26 mars 2020

La Révolution racontée par un père à ses fils

Le laboureur dont les champs s'étendent au dessous du Vésuve est bien souvent interrogé par ses enfants ; ils lui demandent d'où viennent ces longues traînées noirâtres qui tracent des chemins de dévastation sur les versants de la montagne ; ils lui disent :

Père, expliquez-nous comment ces arbres qui étaient si grands et si forts ont été abattus ; comment ce palais, dont les murailles épaisses attestent l'ancienne puissance, a été renversé ; dites-nous qui a pu faire tant do désolations et de ruines.

Le laboureur répond à ses fils :

Asseyez-vous ici près de moi, à l'ombre de ces chênes verts qui ne se sont point trouvés sur le chemin du torrent de feu, et je vais vous redire qui a fait les ruines et la désolation dont vous voyez les traces.

Alors le cultivateur raconte les irruptions volcaniques qu'il a vues ; il dit d'abord quels en sont les signes précurseurs ; la terre et la mer faisant entendre des bruits inconnus ; le ciel devenu d'airain dardant sur les champs de dévorantes ardeurs ; les animaux dans les étables, dans les pâturages poussant de longs mugissements ; les oiseaux des airs effrayés se réfugiant dans le creux des rochers ; toute chose créée mal à l'aise et inquiète... puis tout à coup, dans cette stupeur et cette consternation générale, la montagne en trouvant sa cime, et avec d'horribles fracas, avec des bruits couvrant les éclats de la foudre le cratère béant lançant jusqu'aux nuages la fumée, la cendre, des quartiers de roc et la lave enflammée.

Et pour échapper à la ruine, à la mort qui menacent de toutes parts, les rois, les religieux, les prêtres, les grands, les pauvres, les bourgeois des villes, les habitants des champs sortant de leurs demeures ébranlées et courant par les campagnes en criant : Seigneur, Seigneur, sauvez-nous !

Vous aussi, mes enfants, vous me demandez souvent qui a fait toutes les ruines que vous voyez sur le sol de France ; comme les fils du laboureur vous voulez savoir d'où est venue la désolation dont vous rencontrez les traces, et vous me dites à votre tour : Père, raconteznous comment ces cathédrales qui embellisaient les villes, comment ces palais où vivaient des rois et des princes, des archevêques et des évêques, ont été mutilés et dégradés ; comment leurs voûtes et leurs dômes sont tombés ; comment dans les campagnes tant do chaumières sont détruites, tant de villages incendiés.

Eh bien ! venez avec moi, allons nous asseoir hors du bruit dela grande ville ; et quand nous serons sur ces hauteurs où vous voyez des tombeaux je vous montrerai au dessous de nous d'où a surgi le torrent qui a marqué son cours par tant de ravages ; du milieu des sépulcres je parlerai sans haine contre ceux qui nous ont fait tant de mal, car où sera-t-on sans rancune ni ce n'est sur une tombe ? où sera-t-on sans flatterie si ce n'est quand on a sous les pieds la poussière des morts, la poussière de ceux qui ont fait le plusde bruit dans le monde ?

Les révolutions sont dans l'ordre moral ce que les volcans sont dans l'ordre de la nature, le résultat d'un long travail. Lorsque l'Etna ou le Vésuve doit vomir la flamme, la cendre et la destruction leurs irruptions sont annoncées par des bruits avant-coureurs, la terre éprouve de fortes secousses, et de son sein sortent des bruits sourds ; on dirait qu'elle souffre et qu'elle se plaint.

Il en est de même des grands bouleversements politiques : ils n'éclatent point sans avoir été précédés par des rumeurs vagues de trouble et de désordre ; il vient alors à ceux qui gouvernent des vertiges et des délires. Les rois sur leurs trônes sont tout à coup devenus semblables à ces dieux d'or et d'argile dont parle l'Écriture, qui avaient des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne rien entendre et des bras pour ne pas frapper. Dans la nation il se fait sentir du malaise et de l'inquiétude, et les nommes qui travaillaient pour vivre croisent les bras, et se mettent à raisonner comme s'ils étaient chargés des affaires publiques. La manie des conseils vient à tous, au plus humble comme au plus grand, au plus habile comme au plus inexpérimenté, tandis que l'habitude d'obéir se perd dans les masses.

Parmi ceux qui sont mécontents de la position qu'ils occupent, parmi les envieux qui s'irritent de voir à d'autres les honneurs et les richesses qu'ils n'ont pas eux-mêmes, parmi les ambitieux qui aspirent à monter surgissent de nombreux parleurs. C'est une pensée d egoïsme qui les a fait se lever et prendre la parole ; mais comme ils seraient méprisés et sifflés par la foule s'ils laissaient voir ce qu'ils ont dans l'âme, ils le cachent ; ils ont plein le cœur de cupidité, ils parlent sans cesse de désintéressement ; ils sont vains et orgueilleux, et le mot qu'ils répètent le plus c'est celui d'égalité ; ils sont remplis de fiel et de haine, ils disent fraternité ;ils veulent dominer, ils ont faim et soif du pouvoir ; ils rêvent la tyrannie, et ils crient liberté.

Mes enfants, soyez donc en garde contre ces hommes aux paroles sonores ; ce sont des lépreux couverts de riches manteaux, ou, comme dit la Bible, des sépulcres blanchis qui ont de beaux dehors, mais qui ne renferment au dedans que pourriture et infection. A quoi vous auraient servi nos malheurs si vous vous laissiez prendre aux mêmes faux semblants qui ont fait tant de dupes parmi nous ? Que les folies du passé, qui ont commencé dans l'enivrement des choses nouvelles et qui ont fini dans le sang, soient bien jugées, bien appréciées par vous. Quand vos devanciers ont cru aux promesses que leur faisaient ceux qui s'appelaient orgueilleusement philosophes régénérateurs ils n'avaient point reçu les leçons que je vous enseigne aujourd'hui au milieu des ruines et des tombeaux.

C'est une chose triste à dire, mais il y a du danger dans le bonheur : les hommes y deviennent souvent ingrats ; ils oublient que la paix, que la prospérité dont ils jouissent leur sont accordées par Dieu ; ils trouvent tant d'abondance, tant de fleurs, tant de délices sur la terre qu'ils ne regardent plus le ciel. De cet oubli, de cette ingratitude naissent bientôt le scepticisme et l'impiété ; et quand le monde en est arrivé là il est tout proche des mauvais jours.

Moi, mes enfants, je suis né dans un temps bien voisin des orages ; mais je me souviens encore du beau ciel bleu que j'ai vu dans ma première enfance. Alors point de soucis, point d'inquiétude n'assombrissaient le front de mon père ; mes frères aînés l'environnaient nombreux et respectueux, et les plus petits d'entre nous montaient sur ses genoux pour l'entendre parler de notre mère, que Dieu venait de rappeler à lui.

À présent vous avez beau faire, vous avez beau vous occuper de vos études ou courir à vos plaisirs, vos jeux bruyants ne peuvent si bien couvrir les conversations politiques de vos parents que vous n'entendiez encore les mots d'émeutes et de complots, de machinations et d'attentats, de craintes sans cesse renaissantes et de malaise général ; dans les jours de mon enfance rien de semblable ne parvenait à mes oreilles. Je me souviens de la tranquillité de ma ville natale, de son mail si animé d'enfants pendant la semaine et si couvert de beau monde le dimanche ; je me souviens des églises si nombreuses et si belles et de notre paroisse où nous donnions le pain bénit ; je me souviens des parties de plaisir et de fêtes de famille, mais je n'ai aucune mémoire d'avoir entendu alors les mots que vous entendez aujourd'hui. En ce temps-là la politique n'était point entrée dans la vie intérieure, et sur la table du salon on ne voyait point de journaux, tout au plus le Mercure de France, qui, je me le rappelle, préoccupait beaucoup mon père à cause de ses énigmes et de ses logogriphes.

Quand mes frères revenus de leur régiment parlaient du roi et de la reine, qu'ils avaient vus à Versailles, c'était toujours avec enthousiasme et respect ; et quand le dimanche nous étions à la grand'messe auprès de notre sœur aînée, qui remplaçait notre mère, elle nous faisait toujours nous lever dans notre banc au Domine, salvum fac regem ; ainsi nous étions encore tout petits qu'après Dieu ce que nous honorions le plus c'était le roi ! Et ce qui se passait chez nous se passait ailleurs : aimer Dieu, honorer le roi, servir son pays, tels étaient les enseignements que l'on donnait dans toutes les familles.

Louis XVI régnait alors ; il venait d'abolir la torture et la corvée, et de toutes parts le peuple le bénissait. Parmi les jeunes officiers qui venaient voir mes frères je me rappelle qu'il y en avait plusieurs qui exaltaient beaucoup ce que le roi avait cru devoir faire en se déclarant pour l'indépendance de l'Amérique, et je me souviens aussi qu'un vieux colonel, qui les avait écoutés vanter avec enthousiasme ce que cette guerre avait de généreux et de chevaleresque, leur dit : Messieurs, il ne m'appartient pas de blâmer ce qu'a fait le roi ; mais plaise à Dieu qu'il ne se repente jamais d'avoir soutenu des révoltés !

