02 mars 2020

Cherves et les Chesnel

Comme toutes les autres localités dont nous venons de parler, Cherves se trouvait trop rapproché de Cognac pour n'avoir pas avec cette ville des rapports très étroits. Tous les titres les plus anciens sont afférents à l'église. L'importance seule de l'édifice religieux et de la maison curiale le démontre surabondamment. Aussi bien c'est à elle que revient la première part de suzeraineté féodale en ce lieu. Nous avons vu l'église mentionnée dans une lettre du pape Pascal II en 1115. Cet édifice est du roman le plus pur, avec coupoles byzantines. Ses arcs légèrement ogivés annoncent une restauration probablement occasionnée par des désastres. Le clocher repose sur une coupole et sa flèche se termine en cône pointu. Rien ne dépasse l'art et le fini du travail.

La situation de cette paroisse est avantageuse. De son large plateau, l'ail plonge d'un côté sur les rives de l'Antenne à l'ouest et à l'est sur le pays-bas.

Cherves a encore ceci de particulier qu'il constituait moins un domaine unique, au début, qu'une juxtaposition de droits distincts qui peu à peu se fondirent en un seul, sous la haute suzeraineté du château de Cognac. Aucun titre seigneurial ne paraît remonter au delà du XVe siècle, alors que le prestige féodal déjà décru permettait aux bourgeois d'obtenir de la royauté, moyennant finances, des avantages considérables.

Pierre de Parage et Jacques Adam sont les premiers seigneurs men tionnés pour le bourg de Cherves. Leurs droits féodaux passèrent à Jacques Chesnel, possesseur du château de ce nom — château qui n'était en réalité qu'un lieu d'hébergement. Cette dénomination seule indique une noblesse d'emprunt, un blason nouveau. Cette famille s'agrandit par ses alliances avec les seigneurs de Lagarde et de Roissac en Angoumois. Elle s'était aussi de bonne heure inféodé les domaines de Chazottes et de Mesnac.

Château-Chesnel, dit Michon dans sa Statistique monumentale, reconstruit au commencement du XVIIe siècle, est entouré d'un parapet crénelé qui lui donne un aspect imposant. Les toits plats sont masqués par ce parapet, de telle sorte que l'on pourrait croire que tout l'édifice est en terrasse.

Du reste, ce domaine considérable, bien que situé dans un pays fertile et divisé en plusieurs métairies d'un très bon rapport, avait englouti des sommes énormes, ce qui ne manquait pas de réduire sensiblement la part légitime des enfants du châtelain. Les Chesnel suivirent avec éclat la carrière des armes et déployèrent leur bravoure au siège de Cognac, en 1651. Malgré de riches et belles alliances, Josias Chesnel ne put suffire à ses charge qu'en aliénant une partie de ses propriétés, tant la vie de la cour était ruineuse à cette époque, surtout pour une noblesse de province parvenue, qui tenait à faire grande figure.

Les terres d'Ecoyeux et de Fouras passèrent aussi dans cette maison au commencement du XVIIIe siècle ; puis, la famille de Chesnel étant éteinte, une dame d'Orvilliers en hérita.

On lit dans le recueil des Archives nationales : « Château-Chesnel, appartenant à M. d'Orvilliers, chef d'escadre, a un hôtel noble édifié sur la terre de Mesnac; deux fiefs : la Roche-de-Cherves et la Bidonnière. Tous deux sont sans justice; revenu, 1,200 livres; valeur, 36,000 livres.

« Chazottes, appartenant également à M. Guillouet d'Orvilliers, seigneur de Mesnac, Chazottes, Barie, Rochéraud, à cause (de la dame Chesnel-Descoyeux, son épouse, relève du château de Cognac. Ses domaines consistent en biens-fonds, moulin banal, droit de pêche dans l'Antenne, agriers, etc., il possède aussi des droits en Crouin et Javrezac, savoir sur Chazottes et Buffe-Grelet, appartenant à M. Pelluchon des Touches, assesseur au siège de Cognac et à la dame veuve poirier de La Pommeraye, sur celui d'Anqueville appartenant à M. de Culant, etc.; revenu, 30.000 livres; valeur, 90.000 livres ».

Après la tourmente révolutionnaire, M. d'Ecoyeux revint e habiter Château-Chesnel ; mais avant de mourir, craignant un partage difficile entre ses filles, il vendit sa terre à M. Frank Otard de Cognac pour plus d'un million. Dans ces dernières années elle a encore une fois changé de maître. L'expérience démontre que les gentilshommes de notre temps ne peuvent guère conserver de pareils domaines, à cause de la main-d'æuvre de plus en plus coûteuse, de la sagacité pratique et de la constante surveillance que requiert l'exploitation d'un bien-fonds considérable. C'est ainsi que vont s'effaçant jusqu'aux derniers vestiges, non plus par les moyens violents, comme en 1793, mais par l'action simple et paisible de l'ordre, du travail et de l'économie.

Nous ne possédons qu'un seul nom des curés antérieurs au XVIIe siècle. En 1584, Guillon Bourlaix, curé de Cherves, donna procuration à Henri Lasne, procureur au siège de Cognac, et à Pierre Bourdeau, notaire royal en Angoumois, demeurant présentement à Cherves, de lui faire rentrer des redevances et de passer en son nom plusieurs contrats. C'était un personnage important qu'un curé de Cherves à cette époque.

Près de deux siècles plus tard, c'est Guillet, curé depuis vers 1730 et dont le frère était prieur de Saint-Sulpice, qui bénit en 1747 le mariage du seigneur d'Orvilliers avec sa paroissienne. Marie Anne Thérèse Chesnel. Ce d'Orvilliers était natif des environs de Rochefort. Voilà pourquoi les évêques de La Rochelle et de Saintes donnèrent les dispenses de bans. La noblesse des environs prit part à la fête, entre autres les Galard de Béarn et les Frétard de Gadeville. Leur fille épousa, en 1766, un Devie de Pongibaud, enseigne de vaisseau de Rochefort.

Dès 1756, Guillet avait joint à son titre celui d'official de Cognac, licencié en l'un et l'autre droit.

En 1771, Gautier, déjà vicaire de Cherves, en devient curé; puis, en 1791, un sieur Merceron lui succède. Les droits de foire se partageaient entre le curé et le roi; au temps du sieur Gautier ce revenu valait 250 livres.

Il y avait encore sur la paroisse de Cherves le fief du prieuré de Gan daury, ordre de Grammont, d'un revenu de 800 livres et d'une valeur de 24,000 livres. On ne sait par qui fut fondé ce prieuré dont il ne reste plus de vestiges. On montre quelques décombres de l'ancienne chapelle.

Le domaine de Fontaulière, appartenant au XVIIIe siècle à un membre de la famille Saunier, écuyer, sieur de Montlambert, n'avait aucun droit de justice.

Quant à la cure de Mesnac, agréablement située, elle consistait sim plement en prés, bois, champs et agriers, d'un revenu total de 150 livres et d'une valeur de 1.000 livres.

La terre seigneuriale de Mesnac, ayant droits d'agriers et de pêche, était régie à la fin du XVIIIe siècle par le sieur Briot et rapportait 3.200 livres. Sa valeur totale était de 110,000 livres.

En 1793, Bureau devint officier municipal. Il n'était pas dans la nature d'un tel maire de se conformer à l'appellation nouvelle an I, an II, an. III, etc. Il y fut obligé. Depuis l'an IX jusqu'à 1830 Cherves eut pour maire Babin, auquel succéda Drouinaud, et en 1838, Delalai. En 1843, nous trouvons Taschet, et en 1849 Hillairet; en 1865, M. Edouard Mar tell, alors député de Cognac, et qui se démit bientôt des fonctions de Maire. C'est que les honneurs sont des charges.

Rien de beau comme le domaine de Chanteloup, résidence ou villa de la famille Martell, durant l'été. Bordant la route de Cherves à Cognac, il s'étend sur le plateau et sur un versant incliné à l'ou poissonneuse Antenne. Pour décrire les merveilles que l'art y a réunies et le puissant essor qu'il a communiqué à la nature, il faudrait le pinceau de Virgile, le poète de Mantoue. Là se retrouve l'épais feuillage, nemora frondosa, la fraicheur impénétrable, frigus opacum, et les cascades et les étangs, vivique lacus non absunt.

Source : Histoire de Cognac, Jarnac, Segonzac, d'Eugène Cousin.

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Bertin et madame de Pompadour

Les deux dernières années de guerre, 1761 et 1762, se révèlent particulièrement difficiles. Elles le sont également pour la marquise, souvent souffrante, et d'autant plus déprimée par les désastres qui se succèdent. Il est vrai que les hommes de qualité, capables de faire face à l'adversité, ne sont guère nombreux, comme elle le suggère par un cri du caur au duc d'Aiguillon, pour l'inciter à tenir bon dans son commandement de Bretagne, alors qu'il réclame régulièrement une autre affectation. Au gouvernement, elle peut cependant compter sur l'énergie quelque peu envahissante de Choiseul. Elle continue a s'appuyer sur le fidele Berryer, garde des Sceaux, mais il a ete mis sur la touche après sa mauvaise gestion du département de la Marine, et meurt brutalement en août 1762. Elle a aussi découvert un nouveau talent, Henri Bertin, promu contrôleur général des Finances, pour lequel elle marque une vive inclination durant les ultimes années de son existence.

