11 décembre 2019

Déclarations de la noblesse de Mareuil

21 mars 1789.

Ce jourd'hui vingt-unième du mois de mars mil sept cent quatre-vingt-neuf, au greffe royal de la sénéchaussée de Périgueux, s'est présenté messire François de Maillard de La Faye, chevalier de très-noble et très-illustre ordre de Saint-Jean de Jérusalem, faisant tant pour lui que pour le seigneur marquis de Maillard, son frère, le seigneur marquis de Fayard des Combes, que pour les dames de Villars de Pontignac, lequel a dit que le dérangement de sa santé et des raisons essentielles, qu'il n'a pas jugé à propos de déduire, l'obligeant de quitter l'assemblée de la noblesse pour s'en retourner à sa résidence, a déclaré, tant pour lui que pour ses constituants, protester contre tout ce qui a été fait et sera fait dans ladite assemblée au mépris de la loi du prince et du respect dû à sa personne sacrée, et qu'il n'entend approuver que les sages moyens qu'elle a pris ou qu'elle prendra pour le bien général de la nation et le bien particulier de la province du Périgord, soit pour la constitution, ou contre les abus; ledit seigneur comparant demandant acte de son départ, ce que lui avons concédé, et a signé avec nous, greffier soussigné.

Mage, greffier en chef.

Le chevalier De Maillard De La Faye, tant pour moi que pour mes constituants.

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Nous soussignés, membres de la noblesse du Périgord, pour nous conformer au désir du Roi, qui ne veut que le bien de ses sujets, et qui le cherche toujours, comme un bon père de famille celui de ses enfants, donnons plein pouvoir à Messieurs le comte de La Roque de Mons, marquis de Foucauld de Lardimalie et marquis de Verteillac, nos députés aux États généraux, de proposer, remontrer, aviser, résoudre et consentir tout ce qui pourra faire le bien général de la nation, régénérer la monarchie et assurer sa force et sa prospérité, d'où naîtront nécessairement la gloire du bon prince qui la gouverne et le bonheur de tous ceux qui la composent.

Fait et arrêté à Beaussac, près Mareuil, en Périgord, le 27 juillet 1789.

Le chevalier de Maillard de La Faye, de l'ordre de Malte, etc. — Le comte de Haumont. — Doleson. — Grand de Bellussière. — De Maillard de La Faye. — Camain de Saint-Sulpice. — Le chevalier de Lageard. — De Lamberterie. — De Pihdray d'Ambelle. — De Villars de Pontignac. — Le comte de Galard. — Le chevalier de Villars. — Conan d'Ancor. —Darepère. —Lafaye fils, capitaine au régiment de Bresse. — Chevalier de Pindray d'Ambelle. — Le chevalier de Campniac. — Montardy. — De Pindray de Sainte-Croix. — Conan, lieutenant de vaisseau.

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29 juillet 1789.

Je ne me rendrai point, Monsieur, à l'invitation que vous m'avez faite, par votre lettre-circulaire du 15 de ce mois, de me trouver à l'assemblée de la noblesse qui se tiendra demain à Périgueux, à l'occasion du nouveau pouvoir demandé par ses députés aux États généraux, parce que, d'après la liberté que le gouvernement a donnée à chaque membre, j'ai exprimé mon vœu à ce sujet avec plusieurs gentilshommes de mon canton. J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint, de leur part et de la mienne, un duplicata de notre travail, qui est parti pour sa destination. Nous vous prions de le communiquer à Messieurs de la noblesse de Périgueux, avec lesquels nous nous ferons toujours un honneur et un mérite de nous compter, surtout dans la circonstance présente, où il s'agit du bien général de la nation, de la gloire du monarque et des lois qui peuvent régénérer la monarchie, que toutes sortes d'abus ont mise sur le penchant de sa ruine. Nous vous prions aussi de faire déposer cet écrit au greffe de Périgueux, afin que nous puissions y avoir recours, s'il en est nécessaire.

J'ai l'honneur d'être avec ces sentiments très distingués, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Le chevalier De Maillard De La Faye, chevalier de Malte.

Source : La noblesse du Périgord en 1789, d'Amédée Matagrin.

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François de Jaurias, gentilhomme campagnard et restaurateur

Malgré leurs difficultés financières, ses parents avaient eu le mérite de conserver l'intégralité de leur domaine foncier. François conservera bien évidemment cette optique et ira même plus loin, puisqu'il procédera à de nouvelles acquisitions. En effet, au mois de janvier 1862, il achète à Monsieur Charles de Maillard le château de Maraffy et ses dépendances représentant une centaine d'hectares pour la somme de 68 160 francs. Il augmente ainsi sa fortune estimée en 1871 à environ 800 000 francs : 240 000 francs pour Jaurias proprement dit, 150 000 francs pour Maraffy et 320 000 francs de capitaux. Il modernise les bâtiments agricoles, fait cimenter les étables et fait installer une évacuation rationnelle du purin. Il pratique, bien évidemment, la polyculture avec essentiellement de l'élevage, des blés, des arbres fruitiers et des vignes. Il porte un soin particulier à ces dernières qu'il développe sensiblement, puisqu'en 1868 il produit 300 barriques dont un tiers provient de ses nouvelles acquisitions. Il s'agit d'une année exceptionnelle, en quantité et en qualité, et il est heureux, l'année suivante, de vendre son vin 225 francs, le tonneau. En 1870, il achète du matériel agricole, plante encore des vignes et procède à une importante coupe de bois. La même année, il soumet à son fils un important projet de construction de cuvier, pressoir, chais, étable, écurie et grenier à foin à Jaurias. Bref, en un mot il gère sa propriété avec d'autant plus d'aisance qu'il n'attend pas après les aléatoires revenus agricoles pour la faire prospérer! Quant aux travaux et aménagements concernant la maison de maître, ceux-ci sont engagés dès 1854 et se poursuivront pendant de nombreuses années, malheureusement pas toujours avec un goût très sûr, comme il arrive souvent à cette époque dans trop de châteaux périgourdins... En 1858, il fait construire une chapelle et une sacristie, puis, plus tard, une orangerie, il fait installer l'eau courante par un bélier aménagé dans un ancien moulin désaffecté, des toilettes, des salles de bains, l'éclairage dans toutes les pièces grâce au gaz acétylène. En 1864, il entreprend de restaurer le salon et la salle à manger et, à cette occasion, il fait détruire les vieilles boiseries du XVIIIe siècle au grand dam de son père. Il supprime également les cheminées de pierre pour leur substituer de banales cheminées de marbre, fait cimenter le hall et l'escalier sous prétexte que ses pierres étaient usées!

A l'extérieur du château, les travaux vont bon train également, mais avec plus de bonheur semble-t-il : plantation d'une allée de cèdres, création d'un potager, d'un parc avec mise en place d'un réseau d'arrosage et d'un bassin décoratif dans la cour avec jet d'eau, construction d'un tennis, d'une piscine, d'une mare pour les chevaux... Bref, Versailles ou peu s'en faut!

Malgré les quelques regrettables fautes de goût signalées plus haut, François de Jaurias a eu le mérite, grâce à ses importants moyens financiers et à son inépuisable bonté non seulement d'entretenir, d'embellir et de moderniser le domaine familial, mais encore d'en faire un haut lieu de charité où les malheureux de ce monde pouvaient toujours trouver secours et refuge. Il participa, en outre, très activement avec ses sœurs Anaïs et Noémie à la création de l'hospice de Goût dans les années 1868.

Il décède dans cette demeure qu'il avait tant aimée, le 4 juin 1876, à l'âge de 70 ans.

Source : Anne-Marie Cocula, 1998.

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Logis de Vignérias

Logis de Vignérias, XVIIIe s., à 1 km 200 E.

Un pavillon carré, servant de colombier, avoisine le portail dont la grande porte s'ouvre sous un arc en anse de panier. Le logis, remanié, est très modeste. Un oeil-de-bœuf surmonte sa porte entourée de moulures, au-dessus de laquelle se lit la date de 1779. Un cadran solaire, enjolivé d'un vase de fleurs au centre, se profile à la façade.

