22 septembre 2020

Le 1er Bataillon de la Charente

1er Bataillon de la Charente.

Etat des cadres à la formation (Revue du 4 décembre 1791)

1er Lt-Col. Léchelle (Jean), de Puyréaux, 31 ans.
2e Lt-Col. Rochette de Pluzet (Louis), de Nanteuil, 24 ans.
Q.-M. Trés. Mondion (Nicolas), de Ruffec, 27 ans.

Adj.-Maj. Dève (Jean- Claude), de Rioz (Haute-Saône), 25 ans.
Adj.-S.-Off. N...
Chir.-Maj. Imbault (Louis), de Cognac, 43 ans.

Grenadiers.

Cap. Lousmeau (Etienne), de Champagne-Mouton, 39 ans.
Lieut. Poitevin dit Loubeaux (Philippe), de Villefagnan, 23 ans.
S.-Lieut. Laroche (François), de Ruffec, 16 ans.

1er compagnie (de Ruffec).

Cap. Charpantier, d'Aigre, 24 ans.
Lieut. Laplante (Jean), de Ranville, 24 ans.
S.-Lieut. Rouchier-Préneuf (Claude), de Tusson, 21 ans.

2e compagnie (de Confolens).

Cap. Jarrige (Joseph), de Crésandal (Lot), 30 ans.
Lieut. Pinaud (Jean), de Chabanais, 43 ans.
S.-Lieut. Risac-Lasipière dit Puy-de-l'homme (Ambroise), de Lasipière, 21 ans.

3e compagnie (de La Rochefoucauld).

Cap. Fureau de Villemalet (Pierre), de La Rochette, 31 ans.
Lieut. Blondin (Jean), de Tourriers, 28 ans.
S.-Lieut. Hériard (Pierre), de Xambes, 21 ans.

4e compagnie (de Ruffec).

Cap. Pinoteau (Pierre-Armand), de Ruffec, 22 ans.
Lieut. Tribert (Louis), de Salles, 22 ans.
S.-Lieut. Perrin (Pierre), de Rufïec, 22 ans.

5e compagnie (de Confolens et RufTec).

Cap. Jousserand (Léonard), 38 ans.
Lieut. Ducouret (Louis), de Luxé, 20 ans.
S.-Lieut. Villesouby (Pierre), de Villefagnan, 18 ans.

6e compagnie (de La Rochefoucauld).

Cap. Lacroix (Mathieu), de La Rochefoucauld, 30 ans.
Lieut. Maingaud (Jean-Baptiste), d'Angoulême, 28 ans.
S.-Lieut. Rousseau.

7e compagnie (de Confolens).

Cap. Neuville (Jean-Part), de Lithaire (Manche), 19 ans.
Lieut. Degonde (Jean-Baptiste), de Saint-Maurice, 29 ans.
S.-Lieut. Senille (Joseph-Antoine), de Chabanais, 23 ans.

8e compagnie (de La Rochefoucauld).

Cap. Redon (Jean), de Montbron, 27 ans.
Lieut. Mathellon (François-Lazare), de Montbron, 25 ans.
S.-Lieut. Maraudon (Antoine-François), de Montbron, 25 ans.

Notice historique.

1791. — Extrait de 719 volontaires des districts de Confolens, La Rochefoucauld et Ruffec, rassemblés à Angoulême le 17 octobre, formés aussitôt en compagnies et organisés en bataillon. Réparti, en attendant d'être complètement habillé, équipé et armé, six compagnies à Cognac et trois à Jarnac les 8 et 9 novembre, puis réuni en entier à Cognac le 30 novembre. Est passé en revue et reçu, le 4 décembre, par le maréchal de camp de Marcé, assisté du commissaire des guerres et de M. Augier, maire de Cognac (562 présents). Armé et habillé, se met en route le 5 à destination de Dormans (Marne), passe par Limoges et Tours, et arrive à Amboise le 31 décembre.

1792. — Part d'Amboise le 1er janvier, passe à Blois et reçoit à Orléans, le 5, un contre-ordre qui l'envoie à Montdidier, y cantonne fin janvier, avec cinq compagnies détachées aux environs, et n'en part que le 17 mars; traverse Saint-Quentin et Guise et arrive le 21 à Landrecies, où il compte à l'armée du Nord. Quitte cette ville le 18 avril pour La Capelle et Le Nouvion, où il reste jusqu'à la fin d'avril, puis stationne au camp de Maubeuge de mai à juin et enfin à Valenciennes, où quelques recrues du département portent en août son effectif à 670, et où il demeure pendant la campagne de l'Argonne. Rejoint en octobre l'armée de la Belgique, sert à l'avant-garde, sous Beurnonville, dégage, le 5 novembre, les hussards de Chamborant à Frameries et prend part, le 6, à l'attaque des hauteurs de Cuesmes. Entre en Belgique avec les flanqueurs de gauche, sous Frégeville, laissant son dépôt à Valenciennes, fait l'expédition de Verviers, puis s'installe en quartiers d'hiver à Rolduc (effectif : 547).

1793. — Cantonne successivement à Engelshoven en janvier et à Merchenhausen en février (effectif : 564) ; prend part à la retraite de la Belgique et se distingue, le 18 mars, à la bataille de Neerwinden. Se replie sur Mons, puis sur Famars, et se jette dans Valenciennes après la défection de Dumouriez, le 13 avril. Fournit, le 12 mai, une compagnie au 5e bataillon de la formation d'Orléans (capitaine Laplante, lieutenant Lestang et sous-lieutenant Perrin). Se distingue, sous Ferrand, au siège de Valenciennes, où il est très éprouvé; compris dans la capitulation du 28 juillet, il sort et est envoyé au siège de Lyon. Passe le 12 septembre à Mâcon et se trouve le 28 au camp de la Champagne, près de Lyon; participe à la prise de la ville le 10 octobre et à la poursuite des rebelles. Rejoint ensuite l'armée des Alpes, puis, presque aussitôt, est affecté à l'armée des Pyrénées-Orientales et employé dans l'Aveyron. Stationne à Saint-Geniez le 23 décembre.

1794. — Est en quartiers à Langogne, Villefort et Châteauneuf le 1er janvier, puis en mars à Rodez et y demeure jusqu'à la réception d'un ordre du 25 mai, qui renvoie sans délai à Toulon; y arrive le 22 juin et compte à l'armée d'Italie. Le 21 septembre, fait partie de la division de droite, à Sanary, d'où partent les notes des officiers adressées au Comité de salut public et s'y trouve encore le 25 novembre. Est, le 10 décembre, avec la division de Villemalet, à La Ciotat (effectif : 590).

1795. — En garnison à La Ciotat du 1er janvier jusqu'en avril; puis est envoyé à Marseille d'avril à juillet et enfin à Toulon, d'où il ne bouge plus de toute l'année.

1796. — Est le 20 février à Finale (417 présents) avec la division Augereau, et, au moment d'entrer en campagne avec Bonaparte, est amalgamé, le 7 avril, à Savone, avec le bataillon de Nyons, le 5e de l'Isère et la 8e demi-brigade légère, pour former la 4e légère nouvelle.

Etat des cadres au moment de l'amalgame.

Chef : Lacroix (M.). Quart.-maître : Pointferré (L.). Adj-maj. : Faro (A). Chir. : Imbault (L.). Adj. S.-Off. : N...

Gr. Cap. Preneuf (C. R.). Lt Ligner (L.). S.-Lt Galopin (J.).
1re — Senille (J. A.). — Barbier (F.). — Guillon (P. J.).
2e — Piret (F.). — Ladoume (P.). — Daigueplais (J.).
3e — Gréaud (F.). — Nexon (G.). — Liaud (J.).
4e — Villesouby (P.). — Congé (N.). — Legeron (F.).
5e — Ducouret (L.). — Saint-Ex (D.). — Nebout (P.).
6e — Maingaud (J. B.). — Combois (P.). — Juzeaud (P.).
7e — Tribert (L.). — Fayoux (F.). — Sauvo (L.).
8e — Redon (J.). — Destouches (J. C). — Dubois (J.).

Source : Bataillons de volontaires nationaux (Cadres et historiques), de Georges Dumont.

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Napoléon 1er et les Prussiens

Napoléon 1er et les Prussiens (1806-1807).
M. Alfred Rambaud, faculté des lettres de Caen.

De 1792 à 1806, la France révolutionnaire ou impériale n'avait grandi qu'aux dépens de l'Autriche et de ses alliés. C'était avec la Belgique autrichienne qu'elle s'élait étendue vers le nord ; c'était avec les possessions de l'Autriche ou de ses alliés qu'elle avait créé les républiques ou les royautés vassales de l'Italie ; c'était avec les dépouilles des princes ecclésiastiques, c'est-à-dire avec la clientèle autrichienne en Allemagne, qu'elle avait indemnisé les États germaniques qu'elle dépossédail sur la rive gauche du Rhin ; c'était avec la Souabe autrichienne, avec le Tyrol autrichien, avec les biens des chevaliers et des comtes d'Empire, autre catégorie de clients autrichiens, que Napoléon avait doté Bade, la Bavière, le Würtemberg, créé la clientèle française de la Confédération du Rhin. C'était à l'Autriche qu'il avait pris la couronne impériale d'Occident, héritage des Otton et des Hapsburg. La Prusse assistail à ces désastres de son ancienne rivale, dans une neutralilé moins attentive qu'inquièle ; elle restait non impassible, mais à peu près immobile dans l'Alle. magne du Nord. Plus d'une fois elle avait projeté d'armer, une fois même elle avait armé contre la France devenue, à son gré, trop puissante ; mais jamais ses armées n'avaient reparu, depuis la paix de Bâle, sur nos champs de bataille. Et pourtant, à certains signes, on pouvait prévoir un conflit prochain. Tout contribuait à le hâter : les exigences et l'ambilion de Napoléon, surtout les faules et les maladresses de la Prusse. Elle avait repoussé, puis recherché, repor ssé encore l'alliance de Napoléon. Elle avait armé contre lui a l'époque d'Austerlitz, puis s'était laissé imposer le traité de Schenbrünn, qu'elle ne voulut ensuite ni rompre, ni ratifier complétement. Elle acceptait le Hanovre avec avidité, le refusait avec une révolte de pudique orgueil, puis l'acceptait définitivement en donnant à entendre que c'était bien à contre-cœur et qu'elle ne le gardait que pour le rendre à son propriétaire, enfin entrait dans une colère violente en apprenant que Napoléon, lassé de ces bésitations, avait précisément offert de le restituer à l'Angleterre. Ce dernier incident, venant après l'affaire d'Anspach, après les récits exagérés sur les ambitions de Murat, grand-duc de Berg, acheva d'exaspérer le parti de la guerre. On n'écouta plus les partisans de l'alliance française. On ne demanda plus ni explications, ni réparations ; on était tout à sa passion, à son amour-propre froissé : la cour, l'armée, le peuple, se précipitaient d'un mouvement aveugle vers une guerre insensée, inégale, mal préparée. En arrivant à celle période fatale de l'histoire de Prusse, nous avons malheureusement, pour la bien comprendre, une expérience que n'avaient pas nós devanciers.

I.

La reine Louise de Mecklenburg-Schwerin, le prince Ferdinand, les ministres Stein et Hardenberg, les généraux Rüchel et Blücher, ne laissèrent pas au roi le temps de se reconnaitre. Schulenburg-Kehnert, Brunswick lui-même, Brunswick, le prince de la paix, ainsi que l'appelaient les hobereaux du parti de la guerre, furent entraînés comme les autres. Les journaux de Berlin prêchaient la guerre contre les Français. Ca spirituel « Berlinois » s'est donné le plaisir récemment de recueillir, sous le titre de Littérature française pendant la guerre de 1870, les « morceaux choisis » des hableries et des fanfaronnades de nos journaux: il pourrait se donner le même plaisir avec la presse berlinoise de 1806. Au théâtre, on ne voulait que des pièces belliqueuses ; on applaudissait avec frénésie les passages à allusions de Wallenstein et de la Pucelle d'Orléans. Aux marionnettes on se donnait le plaisir de rosser Bonaparte. La foule faisait des démonstrations menaçantes devant les hôtels des ministres suspects de vouloir la pair ; les jeunes officiers allaient aiguiser leurs sabres sous les fenêtres de l'ambassadeur de France. Quiconque parlail de paix était un traitre. Dans un mémoire adressé au roi, le 2 septembre, les princes Henri, Guillaume, Ferdinand, le prince d'Orange, le duc de Brunswick, dénoncerent formellement les ministres pacifiques commes responsables de « l'impudent abus que faisait Bonaparte des désirs pacifiques de Votre Majesté ».

Napoléon suivail avec calme et attention ces mouvements de la cour et de l'opinion prussienne. Son armée à ce moment élait encore presque lout entière en Allemagne : il n'avait qu'un pas à faire pour franchir les montagnes de Thuringe. Dès le 9 septembre, il ordonnait à Berthier de faire reconnaitre le haut Palatinat, les défilés du Frankenwald, la Thurioge. Le 10, il ordonnait à son grand-écuyer Caulaincourt de faire arranger ses lunetles. Il prescrit à Mortier de tenir la main aux fortifications de Mayence ; il prévoit le cas où par suite d'une bataille perdue par la France, l'ennemi se porterait sur le Rhin. Il prévoit tout, même ce qui est à ce moment le plus improbable : la défaite.

Pourtant il déplorait, plus sincèrement qu'on ne le croit généralement, cette guerre qui devenait chaque jour inévitable. Il avait fondé sur l'alliance prussienne les plus grandes espérances. Sa politique le portait à s'étendre, non dans le nord de l'Allemagne, mais dans le sud de l'Europe. Il consentait volontiers à accorder à la Prusse plus d'homogénéité et une plus grande situation sur la mer Baltique et sur la mer du Vord. Il eût pu l'écraser l'année précédente, après le traité de Potsdam : il ne l'avait pas fait, il l'avait au contraire agrandie, fortifiée : signe certain qu'il ne voulait pas lui faire la guerre. Dans une lutte avec la Prusse, la vicloire la plus complète n'en était pas moins une hypothèse embarrassante. Il fallait se mettre sur les bras les affaires de la Pologne et de l'Allemagne du Nord, se détourner de l'Espagne, de l'Italie, de la mer, des colonies. La Prusse abattue, que serait-il de ses dépouilles ? La détruire était difficile, la conserver dangereux. Dans celle guerre, beaucoup à perdre, rien à gagner en puissance réelle. C'est ce qui explique plus tard sa haine contre la Prusse vaincue, qui l'avait obligé à la vaincre ; ses fureurs contre la reine Louise, Brunswick, les hobereaux : tous ceux qu'il regardait comme les auteurs de celle guerre fatale.

Il fit des efforts sérieux pour la prévenir. Dans une note du 12 septembre 1806, il insiste sur le caractère impolitique d'une pareille lutte :

« L'Empereur ne peut estimer la conduite du cabinet de Berlin ; il a cela de commun avec loute l'Europe. Si quelquefuis même il ne consullait que son caur, il ne serait pas impossible qu'il désirat d'humilier le cabinet de Prusse. Mais la raison d'État sera que l'Empereur sera toujours ami de la Prusse. Sa politique s'étend sur le midi et non sur le nord. Il est ridicule de penser que l'Empereur voulût faire la guerre à la Prusse pour que la Bavière eût Bayreuth et le duc de Clèves Münster.... L'Empereur désire véritablement ne pas tirer un coup de susil contre la Prusse. Il regardera cet événement comme un malheur, parce qu'il vient troubler des intérêts déjà assez compliqués, qui l'empêchent d'évacuer l'Allemagne avec honneur. »

Il exprima les mêmes sentiments à l'ambassadeur Knobelsdorff, que la cour de Prusse lui avait envoyé en septembre, moins peut-être pour tenter un nouvel elfort de rapprochement que pour gagner du temps pour les préparatifs militaires.

Ce n'est pas que Napoléon n'eût vis-à-vis de la Prusse les torts les plus graves. Sans parler de ces agrandissements incessants qui, après chaque guerre, rendait une guerre nouvelle inévitable, il avait manqué aux égards qu'il devait à un allié, à une puissance qui avait sa légitime susceptibilité et et son passé honorable. Après lui avoir imposé le Hanovrc, il l'offrait à l'Angleterre. Après lui avoir imposé son alliance, il refusait de se laisser contenir dans ses projets d'agrandissement. Mais la Prusse avait bien plus de torls encore. Sa politique de 1805 est la plus perfide qu'on puisse s'imaginer: la minime affaire d'Anspach ne l'autorisait pas à armer sur les derrières de Napoléon. Ayant accepté les traités de Schœnbrünn et de Paris, elle devait les exécuter loyalement, franchement, et ne pas se poser devant l'Europe en victime de Napoléon. Acceptant son alliance, elle ne devait pas aflecter d'en rougir. Assez avide pour prendre le Hanovre, elle ne devait pas faire la prude offensée devant ses anciens alliés. Elle avait tort de se résoudre à la guerre sur de vains bruils. Elle avait tort de ne pas dire ce qu'elle voulait et de ne savoir faire ni la paix, ni la guerre.

