01 mars 2020

Un Bastillard, le marquis de Fratteaux

Louis-Mathieu Bertin, marquis de Fratteaux, « ancien capitaine de cavalerie et chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, » ne nous a été connu pendant longtemps que par la courte mention que fait de lui la Bastille dévoilée. On y lit, au relevé des registres d'écrou : « Le sieur Bertin de Frateaux [sic) ancien capitaine de cavalerie, entré le 25 mars 1752 à la Bastille où il est mort le 3 mars 1779. Homme dangereux, retenu à la Bastille pour la vie, à la réquisition de sa famille. Ce prisonnier a remis, à Sa Majesté une pension qu'il avait sur le trésor royal. Enterré à Saint-Paul ; l'extrait mortuaire a été couvert d'un papier blanc et cacheté du cachet de M. le Curé et du chasteau. C'est le curé qui l'a écrit en présence de M. de Launay, gouverneur et de M. Chevalier, major, qui ont signé et personne ne l'a vu. »

La longue durée de cette détention faisant du « Sieur de Frateaux » un personnage important parmi les prisonniers de la Bastille, les Bastillards, comme on disait en ce temps-là, nous nous sommes mis en quête de renseignements sur son compte. Cela n'a pas été sans peines. A défaut d'autres sources, l'inappréciable dictionnaire de Jal est venu à notre aide. Jal a relevé sur les registres de la paroisse Saint-Paul l'acte de décès du marquis de Fratteaux, acte ainsi conçu: « Le mercredi 3 mars 1779 est décédé mre (messire) Louis-Mathieu Bertin, marquis de Frateaux (sic), chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien capitaine de cavalerie, détenu au château de la Bastille par ordre du Roy, âgé de 72 ans, et lejeudy 4 a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse, par nous soussigné curé de Saint-Paul, en présence de M. Henry-Jacques Chevalier, major dudit château, chevalier de Saint-Louis et de M. Jean-François Bailly de Gallardon, chevalier de Saint-Louis, major-adjoint de ladite Bastille (signé : Chevalier, Bailly de Gallardon, Bossu, curé). »

Et Jal ajoute : « L'acte d'inhumation qu'on vient de lire est inscrit seul sur un feuillet des registres de décès de Saint-Paul, pour l'année 1779. Quand M. Bossu l'eut écrit, M. Chevalier le couvrit d'une feuille de papier qui fut fixée sur le feuillet du registre au moyen de huit cachets à la cire d'Espagne rouge, quelques-uns portant les armes du i*oi avec cette légende : « Château royal de la Bastille, » les autres ayant sur l'écu des armoiries un chameau, avec une légende latine assez effacée pour que la lecture en soit devenue impossible. La feuille aux huit cachets ne fut probablement arrachée qu'après la prise de la Bastille en 1789, comme en 1793, probablement, fut enlevée au registre de Saint-Eustache la feuille de papier qui recouvrait l'acte du mariage de Louis-Philippe d'Orléans avec madame de Montesson, etc. »

Ce n'est pas tout : Jal a pu lire un rapport de police où il est dit du marquis de Fratteaux : « Ancien capitaine au régiment de cavalerie de Saint-Jal, entré le 12 avril à la Bastille. Il y est pour la vie, par décision du Roy. Son père et sa famille représentent qu'il est né avec le caractère le plus dangereux et le plus violent : qu'il a passé plusieurs fois en pays étranger pour s'y livrer tout entier à ses emportements dans lesquels il a composé, à l'aide de deux autres particuliers, des écrits pleins d'horreur qui l'ont rendu criminel d'État... » en marge : « libelles contre le roi et madame de Pompadour. » Le même rapport fait connaître, en outre, que les complices du marquis de Fratteaux, dans la confection de ses libelles, étaient deux Français rencontrés par lui à Londres, l'un nommé d'Houteville du Tertre « qui fut envoyé aux prisons de Maestricht » (?), et un prêtre-cordelier, Guillaume Cazes, « enfermé d'abord à Charlemont le 12 mai 1754 et transféré à Vincennes où il était encore en septembre 1757. »

Nous en étions là, non pas de nos recherches, car nous n'énumérons pas tous les livres où nous avons cherché la trace du marquis de Fratteaux, mais de nos découvertes, lorsque nous avons fait rencontre d'un volume exclusivement consacré au récit des infortunes de ce personnage et qui est intitulé : Histoire de M. Bertin, marquis de Fratteaux, avec des éclaircissements sur son enlèvement de Londres et le nom de ceux qui y ont participé, par M: le comte d'H***. Paris (HoII. ?), aux dépens de l'auteur, 1753 ; pet. in-8 de XII-204 pages. Ce livre, que nous avons lieu de croire rare, d'après le silence des catalogues, et qui annonce chez son auteur plus d'impartialité que de littérature, nous a paru contenir des détails assez curieux pour être mis en lumière, détails curieux moins en raison de la personnalité secondaire du marquis de Fratteaux que des renseignements qu'ils présentent sur les moeurs judiciaires du temps passé. Peut-être nous abusons-nous sur le piquant de notre découverte et l'importance du livre dont nous venons de citer le titre ? Le lecteur en jugera par les extraits que nous allons donner de ce livre, en nous réservant de les contrôler avec les indications déjà fournis par le Dictionnaire de Jal et par la Bastille dévoilée.

C'est en Périgord, et vers 1707, que naquit le marquis de Fratteaux, d'un conseiller au Parlement de Bordeaux nommé Bertin de Saint-Geyran. Sa mère était de la maison de Saint-Chamant. Les infortunes du marquis commencèrent lorsqu'il eut atteint sa seizième année. A cette époque, son père conçut le projet, quelque temps dissimulé, de le dépouiller de son droit d'aînesse pour en favoriser un de ses frères puinés. Il se proposait en même temps de faire de cet Esaù forcé un homme de robe, mais il avait compté sans les idées déjà très arrêtées du jeune homme qui s'était résolu à « servir le roi dans les armées. » De ce moment la guerre se trouva déclarée entre le père et le fils, guerre sourde d'un côté, enveloppée, de l'autre, de formes respectueuses. Devant la résistance obstinée de son père à ses projets de carrière militaire, le marquis mit en oeuvre toutes les influences qu'il supposa le plus propres à le fléchir. En désespoir de cause, il pensa que là où avait échoué une robe d'évêque, une robe d'un autre genre pourrait réussir et il parvint à mettre dans ses intérêts, nous ignorons par quels procédés, une personne qui tenait illégitimement, dans la maison du vieux Bertin, la place de sa femme défunte. Ici se place un détail dont, quelque répugnant qu'il puisse être, nous ne ferons pas grâce au lecteur parce qu'il caractérise à la fois la nature emportée de Bertin père et l'ascendant que cette femme exerçait sur lui. Quand il « l'abordait, » dit l'auteur anonyme que nous suivons, « il s'arrachait à poignée les poils de l'estomac et se les portait à la bouche tout sanglants pour les mâcher. » Honorable ou non, le marquis se trouva avoir frappé à une bonne porte, car il obtint par cette voie la permission de servir et entra comme cadet dans le régiment de Noailles, d'où il sortit au bout de quatorze mois pour occuper l'emploi de guidon dans le régiment de Saint-Simon. Après deux ans de guidonnage (comme eût dit madame de Sévigné), il fut nommé capitaine-breveté dans le régiment de Saint-Jal-cavalene où il devait rester plus de seize ans.

Ce double congé s'accomplit dans des conditions tout a fait honorables pour le marquis de Fratteaux qui sut se concilier les sympathies de ses chefs et obtint la croix de Saint-Louis, malgré la guerre sourde que son père ne cessait de lui faire. II convient de dire que le marquis avait été pressenti par lui sur la cession de son droit d'aînesse et s'y était respectueusement mais formellement refusé. De là, de la part de son père, une hostilité peu scrupuleuse sur le choix des occasions. En veut-on un exemple? Il arriva qu'en l'année 1733 le marquis eut querelle avec un commandeur de Malte qui avait parlé de Bertin père en termes outrageants. Cette querelle aboutit non pas à un duel mais à une lettre à cachet en vertu de laquelle le marquis fut détenu pendant trois mois au château d'Angoulême, et, chose curieuse, les démarches pour obtenir cette lettre furent faites par Bertin père, de concert avec son insulteur.

L'année suivante (1734), un des frères du marquis, l'abbé Bertin, arrivait à Paris pour suivre plusieurs procès de l'issue desquels dépendait tout ou presque toute la fortune de la famille. Ne se sentant pas à la hauteur de sa tâche, l'abbé s'aboucha avec le marquis qui consentit à prendre l'affaire en main et parvint à la mener abonne fin. Il comptait ou du moins devait compter sur la reconnaissance de son père, mais les sentiments de haine de ce dernier n'avaient rien perdu de leur âpreté, et un voyage que le marquis fit en Périgord lui enleva, à cet égard, ses dernières illusions.