(Société archéologique et historique de la Charente, 1966)

Au vrai, entre le château et l'abbaye d'une part et ces pauvres paysans, il existait à Charras, une petite bourgeoisie vivant dans une modeste mais suffisante aisance, instruite pour la plupart et prête à adopter avec enthousiasme les principes nouveaux. Il y avait le sénéchal, — car Charras possédait une justice seigneuriale, — des procureurs, un greffier, un chirurgien, des bourgeois vivant sur leurs terres et nantis de noms ronflants, tels que Pabot de la Morinie, Pautier du Fouilloux, Légier des Places. Il y avait enfin Maître Pierre Decescaud de Vignerias, avocat au présidial d'Angoulême.

Me Decescaud de Vignerias, né en 1716, avait épousé, à Bussière-Badil, en Périgord, le 15 février 1776, la demoiselle Marie Sauvo des Versannes, beaucoup plus jeune que lui. Marie Sauvo était issue d'une bonne famille de bourgeoisie paysanne, très pratiquante, comptant dans son sein nombre de membres ecclésiastiques ou religieux. À Marillac-le-Franc mourut, en 1748, Joseph Sauvo, curé de la paroisse, qui, par testament, constitua une rente annuelle et perpétuelle en nature au profit des pauvres de sa paroisse.

(Société archéologique et historique de la Charente, 1958)

Le féminisme en 1790, publié par Léonce Grasilier. Paris, bureaux de la Nouvelle revue rétrospective, 1899, in-18, 16 pages.

C'est le « cahier des doléances et réclamations des femmes du département de la Charente », daté de « Charras, le 29 juin 1790 » et signé « Marie veuve de Vuignerias, avec procuration, » et cette indication : « Mon adresse est : Madame veuve de Vuignerias en sa maison de campagne de Vuignerias, paroisse de Charras, proche Angoulême. » L'éditeur a cherché a identifier cette citoyenne qui se faisait le porte-parole des revendications des femmes du canton de Marthon. « Il n'a pas été possible, dit-il, d'obtenir le moindre renseignement. C'est en vain également que l'on a cherché le nom de Vuignerias dans les publications de l'Angoumois. » Or, dans les Notes historiques sur la baronnie de Mathon, M. l'abbé Mondon indique, p. 319, une branche de la famille Decescaud, branche de Vignerias, où se trouve Marie Sauvo, épouse de Pierre Decescaud, sieur de Vignerias, avocat à Angoulême, qui pourrait bien être cette Marie, veuve Vignerias. Elle réclame l'égalité des sexes, l'émancipation de la femme, la suppression des droits féodaux et des douanes intérieures, la confiscation des biens du clergé, la permission de former un corps de troupe, etc. Elle termine ainsi : « Messieurs, que vos attentions se portent à adoucir le sort des malheureuses veuves; c'est une grâce que j'ai l'avantage d'implorer. » 

(Revue de Saintonge & de l'Aunis, 1879)

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Le triste ménage de François d'Aydie comte de Ribérac

Marguerite de Foix n'avait pas approuvé le mariage de son fils, le comte François III d'Aydie, avec Anne de Raymond; aussi s'abstint-elle de figurer au contrat des époux, qui fut passé le 4 mars 1631 au château de Fontenille, paroisse de Saint-Méard-de-Dronne. L'avocat Geoffroi Haussire, qui était le conseil ordinaire et curateur de François, l'assista seul avec quelques parents. Marguerite de Foix devait avoir des raisons sérieuses, que nous ne connaissons pas, pour s'opposer à cette union, parmi lesquelles on peut placer, peut-être, le reproche d'une moindre noblesse fait à la famille de la fiancée, qui comptait, en effet, dans ses rangs, plusieurs membres du parlement, ce qui, aux yeux d'une Foix-Candale, filleule, par surcroit, de Marguerite de Valois (1) et fille d'une de ses dames d'honneur (2), pouvait passer pour un semblant de dérogeance dont ne s'accomodait pas son orgueil. Elle n'accepta pas de vivre auprès de sa bru et, pour éviter tout contact avec elle, elle aime mieux quitter la province et elle se retira au couvent de l'Ave Maria, à Paris, où elle devait mourir, après avoir déshérité son fils, sans avoir reparu à Ribérac. Ce couvent était dirigé par des religieuses de l'Annonciation, dites les Filles bleues, ordre fondé à Gènes, en 1604, par Marie-Victoire Fornaro, lesquelles étaient venues s'établir à Paris, en 1622, rue Culture Sainte-Catherine (3).

Anne de Raymond avait tout au plus seize ans quand elle épousa le comte de Ribérac et, lui, à peine vingt. Elle était fille de feu Gabriel de Raymond, écuyer, et de feu Jeanne de Raymond, seigneur et dame de Bellevue, et demeurait au château de Vendoire, en la châtellenie de Bourzac, sous la tutelle de son aïeul maternel, Jean de Raymond, seigneur de Bourzac. Elle apportait en dot tous ses biens, consistant, surtout, en biens-fonds non autrement estimés en valeur ou en étendue que par le nombre de bœufs employés à leur labourage, soit treize paires, et des bois dont son contrat lui donnait le droit de vendre la coupe jusqu'à concurrence de dix mille livres, plus sept pipes de froment de rente et treize mille livres en argent.

Le comte de Ribérac eut bientôt à se repentir de n'avoir pas écouté les conseils maternels. Anne de Raymond se montra rapidement « meschante et folle au possible » et son mari dut, en fin de compte, s'en séparer; mais avant de donner cette formule officielle à sa mésentente, il avait essayé de s'éloigner simplement d'elle. Il avait les motifs les moins discutables pour cela. Elle était allée, au dire de Joseph de Laage, seigneur de la Blèretie, qui a laissé quelques souve nirs sur cette famille dans son livre de raison (4), jusqu'à vou loir empoisonner son mari et, sa tentative ayant échoué, le faire poignarder par des laquais auxqiiels elle avait, elle- même, remis des poignards.

II vint donc à Paris où il espérait, sans doute, à l'exemple de son grand-oncle, tué dans le duel mémorable raconté par Brantôme, se mettre au service de quelque grand de la cour et où, d'ailleurs, était déjà très en faveur un de ses proches parents, Frédéric de Foix, comte de Gurson (5).

Furieuse de ne pas être du voyage, Anne de Raymond imagina alors d'écrire au chancelier de la couronne que « bien qu'ayant du respect et de l'attachement pour son mari, elle en avait davantage pour son prince », et elle lui découvrit que M. de Ribérac n'était allé à Paris que pour tuer le Roi. Quand le comte se présenta chez le chancelier, celui-ci se contenta, en souriant, de lui montrer la lettre en lui di sant : En connaissez-vous l'écriture ? — Parbleu, c'est celle de ma femme, elle est enragée. — Alors ? — Faites-moi ar rêter. — Je n'en ferai rien, je vous tiens pour un galant homme; tout finira par s'arranger entre nous deux ».

C'est au cours de ce séjour à Paris que le comte de Ribérac eut avec le sieur de L'Oisellerie ce duel dont il faisait le récit, peu de temps après, dans une lettre datée de 1643, adressée à messire Jean de Monteil, juge de sa seigneurie, et François Lhoste, sieur de Lagrave, son régisseur, lettre qui a été publiée en partie, dans le Bulletin de notre Société, par M. Xavier de Monteil (6) et qui débute ainsi :

« Je massure que vous seres tous deux bien ayses de savoir lafaire qui met arrivée, loselerye ayant pris la poste pour venir se battre contre moi et anvoyé un gentilhomme a mon logis me dire quil matandoit à Chatres sous Monlery. »

Quel était donc ce L'Oisellerie non autrement désigné? Assurément un personnage connu des destinataires de la lettre et, très probablement, un parent et, peut-être, le propre frère d'Anne de Raymond, dont la mère avait, de son vivant, porté le titre de dame Loyzellerie, comme il se voit par les termes mômes du contrat de mariage de sa fille. « Plus elle (Anne de Raymond) a dict luy appartenir treize rail livres pour sa part de dot et droits de feu Jeanne Raymon, dame de Loyzellerie sa mère... »

Le fait d'avoir pris la poste pour venir se battre contre son adversaire est assez significatif d'un long voyage entrepris à ces fins par le sieur de L'Oisellerie.

Je n'oublie pas que L'Oisellerie fut le nom d'un fief près de l'abbaye de La Couronne dont Jean de Calueau, vicomte de Saint-Mathieu, qui vivait encore en 1678, portait le litre, et j'ai émis, ailleurs (7), l'hypothèse qu'il pourrait bien avoir été, dans cette rencontre, l'adversaire du comte de Ribérac. Aujourd'hui, je crois plus vraisemblable d'admettre qu'il s'agit du propre beau-frère de ce dernier, actionné même, peut-être, par Anne de Raymond en personne, ce qui n'au rait rien de surprenant après ce que nous venons d'apprendre de ses sentiments envers son mari.