Dixième né, en 1720, des quatorze enfants de Jean Bertin, cinquième et dernier fils, il est le préféré de son père, qui résigne à son profit, le 10 février 1745, son prestigieux office de maître des requêtes de l'Hôtel du roi. Simple coïncidence, peut-être, la future marquise de Pompadour devient, vers la même époque, la maîtresse de Louis XV. Maître-espion au service du comte d'Argenson, jusqu'à sa mort en 1754, le patriarche conserve néanmoins une grande puissance. Il a fait embastiller à vie, si ce n'est pas un simulacre, son fils aîné, Louis-Mathieu, marquis de Frateaux, et assuré de belles carrières ecclésiastiques à plusieurs de ses enfants, dont Charles-Jean, évêque de Vannes, et Louis-Augustin, abbé de Brantôme, discret intrigant qui se place dans l'ombre de son cadet pour le conseiller. Financier avisé, immensément enrichi par la spéculation durant le système de Law, il a acheté de magnifiques propriétés, dont le comté de Saint-Gérand de Vaux, ancien apanage des ducs de Bourbon, et la seigneurie de Bourdeilles, à laquelle est attaché le titre de premier baron du Périgord. Ayant voulu régler en papier monnaie une partie du prix considérable de cette dernière seigneurie au comte Chapelle de Jumilhac-Cubjac, il a souffert un procès de sa part et dû acquitter la somme en bonne monnaie. Peut-être pour éteindre définitivement le contentieux, il a donné la main de sa fille Anne, née deux ans avant Henri, au comte de Jumilhac ; tous deux deviennent plus tard les geôliers, à la Bastille, de leur frère et beau-frère, le marquis de Frateaux, et défrayent la chronique de Cour, on le verra.

Henri-Léonard-Jean-Baptiste Bertin, le futur ministre, a fait des études de droit et a été reçu avocat au parlement de Bordeaux en 1741, puis pourvu d'un office au Grand Conseil du roi. Promu maître des requêtes peu avant sa vingt-cinquième année, il a déployé des talents juridiques et financiers, en siégeant notamment parmi les arbitres des contestations concernant la Compagnie des Indes puis, à partir de 1749, au bureau de vérification des droits et péages. En 1753, il est l'un des juges qui innocentent Mahé de La Bourdonnais. Nommé intendant du Roussillon par la faveur de madame de Pompadour, il obtient ensuite grâce à elle l'intendance de on, avant d'occuper le poste très sensible de lieutenant général de police de Paris, en remplacement de Berryer, preuve d'une confiance devenue inébranlable. Chargé du contrôle des Finances en 1759, au pire moment, après l'échec de ses prédécesseurs à faire rentrer suffisamment d'argent, il s'en acquitte au mieux pendant quatre ans, recourant à tous les expédients ou emprunts possibles et augmentant la ponction fiscale. En dépit du soutien constant du roi et de la marquise, il peine à la tâche, déclenchant l'opposition des parlements et des Cours des Aides. En 1760, le duc d'Aiguillon appuie même les revendications bretonnes contre ses édits, avant de changer soudainement d'attitude, en poussant les locaux à céder, à la demande de la favorite, ce qui laisse penser qu'il ne le fait pas gratuitement. Malgré des concessions gouvernementales consenties à divers groupes de pression, la situation demeure très tendue en 1761. La volonté de Bertin de prolonger pour deux ans un troisième impôt du vingtième et des suppléments de capitation aboutit à une fronde du parlement de Paris, finalement forcé à l'obéissance par un lit de justice en juillet.

Bertin fait office de pivot essentiel et d'unique recours face aux ambitions croissantes de Choiseul. Bien que celui-ci et la marquise se ménagent ouvertement, et que la seconde incite souvent « son » contrôleur général à des concessions envers le ministre de la Guerre, une sourde lutte d'influence les oppose. Choiseul rêve de se tailler une surintendance des Finances au détriment de son rival. Mais le roi et la marquise le protègent, car ils apprécient son caractère aimable et doux, peu porté aux conflits, son intelligence, sa culture. Tous les observateurs notent que Louis XV se sent en confiance avec un homme qui ne cherche pas à lui en imposer et dont le caractère se rapproche plus du sien que de celui du bouillant Choiseul. Lorsque ce dernier ubliert un remaniement ministériel, en octobre 1761, après avoir menacé de quitter son poste à la Guerre, s'il est autorisé à cumuler celui-ci avec la Marine et à transmettre les Affaires étrangères à son cousin Choiseul-Praslin, il échoue à évincer Bertin. Il lui faut deux ans de plus pour parvenir à le « culbuter ».

Tenu le 31 mai 1763, un nouveau lit de justice destiné à faire enregistrer de nouveaux impôts par le Parlement est suivi d'une dégradation des relations avec celui-ci, Choiseul ayant délibérément soufflé sur les braises. Le 12 décembre, on apprend que le janseniste Laverdy devient contrôleur général des Finances. Bertin renaît pourtant de ses cendres en obtenant un cinquième secrétariat d'État, « petit ministère » créé spécialement à son intention, où il s'occupe de nombreuses choses, dont les fonds privés du roi ainsi que les pensions versées à ses maîtresses et à ses bâtards. Madame de Pompadour n'a plus que quelques mois à vivre. Elle a passé le relais à un dernier fidèle, peut-être depuis longtemps associé aux entreprises très secrètes relatives aux amours du souverain.

Elle éprouve en effet une vive amitié pour Bertin, homme modeste et discret, à la sante delicate, comme la sienne. D'autres similitudes les rapprochent. Leurs peres respectifs n'ont-ils pas amassé une fortune de la même manière, à travers le système de Law, sans plus de scrupules l'un que l'autre, et n'ont-ils pas quitté la roture pour la noblesse grâce aux services rendus à des grands personnages et à des financiers ? Ne cumulent-ils pas tous deux de grosses prébendes issues de la même faveur royale ? Si le traitement officiel d'Henri Bertin est peu élevé, il reçoit de nombreuses autres rémunérations, pour un total d'environ 80 000 livres par an, sans compter les discrètes participations et pots-de-vins. Jouissant à Versailles d'un vaste appartement dans l'aile des ministres, il possède un hôtel à Paris, rue Neuve-des-capucines, et achète le 11 mars 1762 le domaine de Chatou, sur lequel il fait construire un château, à partir de 1770, par l'architecte Chalgrin. Célibataire, il est réputé recevoir ses invités avec une délicieuse cuisine périgourdine.

Il possède également un grand point commun avec le frère de la marquise, car il s'entoure comme lui d'hommes de confiance véreux pour le seconder dans ses tâches officielles, puis prétend tardivement, à l'instar du marquis de Marigny, qu'ils l'ont volé et sont les seuls responsables du désastre financier causé. L'un de ces requins, Edme David Le Seurre, premier commis et secrétaire de Bertin au contrôle général, puis au secrétariat d'État, chargé à la fois des finances personnelles de son patron et de la cassette du roi, se trouve accusé en 1775 de détournements s'élevant à plus de 400 000 livres. Licencié quatre ans plus tard, il reproche à son ancien chef d'avoir commis de tels actes, puis porte plainte contre lui en 1780. Le procès n'apporte aucune lumière, on s'en doute, mais la fin de la carrière ministérielle de Bertin paraît bien être liée à cet incident. Un autre roué, Parent, ancien premier commis, nommé en 1772 par Bertin intendant de la manufacture de Sèvres, qui dépend de son département, puise tellement dans les caisses qu'un déficit de près de 250 000 livres est révélé en 1778. Parent et ses complices sont alors embastillés, sans pouvoir rembourser les sommes subtilisées. Manquant décidément de jugement, Bertin nomme le fils de Parent pour le remplacer à Sèvres, avant de le licencier à la fin de 1779, à cause de sa gestion exécrable et de ses négligences, possible excuse pour expliquer la disparition de documents compromettants. Car peut-on réellement croire à tant de naïveté de la part d'un homme chargé pendant quatre ans des finances de l'État ? Le dossier mériterait d'être repris sous l'angle d'une longue habitude de détournement des fonds publics, avec des complicités qui à la fin se délitent, peu avant de devoir rendre compte de vingt ans de gestion. Les escrocs désignés n'auraient-ils pas permis de cacher l'implication du ministre concerné, ou pour le moins sa trop large tolérance face à des pratiques malhonnêtes ?

Qui se ressemble s'assemble ! La fin de la guerre de Sept Ans est gérée par un trio peu regardant sur les moyens de gonfler la fortune personnelle de chacun : le roi, la marquise et leur grand argentier. Une vingtaine de lettres de madame de Pompadour à Bertin témoigne de cette complicité, la favorite se faisant l'intermédiaire du maître pour inciter le contrôleur général à défier les parlements et, surtout, à refuser la transparence budgétaire que ceux-ci réclament. Ces plébéiens, comme elle les appelle, n’exigent-ils pas de connaître les dépenses engagées sur un simple « bon » du souverain, sans mention de la somme ? Malgré les accents qu'elle sait prendre pour la galerie en prétendant que Louis XV veut ménager les souffrances de son peuple, elle réclame sans cesse des efforts, en son nom et au sien. Bertin trouve les fonds, on ignore comment, car elle remercie et cajole tendrement celui qu'elle appelle « mon controleur » ou « contrôleur à moi », ce qui veut tout dire. L'une des missives va même bien au-delà de l'amitié...