Ces événements de famille nous ont mené jusqu'à l'année 1747 où le marquis, fatigué de servir, fatigué aussi de lutter, sortit des armées avec une pension. Bien qu'un militaire fût, ainsi que le remarque notre auteur, émancipé de droit et sujet seulement pour sa résidence aux ordres de la Cour, le marquis crut devoir communiquer à son père, en lui demandant son agrément, l'intention où il était de se fixer à Paris. Refus du père qui le mande à Périgueux et tente, paraît-il, de l'empoisonner. Miraculeusement échappé à ce danger, le marquis se retire dans une terre qui lui était échue de la succession de sa mère, au château de Vivans, et là, il reçoit la visite d'un tiers qui lui est envoyé par Bertin père et qui vient, de sa part, négocier une dernière fois la cession du droit d'aînesse du marquis en faveur de son frère, Bertin de Belleisle, intendant du Roussillon. Arrêtons-nous un moment au nom de ce député qui n'est autre que le chevalier d'Aydie, à qui ses relations avec Mademoiselle Aissé ont conquis une sorte de notoriété. Moins accessible que la belle Circassienne aux séductions du chevalier, le marquis repousse tout projet d'accommodement de ce genre, et une dernière entrevue a lieu entre le père et le fils à Bourdeille, en présence des soeurs du marquis, Mesdames de Vivier et de Cubjac. Cette entrevue est violente : « Je croyais vous avoir assez fait entendre, dit Bertin père, que je ne voulais vous voir ni à la vie, ni à la mort. Monsieur, répond le marquis, je ne l'ai pas pris sur ce ton là. Eh bien, il faut l'y prendre, lui dit son père, voici quels sont mes sentiments : quoique vous ayez vu le canon, je suis prêt à vous attendre au bout du fusil. » Et cet ultimatum : « Tenez sûr que je vous perdrai. »

L'effet devait suivre de près la menace. Quelques jours après cette entrevue, un brigadier de la maréchaussée, accompagné de seize cavaliers, venait au château de Vivans, enlever le marquis de Fratteaux qui était conduit aux « Bons-hommes de Cadillac. » Bertin père avait gagné six soldats du régiment de Cursol pour attester que le marquis les avait soudoyés en vue de l'assassiner. Bien que cette nouvelle trame laissât percer le jour en plusieurs endroits, le marquis, perdant la tête, s'évade et se réfugie en Espagne où le poursuit la haine de son père. Entre temps, ce dernier juge à propos d'adjoindre à ses accusations une dernière, celle-là tout à fait inattendue. Il avait accusé son fils de parricide, d'athéisme, de folie ; maintenant il le désavoue. Changé en nourrice : telle est sa dernière allégation, fondée sur ce qu'il n'y a jamais eu de fous dans sa famille, et cette évolution est marquée dans la lettre qu'il écrit à son correspondant en Espagne, lettre où il est dit : « Je vous supplie, Monsieur, dès que cet homme qui s'annonce être mon fils sera arrêté, de le faire visiter à la fesse gauche en présence de chirurgiens-jurés, d'un notaire et de deux témoins, afin de constater si cet homme a une patte de sanglier et un peu de mousse qu'il doit avoir en cet endroit. »

A quoi l'historien anonyme s'écrie : « Peut-on pousser plus loin le scélératisme P » Et telle dut être l'impression de son héros qui crut à ce moment opportun de mettre la mer entre lui et ses persécuteurs et passa en Angleterre où il arriva dans les premiers jours de l'année 1750.

Le premier soin du marquis de Fratteaux, en abordant en Angleterre, avait été de changer de nom et de prendre celui de M. de Saint-Etienne. Par une autre mesure de sûreté, il n'avait pas fixé sa résidence à Londres même, et il avait pris gîte dans un faubourg, à Paddington ; mais la nécessité de communiquer avec ses amis de France, pour retirer quelques épaves de sa fortune personnelle, et un certain goût de témérité dont on a déjà pu constater quelques indices, l'eurent bientôt fait sortir de ce système de prudence. Il alla donc habiter Londres, en plein quartier français, dans Mary-le-Bone, et crut devoir aller saluer, à titre de compatriote, l'ambassadeur de S. M. T. C. le marquis, depuis duc de Mirepoix. L'accueil de ce seigneur, ami particulier de Bertin père, fut naturellement des plus réservés ; mais sur l'assurance qu'il donna au marquis que sa sûreté ne serait pas menacée tant qu'il ne se départirait pas d'une sage conduite, ce dernier prit courage et se mit en tête de se disculper auprès de la Cour de France par des mémoires destinés à ;établir son innocence. Pour cela, il lui fallait, ne fût-ce qu'à titre de secrétaire, un aide quelconque, et le marquis s'adressa dans ce but à un Français établi à Londres, M. de Montignac, qui jouissait, auprès de ses compatriotes réfugiés, d'une grande réputation d'obligeance et de sagacité. M. de Montignac se mit en campagne pour déterrer un secrétaire : son premier choix fut malheureux, comme on va le voir, et les conséquences en devaient être fatales.

Il y avait, à ce moment-là, à Londres, un Français qui se faisait appeler le baron Dagès de Souchard et se disait proscrit pour avoir fait acte de religionnaire en assistant à des assemblées de protestants dans le Vivarais. Or, ce prétendu baron, fils d'un avocat de Libourne, nommé Souchard, n'était autre qu'un cordelier de Nérac qui avait jeté le froc aux orties et gagné au pied en enlevant la blanchisseuse du couvent. Tous deux vivaient à Londres des charités que leur valait le masque de réformés persécutés. Le choix de M. de Montignac s'égara sur cet homme aussi dénué de lettres que de moralité. Avec son aide, le marquis eut bientôt élaboré un factum destiné à la Cour de France, mais il fut, pour cela, obligé de mettre Dagès au courant de toutes ses affaires, et le misérable conçut le projet d'utiliser ses confidences en avertissant, sous main, Bertin père qui ne devait jpas manquer d'acheter chèrement son concours. De cette manière il se trouvait tirer de l'argent du fils et du père. Alors commença entre ce dernier et lui une correspondance secrète, grosse de promesses de la part de Bertin qui, en attendant leur exécution, envoyait à Dagès « un demi-louis d'or, monnoye de France » en réponse à chacune de ses communications.

La requête libellée par Dagès, sur les indications du marquis, n'ayant produit aucun résultat apparent, et sa rédaction ayant été unanimement jugée de tous points dé' fectueuse par les quelques personnes à qui elle fut communiquée, M. de Montignac fut de nouveau sollicité par le marquis de lui trouver un conseil plus expérimenté et le choix s'arrêta cette fois sur un personnage déclaré, par l'auteur du livre que nous analysons, digne de toute estime. Dans la suite de ce récit, il ne cessera de jouer auprès du marquis le rôle de bon ange. La complaisance avec laquelle l'auteur anonyme s'étend sur ses mérites, est telle qu'elle autorise une conjecture que nous examinerons plus loin. Disons, en attendant, que c'était un avocat « du premier Parlement de France, naturellement bon, facile et crédule, » qui s'était réfugié à Londres en suite de persécutions qui lui avaient été suscitées par un de ses parents. Cet avocat, après avoir pris connaissance des affaires du marquis, se mit à l'oeuvre. Une nouvelle requête fut adressée au Roi de France et suivie d'un avis à ses ministres, mais cette dernière pièce était entièrement rédigée par le marquis qui y avait glissé cette phrase imprudente : « Je donnerai des preuves complètes que la victoire de mes persécuteurs, dans l'oppression de l'innocence, est l'ouvrage d'une dame toute-puissante à la Cour de France. » On a bien lu ! Il ne pouvait s'agir que de Madame de Pompadour. Le marquis mettait le sceau à sa fatale destinée pour avoir oublié le mot : Ne touchez pas à la reine — à la favorite, encore moins.

Oubli ou légèreté ! Après cette attaque directe contre Madame de Pompadour, le marquis ne craignait pas de s'adresser directement à elle pour obtenir du Roi, par son entremise, des juges-commissaires. Il envoyait, en même temps, des lettres à M. de Saint-Florentin, à l'archevêque de Sens, au premier président du Parlement de Rouen, à l'évêque de Rennes et enfin à son beau-frère, M. de Cubjac, à qui il écrivait : ce Mon pauvre Cubjac, j'ai fait ce que j'ai pu pour te sauver, et mes misérables soeurs, à la publication que je vais faire de mes conjurateurs dans oute l'Europe, mais vous voulez être divulgués et vous le serez, à moins que vous ne travailliez sans délai à me faire accorder des juges ; vous le pouvez, ainsi si vous n'en faites rien, ne trouvez pas mauvais que je vous comprenne tous dans le nombre de mes persécuteurs, ce que vous êtes, en effet, à l'exception de la Carmélite (probablement une de ses soeurs). Je sais que mon père ne vous refusera rien, ainsi je vous prie tous d'y penser. Je suis, en attendant, mon pauvre Cubjac, ton très humble, etc. »

Les choses en étaient là que le marquis détruisait par ses inconséquences épistolaires l'effet des mémoires juridiques consciencieusement élaborés par l'avocat, son conseil. Mais ce n'est pas tout. Bien qu'ayant cessé de se servir de Dagès comme secrétaire, le marquis n'avait pas cessé d'entretenir des relations avec lui, et ce dernier, intéressé à le voir se compromettre de plus en plus, lui suggéra la funeste pensée d'envoyer « en Cour de France » des écrits anonymes qui ne pouvaient manquer de faire merveille. Le marquis, dont la raison commençait sans doute à s'affaiblir, bien que la science n'eut pas encore défini la folie persécutrice, eut le malheur de céder aux conseils de Dagès. II fit pis encore.: il l'autorisa à faire fabriquer un faux testament par lequel son père lui assurait l'intégralité de ses biens ; toutes machinations immédiatement dénoncées à Bertin père et portées par lui à la connaissance des ministres de France.