Le comte de Ribérac sortit indemne de la rencontre après avoir blessé son adversaire. Bien que Richelieu fût mort de l'année précédente, ses édits sur les duels avaient encore force de loi. Redoutant la colère de la reine, le comte de Ribérac n'osa se montrer de quelque temps, s'attendant au pire; il avait d'ailleurs prié le régisseur de sa comté de ras sembler l'argent qu'il pourrait réunir pour le cas où il devrait prendre la fuite (8); mais l'affaire semble avoir tourné court.

Il prenait soin, tout de même, de citer aux destinataires de sa lettre les visites flatteuses qu'il avait reçues au cours de sa claustration volontaire.

« Et quoique je me casche, je nè pu esviter que je n'aye esté visité de messieurs de Loagueville, Darcourt, St-Chamen père et fils, Duras, Bourdeille, Roussy, Pons, Myossens, Marcillac, Annery, Sourche, Courtene, Canillac, Quélus, Malose, tout cela en quatre œures sens se que jauré aujourduy asseuré. Maismes Ion me vient de porter un compliment des filles de la Reyne, Le Vijan, La Voguion, St-Magrin... »

Le comte de Ribérac, après en avoir tant supporté de son intraitable épouse, résolut de s'en séparer judiciaire ment. C'était chose faite en 1645 et Anne de Raymond vivait, alors, retirée en l'abbaye de Saintes, où sa fille devait faire profession.

Le 3 juin de cette année 1645, dans un acte passé à Bordeaux, où elle est expressément dite « séparée de biens, en conséquence de l'arrest de la cour, d'avecq messire français deydie, seigneur comte de Ribérac », on la voit mener cette existence de dettes qui fut la sienne jusqu'à sa mort, où elle finit en demandant la charité. Dans cette pièce, où elle est mentionnée descendue en la place Saint-Projet, dans la maison du sieur Jean Roze, bourgeois et maître chirurgien, elle se déclare débitrice envers un certain Jacques Collet, banquier de Saintes, de 4275 livres pour argent antérieurement prêté et que la dame reconnaît « avoir reçeues et em ployées à sa norritu[re] et entretien et de sa suite, équipage et ameublement et autres choses à elle nécessaires et aux frais de la poursuite des procès qu'elle a pendans en lad[ite] cour de parlement de Bourdeaulx sans conter le sieur Lozilière (9), le sieur de Narbonne qu'autres, pour lesquelles pour suites elle a faict divers voyages en ceste ville de Bourdeaulx et y a faict de longs séjours. » Elle faisait « élection de domicile en l'abbaye des religieuses de Saintes » (10).

L'amitié du comte de Ribérac, telle qu'elle ressort de la lettre plus haut citée, avec le comte d'Harcourt, lui permit, pendant la Fronde, alors que ce dernier commandait les troupes royales, d'agir utilement auprès de M. de Folleville, l'un de ses lieutenants, pour faire rendre la liberté au maire de Périgueux, Jean d'Ataux, que Baithazar avait fait prisonnier, bien qu'il n'eût pas fait acte de combattant, tandis qu'il se rendait à sa maison de La Ferrière à Saint-Astier.

Il est un passage assez obscur du journal de Pierre de Bessot où on lit :

« Le bruit fut grand aussy que l'espagnol avait aussy donné quatre mille hommes qui se rendirent à l'isle de Ré avec promesse de cent mille escus par mois pour les mesmes desseins, ce qui obligea le Roy de se rendre à Poictiers et le comte d'Harcourt fut choisi pour commander l'armée du roy, le comte de Ribérac s'estant absenté pour ne v'eoir pas M. le prince, quelques troupes furent commandées d'aller loger dans ses terres » (11).

Pour quelle raison le comte de Ribérac répugnait-il à se rencontrer avec le prince de Condé ? Avait-il servi, antérieurement, sous ses ordres ? Avait-il été de Rocroi et, désapprouvant la rébellion du prince, aimait-il mieux ne pas se trouver face à face avec lui ?

Et, encore, quoiqu'il ne s'agisse que d'une incidente, ces mots : « le comte de Ribérac s'étant absenté, etc... » se rapportent-ils au comte d'Harcourt, lequel n'aurait été choisi pour exercer le commandement des troupes royales que par suite de l'absence du comte de Ribérac ? Ce n'est pas invrai semblable, quand on connaît les états de service de ce dernier, qui, âgé de quatorze ans à peine, avait pris part avec le grade de capitaine, au siège de La Rochelle, dans le régiment de son père, avait commandé ce môme régiment dans Casal, après la mort de son frère aîné, avait été l'un des otages donnés aux Espagnols lors d'un traité, avait servi en Flandre, en Italie.

Il y eut, pourtant, une tentative, sinon de réconciliation complète, du moins d'une certaine entente entre la comtesse Anne et son mari, précisément dans ces temps de la Fronde. Ne la voyons-nous pas, le 9 septembre 1652, recevoir et en donner quittance en son nom, comme ayant procuration du comte, aux sieurs Dignac, Boutinaud, Mareille et Febvrier, 2.400 livres « prix de rachat d'une rente de 51 boyceaux de froment, 9 boyceaux de seigle, 6 chapons, 2 moutons, argent 3 livres 10 deniers » (12).

Cette entente relative n'eut, cependant, qu'un temps. Vers la fin de sa vie, on la voit à Paris, sollicitant de la bonté de Madame de Montespan de ne pas la laisser tout à fait dans la rue, et c'est vraisemblablement aux Filles de la Croix de la rue Saint-Antoine que, grâce à elle, elle put terminer ses jours en paix. Elle vivait encore le 10 février 1685, date de son testament. La vieillesse l'avait enfin rendue sage et, peut-être, repentante; mais du temps de sa jeunesse enragée, elle avait su mener la vie dure à son mari. « Elle se mété toute nue souvent ».

Le comte de Ribérac survécut à sa femme un peu moins de dix ans. Il mourut à l'âge de 84 ans. C'était un excellent et fort galant homme, mais les excentricités de sa femme avaient éloigné de lui beaucoup d'amitiés. « Monsieur de Fois de Candale dit qu'il ne faut plus voir ses Ribéras; ils
se son encanalé. »

Ce ménage si peu assorti avait eu deux enfants, un fils et une fille. La fille, qui était la cadette, mourut à l'abbaye de Saintes, à peine âgée de quinze ans. Le fils, qui fut le comte Joseph-Henri, ne valait pas plus que sa mère. Il a laissé un pénible souvenir dans les annales de l'époque, aussi mau vais fils que mauvais maître, brutal, voleur, parcourant le pays à la tête de gens armés, dérobant des moutons, moles tant les paysans, faussant la justice rendue en son nom dans l'étendue de sa seigneurie. J'ai cité ailleurs quelques-uns de ses exploits.

Son père avait cessé de le voir depuis longtemps. Joseph de Laage, parlant des derniers moments du comte de Ribérac, noie dans son livre de raison déjà cité, qu'à son lit de mort les religieux de sa collégiale qui l'assistaient l'engagèrent cependant à l'appeler auprès de lui. Il accepta tout en les assurant qu'ils ne le connaissaient pas. Quand il arriva, il lui dit : « Je vous aime, marquis, et en marque de ça, je vous laisse tout ce que j'ai. » Et, se tournant vers les religieux : « Voyez, mes pères, j'ai fait ce que vous avez voulu, voyons s'il fera ce que je veux ». Il le pria alors de voir certaines personnes attachées à son service qui ne lui avaient jamais fait de tort et qu'il ne haïssait qu'à cause de leur fidélité à son père. « Ce cœur de rocher ne dit rien à son père mourant, qui le congédia en lui disant : Buvez et mangez ici, mais j'ai juré à mon Dieu que nous ne coucherions jamais sous le même toit. » Et le fils alla coucher dans un village voisin.