— Eh bien, repartit un des plus jeunes capitaines, si l'Angleterre est mécontente elle nous le dira ; elle nous déclarera la guerre, et...

— Jeune homme, repartit le vieillard, si elle en vient là moi avec mes cheveux blancs, vous avec votre jeunesse nous nous retrouverons en face de ses soldats... Mais l'Angleterre a d'autres armes que des canons et des baïonnettes... ce sont ses armes cachées, c'est sa politique que je crains : gare à sa rancune !

Malgré toutes les années qui ont passé sur ma tête, malgré tous les changements, tous lesbouleversements survenus depuis ces jours de 1789, il me semble entendre encore à la table de mon père cette conversation animée entre les officiers et le colonel... C'est là la première discussion politique dont j'aie gardé la mémoire ; et bien souvent depuis les paroles du vieux militaire me sont revenues dans le souvenir, bien souvent j'ai pensé comme lui que la politique de la Grande-Bretagne était plus à redouter que ses armes, et que Machiavel aurait dû naître Anglais.

Ainsi dès ce temps-là, temps de prospérité et de calme, il y avait des esprits qui prévoyaient des malheurs découlant de la généreuse faute de Louis XVI. Ce n'est pas pour fonder des républiques qu'un roi doit tirer l'épée ; l'empereur Joseph II l'a dit au royal époux de Marie-Antoinette ; ce n'était pas là son métier.

Oh ! il a fallu bien des fautes pour détruire le bonheur dont jouissaient nos pères et dont j'ai aperçu les derniers reflets. Aujourd'hui vous voyez les petits haïr les grands, vous entendez les pauvres maudire les riches, le peuple insulter aux souverains, et la multitude nier Dieu. Alors que j'étais enfant la société était autrement façonnée : entre l'artisan et le noble, entre l'ouvrier et le prêtre, entre la manufacture et le presbytère, entre la chaumière et le château, il n'y avait ni défiance ni haine ; une longue habitude d'union et de bon accord liait entre elles toutes les classes ; la France était une grande famille dont le père était le roi, et toute cette famille adorait le même Dieu. Sans doute qu'il y avait alors de la misère comme il y en aura toujours dans notre vallée de larmes ; mais pour aider à supporter la gêne et la pauvreté il y avait plus d'innocence de mœurs et plus d'espérances religieuses qu'aujourd'hui ; alors les pauvres n'avaient point désappris la résignation chrétienne, et les riches avaient une charité de tradition qui secourait avec fruit ; avec leurs grands héritages les heureux du monde avaient reçu de grands exemples, et ceux qui pleuraient et souffraient savaient où ils trouveraient leurs meilleurs consolateurs.

Partout, mais peut-être en France plus que partout ailleurs, on aime à modeler sa conduite sur celle des hauts personnages. Eh bien ! à l'époque que je cherche à décrire Dieu avait placé sur le trône le juste couronné ; Louis XVI était l'homme le plus vertueux de son royaume, le Français qui voulait le plus le bonheur du pays. Marie-Antoinette, fille de la grande Marie-Thérèse, par l'élévation de son âme, par la fermeté de son caractère était entre toutes les femmes la plus digne de ceindre son jeune et beau front du plus noble diadème qui fût sous le soleil ! Ainsi pour avoir les bons exemples dont une nation a toujours besoin la France n'avait qu'à élever ses regards vers le trône.

Quand une source d'eau vive jaillit du sommet ou du flanc de la montagne, heureuses les prairies qui s'étendent alentour du mont, car la fraîcheur découlera sur elles ! elles resteront verdoyantes et fertiles alors que les ardeurs de l'été jauniront et dessécheront la contrée que les ondes courantes ne traverseront pas. Cette comparaison que je vous fais, mes enfants, et qui serait juste pour les temps ordinaires, ne l'a point été pour notre siècle ; ce n'a point été quand le seaudale descendait du trône que le trône a croulé ; c'est quand la vertu y était assise que la foudre l'a frappé.

Oh ! n'allez point à cette vue murmurer contre la Providence : à la justice de Dieu il faut des victimes sans tache. Quand le monde a dû être sauvé ce n'a point été une hécatombe de pécheurs qu'a demandée l'Éternel ; il a voulu la mort d'un seul, la mort du Christ : il n'y avait que ce sang-là qui pût nous racheter.

Je viens de dire que lorsque le peuple avait besoin de bons exemples il tournait ses regards vers le roi : ce n'était pas seulement alors qu'il levait les yeux de ce côté. Chez nos pères la pensée du roi était une pensée fixe : l'homme de guerre sur le champ de bataille, le soldat dans la mêlée, le marin dans la tempête, le prêtre dans le sanctuaire, le magistrat siégeant sur les lis, le gentilhomme dans son château, l'administrateur parmi ses employés, le négociant à son comptoir, l'artiste dans son atelier, le marchand dans son magasin, le bourgeois dans son aisance, le pauvre dans sa misère, tous redressaient la tête au nom Du Roi. En France, et sur les cœurs français, ce mot avait quelque chose de magique, et j'ai vu pendant nos jours d'exil des étrangers s'étonner de ce culte que nous avions emporté avec nous sur la terre du bannissement ; quand ils voyaient un pauvre vieillard émigré bien affaissé sous la pesante main du malheur des hommes à expériences se mettaient à prononcer devant lui ces simples mots : Le roi de France, et tout à coup celui que le besoin, la maladie et le grand âge avaient pour ainsi dire terrassé se relevait subitement, son visage perdait de sa pâleur, et comme un rayon de feu, comme un éclair de fierté venaient briller dans ses yeux. La pensée du roi avait soudainement rendu de la vie à ce cœur qui ne battait presque plus, à ce cœur qui allait s'arrêter pour ne plus souffrir.

Ce que je vous dis ici, mes enfants, doit vous paraître étrange et exagéré, car aujourd'hui vous ne voyez rien de semblable. La couronne n'a plus de majesté, le sceptre n'a plus de magie ; un roi ce n'est plus le lieutenant de Dieu, c'est un homme comme les autres hommes ; ce n'est plus du ciel que lui descend la puissance, c'est de la rue et de la place publique qu'elle lui vient. Un roi de nos jours c'est notre chargé d'affaires ; plusieurs fois dans l'année nous lui demandons de nous rendre ses comptes, et quand il a trop dépensé nous lui témoignons notre mécontentement. Quand il veut marier ses filles nous disputons sou à sou la dot qu'il leur donnera, et quand ses fils atteignent leur majorité nous leur refusons des apanages. Avec semblables mœurs la majesté des rois est difficile à établir ; aussi le peuple qu'on a salué du titre de Souverain ne se gêne point avec son premier mandataire, et ne lui ôte plus son chapeau quand il le rencontre : huit chevaux ont beau traîner le carrosse, des cuirassiers, des dragons, des lanciers ont beau l'escorter le sabre nu et la lance au poing ; on a beau vouloir dorer le cortége, la foule ne s'émeut ni ne s'arrête pour le voir passer, et le silence de la multitude, que l'on a appelé la leçon des princes, s'étend dans toutes les rues qu'il parcourt.

Quand on compare cette froideur, cette indifférence, ce manque de respect à ce que j'ai vu dans le passé je me prends à croire que je ne suis plus en France. Cependant je suis bien revenu au sol natal, et tous ces hommes qui m'entourent ce sont bien des Français ; mais ils n'ont plus le culte de leurs pères. Pour eux la royauté n'est plus fille du ciel, et ils ne l'honorent plus. Autrefois quand le roi sortait de son palais, quand il avançait dans la ville, partout sur son passage le peuple s'arrêtait et se découvrait le front comme des enfants qui voient venir leur père.

L'ouvrier cessait un moment de travailler, etla tête nue regardait avec bonheur la royale famille, qui lui souriait avec amour ; le riche faisait arrêter sa voiture... Mais aussi en ce temps-là, si le roi, dans une de ses promenades, venait à rencontrer dans la ville ou dans la campagne un prêtre portant le saint viatique à un mourant son service avait ordre de suspendre la marche, les soldats de l'escorte faisaient halte, les pages venaient ouvrir la portière, et le roi, la reine et leurs enfants descendaient du carrosse doré, et s'agenouillaient sur le pavé de la rue ou sur la poussière du chemin pour adorer le Dieu par qui régnent les rois, le Dieu qui console ceux qui souffrent et qui fortifie ceux qui vont mourir. La piété des rois très chrétiens ne s'arrêtait pas là : les fils de S. Louis en se relevant de leur acte d'adoration suivaient à pied et chapeau bas le saint sacrement jusqu'à la maison du moribond, et sur les pas de Dieu le roi de France entrait ainsi tantôtdans de somptueux hôtels, tantôt dans de misérables demeures ; tantôt approchait du riche qui se mourait abrité par des courtines de soie, et tantôt venait voir expirer sur quelques poignées de paille le pauvre père de famille !... 0 mes enfants, il y avait dans cette vieille et chrétienne coutume bien de salutaires leçons ! leçon pour le roi et leçon pour le peuple. Le roi apprenait ainsi à reconnaître la suprématie de Dieu, et le peuple en voyant son souverain se faire vassal du Seigneur apprenait à aimer ce roi qui venait humblement prier avec lui, et regarder de près la misère et la souffrance, la douleur et la mort.