Bien que les conférences avec Dagès fussent tenues secrètes, il en vint quelque chose aux oreilles de l'avocat qui conjura, à plusieurs reprises, le marquis de se soustraire à cette influence pernicieuse. Peines perdues, le marquis promettait tout, puis retombait sous les griffes de Dagès, à ce point que l'avocat, craignant d'être accusé de coopérer aux écrits anonymes dont le marquis inondait Versailles, sentit le besoin de dégager sa responsabilité. Il sollicita donc une audience de M. de Mirepoix et lui présenta sa justification : « Je sais, dit l'anonyme, qu'on a fait un crime de cette démarche à l'avocat, mais il est honnête homme et s'est prescrit pour règle de ne jamais parler ni écrire contre les puissances et têtes couronnées ; par conséquent, les plus légers soupçons l'offensaient et il crut devoir se justifier d'actions qu'il regardait comme indignes d'un vrai chrétien, selon ce que dit l'apôtre saint Paul : Craignez Dieu et honorez le roi. » En même temps et pour sauvegarder ses intérêts, il se faisait délivrer par le marquis un billet de quatre cents livres destiné à payer la rédaction des requêtes qu'il avait composées pour lui.

Quelques jours après, Dagès, qui avait eu connaissance de ce billet, rencontrait l'avocat à la Bourse de Londres et lui conseillait d'un ton narquois de se faire payer au plus vite, attendu, lui disait-il, que le marquis pouvait lui échapper d'un moment à l'autre.

Nous voici arrivé au point culminant de ce récit, à l'événement que fait pressentir le titre du volume consacré au marquis de Fratteaux et qui n'est autre que son enlèvement d'Angleterre et sa remise à l'autorité française, de longue main prévenue contre lui par les démarches de Bertin et exaspérée, en dernier lieu, par ses maladroites revendications. Nous venons de voir Dagès laisser échapper son secret dans une rencontre avec l'avocat ; de ce moment, en effet, il méditait, mieux que cela, il organisait les machinations qui devaient perdre irrévocablement le marquis. La correspondance avec Bertin avait redoublé d'activité. On eut quelque peine à s'entendre : les prétentions de Dagès, dans le principe exagérées, s'étant enfin réduites à une rente viagère de six cents livres, réversible sur sa femme, et à une somme de deux cents guinées à partager entre ceux qui devaient l'aider dans son entreprise, l'accord parvint à s'établir entre lui et Bertin qui s'engagea à le faire, au besoin, relever de ses voeux, en cour de Rome; mais cette négociation ne fut pas sans tiraillements : à un moment même, Dagès, désespérant de faire réussir ses prétentions démesurément intéressés, fit offrir, sous main, au marquis, de lui vendre les lettres qu'il avait reçues de son père. Mal en argent ou déjà aveuglé par sa destinée, le marquis dédaigna cette offre et donna le temps aux pourparlers de se renouer et d'arriver à la conclusion qui devait lui être fatale. Entre temps, Dagès, mis en goût par les profits que lui promettait sa trahison, méditait de faire suivre l'enlèvement du marquis de celui de deux réfugiés que lui aurait chèrement payés la police française. L'un était le capucin Norbert dont Chevrier a écrit l'histoire plus ou moins authentique et qui vivait à Londres sous le nom de Parisot. L'autre était un aumônier du régiment des Gardes-Françaises, nommé Robert, qui avait déserté en emportant, comme les Hébreux, les vases sacrés, et qui habitait dans le voisinage du marquis. En attendant le moment de réaliser ces deux captures, Dagès mettait Bertin père en demeure de lui fournir un titre légal qui lui permît de lancer des recors aux trousses du jmarquis. On eut bientôt et facilement trouvé, à Bordeaux même, le détenteur d'une obligation de quinze cents livres signée par le marquis, et le transfert de cette créance à Dagès le mit en état d'exercer des poursuites. Bien que tout cela n'allât, au pis, qu'à faire écrouer le marquis dans la prison pour dettes^ c'était un grand point obtenu que de pouvoir mettre la main sur la victime ; l'industrie de Dagès fit le reste. II sut trouver un bailli du nom de Blazdell qui, moyennant une part dans les deux cents guinées promises, s'engagea non seulement à saisir la personne du marquis mais même à le conduire jusqu'à Calais avec l'assistance d'un Italien qui lui servait de recors, et d'un Français nommé Des Vergnes qui avait été aux gages du marquis pour la reproduction de ses écrits anonymes.

Soit pressentiment, soit qu'il eût transpiré quelque chose de cette intrigue, le marquis se tenait sur ses gardes.

A cet effet, il avait obtenu (détail curieux) de son hôtesse, que le marteau de la porte fût enlevé à la tombée de la nuit. Il faut croire que cette précaution assurait moralement l'inviolabilité d'une maison, car les conjurés durent acheter, à beaux deniers comptants, le maintien de ce marteau, le jour où le bailli Blazdell, assisté de ses recors, se présenta au domicile du marquis pour s'emparer de lui « au nom du Roi. »

Ce fut le 27 mars 1752, vers les neuf heures du soir. Les voisins accourus aux cris du marquis et croyant qu'il s'agissait seulement d'une dette l'engagèrent à déférer aux ordres du Roi. Le réfugié Robert, dont nous avons parlé un peu plus haut, fut le premier à prêcher la soumission et il détermina le marquis à obéir au bailli, en lui donnant l'espoir de lui trouver, dès le lendemain, une caution. Le marquis suivit donc Blazdell chez lui. En ce temps-là, la première étape de toute arrestation était chez l'officier de police qui l'avait pratiquée et avait, à cet effet, dans sa maison, une chambre de sûreté où le captif attendait des ordres définitifs pour son transfèrement. En France, cette chambre s'appelait un four (de forum). « Dites à Desgrez de garder N. dans son four » est une phrase qui revient souvent dans la correspondance de Louis XIV (Archives de la Bastille). Mais cet événement avait profondément agité les bourgeois de Mary-le-Bone qui n'étaient pas sans soupçonner une violation du libre sol anglais. Blazdell vit, dès le même soir, arriver chez lui « plusieurs messieurs dont il y en avait un, entre autres, avec un chapeau bordé d'or à point d'Espagne, qui, d'un ton grave et important, parla ainsi au bailli : Souvenez-vous que vous me répondez, Monsieur, corps pour corps, de cet homme-là, en lui montrant le marquis, et que s'il lui arrive quelque chose, je ne m'en prendrai point à d'autres qu'à vous, et je prétends qu'il reste ici un homme avec lui pour le garder jusqu a demain que nous examinerons cette affaire et que nous prendrons des mesures pour la terminer. »

Un homme de garde fut en effet laissé auprès du marquis, mais, vers minuit, le bailli et ses recors l'expulsèrent violemment, et pour couper court aux réclamations du captif, Blazdell lui offrit de le conduire immédiatement à la prison, ce qu'il accepta comme une sûreté. Ils partirent donc dans un carrosse qui avait été loué d'avance pour l'expédition projetée et ce fut avec tant de précipitation que Des Vergnes oublia chez Blazdell « son bonnette nuit, un vieux chapeau et un bâton où il y avait une tête de maure. »

Le carrosse se met en route, suivi à distance par Des Yergnes. On arrive au bord de la Tamise. Là, le marquis, ayant la claire vision du sort qui l'attend, ameute les passants par ses cris ; mais, comme un trop grand nombre de ses compatriotes de tous les temps, il avait négligé, pendant son séjour déjà long en Angleterre, d'en apprendre, si peu que ce fût, la langue, et le bailli eut dès lors beau jeu à haranguer la populace et à la prévenir contre le marquis. Il se trouva pourtant là un homme « à manteau rouge » qui, comme le bourgeois « à chapeau bordé d'or » de Maryle-Bone, intervint en faveur du prisonnier et stipula qu'il serait conduit à la prison, non pas en barque, mais dans le carrosse. Cet Anglais eut un beau mouvement que n'eut pas désavoué l'antiquité romaine, Il quitta son manteau et le mit sur les épaules du marquis, en lui promettant d'aller le reprendre le lendemain à la prison. Il lui sembla, sans doute, l'avoir placé sous l'égide du pavillon britannique!

On remonte en carrosse et l'on suit pendant quelque temps les rues qui longent la Tamise dans la direction du Pont-de-Londres. Arrivé devant une porte, Blazdell descend et entre dans une maison, sous prétexte d'y prendre l'ordre nécessaire pour le transfèrement à la'prison. L'auteur du livre que nous analysons suppose que le temps de cette absence fut employé à fréter une barque. Blazdell reparaît enfin et la voiture s'engage dans une ruelle se terminant par une porte que l'on dit au marquis être celle de la prison. Tous trois mettent pied à terre ; mais lorsque le marquis a franchi cette porte, il se trouve sur la berge de la Tamise. Il n'y avait plus à reculer. Le bailli et ses recors, le pistolet à la main, contraignent leur prisonnier à entrer dans un batelet qui les transporte un peu plus bas que la Tour de Londres. Là, les attendait une barque pontée et il fut dit nettement au marquis « que cJétait pour aller chez son père qui désirait le voir. »

A Gravesend, nouveau changement de barque. Le marquis, bien que sentant la partie perdue, essaie encore d'ameuter.les matelots, mais son ignorance de leur langue vient de nouveau trahir ses efforts et Blazdell le fait passer pour un homme atteint de la rage et que l'on conduit en pleine mer pour l'y baigner. On sait que c'était, à cette époque-là, le traitement usité en pareil cas. Il y a lieu de croire, du reste, que l'équipage avait eu sa part dans les deux cents guinées de Bertin, car on ne fut pas plus tôt au large que Blazdell détermina les matelots à pousser jusqu'en vue de Calais où l'on aborda le soir même et il fallut tous leurs efforts réunis pour arracher de la barque le marquis qui s'y cramponnait comme au sol de la libre Angleterre.