La veille de la mort du comte, le comte d'Aubeterre, Louis d'Esparbès de Lussan, son grand ami, se présenta à cheval sur la terrasse du château de Ribérac et fit demander s'il pouvait le voir. « Après avoir rêvé un instant, le comte répondit : « Dîtes à Monsieur le comte d'Aubeterre que je meurs son amy, que je vien de recevoir l'extrême onction, que si quelque chose me devait rattacher à la vie ce serait luy ». Il mourut cette nuit-là; C'était un héros de mérite. »

Son fils, quand il hérita de la seigneurie de Ribérac, avait environ cinquante-cinq ans. Il ne devait s'éteindre qu'en 1723. Durant les trente années qu'il fut comte de Ribérac, il eut tout loisir de donner libre cours aux penchants de sa mauvaise nature, détestant tous ceux qui avaient été les amis de son père, entretenant les plus mauvais rapports avec les chanoines de sa collégiale. Et Joseph de Laage de conclure : « Il a ruiné ensuite tous les bourgeois, leur fai sant mille chagrins. La vanité et la folie lui ont troublé le cerveau. »

Et c'est de lui que doit s'entendre celle opinion du chevalier de Lagrange-Chancel, exprimée dans son voyage eh Périgord, lorsque, commettant une erreur de plus, il en accable son successeur, le comte Antoine, qui fut tout l'opposé de ce triste personnage, mort depuis sept ans à l'époque du voyage de l'auteur.

« Le seigneur du dit lieu veut que tous ses vassaux le monseigneurisent, il a des gardes à sa suite, se dit issu du sang royal, passe toujours le premier chez lui au préjudice des estrangers, et enfin peu riche et obéré de dettes. »

Emile Dusolier.

1. Le chanoine Syrueilh, cité par Philippe Lauzun, note ainsi dans son journal le baptême de Marguerite de Foix : « Le dict jour de jeudy au soir (8 février 1582) qu'ils (le roi et la reine de Navarre) arrivarent au dict Cadilhac. La royne de Navarre tint a baptesme un filhe de M. le comte de Gurson*, fils de M. le marquis de Trans, et avec la dicte dame fust aussi marraine Madame de Candale, mère de l'accouchée, et M. de Gondrin fust parrin au lieu de M. de Candale, avesque d'Ayre, qui se trouva mal. Ladicte filhe eut a nom Marguerite du nom de la dicte Reyne. »  (Philippe Lauzun : Itinéraire raisonné de Marguerite de Valois en Gascogne d'après ses livres de compte — 1578-1586 — Paris, Picard, 1903).

* Louis de Foix, comte de Gurson, fils de Germain-Gaston. Il fut tué avec deux de ses frères au combat de Moncrabeau. Il avait épousé en 1579 sa cousine, Diane Charlotte de Foix.

2. Diane de Foix, comtesse de Guson, recevait de la reine, pour ses fonctions, cent écus de gages annuels, et sa mère, Madame de Candale (Françoise de La Rochefoucault), première dame d'honneur, trois cent trente-trois écus et un tiers d'écu.

3. Il ne faut pas confondre ces Annonciades avec celles de Bourges, créées en 1500, dans cette ville, par Jeanne de France, femme de Louis XII, après que le roi eut fait annuler son mariage en cour de Rome, pour épouser Anne de Dreux, duchesse de Bretagne.

4. Les livres de Raison de la famille de Laage, publiés par le comte de Saint-Saud dans le bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord Tome 54, p. 273 sq.

5. Le propre frère de sa mère.

6. Tome XXVII, p. 158. Il convient ici de rectifier l'erreur commise par M. de Monteil et de restituer à François cette lettre attribuée par lui à Jacques-Louis, son frère aîné. Ce dernier avait été tué devant Casal en 1630, et François, troisième du nom, lui avait succédé.

7. La Double, dans le Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord. Tome LXVI, p. 168.

8. « Je seré pourtant bien ayse que vous fassiés sur tout mon revenu deux cens pistoles parse quarivant au pais ou n'arrivant pas se sera bien fait que vous sayez touiours pourvu de sela ne sachant pas ce quil peut arriver. »

9. Peut-être mis pour L'Oisellerie, auquel cas, son frère.

10. Arch. de la Gironde ; Sarrante, notaire, E. 10781, f° 309 recto.

11. Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, t. XX, page 138.

12. Minutes de Me Léonardon à Ribérac ; Léonard Delugin, notaire.

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Les marchés de Massignac

Lettres patentes portant établissement de foires et marchés à Massignac (1778).

Par devant les Conseillers du Roy et Notaires au Chatelet de Paris soussignés fut présent Messire Marc-Antoine-Bernard du Breuilhellion de La Guéronnière, chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis, colonel d'infanterie, seigneur des Etangs, Massignac et Souvagnac, demeurant ordinairement en son château des Etangs, paroisse de Massignac en Angoumois, étant de présence à Paris logé rue du Bacq, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice, à l'hôtel de Nevers.

Lequel a par ces présentes déclaré que lecture et communication par lui prise des lettres patentes du Roy données à Versailles le six août dernier portant établissement de foires et marchés au bourg et paroisse de Massignac, il consent purement et simplement l'enregistrement desdites lettres patentes comme étant lesdites foires et marchés très avantageux pour les habitants dudit lieu et canton voisin.

Duquel consentement a été requis le présent acte par le sieur comparant auquel il a été octroyé par lesdits notaires pour servir et valoir ce que de raison.

Fait et passé à Paris en l'étude, l'an mil sept cent soixante dix-huit, le vingt-neuf avril, et a signé : Dubreuilhellion-Delaguéronnière. Suivent les signatures des notaires.

(Études locales, 1928)

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Séductions en Angoumois

Antoine Caduret, jeune laboureur du village de Goursolles, paroisse d'Etriac, dépose que « servant en qualité de domestique chez le sieur de Marsac, au lieu des Barrières, paroisse de Mainfonds, le sieur Joubert de Praslin, garde du corps de Sa Majesté, l'avait envoyé une fois porter une lettre à ladite Thevenin, et que c'était dans le courant du mois d'août dernier... que le sieur de Praslin lui avait recommandé de ne donner la lettre qu'à ladite Thevenin, et qu'il la priait de se trouver le lendemain de bon matin dans un bois taillis éloigné du lieu du Maine-Blanc demeure ordinaire de ladite Thevenin, de deux ou trois portées de fusil. Lorsqu'il fut de retour, le sieur de Praslin lui demanda ce que ladite Thevenin avait dit. Il lui répondit qu'elle avait promis d'aller au rendez-vous. Et le lendemain matin, le sieur de Praslin ayant quitté son habit rouge qu'il portait ordinairement prit par-dessus sa veste une redingote et alla audit bois, étant armé de son fusil, où il resta plus de la moitié de la journée ». Antoine Caduret ajoute aussi qu'il est allé « plus de vingt fois de la part du sieur de Praslin chez ladite Thevenin pour lui dire verbalement de se trouver dans ledit bois », et même que « se doutant de quelque chose, un certain jour du mois d'août dernier, ayant été faire son message ordinaire, ladite Thevenin n'ayant pas manqué de s'y rendre, il s'était caché derrière une haie et un moment après il aperçut ledit Praslin qui embrassait ladite Thevenin et la connaissait charnellement », précisant « avoir vu lesquelles choses à trois différentes fois et surpris ledit Praslin et ladite Thevenin en flagrant délit ».

Marie Thevenin avait déjà connu d'autres aventures galantes. Le sieur de Lacombe, officier dans les troupes de Sa Majesté, l'avait emmenée nuitamment quelques années plus tôt. Ils étaient arrivés à Angoulême sur les dix à onze heures du soir dans l'auberge de Jeanne Jullien au faubourg de Lhoumeau. L'aubergiste ne les vit point parce qu'elle était couchée. Sa servante leur ayant porté du vin, ils en burent quelques coups et couchèrent ensemble. Le lendemain matin, Jeanne Jullien étant montée dans leur chambre y vit un homme âgé d'environ 40 ans et ladite femme ou fille âgée d'environ 16 à 17 ans, à laquelle elle demanda si ledit homme était son mari. À quoi elle répondit en hésitant, les yeux baissés, que oui ». Ils couchèrent encore une nuit dans cette auberge. Mais la servante ayant fini par dire à sa patronne « que ledit homme était fils de la nommée La Cagouille et qu'il se nommait Lacombe, et que ladite fille était fille de la demoiselle du Breuil, l'aubergiste jugeant qu'ils n'étaient point mariés les pria de sortir de son auberge ». Lors de sa déposition, Jeanne Jullien fit même un rapide portrait de la jeune dévergondée. Elle était « de taille médiocre, assez menue de corps et mal habillée, n'ayant même ni cape, ni devant de cheval quoiqu'elle fût arrivée dans ladite auberge à cheval ».