Source : Madame de Pompadour, de Robert Muchembled.

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01 mars 2020

La Soutière émigré

Sardain de La Soutière (dit Doirat) (Léon-Aubin) : fils de Joseph, seigneur de La Soutière, Reilhac, Pont-des-Tables, Conseiller secrétaire du Roi, Maison et Couronne de France, et de Catherine-Reine (alias Renée) Naulin - né à Reilhac, paroisse de Grénord-L'eau le 22 sept. 1752 - domicilié à Fonfais, paroisse de Cellefrouin.

Emigré, 6 oct. 1791 - se rendit au cantonnement de Binche en Hainaut, 1e nov. - rejoignit au cantonnement de Münster-Mayenfeld les gentilshommes de Saintonge, Angoumois et Aunis et entra, mars 1792, dans la 2e Cie d'inf. - passa en mai dans la 1re Cie - y fit la campagne de 1792 à l'armée des Princes - inscrit à la liste générale des émigrés comme domicilié à La Rochefoucauld le 2 juin 1792 - passé à l'armée de Condé, 13 nov. 1794 - répondants : Guiot et Chev. Guiot de Lespars - entré dans la Cie n° 12 du régiment des chasseurs nobles - passé, 12 avril 1798, dans la 12e Cie à la formation russe - se trouvait à Stephankirchen, 28 juil. 1800 - campagnes de 1794 à 1800.

Rentré en France - muni d'un passeport délivré à Poitiers est autorisé à résider à Angoulême sous surveillance, 24 fructidor an IX - fait promesse de fidélité devant le Préfet de la Charente, 6 prairial an X - amnistié, 8 nivôse an XI - en surveillance à St-Claud, messidor an XIII - « conduite tranquille, la surveillance peut être levée ».

Une indemnité de 26.154,11 F fut partagée, en 1829, entre 19 de ses neveux et petits neveux des familles Sardain-Fonfais, Vigneron-Lavalade, Sardain de Laugerie, Goursaud de La Jousselinie et Fourtou.

A. G. : 3521, 3533, 3534, 3591, 3601 - carton 11 - A. N. : F7 49912, 5796, 5808, 6083 - O3 2633, 2640, 2655 - communication abbé P. Bureau.

Source : L'émigration militaire, de Jean Pinasseau.

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Dassier émigré

Dassier des Brosses (Joachim-Jacques) : fils de Jean-François, seigneur des Brosses et de Tourteron, et de Geneviève Decescaud - né à Tourteron, 26 janvier 1747, baptisé le 6 juin 1750, église de Saint-Simeux - Page du Roi en la Grande Ecurie sur preuves reçues par d'Hozier, 10 juin 1761.

Emigré - arrivé en novembre 1792 à Neuwied - campagne de 1792, armée des Princes dans la 4e brigade de la 1re compagnie noble d'ordonnance - domicilié à Confolens, propriétaire à Saint-Maurice et à Confolens - inscrit sur la liste générale des émigrés les 3 et 15 juin 1792.

Il serait mort à Maestricht des suites de ses blessures.

D'après la déclaration faite à fin d'amnistie le 23 prairial an X par son fils Joseph devant le Préfet de la Charente, il serait mort, aux dires de témoins, le 15 prairial an IV à Saint-Philibert (Maine-et-Loire) où il aurait résidé depuis le 7 mai 1792 - recommandé par le général La Boissière; il fut amnistié le 7 prairial an XI.

Il épousa, 13 mai 1775, Julie-Agathe Garat, morte sur l'échafaud à Paris, 13 juillet 1794 - fille de François-Joseph, seigneur de Saint-Yrieix et de Saint-Priest-Tanrion, président des Trésoriers de France au bureau des Finances de Limoges, et de Marie-Anne Benoist de Lostende.

Une indemnité de 117.402,21 F fut attribuée en 1826 à ses enfants François-Gabriel et Agathe-Marthe, épouse de Aimé-Actot-Ferréol Sardain de Fonfais.

A. G. : 3501 - A. N. : F7 5808, 5884 - O3 2641 - Callandreau - Gigon : « Victimes de la Terreur ».

Source : L'émigration militaire, de Jean Pinasseau.

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Un bourgeois de Vouzan

Enquête pour l'érection de la terre de Montbron en comté, les 11-14 septembre 1767.

Simon Héraud, sieur du Coudour, bourgeois, agé de trente sept ans, demeurant au lieu du Coudour, parroisse de Vouzan, autre temoin assigné et produit à la mesme requeste que les precedents par exploit qu'il nous a representé en datte du douse de ce mois, signé dudit Sallée le jeune, huissier, ouy et enquis sur mesmes faits dont nous luy avons fait faire lecture, apres serment par luy fait de dire veritté, depose ne point connoistre Monseigneur le procureur général de la Chambre des Comptes à Paris, bien connoistre ledit procureur du Roy ainsy que led. sieur comte de Monbron et n'estre d'aucunne des partyes parent, allié, servitteur ny domestique, et dit que l'union proposée ne peut aporter aucunne incommodité des que les justices ne sont point reunies. La terre de Monbron releve pour partie d'icelle, le chasteau d'icelle et la ville du Roy, le surplus de l'esvesché d'Angoulême; elle a la justice sur vingt deux parroisses quy viennent par appel en ce siege; elle a droit de foires, marché, banalité, gué, bean, corvée, minage, peage, plassage, Vigerie, chasse et pesche, et environ cinquante vassaux; son revenu est d'environ six mille livres de rentes. La terre de Marthon a les mesmes droits que celle de Monbron et releve en entier du Roy; elle est composée de treize parroisses quy touchent immediatement celle de Monbron, plus de vingt homages, un beau chasteau et environ quatorze cents arpents de bois quy y touchent. La dame de Saint-Martin, ayeulle du sieurde Monbron, achepta par un seul acte en mil sept cents cinquante deux, pour la somme de quatre vingt quinze mille livres, les fiefs de La Forest d'Horte, La Faye, Reservat et Peribonnis; ils sont reunis à cette terre d'où ils relevoient auparavant. Le revenu, y compris tous les objets cy dessus reunis, est d'environ quatorze mille livres de rentes. Quy est tout ce qu'il a dit scavoir. Lecture à luy faitte de sa deposition, il a dit qu'elle contient veritté, qu'il y perciste. A signé avecq nous à chasque page et n'a requis taxe. — Signé : Héraud; Cazaud; Glaumont.

(Société archéologique et historique de la Charente, 1876)

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Un Bastillard, le marquis de Fratteaux

Louis-Mathieu Bertin, marquis de Fratteaux, « ancien capitaine de cavalerie et chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, » ne nous a été connu pendant longtemps que par la courte mention que fait de lui la Bastille dévoilée. On y lit, au relevé des registres d'écrou : « Le sieur Bertin de Frateaux [sic) ancien capitaine de cavalerie, entré le 25 mars 1752 à la Bastille où il est mort le 3 mars 1779. Homme dangereux, retenu à la Bastille pour la vie, à la réquisition de sa famille. Ce prisonnier a remis, à Sa Majesté une pension qu'il avait sur le trésor royal. Enterré à Saint-Paul ; l'extrait mortuaire a été couvert d'un papier blanc et cacheté du cachet de M. le Curé et du chasteau. C'est le curé qui l'a écrit en présence de M. de Launay, gouverneur et de M. Chevalier, major, qui ont signé et personne ne l'a vu. »

La longue durée de cette détention faisant du « Sieur de Frateaux » un personnage important parmi les prisonniers de la Bastille, les Bastillards, comme on disait en ce temps-là, nous nous sommes mis en quête de renseignements sur son compte. Cela n'a pas été sans peines. A défaut d'autres sources, l'inappréciable dictionnaire de Jal est venu à notre aide. Jal a relevé sur les registres de la paroisse Saint-Paul l'acte de décès du marquis de Fratteaux, acte ainsi conçu: « Le mercredi 3 mars 1779 est décédé mre (messire) Louis-Mathieu Bertin, marquis de Frateaux (sic), chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien capitaine de cavalerie, détenu au château de la Bastille par ordre du Roy, âgé de 72 ans, et lejeudy 4 a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse, par nous soussigné curé de Saint-Paul, en présence de M. Henry-Jacques Chevalier, major dudit château, chevalier de Saint-Louis et de M. Jean-François Bailly de Gallardon, chevalier de Saint-Louis, major-adjoint de ladite Bastille (signé : Chevalier, Bailly de Gallardon, Bossu, curé). »