Et dites, ne croyez-vous pas que cette communion de prières était un puissant lien entre la nation et son prince ? Aujourd'hui cette attache est rompue ; aussi comme aucun rayon du ciel ne tombe plus sur la couronne elle ne brille plus aux yeux des hommes ; elle n'est à présent qu'un cercle d'or sans splendeur et sans magie.

Ainsi donc, mes enfants, quand dans le cours de ma longue narration je dirai Le Roi vous vous souviendrez que c'est du roi légitime successeur de Louis IX et de Louis XIV dont je parle ; alors vous ne vous étonnerez plus des respects et des hommages dont j'entourerai toujours la royauté, car après Dieu ce que j'honore le plus sur la terre c'est un vrai roi.

Les principes que je vous déclare ici c'étaient ceux de toute la France il y a cent ans ; ils n'ont changé que depuis que le philosophisme a répandu les siens. Le champ était tout verdoyant, la moisson promettait d'être abondante, le laboureur se réjouissait ; mais un envieux vint à passer près des riches sillons, et versa à pleines mains la semence de l'ivraie parmi le blé dont les épis commençaient à se former. Peu de jours après cette méchante action la mauvaise herbe avait déjà poussé ; le bon grain ne grandissait plus, l'ivraie Avait tout envahi ; alors le maître du champ se désola, et fît venir des journaliers pour arracher la mauvaise herbe ; mais malgré leur travail la moisson fut presque entièrement perdue, et bien peu de belles gerbes furent serrées dans la grange : ce fut de même en France. Les pernicieuses doctrines répandues par les impies s'étendirent dans la société française ; et pour punir le monde des fautes et des crimes du passé Dieu permit aux hommes qui se donnaient orgueilleusement le nom de philosophes de prendre de l'influence sur les esprits. Je ne sais par quelle étrange manie, par quel vertige les grands furent les premiers à écouter les apôtres de l'égalité ! en ce temps d'erreur et d'enivrement il n'y avait guère de grand seigneur qui n'eût son philosophe, qu'il hébergeait et nourrissait à charge d'être un jour ruiné et dépossédé par les principes journellement professés chez lui. Chez un peuple imitateur cette folie eut d'immenses et funestes résultats : le veut destructeur qui avait d'abord jauni et désséché la cime des cèdres s'abaissa bientôt, et se mit à souffler sur l'hysope, qui se flétrit à son tour.

Ce vent qui dessèche, qui fait languir et qui tue vient de l'enfer : c'est le Scepticisme. Quand il pénètre dans une famille les joies du foyer s'en vont ; entre frères et sœurs on ne s'aime plus, on s'envie ; on ne se loue plus, on se dénigre ; on ne sourit plus, on discute ; la fête de l'aïeul n'est plus chômée, car les cheveux blancs ont cessé d'être comme une couronne, et sont devenus un ridicule ou un tort ; les discours des vieillards ennuient, et les maximes le l'expérience font pitié aux jeunes hommes ; les paroles même d'une mère n'ont plus d'autorité, et l'on oublie les enseignements qu'elle nous a donnés alors qu'elle nous prenait sur ses genoux, et qu'elle nous faisait joindre nos petites mains pour nous faire prier Dieu. Avec cette tendance à douter de tout, avec ce besoin de toutanalyser on ne gagne qu'unechose, c'est le découragement. « Alors ne parlez plus des mystères de l'âme, du charme secret de la vertu : grâces de l'enfance, amours de la jeunesse, noble amitié, élévation de pensées, charmes des tombeaux et de la patrie, vos enchantements ne sont plus. » (Chateaubriand)

Si l'incrédulité fait tant de mal quand elle se glisse dans une famille, combien n'est-elle pas redoutable quand elle s'étend comme un fléau, comme la peste, comme le choléra, comme une lave sur toute une nation ! Oh ! alors mieux vaudrai t n'être pas né que de vivre parmi les hommes qui ne veulent plus croire qu'à ce qu'ils voient, qu'à ce qu'ils touchent. Quand le Positif devient l'idole d'un peuple enlevez, repliez votre tente, et allez la planter bien loin de lui ; car, en vérité, je vous le dis, mes enfants, le désert sera moins sec, moins aride que le pays où la matière est mise au dessus de l'esprit, où l'or est le dieu que l'on encense. Et cependant les apôtres de ce culte avilisssant, les missionnaires de cette religion qui dégrade l'homme, puisqu'elle lui ôte les vertus qui l'élevaient vers le ciel, s'étaient superbement appelés eux-mêmes Régénérateurs et Philosophes. Singuliers amis de la sagesse que Voltaire, que Jean-Jacques, qu'Helvétius, que Diderot et d'Alembert, que toute cette secte qui criait aux peuples : Il n'y a pas de Dieu ! il faut qu'il n'y ait plus d'autels, plus de trônes ! prenez le boyau du dernier prêtre, et servez-vous-en pour étrangler le dernier roi !

Alors qu'il y avait tant de méchanceté dans lame de certains hommes il aurait fallu qu'une main de fer eût tenu le sceptre ; mais Dieu, qui a ses impénétrables desseins, en avait ordonné autrement : c'était Louis XVI qui en ce temps-là était assis sur le trône de Charlemagne, de S. Louis, de François 1er, de Henri I V et de Louis XIV. Héritier des vertus de ces grands rois, il n'en avait pas la fermeté ; Voltaire et ses amis le savaient bien, et voilà pourquoi ils étaient si hardis. Sous Louis IX, qui faisait percer d'un fer rouge la langue du blasphémateur, sous Louis-le-Grand, qui renvoyait de son royaume les impies, ils se seraient tus, et n'auraient pas professé publiquement l'incrédulité et le matérialisme ; car, voyez-vous, ceux qui ne croient pas en Dieu, ceux qui veulent croire au néant ne sont point des hommes de courage et de résolution : ils n'ont d'assurance, ils ne parlent haut qu'en face de la faiblesse, et si plus que des paroles sévères, si un acte d'autorité était parti du trône, l'impiété serait restée obscure et muette ; car les religions comme celle de Diderot et de d'Alembert n'ont point de martyrs.

Ce fut donc une grande faute de la royauté que tant de tolérance Mais je m'arrête, je n'ai pas la force de blâmer quand je vois les traces si profondes du châtiment ; je m'incline devant le saint du 21 janvier, et la gloire qui rayonne du haut de l'échafaud est si grande que je n'aperçois plus le trône.

Et puis, avant deporter conti'e le pouvoir d'alors une sentence sévère, il faut bien examiner, bien étudier l'esprit du temps où régnait Louis XVI. Les jours de calme ne sont pas toujours bons pour bien juger les jours d'orage : quand vous voyez la vaste mer unie comme une glace et réflétant l'azur d'un beau ciel du midi pouvez-vous vous faire une juste idée de ce qu'est l'océan quand la tempête soulève ses flots, quand l'ouragan déchaîné rugit contre ses vagues ?... Je sais bien qu'en 1789 il n'y avait rien qui ressemblât à une tourmente ; mais quand le choléra, cet ange exterminateur de notre siècle, vient décimer les nations voyonsnous dans l'air quelque chose qui annonce sa venue ? Non, le ciel reste pur, les brises douces et embaumées ; et cependant elles sont imprégnées de mort, elles tuent qui les aspire... Il en était de même à l'époque que je cherche à vous peindre, mes enfants ; l'esprit qui allait bouleverser la France, la couvrir de sang et de ruines, la remuer jusque dans ses entrailles, cet esprit était dans l'air que respiraient nos pères ; il s'était glissé dans les meilleures tètes et dans les plus nobles cœurs, et quand il pénétrait ainsi dans d'honnêtes familles il se déguisait, il ne se présentait point comme destructeur, mais comme réformateur. Il disait je conserverai pour améliorer ; Dieu sera toujours adoré sur ses autels ; mais son culte deviendra plus pur : le roi sera toujours honoré sur son trône, mais la liberté de ceux qui le serviront sera plus digne et plus large. La fraternité, la concorde régneront parmi les Français, devenus tous égaux et qui ne formeront plus qu'une grande et glorieuse famille, dont le chef vénéré sera le roi.

Certes il y avait dans ce programme de quoi séduire une nation légère et généreuse, et qui se laisse facilement entraîner par l'enthousiasme vers les choses nouvelles. Il y avait plus, il y avait de quoi tenter le jeune prince qui venait de monter sur le trône, et qui avait l'âme la [)lus vraiment libérale qui fut jamais.

L'enthousiasme c'est un rayon du ciel qui échauffe le cœur et qui élève l'esprit ; c'est un don de Dieu que je souhaite à ceux que j'aime. Eh bien, mes enfants, je vous lé dis, il faut que les rois soient en défiance contre cette disposition à l'entraînement. Vous vous souvenez de la Bible, et vous savez que lorsque le Seigneur demanda à Salomon ce qu'il voulait obtenir de lui le fds de David répondit : La Sagesse.

C'est donc avant toutes choses la sagesse qu'il faut souhaiter aux rois.

Louis XVI eut plus d'enthousiasme que de sagesse : dans son entraînement vers le bien il se répétait souvent : Une grande félicité m est réservée, c'est de rendre meilleur le sort de ceux que Dieu a placés sous mon sceptre ; et quand il se laissait aller à cette joie il ne réfléchissait pas qu'auprès du bonheur d'améliorer il y avait l'immense danger d'innover.