Laurent Dubois, sieur de Bellegarde, n'eut aucune peine à produire plusieurs autres témoins. Pétronille Dumergue, femme de François Laigneau, laboureur, demeurait depuis peu aux Beneschères, paroisse de St-Saturnin, dans une borderie appartenant à Dubois, mais avait longtemps demeuré au Maine-Blanc où vivaient les parents de Marie Thevenin. «Il y a quatre ans à la St-Jean dernière, dit-elle, ladite Thevenin quitta la maison de son père qui lors demeurait à Blanzac et s'en alla nuitamment avec le sieur Lacombe, officier dans les troupes du Roi. Son père fut environ un mois sans savoir ce qu'elle était devenue. Ayant appris qu'elle était au lieu des Poitevins, paroisse de Mainfonds, chez les demoiselles Pinaud, il y alla avec le sieur sieur Beausoleil son oncle, chirurgien de Blanzac, la trouvèrent avec le sieur Lacombe qui étaient à table, l'emmenèrent et la firent conduire...

Et par effet, elle revint dans la maison de son père, il y a un an aux fêtes de Noël dernier, dans lequel temps le sieur Praslin, garde du corps, commença à la fréquenter et continua au moins jusqu'au jour de la St-Martin dernière », jour où Pétronille Dumergue quitta le lieu du Maine-Blanc pour venir aux Beneschères. « Le sieur Praslin venait très souvent au Maine-Blanc voir ladite Thevenin, ils s'embrassaient familièrement, se donnaient aussi des rendez- vous fort souvent soit dans les bois taillis de Poilane, soit dans des vignes, dès la pointe du jour, n'en revenant qu'à l'heure du dîner. Sur quoi, la mère de ladite Thevenin, voyant les assiduités dudit Praslin auprès de sa fille, avait dit plusieurs fois que sa fille ne manquerait jamais de se laisser engrosser ». Elle finit même par confier à Pétronille Dumergue «que ce qu'elle avait prédit était enfin arrivé, que sa fille était enceinte dudit sieur Praslin et qu'elle n'en voyait point d'autre » (Bl-1058.2).

Laurent Dubois, sieur de Bellegarde, réussit à faire témoigner dans le même sens plusieurs autres personnes et parvint vraisemblablement à se débarrasser de l'accusation dont il avait été l'objet. Son fils, le futur conventionnel, naquit l'année suivante. Quant à Marie Thevenin, je n'ai pas eu l'occasion de savoir ce qu'elle devint. Elle n'épousa probablement pas le sieur de Praslin. Le 25 septembre 1766, le notaire Bernard, d'Angoulême, rédigea un acte de notoriété justifiant que François Joubert, sieur de Praslin, fils de Jean Joubert et de Marie Bourdier, était décédé le 2 avril 1765, au lieu des Chartiers, paroisse de Courgeac, laissant quatre enfants vivants à sa veuve qui ne se nommait point Marie Thevenin, mais Marie Gilbert.

Source : Enlèvements, rapts et séductions en Angoumois, de Gabriel Delâge.

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Le comte de Brassac et madame Foullé de Prunevaux

Avec le nouveau « règne » seigneurial qui commence en 1690, suivi d'une tutelle de la veuve après la mort, en 1713, de François Alexandre, nous assistons à un tournant décisif dans l'histoire et la vie des Galard. D'une part, il y a une diminution très sensible de la dette des créanciers, et l'on s'achemine, mais avec de nouveaux sacrifices, vers un dégagement définitif, d'autre pan ou sort de cette vie recluse et étriquée de la génération antérieure, les horizons s'élargissent, la famille devient parisienne et entre à la cour.

L'artisan principal de ces changements est, non pas François Alexandre, qui sorti de l'armée en 1694, s'empresse de revenir s'enfermer à La Rochebeaucourt, mais son épouse, Marthe Madeleine Foullé de Prunevaux, grande figure, personnalité marquante dans la galerie des portraits de La Rochebeaucourt.

La jeunesse de François Alexandre

François Alexandre aurait été le second fils, un aîné Louis Alexandre serait décédé à Paris en 1665. Restaient deux autres frères, Daniel et René et cinq sœurs dont une religieuse. Malgré l'état peu reluisant de la fortune, et les économies auxquelles on était condamné, l'avenir de François Alexandre avait été préparé. Il avait été introduit à la cour, où il aurait participé à un spectacle de Carrousel et à des jeux organisés par le Dauphin, qui aurait manifesté le désir de l'avoir comme menin. C'est le duc de Montausier qui a parrainé l'entrée dans le monde du jeune Béarn. Il est intervenu auprès de Louvois, pour lui obtenir le brevet de colonel et le faire nommer à la tête du régiment d'Angoumois créé en juillet 1689, et les relations de Montausier avec le fils restent aussi étroites qu'avec le père.

Tout un volume (J/1.065, 31 pièces) est consacré à la correspondance et aux affaires militaires de ce régiment, où « la compagnie colonelle » est constituée de jeunes gens venus des paroisses de la seigneurie ou de la région de La Rochebeaucourt. De nombreuses lettres de Barbezieux, fils et successeur de Louvois, ou de Chamillard adressées au colonel du régiment d'Angoumois... jusqu'en mai 1694, où François Alexandre, à sa demande, est autorisé à quitter le service, mais après avoir désigné un successeur pour acheter son régiment, en la personne du comte de Varaise, l'acte est passé, en décembre 1694, devant notaire royal, au château de La Rochebeaucourt pour le prix de 22 000 l, dont 17 000 l comptant. En fait 9 000 l seulement ont été versées... et comme la majeure partie du produit était destinée à régler les dots et les légitimes des cadets, l'affaire traînant en longueur et se compliquant, François Alexandre se trouve engagé dans un imbroglio avec ses frères, ses sœurs et l'acheteur, dont on n'est pas sorti 25 ans plus tard, en 1720, où les choses ne sont toujours pas réglées, tout au long d'un cheminement de transactions, compromis, arbitrages sans fin. En 1720, un dernier projet de transaction entre la veuve de Brassac et le comte de Varaise... dont on ne sait s'il aboutit (dernière pièce de J/1.065).

Le mariage parisien

En décembre 1691, François Alexandre épouse Marthe Madeleine Foullé de Prunevaux, inaugurant un type nouveau d'alliance avec la grande magistrature de robe parisienne, à présent versée dans l'administration royale. Elle était née en 1662, du second mariage d'Etienne Foullé de Prunevaux avec Marie Madeleine de Lespinay. Son père, après une carrière parlementaire comme premier président à la cour des aides de Guyenne, puis maître des requêtes, fut envoyé en Limousin comme intendant de justice, police et finances pendant la Fronde. Il se montra implacable envers les paysans qui refusaient de payer la taille, au point qu'il fallut le rappeler, et sa réputation fut telle qu'il ne put exercer la même charge en Languedoc, à cause de l'opposition du parlement de Toulouse, au courant de ses cruautés. Du premier mariage de son père, Marthe Madeleine avait un demi-frère Foullé de Martangis, ambassadeur au Danemark, et le fils de ce dernier sera un jour intendant en Berry et à Alençon. Elle avait aussi un frère Nicolas de Prunevaux, conseiller d'État, et une sœur, Marie Madeleine, qui épousa M. de Madrys intendant à Dunkerque.

La nouvelle comtesse de Brassac est issue d'un monde distinct de celui de la noblesse traditionnelle des châteaux, d'abord par un anoblissement récent, faisant suite à une bourgeoisie active, versée dans la fonction judiciaire et administrative, qui ignore l'oisiveté de la vieille noblesse. La fortune, aussi, présente des différences, certes composée comme toujours d'un patrimoine immobilier, dans lequel entrent les immeubles urbains ou parisiens, comme on le verra plus tard pour la sœur de la mariée, Mme de Madrys, mais d'une manière générale, une fortune moins rigide et plus mobile que le patrimoine seigneurial habituel de province, avec des possibilités de conversion rapide en liquidités, et surtout des habitudes et des méthodes de gestion qui protègent mieux le capital. Au total, arrive à La Rochebeaucourt, une dame différente de celles auxquelles le fonds Galard nous avait habitués.