Et Jal ajoute : « L'acte d'inhumation qu'on vient de lire est inscrit seul sur un feuillet des registres de décès de Saint-Paul, pour l'année 1779. Quand M. Bossu l'eut écrit, M. Chevalier le couvrit d'une feuille de papier qui fut fixée sur le feuillet du registre au moyen de huit cachets à la cire d'Espagne rouge, quelques-uns portant les armes du i*oi avec cette légende : « Château royal de la Bastille, » les autres ayant sur l'écu des armoiries un chameau, avec une légende latine assez effacée pour que la lecture en soit devenue impossible. La feuille aux huit cachets ne fut probablement arrachée qu'après la prise de la Bastille en 1789, comme en 1793, probablement, fut enlevée au registre de Saint-Eustache la feuille de papier qui recouvrait l'acte du mariage de Louis-Philippe d'Orléans avec madame de Montesson, etc. »

Ce n'est pas tout : Jal a pu lire un rapport de police où il est dit du marquis de Fratteaux : « Ancien capitaine au régiment de cavalerie de Saint-Jal, entré le 12 avril à la Bastille. Il y est pour la vie, par décision du Roy. Son père et sa famille représentent qu'il est né avec le caractère le plus dangereux et le plus violent : qu'il a passé plusieurs fois en pays étranger pour s'y livrer tout entier à ses emportements dans lesquels il a composé, à l'aide de deux autres particuliers, des écrits pleins d'horreur qui l'ont rendu criminel d'État... » en marge : « libelles contre le roi et madame de Pompadour. » Le même rapport fait connaître, en outre, que les complices du marquis de Fratteaux, dans la confection de ses libelles, étaient deux Français rencontrés par lui à Londres, l'un nommé d'Houteville du Tertre « qui fut envoyé aux prisons de Maestricht » (?), et un prêtre-cordelier, Guillaume Cazes, « enfermé d'abord à Charlemont le 12 mai 1754 et transféré à Vincennes où il était encore en septembre 1757. »

Nous en étions là, non pas de nos recherches, car nous n'énumérons pas tous les livres où nous avons cherché la trace du marquis de Fratteaux, mais de nos découvertes, lorsque nous avons fait rencontre d'un volume exclusivement consacré au récit des infortunes de ce personnage et qui est intitulé : Histoire de M. Bertin, marquis de Fratteaux, avec des éclaircissements sur son enlèvement de Londres et le nom de ceux qui y ont participé, par M: le comte d'H***. Paris (HoII. ?), aux dépens de l'auteur, 1753 ; pet. in-8 de XII-204 pages. Ce livre, que nous avons lieu de croire rare, d'après le silence des catalogues, et qui annonce chez son auteur plus d'impartialité que de littérature, nous a paru contenir des détails assez curieux pour être mis en lumière, détails curieux moins en raison de la personnalité secondaire du marquis de Fratteaux que des renseignements qu'ils présentent sur les moeurs judiciaires du temps passé. Peut-être nous abusons-nous sur le piquant de notre découverte et l'importance du livre dont nous venons de citer le titre ? Le lecteur en jugera par les extraits que nous allons donner de ce livre, en nous réservant de les contrôler avec les indications déjà fournis par le Dictionnaire de Jal et par la Bastille dévoilée.

C'est en Périgord, et vers 1707, que naquit le marquis de Fratteaux, d'un conseiller au Parlement de Bordeaux nommé Bertin de Saint-Geyran. Sa mère était de la maison de Saint-Chamant. Les infortunes du marquis commencèrent lorsqu'il eut atteint sa seizième année. A cette époque, son père conçut le projet, quelque temps dissimulé, de le dépouiller de son droit d'aînesse pour en favoriser un de ses frères puinés. Il se proposait en même temps de faire de cet Esaù forcé un homme de robe, mais il avait compté sans les idées déjà très arrêtées du jeune homme qui s'était résolu à « servir le roi dans les armées. » De ce moment la guerre se trouva déclarée entre le père et le fils, guerre sourde d'un côté, enveloppée, de l'autre, de formes respectueuses. Devant la résistance obstinée de son père à ses projets de carrière militaire, le marquis mit en oeuvre toutes les influences qu'il supposa le plus propres à le fléchir. En désespoir de cause, il pensa que là où avait échoué une robe d'évêque, une robe d'un autre genre pourrait réussir et il parvint à mettre dans ses intérêts, nous ignorons par quels procédés, une personne qui tenait illégitimement, dans la maison du vieux Bertin, la place de sa femme défunte. Ici se place un détail dont, quelque répugnant qu'il puisse être, nous ne ferons pas grâce au lecteur parce qu'il caractérise à la fois la nature emportée de Bertin père et l'ascendant que cette femme exerçait sur lui. Quand il « l'abordait, » dit l'auteur anonyme que nous suivons, « il s'arrachait à poignée les poils de l'estomac et se les portait à la bouche tout sanglants pour les mâcher. » Honorable ou non, le marquis se trouva avoir frappé à une bonne porte, car il obtint par cette voie la permission de servir et entra comme cadet dans le régiment de Noailles, d'où il sortit au bout de quatorze mois pour occuper l'emploi de guidon dans le régiment de Saint-Simon. Après deux ans de guidonnage (comme eût dit madame de Sévigné), il fut nommé capitaine-breveté dans le régiment de Saint-Jal-cavalene où il devait rester plus de seize ans.

Ce double congé s'accomplit dans des conditions tout a fait honorables pour le marquis de Fratteaux qui sut se concilier les sympathies de ses chefs et obtint la croix de Saint-Louis, malgré la guerre sourde que son père ne cessait de lui faire. II convient de dire que le marquis avait été pressenti par lui sur la cession de son droit d'aînesse et s'y était respectueusement mais formellement refusé. De là, de la part de son père, une hostilité peu scrupuleuse sur le choix des occasions. En veut-on un exemple? Il arriva qu'en l'année 1733 le marquis eut querelle avec un commandeur de Malte qui avait parlé de Bertin père en termes outrageants. Cette querelle aboutit non pas à un duel mais à une lettre à cachet en vertu de laquelle le marquis fut détenu pendant trois mois au château d'Angoulême, et, chose curieuse, les démarches pour obtenir cette lettre furent faites par Bertin père, de concert avec son insulteur.

L'année suivante (1734), un des frères du marquis, l'abbé Bertin, arrivait à Paris pour suivre plusieurs procès de l'issue desquels dépendait tout ou presque toute la fortune de la famille. Ne se sentant pas à la hauteur de sa tâche, l'abbé s'aboucha avec le marquis qui consentit à prendre l'affaire en main et parvint à la mener abonne fin. Il comptait ou du moins devait compter sur la reconnaissance de son père, mais les sentiments de haine de ce dernier n'avaient rien perdu de leur âpreté, et un voyage que le marquis fit en Périgord lui enleva, à cet égard, ses dernières illusions.

Ces événements de famille nous ont mené jusqu'à l'année 1747 où le marquis, fatigué de servir, fatigué aussi de lutter, sortit des armées avec une pension. Bien qu'un militaire fût, ainsi que le remarque notre auteur, émancipé de droit et sujet seulement pour sa résidence aux ordres de la Cour, le marquis crut devoir communiquer à son père, en lui demandant son agrément, l'intention où il était de se fixer à Paris. Refus du père qui le mande à Périgueux et tente, paraît-il, de l'empoisonner. Miraculeusement échappé à ce danger, le marquis se retire dans une terre qui lui était échue de la succession de sa mère, au château de Vivans, et là, il reçoit la visite d'un tiers qui lui est envoyé par Bertin père et qui vient, de sa part, négocier une dernière fois la cession du droit d'aînesse du marquis en faveur de son frère, Bertin de Belleisle, intendant du Roussillon. Arrêtons-nous un moment au nom de ce député qui n'est autre que le chevalier d'Aydie, à qui ses relations avec Mademoiselle Aissé ont conquis une sorte de notoriété. Moins accessible que la belle Circassienne aux séductions du chevalier, le marquis repousse tout projet d'accommodement de ce genre, et une dernière entrevue a lieu entre le père et le fils à Bourdeille, en présence des soeurs du marquis, Mesdames de Vivier et de Cubjac. Cette entrevue est violente : « Je croyais vous avoir assez fait entendre, dit Bertin père, que je ne voulais vous voir ni à la vie, ni à la mort. Monsieur, répond le marquis, je ne l'ai pas pris sur ce ton là. Eh bien, il faut l'y prendre, lui dit son père, voici quels sont mes sentiments : quoique vous ayez vu le canon, je suis prêt à vous attendre au bout du fusil. » Et cet ultimatum : « Tenez sûr que je vous perdrai. »

L'effet devait suivre de près la menace. Quelques jours après cette entrevue, un brigadier de la maréchaussée, accompagné de seize cavaliers, venait au château de Vivans, enlever le marquis de Fratteaux qui était conduit aux « Bons-hommes de Cadillac. » Bertin père avait gagné six soldats du régiment de Cursol pour attester que le marquis les avait soudoyés en vue de l'assassiner. Bien que cette nouvelle trame laissât percer le jour en plusieurs endroits, le marquis, perdant la tête, s'évade et se réfugie en Espagne où le poursuit la haine de son père. Entre temps, ce dernier juge à propos d'adjoindre à ses accusations une dernière, celle-là tout à fait inattendue. Il avait accusé son fils de parricide, d'athéisme, de folie ; maintenant il le désavoue. Changé en nourrice : telle est sa dernière allégation, fondée sur ce qu'il n'y a jamais eu de fous dans sa famille, et cette évolution est marquée dans la lettre qu'il écrit à son correspondant en Espagne, lettre où il est dit : « Je vous supplie, Monsieur, dès que cet homme qui s'annonce être mon fils sera arrêté, de le faire visiter à la fesse gauche en présence de chirurgiens-jurés, d'un notaire et de deux témoins, afin de constater si cet homme a une patte de sanglier et un peu de mousse qu'il doit avoir en cet endroit. »

A quoi l'historien anonyme s'écrie : « Peut-on pousser plus loin le scélératisme P » Et telle dut être l'impression de son héros qui crut à ce moment opportun de mettre la mer entre lui et ses persécuteurs et passa en Angleterre où il arriva dans les premiers jours de l'année 1750.

