry près Bayonne à travailler à faire des moules de canon pour le Roy, et ayant gagné par son travail et ses épargnes la somme de trois cents livres qu'il leur aurait remis pour employer à leurs affaires... et que ledit Pierre Delâge s'était peu de temps après retourné audit lieu de Bigorre sans que ledit Delâge et son épouse lui aient donné aucune reconnaissance de ladite somme ».

(Société archéologique et historique de la Charente, 1983)

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