D'ailleurs, le contrat de mariage de décembre 1691, précis et circonstancié, semble prendre en compte le passif du côté de l'époux, en disant que chacun des deux devra acquitter les dettes antérieures au mariage « sans que les biens de l'autre ne puissent être tenus, même les meubles... ». Dans l'énumération des droits de la future, il y a ceux « tant de ses père et mère, que de son frère germain et acquisitions qu 'elle a faites et par le changement de biens de nature suivant un mémoire fourni... » et plus loin il est spécifié que s'il est vendu quelque bien ou rente propre à la future, « l'époux sera tenu d'employer les deniers provenant aux plus anciennes dettes... de sa maison » et de faire les subrogations nécessaires au profit de la future.

Toujours est-il qu'une sentence du Châtelet de Paris, du 7 mai 1692 prononce une séparation totale de biens, avec renonciation à la communauté et le mari « condamné à lui rendre la somme de 13 000 l pour la valeur des meubles, chevaux et carrosse qu'elle a apportés lors de son mariage... et aussi lui rendre les titres justificatifs de la propriété de ses biens. »

A-t-on sous estimé systématiquement les objets? Ou bien les prisées correspondent-elles à un état d'appauvrissement et de dénuement réels? Dans l'inventaire des archives de la chambre du Trésor, seize sacs de papiers consacrés uniquement aux affaires de famille issues du legs de Brassac, depuis quarante ans. Mais aussi, ce qui significatif, les vieilles archives des Galard, antérieures au mariage de 1578, sur plusieurs siècles ont rejoint La Rochebeaucourt. La mémoire et le cœur de la famille se trouvent désormais ici, et non à Brassac. L'inventaire terminé, François Alexandre fait valoir à ses deux frères ses droits de substitution et d'aînesse, qui font que tout ce qui est à La Rochebeaucourt lui appartient, et que ses droits passent avant « les hérédités de feu ses parents, qu'il n'accepte que sous bénéfice d'inventaire... » Le patrimoine repose uniquement sur les trois terres: La Rochebeaucourt, Brassac, Salles et Genté, tout le reste ayant été vendu ou abandonné à des cohéritiers depuis 40 ans. La Rochebeaucourt reste libre de dettes et de charges, ce qui n'est pas le cas des deux autres. A Brassac, où Alexandre avait au départ abandonné des droits à son oncle Charles de Parsay, sans héritier, le règlement de la succession de ce dernier n'a pas encore été fait. En septembre 1691, un arrêt du parlement de Paris ordonne la visite et l'expertise de la terre de Brassac, saisie au nom de divers créanciers, dont la fille du duc de Montausier. La terre de Salles et Genté est aussi engagée au profit de créanciers depuis 1675. Devant un tel état de délabrement, on comprendra les difficultés de François Alexandre à assurer à ses frères et sœurs leur légitime ou leur dot, d'une valeur de 6 000 l ou 7 000 l. On remarquera que les légitimes de la présente génération ont baissé de plus de la moitié par rapport à celles versées aux enfants de la génération précédente, résultat direct de l'appauvrissement de la maison de Béarn.

La gestion du couple de La Rochebeaucourt

Marthe Madeleine est étroitement associée à la gestion de son mari, partageant son existence entre Paris et La Rochebeaucourt. Une longue lettre de quatre pages, en septembre 1697 (J/1.063) de la comtesse à son mari resté à La Rochebeaucourt, nous éclaire sur les activités multiples de cette épouse, et de ses démarches à Paris ou Versailles, où elle séjourne présentement. Elle s'occupe en particulier des affaires de famille en cours avec la famille d'Argentine, de celles avec l'administration au sujet de leurs terres, profitant de ses entrées personnelles au plus haut niveau. En même temps, de loin, elle n'oublie pas les embellissements et l'aménagement des pièces intérieures du château de La Rochebeaucourt, elle décide et fait des choix. « Je travaille continuellement à mettre en bon état toutes les affaires que vous me recommandez et ma pauvre tête s'en apperçoit, je voudrais en vérité avoir une bonne fois tout réglé ici pour aller bientôt et pour longtemps retrouver ma chère Roche et y respirer un air doux et tranquille. » De nos jours, à La Rochebeaucourt, le seul vestige qui subsiste des anciens châteaux consiste en les bâtiments de l'Orangerie, qui se découvrent sur la gauche de la route d'Angoulême avant d'entrer dans la localité; ils ont été construits et aménagés à cette époque.

Le règlement d'une succession, ou le partage entre l'aîné et ses cadets est toujours un moment difficile, particulièrement dans le cas présent, avec un état de fortune obéré. C'est la première épreuve à laquelle le couple Brassac est confronté, et il va falloir, face aux deux frères et aux cinq sœurs (dont quatre mariées) négocier, transiger, traiter cas par cas, entre 1691 et 1695. Déjà, lors de l'inventaire de 1691 à La Rochebeaucourt, les deux cadets se sont heurtés à l'aîné. En août 1693, René, capitaine dans le régiment dont François Alexandre est le colonel, demande sa légitime de grâce sur les biens substitués, faisant valoir que les aïeux qui ont renouvelé les substitutions n'ont pas voulu tout donner à l'aîné et laisser les autres dans l'indigence et sans aucun bien...

Par différentes procédures (vente et adjudication, aliénations à perpétuité) le 5 avril 1696, un lot de quatre à cinq terres et justices qui faisaient partie du domaine royal ont été rattachées à la seigneurie de Brassac, et des lettres patentes du Roi le 12 juillet 1697 ont officialisé cette incorporation, suivie sur place de difficultés et de troubles, au point que l'intendant de Montauban dut écrire à deux reprises à la comtesse de Brassac pour la rassurer. Nous ignorons le coût de l'opération pour l'acquéreur. En mai 1710, la comtesse de Brassac répondant à des propositions qui lui sont faites, accepte de devenir dame d'honneur de la duchesse de Vendôme, et se résoud à quitter La Rochebeaucourt pour la cour. « Je ne pensais guère, ma chère marquise, à quitter mes carreaux et mes simples gazons... M. de Brassac et moi sommes plus en dettes que jamais des embellissements que nous avons fait ici... une certaine vie indépendante... douce a bien sa noblesse et ses agréments surtout dans une province qui aime notre nom... tout cela a quelque temps combattu vos bonnes raisons (d'accepter)... Il en coûtera cher à notre tendre union car M. de Brassac en me laissant partir ne peut se résoudre à venir jouer un nouveau rôle à la cour, peut-être dans la suite lui déterminerai-je... » On est sorti de l'ère des économies sévères de la génération précédente... on se remet à pratiquer des emprunts, même si la situation financière reste grevée... en contre-partie les apports personnels contribuent à faire adopter un nouveau mode et un train de vie plus dispendieux. Vieilles créances du legs non encore liquidées, celles plus récentes des frères et des sœurs de François Alexandre, dépenses somptuaires de l'embellissement du château de La Roche, celles nécessitées par la double existence à La Roche et à la cour ou à Paris, toutes entrent dans une sorte de mouvement perpétuel. Il faut attendre les inventaires de 1713, à la mort du comte de Brassac, et plus encore la remise du compte de tutelle de la comtesse, en 1720, à la majorité de l'aîné Guillaume-Alexandre, pour faire le point de la situation exacte de la maison de Béarn, et mesurer la part prise par l'épouse dans le redressement qui traîne en longueur.