Comme tous les caractères timides, Louis ne voulut pas entreprendre seul la réforme des abus ; c'était une gloire que cette réforme, il résolut de la partager avec les esprits les plus éclairés de la nation. Souvent il avait lu.il avait entendu répéter qu'un roi devait être le père de ses sujets, et étudier leurs goûts et leurs besoins ; et pour bien connaître ce que voulait la France il appela auprès de lui l'élite des Français.

Source : Journées mémorables de la Révolution française racontées par un père à ses fils, de Joseph-Alexis Walsh.

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25 mars 2020

Les dames de l'Union chrétienne en 1790

Filles de la Foi ou dames de l'Union chrétienne (12 mai 1790).

Choristes.

Jeanne d'Escravayat de la Barrière, supérieure, née à Saint-Martial de Busserolles (Dordogne ?) 11 nov. 1725.

Marie-Anne Birot de Brouzède, assistante, née à Angoulême 14 juin 1725, † à Saint-Pierre d'Angoulême 27 fév. 1807.

Françoise-Marie Dumas, maîtresse des novices, née à Angoulême 7 oct. 1738, prof. 1er juin 1764, † à Saint-Pierre d'Angoulême 21 déc. 1809.

Anne Normand de Garat, assistante, née à Garat 24 mars 1730, † à Saint-Pierre d'Angoulême 31 mai 1810.

Louise de Châteaubrun, dépositaire.

Louise Guillaume, née à Angouiême 22 fév. 1743.

Marie Gautier, prof 4 avril 1736.

Jeanne Montaxier, née 21 oct. 1734, prof. 20 mars 1758. Se fixe à Sigogne après la dispersion.

Gabrielle Lamy du Chatenet, née 10 nov. 1743, prof. 28 juin.

Marie Lériget, née à Montbron 18 mars 1748, prof. 23 juin.

Catherine Barbot de la Trésorière, née à Angoulême 22 janvier 1737, prof. 27 mars 1770.

Marie-Dorothée Laroussie de la Pouyade, née 16 avril 1754, prof. 9 mars 1776.

Marie Chaigneau, née 14 janvier 1751, prof. 28 juillet 1777.

Françoise Péchillon, née à Angoui=lême, fille de Louis Péchillon, procureur, et de Françoise Péchillon, 18 avril 1756, prof. 20 mai 1778, † Angoulême 23 mars 1798.

Catherine Durousseau de Lagrange, née à Montbron 4 mars 1760, prof. 26 janvier 1782.

Françoise Frugier, née à Angouiême 23 oct. 1765, prof. 4 août 1787.

Converses.

Anne Couraud, née avant 1733, prof. 23 juin 1759.

Jeanne Merceron, née 10 août 1738 à Saint Paul d'Angoulême, prof. 18 mai 1761.

Renée-Anne David, née à Marval en Poitou (sic) vers 1717, fille de Pierre David et d'Anne Gustal, prof. 27 juillet 1745, † à l'hospice d'Angoulême 7 nov. 1794, à 77 ans.

Source : Le clergé charentais pendant la Révolution, de l'abbé Blanchet.

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Le seigneur de Gondeville à l'armée

Isaac Laisné de Nanclas, seigneur de Gondeville.

Il étoit ancien capitaine d'infanterie, & réformé, lorsqu'on le remplaça capitaine dans le régiment de Jonzac, depuis S. Maure, (aujourd'hui Beauvoisis) lors de son rétablissement, par commission du 12. Juillet 1667. Passé avec son régiment en Candie en 1669. il se distingua particuliérement à la sortie du 25 juin ; il y fut blessé, & revint en France avec les troupes au mois d'octobre suivant. Il se trouva en 1672, à tous les sièges que le roi fit en personne. Il combattit à Seneff en 1674. Devint major de son régiment, par brevet du 25 avril 1678.

Major général de l'infanterie, par brevet du 24 mars 1684. il servit en cette qualité à l'armée du Roussillon sous le maréchal de Bellefonds, fit tout le détail du siège de Gironne qu'on enleva d'assaut & qu'on rendit sur le champ ; & devint lieutenant-colonel de son régiment, par commission du 28 octobre de la même année.

Brigadier, par brevet du 10 mars 1690. il servit à l'armée d'Allemagne sous Monseigneur & le maréchal de Lorges la même année : sous le maréchal de Lorges en 1691. On l'employa brigadier sur les côtes de Normandie en 1692. il quitta alors son régiment, & fut employé pendant l'hiver en Alsace, par ordre du 29 octobre.

Employé à l'armée de Catalogne, par lettres du 27 avril 1693. il servit au siège & à la prise de Roses. A la même armée en 1694. il combattit avec valeur au passage du Ter où les Espagnols furent forcés : il se distingua au siège & à l'assaut des ville & château de Palamos; il en obtint le gouvernement, par provisions du 28. Juin, On le fit inspecteur général de l'infanterie, par commission du 21 décembre.

Maréchal de camp, par brevet du 3 janvier 1696. il continua d'être employé à l'armée de Catalogne sous le duc de Vendôme. Il quita Palamos en 1697. pour servir au siège de Barcelone : après la prise de cette place on le nomma pour y commander en l'absence du comte de Coigny, par commission du 4 septembre. Cette place ayant été rendue à la paix, on lui donna le gouvernement du Mont-Louis, par provisions du 23 février 1701. Il se démit de son inspection au mois d'avril 1703. On le créa lieutenant général des armées du roi, par pouvoir du 26 octobre 1704. il mourut peu après.

Source : Les lieutenants généraux des armées du roi, depuis la création de cette charge en 1621, jusqu'au règne de Louis XV, de Claude Herissant.

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24 mars 2020

Un archiprêtre d'Ambérac

« Le quatre iesme du moys d’aoust 1631, est décédé Charle de Chambes, escuier, sieur de La Michenie et archiprestre d’Enbérac ; et a esté enterré au dict Enbérac, le sainquiesme dudict mois. » (Registres de la paroisse d'Ambérac, XVIIe siècle)

Le 4e du mois d'août 1631, est décédé Charles de Chambes, écuyer, sieur de la Michenie et archiprêtre d'Ambérac ; et a été enterré audit Ambérac, le 5e dudit mois.

Issu de la famille noble de Chambes, notre prêtre était seigneur du petit fief de la Michenie, paroisse d'Agris, qu'il légua à sa sœur Jacquette de Chambes, épouse d'Antoine de Massougnes, écuyer, sieur du Parc.

Il fut prieur-archiprêtre de l'église Saint-Étienne d'Ambérac de 1628 jusqu'à son décès survenu trois ans plus tard. Son remplacement, François Voisin, occupa le presbytère jusqu'en 1635.

Ci-dessous, une carte ancienne avec les différentes cures de l'archiprêtré d'Ambérac, fondé avant le XIe siècle, et situé dans le diocèse d'Angoulême :

carte1761

Source : Généalogie Charente Périgord.

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L'assassinat d'Antoinette Paulte

La nuit du lundi 18 juin 1590 devait laisser une trace sanglante et un douloureux souvenir dans la vie du personnage dont nous écrivons l'histoire. François de Rousiers dormait paisiblement dans une chambre haute de sa maison du Petit-Pressac, et Antoinette Paulte était dans la salle du rez-de-chaussée, où elle avait coutume de coucher, au milieu de ses petits enfants et de ses chambrières.

Vers onze heures du soir ou minuit, on entendit l'explosion d'un pétard qu'on avait fait jouer contre la porte extérieure du logis seigneurial; et, la violence du coup ayant ouvert cette porte, une troupe d'hommes armés, au nombre de quatorze, se précipita dans la cour d'entrée de la maison. Jean et Robert de Tisseuil, fils de Jacques de Tisseuil, sieur du Rus, étaient les chefs de la bande. Avec eux se trouvaient un gentilhomme nommé La Collerie, autrement dit le capitaine Bonnet; puis un autre gentilhomme appelé La Roche; un nommé La Roze, marié au port de Mouzac; un Périgourdin nommé Descarpes; Boisme, de Barbezieux; Le Gascon des Aolles, de L'isle-Jourdain; Le Camus, ancien serviteur du sieur de Puy-Ferrier; un soldat d'Angoulême; deux autres de Guiers, dont on ne put savoir le nom; enfin un nommé La Brande, des environs de Parthenay : ils étaient couverts de cuirasses, armés d'arquebuses, de pistolets, d'épées et de dagues.

Jean et Robert de Tisseuil, qui conduisaient la troupe, connaissaient parfaitement les dispositions intérieures de la maison : ils savaient qu'Antoinette Paulte couchait dans la salle basse avec ses petits enfants et ses chambrières. Ils firent placer, aux diverses issues, aux portes et aux fenêtres, des arquebusiers pour tirer incessamment sur les gens de la maison, et atteindre ceux qui chercheraient à s'enfuir. Ils en firent passer notamment dans une petite arrière-cour qui servait autrefois de jardin (1), et dans laquelle regardait une fenêtre de la chambre basse où Antoinette Paulte était couchée.