Le premier soin du marquis de Fratteaux, en abordant en Angleterre, avait été de changer de nom et de prendre celui de M. de Saint-Etienne. Par une autre mesure de sûreté, il n'avait pas fixé sa résidence à Londres même, et il avait pris gîte dans un faubourg, à Paddington ; mais la nécessité de communiquer avec ses amis de France, pour retirer quelques épaves de sa fortune personnelle, et un certain goût de témérité dont on a déjà pu constater quelques indices, l'eurent bientôt fait sortir de ce système de prudence. Il alla donc habiter Londres, en plein quartier français, dans Mary-le-Bone, et crut devoir aller saluer, à titre de compatriote, l'ambassadeur de S. M. T. C. le marquis, depuis duc de Mirepoix. L'accueil de ce seigneur, ami particulier de Bertin père, fut naturellement des plus réservés ; mais sur l'assurance qu'il donna au marquis que sa sûreté ne serait pas menacée tant qu'il ne se départirait pas d'une sage conduite, ce dernier prit courage et se mit en tête de se disculper auprès de la Cour de France par des mémoires destinés à ;établir son innocence. Pour cela, il lui fallait, ne fût-ce qu'à titre de secrétaire, un aide quelconque, et le marquis s'adressa dans ce but à un Français établi à Londres, M. de Montignac, qui jouissait, auprès de ses compatriotes réfugiés, d'une grande réputation d'obligeance et de sagacité. M. de Montignac se mit en campagne pour déterrer un secrétaire : son premier choix fut malheureux, comme on va le voir, et les conséquences en devaient être fatales.

Il y avait, à ce moment-là, à Londres, un Français qui se faisait appeler le baron Dagès de Souchard et se disait proscrit pour avoir fait acte de religionnaire en assistant à des assemblées de protestants dans le Vivarais. Or, ce prétendu baron, fils d'un avocat de Libourne, nommé Souchard, n'était autre qu'un cordelier de Nérac qui avait jeté le froc aux orties et gagné au pied en enlevant la blanchisseuse du couvent. Tous deux vivaient à Londres des charités que leur valait le masque de réformés persécutés. Le choix de M. de Montignac s'égara sur cet homme aussi dénué de lettres que de moralité. Avec son aide, le marquis eut bientôt élaboré un factum destiné à la Cour de France, mais il fut, pour cela, obligé de mettre Dagès au courant de toutes ses affaires, et le misérable conçut le projet d'utiliser ses confidences en avertissant, sous main, Bertin père qui ne devait jpas manquer d'acheter chèrement son concours. De cette manière il se trouvait tirer de l'argent du fils et du père. Alors commença entre ce dernier et lui une correspondance secrète, grosse de promesses de la part de Bertin qui, en attendant leur exécution, envoyait à Dagès « un demi-louis d'or, monnoye de France » en réponse à chacune de ses communications.

La requête libellée par Dagès, sur les indications du marquis, n'ayant produit aucun résultat apparent, et sa rédaction ayant été unanimement jugée de tous points dé' fectueuse par les quelques personnes à qui elle fut communiquée, M. de Montignac fut de nouveau sollicité par le marquis de lui trouver un conseil plus expérimenté et le choix s'arrêta cette fois sur un personnage déclaré, par l'auteur du livre que nous analysons, digne de toute estime. Dans la suite de ce récit, il ne cessera de jouer auprès du marquis le rôle de bon ange. La complaisance avec laquelle l'auteur anonyme s'étend sur ses mérites, est telle qu'elle autorise une conjecture que nous examinerons plus loin. Disons, en attendant, que c'était un avocat « du premier Parlement de France, naturellement bon, facile et crédule, » qui s'était réfugié à Londres en suite de persécutions qui lui avaient été suscitées par un de ses parents. Cet avocat, après avoir pris connaissance des affaires du marquis, se mit à l'oeuvre. Une nouvelle requête fut adressée au Roi de France et suivie d'un avis à ses ministres, mais cette dernière pièce était entièrement rédigée par le marquis qui y avait glissé cette phrase imprudente : « Je donnerai des preuves complètes que la victoire de mes persécuteurs, dans l'oppression de l'innocence, est l'ouvrage d'une dame toute-puissante à la Cour de France. » On a bien lu ! Il ne pouvait s'agir que de Madame de Pompadour. Le marquis mettait le sceau à sa fatale destinée pour avoir oublié le mot : Ne touchez pas à la reine — à la favorite, encore moins.

Oubli ou légèreté ! Après cette attaque directe contre Madame de Pompadour, le marquis ne craignait pas de s'adresser directement à elle pour obtenir du Roi, par son entremise, des juges-commissaires. Il envoyait, en même temps, des lettres à M. de Saint-Florentin, à l'archevêque de Sens, au premier président du Parlement de Rouen, à l'évêque de Rennes et enfin à son beau-frère, M. de Cubjac, à qui il écrivait : ce Mon pauvre Cubjac, j'ai fait ce que j'ai pu pour te sauver, et mes misérables soeurs, à la publication que je vais faire de mes conjurateurs dans oute l'Europe, mais vous voulez être divulgués et vous le serez, à moins que vous ne travailliez sans délai à me faire accorder des juges ; vous le pouvez, ainsi si vous n'en faites rien, ne trouvez pas mauvais que je vous comprenne tous dans le nombre de mes persécuteurs, ce que vous êtes, en effet, à l'exception de la Carmélite (probablement une de ses soeurs). Je sais que mon père ne vous refusera rien, ainsi je vous prie tous d'y penser. Je suis, en attendant, mon pauvre Cubjac, ton très humble, etc. »

Les choses en étaient là que le marquis détruisait par ses inconséquences épistolaires l'effet des mémoires juridiques consciencieusement élaborés par l'avocat, son conseil. Mais ce n'est pas tout. Bien qu'ayant cessé de se servir de Dagès comme secrétaire, le marquis n'avait pas cessé d'entretenir des relations avec lui, et ce dernier, intéressé à le voir se compromettre de plus en plus, lui suggéra la funeste pensée d'envoyer « en Cour de France » des écrits anonymes qui ne pouvaient manquer de faire merveille. Le marquis, dont la raison commençait sans doute à s'affaiblir, bien que la science n'eut pas encore défini la folie persécutrice, eut le malheur de céder aux conseils de Dagès. II fit pis encore.: il l'autorisa à faire fabriquer un faux testament par lequel son père lui assurait l'intégralité de ses biens ; toutes machinations immédiatement dénoncées à Bertin père et portées par lui à la connaissance des ministres de France.

Bien que les conférences avec Dagès fussent tenues secrètes, il en vint quelque chose aux oreilles de l'avocat qui conjura, à plusieurs reprises, le marquis de se soustraire à cette influence pernicieuse. Peines perdues, le marquis promettait tout, puis retombait sous les griffes de Dagès, à ce point que l'avocat, craignant d'être accusé de coopérer aux écrits anonymes dont le marquis inondait Versailles, sentit le besoin de dégager sa responsabilité. Il sollicita donc une audience de M. de Mirepoix et lui présenta sa justification : « Je sais, dit l'anonyme, qu'on a fait un crime de cette démarche à l'avocat, mais il est honnête homme et s'est prescrit pour règle de ne jamais parler ni écrire contre les puissances et têtes couronnées ; par conséquent, les plus légers soupçons l'offensaient et il crut devoir se justifier d'actions qu'il regardait comme indignes d'un vrai chrétien, selon ce que dit l'apôtre saint Paul : Craignez Dieu et honorez le roi. » En même temps et pour sauvegarder ses intérêts, il se faisait délivrer par le marquis un billet de quatre cents livres destiné à payer la rédaction des requêtes qu'il avait composées pour lui.

Quelques jours après, Dagès, qui avait eu connaissance de ce billet, rencontrait l'avocat à la Bourse de Londres et lui conseillait d'un ton narquois de se faire payer au plus vite, attendu, lui disait-il, que le marquis pouvait lui échapper d'un moment à l'autre.