II.

Quoi qu'il en soit, dans les premiers jours d'octobre, les deux armées se trouvaient pour ainsi dire en présence, l'une dans le bassin du Mein, l'autre dans le bassin de la Saare, séparées seulement par la ligne du Frankenwald el de la forêt de Thuringe.

Qu'était-ce que l'armée prussienne pour lutter avec l'armée française ? Les historiens allemands ont décrit à plaisir les vices et les abus dont elle souffrait, les ont peut-être exagérés pour excuser sa défaite.

Tous ces vices se résument en un mot : c'était une armée gâtée par la paix. Depuis la guerre de Sept ans, elle n'avait fait aucune guerre aussi sérieuse. Des expéditions comme celles de Pologne, de Champagne, de Mayence, du Rhin, où la Prusse ne combattait, pour ainsi dire, que d'une main, étaien! plus propres à tromper une nation et une armée sur leurs propres forces qu'à les éclairer. Nous avons pu faire depuis, pour notre propre compte, cette expérience. En outre, l'armée prussienne de 1806 formait dans la nation une nation à part, et l'on pouvait dire de la Prusse qu'elle « n'était pas un pays qui avait une armée, mais une armée qui possédait un pays ». Cette caste de vainqueurs campée en Prusse ne se recrutait même pas exclusivement parmi les nationaux : toules les classes de la nation avaient des motifs différents pour s'exempter du service militaire, nobles, bourgeois, profesfesseurs, ouvriers, paysans mêmes. Une bonne partie des soldats et des officiers de l'armée prussienne étaient étrangers à la Prusse ; on obtenait les soldats par le raccolement, on attirait les officiers par le prestige des lauriers de Frédéric. Rien d'insolent comme l'officier pour le bourgeois qu'il vexait à plaisir, pour le soldat qu'il dressait à coups de poing ou à coups de bâton. Cette armée, en somme, datait de la guerre de sept ans ; elle était commandée presque par les mêmes généraux qu'en 1756 ; ceux-ci ne voyaient de salut que dans les procédés, dans les recettes militaires du grand Frédéric, sans voir qu'un nouvel art de la guerre venait de surgir au milieu du bouleversement européen. L'armement et l'habillement du soldat était fort médiocre ; en revanche, quatre jours avant léna, on rappelait aux soldats les règlements qui prescrivaient d'égaliser exactement les bottes de paille. La routine était tout dans cette armée, la science rien. Le corps d'officiers et même le corps d'état-major avaient la réputation d'une médiocre instruction ; le ministre Bulow disait de son frère le général « qu'il était le plus sot des Bulow, mais le plus intelligent des officiers d'étal-major ». Une chose qui alourdissait étrangement cette armée, c'était la vieillesse d'une grande partie de ses membres. A part les princes, généraux de naissance, elle n'avait que des vieillards à sa tete: des trois seld-maréchaux, l'électeur de Cassel avait soixanletrois ans, le duc de Brunswick soixante et onze, Moellendorf quatre-vingt-deux. Des sept généraux d'infanterie, quatre avaient soixante ans, un autre était octogénaire. Des vingt-quatre lieutenants-généraux, neuf étaient septuagénaires, onze sexagénaires. Il en était de même pour les généraux de cavalerie et les autres grades de l'armée. Si nous examinons la composition d'un régiment nous le trouvons encombré de vieux sous-officiers et de vieux soldats. Il y avait, en quantité, des soldats de quarante, de cinquante, de soixante ans. Du corps de sous-officiers plus de la moitié avaient de quarante à soixante ans. Voilà ce qui restait à l'armée prussienne de ses triomphes de la guerre de sept ans : un héritage de vieux procédés, de guerriers vieillis et d'illusions funestes.

Jamais pourtant le grand Frédéric n'aurait pu manifester autant de contentement de ses armées victorieuses que n'en marquaient ses successeurs pour celle de 1806. Rüchel déclarait à ses soldats dans une revue « qu'il y avait dans l'armée prussienne quantité de généraux de la force de M. Bonaparte ». Knesebeck ayant eu l'imprudence en 1805 de présenter à la commission d'organisation militaire un plan de réorganisation sur les bases adoptées plus tard par Scharnhorst, il lui fut répondu « qu'on ne pouvait comprendre comment on osait conseiller la complete réorganisation d'une armée qui était, depuis si longtemps, pour l'Europe, et qui devait rester pour elle, un modèle inimitable, et comment on osail proposer de la réduire au role d'une simple milice nationale ».

L'issue de la campagne qui s'ouvrait les 7, 8 et 9 octobre par le passage des défilés du Frankenwald du colé des Français ne pouvait guère élre douteuse. Non que la disproportion des deux armées fût considérable : l'armée française comptait environ 170 000 hommes, dont 30 ou 40 000 auxiliaires allemands ; l'armée prussienne 160 000 hommes, dont 20 000 Saxons. Mais il fallait songer à la disproportion réelle entre l'empire français et la Prusse de cette époque ; le premier avec ses provinces du Rhin, de Belgique, de Piémont, ses royaumes feudataires de Hollande, d'Italie, de Naples, de la Confédération du Rhin, pouvait compter sur les ressources de cinquante millions d'habitants ; le royaume de Prusse n'était peuplé que de neuf millions huit cent mille habitants ; les secours lointains de l'Angleterre, de la Suède ou de la Russie ne pouvaient compenser cette disproportion. Une bataille perdue pour la France était un échec, pour la Prusse la ruine.

A cette armée de paix, de tradition, de caserne, on allait opposer une armée qui, en 1792, était sortie des entrailles de la nation française, qui avait grandi dans les camps et sur les champs de bataille ; qui s'était formée, au milieu des succès et des revers, une tactique à elle, un art militaire, non de tradition et de recettes, mais d'inspiration el d'expérience, une armée vieille de gloire, jeune d'années ; à ces compagnons décrépits de Frédéric II, qu'on trainait presque malgré eux sur le champ de bataille, des généraux dont les étals de service contrastent glorieusement avec l'extrait de naissance. Des sept lieutenants de Napoléon, les plus agés étaient Augereau (cinquante-neuf ans) et Bernadotte (quarante-deux ans) ; mais Murat n'avait que trente-neuf ans ; Ney, Soult, Lannes, trente-sept ; Davoust trente-six. L'Empe reur lui-même n'avait que trente-sept ans. On pouvait attendre de cette belliqueuse jeunesse une constance indomp table dans le danger, une ardeur infatigable dans la pour suite de la victoire.

Tandis que l'armée prussienne se mouvait péniblement avec les 33000 chevaux, les 12 000 valets, les carrosses, les pianos qui encombraient ses colonnes, Napoléon, ses lieute nants et ses officiers avaient conservé quelque chose de la simplicilé républicaine. Un officier portait tout avec lui ; ur maréchal n'avait que des cantines ; Napoléon n'était pas en core le fastueux potentat de 1812.

Le quartier général prussien était encombré de personnages inutiles : la reine, les princes, qui venaient passer de revues ; Lombard et le pamphlétaire Gentz qui rédigeaient des manifestes ; Hardenberg et Haugwitz qui disputaient sur le système politique. Le duc de Brunswick, sur l'expérience duquel tout le monde comptait, demandait conseil à tout le monde. On avait eu d'abord la prélention de prendre l'offensive ; mais Napoléon ne laissait ce soin à personne. Puisqu'il fallait l'attendre, par où déboucherail-il ? Par la haute Saale ou par le haut Mein ? par Hof ou par Eisenach ? Non-seulement on ne savait comment on livrerait bataille, mais on n'était pas sûr qu'on ne ferait pas la paix. Le 7, Napoléon avait reçu un ultimatum prussien qui le sommait d'évacuer l'Allemagne du Sud et de laisser l'Allemagne du Nord libre de se confédérer. Ce document, par son contenu, indiquait le désir de la paix ; par sa forme, la rendait impossible. Il était accompagné d'une lettre du roi, longue, passionnée, pleine de récriminations. Napoléon l'appelait « un mauvais libelle...., une rapsodie copiée des journaux anglais...., un mauvais pamphlet contre la France, dans le genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par ses écrivains à 500 livres sterling par an.... Le roi de Prusse n'a sûrement pas lu cette rapsodie.... On nous donne rendez-vous d'honneur pour le 8 ; jamais Français n'y a manqué ; mais comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être témoin du combat, soyons courtois et marchons, sans nous coucher, sur la Saxe ».

On cherchait encore un plan dans l'armée prussienne ; Napoléon était si sûr du sien que, le 13 octobre au soir, la veille d'Iéna, sur les hauteurs du Landgraffensberg, il pouvait divulguer à ses soldats que l'armée prussienne était tournée par sa gauche, dans la situalion de Mélas à Marengo, de Mack à Ulm.

Pourtant, après le combat de Schleitz et de Saalfeld, ou s'était montrée en pleine lumière l'infériorité de cette fameuse cavalerie prussienne, et où la mort de Louis-Ferdinand avait inauguré tristement cette triste guerre, Napoléon fit encore une tentative pour décider le roi à la paix. Il lui écrivit :

Que V. M. m'en croie : j'ai des forces telles que toutes ses forces ne peuvent balancer longtemps la victoire. Mais pourquoi répandre tant de sang? A quel but ? Je tiendrai à V. M. le même langage que j'ai tenu à l'empereur Alexandre deux jours avant la bataille d'Austerlitz. Fasse le ciel que des hommes vendus ou fanatisés, plus ennemis d'Elle qu'ils ne le sont de moi et de ma nalion, ne lui donnent pas les mêmes conseils pour la faire arriver au même résultat ! Sire, j'ai été votre ami depuis six ans. Je ne veux point profiter de cette espèce de vertige qui anime ses conseils et qui lui ont fait commettre des erreurs politiques dont l'Europe est encore tout étonnée et des erreurs militaires de l'énormité desquelles l'Europe ne tardera pas à retentir.... Sire, V. M. sera vaincue ; elle aura compromis le repos de ses jours, l'existence de ses sujets sans l'ombre d'un prétexte. Elle est aujourd'hui intacte et peut traiter avec moi d'une manière conforme à son rang ; elle trailera avant un mois dans une situation différente.... Sire, je n'ai rien à gagner contre V. M. Je ne veux rien et n'ai rien voulu d'elle. Cette guerre est une guerre impolitique.... Ce n'est pas pour l'Europe une grande découverte que d'apprendre que la France est du triple plus populeuse et aussi brave et aguerrie que les États de V. M. Je ne lui ai donné aucon sujet réel de guerre. Je prie V. M. de ne voir dans cette lettre que le désir que j'ai d'épargner le sang des hommes et d'éviter à une nation, qui géographiquement n'est pas ennemie de la mienne, l'amer repentir d'avoir trop écouté des sentiments éphémères qui s'excitent et se calment avec tant de facilité parmi les peuples ».

Assurément, il y avait dans cette lettre des expressions acerbes et dures. Les idées sont vraies ; les sentiments, nous les croyons sincères. La démonstration de sa supériorité sur la Prusse une fois faite à Schleitz et Saalfeld, Napoléon offrait de s'arrêter, de renoncer à une victoire certaine, à des conquêtes assurées. A-t-on été aussi généreux que lui après Wissembourg, après Reichshoffen, quand la preuve de nos erreurs politiques et militaires était acquise pour l'Europe ! A-t-on offert de se retirer sans démembrer la France ? Napoléon a du moins sur son triste imitateur cette supériorité : il a écrit cette lettre.

III.

Si le passé pouvait consoler du présent, jamais victoire ne fut plus complète. Le même jour, à léna, sous les yeux de Napoléon, 100 000 Français écrasaient 70 000 Prussiens sous les ordres de Hohenlohe et de Ruchel ; à Auerstaedt, Davoust, avec 30 000 Français seulement, arrêtait et repoussait victorieusement une autre armée de 70 000 hommes qui avait à sa tête le roi de Prusse, le duc de Brunswick et Moellendorff. Cette armée se battit bien ; les chefs firent bien leur devoir ; Schmettau fut tué, Moellendorff et Brunswick mortellement blessés, le roi eut deux chevaux tués sous lui. Une foule d'officiers restèrent sur le champ de bataille. Chacune des deux armées prussiennes fut vaincue à l'insu de l'autre et se consolait en pensant que l'autre était victorieuse. Hohenlohe accablé espérait se rallier avec le secours de l'armée de Brunswick ; le corps de Brunswick vaincu, espérait se renforcer de ceux d'Hohenlohe pour enfoncer enfin Davoust. Mais ce ne furent pas deux armées qui firent leur jonction ; ce furent deux déroutes qui se inelèrent, se confondirent, s'écoulèrent en désordre, vers le seul chemin resté libre : 21 000 hommes tués ou blessés, 18 000 prisonniers, 315 canons, tels furent les premiers fruits de la victoire. Davoust, qui n'avait que 44 canons, en avait conquis 115.

Ce qui rendit le désastre plus effroyable encore, c'est la promptitude et l'acharnement avec lesquels les Français poursuivirent la victoire. L'infanterie de Soult, Lannes, Ney, Augereau, l'innombrable cavalerie de Murat se précipitèrent sur les traces de ces débris d'armée. Dans leur marche diagonale du sud-ouest au nord-est, du champ de bataille d'Iéna à la mer Baltique, ils réussirent du même coup à les gagner de vitesse et à les couper de leur ligne de retraite sur la Russie. Le roi consterné avait abandonné à Hohenlohe et à Kalkreuth la direction du corps principal. Dès le lendemain d'Iéna, les Français paraissaient devant Erfurth, - place forle renfermant le prince d'Orange, 10 000 soldats, d'immenses approvisionnements, beaucoup de fuyards et de blessés. Erfurth se rendit à la première sommation. Le 17 octobre, le général Dupont attaqua, près de Halle, la réserve de l'armée prussienne, forte de 17 à 18 000 hommes, postée dans une position formidable et commandée par le prince Eugène de Würtemberg. C'était le seul corps intact qui restat de l'armée prussienne. Il fut battu et dispersé. Cependant la grande armée prussienne serrée de près par les Français avait réussi à alteindre Magdeburg et å y passer l'Elbe. Nous n'avons plus besoin de notre imagination pour nous figurer le tableau qu'elle présentait : des troupes harassées, affamécs, qui ne trouvaient de vivres nulle part, qui jalonnaient leur route d'artillerie abandonnée, de soldats épuisés, de cadavres d'hommes et de chevaux ; des généraux qui se rejetaient la responsabilité de la défaite ; des soldats qui n'obéissaient plus à leurs officiers et qui attribuaient tous leurs malheurs à leur incapacité, à leur trahison ; des bandes de déserteurs, des nuées de maraudeurs ; le paysan ruiné, consterné, pillé. Du moins on espérait atteindre l'Oder. Mais on perdit le temps en contre-marches : les Français n'en perdaient pas. A Prentzlau, au nord de Berlin, on fut ou l'on se crut entouré : le prince de Hohenlohe se rendit prisonnier avec 12 000 hommes (28 octobre). Un autre corps, composé de 4200 fantassins, 2000 cavaliers, huil canons, sous Hagen, ne put aller plus loin que Pasewalk (29 octobre). Un troisième, sous Bila, qui était arrivé jusqu'à Anklam et qui complait s'embarquer, ne fut pas plus heureux. On ramassa en chemin le grand parc d'artillerie. Restait la colonne de Blücher, renforcée de celle du duc de Weimar et qui complait dans ses rangs les plus énergiques officiers de l'armée prussienne : le duc de Brunswick-OEls, celui de Saxe-Weimar, York de Wartenburg, Scharnhorst, Dörnberg, tous destinés à être célèbres au jour de la revanche. Elle comptait filer le long du littoral de la Baltique et atteindre la Vistule ; mais les Français élaient déjà arrivés au bord de la mer. Malgré son épuisement, elle rebroussa chemin, talonnée par Soult, Bernadotte et Murat, se jeta dans Lübeck, malgré les protestations des habitants, y livra un combat acharné qui fit à la ville un mal énorme (6 novembre), réussit à s'en échapper, mais fut obligée de capituler à Ratkau (7 novembre). 14 ou 15 000 hommes posèrent les armes. Du moins Blücher put faire insérer dans la capitulation « qu'il ne se rendait que faute de munitions ». De toute l'armée qui avait combattu à léna et Auerstaedt, il ne restait plus un seul soldat. Quand l'armée auxiliaire des Russes s'approcha de la Vistule elle ne trouva plus d'armée principale avec laquelle elle pât faire sa jonction.