Au même instant, ils appliquèrent et firent jouer un autre pétard contrfe une porte qui servait d'entrée à la maison, et qui répondait à la cuisine du logis, par laquelle on se rendait dans la salle du rez-de-chaussée : l'explosion du pétard fut si violente que deux portes furent ouvertes, et toutes les verrières du logis rompues et renversées, notamment celles de la salle basse, où se trouvait l'épouse du sieur de Rousiers.

Les arquebusiers qu'on avait postés là, et qui avaient reçu l'ordre de tirer dans cette salle, pouvaient apercevoir facilement par la fenêtre brisée les personnes qui se trouvaient dans cet appartement; car, à cette heure de la nuit, la lune était si resplendissante qu'on y voyait aussi clairement qu'en plein jour (2).

Antoinette Paulte, réveillée en sursaut par la première explosion, avait pris un vêtement, et se promenait dans la salle en appelant ses chambrières. Ceux qui étaient postés à la fenêtre, parmi lesquels devait être Jean de Tisseuil, la distinguèrent tenant par la main son fils aîné, âgé de moins de sept ans : ils la reconnûrent, à sa voix, au milieu de deux chambrières, qui tenaient chacune un de ses petits enfants entre leurs bras. Un des soldats, nommé La Roche, lui tira un coup d'arquebuse, qui l'atteignit et la frappa à travers le corps. La violence du coup fut telle que la balle, qui lui déchira et laboura les entrailles, alla s'enfoncer au bas de la muraille opposée, à un pied de profondeur dans le tuf. Elle s'affaissa sur elle-même en poussant un cri de douleur, et en pressant d'une étreinte convulsivè la main de son petit enfant, à qui le même coup pouvait donner la mort.

On dit qu'un navigateur célèbre, au milieu d'une furieuse tempête, prit entre ses mains un enfant au berceau, et l'éleva^vers le ciel pour désarmer sa colère : la vue des cinq petits enfants et des berceaux qui environnaient la malheureuse victime ne put désarmer le bras féroce de l'assassin.

François de Rousiers„ reveillé par le bruit, s'était mis à fa porte de la chambre haute, qu'il occupait, avec une arquebuse à la main pour se défendre. Tout-à-coup le cri de douleur poussé par Antoinette Paulte retentit à ses oreilles, et l'émeut de regret et pitié. Puis une longue clameur, partie de la chambre basse, se fait entendre dans toute la maison : « Elle est morte ! elle est morte! » A ces cris effarés, il devine son malheur, et il est saisi d'une douleur profonde. Cependant quelques-uns de la troupe, entrés dans la maison, dont le pétard avait enfoncé les portes, traversent la salle où était tombée la victime, et montent, par l'escalier de la tour, dans le haut de la maison, jusqu'à la porte de la chambre où était le sieur de Rousiers. Celui-ci, impatient de voir par lui-même dans quel état se trouvait sa femme, dont il entendait les cris plaintifs, et ne voulant pas,, seul contre cette troupe armée, prolonger une lutte inutile, demande à parlementer : « Y a-t-il ici un gentilhomme, un homme d'honneur ? » demande-t-il. — « Je suis gentilhomme et homme d'honneur », lui répond La Roche, celui-là même qui avait frappé la victime. Après la foi donnée, de Rousiers se rend à lui.

Pendant qu'il achevait de prendre ses vêtements, Jean de Tisseuil, couvert d'une cuirasse, et tenant un pistolet à la main, s'approche de lui : « Si je faisais mon devoir, je vous tirerais un coup de pistolet dans la tête ». — « Je ne vous en ai jamais donné lesujet », répondit de Rousiers avec calme. — « Vous me l'avez donné, répliqua l'ainé de Tisseuil : vous avez fait plaider mon vieux père, et je viens vous faire payer les dépens du procès. Ah ! vous pensiez que nous n'avions pas d'amis! vous le voyez à présent. Du reste je n'ai rien fait que par leur avis. »

Ils l'emmenèrent en lui faisant traverser la salle basse, où était sa femme, parce que, dit une relation manuscrite, « on ne pouvoit passer ailleurs ». Il vit la pauvre victime toute couverte de sang et étendue sur un petit lit : « Je suis blessée au travers du corps », lui dit-elle avec un long gémissement. Et lui, essayant dese dégager des bras qui le conduisaient : « Laissez-moi donc parler à ma femme », leur disait-il. Mais ceux-là ne voulurent pas le lui permettre, et, le poussant rudement, l'emmenèrent dans la cour de la maison.

La relation manuscrite d'où nous tirons ces détails raconte que Jean de Tisseuil tua d'un coup d'épée une levrette noire qui témoignait par ses hurlements plaintifs la douleur qu'elle avait de voir ainsi traiter son maître. De Rousiers, insensible aux menaces qu'on lui faisait, ne songeait qu'à sa jeune épouse, avec laquelle il avait échangé un dernier regard. « Permettez-moi, leur disait-il, d'aller voir ma femme, pour m'assurer si sa blessure est dangereuse ! » — « Sa blessure n'est'rien, lui répondirent-ils : nous lui enverrons des chirurgiens de Poitiers. »

Cependant ils firent seller les chevaux du sieur de Rousiers; ils pillèrent et saccagèrent la maison, rompirent les coffres d'Antoinette Paulte, et, selon les expressions d'un vieux manuscrit, « emporterent ses chaînes, dorures, brodures, bagues, joyaux, accoutrements, or, argent, et toutes autres choses précieuses qu'ils trouverent dans la maison ».

Ils s'emparèrent aussi des habillements et des armes du sieur de Rousiers, et, chargés de pillage, ils firent sortir ses chevaux, et l'emmenèrent à pied jusqu'au coin de la vigne du sieur du Rus. Là ils trouvèrent Pierre de Tisseuil (3), frère de Jean et de Robert, les chefs de la troupe; puis un nommé Escarpe, et un paysan que de Rousiers ne reconnut pas. Ils le firent monter sur une cavale, et, de là, le conduisirent à Poitiers.

Le lecteur admirera avec nous le calme et la grandeur d'âme de François de Rousiers au milieu des indignes traitements dont il était l'objet. La beauté de ce caractère ressort davantage par le contraste des odieuses figures qui l'environnent, comme la verdure des lauriers parait plus belle au milieu des campagnes que l'hiver a dépouillées. Il s'oubliait lui-même, et, pendant qu'on l'emmenait prisonnier, une seule pensée le préoccupait, celle de son épouse. Il désiroit la revoir, se souvenant des larmes qu'elle versoit (4) dans cette rapide entrevue, qui devait être la dernière. Il ne savait pas, hélas ! que cette consolation de la revoir lui serait refusée.

Antoinette Paulte ne devait pas, en effet, survivre long-temps à sa blessure. L'ainé de Tisseuil était entré lui dire qu'on enverrait des chirurgiens de Poitiers; mais il savait bien, comme tous ses complices, que la blessure était mortelle. C'est en vain qu'on alla quérir en toute hâte les chirurgiens les plus habiles : Pierre Legoust, qui se trouvait, à un quart d'heure de là, chez Jean Barbarin, sieur de La Garde, à La Touderie, dans la paroisse de Saint-Maurice-des-Lions; Antoine Genty, qui demeurait à Lesterps; Izac Lamoreux, qui était domicilié à Confolens (5). Les appareils et les pansements furent inutiles : elle fit son testament, se prépara à l'éternité en pardonnant à ses assassins, embrassa une dernière fois ses petits enfants, et elle expira, vingt-six heures, après l'événement, le surlendemain mercredi, à l'aube du jour. Elle n'était âgée que de vingt-sept à vingt-huit ans. Elle laissait orphelins cinq petits enfants, deux garçons et trois filles. Sa fille aînée n'avait pas encore dix ans.

Arrivé a Poitiers, François de Rousiers trouva dans cette ville des amis qui firent beaucoup de démarches en sa faveur. Ilsapprirent avant lui la mort de son épouse, et reprochèrent à Jean de Tisseuil la conduite traîtresse qu'il avait tenue : « Comment avez-vous pu, lui dirent-ils, commettre un tel acte de félonie que d'aller prendre un gentilhomme voisin, et de donner la mort à sa femme ? » Et lui répondit en maugréant Dieu : « Maudits soient le père et la mère qui m'ont engendré ! ce sont eux qui m'ont induit, persuadé, sollicité, et forcé en quelque sorte à commettre ce crime (6) ».

Notes :

1. Aujourd'hui c'est une terrasse, située au midi de la maison.

2. En 1590, l'épacle était 24 : par conséquent, le 18 juin, on était en pleine lune; de plus cette fenêtre de la salle basse était au midi.

3. Pierre de Tisseuil était dans le secret du complot. Ce qui le prouve, c'est que, dans la soirée du lundi 18 juin, vers les cinq heures ou six heures du soir, il alla dans la boutique d'un maréchal, située en face de la maison du Petit-Pressac, sous prétexte de faire ferrer une cavale, mais en réalité pour épier si le sieur de Rousiers était chez lui. En se retirant, il vit entrer dans la maison du sieur de Rousiers les sieurs de Salles, de Videix et de La Breuille. Or, la nuit suivante, ceux qui forcèrent les portes du logis seigneurial demandèrent où se trouvaient les trois gentilshommes qu'on y avait vus entrer la veille; ce qu'ils n'eussent point fait si Pierre de tisseuil ne les eût instruits.