Le débarquement avait eu lieu un dimanche soir, et 'Blazdell, aidé de ses acolytes, avait interné le marquis dans une auberge où, en dépit de ses infortunes, il n'eut rien de plus pressé que de « commander une soupe à l'oignon. » Il s'agissait de prévenir le gouverneur du fort, et Des Vergnes, le seul qui parlât français, fut chargé de cette mission. Il vint donc parlementer à l'entrée de ce pont-levis qui figure dans l'estampe d'Hogarth, Entrance in France, où l'on voit représenté, outre le type de soldat inconnu de la bourgeoise Angleterre, le moine non moins typique qui défraye tout un chapitre de Sterne. Le captif était attendu et un exempt, arrivé quelques jours auparavant de Paris, en vint prendre livraison avec cinquante hommes « la bayonnette au bout du fusil. » Le lundi matin., le marquis était mis dans une chaise de poste, attaché par le cou à un anneau de fer, et le mardi soir se refermaient sur lui les portes de la Bastille qui ne devaient plus s'ouvrir que pour son cadavre.

Quant à Blazdell et à ses deux complices, ils se dispersèrent en attendant le moment opportun pour reparaître à Londres où cette affaire avait fait un certain bruit. Dagès dut également disparaître. Seul « l'avocat » resté à Londres, rassuré qu'il était par le témoignage de sa conscience, dut subir les interrogatoires de la justice anglaise, mais il parvint à établir sa non-complicité et fut mis hors de cause. Ici s'arrêtent les renseignements fournis par l'historien anonyme du marquis de Fratteaux.

Il nous reste à rapprocher maintenant les noms des personnages cités dans le rapport de police exhumé par Jal, comme ayant été compromis dans l'affaire du marquis de Fratteaux, de ceux qui figurent dans le récit que nous quittons. On se rappelle que, dans ce rapport, il est question d'un nommé d'Houteville du Tertre et d'un prêtre-cordelier, Guillaume Gazes, tous deux définitivement happés par la police française et emprisonnés pour un temps dont nous ne saurons sans doute jamais la durée. De ces deux personnages le dernier, le cordelier Cazes, nous paraît devoir être identifié avec Dagès. Laqualité de cordelier, commune à tous deux, nous suffit pour que nous croyions inutile de faire remarquer à quel point les deux noms se rapprochent physionomiquement [l'un de l'autre. Le changement de Dagès en Cazes est-il le fait d'une erreur de scribe, ou ne faut-il pas plutôt croire à un travestissement prémédité? Nous pencherions pour cette dernière conjecture et l'on pourrait citer dans les annales de la Bastille des exemples de pareils faits. Ce procédé serait d'ailleurs en parfaite concordance avec la précaution prise de couvrir d'une feuille de papier l'acte de décès d'un prisonnier. Il est bien vrai que, dans un endroit de son Dictionnaire, Jal nie que ces changements de noms aient été usités et prétend que, si Latude a été écroué sous le nom de Danry, il y faut voir une contraction de ses prénoms Jean-Henri; mais nous renverrons au besoin le lecteur à la Bastille dévoilée et à Y Inquisition française de Constantin de Renneville, qui mentionnent à plusieurs endroits les précautions prises pour dépister les curieux, et nous invoquerons, en dernière analyse, le secret si fidèlement gardé du vrai nom du prisonnier légendaire, le Masque de fer.

Etant donc admis (au moins pour nous) que le cordelier Guillaume Cazes et Dagès ne font qu'un, on aura la satisfaction de penser que la trahison n'a pas attendu longtemps son châtiment. Il nous reste à examiner quels rapports peuvent exister entre « le nommé d'Houteville du Tertre » de Jal et l'avocat dont il a été question dans notre récit. Tous deux nous paraissent également être un seul personnage. Les requêtes juridiques qu'il élaborait pour son client ont pu être facilement confondues avec les libelles que ce dernier rédigeaient seul et, de fait, le point où finissaient les unes et où commençaient les autres était, peut-être, difficile à déterminer. On s'expliquera donc que l'autorité française croyant à la culpabilité de l'avocat ait tenté de s'emparer de lui par les procédés employés à l'égard du marquis, et qu'une fois en possession de ce personnage, elle l'ait interné dans une geôle; mais ce qui est plus difficile à comprendre, c'est que le lieu de détention choisi ait été dans les prisons de Maestrich ville cédée, comme l'on sait, à la Holiande, à la paix de Nimègue (1678). Il y a peut-être là une erreur de scribe ou d'imprimeur dont la solution ne vaut pas d'être longuement cherchée.

Il n'est pas dit combien de temps a duré la détention de d'Houteville : il n'est pas dit davantage quand elle a commencé; mais nous jugerious que c'est postérieurement à l'année 1753, pendant laquelle a été publiée l'Histoire du marquis de Fratteaux, car (ici il nous faut démasquer une nouvelle hypothèse) nous croyons que le comte d'H*** désigné, comme auteur, sur le titre de livre cité, n'est autre que le d'Houteville de Jal, devenu d'avocat comte, pour le meilleur débit du livre. Au courant de notre récit, nous avons signalé la complaisance avec laquelle l'auteur anonyme s'étend sur les mérites de l'avocat qui joue un si grand rôle dans Yhistoire du marquis. Cette complaisance est tellement accentuée en plusieurs endroits que nous croyons pouvoir lui attribuer la paternité du livre et il y a, à notre sens, identité évidente entre le d'Houteville de Jal, l'avocat du récit et le comte d'H***.

Nous ne dissimulerons pas, en terminant, notre regret d'avoir manqué de renseignements plus étendus sur les principaux acteurs de ce petit drame. Si quelque chose pouvait atténuer ce regret, ce serait la croyance plus ou moins fondée qu'il y a d'aujourd'hui, en bibliographie, un point obtenu, et qu'à l'avenir les dictionnaires des anonymes devront (?) traduire par « d'Houteville du Tertre, avocat, » le « comte d'H*** » désigné comme auteur de Y Histoire du marquis de Fratteaux.

(Bulletin du bibliophile et du bibliothécaire, 1882)

Posté par ID348347 à 09:37 - Permalien [#]


29 février 2020

Une épitaphe au cimetière de La Rochefoucauld

Ci-gît.... Pierre-Paul Pintaud.... Né à La Rochefoucauld le 25 juillet 1800 et décédé dans cette ville le 21 juin 1859.... Homme de foi et de charité.... Il n'eut qu'une ambition : servir le Seigneur, consoler les pauvres et faire le bonheur de sa femme et de sa fille.... Fier de caractère mais humble de cœur, pauvre mais généreux, sévère pour lui-même mais indulgent pour les autres, il vécut honoré, aimé des hommes, et mourut béni de Dieu.... Que son âme repose en paix !!!

Note : Directeur du collège de La Rochefoucauld. Mari de Louise-Wilhelmine-Jeanne de Lambertye et père de Marie-Joséphine-Alexandrine Pintaud, inhumées également au cimetière de La Rochefoucauld.

Posté par ID348347 à 17:54 - Permalien [#]

Deux gentilshommes de Trois-Palis

À Trois-Palis, le 23 juin 1653, Louis de Villoutreys, écuyer, seigneur de Rochecorail fut provoqué en duel par François de Nogerée, écuyer, sieur de la Fillière, demeurant au lieu dit de la Breuillerie, paroisse de Trois-Palis. C’était veille de Saint-Jean, et des villages voisins beaucoup de paysans étaient venus « au lieu de Rochecorail pour assister au feu que l’on avait coutume d’y faire tous les ans ». Le seigneur de Rochecorail avait aussi invité des amis, châtelains du voisinage. La fête était commencée quand Jean Blandeau, métayer du sieur de la Fillière, arriva à Rochecorail. Il n’y venait point à cause du feu de Saint-Jean. Plusieurs paysans le virent « tout effrayé, leur disant qu’il avait un billet du sieur de la Fillière son maître, pour donner au seigneur de Rochecorail, mais qu’il appréhendait d’être battu ». L’un des paysans alla prévenir le seigneur de Rochecorail qui pris le billet et commença à le lire. Survint alors un des invités, Hélie de Saint-Hermine, qui prit à son tour le billet et fit lecture de son contenu à haute voix : « Ayant appris que vous seriez d’humeur à me satisfaire si je vous marquais un lieu, je vous envoie ce billet pour vous dire que je vous attendrai demain matin, jusqes à huit heures, au grand bois entre Maillou et La Chapelle, en faisant semblant de chasser, sans aucun valet, ni personne. Et je vous le dis afin que vous en soyez averti ». Le billet, signé de La Fillière, passa de main en main et finit par rester entre celles du curé de Trois-Palis qui le rendit un peu plus tard à son auteur, « le blâmant de l’avoir écrit et signé de sa main ».

Le seigneur de Rochecorail, dés que la lecture du billet fut achevée, déclara « tout haut qu’il ne voulait point se battre », ce qui n’empêcha pas le sieur de la Fillière de se trouver au rendez-vous fixé puisque, à des témoins qui se trouvèrent à passer, il dit « qu’il venait de se promener d’un lieu où il croyait trouver des personnes qui n’étaient pas venues ».