Parallèlement à cette série de désastres en rase campagne, une série de capitulations de places fortes, dont le récit encore aujourd'hui exaspére les historiens allemands. Spandau, la citadelle de Berlin, s'était rendue sans tirer un coup de canon. Le 23 octobre, son gouverneur Benekendors écrivait au roi qu'il se ferait sauter avec la forteresse ; le 25 il capitulait. « Le major de Benekendorff, raconte Bignon, qui venait de rendre cette forteresse sans un seul jour de défense, n'avait d'autre souci que de se débattre avec un officier français relativement à de petits objets de basse-cour qu'il prétendait compris dans les effets que la capitulation l'autorisait à emporter. » Stettin, forte place sur l'Oder, avait 5000 hommes de garnison, de l'artillerie en sulfisance, des vivres et des munitions en abondance ; on pouvait s'attendre à y voir arriver le prince de Hohenlohe. Le 29 octobre, un corps français de 800 cavaliers et 2 canons vint sommer la place en annonçant la prochaine arrivée de Lannes et Murat. Le gouverneur von Romberg, agé de quatre-vingt-un ans, n'hésita pas à se rendre prisonnier de guerre. Napoléon à ce propos écrivit ce mot qui pèse encore sur le cæur de nos conquérants : « Si votre cavalerie légère, écrivait-il à Murat, prend ainsi des villes forles, il faudra que je licencie mon corps de génie et que je fasse fondre mes grosses pièces ». A Küstrin, ville trèsforte sur l'Oder qui la mettait à l'abri d'un coup de main, le colonel Ingersleben, qui avait 2400 hommes de garnison, fut sommé par une division française qui le même jour poursuivit sa marche dans une autre direction, ne laissant à la tête de pont de l'Oder qu'un seul régiment : c'est à ce régiment qu'il se rendit (1er novembre) ; encore fut-il obligé de fournir aux Français des bateaux pour pénétrer dans la place, altendu qu'il avait fait sauter le pont. Enfin le 22 novembre Magdeburg, qui n'était investi que depuis 13 jours, . capitula avec 24 000 hommes, dont 10 000 complétement valides, 6 ou 7000 chevaux, 600 pièces de canon, devant une force assiégeante de 6000 hommes. Les places fortes de Hanovre n'avaient pas fait une meilleure résistance. Plus tard, quand la Prusse voulut se relever, ces « capitulards » furent traduits devant des conseils de guerre : plusieurs furent condamnés à mort.

En novembre, le roi de Prusse n'avait plus d'autres ressources que : 1° Dans le nord, les forteresses : de Dantzig, qui ne se rendit que le 25 mai 1807 ; – de Kœnigsberg, qui ne fut prise qu'après la bataille de Friedland ; - de Colberg, que la ténacité de Gneisenau, les hardiesses du futur partisan Schill, la bravoure de sa bourgeoisie, encouragée par le vieux distillateur Nettelbeck, maintinrent jusqu'à la fin en dépit du bomhardement ;- de Graudentz, qu'un général d'origine française, L'homme de Courbière, agé de soixante-ireize ans, défendit également à outrance. Vainement on lui déclarait qu'il n'y avait plus de royaume, ni de roi de Prusse : « Eh bien, répondait-il, je suis le roi de Graudentz » ; 2° une petite armée de 14 ou 15 000 hommes qui, sous le général Lestocq, autre Français d'origine, se distingua à Eylau et à Friedland, mais ne pouvait rien changer à la situation ; 3° la Silésie, où après quelques capitulations honteuses, comme celles de Breslau et de Schwednitz, les autres forteresses se défendirent longtemps et où les gouverneurs organiserent une armée auxiliaire de francs-tireurs, de gardes nationales, d'officiers prussiens, qui avaient manqué à la parole donnée.

La France était encombrée de prisonniers prussiens. Napoléon avait prescrit d'accorder aux soldats une nourriture abondante, aux officiers une solde convenable. Mais comme il en avait environ 140 000, il n'entendait pas supporter une dépense inutile ; il prescrivait de les employer aux travaux publics, aux ateliers de Rochefort, aux ouvrages du Languedoc, ou de les mettre à la disposition des cultivateurs. « Cela aura l'avantage, disait-il, qu'il en restera beaucoup en France ». Il en faisait aussi offrir à la cour d'Espagne : « Cela aura l'avantage de peupler l'Espagne, parce que si ces prisonniers sont bien traités, ils resteront dans le pays ». Il stipulait seulement qu'on ne les enverrait pas aux mines d'Amérique. Sa haine contre la faction belliqueuse de Berlin reparaissait encore dans ces prescriptions : « Je vous recommande les gendarmes, écrivait-il au général Dejean; ce sont des freluquets et des polissons. N'en laissez pas venir à Paris, et placez-les à Dijon avec ordre de les tenir ferme ».

IV.

Nous avons laissé Berlin sous les excitations belliqueuses de la Cour, du théâtre, des journaux. « Les régiments traversaient la ville avec des chants de victoire, la foule se précipitail sur leur passage, s'associait à leur enthousiasme, et aucun nuage de pressentiment n'obscurcissait ce beau ciel d'espérance (Lombard). » Le Libéral, l'Ami de la Maison, l'Indicateur, l'Observateur de la Sprée, entretenaient cette fièvre patriotique, ne permettaient pas qu'on vit dans la mort de Louis-Ferdinand autre chose qu’un accident insignifiant. Tout d'un coup la nouvelle se répand dans la capitale qu'on vient de remporter une grande victoire : le prince de Hohenzollern a complétement battu Soult ; Murat est prisonnier ; le grand parc d'artillerie française est enlevé.... Les Français étant à Naumbourg, il est évident qu'ils étaient pris entre deux feux. Le gouverneur Schulenburg-Kehnert distribuait luimême à la foule enthousiasmée les bulletins de victoire. Le 17, au matin, on apprit la nouvelle d'Iéna. Le gouverneur fit placarder la célèbre affiche : « Le roi a perdu une bataille ; maintenant la tranquillité est le devoir du bourgeois et je vous demande de le remplir. - Signé Schulenberg. » La désillusion fut cruelle ; la panique excessive; toute la haute société déserta à l'instant la ville qui se remplissait en même temps des fuyards de la campagne, encombrant les rues de leurs voitures et de leur pauvre mobilier. Les libraires surtout, qui se souvenaient de l'exécution du libraire Palm, et ne se souciaient pas d'être « décorés du Palmen-orden », ne perdirent pas de temps pour fuir. Les Français n'élaient encore qu'à Halle (17 octobre) : on les croyait aux portes de Berlin. Le gouverneur Schulenburg fit sa sortie en grand uniforme, escorté de toutes les caisses publiques, mais abandonnant d'immenses approvisionnemenls dont les Français allaient faire leur profit. Puis, la ville se trouva dans cette situation pleine d'angoisses qu'ont connue depuis tant de villes françaises, entre l'État qui l'abandonnail, la livrait, se retirait avec ses fonctionnaires, ses soldats, ses trésors, - et l'ennemi qui arriyait, Le 24 octobre on aperçut du côté de la porte de Brandebourg des uniformes verts. Les optimistes déclarèrent que c'était l'avant-garde de l'armée russe. Les optimistes ont toujours tort en pareil cas. C'était la cavalerie française. Artillerie légère, hussards, chasseurs, ils entrèrent par plusieurs portes dans Berlin, musique en tête, au milieu d'une foule immense, qui ne manifestait aucune velléité liostile, qui subissait la réaction de la peur passée, c'est-à-dire une curiosité tout à fait rassurée, presque reconnaissanle. On alla même visiter les nouveaux venus dans leurs campements hors de la ville. Le général Hullin, un des héros de la Bastille, entra en fonction le même jour comme commandant de place de Berlin; Davoust arriva à son tour ; l'Empereur, en récompense de sa belle conduite à Auerstaedt, avait décidé que son corps entrerait le premier dans la capitale. Il ful harangué à la porte de Potsdam par les magistrats, et une députation leur répondit courtoisement, leur donna le conseil de former une milice bourgeoise pour la garde de la ville. Voilà deux traits qui manquent à la dernière invasion : aucun général prussien ne peut se vanter d'avoir été harangué aux portes de nos villes, aucune de nos villes n'a mérité assez la confiance du vainqueur pour qu'on l'engageât à former une garde civique. Le 26, arrivèrent de nouvelles troupes. Le 27, Napoléon fit son entrée dans la capitale de ce même Frédéric dont il venait de dépouiller le tombeau à Potsdam. Le corps municipal, conduit par le commandant de place, Hallin, lui présenta aux portes les clefs de la ville; à l'entrée du château il retrouva les mêmes députations. « Je ne le vis sourire qu'une fois, dit l'auteur d'une relation contemporaine, quand ses yeux s'arrêtèrent sur un groupe de Berlinois qui melaient leurs acclamations à celles des soldats français. » Sa petite taille, son visage sévère, son teint olivâtre, son regard d'aigle, son simple costume déjà légendaire, au milieu de ce brillant cortége de généraux, de ces étincelants cuirassiers, de ces magnifiques grenadiers à cheval, de cette garde 'invincible, inspirait à la population un sentiment indéfinissable de terreur, d'admiration, de respect, d'amertume profonde, de curiosité émue. On lui présenla le chancelier et les ministres, puis le clergé protestant, les cours de justice. Avec celles-ci, il s'entretint de l'organisation judiciaire de la Prusse ; à celui-là il prescrivit de « rester tranquille et de porter obéissance et respect à César ». Il se montra fort au courant des manifestatione antifrançaises qui avaient signalé le début de la guerre ; il se complut dans de violentes sorties contre le prince de Hatzfeld, les courtisans, les femmes qui se melent de politique : « Ce bon peuple de Berlin est victime de la guerre pendant que ceux qui l'ont attirée se sont sauvés. Je rendrai cette noblesse de cour si petite qu'elle sera obligée de mendier son pain. » Peut-être ne serait-elle pas venue manger le nôtre. Il joua aussi la clémence d'Auguste avec le prince de Hatzfeld, la magnanimité d'Alexandre avec les femmes de la famille royale : la veuve du prince Henri, la princesse Auguste et son mari, la princesse électorale de Hesse-Cassel, sœur du roi. Le soir, la municipalité ordonna des illuminations générales.

Les Prussiens seraient disposés à nous faire croire qu'ils ont inventé l'administration des pays occupés. Napoléon, à peine arrivé à Berlin, organisa sa conquête. Il avait déjà statué sur le sort de l'Allemagne entre le Rhin et l'Elbe, et l'avait parlagée en six gouvernements militaires. Pour la rive droite de l'Elbe, il établit un gouverneur général et un intendant général pour toute la Prusse ; les provinces conquises, à la date du 2 novembre, furent partagées en dix départements, à la tête de chacun desquels se trouvait un commandant militaire, un intendant ou inspecteur aux revues, assisté d'un receveur. Chaque commandant correspondait avec le gouverneur général à Berlin, chaque intendant départemental avec l'intendant général. Les intendants devaient administrer, les receveurs percevoir les impots directs et indirects, les revenus du roi, les contributions extraordinaires qu’un décret du 15 octobre, daté d'Iéna, avait fixé à 100 millions pour les pays entre l'Elbe et la Vistule, dont 10 millions pour Berlin. Nous avons été habitués depuis à de tout autres chiffres. La justice ordinaire continuerait à être rendue par les tribunaux du pays. Les autorités locales de Berlin continueraient leurs fonctions, mais elles devaient préter serment :

« Je jure d'exercer loyalement l'autorité qui m'est confiée par S. M. l'Empereur des Français, roi d'Italie, et de ne m'en servir que pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité publique ; de concourir de tout mon pouvoir à l'exécution de toutes les mesures qui seront ordonnées pour le service de l'armée française, et de n’entretenir aucune correspondance avec ses ennemis. »

Ce serment fut prêté docilement, mais non sans quelque douleur, par le chancelier, les ministres de la justice et des cultes, le chef du département des mines, etc.. Les principales villes devaient etre surveillées par une milice locale : 1600 hommes à Berlin, 40 à Stettin , 60 à Halle. Le reste du pays devait être soigneusement désarmé et les armes enfermées dans les forteresses. Toutefois il conseillait à Clarke de n'armer à Berlin que 800 hommes sur 1600, « sous prétexte que les fusils manquent; un fusil peut servir à deux hommes; ils se le passeraient». Dès son arrivée à Berlin, Napoléon avait reconstitué la municipalité : 2000 bourgeois notables avaient élu parmi eux un conseil de 60 personnes. Napoléon donna l'ordre de s'informer des moyens de faire marcher les postes, le commerce, d'assurer l'approvisionnement de la capitale, etc. Il ne fit pas rédiger des Moniteurs officiels de ses nouveaux gouvernements, auxquels il eût été obligé de procurer des abonnés à coups d'amendes et de prison; les journaux de Berlin lui suffisaient parfaitement, et il s'en servait avec beaucoup de dextérité pour agir sur l'opinion, comme le prouvent les deux lettres suivantes à Fouché et à Clarke, gouverneur général de Prusse :

« Faites faire, dans les journaux, écrivait-il à Fouché, des articles qui représentent le roi de Prusse comme ayant chassé d'auprès de lui MM. Zastrow, Stein, Schulenburg, Moellendorf et les vrais Prussiens ; comme étant aujourd'hui tout à fait mené par M. Herdenberg, entièrement à la disposition de la Russie. Faites sentir que ce monarque, dans son abaissement, est encore plus petit par la conduite qu'il tient que par ses malheurs ; qu'à la suite de l'empereur de Russie, dont il est moins que l'aide de camp, il entend souvent des propos durs contre sa nation et son armée ; qu'en réalité on ne fait aucun cas de ses intérêts et de ceux de ses peuples dont la détresse ne parait point le toucher ; qu'il ne fait autre chose que de chasser les ministres qui avaient l'opinion d'être pacifiques, pour s'entourer de ceux connus par une haine furibonde contre la France ; que du reste son armée se monte à peu près à 12 000 hommes; qu'il n'a presque plus rien de sa province de Silésie et que le peu qui lui reste est brûlé, réduit, saccagé par les Cosaques. Napoléon. »

« Faites mettre dans les journaux de Berlin, écrivait-il à Clarke, que le régiment de Platz, officiers et soldats, s'est débandé dès qu'on l'a mis sous les ordres des Russes ; qu'ils sont accablés par ceux-ci de mauvais traitements, et que la plus grande mésintelligence règne entre les Prussiens et les Russes. Napoléon. »

Les autorités militaires de Berlin, le gouverneur Clarke, le commandant Hullin, l'administrateur Bignon, firent leur possible pour protéger les habitants, quelquefois contre leurs propres autorités. Le prince de Hatzfeld, gourerneur civil, ayant invité la corporation des marchands à faire au gouverneur français un présent d'un million, Clarke refusa par ordre de l'empereur, qui se montra mécontent de cet excès de zèle. Quand il fut question du désarmement, la municipalité afficha une proclamation portant la peine de mort contre les récalcitrants. Le commandant Hallin écrivit aux magistrats une lettre, communiquée aux journaux, portant « qu'il était fort étonné que les magistrats se fussent permis d'édicter de leur chef une semblable pénalité quand rien de sa part ne les y autorisait ». Il est vrai que l'empereur le blâma de cette démarche : Hullin était le premier commandant qui se plaignit «de ce qu'on exécutât trop bien ses ordres ». Hullin s'efforçait d'établir une exacte discipline parmi les troupes. Il disait que « le soldat doit vivre, mais non s'enrichir aux dépens du bourgeois », Il mettait le holà entre le hourgeois et l'officier prussien que le premier poursuivait de reproches el de sarcasmes sanglants.

V.

Cependant les affaires du roi de Prusse allaient mal. La résistance de la Silésie n'avait de sens que si l'Autriche se décidait à y faire entrer son armée, et l'Autriche ne bougeait pas. La résistance de Colberg n'avait de sens que si l'Angleterre s'en servait comme d'un point de débarquement, el l'on ne voyait rien paraître à l'horizon. La Russie soutenait médiocrement l'allié, réfugié à Memel, qui n'espérait qu'en elle. Elle ne combattait, on peut le dire, que mollement, et au lieu de faire tous ses efforts pour reconquérir les États de Frédéric-Guillaume, elle envoyait à ce moment-là même 40000 hommes en Valacbie.