Le lendemain mardi, Pierre de Tisseuil, ayant rencontré quelques soldats, leur demanda naïvement s'ils n'avaient point peur de lui. « Et pourquoi ? » lui dirent-ilss. — « Parce que je viens de faire prendre Rousiers. »

- La maison de maréchal dont nous venons de parler existe encore, et sert aujourd'hui à la même destination.

4. Desiderans te videre, memer lacrymarum tuarum. (Ad Timoth. Il, cap. I. )

5. Rapport des chirurgiens.

6. L'épouse de Jacques de Tisseuil n'était pas moins coupable que son époux. Dans maintes circonstance, elle avait dit hautement qu'il fallait avoir le sieur de Rousiers quoi qu'il en coûtât, et qu'il faudrait plutôt lui tirer un coup d'arquebuse quand il irait se promener dans ses terres.

Après l'événement, elle dit en plusieurs lieuxet à plusieurs personnes qu'elle n'osait retourner dans sa maison du Rhu, de peur qu'on ne la forçât d'avouer qu'elle était la cause de tous les malheurs arrivés au sieur de Rousiers.

Une circonstance qui fut alors bien remarquée, et qui, dans l'opinion des gens de celte époque, aggravait la malice du crime, c'est qu'il y avait entre la famille de Tisseuil et la famille Paulte une parenté spirituelle, qui était, dans les siècles de foi, aussi sacrée que la parenté naturelle. Jean de Tisseuil, « l'ainé du Rhu », était filleul de Louise Pastoureau, la mère d'Antoinette Paulte; et celle-ci avait eu pour marraine Antoinette Turpin, la mère de Jacques de Tisseuil.

On peut voir cette Antoinette Turpin dans la généalogie de la famille de Tisseuil, donnée par d'Hozier. (Armorial général de France, T. II)

Quant aux détails de l'assassinat, nous les avons tirés des informations qui furent faites, à la requête de François de Rousiers, contre Jean et Robert de Tisseuil, le 1er août 1590.

Source : Biographie de François de Rousiers, gentilhomme du XVIe siècle, de François Arbellot.

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22 mars 2020

Corgnol émigré

Corgnol (Jean-Guy de) : fils de Louis, seigneur de La Touche, et de Marie-Rose Grant de Luxolière de Bellussière - né à Anaïs, 21 juil. 1769 - domicilié à Rochepatier (?) près La Rochefoucauld.

Emigra - 28 déc. 1791 - arrivé, 4 fév. 1792, à Münster- Mayenfeld - campagne de 1792, armée des Princes, dans la 1re Cie d'inf. des gentilshommes de Saintonge, Angoumois et Aunis - inscrit à l'armée de Condé, 31 juil. 1794 - admis à la Cie n° 9 des chasseurs nobles - a suivi l'armée en Russie - campagnes de 1794 à 1800, armée de Condé - a obtenu du Roi le brevet de s.-lieut.

Rentré en France - demande à se rendre en surveillance en Charente, déclarant avoir résidé à Fontainebleau du 28 avril 1792 au 23 fructidor an V - résidant à Vilhonneur, fait promesse de fidélité devant le Préfet de la Charente, 2 prairial an X - amnistié, 22 thermidor an X - en surveillance à Vilhonneur en messidor an XIII : « sa conduite politique ne serait pas sans reproches ».

Il épousa Jeanne-Julie de Labrousse de Mirebeau de Vaubrunet, fille de François et de Anne Favret de Pommeau.

A. G. : 3521, 3533, 3581, 3591, 3601 - A. N. : F7 4989, 5796, 5876, 6012 - O3 2640, 2655 - B. N. : M.F.N.A. : 1386.

Source : L'émigration militaire, de Jean Pinasseau.

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L'ancien seigneur de Rochebertier

Un fils de Philippe Corgnol, Isaac, avait épousé, en 1656, demoiselle Marie de Lubersac, fille de Charles, sieur de Glanges, en la paroisse de Jauldes (1). Il habite le lieu de Glanges et en prend le nom (2). Nous voyons, en 1673, Philippe, fils de cet Isaac, faire sa demeure au lieu noble des Touches, paroisse d’Anais (3), sans doute à la suite de son mariage avec Charlotte Martinaud. En 1727, François Corgnol, écuyer, sieur de Glanges, fils de Philippe, épouse demoiselle Marie Guy, fille de défunt Pierre Guy, procureur au présidial d'Angoumois, et c'est ainsi, semble t-il, qu'il devient propriétaire du domaine de Sillac, paroisse de Saint-Martin sous Angoulême (4). Son fils Louis épouse Suzanne Pasquet, fille du seigneur de La Robinière, paroisse de Vilhonneur (5). Il meurt laissant ses enfants encore mineurs, sans qu'aucun partage ait été fait des domaines de La Touche (ou Les Touches), de Fougère, paroisse de Saint-Angeau, ni de Sillac, paroisse de Saint-Martin. Le fils de ce dernier, autre Louis, épouse, le 26 janvier 1764, Marie-Rose Grant de Luxolière de Bellussière; il achète, en 1776, le fief de Rochebertier, paroisse de Vilhonneur, dont il héritait pour partie du chef de sa grand’mère; il est encore, en 1784 (6), à Sillac, avec ses soeurs; puis il va demeurer à Rochebertier, laissant Sillac à ses deux sœurs, Suzanne et Marie Corgnol.

Au moment où survient la Révolution, Louis Corgnol est mort; il a laissé, avec sa veuve, un fils, qui émigre, et cinq filles. Les deux soeurs, à Sillac, la veuve et ses filles, à Rochebertier, tiennent tête à la Révolution. Comme re présentant l'émigré, la nation vient en partage dans les domaines de Sillac, Rochebertier, La Touche, Fougère; les propriétaires sont constituées séquestres; en l'an IX, elles en seront encore à solliciter un partage défini tif qui mette fin aux mesures administratives, en même temps qu'aux « rapines du peuple voisin, enhardi par cette longue indivision ». Mais rien n'abat ces femmes énergiques, qui résistent pied à pied aux commissaires et experts venant faire les inventaires, récolements, estimations, vérifications des fruits perçus. Nous relevons de curieux renseignements dans le procès-verbal de la séance où la veuve et quatre de ses filles se présentent devant l'administration municipale de Montbron, le 27 ventôse an VI, pour obtenir leurs certificats de non-émigration; au bas de ces certificats doivent figurer leur âge avec leur signalement, notamment l'indication de leur taille :
Marie-Rose Grant, veuve Corgnol, âgée de cinquante trois ans, taille d'environ cinq pieds;
Suzanne Corgnol, épouse du citoyen Ruffray, âgée de vingt-cinq ans, taille cinq pieds;
Madeleine Corgnol, âgée de vingt-quatre ans, taille cinq pieds un pouce;
Marie Corgnol, âgée de vingt et un ans, taille cinq pieds;
Suzanne-Élisabeth Corgnol, âgée de dix-sept ans, taille cinq pieds deux pouces.
Enfin, l'émigré revint, mais il ne lui naquit que des filles.

Il faut remarquer ici que le mobilier de la famille de Corgnol est demeuré fort modeste : point de sièges en tapisserie, encore moins de carrosse, soit à Sillac, soit à La Touche, soit à Rochebertier. À Sillac, quand les délégués de l'administration du district viennent faire inventaire et apposer les scellés, « étant entrés dans une petite salle ouvrant sur la cour, ils trouvent un vieux buffet fait de bois de noyer, onze chaises, dont six en bois de cerisier, un fauteuil, le tout garni de jonc ». Au-dessus de la salle à manger, voici l'ameublement de la principale chambre : « bois de lit à la duchesse, le devant en siamoise moirée, les rideaux de vieille étoffe verte », etc.; — puis la cuisine, et c'est tout. À La Touche, « au rez-de-chaussée, une table, de mauvaises chaises, des lits », et ainsi de suite. À Rochebertier, c'est un vrai « château » où l'on entre. Qu'y trouve-t-on ? Dans « l'appartement appelé salon, qui a vue sur le jardin, deux tables et un pliant qui sert à les supporter toutes deux, et sept chaises garnies de jonc; un mauvais buffet sur lequel il s'est trouvé six bouteilles de verre, douze gobelets, deux carafes et deux pots à eau, le tout estimé, y compris le buffet, 6 livres; ouverture duquel ayant été faite, il s'y est trouvé quatre douzaines d'assiettes, une douzaine de plats de faïence de différentes façons, cuillères d'étain, fourchettes de fer; — autre salon qui a également vue sur le jardin : mauvaise table « à cadril » et dix-sept chaises garnies de jonc ; — chambre haute qui prend jour sur la cour et sur le jardin : une table « à cadril », six chaises garnies de jonc, deux lits à la duchesse anciens, avec rideaux d'indienne », et ainsi de suite (7). Dans l'écurie, outre quatre bœufs; cochons et brebis, deux vieux chevaux, l'un blanc et l'autre bai, estimés, avec une selle, leurs brides et licols, le tout 60#. Voilà l'équipage de l'ancien seigneur de Rochebertier.