Nous voici arrivé au point culminant de ce récit, à l'événement que fait pressentir le titre du volume consacré au marquis de Fratteaux et qui n'est autre que son enlèvement d'Angleterre et sa remise à l'autorité française, de longue main prévenue contre lui par les démarches de Bertin et exaspérée, en dernier lieu, par ses maladroites revendications. Nous venons de voir Dagès laisser échapper son secret dans une rencontre avec l'avocat ; de ce moment, en effet, il méditait, mieux que cela, il organisait les machinations qui devaient perdre irrévocablement le marquis. La correspondance avec Bertin avait redoublé d'activité. On eut quelque peine à s'entendre : les prétentions de Dagès, dans le principe exagérées, s'étant enfin réduites à une rente viagère de six cents livres, réversible sur sa femme, et à une somme de deux cents guinées à partager entre ceux qui devaient l'aider dans son entreprise, l'accord parvint à s'établir entre lui et Bertin qui s'engagea à le faire, au besoin, relever de ses voeux, en cour de Rome; mais cette négociation ne fut pas sans tiraillements : à un moment même, Dagès, désespérant de faire réussir ses prétentions démesurément intéressés, fit offrir, sous main, au marquis, de lui vendre les lettres qu'il avait reçues de son père. Mal en argent ou déjà aveuglé par sa destinée, le marquis dédaigna cette offre et donna le temps aux pourparlers de se renouer et d'arriver à la conclusion qui devait lui être fatale. Entre temps, Dagès, mis en goût par les profits que lui promettait sa trahison, méditait de faire suivre l'enlèvement du marquis de celui de deux réfugiés que lui aurait chèrement payés la police française. L'un était le capucin Norbert dont Chevrier a écrit l'histoire plus ou moins authentique et qui vivait à Londres sous le nom de Parisot. L'autre était un aumônier du régiment des Gardes-Françaises, nommé Robert, qui avait déserté en emportant, comme les Hébreux, les vases sacrés, et qui habitait dans le voisinage du marquis. En attendant le moment de réaliser ces deux captures, Dagès mettait Bertin père en demeure de lui fournir un titre légal qui lui permît de lancer des recors aux trousses du jmarquis. On eut bientôt et facilement trouvé, à Bordeaux même, le détenteur d'une obligation de quinze cents livres signée par le marquis, et le transfert de cette créance à Dagès le mit en état d'exercer des poursuites. Bien que tout cela n'allât, au pis, qu'à faire écrouer le marquis dans la prison pour dettes^ c'était un grand point obtenu que de pouvoir mettre la main sur la victime ; l'industrie de Dagès fit le reste. II sut trouver un bailli du nom de Blazdell qui, moyennant une part dans les deux cents guinées promises, s'engagea non seulement à saisir la personne du marquis mais même à le conduire jusqu'à Calais avec l'assistance d'un Italien qui lui servait de recors, et d'un Français nommé Des Vergnes qui avait été aux gages du marquis pour la reproduction de ses écrits anonymes.

Soit pressentiment, soit qu'il eût transpiré quelque chose de cette intrigue, le marquis se tenait sur ses gardes.

A cet effet, il avait obtenu (détail curieux) de son hôtesse, que le marteau de la porte fût enlevé à la tombée de la nuit. Il faut croire que cette précaution assurait moralement l'inviolabilité d'une maison, car les conjurés durent acheter, à beaux deniers comptants, le maintien de ce marteau, le jour où le bailli Blazdell, assisté de ses recors, se présenta au domicile du marquis pour s'emparer de lui « au nom du Roi. »

Ce fut le 27 mars 1752, vers les neuf heures du soir. Les voisins accourus aux cris du marquis et croyant qu'il s'agissait seulement d'une dette l'engagèrent à déférer aux ordres du Roi. Le réfugié Robert, dont nous avons parlé un peu plus haut, fut le premier à prêcher la soumission et il détermina le marquis à obéir au bailli, en lui donnant l'espoir de lui trouver, dès le lendemain, une caution. Le marquis suivit donc Blazdell chez lui. En ce temps-là, la première étape de toute arrestation était chez l'officier de police qui l'avait pratiquée et avait, à cet effet, dans sa maison, une chambre de sûreté où le captif attendait des ordres définitifs pour son transfèrement. En France, cette chambre s'appelait un four (de forum). « Dites à Desgrez de garder N. dans son four » est une phrase qui revient souvent dans la correspondance de Louis XIV (Archives de la Bastille). Mais cet événement avait profondément agité les bourgeois de Mary-le-Bone qui n'étaient pas sans soupçonner une violation du libre sol anglais. Blazdell vit, dès le même soir, arriver chez lui « plusieurs messieurs dont il y en avait un, entre autres, avec un chapeau bordé d'or à point d'Espagne, qui, d'un ton grave et important, parla ainsi au bailli : Souvenez-vous que vous me répondez, Monsieur, corps pour corps, de cet homme-là, en lui montrant le marquis, et que s'il lui arrive quelque chose, je ne m'en prendrai point à d'autres qu'à vous, et je prétends qu'il reste ici un homme avec lui pour le garder jusqu a demain que nous examinerons cette affaire et que nous prendrons des mesures pour la terminer. »

Un homme de garde fut en effet laissé auprès du marquis, mais, vers minuit, le bailli et ses recors l'expulsèrent violemment, et pour couper court aux réclamations du captif, Blazdell lui offrit de le conduire immédiatement à la prison, ce qu'il accepta comme une sûreté. Ils partirent donc dans un carrosse qui avait été loué d'avance pour l'expédition projetée et ce fut avec tant de précipitation que Des Vergnes oublia chez Blazdell « son bonnette nuit, un vieux chapeau et un bâton où il y avait une tête de maure. »

Le carrosse se met en route, suivi à distance par Des Yergnes. On arrive au bord de la Tamise. Là, le marquis, ayant la claire vision du sort qui l'attend, ameute les passants par ses cris ; mais, comme un trop grand nombre de ses compatriotes de tous les temps, il avait négligé, pendant son séjour déjà long en Angleterre, d'en apprendre, si peu que ce fût, la langue, et le bailli eut dès lors beau jeu à haranguer la populace et à la prévenir contre le marquis. Il se trouva pourtant là un homme « à manteau rouge » qui, comme le bourgeois « à chapeau bordé d'or » de Maryle-Bone, intervint en faveur du prisonnier et stipula qu'il serait conduit à la prison, non pas en barque, mais dans le carrosse. Cet Anglais eut un beau mouvement que n'eut pas désavoué l'antiquité romaine, Il quitta son manteau et le mit sur les épaules du marquis, en lui promettant d'aller le reprendre le lendemain à la prison. Il lui sembla, sans doute, l'avoir placé sous l'égide du pavillon britannique!

On remonte en carrosse et l'on suit pendant quelque temps les rues qui longent la Tamise dans la direction du Pont-de-Londres. Arrivé devant une porte, Blazdell descend et entre dans une maison, sous prétexte d'y prendre l'ordre nécessaire pour le transfèrement à la'prison. L'auteur du livre que nous analysons suppose que le temps de cette absence fut employé à fréter une barque. Blazdell reparaît enfin et la voiture s'engage dans une ruelle se terminant par une porte que l'on dit au marquis être celle de la prison. Tous trois mettent pied à terre ; mais lorsque le marquis a franchi cette porte, il se trouve sur la berge de la Tamise. Il n'y avait plus à reculer. Le bailli et ses recors, le pistolet à la main, contraignent leur prisonnier à entrer dans un batelet qui les transporte un peu plus bas que la Tour de Londres. Là, les attendait une barque pontée et il fut dit nettement au marquis « que cJétait pour aller chez son père qui désirait le voir. »

A Gravesend, nouveau changement de barque. Le marquis, bien que sentant la partie perdue, essaie encore d'ameuter.les matelots, mais son ignorance de leur langue vient de nouveau trahir ses efforts et Blazdell le fait passer pour un homme atteint de la rage et que l'on conduit en pleine mer pour l'y baigner. On sait que c'était, à cette époque-là, le traitement usité en pareil cas. Il y a lieu de croire, du reste, que l'équipage avait eu sa part dans les deux cents guinées de Bertin, car on ne fut pas plus tôt au large que Blazdell détermina les matelots à pousser jusqu'en vue de Calais où l'on aborda le soir même et il fallut tous leurs efforts réunis pour arracher de la barque le marquis qui s'y cramponnait comme au sol de la libre Angleterre.

Le débarquement avait eu lieu un dimanche soir, et 'Blazdell, aidé de ses acolytes, avait interné le marquis dans une auberge où, en dépit de ses infortunes, il n'eut rien de plus pressé que de « commander une soupe à l'oignon. » Il s'agissait de prévenir le gouverneur du fort, et Des Vergnes, le seul qui parlât français, fut chargé de cette mission. Il vint donc parlementer à l'entrée de ce pont-levis qui figure dans l'estampe d'Hogarth, Entrance in France, où l'on voit représenté, outre le type de soldat inconnu de la bourgeoise Angleterre, le moine non moins typique qui défraye tout un chapitre de Sterne. Le captif était attendu et un exempt, arrivé quelques jours auparavant de Paris, en vint prendre livraison avec cinquante hommes « la bayonnette au bout du fusil. » Le lundi matin., le marquis était mis dans une chaise de poste, attaché par le cou à un anneau de fer, et le mardi soir se refermaient sur lui les portes de la Bastille qui ne devaient plus s'ouvrir que pour son cadavre.