Après léna, le roi de Prusse avait écrit à Napoléon pour répondre à la lettre impériale d'avant la bataille, pour lui demander un armistice (15 octobre) : c'était chose impossible, et Napoléon refusa. Le 18 octobre, Frédéric-Guillaume lui envoya Lucchesini pour réitérer sa demande : il était résigné à céder le Hanovre, Bayreuth et la rive gauche du Weser. « V. M.I., écrivit-il à l'empereur, a trop bien relevé la dignité des trônes par l'éclat de ses vertus, et Elle connaît trop bien le prix de l'honneur en Sa qualité de premier capitaine de son siècle, pour attendre d'un chef d'une nation généreuse et d'une armée qui vient de faire ses preuves de valeur, des sacrifices incompatibles avec la sûreté de nos peuples et l'honneur de nos armes. » Mais les circonstances étaient changées ; le grand malheur que déplorait d'avance Napoléon était arrivé : il avait été obligé de vaincre la Prusse. Maintenant il ne voulait plus ménager en elle un allié possible, mais écraser un ennemi désormais irréconciliable. Sa correspondance, ses bulletins où il attaque, avec une verve de soldat licencieux, le roi de Prusse dans ses affections les plus sacrées,

pmuvent que la passion avait pris la place de la raison d'État. Après les désastreuses capitulations, le 6 novembre, le roi se résolut à consentir à la cession des territoires de la rive gauche de l'Elbe et même, au besoin, à entrer dans la ligue du Rhin ! Les négociateurs Zastrow et Lucchesini sentaient malheureusement le terrain se dérober chaque jour sous eux par suite de nouveaux désastres militaires. Les exigences du vainqueur croissaient. Napoléon déclarait publiquement, dans le trentième bulletin, son intention de conserver en gage les États prussiens jusqu'à ce .que les colonies de l'Espagne, de la Hollande, de la France, fussent restituées, et l'indépendance de la Turquie assurée ! Enfin le 16 novembre, à Charlottenburg, Duroc déclara aux envoyés, qui n'avaient pas encore pu même voir l'empereur, qui'on leur accorderait un armistice à condition que toutes les places, qui à ce moment tenaient encore, telles que Thorn, Graudentz, Dantzig, Colberg, Breslau, Glogau, Hameln, Nienburg, ouvriraient leurs portes, que l'armée prussienne se retirerait sur Memel, que l'armée russe évacuerait les États prussiens. Ils signèrent ces conditions : Lucchesini a avoué plus tard que ces négociations n'étaient pas sérieuses, qu'on ne voulait que gagner du temps pour empêcher Napoléon de soulever la Pologne. En effet, le roi et ses ministres refusèrent la ratifi. cation : ils ne voulaient pas, disaient-ils, d'un armistice qui permettait à Napoléon de dicter la paix aux conditions qui lui plairaient. Encore quelques mois, et Napoléon allait conquérir ces places qu'on lui refusait, rejeter l'armée prussienne et l'armée russe où il demandait qu'elles se retirassent, dicter å la Prusse une paix autrement dure que celle qu'il lui eût accordée en novembre 1806.

Après la bataille d'Eylau, où une demi-victoire si chèrement acquise avait donné à réfléchir à Napoléon, il envoya au roi de Prusse le général Bertrand porteur des conditions les plus favorables. A ce prince si complétement ruiné, il offrait de nouveau la paix et son alliance, la paix avec la restitution de tous ses États : aussitôt après la signature, l'armée française évacuerait tout le royaume. Nous a-t-on, après une lutte autrement honorable pour nous, offert de telles conditions ? Le roi de Prusse dans son aveuglement, le parti de la guerre dans sa haine insensée contre la France, refusèrent. On envoya seulement à Napoléon le colonel Kleist pour le tromper, pour gagner du temps, pour permettre à l'armée russe de se reformer : ce sont les historiens allemands eux-mêmes (Hausser, III, 75) qui font cet aveu. Les ennemis de la France jouaient là un jeu aussi funeste que perfide. Ils exposaient la Prusse à être effacée du rang des États ; car il n'était alors donné à personne de prévoir que Napoléon ferait l'immense folie de 1812 et qu'il viendrait un moment où avec l'aide de l'étranger et la complicité de la démence impériale, la Prusse pourrait se relever.

Alexandre, pour lequel le roi de Prusseoassectait de se sacrifier, le trahit à Tilsitt. On connaît la scène du radeau. Celui qui avait promis à Frédéric-Guillaume de vaincre ou de mourir avec lui, consentit à ce qu'on inséråt dans le traité du 7 juillet 1807 cette clause outrageante : « Par condescendance pour l'empereur de toutes les Russies.... » La Prusse fut obligée, le 12 juillet, de traiter avec Napoléon sur les bases de l'arrangement franco-russe. On lui arrachait ses provinces de Westphalie et Magdeburg, pour en faire un royaume français ; sa Pologne, pour en faire le grand-duché de Varsovie, Dantzig, pour en faire une ville libre ; elle cédait à la Saxe une route militaire à travers la Silésie pour aller en Pologne, plus le cercle de Cottbus en Lusace. Alexandre lui-même acceptait, des dépouilles de son allié, le Palatinat de Byalistock. La Prusse reconnaissait la dépossession de ses alliés, les princes de Brunswick, de Hesse-Cassel, d'Orange-Fulda, indemnisés par une simple pension. Elle reconnaissait les nouveaux États de Naples, Hollande, Varsovie, Westphalie, etc. ; l'occupation par les Français du Hanovre, des villes hanséatiques, de la Poméranie suédoise ; elle acceptait ce dur et ruineux régime du blocus continental ; elle payait des contributions, elle réduisait son armée ; elle descendait de 9 744 000 habitants à 4 938 000, de 120 millions de revenus à 90. Elle redevenait plus petite qu'au temps de Frédéric II en face d'une France autrement puissante. D'après une convention spéciale, les Français devaient évacuer la rive gauche de la Vistule avant le 20 août, celle de l'Elbe avant le 1er octobre, Stettin et d'autres forteresses avant le 16, moyennant toutefois que les contributions ordinaires et extraordinaires seraient intégralement payées. Mais l'avarice ou la pauvreté prussienne se débattirent longtemps coatre les exigences de Napoléon, qui ne peuvent pourtant pas être comparées à celles de l'empereur Guillaume, et l'évacuation en fut relardée.

Rien n'avait pu arracher à Napoléon des conditions plus douces. Alexandre avait imaginé d'essayer sur l'esprit du conquérant l'influence de la reine de Prusse, et son mari l'avait fait venir à Tilsitt. Il fallait que ces deux têtes couronnées eussent bien peu le sentiment de la délicatesse pour faire paraitre en suppliante devant Napoléon cette femme qu'il avait si grièvement insultée ; bien peu de connaissance de leur adversaire pour penser qu'une reine si belle, si spirituelle, si éplorée, si persécutée qu'elle fût, pourrait entrer en balance avec les calculs de son ambition. Elle n'obtint rien que des compliments et la promesse, singulièrement éventuelle, de restituer à la Prusse Magdeburg et son territoire, dans le cas où la Westphalie, à la paix générale, obtiendrait le Hanovre.

VI.

Cette paix de Tilsitt a été sévèrement jugée au point de vue du droit des gens, sévèrement jugée aussi au point de vue politique. Napoléon n'avait détruit la Prusse qu'à moitié ; il n'avait créé la Westphalie, restauré la Pologne, agrandi la Saxe qu'à moitié. Des historiens français pensent qu'il eût été à la fois plus généreux et plus politique de rétablir entièrement la Prusse après une leçon si complète, et d'attacher à sa fortune un État anciennement et solidement constitué, que de créer de nouveaux royaumes sans vitalité, sans racine dans le passé. C'est peut-être une illusion de la générosité française. Avant léna, après léna, après Eylau, les cooseillers du roi avaient tout refusé de Napoléon. Dans leur haine contre la France, ils avaient préféré jouer le salut de leur patrie que de prendre la main deux fois tendue vers eur. L'expérience la prouvé : le Prussien ne pardonne pas, n'oublie pas ; soixante années de paix, les bons offices, les bonnes relations, le souvenir même d'une double vengeance (1814-1815), sont impuissants à assouvir les ressentiments. L'empereur Guillaume ne s'est souvenu, ni de ce qu'il élait entré à Paris en victorieux à la chute de l'Empire, ni de ce qu'il y avait été reçu en hôte, il y a cinq ans : il ne s'est rappelé qu'une chose, c'est qu'il est le fils de la reine Louise. Lombard, à la fin de son livre, fait appel à la générosité de l'Empereur et du peuple français, et parait croire que cette magnanimité ramènerait la paix et la félicité universelles. Lombard était Français d'origine, et connaissait mal ses nouveaux compatriotes. Napoléon en rétablissant la Prusse, en la rendant deux fois plus forte après Tilsitt, l'eût rendue simplement deux fois plus puissante pour l'ingratitude. On ne se fût souvenu que de la défaite, non de la générosité. « Il est fort probable que la cour de Prusse, rétablie dans ses États jusqu'aux bords du Rhin, n'eût jamais été qu'une puissance humiliée, rancuneuse, secrètement ingrate, à laquelle eût pesé le bienfait même de la conservation, » Telle était la fatalité de cette guerre que Napoléon appelait si justement une guerre impolitique : elle n'avait pas de dénoûment dans une paix.

« D'ordinaire, dit Bignon, dans une page qu'on croirait écrite pour la situation actuelle, d'ordinaire les haines politiques s'éteignent dans les batailles. Ici les haines survivent à la guerre. La paix n'est que nominale ; elle est écrite dans le traité ; elle n'est pas entrée dans les âmes, ni pour la Prusse, ni pour la France. »

Napoléon un moment eut une idée étrange. Peu de jours après son entrée à Berlin : « Il y a ici des jacobins, n'est-ce pas ? dit-il à Bignon. J'y serais volontiers une république. » « Sur une simple remarque de ma part, ajoute l'historien, cette idée passa comme un éclair, et il est probable qu'elle ne se présenta plus à son esprit. » L'idée d'une république à propos de la Prusse, et dans la tête de Napoléon, était en effet assez déplacée. Toutefois, il ne renonça pas tout de suite à l'idée d'une révolution libérale en Prusse : il disait à Dresde, à une députation prussienne : « Je vous eusse donné une constitution, et qui sait si vous eussiez été moins heureux ? » Un moyen, en effet, de paralyser un Hohenzollern, était de le mettre au régime constitutionnel.

Puisqu'on ne pouvait ni se réconcilier, ni transformer constitutionnellement la Prusse, quel parti prendre? Un seul peut-être, terrible à appliquer en notre siècle, mais dont - l'emploi eût paru presque légitime, appliqué à un État qui avait grandi par la conducte, la spoliation, le démembrement de ses voisins. Eût-il été impossible à Napoléon d'étendre la Saxe jusqu'à la Baltique, ou la Westphalie jusqu'à Postdam, de faire de Berlin une ville libre, de transplanter ailleurs ou d'indemniser à prix d'argent la maison de Hohenzollern ? En détruisant l'État prussien, on détruisait un système politique, non une nation ; car il n'y a de peuple en Allemagne que le peuple allemand. En brisant le bâton de Frédéric-Guillaume ser et l'épée de Frédéric II, on n'assaiblissait pas l'Allemagne, on n'otait à l'humanité aucune de ses forces essentielles. Nous ne perdions ni Humboldt, ni Fichte, qui d'ailleurs est un Saxon, ni Niebuhr, qui est Danois : on rendait seulement une certaine catégorie de grands hommes fort improbable. Est-il bien sûr que cette monarchie militaire, qui exploitait la guerre comme une industrie, eût laissé, après seulement cent années d'une existence si chétive et si tourmentée, plus de souvenirs ou plus de regrets après elle que la république des Mamertins ou celle des Cosaques Zaporogues ? Pourtant Napoléon lui-même ne put se résoudre à ce terrible moyen: preuve nouvelle du caractère impolitique de cette guerre où la victoire devenait presque aussi féconde en embarras, en complications, en conséquences désastreuses, que l'est ordinairement une défaite.

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21 septembre 2020

Nicolas Guimbelot et la bataille d'Heilsberg

Mots-clés : Nicolas Guimbelot (1784-1862), garde impériale (vélites), infanterie de ligne (76e régiment), guerres napoléoniennes, bataille d'Heilsberg (1807), bataille des Arapiles (1812), bataille de Wavre (1815).

Fils de François Guimbelot et Jeanne Planty, demeurant au village de Chez-Manot, commune d'Eymouthiers, canton de Montbron (Charente).

Baptisé le 4 avril 1784 dans l'église d'Eymouthiers par Guillaume Boyer, curé de la paroisse. Ses parrains furent son frère, autre Nicolas Guimbelot, et sa grand-mère, Magdelaine de Labrousse.

Le père était un petit notable local au revenu modeste, chargé de 10 enfants, avec quelques relations.

Le jeune Guimbelot fut admis le 27 ventôse an XIII (18 mars 1805) dans le corps des chasseurs-vélites de la Garde impériale.

Il reçut une instruction militaire au château d'Écouen, puis intègra un bataillon de vélites à la suite des chasseurs à pied de la Vieille Garde.

Il assista aux victoires d'Austerlitz (1805) et d'Iéna (1806).

Il fut nommé caporal le 21 mai 1806, puis fut incorporé avec le même grade dans le nouveau régiment des fusiliers de la Garde, créé par décret du 19 septembre 1806.

Ce régiment de la jeune Garde impériale se distingua pendant la campagne de Pologne en Prusse orientale.

Le 8 février 1807, les fusiliers de la Garde participèrent à la bataille d'Eylau.

Un adjudant de l'état-major de l'école spéciale militaire de Saint-Cyr, ancien fusilier de la Garde, se plaisait à raconter aux jeunes élèves l'attaque du cimetière d'Eylau.

Le 75e bulletin de la Grande Armée rapporta que le 17 mai 1807, Napoléon 1er avait fait manœuvrer ses fusiliers de la Garde campés à proximité du château de Finckenstein, son quartier général.

Le 10 juin 1807, le caporal Guimbelot à la suite des fusiliers-chasseurs de la jeune Garde, fut blessé d'un coup de feu à la jambe droite, à la bataille d'Heilsberg entre les troupes françaises de Murat et Lannes d'une part, et les troupes russes de Bennigsen d'autre part.

Saint-Hilaire, historien de la Garde impériale, rapporta que les fusiliers-chasseurs de la jeune Garde, commandés par le général Savary... firent des prodiges en combattant avec une intrépidité qui les fit remarquer de toute l'armée. Le général Roussel, chef de l'état-major de la Garde, qui se trouvait au milieu d'eux, eut la tête emportée par un boulet. Le général Curial, colonel des fusiliers-chasseurs de la jeune Garde, fut grièvement blessé en combattant à la tête de ce régiment avec son courage accoutumé.

Barrès, officier de la Grande Armée, rapporta dans son journal que l’Empereur envoya deux régiments de jeune garde, fusiliers, chasseurs et grenadiers, organisés depuis quelques mois et arrivés à l’armée depuis peu de jours. Les redoutes furent enlevées, après un grand sacrifice d’hommes et d’héroïques efforts. Le général de division Roussel, chef d’état-major qui les commandait, eut la tête emportée, et beaucoup d’officiers et de sous-officiers de la Garde qui les avaient organisés, et dont plusieurs étaient de ma connaissance, y perdirent la vie.

Le jour suivant, avec les autres blessés il reçut la visite de Napoléon 1er.

Les blessures graves et lourdes pertes subies à l'affaire d'Heilsberg empêchèrent Guimbelot et son régiment de participer à la victoire de Friedland.

Néanmoins son aventure dans la Grande Armée ne s'arrêta pas là.

Après le traité de Tilsit, le 14 juillet 1807 il fut nommé sous-lieutenant au 76e régiment d'infanterie de ligne et partit en Espagne.

Lieutenant le 25 avril 1809, il fut blessé d'un coup de feu au bras droit, au combat du pont de Sampaio en Galice, le 8 juin 1809, entre les troupes françaises de Ney d'une part, et les troupes espagnoles de Morillo d'autre part.

Capitaine le 24 décembre 1811, il participa à la bataille des Arapiles le 22 juillet 1812, dans la brigade du général Desgraviers, mortellement blessé.

Le lendemain, au combat de Garcia Hernández, son bataillon du 76e de ligne fut attaqué par les dragons de la King's German Legion.

Prisonnier de guerre par les Britanniques, il fut détenu avec d'autres officiers français de 1812 à 1814 à Bishop's Castle.

Libéré après la guerre, il servit pendant les Cent-Jours en Belgique.

Le 18 juin 1815, il fut blessé d'un coup de feu à la joue gauche, au combat du pont du Christ à Wavre entre les troupes françaises de Grouchy d'une part, et les troupes prussiennes de Blücher d'autre part.