Le décès de François Alexandre

François Alexandre décédait à Angoulême le 11 avril 1713 dans l'hôtel particulier de Me Jean Gervais, lieutenant du Roi au présidial, personnalité connue du XVIIIe siècle. Accompagné de domestiques il était descendu le premier soir le 29 mars dans une auberge de la ville. Tombé malade, il est admis chez Jean Gervais, où les demoiselles Fosse le soignent, il meurt au bout de quelques jours (J/1.338). La veille de son décès, il a confié à celui qui l'héberge les clefs de son coffre personnel au château de La Rochebeaucourt, ainsi que sa bourse qui contient plus de 48 louis d'or d'une valeur de 1 100 l, qui vont servir à payer les frais funéraires et ceux de dernière maladie. Les cérémonies funèbres ont été faites à l'église Saint-André le jour suivant le décès, et le corps transféré et inhumé à La Rochebeaucourt. François Alexandre laissait trois enfants mineurs: deux fils Guillaume-Alexandre né le 20 novembre 1693, René né le 5 août 1698, tous deux engagés dans la carrière militaire, et une fille Marie Anne née le 5 août 1700, qui sera religieuse. Le couple avait rompu avec la tradition des grandes familles nombreuses, en cours depuis trois générations à La Rochebeaucourt : ce qui semblerait devoir, à l'avenir, alléger la charge de l'aîné vis-à-vis de ses cadets. Le décès de 1713 créait une situation inédite à La Rochebeaucourt, en plaçant une veuve face à toutes les responsabilités : chef de famille avec trois enfants mineurs, un état de fortune toujours obéré, et un patrimoine, important et dispersé, à gérer. Le fonds Galard contient les inventaires de 1713 à La Rochebeaucourt, mais rien sur les autres terres, sous la forme d'un volume de 76 pages (J/1.064), présenté et annoté par Boulland. En introduction, la veuve énonce l'absence totale de communauté entre elle et son mari, déclare s'en tenir « à ses droits et conventions matrimoniales douaires et subrogations de dettes nommément celles qu 'elle a été obligée de contracter en la ville de Paris et ailleurs pour l'avancement, équipages et dépenses de ses enfants et autrement... sa dite qualité de mère et tutrice y puisse préjudicier ni à sa qualité de créancière et à la garde noble de ses enfants qu 'elle proteste de demander et accepter toutefois ». Dans l'inventaire des papiers, on voit défiler les différentes dettes des successions familiales, qui ne sont pas encore liquidées, mais, à côté, on voit désormais d'autres dettes récentes et distinctes correspondant à la gestion des époux, qui avaient rompu avec la politique d'économies sévères de la génération précédente. Dans une approche plus économique, on trouve une description détaillée des différentes exploitations du domaine avec le revenu annuel des métairies, présentées une à une, avec le cheptel, le matériel aratoire et leurs semences. Ensuite, les obligations collectives de la seigneurie, les banalités, le greffe, plaçage, minage, péages. Enfin, les rentes féodales de la seigneurie, regroupées en une multitude de contrats de ferme. Depuis 1707, François Alexandre a fait accepter aux fermiers des rentes seigneuriales, au nombre de cinquante-quatre, le paiement de leur ferme à des créanciers désignés... jusqu'à l'extinction des dettes (Fonds Mazières, acte Dereix, déc. 1707). La prisée du mobilier du château monte à 34 525 l; quelle différence avec l'estimation de 1691 qui ne dépassait pas 3 350 l! On a assisté depuis l'arrivée de la dernière comtesse à la réparation « à la moderne » du château, l'aménagement et l'ameublement des pièces. Pour la première fois, on voit aussi figurer dans l'inventaire, la forge de Combiers, qui semble être en exploitation directe, avec une description depuis l'équipement... jusqu'aux fabrications en cours, de canons au nombre de 58. Mais l'état financier de l'entreprise n'est pas brillant pour différentes raisons : retard vis-à-vis du Roi dans la fourniture des commandes, arrérages dans le paiement de rentes constituées sur les revenus de la forge. Aucune pièce d'archive antérieure à l'inventaire de 1713 n'avait permis d'approcher d'aussi près les revenus de la seigneurie de La Rochebeaucourt, ainsi que l'état financier de la maison, où l'on constate que depuis la mort récente de son mari, la comtesse a fait de nouveaux emprunts pour un total de l'ordre de 20 000 l, destinés surtout à l'équipement militaire de ses deux fils. Mais surtout, on est en train d'assister à un changement définitif: avec la disparition de François Alexandre, resté attaché au séjour sur ses terres de l'Angoumois, le reste de la famille choisit la vie parisienne, tant par goût que pour les besoins de l'avenir des deux fils, et la responsable de ce choix ne peut être que la comtesse elle-même. Désormais, on fera carrière à Paris, ou à la cour, ou à l'armée, mais La Roche restera le séjour de l'été, et on y reviendra pour finir ses jours.

Source : Du château d'Angoumois à la faillite parisienne, de Jean Jézéquel.

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10 décembre 2019

Geneviève Labrousse contre le citoyen Labrousse-Mirebeau

Affaire Geneviève Labrousse contre le citoyen Labrousse-Mirebeau (an X)

« Placé, magistrats, entre deux écueils également redoutables, les succès brillants de mes contradicteurs et ma faiblesse, quel espoir me serait resté ?... Je me suis rappelé votre indulgence et toutes mes craintes se sont dissipées; j'ai songé que je plaidais la cause du malheur et mon âme que le découragement avait flétrie, réveillée au souvenir de tant de persécutions et d'injustices a brûlé de répandre en votre présence toute l'indignation qui la dévore. Je vais vous révéler la destinée d'un homme qui, né dans un autre siècle, vécut, ainsi que nous, parmi des spoliateurs et des bourreaux. Vous entendrez, comme vous avez entendu naguère, ce son lugubre, mélange affreux du bruit des chaînes et des gémissements des victimes. Comme alors vous verrez la mort, seule puissante pour rendre à la liberté; et puis comme parmi nous encore des orphelins sans appui, mais non sans persécuteurs, malheureux qui ont rencontré toutes les douleurs sur le seuil même de la vie !

Ici commence le roman, car cette affaire, du moins ainsi présentée par Peyronnet, est le plus poignant des romans :

« Dans un canton assez obscur de l'ancienne province du Périgord, vivait, d'orgueil et d'ambition, une famille dont le véritable nom était Labrousse.

Pierre Labrousse, ainsi se nommait le père de celle qui m'a confié ses intérêts. Pierre Labrousse avait eu le tort de naître trop tard. L'amour et les préférences étaient pour son frère aîné; pour lui, indifférence et rebuts; le malheureux ne fut jamais pressé sur le sein de sa mère ! L'enfance est jalouse; les deux frères apprenaient dès lors à se haïr. Pierre Labrousse quitta de bonne heure la maison paternelle. »

On le comprend de reste, d'autant plus que :

« Le 20 mai, Catherine Valleteau, mère de Pierre, faisait son testament. Qui le croirait? elle affirme au notaire qu'elle n'a que six enfants vivants... Pierre Labrousse n'était pas compté... Elle distingue par leur prénom chacun des six enfants qu'elle avoue, et celui de Pierre Labrousse ne se représente pas à son souvenir, et la nature ne l'avertit pas qu'elle fut mère une septième fois. »

Etrange oubli, que Peyronnet commente ainsi :

« Je n'essaierai pas de vous dépeindre la douleur de Pierre Labrousse lorsqu 'il apprit qu'en quittant la vie, sa mère lui avait refusé même un souvenir ! Il se plaignit de son testament. Quel fils n'aurait pas cru de son honneur et de son devoir de faire anéantir cette espèce d'exhérédation. Il fallut avoir recours à l'autorité judiciaire. »

Mais voilà que pour toute réponse le Parlement de Bordeaux enjoint à Pierre Labrousse de s'éloigner de la sénéchaussée de Périgueux. »

De fait interdiction de séjour.

C'est qu'à vrai dire — chagrin, désespérance, rancœurs contre la société — Pierre Labrousse par son insupportable humeur, apparaît aux yeux des siens, aux yeux des juges, comme un fléau à éviter : « né violent, vindicatif, il outrageait, frappait sans cesse, et pour comble, criblé de dettes, fabriqua de la fausse monnaie. »

Un triste sire —, tout cela contre quoi véhémentement, Peyronnet prenant position, s'inscrit en faux. Le passage. encore qu'un peu long, vaut par l'emphase des termes, par l'outrance même de l'accent, que nous le reproduisions comme spécimen de sa manière — quand il veut être grandiloquent.

« La profanation des tombeaux,» — s'exclame-t-il, s'adressant à la famille — n'est-elle plus pour vous tous un sacrilège?

La vénération de tous les peuples pour les morts n'est-elle à vos yeux qu'une vaine puérilité ? Ah ! regrettez-vous donc que le néant ait sitôt dévoré sa victime ? Vous la lui redemandez en quelque sorte pour ajouter l'opprobre aux autres maux qui ont désolé sa vie ! Imprudent, c'était votre frère; son injure devient la vôtre, son crime serait votre crime; sa honte serait votre honte. Voyez la méchanceté publique qui recueille avec soin toutes vos paroles. Voyez vos amis qui vous fuient, si toutefois vous en avez conservé ! Voyez vos enfants que toutes les familles repoussent, condamnés à la flétrissure du célibat. Père, frère, ami coupable, homme inconsidéré ! »

Franchement insupportable, ce passage; aussi bien est-ce du Peyronnet première manière.