Quant à Blazdell et à ses deux complices, ils se dispersèrent en attendant le moment opportun pour reparaître à Londres où cette affaire avait fait un certain bruit. Dagès dut également disparaître. Seul « l'avocat » resté à Londres, rassuré qu'il était par le témoignage de sa conscience, dut subir les interrogatoires de la justice anglaise, mais il parvint à établir sa non-complicité et fut mis hors de cause. Ici s'arrêtent les renseignements fournis par l'historien anonyme du marquis de Fratteaux.

Il nous reste à rapprocher maintenant les noms des personnages cités dans le rapport de police exhumé par Jal, comme ayant été compromis dans l'affaire du marquis de Fratteaux, de ceux qui figurent dans le récit que nous quittons. On se rappelle que, dans ce rapport, il est question d'un nommé d'Houteville du Tertre et d'un prêtre-cordelier, Guillaume Gazes, tous deux définitivement happés par la police française et emprisonnés pour un temps dont nous ne saurons sans doute jamais la durée. De ces deux personnages le dernier, le cordelier Cazes, nous paraît devoir être identifié avec Dagès. Laqualité de cordelier, commune à tous deux, nous suffit pour que nous croyions inutile de faire remarquer à quel point les deux noms se rapprochent physionomiquement [l'un de l'autre. Le changement de Dagès en Cazes est-il le fait d'une erreur de scribe, ou ne faut-il pas plutôt croire à un travestissement prémédité? Nous pencherions pour cette dernière conjecture et l'on pourrait citer dans les annales de la Bastille des exemples de pareils faits. Ce procédé serait d'ailleurs en parfaite concordance avec la précaution prise de couvrir d'une feuille de papier l'acte de décès d'un prisonnier. Il est bien vrai que, dans un endroit de son Dictionnaire, Jal nie que ces changements de noms aient été usités et prétend que, si Latude a été écroué sous le nom de Danry, il y faut voir une contraction de ses prénoms Jean-Henri; mais nous renverrons au besoin le lecteur à la Bastille dévoilée et à Y Inquisition française de Constantin de Renneville, qui mentionnent à plusieurs endroits les précautions prises pour dépister les curieux, et nous invoquerons, en dernière analyse, le secret si fidèlement gardé du vrai nom du prisonnier légendaire, le Masque de fer.

Etant donc admis (au moins pour nous) que le cordelier Guillaume Cazes et Dagès ne font qu'un, on aura la satisfaction de penser que la trahison n'a pas attendu longtemps son châtiment. Il nous reste à examiner quels rapports peuvent exister entre « le nommé d'Houteville du Tertre » de Jal et l'avocat dont il a été question dans notre récit. Tous deux nous paraissent également être un seul personnage. Les requêtes juridiques qu'il élaborait pour son client ont pu être facilement confondues avec les libelles que ce dernier rédigeaient seul et, de fait, le point où finissaient les unes et où commençaient les autres était, peut-être, difficile à déterminer. On s'expliquera donc que l'autorité française croyant à la culpabilité de l'avocat ait tenté de s'emparer de lui par les procédés employés à l'égard du marquis, et qu'une fois en possession de ce personnage, elle l'ait interné dans une geôle; mais ce qui est plus difficile à comprendre, c'est que le lieu de détention choisi ait été dans les prisons de Maestrich ville cédée, comme l'on sait, à la Holiande, à la paix de Nimègue (1678). Il y a peut-être là une erreur de scribe ou d'imprimeur dont la solution ne vaut pas d'être longuement cherchée.

Il n'est pas dit combien de temps a duré la détention de d'Houteville : il n'est pas dit davantage quand elle a commencé; mais nous jugerious que c'est postérieurement à l'année 1753, pendant laquelle a été publiée l'Histoire du marquis de Fratteaux, car (ici il nous faut démasquer une nouvelle hypothèse) nous croyons que le comte d'H*** désigné, comme auteur, sur le titre de livre cité, n'est autre que le d'Houteville de Jal, devenu d'avocat comte, pour le meilleur débit du livre. Au courant de notre récit, nous avons signalé la complaisance avec laquelle l'auteur anonyme s'étend sur les mérites de l'avocat qui joue un si grand rôle dans Yhistoire du marquis. Cette complaisance est tellement accentuée en plusieurs endroits que nous croyons pouvoir lui attribuer la paternité du livre et il y a, à notre sens, identité évidente entre le d'Houteville de Jal, l'avocat du récit et le comte d'H***.

Nous ne dissimulerons pas, en terminant, notre regret d'avoir manqué de renseignements plus étendus sur les principaux acteurs de ce petit drame. Si quelque chose pouvait atténuer ce regret, ce serait la croyance plus ou moins fondée qu'il y a d'aujourd'hui, en bibliographie, un point obtenu, et qu'à l'avenir les dictionnaires des anonymes devront (?) traduire par « d'Houteville du Tertre, avocat, » le « comte d'H*** » désigné comme auteur de Y Histoire du marquis de Fratteaux.

(Bulletin du bibliophile et du bibliothécaire, 1882)

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29 février 2020

Une épitaphe au cimetière de La Rochefoucauld

Ci-gît.... Pierre-Paul Pintaud.... Né à La Rochefoucauld le 25 juillet 1800 et décédé dans cette ville le 21 juin 1859.... Homme de foi et de charité.... Il n'eut qu'une ambition : servir le Seigneur, consoler les pauvres et faire le bonheur de sa femme et de sa fille.... Fier de caractère mais humble de cœur, pauvre mais généreux, sévère pour lui-même mais indulgent pour les autres, il vécut honoré, aimé des hommes, et mourut béni de Dieu.... Que son âme repose en paix !!!

Note : Directeur du collège de La Rochefoucauld. Mari de Louise-Wilhelmine-Jeanne de Lambertye et père de Marie-Joséphine-Alexandrine Pintaud, inhumées également au cimetière de La Rochefoucauld.

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Deux gentilshommes de Trois-Palis

À Trois-Palis, le 23 juin 1653, Louis de Villoutreys, écuyer, seigneur de Rochecorail fut provoqué en duel par François de Nogerée, écuyer, sieur de la Fillière, demeurant au lieu dit de la Breuillerie, paroisse de Trois-Palis. C’était veille de Saint-Jean, et des villages voisins beaucoup de paysans étaient venus « au lieu de Rochecorail pour assister au feu que l’on avait coutume d’y faire tous les ans ». Le seigneur de Rochecorail avait aussi invité des amis, châtelains du voisinage. La fête était commencée quand Jean Blandeau, métayer du sieur de la Fillière, arriva à Rochecorail. Il n’y venait point à cause du feu de Saint-Jean. Plusieurs paysans le virent « tout effrayé, leur disant qu’il avait un billet du sieur de la Fillière son maître, pour donner au seigneur de Rochecorail, mais qu’il appréhendait d’être battu ». L’un des paysans alla prévenir le seigneur de Rochecorail qui pris le billet et commença à le lire. Survint alors un des invités, Hélie de Saint-Hermine, qui prit à son tour le billet et fit lecture de son contenu à haute voix : « Ayant appris que vous seriez d’humeur à me satisfaire si je vous marquais un lieu, je vous envoie ce billet pour vous dire que je vous attendrai demain matin, jusqes à huit heures, au grand bois entre Maillou et La Chapelle, en faisant semblant de chasser, sans aucun valet, ni personne. Et je vous le dis afin que vous en soyez averti ». Le billet, signé de La Fillière, passa de main en main et finit par rester entre celles du curé de Trois-Palis qui le rendit un peu plus tard à son auteur, « le blâmant de l’avoir écrit et signé de sa main ».

Le seigneur de Rochecorail, dés que la lecture du billet fut achevée, déclara « tout haut qu’il ne voulait point se battre », ce qui n’empêcha pas le sieur de la Fillière de se trouver au rendez-vous fixé puisque, à des témoins qui se trouvèrent à passer, il dit « qu’il venait de se promener d’un lieu où il croyait trouver des personnes qui n’étaient pas venues ».

On ne procéda à l’audition du sieur de la Fillière que le 6 mai 1659, presque un an après l’évènement. Il « fit dénégation » de tout ce qu’on lui reprochait. Et pour essayer de se disculper, il dit que « depuis le temps, le seigneur de Rochecorail avait bu et mangé souventes fois en sa maison, au lieu de la Breuillerie, et que s’il lui avait écrit, c’était des lettres de civilité ». Il était en effet en possible que les deux se soient brouillés, réconciliés, puis à nouveau brouillés. Les juges condamnèrent le sieur de la Fillière à cause de cet appel en duel, mais lui donnèrent raison dans un autre procès que lui fit, à la même époque, le seigneur de Rochecorail à propos du logement des gens de guerre. Ils donnaient ainsi satisfaction à l’un comme à l’autre, en les ménageant tous les deux. Par contre ils ne ménagèrent guère le pauvre métayer dont le seul crime avait été de porter les lettres de son maître. Pouvait-il faire autrement ? La sentence fut rendue le 31 mai 1659. Le sieur de la Fillière fut condamné à six mois de prison. Le métayer, au lieu d’être banni de la province pour trois ans, comme le demandait le procureur du Roi, fut condamné à être « battu et fustigé de verges par l’exécuteur de la haute justice, par les carrefours d’Angoulême et marqué d’un fer chaud en forme de fleur de lys sur l’épaule droite ».