Après la chute finale de Napoléon 1er et le retour définitif des Bourbons, il fut placé en demi-solde.

En 1818, il figura parmi les souscripteurs de la Statistique du département de la Charente

En 1819, il se maria dans l'église de Garat (Charente) avec Marie Dereix.

Sous Charles X, il fut maire de la commune d'Eymouthiers de 1826 à 1830.

En 1831, il fut nommé capitaine de la garde nationale d'Eymouthiers, et ré-intégré dans l'armée la même année.

Le 9 septembre 1832, il fut nommé chef de bataillon au 67e régiment d'infanterie de ligne, à l'armée d'Afrique.

Galibert signala l'action du 67e de ligne dans son ouvrage sur l'histoire de l'Algérie, qui faisant partie d'une expédition dirigée contre les indigènes, les 3 et 4 mai 1833, contribua à repousser les Arabes au passage du défilé de Boufarik.

Le 5 mai 1833, il fut nommé chevalier de la légion d'Honneur.

En 1835, il fut admis à la retraite et rentra à Eymouthiers.

En 1840, il fut l'un des témoins au mariage de sa nièce Adeline Guimbelot avec Thomas Labrousse, propriétaire demeurant au village de Puyservaud.

En 1857, il reçut la médaille commémorative de Saint-Hélène.

Il décéda le 18 octobre 1862, au village de Chez-Manot, à l'âge avancé de 78 ans.

Sans héritier direct, il légua la plupart de ses biens à son neveu, autre Nicolas Guimbelot, demeurant à Rochechouart (Haute-Vienne). Celui-ci le fit inhumer dans une chapelle privée.

Ce texte fait partie d'une série de cinq portraits réalisés par Julien Roland.

Sources & bibliographie :

• Archives départementales de Charente - Registres de l'État-civil/série 3 E/commune Eymouthiers (Montbron).
• Archives nationales de France - Dossier de la chancellerie de la Légion d'honneur/1244/14 (Léonore).
• Archives nationales du Royaume-Uni - Registre des prisonniers de guerre de l'Amirauté/guerres napoléoniennes (1799-1815).

• Émile Marco de Saint-Hilaire, Histoire anecdotique, politique et militaire de la Garde impériale, 1845.
• Léon Galibert, L'Algérie ancienne et moderne, 1846.
• Aristide Martinien, Tableaux, par corps et par batailles, des officiers tués et blessés pendant les guerres de l'Empire, 1899.
• Jean-Baptiste Barrès, Souvenirs d'un officier de la Grande Armée, 1923.
• Alain Pigeard, La Garde impériale, 2005.
• Stéphane Calvet, Destins de braves, 2010.

guimbelot Illustration 1 : blason de Jean Guimbelot, chanoine de la cathédrale de Périgueux.

heilsberg Illustration 2 : tableau de Joseph-Nicolas Jouy, représentation de Napoléon 1er sur le champ de bataille d'Heilsberg.

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Lettre de Bennigsen à l'Empereur de Russie

Traduction d'une lettre du Général Benningsen à l'Empereur de Russie, il s'agit ici d'un rapport détaillé de la bataille d'Eylau.

« Konigsberg, 25 Mars, 1807.

Le 6 Février, je partis de Landsberg, avec mon armée qui, en raison de plusieurs détachements que j'avais faits, n'était forte que de soixante-dix mille hommes. L'armée française, composée des cinq corps des maréchaux Augereau, Soult, Murat, Davoust et Ney, qui furent joints, dans la soirée par Bernadotte, était forte de quatre-vingt-dix mille hommes; elle me suivit de près, et attaqua sans relâche mon arriere-garde, composée des brigades des généraux Marcoff, Bagawoust, et Barclay de Tolly, sous les ordres du prince Bagration.

Lorsque j'arrivai à Preussisch-Eylau, je fis prendre à mon armée une position à peu de distance derriere la ville, et donnai ordre à l'arriere-garde de se maintenir dans le poste qui lui avait été assigné, afin de protéger la marche de ma grosse artillerie à laquelle j'avais été obligé de faire faire un détour considérable, en partie, pour éviter des routes presqu'impraticables, et en partie pour faciliter la marche de mes colonnes. En même temps, je fis occuper la ville de Preussisch-Eylau par le Général Barclay de Tolly, et je détachai quelques régiments de la huilieine di, vision pour soutenir l'arriere-garde. Ce renfort mit le Général Marcoff en état de prendre une forte position, et d'élever une batterie. L'ennemi ne tarda pas à suivre le Général Marcoff, envoya ses troupes légeres en avant, et marcha en trois fortes colonnes contre les hauteurs occupées par le Général Marcoff. Ce Général envoya ces tirailleurs au-devant de l'ennemi, et commença une canonnade à mitrailles sur les colonnes; mais, comme elles continuerent à s'avancer, les régiments de Pskoff et de Sophie chargerent l'ennemi à la baïonnette, et disperserent une des colonnes. La seconde fut culbutée par le régiment des dragons de St. Pétersbourg, et presqu'anéantie; et la troisieme fut détruite par le feu de notre artillerie, commandée par le brave Colonel Jermaloff. L'ennemi commença alors à canonner notre ligne, et à marcher contre elle en quatre colonnes, tandis qu'une cinquieme colonne dirigea sa marche contre notre aile gauche, dans le dessein de la prendre en flanc. Les régiments de Pskoff et de Sophie étant trop faibles pour résister à cette charge, ils reçurent ordre de se replier, et le 21e de chasseurs, soutenus par le régiment des cuirassiers de la garde, les régiments de dragons de Kargopol et d'Ingermanland, et les hussards d'Elisabethgrod, eurent ordre d'attaquer. Les quatre régiments de cavalerie chargèrent la cavalerie ennemie qui allait prendre en flanc notre aile droite, et tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi. Les batteries de la huitième division empêcherent l'ennemi d'approcher sur notre aile gauche; et le régiment de hussards d'Isum chargea l'enpemi, de ce côté, avec un grand succès.

Quoique battu sur tous les points, l'ennemi recevant des renforts de tous côtés, menaçait de couper nos troupes les plus avancées; en conséquence, je leur ordonnai de se retirer. Elles se retirèrent sur-le-champ, ainsi que la huitieme division, par Preussisch-Eylau; toute l'arrière-garde prit la même route, et rejoignit le corps d’armée qui était rangé dans l'ordre de bataille suivant :

Les 5e, 7e, 8e, 3e et 2e divisions formaient deux corps, dont le second était disposé en une seule colonne; la 4e et la 14e division composaient la réserve. L'aile droite était commandée par le Lieutenant-Général Toutschkoff; le centre, par le Lieutenant-Général Baron Sackens; l'aile gauche, par le Lieutenant-Général Comte Ostermann; et toute l'avant-garde, par le Prince Bagrathion. Toute la cavalerie, sous les ordres du Lieutenant-Général Prince Galitzin, couvrait les deux ailes, quoiqu'il y en eût une partie dans la ligne. Les hauteurs, situées en avant de mon front, étaient occupées par nos batteries. Le Général Barclay de Tolly, et l'artillerie à cheval du Colonel Jermaloff qui avait couvert la retraite de l'arriere-garde, était encore à Preussisch-Eylau; mais l'ennemi marcha contre la ville avec des forces si considérables, que le Général Barclay, quoiqu'il ait fait des prodiges de valeur, fut obligé de céder au nombre et de se retirer. Aussitôt que je m'en aperçus, j'envoyai la 4e division pour l'appuyer : elle marcha en trois colonnes, renversa tout ce qui voulut lui résister, et reprit la ville d'assaut. L'ennemi perdit considérablement de monde dans cette attaque, quoiqu'il eût placé des canons dans les rues, et qu'il tirât sur nous des fenêtres. Le Général Barclay fut blessé sévèrement au bras.

Lorsqu'à l'approche de la nuit, le feu de l'ennemi eut entierement cessé, je retirai toutes les troupes de la ville, dans le dessein de réunir toutes mes forces de l'autre côté, et de tout préparer pour une attaque générale, le lendemain; et, afin de n'être point exposé à une alerte de nuit, je plaçai la 4e division, que je renforçai du régiment d'Archangel, entre la ville et l'armée, tandis que le corps détaché du Général Barclay se tint très-près de l'aile gauche du Général Bagavoust.

Le 8 Février, à cinq heures du matin, je formai deux colonnes au milieu de ma position, et en donnai le commandement au Lieutenant-Général Doctoroff; je plaçai la troisième colonne, composée de la division du Général Conte Kaminskoi, à mon aile gauche. La brigade du Général Marcoff remplissait le vide qu'il y avait dans ma ligne, par la disposition en colonnes de la 7e division.

Au point du jour, l'ennemi traversa la ville, et j'envoyai à sa rencontre quelques régiments de chasseurs. J'aperçus, en même temps, plusieurs colonnes Françaises entre la ville et la hauteur qui est à la droite, et sur laquelle l'ennemi avait des batteries, qui, ainsi que les colonnes, menaçaient mon centre. Je fis sur-le-champ diriger le feu de nos batteries contre l'artillerie ennemie et sur les troupes qui défilaient de la ville, ce qui obligea les colonnes Françaises de s'arrêter.

D'un autre côté, la cavalerie Française, qui avait attaqué le Général Toutschkoff sur sa droite, fut obligée de se retirer par l'effet du feu de l'artillerie du Comte Sievers. L'ennemi s'efforça de prendre un village situé en avant de notre aile droite, et semblait menacer notre flanc droit avec des forces considérables; mais je réussis à le déloger promptement du village contre lequel j'envoyai le 24e régiinent de chasseurs et quelques autres tirailleurs. Dans les entrefaites, nous vîmes plusieurs colonnes des gardes Françaises qui traversaient Preussich-Eylau, et qui allaient attaquer mon aile droite et mon centre. Le Général Toutschkoff fit, sur-le-champ, avancer le Major-Général de Fock avec sa brigade qui, soutenue par deox régiments de dragons, chargea l'ennemi à la baïonnette, le chassa devant elle, et lui tua beaucoup de monde. L'ennemi se retira eix désordre, laissant derriere lui huit pieces de canon. Le Général Zapolsky qui, par ordre du Général Doctoroff, s'étendit avec une des colonnes de réserve qui étaient placées derriere le centre, reçut l'ennemi avec un feu de mousquetterie bien dirigé qui le força à se retirer, et, sans lui donner le temps de se rallier, le Général Zapolsky les chargea à la baïonnette, les culbuta, prit une aigle, et 130 hommes, Dans le même temps, plusieurs-escadrons de cavalerie Française, soutenas par de l'infanterie, s'avancerent sur la gauche de notre centre, et eurent la témérité de passer dans un interstice de notre avant-garde; mais ils furent attaqués par les Cosaques et quelque cavalerie avec une telle impétuosité qu'ils furent taillés en pièces et qu'il n'en échappa que dix-huit hommes. L'infanterie qui soutenait ces escadrons fut repoussée par le régiment des grenadiers de Moscow, sous le Prince Charles de Mecklenbourg Schwerin, et le régiment d'infanterie de Slusselbourg, que le Général d'Essen avait détachés à cet effet. L'infanterie ennemie se retira vers les colonnes qu'elle rejoignit, mais qui furent repoussées par notre Général Zapolsky.

Dans ce moment, cette colonne renforcée par deux autres colonnes de cavalerie Française, renouvela l'attaque, mais fut repoussée par les Généraux Somoff et Zapolsky, deux régiments de cavalerie qui avaient été postés derriere notre front, et qui tomberent alors sur l'ennemi avec une grande impétuosité. Le Comte O'Rourke, avec trois escadrons des hussards de Pawlogrod, torba sur la colonne pendant sa retraite, et la poursuivit jusqu'à ce qu'elle fût sous la protection du canon enneini. Les régiments de St. Pétersbourg, dragons, et de Wladimir, infanterie, prirent deux aigles. Dans sa retraite, l'ennemi abandonna vingt pièces de canon. Les tirailleurs du Général Sacken firent manquer l'attaque que l'ennemi fit sur notre aile droite. Le Général Bagavoust qui occupait la village de Serpallen avec un détachement de l'avant-garde, fut attaqué, au point du jour; il se défendit avec ses tirailleurs seulement; mais la manouvre de l'ennemi indiquant l'intention de faire le tour du village, le Général Kochowsky, avec son régiment de ulhans Lithuaniens, et le régiment de cuirassiers de la petite Russie, marcha sur l'ennemi et le força à se retirer dans le plus grand désordre, et à se jeter dans un bois. Les mêmes régiments tomberent sur d'autres colonnes d'infanterie Française qui s'avançaient, appuyées par de la cavalerie, sur notre centre, repousserent ces colonnes, les mirent en désordre, tuerent 300 hommes, et firent 67 prisonniers, parmi lesquels se trouvaient quatre officiers.

Le Général de Pahlen, avec la brigade de cavalerie du Général de Korff, attaquerent diverses colonnes Françaises qui marchaient contre la division du Général de Sacken, les culbutèrent et prirent une aigle. Le régiment des hussards d'Isum et celui des dragons de Courlande, firent avec le même succès plusieurs charges contre l'ennemi, qui se voyant ainsi repoussé de tous côtés avec tant de vigueur et avec une perte considérable, rassembla ses forces du mieux qu'il put, et les forma en colonnes considérables qui se portèrent sur notre aile gauche dans le dessein de la tour

Le Général Bagavoust étant trop faible pour résister à des forces aussi supérieures, se trouva obligé d'évacuer et d'incendier le village de Serpallen, qu'il avait occupé jusques-là, afin de prendre une autre position. Sa cavalerie, qui était postée en avant de lui, attaqua l'ennemi à plusieurs reprises, mais fut enfin obligée de se retirer derrière notre aile gauche. Pendant ce temps-là, l'ennemi continuait à se renforcer, et exécutait son plan de tourner notre gauche.

Le Général Kaminsky, qui avait déjà envoyé quel ques renforts au Général Bagavoust, envoya alors à sa gauche les régiments de Uglitz et Kostroma, et fit occuper le village de Vilen-Sansgarten par le régiment de Resan. Le Comte Ostermann voyant s'avancer sur lui une force très-supérieure, jugea nécessaire de faire retirer sa gauche en arrière; le Général Bagavoust la rejoignit peu de temps après, pendant que de fortes colonnes Françaises s'avançaient rapidement, avec une artillerie considérable et des tirailleurs en avant, et étaient presque au moment de nous tourner. Quoique le Comte Ostermann eût reçu l'ennemi avec un feu de mousqueterie très-vif, et l'eût chargé à plusieurs reprises à la bayopette, il fut obligé de céder, malgré ses efforts continuels. L'ennemi passait déjà derrière notre gauche, et obligeait les divisions de Sacken et d'Osterman de prendre position en arriere, en multipliant toutes ses attaques sur ce seul point, et nous forçant vigoureusement à reculer. Je fis avancer alors mon artillerie à cheval, Le Général Kutaisoff et le Colonel Jarmatoff posterent leurs batteries sur une hauteur et firent un feu si vif sur l'ennemi qu'il s'arrêta sur-le-champ, évacua la ferme d'Auk Cappen qu'il avait occupée, et s'enfuit dans le plus grand désordre. En même temps, le Général Tschaplitz qui commandait un détachement de cavalerie, attaqua l'ennemi dans le village de Kluskitten, l'en chassa, ehargea les colonnes de l'ennemi, et les anéantit presque entierement.

Pendant que ces événements se passaient, le Lieutenant-Général Lestocq arriva sur le champ de bataille avec le corps de Prussiens qu'il commandait, et deux régiments d'infanterie russe, venant en toute hâte renforcer notre aile gauche. Aussitôt qu'il eut joint la division du Général Kamenskoi et le détachement du Général Von Tschaplitz, il marcha sur l'ennemi, faisant toujours un feu très-vif de sa batterie. Il se porta avec rapidité sur la gauche de l'ennemi, dans le dessein de le tourner, et le poursuivit jusqu'à ce que la nuit fût venue, qui lui fit lever la pour suite. L'arrivée du Lieutenant-Général Lestocq et l'actis vité avec laquelle il exécuta tous ses mouvements, contri, buerent beaucoup à nous assurer la vieteirë. Tandis que les balteries de notre gauche caponaient vivement l'ennemi, et pendant que le Général Lestocq commençait à le poursuivre, l'ennemi qui avait occupé le village de Schloditten, n'osa pas attaquer notre aile droite, qui ne consistait que dans la seule division du Général Tautschoff, parce qu'elle était protégée par le feu d'une forte batterie Prussienne, que le General Fock y avait placée sur une éminence. À la tombée de la nuit, je fis chasser l'ennemi du village de Schloditten, où il perdit bon nombre d'hommes. Les Cosaques se distinguèrent particulierement pendant la bataille, et firent 470 prisonniers.