On ne procéda à l’audition du sieur de la Fillière que le 6 mai 1659, presque un an après l’évènement. Il « fit dénégation » de tout ce qu’on lui reprochait. Et pour essayer de se disculper, il dit que « depuis le temps, le seigneur de Rochecorail avait bu et mangé souventes fois en sa maison, au lieu de la Breuillerie, et que s’il lui avait écrit, c’était des lettres de civilité ». Il était en effet en possible que les deux se soient brouillés, réconciliés, puis à nouveau brouillés. Les juges condamnèrent le sieur de la Fillière à cause de cet appel en duel, mais lui donnèrent raison dans un autre procès que lui fit, à la même époque, le seigneur de Rochecorail à propos du logement des gens de guerre. Ils donnaient ainsi satisfaction à l’un comme à l’autre, en les ménageant tous les deux. Par contre ils ne ménagèrent guère le pauvre métayer dont le seul crime avait été de porter les lettres de son maître. Pouvait-il faire autrement ? La sentence fut rendue le 31 mai 1659. Le sieur de la Fillière fut condamné à six mois de prison. Le métayer, au lieu d’être banni de la province pour trois ans, comme le demandait le procureur du Roi, fut condamné à être « battu et fustigé de verges par l’exécuteur de la haute justice, par les carrefours d’Angoulême et marqué d’un fer chaud en forme de fleur de lys sur l’épaule droite ».

Source : Emotions populaires en Angoumois, de Gabriel Delâge.

Posté par ID348347 à 16:27 - Permalien [#]

Le marquisat de Ruffec en 1682

Le marquisat de Ruffec était un bien propre d'Eléonore de Volvire, marquise de Châteauneuf, grand-mère maternelle de Saint-Simon. Souhaitant que ce bien reste dans sa famille et voulant éviter qu'il ne tombe entre les mains de son fils aîné Charles de Laubépine qui, âgé de 46 ans, avait dilapidé tous les biens que ses parents lui avaient donnés à l'occasion de son mariage en 1665, Eléonore de Volvire vend le marquisat de Ruffec à la duchesse de Saint-Simon sa fille, seule de ses enfants en mesure, grâce aux revenus du duc Claude son époux, de faire face à une dépense de cette importance. La vente est signée le 14 septembre 1682 pour un prix de 500.000 livres, dont 50.000 réglées comptant, la duchesse de Saint-Simon s'engageant à payer à ses frères et soeur ce qui leur revenait du prix du marquisat. Cette opération obérera gravement les finances de la duchesse, qui y consacra le plus clair de ses revenus, et celles de son fils ; en effet, quand ce dernier est mort en 1755, il n'était encore pas parvenu à se libérer entièrement de ses dettes à cet égard.

Selon l'acte de vente de 1682, le marquisat réunissait les biens et fiefs suivants :

— le marquisat de Ruffec proprement dit, avec le château et forteresse de Ruffec et ses dépendances, jardins, prairies, moulins, parc et bois de haute futaie.

— les baronnies d'Aizie, d'Empuré et de Martreuil.

— le fief de La Touche de Civray et autres fiefs réunis au marquisat, consistant en :
- la ville et les faubourgs de Ruffec ;
- les paroisses du Vieil-Ruffec, de Mantardon, Saint-Gervais, Lovigné, Bioussac, Condac, Taizé-Aizie, des Adjots et Putreuil son annexe, de Montalembert, Londigny, Saint-Martin du Clocher, Bernac, La Faye, Villegast, Salles, Raix, Villefaignant en partie, Brette, Empuré, Ambourie, Theil-Rabier, Pioussay, Bouin, Hanc, Montjean, Paizay-Naudouin, Longré, La Madeleine, La Forêt de Tessé, Charmé, Lonnes et autres.

— les droits de justice haute, moyenne et basse, de fours à ban, de poids à peser, de vigerie, de visite-bouchon, de travers et péage, de minage, de paumée de sel, de poterie, de languéage, de ban à vin, de guet, de fenestrage et garde, de ban et de corvées.

Le marquisat de Ruffec assurait à Saint-Simon un revenu de 23.000 livres, dont 5.000 provenaient des forges qu'il avait fait construire à Taizé-Aizie en 1731. Le tout fut revendu 660.000 livres à Charles François comte de Broglie, ci-devant ambassadeur de Sa Majesté auprès du roi de Pologne, et à Louise Auguste de Montmorency son épouse, par acte du 6 décembre 1762.

(Cahiers Saint-Simon, 1994)

Posté par ID348347 à 16:21 - Permalien [#]

Une lettre de Philippe de Volvire

Lettre inédite de Philippe de Volvire, baron de Ruffec, à Charles de Bremond, baron d'Ars, 12 septembre 1582.

Philippe de Volvire, baron de Ruffec, l'un des capitaines les plus distingués d’Angoumois, était fils de René et de Catherine de Montauban, dame du Bois de la Roche en Bretagne, et petit-fils de François de Volvire, baron de Ruffec, et de Françoise d'Amboise. Il avait pris part, comme capitaine d'une compagnie de cinquante bommes d'ordonnance du Roi, à toutes les guerres de cette époque. Il s'était signalé à la défense de Poitiers, en 1569, conjointement avec le baron d'Ars, alors lieutenant de sa compagnie. Plus tard, il fut lieutenant général de Saintonge et d'Angoumois.

« Sous son gouvernement, d'après des mémoires domestiques, les habitants d'Angoulême se trouvèrent si heureux, qu'après sa mort (arrivée le 6 janvier 1586) ayant été inhumé dans sa terre de Ruffec, ils le firent exhumer et enterrer en grande pompe dans la cathédrale d'Angoulême. » Il avait été sur le point d'être nommé Maréchal de France, et sut chevalier des ordres du Roi, le 31 décembre 1582.

Il laissa quatre enfants de son mariage avec Anne de Daillon, soeur du comte du Lude, gouverneur du Poitou : l'ainé, Philippe, dont la terre de Ruffec fut érigée en Marquisat en sa faveur en janvier 1588, n'eut pour unique héritière qu'Eléonore de Volvire, née de son mariage avec Aymeric de Rochechouart, laquelle porta la terre de Ruffec en 1631 à son époux François de l'Aubespine, marquis de Châteauneuf.

La lettre suivante est assez curieuse, d'abord par son ancienneté - 328 ans - et par les détails familiers qu'elle donne. M. de Ruffec appelle M. d'Ars son compère, ayant été le parrain du second fils de celui-ci, Philippe de Bremond, auteur de la branche des seigneurs de Céré, de Vernoux, de Lusseray, qui s'est fixée en Poitou. Philippe de Bremond avait épousé, en 1598, Françoise Géraud, dame de Fregenoux, de Voulgezac, fille de Guy, et de Jeanne Green de Saint Marsault, d'une très ancienne famille d'Angoulême; son oncle Jacques Géraud, avait été, en 1575, che valier de St-Jean de Jérusalem.

A Monsieur d'Ars (1)

Mon Compère,

Depuis les miennes dernières, jay receu des lettres de. Monsieur le Mareschal de Matignon (2) mon frère, lequel continue à me faire instance et prier affectueusement de luy faire recouvrer du gland de chaigne verd, à quoy je vous prie bien fort vouloir mettre à bon essiant la main et faire en sorte que le Gruyer de Coignac nous en fasse garder et serrer demye douzaine de bonnes charges lorsqu'il sera temps de le serrer et amasser. Belliard (3) a esté débouté de son opposition qui sont de très mau vaises nouvelles pour luy ; son grand amy, le sieur de Fors (4) s'est laissé mourir, c'est doumage que cela ne luy est advenu il y a vingt ans. Follipe (5) se porte bien en sa groisse. C'est tout ce que je sçay digne de vous estre mandé, sinon que jay ung bon autour, car il volle toutes les perdrix qui se présentent à luy jusques au bout comme feroit ung Faulcon. En cest endroit je me vays très affectueusement recommander à voustre bonne grâce, priant le Créateur, mon compère, vous vouloir donner, en parfaicte santé, heureuse et contente vye.

A Ruffec, ce Xlse de septembre 1582. Vostre à jamais bien obéissant bon compère et plus
· affectionné amy.

RUFFEC.

Notes :

1. Charles de Bremond, baron d'Ars, né en 1538, mort en 1596.

2. Jacques de Goyon Matignon, Maréchal de France, chevalier des ordres, né en 1531, mort en 1597, était beau-frère du baron de Ruffec, comme époux de Françoise de Daillon, soeur de Madame de Ruffec, Anne de Daillon, filles de Jean, sénéchal d'Anjou, puis gouverneur de Poitou et de Guienno, et d’Anne de Bastarnay.

3. Belliard est peut-être le même que maitre Hélie Belliard, l'un des signataires du contrat de mariage passé, par devant Ratier, notaire royal, au château de Montguyon, le 3 novembre 1600, entre Josias de Bremond, baron d'Ars, fils de feu Charles, chevalier de l'Ordre du Roi, lieutenant général pour Sa Majesté des pays de Saintonge et d'Angoumois, et de Louise d'Albin de Valsergues, — et Marie de la Rochefoucauld, fille de feu François, seigneur de Montendre et de Montguyon. Hélie Belliard est qualifié à cette date. « naguères conseiller du Roi et son lieutenant au siège de Coignac, et demeurant de présent en la ville d'Angoulème. »

4. Le sieur de Fors est Charles Poussard, seigneur de Fors, de Saint-Brice, près Cognac, et gouverneur de Dieppe, vice-amiral des Cotes de Normandie ; il mourut agé de 80 ans, dans sa maison de Saint-Brice, le 10 septembre 1584, — dit Michel le Riche, dans son journal ; « c'était en son vivant, — ajoute-t-il, — l'un des plus et mieux réputés gentilshommes de tout le pays. » On ne s'explique guère après cela la réflexion peu bienveillante de son voisin M. de Ruffec. On doit aussi remarquer la différence entre les deux dates indiquant la mort de M. de Fors. Evidemment, il faut adopter celle de 1582 au lieu de 1584, car M. de Ruffec écrivant à M. d'Ars, le 12 septembre 1582, lui fait part d'un événement très récent.