Notes :

(1) 1656, 13 avril, présidial, insinuations, 1653-1659, folio 106, recto.
(2) 1673, 26 juin, minutes de D. Cladier.
(3) Ibid.
(4) 1727, 11 juillet, minutes de Filhon.
(5) Archives départementales, fonds des familles. Les renseigne ments qui suivent sur les dernièrs représentants de la maison de Corgnol sont puisés dans ce fonds.
(6) 28 juillet, minutes de Mallat.
(7) « Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le luxe dans l'ameublement ne dis tinguait point, d'ordinaire, la demeure seigneuriale de la maison du bourgeois. De nombreux inventaires de mobiliers, ceux des châteaux de Balzac, de La Bréchenie, de La Chétardie, par exemple, ne donneraient que des déceptions aux amateurs qui y chercheraient des meubles dont la richesse fut en rapport avec la situation des propriétaires. »

Source : La seigneurie de Magné, de Daniel Touzaud.

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21 mars 2020

Romainville émigré

Tartas de Romainville (Antoine) : fils de Antoine et de Marguerite-Rose Desbœufs - né à Jauldes, 20 janvier 1743, baptisé ce jour église Saint-Martial - sous-lieutenant au régiment de Bourgogne, 5 avril 1763 - lieutenant, 26 décembre 1768 - capitaine commandant la compagnie colonelle, 14 mars 1774 - capitaine titulaire, 8 janvier 1775 - capitaine en second à la formation du 8 juin 1776 - capitaine compagnie de grenadiers, 28 avril 1778 - capitaine commandant la compagnie lieutenant-colonel, 29 mai - de la compagnie de Chasseurs, 16 juin 1786 - capitaine de 3e classe à la formation du 31 mars 1791 - abandonne, ler août 1792 - Chevalier de Saint-Louis, 20 avril 1790, reçu le 10 mai - campagnes de Corse 1769, 1770.

Notes : 1768-1769 : bon sujet, appliqué - 1771 : d°, plein d'honneur - 1772 à 1775 : d° - 1776-1777 : très exact, bon capitaine.

Emigré - arrivé à l'armée de Condé, 13 août 1792 - campagne de 1792 dans la compagnie des officiers du régiment de Bresse.

A. G. : YB 183, 293, 425, 426 - 3521, 3531.

Source : L'émigration militaire, de Jean Pinasseau.

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Un cadet de province au XVIIIe siècle

Le récit qui va suivre n'est point oeuvre d'imagination : nous le trouvons tout entier dans une liasse de lettres jaunies échangées entre ses personnages pendant un espace de vingt-cinq ans. Ils s'y peignent au vif, avec leurs sentiments et leurs préoccupations particulières, et nous révèlent, sans honte comme sans amertume, l'état lamentable où étaient tombées alors dans certaines provinces quelques familles de la pauvre noblesse de campagne.

Autant que possible nous les laisserons parler seuls, en citant leur correspondance; mais, il est d'abord nécessaire de faire connaître les circonstances qui leur firent prendre la plume, arme visiblement peu familière à quelques-uns d'entre eux.

Vers le milieu du XVIIIe siècle, mourait en Angoumois, dans une masure à demi ruinée nommée Torsac, un pauvre gentilhomme dont ce logis misérable était, avec quelques arpents de terre, le seul château et l'unique fortune.

Antoine Tartas de Romainville, obligé de survenir au jour le jour aux nécessités de l'existence, était devenu plus qu'à demi paysan, conduisant ses boeufs et labourant lui-même sa maigre terre; il s'était marié, comme il avait pu, dans la petite bourgeoisie rurale de son voisinage, et deux unions successives, loin de l'enrichir, avaient encore augmenté sa détresse : en effet, le premier soin de ceux qui consentaient à lui donner leur fille était de l'obliger, par une clause du contrat, à payer leurs propres dettes.

Sa mort laissait abandonnés à la Providence deux pauvres enfants, que des parents maternels avides dépouillèrent immédiatement de leur mince héritage, sous prétexte dé l'administrer pendant leur minorité.

Il est vrai qu'ils leur offrirent momentanément l'abri, mais pour un temps bien court, ainsi que nous l'allons voir.

Leur seul appui était leur oncle, frère cadet de leur père, vieil officier que son service avait toujours tenu éloigné et dont la situation de fortune était presque aussi précaire que la leur.

René de Romainville, à force d'économie, et bien qu'il n'eût jamais reçu un sol de sa légitime englobée dans les dettes de son frère, avait su jusque-là se suffire avec ses appointements, et, vers la fin de sa carrière, avait obtenu le poste sédentaire de major de la place d'Amiens.

Coeur généreux, dont les élans étaient malheureusement paralysés par les difficultés d'argent, il devint, malgré l'énorme distance qui séparait alors la Picardie de l'Angoumois, le véritable père des pauvres jeunes gens, et ce n'est pas sans admiration que nous voyons ce vieillard se priver, à la fin de sa vie, du peu d'aisance qu'il était en droit d'espérer, et contracter des dettes nouvelles pour secourir sans compter les deux fils de son frère.

Au mois de septembre 1750, dès qu'il apprend la fatale nouvelle, il n'hésite pas à entreprendre le voyage long et coûteux d'Amiens en Angoumois ; il arrive à la Jonchère, habitation du sieur Desvallins, le parent qui avait pris chez lui les deux enfants et, sous prétexte d'administration, jouissait des quelques revenus de Torsac, jouissance dont, vingt-cinq ans plus tard, on n'avait pu encore obtenir qu'il se dessaisisse.

On y délibère sur leur triste situation; le major, voulant sauvegarder leur avenir et les arracher à une déchéance plus complète, propose de les mettre en pension à Angoulême, où ils pourront acquérir un peu d'instruction. Desvallins, enchanté de se voir soulagé d'une charge qui lui pèse, accède à ce désir et, le ier janvier 1761, l'aîné est confié à Angoulême à M. de Bignon, et le second à un procureur au Présidial nommé Delafond. Nous retrouverons le cadet chez son procureur; suivons d'abord la courte et triste carrière de l'aîné.

Après trois ans de pension à Angoulême, le jeune homme songe à s'engager au régiment de Bourgogne-Infanterie, où son oncle a longtemps servi et compte encore quelques vieux amis : deux d'entre eux, le chevalier de Brouzède et M. du Chambon, angoumoisins comme lui, veulent bien, au retour d'un congé, se charger d'amener à la capitale lé candidat pour lequel on souhaite ardemment un emploi d'officier.

M. de Romainville quitte Amiens afin de se trouver à Paris pour leur arrivée. Il fait faire à son neveu un habit d'uniforme, et les trois amis vont ensemble présenter leur protégé au colonel du régiment, lui demandant un emploi dans le corps qu'il commande, ce que, raconte l'excellent oncle dans une lettre, le pauvre petit malheureux n'a pu obtenir que longtemps après son arrivée à Louisbourg, où il a été tué ».

La même lettre nous montre tout le coeur de cet homme de bien qu'était le major de Romainville : nous en transcrivons textuellement le passage suivant :

« Nous revinsments tous ensemble de Paris ; et peu de jours après ces messieurs se rendirent à Saint-Omer où étoit le Régiment de Bourgogne : Ils jugèrent à leur arrivée quil falloit mètre notre neveu en pention aux frères que Ion appelé Les Grands Chapeaux. La pencetion étoit de 500 fr. par ans sans entretien où il a resté près de deux ans avec M. de Bourgon, qui étoit plus jeune que luy, et qui est de notre pays ; et je peut dire que dans ce peu de temps notre neveu y a fait des merveilles ; j'ay été le voir à Saint-Omer et en ay été témoin oculaire. Malheureusement le Régiment a eu ordre de partir pour.Breste et de sambarquer pour les Isles ; je mandés à mes enciens camarades de luy acheter et fournir lhonneste nécessaire ; ce quils firent, et je me trouvés à leur passage à Abbeville, à dix lieues d'icy, et leur remits toutes les avances quils avoient faites tant pour sa pention que pour sa petite pacotille, et lui donnés en argent ce que je pus ; et je vous avoue de bonne foy que je nen say rien au vray, car depuis son départ d'Angoulesme je nay rien mist en escrit. Tout ce que je say, que jay été très Iong à payer largent que javois emprunté icy, et que jétois fort gueux dans ce temps-là.... »

Les Isles pour lesquelles s'embarquait le régiment de Bourgogne, au dire de M. de Romainville, étaient en réalité l'Amérique. Il s'agissait d'aller défendre notre belle colonie du Canada, la Nouvelle France, contre notre éternelle ennemie l'Angleterre. Ce fut là que, à peine pourvu d'un emploi d'officier, le pauvre volontaire fut tué en combattant à Louisbourg, laissant son frère Antoine seul héritier du petit bien de Torsac et des meubles paternels.

Nous savons que les revenus de Torsac, détournés de leur destination naturelle, prenaient le chemin de la Jonchère. Quant aux meubles, un inventaire fait lors du second mariage de son père nous les montre et révèle un dénuement dont le plus pauvre paysan d'aujourd'hui se contenterait difficilement.

« Le seîsiesme avril mil sept cent quarante un.... nous sommes avec nos tesmoins bas nommés transportés audit lieu de Torsac, paroisse de Jaudes, ou estant.... avons procédé audit invantaire et estimation de la manière qu'il suit :

Premièrement estants dans la cuisine dudit lieu de Torsac y avons trouvé une table de bois de peuplier avec ses pieds pliants, une met à pétrir fort uzée, ayant une petitte serrure platte sans clef, appuyée sur deux petits bois sans autres pieds, le tout estimé par les arbitres à la somme de 4 l. 10 s.