Cette sanglante bataille qui commença le 7 Février à trois heures après-midi, se termina le lendemain à minuit. La perte de l'ennemi, de son propre aveu, s'éleve à 30 mille hommes tués et 12000 blessés; nous avons fait 2000 prisonnjers, et il est tombé 12 aigles en notre pouvoir. Notre perte consiste en 12000 tués et 7900 blessés. Il y a eu quatorze généraux Français de tués ou blessés. Nous avons neuf officiers-généraux blessés, mais la plupart si légèrement qu'ils ont déjà rejoint l'armée.

Je manquerais au premier de mes devoirs, si j'oubliais de rendre aux troupes de Sa Majesté le témoignage honorable qui leur est dû à si juste titre, pour la bravoure et la persévérance qu'elles ont montrée, et d'assurer Votre Majesté que son armée, en acquérant une nouvelle gloire immortelle, a offert au monde l'exemple et la preuve à jamais mémorable de tout ce que peut faire un peuple qui combat pour la défense de son pays, et pour remplir, au prix de son sang et de sa vie, les vues généreuses d'un monarque qu'il adore. C'est en vain que Buonaparte a prodigué ses vastes ressources; en vain il a cherché à exciter le courage de ses soldats; en vain il a sacrifié une portion considérable de son armée : la bravoure et la constance de l'armée Russe ont résisté à tous ses efforts, et lui ont enfin arraché une victoire long-temps douteuse.

Comme je suis resté maître du champ de bataille, j'y suis demeuré toute la nuit, et j'ai considéré alors ce qu'il y avait à faire. Je suis fort aise aujourd'hui d'avoir pris la détermination de me porter vers Konigsberg; je pouvais m'y procurer d'abondantes ressources de toute espèce pour l'armée, et donner à mes soldats, après des travaux si longs et si glorieux, le repos dont ils avaient besoin, tandis que l'armée Française affaiblie et découragée, restait sous les armes. J'espérais, en me portant ainsi en arrière, engager l'armée Française à me suivre; mais il n'y a eu que douze régiments de cavalerie, sous le commandement du Maréchal Murat, qui l'aient tenté, et ils ont été presque détruits auprès de Mansfeld. Après cette nouvelle perte, l'ennemi a commencé sa retraite.

(Signé)

Le baron de Bennigsen. »

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Le Général Bennigsen (1745-1826)

(Léonce-Léontiévitch, comte Bennigsen) (1745-1826), originaire du Hanovre, page à dix ans, lieutenant à la Garde à pied à quatorze, prit part à la guerre de Sept Ans et, en 1773, alors qu'il était déjà lieutenant-colonel, passa au service russe comme major au Régiment des Mousquetaires de Viatka. Il fit les deux guerres de Turquie et, au cours de la deuxième, il se distingua à la tête du régiment de cavalerie légère d'Izioume par son énergie et son sang-froid. Brigadier en 1790, il prend part à la guerre contre la Pologne, qui lui vaut le grade de Général-Major, la croix de Saint-Georges de 3e classe, une épée d'or et 1.080 paysans. Envoyé en Perse, il se distingue à la prise de Derbent et est promu Général Lieutenant en 1797. Paul Ier, d'abord bien disposé à son égard, le mit à la retraite en 1798, mais le réintégra bientôt dans les cadres et l'envoya à la Ligne du Caucase. En 1801, il répondit à l'appel de Pahlen et vint en secret à Saint-Pétersbourg, prit une part active au complot et joua le rôle d'assassin dans tout ce qu'il a de hideux et de répugnant. Cynique, sans morale et sans principes, il eut dans la suite l'audace de prétendre effrontément que le but véritable de la conjuration lui était inconnu et qu'il n'avait pas à rougir d'avoir trempé dans la tragédie du 11 mars. Alexandre Ier le nomma en 1801 Gouverneur militaire de Vilna et, en 1802, général de cavalerie. Il fit avec son corps la campagne de 1806, livra la bataille de Pultusk, mais sans pouvoir tirer un parti sérieux de sa victoire qu'il représenta dans son rapport comme la défaite de l'armée française tout entière, commandée par Napoléon en personne et qui lui valut la Saint-Georges de 2e classe et le titre de Commandant en chef. Peu après à Eylau, il se rencontra avec Napoléon lui-même. Bien que victorieux, il battit en retraite et donna ainsi à Napoléon la possibilité de s'attribuer la victoire. Pourtant son rapport fit sensation. On l'appela le Vainqueur de l'Invincible et il reçut le cordon de Saint-André avec une pension de 12.000 roubles. Ses opérations ultérieures ne furent pas couronnées de succès ; puis vint la défaite de Friedland et sa mise à la retraite. Rappelé en activité en 1812, il fut pris comme Chef d'Etat-Major par Koutouzoil, se distingua à Borodino, remporta la victoire de Taroutino et quitta peu après l'armée. Il ne se lassait pas de critiquer les actes du général en chef, ne reculant ni devant la délation, ni devant la calomnie jusqu'au jour où Koutousoff, mis au courant par l'Empereur qui lui communiqua un de ces rapports, exigea le renvoi de son Chef d'État-Major. Commandant une des armées d'opération en Allemagne en 1813, la bataille de Leipzig lui valut le titre de comte, et le siège de Hambourg, la croix de Saint-Georges de 1re classe. Commandant en chef la 2e armée en 1814, il fut relevé de ses fonctions en 1818 à la suite d'une inspection où P. D. Kisseleff le déclara vieux et affaibli, peu familiarisé avec la langue et les lois russes et bon par suite à servir de jouet à des mains expertes. Il se retira en Hanovre dans son domaine familial de Banteln, où il mourut le 22 Septembre 1826. Bennigsen fut un des derniers représentants des mercenaires étrangers, genre Condottieri. Après quarante-cinq ans de service en Russie, comblé de faveurs par le Tzar, possesseur en Russie d'immenses propriétés, il resta Hanovrien jusqu'à son dernier jour, résistant à la fusion avec sa seconde patrie, refusant même d'apprendre convenablement le russe : « Rester éternellement dans la nationalité russe n'a jamais été mon intention et le serment ne m'y oblige pas », note-t-il lui-même sur ses Etats de service.

Source : Le Général de Stamford, d'après sa correspondance inédite (1793-1806), de Maurice-Henri Weil.

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La bataille d'Heilsberg par Jean Thiry

Le 10 juin au matin, l'Armée se mit en marche sur Heilsberg, située sur l’Alle, dans la direction de Friedland. L'armée russe y était campée sur les deux rives et sur des hauteurs, où se trouvaient des redoutes ; quatre ponts reliaient la rive droite à la rive gauche pour permettre de rapides mouvements de troupes. L'armée française étant attendue sur la rive gauche, Bennigsen y avait établi le gros de ses forces, à l'abri d'une nombreuse artillerie postée dans trois redoutes où se trouvait le corps de Kamenski. Douze bataillons servaient de réserve ; à droite, se trouvaient les cavaleries russe et prussienne ; les cosaques avaient pris position à l'extrême droite. Sur la rive droite, Bennigsen avait seulement placé la division Bagration et la garde impériale russe. L'ensemble de ce dispositif était imposant et il était de nature à empêcher l'avance d'un ennemi moins résolu que n'étaient alors les soldats français.

Murat, avec la cavalerie, et Soult, avec son corps d’armée, formaient l'avant-garde de la Grande Armée. La prudence eût voulu qu'en voyant l'armée russe, ces deux maréchaux attendissent les renforts amenés par l'Empereur. Mais Murat se précipita sur les redoutes et une partie du corps de Soult fut reçue par une mitraille et une fusillade qui firent de grands ravages. Cavaliers et fantassins durent rebrousser chemin. Les escadrons de Murat vinrent se reformer en arrière, mais sur la droite une division d'infanterie tout entière lâcha pied et recula dans le plus grand désordre en criant néanmoins : « Vive l’Empereur ! » comme si elle eût marché à l'ennemi. Murat en frémit de rage, faisant des bonds d'un pied sur son cheval et ordonnant à ses aides de camp d'aller rallier les fuyards : « C'est votre métier, Messieurs, leur disait-il, partez. » Malgré cet incident, les régiments de Soult, de position en position, repoussèrent l'ennemi jusqu'à une ligne de redoutes construites à un quart de lieue d'Heilsberg. L'infanterie française, animée par le succès, enleva quelques-unes de ces redoutes, mais elle fut repoussée finalement par la nombreuse artillerie de position de l'ennemi et par les importants renforts qu'il recevait constamment

L'Empereur qui était arrivé sur le champ de bataille, voyant le désordre, ordonna à Savary de se porter en avant avec douze canons et la brigade de fusiliers de la Garde, composée de jeunes gens nouvellement arrivés. Savary, après avoir franchi un défilé, arriva sur le plateau, déploya ses deux bataillons et serra ses deux ailes en colonnes. Il fut aussitôt enveloppé par la déroute de notre cavalerie, qui revenait pêle-mêle sur le défilé avec la cavalerie russe. Il ouvrit le feu sur tout son front et il arriva à retarder la cavalerie russe, ce qui permit à la cavalerie française de se reformer.

Les Russes avaient fait suivre leur cavalerie par de l'artillerie et de l'infanterie, et Savary se trouvait en danger quand la division Saint-Hilaire qui était à sa droite, et la division Verdier, du corps de Lannes, qui était à sa gauche, joignirent leurs feux aux siens et arrêtèrent l'ennemi. Murat envoya à Savary l'ordre d'avancer, mais celui-ci dont l'artillerie ripostait avec rapidité à celle des Russes, répondit qu'il ne le pouvait pas. La division légère de Lasalle fut mise dans la déroute la plus complète et il se jeta dans un carré d'infanterie formé par un bataillon du 105e régiment pour ne pas être pris. Murat et Soult s'y trouvaient déjà. Ne se laissant pas entamer, bien qu'enveloppé de la cavalerie russe, ce bataillon fit une retraite en bon ordre, repoussant par un feu nourri toutes les charges des escadrons ennemis. Bien qu'en seconde ligne, les fusiliers chasseurs de la Garde eurent à soutenir un choc inattendu, celui du 14e de ligne qui, ébranlé, refluait en désordre sur eux. Menacés d'être entraînés par les fuyards, les fusiliers chasseurs n'hésitèrent pas à croiser la baïonnette sur ce régiment comme ils l'eussent fait sur l'ennemi et ils parvinrent ainsi à se maintenir et à faire reprendre l'offensive au 14e de ligne qui ne tarda pas à regagner le terrain perdu.

Les renforts français arrivaient ; la division Verdier, du corps de Lannes, déborda l'ennemi, afin de lui couper le chemin de Landsberg ; plusieurs divisions russes furent mises en déroute et à neuf heures du soir l'armée française était sur les retranchements de l'ennemi.

La nuit était tombée et 30 000 Français, exposés au feu de l'ennemi, avaient lutté victorieusement contre 90 000 Russes bien retranchés.

Napoléon passa la journée du 11 juin sur le champ de bataille, plaçant ses corps d'armée et ses divisions qui affluaient de manière à obtenir une bataille décisive. L'Empereur visita les blessés de la Garde entassés dans des hangars, évacués la veille par les Russes. Des bras et des jambes coupés, jetés, ça et là, autour des ambulances attestaient la gravité des blessures reçues. Entouré du maréchal Bessières et du chirurgien Larrey, l'Empereur parla aux blessés, donna des ordres pour les secourir. Un jeune officier polonais qui avait servi dans l'armée russe et qui, blessé, était d'une faiblesse extrême, dit à Napoléon : « Sire, faites-moi guérir, et je suivrai César, comme j'ai servi Alexandre. »

Le général Bennigsen qui avait la maladie de la pierre et qui souffrait cruellement, passa la nuit au bivouac, enveloppé dans son manteau. Il vit au jour arriver le corps de Lannes, puis à sa gauche, le corps de Davout, puis la Garde à pied et la Garde à cheval.

A quatre heures de l'après-midi, Napoléon ordonna à Davout de faire un changement de front par son extrémité droite, de telle sorte qu'il intercepta complètement le chemin d'Eylau.

Les Russes étaient ainsi bloqués dans leur camp retranché, sur la position qu'eux-mêmes avaient choisie. Mais Bennigsen, craignant d'être tourné par Davout, se décida à la retraite et il ordonna à Kamenski de partir le premier sur la route de Koenigsberg. Bennigsen se mit en marche dans le cours de la journée du 11 juin, sur la rive droite de l’Alle, marchant en quatre colonnes sur Barenstein.

Napoléon entra à quatre heures du matin à Heilsberg où il trouva plusieurs milliers de quintaux de farine et beaucoup de denrées de diverses sortes. La ville était pleine de blessés russes. Ses plans n'étaient pas changés et il voulait toujours marcher sur Konigsberg, base d'opérations de l'ennemi.

Source : Eylau, Friedland, Tilsit, de Jean Thiry.

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La bataille d'Heilsberg par Adolphe Thiers

Le 10 juin en effet on marcha par la rive gauche de l'Alle sur Heilsberg. Il fallait franchir un défilé près d'un village appelé Bewerniken. On y trouva une forte arrière-garde, qui fut bientôt repoussée, et on déboucha en vue des positions. occupées par l'armée russe.

Après tant de démonstrations présomptueuses, le général ennemi devait éprouver la tentation de ne pas fuir si vite, et de s'arrêter afin de combattre, surtout dans une position où beaucoup de précautions avaient été prises, pour rendre moins .désavantageuses les chances d'une grande bataille. Mais c'était peu sage, car le temps devenait précieux, si on voulait n'être pas coupé de Kœnigsberg. Néanmoins l'orgueil parlant plus haut que la raison, le général Benningsen résolut d'attendre devant Heilsberg l'armée française.