5. Follipe « qui se porte bien en sa groisse », est sans doute Philippe de Volvire, son fils, qui devait avoir alors environ 23 ans, son père s'étant marié le 2 mai 1558. Ce jeune homme ne se maria que le 11 juin 1594, douze ans après la lettre écrite par son père.

(Société archéologique et historique de la Charente, 1910)

Posté par ID348347 à 16:18 - Permalien [#]


28 février 2020

Les tapisseries du château du Bourbet

Les tapissiers résidaient de longs mois à Périgueux, d'où ils rayonnaient dans la campagne, comme cet Antoine Maignat, d'une famille connue à Aubusson, qui avait son logement dans la paroisse Saint-Silain. On trouve ce maître tapissier, en juillet 1696, dans la paroisse de Cherval, raccommodant les tapisseries du château du Bourbet. M. Gendraud, a publié le marché passé le 10 de ce mois entre celui-ci et Jean de Lageard, seigneur de Cherval, pour la réparation de neuf pièces de tapisserie représentant l'Histoire de Joseph et neuf autres pièces de verdures.

« Prix fait pour racommoder les tapisseries du Bourbet, bailhées par monseigneur de Cherval à Anthoine Maigniat. »

« Ce jourdhuy dixiesme du mois de juilhet mil six cent nonante-six, après midy, au chasteau du Bourbet, paroisse de Cherval en Périgord, pardevant le notaire royal soubsigné et presents les tesmoings bas nommés ont estés presens et personnellement constitués Mes sire Jean de Lageard, chevalhier, seigneur de Cherval, St Martial-de-Viveyroux, partie de Grezignac et autres places, conseilher du roy et son grand senechal d'Engoumois, demeuran au dit chasteau du Bourbet, d'une part, et Anthoine Maignat, metre tapissier, habitan de la ville de Périgueux, parroisse St-Sillain, d'autre part, entre lequel dit seigneur et Maignat a été convenu le marché qui sensuit, scavoir que led. Maignal a promis de racommoder deux garnilures de chambre de tapisserie consistan la premiere en neuf piesses de tapisserie fine ou est listoire de Jozeph, et l'autre consiste en autre neuf piesses de verdure qui font en tout dix-huit piesses ; lesquelles led. Maignat s'oblige de reparer et fournir toutes les choses neces saires pour cella et les randre sy compleles que rien ny manque et mesme de refaire toutes les boredures d'en haut et denbas de la tapisserie fine seulement, laquelle tapisserie fine il racommodera la première, et s'oblige de la randre achevée et cocaplette dans le jour et feste des Toussaint prochain venan; et à lesgard des neuf piesses de verdure, il s'oblige aussy de les randre prestos et complettes dans le jour des Roys aussy prochain venan, et ne melera aucune sorte de Gllet, sinon dans les reprizes seulement, Serat permis aud. beigneur de Cherval de faire voir et visiter lad. tapisserie par tel maistre qu'il luy plaira, et en cas qu'il y manque que chose led. Maignat serat tenu comme il s'oblige de refaire le tout, apayne de tous despans, dommages et interets et mesme par corps, et pour faire tout l'houvrage cy-dessus a dire de maistre comme dit est, led. seignour a promis de bailher et payer aud. Maignat la somme de deux cens livres sans estre tenu de fournir aucune chose, payable, sçavoir la somme de onze livres lorsque led. Maignat aura racommode la pre miere piesse, et ainsy de piesse en piesse pareilhe somme de onze livres jusque a la dernière piesse, pour laquelle il serat payé treze livres pour parfaire l'entiere somme de deux cens livres, laquelle somme de treze livres restante pour la derniere piesse. Led. Maignat serat tenu de les venir prendre au chasteau du Bourbet et de mettre les toilles necessaires auxd, tapisseries en par led, seigneur fournis san lesd, toilles et un tailheur pour les coudre que ledit seigneur nourrira l'un et l'autre pendan qu'ils mettrons lesdites toilles sans donner autre chose audit Maignat, ayant esté ainsy convenu entre eux. Tout ce que dessus a esté ainsy stipullet et accepté par lesdites parties qui ont promis le tout entretenir a payne de tous despans, dommages et interet et pour ce faire ils ont obligé et hipotequé tous et chacungs leurs biens présens et futurs et on renoncé a toutes exceptions et remedes a ce contraires, moyen ou faveur. Ce quoy faire de leur voulloir et conssantement ils on estés jugés et condempnes soubs le scel royal par le nolaire soubsigné juré d'icellay. Fait en présance de Jean Paudrenie, precepteur et de Pierre Roulede, cuizinier, demeuran au présent chasteau, tesmoings cogaus, qui ont signé avec lesdites parties. Cherval, A. Maigniat, Roullede et Delespinasse, notaire royal héréditaire. »

(Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, 1899)

Posté par ID348347 à 16:55 - Permalien [#]

Un sénéchal d'Angoumois au XVe siècle

Baud de Saint-Gelais, naquit dans une famille au service des comtes d'Angoulême.

Seigneur des fiefs d'Antigny en Poitou, de la Tranchade en Angoumois et de Ciré en Aunis.

D'abord panetier ordinaire, puis sénéchal d'Angoumois, il passa ensuite au service de Louis XI.

Son père, Mérigot de Saint-Gelais, était maître d'hôtel.

Il épousa Marguerite de Pressac, puis Jeanne de Payré.

Au moins trois enfants naquirent de la première union : Son fils Guyot de Saint-Gelais, seigneur de la Tranchade, épousa Antoinette de Payré, d'où une fille mariée à Clément d'Alloue, seigneur des Adjots; sa fille Amice de Saint-Gelais, épousa Pierre de Polignac, seigneur d'Escoyeux; une autre fille Marguerite de Saint-Gelais, épousa Robert de Sousmoulins, seigneur d'Allas.

En 1463, il occupe la charge de panetier ordinaire du comte d'Angoulême. L'année précédente, il avait acquis de l'abbaye de Saint-Cybard le fief de la Tranchade, situé près d'Angoulême.

La famille de Saint-Gelais joua un rôle militaire, politique et religieux pendant la révolution catalane et la seconde moitié du XVe siècle.

Le 14 juillet 1474, Baud de Saint-Gelais fut l'un des deux commissaires du roi pour la trève de Canet entre la France et l'Aragon. Louis XI ratifia la trève le jour suivant à Elne.

Celui-ci le nomma capitaine du château de Perpignan, en remplacement de Charles des Mares.

Son frère, Charles de Saint-Gelais, fut évêque du diocèse d'Elne de 1470 à 1475.

Et son autre frère, Jean de Saint-Gelais, capitaine d'une compagnie de gendarmes.

Après la paix dans le Roussillon, il fut envoyé au fort de Tombelaine dans la baie du Mont-Saint-Michel, en Normandie, et y était encore en 1491.

Sources :

Urbain Legeay, Histoire de Louis XI, 1874.
Édouard de Fouchier, Un Poitevin en Roussillon au XVe siècle, 1877.
Gustave Dupont, Histoire du Cotentin et des îles, 1885.
Archives départementales des Pyrénées-Orientales, 1886.
Joseph Calmette, Louis XI, Jean II et la révolution catalane 1461-1473, 1903.

Posté par ID348347 à 16:03 - Permalien [#]

24 février 2020

Les Regnauld de La Soudière pendant la Révolution

À la veille de la Révolution, Saint-Mary apparaît comme une seigneurie prospère, gérée par un intendant, et dont les droits seigneuriaux étaient encore parfaitement vivaces. Le juge, le procureur fiscal et le sergent jouent un rôle actif dans le fonctionnement de la justice châtelaine. La procédure de «retrait féodal», très vieux droit de préemption seigneuriale, est encore utilisée par le marquis de La Soudière en 1786. La seigneurie s'étend, comme au Moyen-Age, principalement dans les paroisses de Saint-Mary et des Pins, avec des emprises à Chasseneuil, La Rochette, Sainte-Colombe, La Tâche et Cellefrouin. Elle représente en surface 4,400 journaux répartis en 76 mas ou métairies. La réserve seigneuriale est forte de 1,322 journaux à Saint-Mary (dont 7 à 800 journaux de forêt), plus une cinquantaine de journaux dans les paroisses de La Tâche, Sainte-Colombe, les Pins et Chasseneuil (les biens propres que possède le marquis de La Soudière à Cellefrouin ne sont pas connusà. La seigneurie rapporte alors environ 10,000 livres par an, ce qui la situe parmi les bonnes terres de la province (1).