Plus tard il s'assagira et même, dès lors, nous l'avons dit, quand il ne sera plus question d'user de procédés de rhétorique, d'effets oratoires à trouver — et d'ailleurs, ne l'oublions pas, fort appréciés des juges du temps — mais de l'exposition des faits ou de raisonnements juridiques, il se calme opportunément.

Et poursuivons :

Labrousse exilé, se marie avec une fille sans naissance et dont Peyronnet fait un ange. Malgré quoi Labrousse père, prit fort mal la chose : « son orgueil en fut irrité ».

Ici le roman tourne au drame :

Lettres de cachet successives. Fuite. Pour dépister la police l'inculpé change de nom se fait instituteur ! Deux ans durant il enseigne, on peut se demander quoi.

Mais découvert, victime de la haine de son frère, il est interné à Bicêtre.

Bicêtre, le cachot, la geôle, le cabanon, l'enfer !

« C'était en 1771 ». Et dans une lettre à sa femme voici le curieux, et sombre, et angoissant tableau qu'il trace du régime de Bicêtre.

« Tout récemment on a tenté de me mettre dans un cachot de 20 pieds de profondeur sous terre, les fers aux pieds, aux mains, la chaîne au cou, comme un chien réduit au pain et à l'eau. Je n'ai jamais connu un homme plus malheureux que moi. La justice est morte, la tyrannie a pris sa place sans espérer de la voir revivre; car il est impossible que je vive longtemps après les afflictions qui me sont arrivées... Il y a tout lieu de croire que cet hiver terminera mon malheureux sort, étant réduit dans un cachot très humide, contraire à ma: jambe, où l'on me refuse tout médicament... Je meurs de chagrin de ne pouvoir mettre ordre à mes affaires... Si vous voyez mon entière perte et que vous vous décidiez à prendre ma procuration, vous m'enverrez, je vous prie, neuf livres pour la faire passer, car je m'arracherais la vie pour les amasser. Si vous étiez à Paris vous me tireriez de là ! On vit partout, pourvu qu'on se comporte bien. Peu s'en est fallu que vous n'ayez reçu, pour répondre à la vôtre, mon extrait mortuaire. L'auteur de la nature m 'a conservé la vie dans l'accident qui m'est arrivé... Le chagrin ayant tellement gagné mon esprit, me voyant abandonné de tout le monde depuis la mort de mon père, je me suis hasardé à vouloir me sauver; j aurais réussi si le câble dont je me suis servi n'avait cassé quand j'ai été au milieu. J'ai tombé de 30 pieds de haut et devais me tuer : Je ne me suis foulé que les nerfs de la jambe gauche. L'enflure a monté, et le sang s'est extravasé dans toutes les parties affligées. La maladie sera plus longue que si je m'étais cassé la jambe. Je n'en serai pas estropié, je le crois... Il faut avoir de la tête et du courage. Soyez certaine que si on m'eût joué un semblable tour à votre égard, je vous aurais arraché avec le temps, de l'enfer. Je serais allé jusqu'à m'adresser à la 1re Puissance; m'y transportant plutôt en mendiant mon pain. Ce n'est pas l'intention du Roi de gêner les inclinations de ses sujets et encore moins de les faire périr entre quatre murs, au mépris des formalités légales et leur interdisant toute justification. »

Loyalisme vraiment méritoire.

Ce n'est pas tout. — La femme meurt.

Et ce n'est pas tout encore : — « On inhume celle-ci, mais sur l'acte mortuaire on l'inscrit sous son nom de fille... » D'où l'origine de cette affaire.

Car ceci n'est qu'un préambule.

En effet; — Et Geneviève, a-t-on dit, peut-être ? Geneviève demanderesse. Geneviève la propre fille de Pierre et de la morte — aujourd'hui qui réclame son dû contre les persécuteurs de son père ?

De fait, Geneviève qui n'est pas légitime — puisque sa mère, d'après son état civil, n'est pas mariée — puisque son père est désavoué.

Aussi bien, avec Geneviève la cause devient banale, les détails cessant d'être pittoresques. Revendication d'héritage comme toutes. — Possession d'état — que Peyronnet soutient fort habilement avec son juvénile talent contre l'adversaire redoutable qu'est Lainé — un vieux routier :

Pauvre Labrousse, pauvre Geneviève ! Lui, vandale, selon Lainé, brutal, joueur, escroc, jugé, condamné, tyran des siens, gibier de bagne — sa femme une maritorne sa fille, une intrigante sans état civil et qui veut faire chanter son oncle etc...

Contre partie de Peyronnet; mais qui croire, de celui-ci ou de Lainé ?

Au vrai, que nous chaud, d'ailleurs.

De fait, en tout ceci, c'est la manière de Peyronnet qu'il nous importait de connaître.

Petit roman documentaire que sa plaidoirie, en cette évocation des mœurs et du langage d'une époque.

Il suffit.

Source : Le comte de Peyronnet (1776-1854), d'Émile de Perceval.

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La seconde restauration en Périgord

Escadron de l'arrondissement Nontron : Léonard de Villars, ancien officier; Beaussac, chef d'escadron; Jean-Baptiste du Reclus, officier, Mareuil, adjudant-major.

— 1e Compagnie : Louis de Vaucoucourt ancien garde du corps, Thiviers, capitaine; de Montaigut propriétaire, La Chapelle, lieutenant; Marcillaud percepteur, Nontron, sous-lieutenant; 10 autres gradés; 16 gardes de l'arrondissement; 21 gardes d'honneur.

— 2e Compagnie : César-Pierre-Thibaud de Lageard, Mareuil, capitaine; Pierre-Simon-Louis de Pindray d'Ambelle, Sainte-Croix, lieutenant; Alexis de Conan, Connezac, sous-lieutenant; 7 autres gradés; 20 gardes de l'arrondissement; 18 gardes d'honneur.

Source : La seconde restauration en Périgord, de Georges Rocal.

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Le père de Monsieur de Puyloubard

— Voyons, tante Giraude, puisqu'il s'agit de choses qui se passaient de votre temps, bien avant ma naissance, soyez donc assez bonne pour rappeler vos souvenirs et me dire au juste ce qu'on reproche aux Puyloubard. — Ma fille, tout cela est bien vieux, en effet, et le paraît encore plus. Vers 1789, Monsieur de Puyloubard, père, habitait le château de ce nom, de l'autre côté de la Nizone, non loin d'ici, comme tu vois. C'était alors un homme de trente ans, de plus d'esprit que de raison ; il avait lu beaucoup de livres et s'était farci la tête avec les idées d'un certain Jean-Jacques. — J'ai oublié son autre nom — qui écrivit un tas de sottises, à ce que je me suis laissé dire. De plus, il avait fait tout jeune la guerre d'Amérique et depuis ce temps-là, ne parlait plus que de liberté, d'indépendance, d'égalité entre les hommes qu'il appelait déjà des citoyens et semblables fariboles. Son plus grand tort fut de répandre ses idées en causant ici et là sur la place de l'église, au marché de Brantôme, chez l'armurier de Mareuil : cela le fit bien voir de pas mal de petites gens, en revanche, il mécontenta mon père et les autres nobles qui savaient bien où mèneraient tous ces beaux discours. Lorsque vint l'émigration, on le regarda encore plus de travers parce qu'il ne partait pas ; mais admire ici, ma petite, le juste revirement des choses par la permission de Dieu. Mon sieur de Puyloubard n'avait pas voulu émigrer comme les bons sujets du roi, il y fut forcé par les événements, car il avait beau se dire citoyen, il était tout de même gentilhomme et ses paysans se chargèrent de l'en faire souvenir. Un jour, ils vinrent lui réclamer sa dernière barrique de vin. — Tu sais que dans ce pays-ci ils mangeaient du renard et de la fouine à la sauce au vin. — Comme ils étaient déjà saouls, Monsieur de Puyloubard fit quelques façons ; ils menacèrent, lui le prit d'un peu haut pour tenir tête à la canaille, cela mit le feu aux poudres ; bref, il n'en fût pas sorti vivant si quelqu'un n'avait réussi à le faire s'ensauver à travers bois. Tu vois à quoi cela sert de hurler avec les loups ! Beaulignac est demeuré intact, tandis que Puyloubard fut pillé et brûlé, si bien que lorsque « l'Américain », comme on l'appelait par manière de chaffre (surnom), est revenu vers 1800, il n'a plus trouvé que les quatre murs et la moitié de son avoir disparu.

Source : Monsieur de Puyloubard, esquisse du vieux Périgord.

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