Heilsberg est située sur des hauteurs, entre lesquelles circule la rivière de l'Alle. De nombreuses redoutes avaient été construites sur ces hauteurs. L'armée russe les occupait, partagée entre les deux rives de l'Alle. Cet inconvénient assez grave était racheté par quatre ponts, établis dans des rentrants bien abrités, et permettant de porter des troupes d'un bord à l'autre. D'après toutes les indications les Français devant arriver par la rive gauche de l'Aile, on avait accumulé de ce côté la plus grande partie des troupes russes. Le général Benningsen n'avait laissé dans les redoutes de la rive droite que la garde impériale, et la division Bagration fatiguée des combats livrés les jours précédents. Des batteries avaient été disposées pour tirer d'un bord à l'autre. Sur la rive gauche, par laquelle nous devions attaquer, se voyait le gros de l'armée ennemie, sous la protection de trois redoutes hérissées d'artillerie. Le général Kamenski, qui avait rejoint dans la journée du 10, défendait ces redoutes. Derrière, et un peu au-dessus, l'infanterie russe était rangée sur deux lignes. Le premier et le troisième bataillon de chaque régiment, entièrement déployés, composaient la première ligne. Le second bataillon formé en colonne derrière les premiers, et dans leurs intervalles, composait la seconde. Douze bataillons, placés un peu plus loin, étaient destinés à servir de ré- serve. Sur le prolongement de cette ligne de bataille, et faisant un crochet à droite en arrière, se trouvait toute la cavalerie russe, renforcée par la cavalerie prussienne, et présentant une masse d'escadrons au delà de toutes les proportions ordinaires. Plus à droite enfin, vers Konegen, les cosaques étaient en observation. Des détachements d'infanterie légère occupaient quelques bouquets de bois, semés çà et là, en avant de la position. Les Français arrivant sur Heilsberg, avaient donc à essuyer, en flanc le feu des redoutes de la rive droite, de front le feu des redoutes de la rive gauche, plus les attaques d'une infanterie nombreuse, et les charges d'une cavalerie plus nombreuse encore. Mais entraînés par l'ardeur du succès, persuadés que l'ennemi ne songeait qu'à s'enfuir, et pressés de lui arracher quelques trophées avant qu'il eût le temps de s'échapper, ils ne tenaient compte ni du nombre ni des positions. Cet esprit était commun aux soldats comme aux généraux. Napoléon n'étant pas encore là pour contenir leur ardeur, le prince Murat et le maréchal Soult en débouchant sur Heilsberg, abordèrent les Russes, avant d'être suivis par le reste de l'armée. Le prince Bagration placé d'abord à la rive droite, avait été rapidement porté à la rive gauche, pour défendre le défilé de Bewerniken, et le général Benningsen l'avait fait appuyer par le général Uwarow avec vingt-cinq escadrons. Le maréchal Soult après avoir forcé le défilé, eut soin de placer 36 pièces de canon en batterie, ce qui facilita beaucoup le déploiement de ses troupes. La division Carra-Saint-Cyr se présenta la première, en colonne par brigades, et culbuta l'infanterie russe au delà d'un ravin qui descendait du village de Lawden à l'Aile. A la faveur de ce mouvement la cavalerie de Murat put se déployer ; mais harassée de fatigue, n'étant pas encore réunie tout entière, et assaillie au moment où elle se formait par les vingt-cinq escadrons du général Uwa- row, elle perdit du terrain, courut se reformer en arrière, chargea de nouveau, et reprit l'avantage. La division Carra-Saint-Cyr bordait le ravin au delà duquel elle avait rejeté les Russes. Canonnée de front par les redoutes de la rive gauche, de flanc par celles de la rive droite, elle eut cruellement à souffrir. La division Saint-Hilaire vint la remplacer au feu, en passant en colonnes serrées, à travers les intervalles de notre ligne de bataille. Cette brave division Saint- Hilaire franchit le ravin, refoula les Russes, et les suivit jusqu'au pied des trois redoutes, qui couvraient leur centre, tandis que la cavalerie de Murât se jetait sur la cavalerie du prince Bagration, la taillait en pièces, et tuait le général Koring. Sur ces entrefaites la division Legrand, troisième du maréchal Soult, était arrivée, et prenait position à notre gauche, en avant du village de Lawden. Elle avait repoussé les tirailleurs ennemis des bouquets de bois placés entre les deux armées, et elle était parvenue, elle aussi, au pied des redoutes, qui faisaient la force de la position des Russes. Alors le général Legrand détacha le 26e léger, pour attaquer celle des trois redoutes qui se trouvait à sa portée. Cet intrépide régiment s'y élança au pas de course, y pénétra malgré les troupes du général Kamenski, en resta maître après un combat acharné. Mais l'officier qui commandait l'artillerie ennemie, ayant fait enlever ses canons au galop, les porta rapidement en arrière, sur le terrain qui dominait la redoute, et couvrit de mitraille le 26e auquel il causa des pertes énormes. Au même instant le général russe Warnek, apercevant la mauvaise situation du 26e, se jeta sur lui à la tête du régiment de Kalouga, et reprit la redoute. Le 55e qui formait la gauche de la division Saint-Hilaire, et qui était voisin du 26e, vint à son secours, mais ne put rétablir les affaires. Il fut obligé de se rallier à sa division, après avoir perdu son aigle. Nos soldats demeurèrent ainsi exposés au feu d'une nombreuse et puissante artillerie, sans en être ébranlés. Le général Benningsen voulut alors se servir de son immense cavalerie, et fit exécuter plusieurs charges sur les divisions Legrand et Saint-Hilaire. Celles-ci supportèrent ces charges avec un admirable sang-froid , et donnèrent à la cavalerie française le temps de se former derrière elles, pour charger à son tour les escadrons russes. Le maréchal Soult placé au milieu de l'un des carrés, dans lesquels se trouvaient pêle-mêle des Français, des Russes, des fantassins blessés, des cavaliers démontés, maintenait tout le monde dans le devoir par l'énergie de son attitude. Napoléon, qui était encore éloigné du lieu de ce combat, avait donné au général Savary, dès qu'il avait entendu le canon, les jeunes fusiliers de la garde, pour venir au secours des corps qui s'étaient témérairement engagés. Le général Savary hâtant le pas, prit position entre les divisions Saint-Hilaire et Legrand. Formé en carré, il essuya long-temps les charges de la cavalerie russe, qu'un horrible feu des redoutes aurait rendues dangereuses, si nos troupes avaient été moins fermes, et moins bien commandées. Le brave général Roussel, qui se trouvait l'épée à la main au milieu des fusiliers de la garde, eut la tête emportée par un boulet de canon. Cette action imprudente, dans laquelle 30 mille Français combattaient à découvert contre 90 mille Russes abrités par des redoutes, se prolongea jusque fort avant dans la nuit. Le maréchal Lannes parut enfin à l'extrême droite, fit tâter la position de l'ennemi, mais ne voulut rien entreprendre sans les ordres de l'Empereur. La canonnade cessa bientôt de retentir, et chacun par une nuit pluvieuse, essaya en se couchant à terre, de prendre un peu de repos. Les Russes, plus nombreux et plus serrés que nous, avaient essuyé une perte très-supérieure à la nôtre. Ils comptaient trois mille morts, et sept ou huit mille blessés. Nous avions eu deux mille morts, et cinq mille blessés.

Napoléon arrivé tard, parce qu'il n'avait pas supposé que l'ennemi s'arrêtât sitôt pour lui résister, fut fort satisfait de l'énergie de ses troupes, mais beaucoup moins de leur extrême empressement à s'engager, et résolut d'attendre au lendemain, pour livrer bataille avec ses forces réunies, si les Russes persistaient à défendre la position d'Heilsberg, ou pour les suivre à outrance, s'ils décampaient. Il bivouaqua avec ses soldats sur ce champ de carnage, où gisaient 18 mille Russes et Français, morts, mourants, et blessés.

Le général Benningsen, en proie à des souffrances aiguës, et à de grandes perplexités, passa la nuit au bivouac enveloppé dans son manteau. Il faut une âme forte pour braver à la fois la douleur physique et la douleur morale. Le général Benningsen était capable de supporter l'une et l'autre. Partagé entre la satisfaction d'avoir tenu tête aux Français, et la crainte de les avoir tous sur les bras le lendemain , il attendit le jour pour prendre un parti. De leur côté, nos troupes étaient debout dès quatre heures du matin, ramassant les blessés , échangeant des coups de fusil avec les avant-postes ennemis. Nos corps d'armée prenaient successivement position. Le maréchal Lannes était venu se placer la veille à la gauche du maréchal Soult, le corps du maréchal Davout commençait à se montrer à la gauche du maréchal Lannes, vers Grossendorf. La garde à pied et à cheval se déployait sur les hauteurs en arrière, et tout annonçait une attaque décisive avec des masses formidables. Cet aspect, mais surtout la vue du corps du maréchal Davout, qui débordait à Grossendorf l'armée russe, et semblait même se diriger sur Kœnigsberg, déterminèrent le général Benningsen à la retraite. Il ne voulut pas perdre à la fois une journée et une bataille, et s'exposer à venir au secours de Kœnigsberg, peut-être trop tard, peut-être à moitié détruit. Le général Kamenski dut partir le premier, afin de gagner à temps la route de Kœnigsberg , et de se joindre aux Prussiens avec lesquels il était habitué à combattre. Après avoir retiré d'Heilsberg tout ce qu'on pouvait transporter, le général Benningsen se mit lui-même en marche avec son armée, par la rive droite de l'Allé, dans le courant de la journée du 11. Il s'achemina en quatre colonnes sur Bartenstein, premier poste après Heilsberg. Son quartier-général y avait longtemps résidé.

Napoléon employa une partie du jour à observer cette position, et s'il ne mit point à l'attaquer sa promptitude accoutumée, c'est qu'il était peu pressé de livrer bataille sur un terrain pareil, et qu'il ne doutait pas en poussant sa gauche en avant, d'obliger l'armée russe à décamper par une simple démonstration. Les choses se passant comme il l'avait prévu, il entra le soir même dans Heilsberg, et s'y établit avec sa garde. Il y trouva des magasins assez considérables, beaucoup de blessés russes, qu'il fit soigner comme les blessés français, et dont le nombre attestait que l'armée ennemie avait perdu la veille 10 à 11 mille hommes.

La journée d'Heilsberg n'avait pas pu changer les plans de Napoléon. Il devait toujours tendre à déborder les Russes, à les séparer de Kœnigsberg, et il profiter du premier faux mouvement qu'ils feraient pour rejoindre cette place importante, qui était leur base d'opération. Ils ne s'étaient pas présentés à lui cette fois, dans une situation qui lui permît de les accabler, mais l'occasion favorable qu'il attendait, ne pouvait tarder de se présenter. Pour qu'elle manquât, il aurait fallu que le général Benningsen, dans la difficile position où il était placé, ne commît pas une faute.

Source : Histoire du Consulat et de l'Empire, d'Adolphe Thiers.

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Mémoires de Savary

Après l'affaire de Guttstadt, les Russes vinrent pour forcer aussi le maréchal Bernadette dans sa tête de pont de Spanden; ils y furent repoussés, et le maréchal blessé à la tête par une balle qui lui entra derrière l'oreille. Il fut obligé de quitter l'armée, et fut relevé parle général Victor, qui venait d'être échangé contre le général Blücher, pris à Lubeck, comme on peut se le rappeler.

Les Russes firent la faute de ne pas se retirer de suite et de nous donner le temps d'arriver.

Le maréchal Soult, qui était à la gauche du maréchal Ney, vint sur Guttstadt; la droite, pu était le corps du maréchal Davout se porta également d'Osterode sur Guttstadt.

Le général Victor et le maréchal Mortier, qui étaient à la gauche et au centre, marchèrent devant eux, en passant la Passarge à Spanden.

Les grenadiers réunis, la garde, ainsi que des troupes nouvellement arrivées de France en poste, marchèrent aussi des environs de Finkenstein sur Guttstadt; la cavalerie en fit de même.

Ce mouvement s'exécuta avec une rapidité incroyable; le 8 juin, tout était concentré derrière la Passarge, que l'on passa le 9. On poussa devant soi. la cavalerie légère ennemie, et on entra le même soir a Guttstadt. Le 10, de grand matin, l'on partit en descendant l'Aile, et vers le soir on accula l'arrière-garde ennemie sur le bord de cette rivière, à Heilsberg; la majeure partie de l'armée ennemie occupait la rive droite, qui est beaucoup plus élevée que la rive gauche; toute son artillerie y était portée.

Le grand-duc de Berg s'entêta à faire donner plusieurs fois sa cavalerie, qui avait fait des merveilles toute la matinée, mais qui, arrivée sous le feu de ce canon, fut assaillie de boulets qui l'obligèrent à rétrograder; elle le fit en désordre; les Russes la firent poursuivre par quelques escadrons qui achevèrent de la mettre en déroute totale.

Heureusement pour elle, ['empereur, qui, du point où il observait, l'avait vue s'engager maladroitement, avait bien vite fait marcher la brigade des fusiliers de la garde avec douze pièces de canon pour prévenir une échauffourée; il m'en donna le commandement.

Cette brigade, nouvellement formée, n'était pas encore une troupe sûre, Elle était composée de deux régimens de très beaux jeunes gens.

Pour arriver dans la plaine où manœuvrait le grand-duc de Berg, j'avais un long défilé de marais et un village à traverser; je ne me mis pas en mouvement sans inquiétude, parce que c'était le seul chemin par lequel notre cavalerie pouvait se retirer, si elle avait été culbutée avant que j'eusse achevé de passer; cependant il le fallait, et je le fis au pas le plus accéléré possible, et sur te plus grand front que je pouvais montrer bien m'en prit, car à peine étais-je formé dans la plaine, à, deux cent cinquante toises de l'autre côté du défilé, ayant en avant deux bataillons déployés et mes deux ailes serrées en colonne, et à peine ma dernière pièce était-elle en batterie, que je fus enveloppé par la déroute de notre cavalerie, qui revenait sur le défilé pêle-mêle avec la cavalerie russe. Je n'eus que le temps d'ouvrir le feu de tout mon front; il arrêta la cavalerie russe et donna à la nôtre le temps de se rallier et de se reformer.

Les Russes avaient fait suivre leur cavalerie par de l'infanterie et du canon, qu'ils avaient placé dans des redoutes ébauchées, en avant de Heilsberg, du côté par où nous arrivions. Il fallut s'engager avec ceux-là, La canonnade et la fusillade furent vives, et j'aurais eu une mauvaise journée, si une des divisions du maréchal Soult, commandée par le général Saint-Hilaire, qui était à ma droite, ainsi qu'une du maréchal Lannes, commandée par te général Verdier, qui était à ma gauche, n'eussent pas joint leurs feux aux miens néanmoins je fus bien maltraité : je couchai encore à deux cents toises en avant du terrain sur lequel j'avais combattu; mais j'éprouvai une perte considérable j'eus à regretter la mort du général de. brigade Roussel, et j'eus plusieurs caissons de munitions, entre autres un d'obus, qui sautèrent pendant le combat, et qui nous nrent beaucoup de mal, étant formés dans un ordre serré.

Sans l'intrépidité du commandant de notre artillerie, le colonel Greiner, qui fit un feu des plus vifs et des plus meurtriers, j'aurais été enfoncé et par conséquent sabré et pris par toute la cavalerie russe qui m'entourait et qui venait déjà de maltraiter la nôtre; le danger était d'autant, plus grand, que la division Saint-Hilaire était en retraite décidée.

J'eus une explication vive avec le grand-duc de Berg, qui m'envoya, dans le plus chaud de l'action, l'ordre de me porter en avant et d'attaquer j'envoyai l'officier qui me l'apportait à tous les diables, en lui demandant s'il ne voyait pas ce que je faisais. Ce prince, qui voulait commander partout, aurait voulu que je cessasse mon feu, dans le moment le plus vif, pour me mettre en marche; il ne voulait pas voir que j'aurais été détruit avant d'arriver il y avait un quart d'heure que mon artillerie échangeait de la mitraille avec celle des Russes, et il n'y avait que la vivacité de la mienne qui me donnât de la supériorité.

La nuit arriva bien à propos : pendant que tout sommeillait, l'empereur m'envoya chercher pour venir lui parler. Il était content du coup d'essai de cett ejeune troupe; mais il me gronda pour avoir manqué au grand-duc de Berg; et en me défendant, je me hasardai à lui dire que c'était un extravagant qui nous ferait perdre un jour quelque bonne bataille et qu'enfin il vaudrait mieux pour nous qu'il fût moins brave, et eût un peu plus de sens commun. L'empereur me fit taire en me disant que j'étais passionné, mais il n'en pensa pas moins.

Le lendemain, c'était le 11 juin, les Russes restèrent toute la journée en avant d'Heilsberg; on releva de part et d'autre ses blessés; et nous en avions autant que si nous avions eu une grande bataille. L'empereur était de fort mauvaise humeur; le maréchal Davout venait d'arriver; il le fit manœuvrer sur notre gauche; et son seul mouvement fit évacuer aux Russes leur position en avant d'Heilsberg; ils repassèrent l'Alle, et dans !a nuit du 11 au 12 ils partirent pour Friedtand. L'empereur coucha le 12 à HeeIsberg, et, seIon son habitude, il alla visiter la position que les ennemis avaient occupée la veille; il devint furieux lorsqu'il vit que l'on avait été assez imprudent pour venir se faire mitrailler d'un bord de la rivière à l'autre, comme cela était arrivé.

C'est à Heilsberg qu'il apprit du bourguemeister, que l'empereur de Russie était l'avant-veille en ville avec le roi de Prusse, et qu'ils en étaient partis avant l'armée. Le 13 nous partîmes de bon matin pour aller à Preuss-EyIau l'empereur y coucha la nuit du 13 au 14. Notre cavalerie ne put fournir un rapport précis de la marche de l'armée ennemie, en sorte que ce fut encore l'empereur, qui, de son cabinet, ordonna de marcher sur trois directions où il était impossible que l'armée russe n'eût pas été chercher à passer pour gagner les bords de la Pregel et couvrir Kœnigsberg; il jugeait des opérations de l'ennemi d'après ce qu'il aurait fait à sa place.

Il fit marcher le maréchal Soult avec le grand-duc de Berg sur Kœnigsberg, où ce dernier affirmait que s'était retirée l'armée ennemie; il fit marcher le corps de Davout à la droite de celui du, maréchal Soult, et l'empereur garda avec lui le reste de l'armée.

II avait fait marcher dès la veille, après midi, par le chemin de Friedland; c'était le général Oudinot, qui, avec les grenadiers réunis, était en tête de la colonne, sous les ordres du maréchal Lannes; la division des cuirassiers du général Nansouty était de cette colonne.

Source : Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon.

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Mémoires de Langeron

Portraits des généraux et des ministres de l'Empereur Alexandre on 1805.

Le comte de Langeron (1763-1831) était un Français émigré en 1790, qui prit du service dans l'armée russe, dont il devint un des lieutenants-généraux en 1799 et dans les rangs de laquelle il ne craignit pas de combattre contre ses compatriotes pendant la Révolution et l'Empire. Il a laissé des mémoires, écrits en 1826, dont les manuscrits sont conservés à Paris, au ministère des Affaires Étrangères.

Koutouzoff.