Louis de Regnauld, marquis de La Soudière, seigneur de Saint-Mary, était né en 1747 au château de La Soudière. Il avait été mousquetaire du Roi puis capitaine de cavalerie au régiment royal et avait épousé le 30 décembre 1783 Madeleine Elisabeth de Maulmont, d'une très ancienne famille du Limousin, fille de Jean Léonard de Maulmont, baron du Chalard et de Marie Blondeau de Laurière. Il avait eu six enfants dont quatre étaient encore vivants en 1789. À Angoulême vivait sa cousine germaine Catherine Regnauld de La Soudière, qui avait épousé en 1761 Anne François, marquis de Chauveron, lieutenant général d'Angoumois et gouverneur d'Angoulême. Ils vivaient sur un pied brillant et étaient assez fréquemment à Paris. Catherine avait été présentée à la Reine en 1777 et son mari, reçu aux honneurs de la cour en 1784.

François de Regnauld, comte de La Soudière, baron de Roissac, cousin germain de Louis, avait sensiblement le même âge que lui. Né en 1749 à Saint-Domingue, il avait été envoyé en France à l'âge de deux ans et élevé avec son cousin Louis. Ils avaient servi ensemble dans la Maison du Roi, comme mousquetaires de la 1ère compagnie «servant à la garde ordinaire du Roi». François s'était établi en épousant le 11 juin 1776 Marie Hyacinthe de Beauchamp, fille unique de Haut et Puissant seigneur Pierre Joseph de Beauchamp, baron de Roissac, Gensac et autres lieux, et de Marie Hyacinthe d'Hauteclaire de Gourville. Sa femme lui avait apporté la terre et baronnie de Roissac (Angeac-Champagne, Charente) que sa femme tenait par succession des La Rochefoucauld. Roissac était aussi une belle terre, avec tous droits de haute, moyenne et basse justice. Elle rapportait 12,000 livres par an.

La Révolution devait porter un coup très dur aux Regnauld de La Soudière (2). Aux assemblées de la noblesse de 1789, les deux cousins furent élus tous les deux comme commissaires chargées de la rédaction des cahiers de doléance de leur ordre. François fut en outre désigné premier des quartre commissaires chargés de la vérification de l'état noble des membres de l'assemblée. Mais, en 1792, le marquis de La Soudière décida d'émigrer, pour rejoindre l'armée des princes. En son absence, sa femme fut dénoncée, arrêtée, enfermée à La Rochefoucauld, puis transférée à Paris et condamnée à mort par Fouquier-Tinville le 16 messidor an II (4 juillet 1794). Elle fut guillotinée le jour même et son corps jeté dans la fosse commune de Picpus (3). Ses tout jeunes enfants furent alors recueillis par leur tante Françoise de La Soudière, l'ancienne prieure des carmélites, qui vivait terrée à Angoulême et devint prseque leur mère adoptive. Inutile de préciser qu'entre temps, la seigneurie de Saint-Mary avait été séquestrée puis vendue comme bien national. Les meubles aussi furent vendus, peu avant le château.

François, baron de Roissac, resté en France, échappa au pire. Mais la suppression des droits féodaux le ruina presque complètement. En effet, la seigneurie de Roissac comprenait assez peu de biens propres, dont il ne fut pas spolié, mais surtout des revenus composés de droits féodaux et de rentes foncières (4). Cependant son beau-frère, Jacques de Lignac (5), fut quant à lui déclaré suspect et guillotiné le 13 pluviôse an II (1er février 1794).

Notes :

1. Les revenus de la seigneurie de Saint-Mary furent évalués par l'administration pour l'année 1792 à 9,860 livres. (Arch. Charente J 517). À titre de comparaison, le comté de Montbron rapportait 11,992 livres en 1780. D'autres seigneuries, considérées pourtant comme de « bonnes terres », sont d'un rapport nettement plus faible : 3,200 livres pour la seigneurie de Charras (au seigneur de La Laurencie) ; 4,950 livres pour la seigneurie de Maumont (au marquis de Montalembert). Cette dernière terre avait appartenu au XVIe siècle aux Regnauld.

2. On ne traitera pas ici des branches de Scée-Pondeville et de Maumont-la-Richardie, qui s'éteignirent au début du XIXe siècle.

3. Les circonstances de l'arrestation et la fin tragique de la marquise de La Soudière sont bien connues. Voir notamment Cl. Gigon, Les victimes de la Terreur du département de la Charente, Angoulême, 1866.

4. Le château de Roissac devait être vendu en 1804.

5. Jacques Babin de Lignac, chevalier, seigneur de l'Age-Coué, avait épousé en 1786 Agathe de La Soudière, sœur de François.

(Société archéologique et historique de la Charente, 1999)

Posté par ID348347 à 18:37 - Permalien [#]

Un pont sur le Bandiat

Lettre à l'intendant de Limoges au sujet d'un pont sur le Bandiat par les habitants de Saint-Germain-de-Montbron :

« Monseigneur, M. Martin Lambert, bachelier en théologie, prêtre-curé de la paroisse de St-Germain, chastelanie de Marton, les sindics et habitans ont l'honneur de représenter à votre grandeur que cette paroisse est divisée par la rivière du Bandiat, qui est si rapide dans les débordemens d'eau auxquels elle est si suiette, que dans la moindre abon dance de pluye, il est absolument impossible de la passer. Il y avoit anciennement un pont qui servoit à la sureté du passage, tant pour les habitans que pour les estrangers, qui se trouve auiourd'huy impraticable mesme à pied, à plus forte raison à cheval, ce qui cause un préiudice con sidérable aux habitans qui habitent la partie qui les sépare de l'église, ils sont privés du service divin, du secours de leur pasteur dans le temps des maladies, le public y est esgalement intéressé pour le commerce, puisque cela empesche les voituriers de voiturer leurs marchandises. On a fait cy devant plusieurs sollicitations et remontrances aux seigneurs de Marton, eux qui de tous tems ont entretenu et doivent réparer le dit pont, mais ils n'en fons rien ; il ne se trouve donc personne, Monseigneur, qui puisse y pourvoir que votre grandeur, en laquelle réside la Justice et l'autorité. La prière des dits sieur curé et habitans n'a rien qui ne soit conforme à la Justice. La police que sa maiesté et tous nos rois ont de tous tems si bien establie pour la sureté des ponts et facilité des chemins en y commettant des inspecteurs, est non seulement esmanée de leur autorité, mais encore l'effet d'une des plus sages précautions de la société civile; vous en este, Monseigneur, le protecteur; c'est aussy sur cette confiance qu'ils demandent à votre grandeur qu'il luy plaise incessamment donner les ordres pour y remé dier. Ils ont l'honneur d'assurer votre grandeur de leur soumission respectueuse et de leurs veux pour sa santé et prospérité. Lambert, curé de St-Germain, Marié, Bonnithon, Marginière, Bellayr. »

(Société Archéologique et historique de la Charente, 1917)

Posté par ID348347 à 18:37 - Permalien [#]

18 février 2020

Un épisode du complot d'Angoulême

Les conjurés assiégés dans la tour reprirent alors courage et sommèrent de nouveau le duc de se rendre, lui annonçant que les canons de la citadelle allaient venir défoncer les portes du château.

Une autre inquiétude du gouverneur était de ne pas savoir ce qu'était devenue sa femme. Elle était sortie peu avant son retour pour aller à la messe aux Jacobins, accompagnée de deux écuyers. Dès le premier tumulte, croyant à une agression des huguenots, elle avait voulu gagner la citadelle, mais des gens armés l'avaient attaquée, avaient tué l'un des gentilshommes, blessé l'autre et l'avaient emmenée prisonnière aux Cordeliers avec sa robe toute maculée du sang des deux victimes. Du reste, presque en même temps et dans toute la ville, tous les gentilshommes attachés au duc ou simplement ses amis avaient été arrêtés ou poursuivis au risque de leur vie. On essaya d'intimider la duchesse et de l'obliger à aller elle-même parler à son mari pour l'induire à se rendre; elle refusa fièrement. Alors on alla chercher une vieille demoiselle, son ancienne gouvernante, mademoiselle de Gusson, qu'on mena tout éperdue devant le château pour faire savoir au duc que, s'il ne se rendait pas, on se servirait de la duchesse elle-même comme d'un gabion pour le forcer dans sa retraite. Le duc lui fit répondre de se retirer vivement, sinon qu'on lui tirerait des mousquetades. La pauvre fille ne se le fit pas dire deux fois.

Cependant la situation menaçait de s'éterniser. Le duc essaya de descendre un de ses valets par une fenêtre au moyen de draps noués, avec mission de sortir de ville sans se faire remarquer et d'aller ensuite à toute bride prévenir Tagent, à Saintes, et l'appeler au secours. Le valet fit à peine quelques pas et fut saisi; on l'avait vu descendre.