Source : Emotions populaires en Angoumois, de Gabriel Delâge.

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Le marquisat de Ruffec en 1682

Le marquisat de Ruffec était un bien propre d'Eléonore de Volvire, marquise de Châteauneuf, grand-mère maternelle de Saint-Simon. Souhaitant que ce bien reste dans sa famille et voulant éviter qu'il ne tombe entre les mains de son fils aîné Charles de Laubépine qui, âgé de 46 ans, avait dilapidé tous les biens que ses parents lui avaient donnés à l'occasion de son mariage en 1665, Eléonore de Volvire vend le marquisat de Ruffec à la duchesse de Saint-Simon sa fille, seule de ses enfants en mesure, grâce aux revenus du duc Claude son époux, de faire face à une dépense de cette importance. La vente est signée le 14 septembre 1682 pour un prix de 500.000 livres, dont 50.000 réglées comptant, la duchesse de Saint-Simon s'engageant à payer à ses frères et soeur ce qui leur revenait du prix du marquisat. Cette opération obérera gravement les finances de la duchesse, qui y consacra le plus clair de ses revenus, et celles de son fils ; en effet, quand ce dernier est mort en 1755, il n'était encore pas parvenu à se libérer entièrement de ses dettes à cet égard.

Selon l'acte de vente de 1682, le marquisat réunissait les biens et fiefs suivants :

— le marquisat de Ruffec proprement dit, avec le château et forteresse de Ruffec et ses dépendances, jardins, prairies, moulins, parc et bois de haute futaie.

— les baronnies d'Aizie, d'Empuré et de Martreuil.

— le fief de La Touche de Civray et autres fiefs réunis au marquisat, consistant en :
- la ville et les faubourgs de Ruffec ;
- les paroisses du Vieil-Ruffec, de Mantardon, Saint-Gervais, Lovigné, Bioussac, Condac, Taizé-Aizie, des Adjots et Putreuil son annexe, de Montalembert, Londigny, Saint-Martin du Clocher, Bernac, La Faye, Villegast, Salles, Raix, Villefaignant en partie, Brette, Empuré, Ambourie, Theil-Rabier, Pioussay, Bouin, Hanc, Montjean, Paizay-Naudouin, Longré, La Madeleine, La Forêt de Tessé, Charmé, Lonnes et autres.

— les droits de justice haute, moyenne et basse, de fours à ban, de poids à peser, de vigerie, de visite-bouchon, de travers et péage, de minage, de paumée de sel, de poterie, de languéage, de ban à vin, de guet, de fenestrage et garde, de ban et de corvées.

Le marquisat de Ruffec assurait à Saint-Simon un revenu de 23.000 livres, dont 5.000 provenaient des forges qu'il avait fait construire à Taizé-Aizie en 1731. Le tout fut revendu 660.000 livres à Charles François comte de Broglie, ci-devant ambassadeur de Sa Majesté auprès du roi de Pologne, et à Louise Auguste de Montmorency son épouse, par acte du 6 décembre 1762.

(Cahiers Saint-Simon, 1994)

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Une lettre de Philippe de Volvire

Lettre inédite de Philippe de Volvire, baron de Ruffec, à Charles de Bremond, baron d'Ars, 12 septembre 1582.

Philippe de Volvire, baron de Ruffec, l'un des capitaines les plus distingués d’Angoumois, était fils de René et de Catherine de Montauban, dame du Bois de la Roche en Bretagne, et petit-fils de François de Volvire, baron de Ruffec, et de Françoise d'Amboise. Il avait pris part, comme capitaine d'une compagnie de cinquante bommes d'ordonnance du Roi, à toutes les guerres de cette époque. Il s'était signalé à la défense de Poitiers, en 1569, conjointement avec le baron d'Ars, alors lieutenant de sa compagnie. Plus tard, il fut lieutenant général de Saintonge et d'Angoumois.

« Sous son gouvernement, d'après des mémoires domestiques, les habitants d'Angoulême se trouvèrent si heureux, qu'après sa mort (arrivée le 6 janvier 1586) ayant été inhumé dans sa terre de Ruffec, ils le firent exhumer et enterrer en grande pompe dans la cathédrale d'Angoulême. » Il avait été sur le point d'être nommé Maréchal de France, et sut chevalier des ordres du Roi, le 31 décembre 1582.

Il laissa quatre enfants de son mariage avec Anne de Daillon, soeur du comte du Lude, gouverneur du Poitou : l'ainé, Philippe, dont la terre de Ruffec fut érigée en Marquisat en sa faveur en janvier 1588, n'eut pour unique héritière qu'Eléonore de Volvire, née de son mariage avec Aymeric de Rochechouart, laquelle porta la terre de Ruffec en 1631 à son époux François de l'Aubespine, marquis de Châteauneuf.

La lettre suivante est assez curieuse, d'abord par son ancienneté - 328 ans - et par les détails familiers qu'elle donne. M. de Ruffec appelle M. d'Ars son compère, ayant été le parrain du second fils de celui-ci, Philippe de Bremond, auteur de la branche des seigneurs de Céré, de Vernoux, de Lusseray, qui s'est fixée en Poitou. Philippe de Bremond avait épousé, en 1598, Françoise Géraud, dame de Fregenoux, de Voulgezac, fille de Guy, et de Jeanne Green de Saint Marsault, d'une très ancienne famille d'Angoulême; son oncle Jacques Géraud, avait été, en 1575, che valier de St-Jean de Jérusalem.

A Monsieur d'Ars (1)

Mon Compère,

Depuis les miennes dernières, jay receu des lettres de. Monsieur le Mareschal de Matignon (2) mon frère, lequel continue à me faire instance et prier affectueusement de luy faire recouvrer du gland de chaigne verd, à quoy je vous prie bien fort vouloir mettre à bon essiant la main et faire en sorte que le Gruyer de Coignac nous en fasse garder et serrer demye douzaine de bonnes charges lorsqu'il sera temps de le serrer et amasser. Belliard (3) a esté débouté de son opposition qui sont de très mau vaises nouvelles pour luy ; son grand amy, le sieur de Fors (4) s'est laissé mourir, c'est doumage que cela ne luy est advenu il y a vingt ans. Follipe (5) se porte bien en sa groisse. C'est tout ce que je sçay digne de vous estre mandé, sinon que jay ung bon autour, car il volle toutes les perdrix qui se présentent à luy jusques au bout comme feroit ung Faulcon. En cest endroit je me vays très affectueusement recommander à voustre bonne grâce, priant le Créateur, mon compère, vous vouloir donner, en parfaicte santé, heureuse et contente vye.

A Ruffec, ce Xlse de septembre 1582. Vostre à jamais bien obéissant bon compère et plus
· affectionné amy.

RUFFEC.

Notes :

1. Charles de Bremond, baron d'Ars, né en 1538, mort en 1596.

2. Jacques de Goyon Matignon, Maréchal de France, chevalier des ordres, né en 1531, mort en 1597, était beau-frère du baron de Ruffec, comme époux de Françoise de Daillon, soeur de Madame de Ruffec, Anne de Daillon, filles de Jean, sénéchal d'Anjou, puis gouverneur de Poitou et de Guienno, et d’Anne de Bastarnay.

3. Belliard est peut-être le même que maitre Hélie Belliard, l'un des signataires du contrat de mariage passé, par devant Ratier, notaire royal, au château de Montguyon, le 3 novembre 1600, entre Josias de Bremond, baron d'Ars, fils de feu Charles, chevalier de l'Ordre du Roi, lieutenant général pour Sa Majesté des pays de Saintonge et d'Angoumois, et de Louise d'Albin de Valsergues, — et Marie de la Rochefoucauld, fille de feu François, seigneur de Montendre et de Montguyon. Hélie Belliard est qualifié à cette date. « naguères conseiller du Roi et son lieutenant au siège de Coignac, et demeurant de présent en la ville d'Angoulème. »

4. Le sieur de Fors est Charles Poussard, seigneur de Fors, de Saint-Brice, près Cognac, et gouverneur de Dieppe, vice-amiral des Cotes de Normandie ; il mourut agé de 80 ans, dans sa maison de Saint-Brice, le 10 septembre 1584, — dit Michel le Riche, dans son journal ; « c'était en son vivant, — ajoute-t-il, — l'un des plus et mieux réputés gentilshommes de tout le pays. » On ne s'explique guère après cela la réflexion peu bienveillante de son voisin M. de Ruffec. On doit aussi remarquer la différence entre les deux dates indiquant la mort de M. de Fors. Evidemment, il faut adopter celle de 1582 au lieu de 1584, car M. de Ruffec écrivant à M. d'Ars, le 12 septembre 1582, lui fait part d'un événement très récent.

5. Follipe « qui se porte bien en sa groisse », est sans doute Philippe de Volvire, son fils, qui devait avoir alors environ 23 ans, son père s'étant marié le 2 mai 1558. Ce jeune homme ne se maria que le 11 juin 1594, douze ans après la lettre écrite par son père.

(Société archéologique et historique de la Charente, 1910)

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