On ne pouvait avoir plus d'esprit que Koutouzoff, on ne pouvait avoir moins de caractère, on ne pouvait réunir plus d'adresse à plus d'astuce, on ne pouvait posséder moins de véritables talents, et plus d'immoralité. Une mémoire prodigieuse, une grande instruction, une rare amabilité, une conversation aimable et intéressante, une bonhomie un peu factice, à la vérité, mais agréable à ceux qui voulaient bien en être la dupe, voilà les agréments de Koutouzoff. Une grande violence, la grossièreté d'un paysan lorsqu'il s'emportait, ou lorsqu'il n'avait pas à craindre la personne à qui il s'adressait; une bassesse envers les individus qu'il croyait en faveur, portée au point le plus avilissant, une paresse insurmontable, une apathie qui s'étendait à tout, un égoïsme rebutant, un libertinage aussi crapuleux que dégoûtant, peu de délicatesse sur les moyens de se procurer de l'argent, voilà les inconvénients de ce même homme.

Comme militaire, Koutouzoff avait beaucoup fait la guerre, et en avait l'habitude. Il était en état de juger un plan de campagne et les dispositions qu'on lui soumettait, il savait distinguer un bon conseil d'un mauvais, il pouvait choisir le bon parti, il comprenait ce qu'il y avait de mieux à faire, mais ces qualités étaient paralysées par une indécision et une paresse de corps qui ne lui permettaient ni de rien ordonner, ni de rien voir. Dans une bataille, il restait en place comme une masse immuable, faisant de grands signes de croix lorsqu'il entendait de très loin le sifflement d'un boulet. Sans oser ni pouvoir remédier à rien et sans savoir à propos changer une disposition, jamais il ne faisait lui-même de reconnaissance du terrain, de la position des ennemis, ni même de celle de ses troupes. Je l'ai vu rester trois ou quatre mois dans un camp sans en connaître autre chose que sa tente ou sa maison. Gros, massif, pesant, il ne pouvait se tenir longtemps à cheval ; la fatigue lui ôtait tous ses moyens et après une heure d'exercice, qui lui paraissait un siècle, il restait accablé et n'était plus susceptible d'aucune idée.

La même paresse s'étendait sur les affaires de cabinet, il ne pouvait se résoudre à prendre une plume en main, ses sous-ordres, ses adjudants, ses secrétaires, faisaient de lui ce qu'ils voulaient; quoiqu'il eût sûrement plus d'esprit et de connaissances qu'eux, il ne pouvait se donner la peine de revoir leur travail, encore moins de le diriger ou de le dicter. Il signait tout ce qu'ils lui présentaient, pour être plus tôt débarrassé de leur présence. Il ne donnait aux affaires que quelques instants de la matinée, fort insuffisants pour la quantité dont est chargé un général qui commande une armée. Il se levait tard, mangeait beaucoup, dormait trois heures après diner et était ensuite trois avant de reprendre ses sens, et consacrait toutes ses soirées à l'amour, ou du moins à ce qu'il appelait ainsi. Les femmes, de quelque genre qu'elles fussent, avaient sur lui l'empire le plus absolu, le plus scandaleux ; luimême m'a avoué que, dans sa jeunesse, voyageant en Allemagne, il devint amoureux d'une actrice allemande, suivit durant quelques jours la troupe où elle était engagée, et y remplit l'emploi de souffleur. Koutouzoff était sale dans ses goûts, sale dans ses habitudes, sale sur lui, sale dans les affaires.

Cet empire des femmes chez un vieillard massif et borgne, n'est que ridicule dans la société, mais il est dangereux lorsque celui qui a une pareille faiblesse est employé en chef. Il n'avait aucun secret pour elles, il ne pouvait rien leur refuser, et l'on peut calculer les inconvénients qui en résultaient.

Mais ce Koutouzoff, si immoral dans sa conduite et dans ses prin. cipes, si médiocre comme chef d'une armée, avait la qualité, si c'en est une, que le cardinal Mazarin exigeait des généraux qu'il employait. Il était heureux. Excepté à Austerlitz, dont on ne peut lui reprocher les désastres, car il n'avait là de chef que le nom, il fut constamment favorisé de la fortune, la campagne miraculeuse de 1812 a mis le comble à son bonheur, et à sa gloire qui doit être bien étonnée, assurément, d'être devenue sa conquête. Il avait reçu plusieurs blessures, une entre autres fort extraordinaire.

En Crimée, à l'attaque d'une redoute, une balle lui traversa la tête en passant par les deux teinpes, la guérison fut d'autant plus miraculeuse, qu'il ne perdit même pas la vue. Le chirurgien qui le traita le tint pendant six semaines dans une chambre obscure, sans permettre que le jour y pénétråt. Il était fort jeune lorsqu'il reçut cette blessure et continua à voir parfaitement des deux yeux comme avant. Mais à soixante ans, il perdit un œil, et fût devenu aveugle s'il eût vécu quelque années de plus. Il est mort en 1813 à Dunzlaw, en Silésie, à près de soixante-huit ans.

Buxhoevden.

Le général Buxhoevden, gentilhomme esthonien, était d'une bonne famille, mais pauvre. Malgréle hasard heureux qui marqua ses premiers pas dans la carrière militaire, il eût longtemps végété dans les grades subalternes sans le mariage qu'il contracta.

Cette alliance le fit faire adjudant de l'impératrice Catherine et général-major de bonne heure ; il a beaucoup fait la guerre et a toujours eu, en Finlande et en Pologne, des commandements séparés.

Sa femme, qui était très fière d'une origine qu'elle aurait dû plutôt s'empresser de cacher à tous les yeux, si c'eût été possible en Russie ?, avait communiqué à son mari une fierté qu'il ne pouvait faire excuser par aucune qualité transcendante. Jamais on n'a réuni plus d'orgueil à moins de talent, plus de prétentions à plus de médiocrité, et plus d'amour-propre à moins d'esprit. Sa figure, assez agréable, mais blafarde, immobile et sur laquelle aucun sentiment ne se peignait, était l'emblème parfait de la sottise et de la suffisance. Buxhoevden était un assez bon officier subalterne, mais assurément, le général le plus nul et le plus incapable de commander en chef.

Bagration.

Le prince Bagration était Géorgien, et descendait d'une des anciennes familles des Beys ou princes souverains d'une partie de cette province, divisée autrefois en beaucoup de petites souverainetés particulières.

La nature avait beaucoup fait pour le prince Bagration, mais l'art n'y avait rien ajouté; né avec une grande bravoure, un bon coup d'oeil militaire, une activité prodigieuse et avec l'instinct de son métier, il avait acquis l'habitude de la guerre. En 1799, il avait commandé en Italie, l'avant-garde de Souworow avec distinction. Koutouzoff lui confia la sienne et s'en trouva très bien. La Russie n'avait pas alors de meilleur commandant d'avant-garde, de meilleur chef d'un grand corps, mais le défaut total d'instruction préparatoire, faisait craindre dès lors qu'il ne fut pas aussi bon à la tête d'une armée.

Bagration, qui ne savait aucune langue que le russe, et qui, encore, ne pouvait écrire dans cette langue, niun mémoire, ni une relation sans fautes, n'avait jamais lu un livre, mais il avait le talent de consulter les autres, et son esprit juste et droit lui faisait accepter le bon parti, parmi ceux qu'on lui conseillait de prendre. C'était une qualité utile, parfois elle ne suffit pas ; il avait aussi un autre talent bien précieux, c'était celui de se faire adorer de tous ceux qui servaient sous ses ordres ; sa bravoure brillante et froide en même temps, sa tournure, ses propos soldatesques, sa familiarité avec les soldats, sa gaieté franche et ouverte, le faisaient généralement aimer, c'était un homme précieux pour la Russie. Il a péri à la bataille de Borodino.

Miloradovitch.

L'aïeul du général Miloradovitch était un Serbe, d'une basse extraction, qui vint en Russie pour y chercher un asile et une existence ainsi qu'une foule de ses compatriotes qui fuyaient la tyrannie du gouvernement turc. Le père du général, homme d'esprit et fort adroit, s'avança rapidement dans le civil et fut gouverneur de Tchernigoff sous Catherine II. Il y commit les abus les plus révoltants, se rendit coupable des plus criantes déprédations, et amassa une fortune immense pour un particulier; il devint trop riche pour être puni et laissa en mourant de belles terres et beaucoup d'argent comptant à son fils.

Le jeune Miloradovitch, élevé par un de ces gouverneurs français qu'on allait autrefois chercher à Paris et à la grève, sortit de ses mains sans connaissances, sans insiruction, sans principes et ne sachant même que très imparfaitement le français, qu'il parlait de la manière la plus ridicule.

Officier des gardes, il se livra à Pétersbourg à la plus mauvaise société, il fréquenta les clubs, les cafés, les corps de garde, dont il a toujours conservé le ton et les manières, et dissipa bientôt en dépenses extravagantes toute sa fortune.

Il avait de l'esprit naturel, une loquacité intarissable dans la société et à la guerre une bravoure mal calculée, mais souvent téméraire, qui d'abord en imposait à ses subordonnés et même à ses chefs. Devenu sous Paul fer général-major à vingt-sept ans, il fit en 1799 la campagne d'Italie avec Souwaroff, qui fut lui-même ébloui de son audace et de son mouvement perpétuel, qui ressemblait souvent à de l'activité, et il devint dans cette campagne, le rival de gloire et de faveurs du prince Bagration, malgré l'énorme distance qui les séparait. .

Il avait été dans le régiment d'Ismailoff un des favoris de son chef, le grand-duc Constantin ; sa vivacité, son adresse dans les maneuvres, l'avaient fait remarquer du Prince, qui, étant fort jeune alors, croyait encore que la science de la parade était la seule utile au militaire. Cette science de la parade était aussi la seule que possédait Miloradovitch ; on ne peut pas être sur les autres parties de son métier d'une ignorance plus complète, il n'avait jamais lu un livre militaire.

Sa légèreté, son inconséquence, son étourderie étaient portées à un tel excès qu'il paraissait impossible de lui confier ni une place, ni un commandement important '.

Son amour-propre était vraiment risible à force d'être exclusif, jamais la jactance n'a été portée plus loin, jamais l'impudence et l'effronterie n'ont eu de plus fidèles interprètes, jamais il n'a existé un fanfaron plus audacieux. Il voulait toujours être le premier partout. Il lui était parfaitement égal que ce fùt dans une bataille, dans un bal ou dans une orgie, par un acte de bienfaisance, ou par un trait de folie.

Ses dissipations extravagantes avaient nui à sa délicatesse (s'il en a jamais eu), il était criblé de dettes, qu'il n'a jamais eu l'intention de payer .

Il a ruiné plusieurs particuliers, il a nié des lettres de change et a commis dans ce genre les actions les plus frauduleuses.

Quoique le terme dont je vais me servir ne paraisse pas devoir être employé pour un général en chef, occupant de grandes places, il convient si parfaitement à Miloradovitch que je ne craindrai pas d'être contredit en disant qu'il n'a jamais existé un plus vil et plus ridicule polisson ?

Prince Dolgorouky.

Le prince Pierre Dolgorouky, adjudant-général de l'Empereur, en 1805, et alors un de ses favoris, prouvait que l'esprit, l'instruction et l'activité sont nuisibles lorsqu'ils ne sont pas accompagnés par le jugement, la loyauté et la probité qui doivent les diriger. Jamais on n'avait vu dans un homme de cet âge une ambition plus démesurée, audacieux, insolent, il heurtait de front tout ce qui pouvait lui offrir un obstacle. Il ne respectait ni les individus ni les réputations. Il injuriait, insultait ou calomniait tous ceux qui le choquaient, ou dont le mérite le contrariait. Il ne dissimulait pas son désir de régner despoliquement sous le nom de son maître, mais il eût été capable de le perdre, ainsi que sa patrie,s'il eût espérer y trouver un moyen de s'élever, ou même un avantage personnel. C'était un homme, un général, un sujet, un citoyen aussi dangereux à son pays qu'à la société. Il est mort en 1807 à Pétersbourg à l'âge de 28 ans. Il n'a été regretté de personne, sa mort est un bienfait du ciel pour la Russie.

Doctouroff.

De tous les généraux subalternes des armées de Koutouzoff et de Buxhoevden, un des plus distingués était le général Doctouroff. Homme d'une rare intrépidité, loyal, franc, modeste, subordonné, exact, chef indulgent, bon camarade. Il n'avait pas, il est vrai, les talents nécessaires pour commander des armées, mais il était parfaitement à sa place dans la ligne ou à la tête d'un corps. Il est mort en 1816 de misère et disgracié. Il n'était ni fanfaron ni caporal.

Ulanius.

Parmi les généraux majors, on devait distinguer surtout le général Ulanius, excellent sur un champ de bataille et profond tacticien, quoique déjà âgé, il eût fourni une brillante carrière si la mort ne l'eût arrêté au moment où son mérite commençait à être apprécié.

Le prince Adam Czartorysky.

Le prince Adam Czartorysky, qui jouait alors le premier rôle dans la diplomatie russe, était alors àgé d'environ trente ans, c'était un homme sage, froid, prudent et honnête. Je ne sais s'il était de force à lutter contre le cabinet et le génie de Napoléon, il avait, de plus, une méfiance de ses propres forces qui devait encore nuire au développement de ses moyens. Il était alors ami de l'Empereur, il lui était entièrement dévoué, on ne pouvait soupçonner d'ambition ni d'avidité un homme à qui une immense richesse était destinée et dont l'existence était assurée par sa naissance. Mais quand même ces deux raisons ne le mettraient pas à l'abri du soupçon,sa probité et sa loyauté seules l'en défendaient suffisamment.

L'amitié de l'Empereur et sa qualité d'étranger et surtout de Polonais, le rendaient l'objet de la haine des Russes, ce qui est assez naturel, mais il était aussi l'objet de calomnies que rien ne pouvait excuser. Le prince Dolgorouky disait publiquement qu'il aspirait au trône de Pologne, et que, pour y parvenir, il trahissait la Russie et son souverain, cette assertion était absurde, Dolgorouky ne l'ignorait pas, mais s'il parvenait à la faire croire à quelques personnes, son but était rempli.

Le comte Paul Strogonoff.

Le comte Paul Strogonoff, à l'époque de la campagne de 1805, était fort jeune encore, mais il avait l'aplomb d'un homme fait. Il était doux, honnête, aimable, probe, modeste, instruit, attaché à son souverain et à sa patrie. Il était alors adjoint au ministre de l'intérieur. Il était déplacé dans ce poste. Il a pris depuis la carrière des armes et s'y est distingué. Il est mort en 1820 et peut-être de la perte de son fils unique, jeune homme accompli, qui a péri à la bataille de Craonne en 1814.

Novosiltzoff.

Novosiltzoff était un employé subalterne, que l'amitié du comte Strogonoff avait élevé jusqu'à celle de l'Empereur. C'est un homine de cabinet, excellent travailleur, froid, prudent et connaissant fort bien son affaire. Je ne parle pas de sa moralité.

Source : Mémoires de Langeron, général d'infanterie dans l'armée russe.

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11 septembre 2020

Le château de La Rochette

Le château de La Rochette (Charente) vu du ciel.

Demeure de la Renaissance (fin XVIe siècle).

Premier propriétaire connu sous le nom de Roch Tizon, écuyer, officier des gardes du roi, maître des eaux et forêts d'Angoumois, seigneur de La Rochette, et de Sigogne par acquisition (acte du 13 juin 1584).

XVIIe siècle : famille Frotier-Tizon.
XVIIIe : familles de Paris et de La Garélie.
XIXe : familles de Guitard et de Causans.

L'édifice est la propriété de la commune de La Rochette depuis 1946.

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1582. — Transaction entre demoiselle Marguerite du Courret, femme de Roch Tizon, écuyer, sieur de La Rochette, « enseigne de la Garde française ancienne du corps du Roy » et maître des eaux et forêts d'Angoumois, demanderesse en dommages-intérêts, d'une part ; et Hubert Tisseuil, défendeur, d'autre part.

AD Charente E 1267.

1602. — Quittance par Jean Frotier, écuyer, sieur de La Rochette, y demeurant, en la châtellenie d'Angoulême, comme mari et poursuivant les droits de demoiselle Anne Tizon, fille et héritière, sous bénéfice d'inventaire, de feu Roch Tizon, en son vivant écuyer, sieur dudit lieu de La Rochette, d'une part ; à sire Antoine Martin, sieur de Montgoumard, marchand de la ville d'Angoulême, d'autre part, de la somme de 650 écus sol due par celui-ci audit seigneur de La Rochette, en qualité de cessionnaire de feu sire Jean Tonnelier, vivant marchand de Paris.

AD Charente E 1541.

Source : Généalogie Charente Périgord.

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