On était à peu près à l'abri d'une surprise : le duc décida de s'emparer coûte que coûte du maire et de ses compagnons enfermés dans la tour. Après une dernière sommation sans effet on mit le feu à la porte du petit escalier; en peu de temps elle s'effondra fumante et calcinée, cependant que les conjurés, suffoqués par la fumée, se retiraient à reculons de plus en plus haut; le feu avait pris dans l'escalier, sans doute à quelques boiseries, et le duc montant presque au milieu des flammes cherchait toujours à atteindre ceux qui faisaient retraite. Tout à coup un grand fracas se fit entendre en même temps que s'élevait un nuage de poussière : c'était l'escalier lui-même qui, sous l'influence de l'incendie et du piétinement, s'effondrait. Les gentilshommes croyaient le gouverneur enseveli sous les décombres. Ils le trouvèrent debout sur une marche, la seule qui ne se fût pas écroulée. Lestement il sauta et recommença ses sommations. Les conjurés n'étaient plus que huit, quatre valides et quatre blessés, le neuvième avait été descendu par la fenêtre d'une chambre du haut pour faire savoir à ceux de la ville la situation critique où ils se trouvaient. Ému de ces nouvelles et pressé par les familles, Bourgouin, le deuxième consul, vint parlementer. Passant la tête par une canonnière, l'abbé d'Elbene et M. d'Ambleville répétèrent les conditions du duc, menacèrent et annoncèrent l'arrivée d'un prompt secours. D'autre part les conjurés enfermés dans leur tour, avec l'escalier qui se consumait lentement, mourant de faim et de soif, étaient à l'extrémité; ils étaient coupés de tout secours, le maire râlait, le feu montait, le duc leur criait qu'il leur promettait la vie sauve. Ils se rendirent. On raconte qu'alors le duc se saisit du maire tout pantelant et le mit à la question pour savoir le véritable auteur du guet-apens. Quelle horrible torture put-il inventer, avec les moyens de fortune dont il disposait, pour faire parler ce moribond déjà dans les affres de la mort? C'est ce qu'on n'a pu savoir ; aussi bien le fait lui-même n'est-il nullement prouvé. Mais par contre, ce qui est certain c'est qu'incontinent après que les rebelles se furent remis entre les mains du gouverneur, M, Normand de Puygrelier rendit l'âme.

Le premier soin de M. d'Epernon fut de faire écrire une lettre par les conjurés qui se trouvaient entre ses mains pour prévenir leurs familles que leur vie était sauve, mais qu'à la moindre attaque contre le château, ils seraient pendus aux fenêtres. Cette lettre jeta le désarroi dans la ville; les parents et les amis des prisonniers mettaient tout en œuvre pour faire reprendre les négociations. Après des discussions tumultueuses, Bourgouin revint demander au gouverneur d'envoyer MM. l'abbé d'Elbene et d'Ambleville pour négocier. La ville livra comme otage le procureur du roi qui pénétra au château par une échelle sur laquelle on vit bientôt après descendre M. l'abbé d'Elbene, plénipotentiaire du gouverneur; quant à M. d'Ambleville, il se refusa à quitter son maître en un pareil moment.

Dès les premiers pas, l'abbé se vit entouré d'une foule hostile. A la première barricade, il se rencontra ayee MM. de Méré et de La Messelière qui commencèrent à entamer l'entretien, mais il y coupa court, ne voulant traiter que chez M. Cybard Tison d'Argence, sénéchal de la province, vieux gentilhomme plein d'honneur, ami du duc et qui n'avait pris aucune part à cette affaire. La proposition fut acceptée et l'abbé, entouré de MM. de Méré, de La Messelière, des principaux officiers de la ville, et de la foule, prit la direction du logis de M. Tison d'Argence. Cette cohue de morions, de pertuisanes, d'épées, de mousquets se pressant parles rues étroites d'Angoulême n'était pas sans donner quelque émotion à M. l'abbé d'Elbene. Cependant il fit bonne contenance et arrivé chez M. Tison d'Argence, il prit la parole avec autorité. M. l'abbé d'Elbene parlait bien : en un discours bien ordonné il remonta aux causes, déduisit les conséquences, démontra la situation critique où se mettait la ville : ils étaient tous coupables du crime de lèse-majesté au second chef, le duc étant grand officier de la couronne et serviteur du roi, le maire avait trahi, etc., etc. Il parla aux uns, aux autres, acquit la conviction que le maire et quelques conjurés avaient tout organisé sans en prévenir la grande majorité des citoyens qui n'étaient accourus qu'au cri de « aux huguenots ! » poussé par le maire et les siens. L'assemblée était houleuse, divisée; on hésitait. Alors M. de Méré voyant la situation compromise intervint pour annoncer la venue de secours en faveur des ligueurs : M. le vicomte d'Aubeterre arrivait à marches forcées avec des ordres du roi et de M. de Villeroy.

A cette nouvelle, tout l'ascendant que M. l'abbé d'Elbene commençait à prendre sur la foule s'écroula en un instant; des huées couvrirent sa voix quand il voulut répliquer et la conférence fut rompue. Il put dire quelques mots à la duchesse qu'on lui laissa voir un instant ; il la recommanda à la noblesse, mais, comme il essayait, la voix mal assurée, de proférer des menaces pour le cas où on lui ferait quelque violence, le populaire se fâcha et l'abbé, perdant contenance, dut se retirer au château, « la pointe des hallebardes au ventre », et plus vite qu'il n'était venu. Comme tout est relatif, M. l'abbé d'Elbene poussa un soupir de satisfaction quand il se trouva de nouveau enfermé dans le château.

La nuit se passa sans attaques. La plupart des bourgeois étaient rentrés chez eux. On s'observait, Mais, dès que le jour parut, les cloches recommencèrent à sonner et le tambour à battre. Tout le monde devait aller à la brèche qu'on préparait pour pénétrer dans le château de vive force et se saisir du récalcitrant gouverneur. Les partisans du maire étaient d'autant plus pressés d'en finir que, vers les trois heures du matin, on avait entendu, en bas, dans la plaine et encore loin, d'aigres sonneries de trompettes. C'était la cavalerie légère deTagent qui avait marché toute la nuit et qui arrivait secourir le duc. Il fallait donc faire vite.

L'attaque du château reprit. En même temps que la fusillade commençait, un pétard fut placé contre un mur et éclata sans faire grand mal. Immédiatement les assiégés ripostèrent par une salve de mousqueterie qui coucha par terre bon nombre d'assaillants; M. de Fleurac, gentilhomme ligueur, fut tué roide. A la vue des préparatifs, le duc était monté au sommet de la tour et par signes avait pu communiquer avec ceux de la citadelle; il avait donné l'ordre de tirer le canon contre la ville, dès qu'on recommencerait l'attaque. En effet, après l'explosion du pétard et la décharge des assiégés, tandis que la populace effrayée emportait ses blessés et regardait de loin le cadavre de M. de Fleurac, un coup de canon retentit, suivi d'un grand fracas : c'était la citadelle qui tirait et les toits et cheminées de la ville qui s'effondraient. Un second coup de canon suivit, puis un autre, et cela dura ainsi un moment. Les habitants des maisons frappées sortaient et se sauvaient épouvantés. Les mutins furent décontenancés. Les assiégés tiraient avec une justesse dangereuse, la citadelle bombardait la ville, les troupes de Tagent arrivaient : ils reparlèrent de traiter. Le duc ne demandait pas mieux, car, dépourvus de vivres et de munitions, lui et les siens étaient à bout de forces. Il y eut cependant parmi les assiégés quelqu'un qui ne fut point du tout d'avis d'entrer de nouveau en pourparlers : ce fut l'abbé d'Elbene. Aux premiers mots du duc dans ce sens, il s'éleva vivement contre l'inutilité et l'inopportunité d'une nouvelle démarche; c'était courir à un échec; c'était un aveu d'impuissance. Il est vrai qu'il savait bien que c'était lui qui serait chargé de la nouvelle négociation et le souvenir de son retour avec la pointe des hallebardes au ventre influait peut-être sur so n opinion. Du reste M. le gouverneur ne s'embarrassa point de l'avis de M. l'abbé d'Elbene, écrivit une lettre, la lui remit et le pria de vouloir bien reprendre de nouveau le chemin de la fenêtre et de l'échelle qu'il connaissait déjà, afin d'aller recevoir la soumission des mutins, sans faire toutefois trop le difficile, ne se sentant pas en situation de soutenir une telle attitude.

L'abbé d'Elbene dut donc se remettre en route. Il était tremblant. Cet homme d'église n'avait point choisi la carrière des bénéfices, prébendes et autres avantages compatibles avec une vie calme, pour se hasarder sur des échelles au bas desquelles l'attendaient des émeutiers à mines patibulaires, la hallebarde au poing et le pistolet à la main. Il retourna chez M. Tison d'Argence. Là, il retrouva son calme et eut même l'impression que les choses iraient mieux que la veille. Cette fois on arrivait à un accommodement. On était près de le signer, lorsqu'un groupe de personnages pressés et affairés se présenta pour être entendu sur l'heure : c'était le baron de Touverac, ligueur avoué, accompagné de quelques-uns des siens et notamment du sieur Lacase, maréchal des logis de la compagnie de gendarmes du vicomte d'Aubeterre. Lacase venait d'arriver en ville avec une quinzaine de chevaux pour annoncer la venue de son capitaine qui serait là le lendemain matin avec 300 chevaux et 500 hommes de pied.

Ce fut un cri de joie générale, sauf pour l'abbé d'Elbene. La conférence fut immédiatement rompue; l'abbé n'essaya même point de répliquer; il eut bien voulu se faire oublier dans l'enthousiasme général et disparaître, mais on ne lui en donna pas le loisir; il fut même bousculé, malmené, pris au collet et traîné avec force bourrades jusqu'au pied de la citadelle où on l'obligea de crier au lieutenant que le duc ordonnait de ne plus tirer le canon. L'abbé se hâta de crier tout ce qu'on voulut, mais il crut qu'il n'arriverait pas vivant au château et remonta plus mort que vif par son échelle. Il était temps du reste, car le lieutenant de la citadelle, comprenant la situation où s'était trouvé le malheureux abbé, recommençait à canonner la ville de plus belle. Tout se gâtait de nouveau, la populace, poussée par les ligueurs, recommençait le siège du château et tirait de toutes parts, tandis que le château ripostait et presque à chaque coup abattait son homme.

Source : Un demi-roi, le duc d'Épernon, de Léo Mouton.

Posté par ID348347 à 11:35 - Permalien [#]