Plus un vesselier de différents bois ayant un buffet au dessous qui ferme à une serrure et une clef, dans lequel s'est trouvé en assiettes, plats, cuillères et fourchettes 20 livres d'esling commun qui tout a été estimé avec ledit vesselier à la somme de 21 l.

Plus une vieille tourtière, avec une très mauvaise lèchefritte, et un chandelier de cuivre le tout estimé avec une cuillère a pot à la somme de 3 l.

Plus deux chenets de fert battu, un petit pot de fert, une petite broche a rost, une cramelière et un fuzil, le tout estimé à la somme de 26 l., y compris un soufflet à foyer.

Et ny ayant autres meubles a invantorier dans lad. cuisine, sommes entrés dans la chambre adroit de lad. cuisine ou nous avons trouvé un coffre moyenemant grand de bois de noyer ferment a clef plus que my uzé, estimé par lesd. arbitres a cinq livres.

Plus quatre chaises de paille estimées. 20 sols.

Et ny ayant d'autres meubles a invotorizer (sic) dans lad. chambre nous sommes tous ensemble transie portés dans une autre chambre a gauche de lad. cuisine ou nous avons trouvé un vieux bois de lit foncé dessus et dessous, un mauvais lit de plume avec son travercier une couverte de laine et deux draps de lit de chanvre de reparonnes et etoupes, le tout estimé a la somme de 18 l.

Plus si est trouvé deux fus de barique my neufs de bois de chesne estimés a 3 livres.

Et ny ayant autre chose à invantorizer dans lad. chambre sommes revenus a lad. cuizine au bout d'icelle y a une petitte antichambre ou étant entrés y avons trouvé un petit mauvais fus de couchette, une très mauvaise couverte sur de la paille et deux mauvais linceuls, le tout estimé à trois livres.

Et ny ayant autre chose a invantorizer dans lad. petitte chambre, sommes revenus à la première chambre où nous ayant fait faire ouverture du coffre qui est dans lad. chambre, dans lequel il c'est trouvé deux linceuls, trois nappes une de chanvre, reparonnes et brin et deux d'étoupes avec deux douzaines de servieltes Tune de reparonnes et l'autre de brin ; et nous a aussy déclaré led. sieur de Romainville quil y avait deux autres draps de lit de brin presque neufs avec quatre sacs my uzés, deux essuymains et deux lorchons, le tout estimé a la somme de onze livres dix sols.

Plus c'est trouvé un sceau ferré avec sa cassotte estimé dix sols.

Et dilecq sommes allés au fourniou dépendant de lad..maison .ou nous avons trouvé deux tamis a passer farine et deux pelles de fourt, le tout estimé par lesd. arbitres a quinze sols y compris six palisses. »

Le pauvre logis ne contient, rien de plus, sauf deux ou trois boisseaux de froment que l'on trouve au grenier, et, dans la grange, une charrette, deux charrues, les jougs et courroies, quelques outils aratoires, et quatre petits boeufs, dont deux ne sont pas payés ; il y a, de plus, un petit pressoir et une cuve à faire du vin, « escoulant, dit l'inventaire, 18 à 20 barriques ».

Ne trouvant pas autre chose, on revient à la cuisine, où le seigneur du lieu tire du buffet, sous le vaisselier, « une petite cassette fermant à clef, couverte de cuir noir », qui contient ses titres et ses papiers les plus précieux.

Ce sont : le contrat de son premier mariage, le bail de la petite métairie du Petit Torsac affermée pour un petit prix, quelques quittances, et surtout, hélas ! des pièces ayant pour objet la constatation de dettes nombreuses, accumulées d'année en année et que le malheureux s'est obligé payer lorsqu'il sera en estât ».

Tel était l'héritage reçu par Antoine de Romainville de son père et de son frère aîné. Une situation aussi précaire n'était pas exceptionnelle dans ce pauvre pays d'Angoumois, ravagé si longtemps par les guerres de religion qui y avaient causé la ruine de nombreuses familles. Le proverbe local qui dit l'Angoumois sinueux, glorieux et gourmand ne trouvait qu'en partie son application à Torsac :

Gueux, nous venons de le voir, les Romainville l'étaient incontestablement ; glorieux, à leur manière, s'attachant de toutes leurs forces à cette terre qui les nourrissait si mal, et conservant dans leur misère cette dignité de vie qui fit qu'on ne leur manqua jamais de respect; mais gourmands cela semble peu vraisemblable d'après ce que nous laisse supposer l'énumération si vite achevée du matériel culinaire de leur manoir délabré.

Nous avons laissé à Angoulême, chez le procureur Delafond, le plus jeune et le seul survivant des deux frères. C'est alors que s'engage cette correspondance qui, pendant une période de vingt-cinq années, n'a d'autre objet que l'avenir du jeune homme et une reddition de comptes à laquelle M. Desvallins se soustrait invariablement.

Les personnages de cette comédie, qui ferait sourire s'il n'y avait une victime, sont d'abord le major d'Amiens ne se lassant pas de recommander à tous les intérêts da son neveu ; puis le procureur Delafond et, après sa mort, son gendre et successeur Mestreau ; enfin, Antoine de Romainville qui, arraché à la charrue, n'écrit que rarement et quand il y est forcé, avec une orthographe encore plus fantaisiste que celle de son oncle et, cependant, le brave officier traite les difficultés de sa langue comme l'ennemi à la bataille : il passe au travers, sans s'inquiéter des estropiés qu'il sème autour de lui. Enfin, M. Desvallins apparaît à peine, écrit le moins qu'il peut, décidé jusqu'à la fin à opposer aux revendications la force si grande de l'inertie.

Le pensionnaire de la famille Delafond, né en février 1743, était âgé de huit ans lors de son arrivée à Angoulême. La tutelle de Desvalins devait donc durer encore de longues années : le procureur avait-il déjà quelque défiance à son endroit ? La lettre suivante du major d'Amiens pourrait le faire supposer :

« Jamory le 24e feuvrier 1761. Je nay reçu monsieur quil y a deux jours la lettre que vous maves fait l'honneur de mescrire le 24 du passé, ou etoit jointe copie d'une procuration que je renvois aujourduy a Mr l'archidiacre et le prie de sinteresser pour moy auprès de vous, voicy ce que je pense la dessus, je vous suis dabord très recognoissant davoir bien voulu vous charger de mon neveu, et vous pouvez compter, ou jene pouray quil ne vous sera pas a charge, je vous le recommande, avec toute linstance que peut faire un oncle réellement attaché à sa famille.... Il me paroit par la procuration, quoy que vous saves que jenenlend pas les affaires que Ion otteroit la tutelle de mon neveu au sr Desvalius qui peut estre en seroit fâchés sans du moins luy en avoir fait la politesse, et si on peut luy oter voila ce que j'ignore, vous sentes monsieur toutes mes raisons, je nay reçu que des police tesses de cet homme la, et certeinement je ne veux point avoir de mauvaise façon pour luy.... »

Deux années se passent depuis celle lettre sans laisser de trace qui nous soit parvenue.

Une note de fournisseur du 31 juillet 1753 nous donne quelques renseignements sur l'habillement de l'enfant, ou, tout au moins, sur les noms et les prix des tissus employés :

« Monsieur de Lafont, procureur doit a Dubois lejeune du 31 juillet 1753 pour le sr de Romainville son pensionnaire :

5 aulnes de Ratine d'Alby à 50 sols. 12 1. 10 s.
I aue 1/2 Ras de Mente à 24 s. 1 l. 16 s.
3 aues 1/2 Ras ordinaire a 18 s. 3 l.
1/2 once poil 6 s.
2 echevauds dé soye 3 s.
2 onces fil 8 s.
1 paire jarretière 8 s.
1/2 aue (trop just.) Rougran d'Alençon 16 s.
1/4 mousseline a 4 1. 10 s 1 l. 2 s. 6 d.
1/8 coton blanc a 5 1. 10 s. 13 s. 9 d.

au total vingt et une livres, six sols et trois deniers. »

Un an plus tard, la femme du procureur donne un état de ce qu'elle a fourni à son pensionnaire pendant les trois premières années de son séjour dans sa maison, à raison de 150 livres par an pour le logement et la nourriture :

Nous y relevons un costume complet de serge, que la bonne dame écrit comme elle prononce, à l'angoumoisine « sarge », costume revenant, avec les doublures, les accessoires et deux livres de façon, à une somme totale de 10 l., 2 sols ; trois paires de souliers, les deux premières à 2 l., 10 s., et la dernière, l'enfant grandissant, à 3 l. ;

Deux paires de boucles de souliers de cinq sols chacune; six paires de sabots, d'abord de six sous, ensuite de neuf ; un chapeau de 2 l., qui semble avoir duré trois ans, car il est seul mentionné ; six paires de bas de laine et deux de fil, coûtant 20 sols chacune; un costume complet, habit, veste et culotte, qui coûte 3 l. de façon; deux autres habits, l'un, en ratine, pris chez le sr Dubois dont la note vient de passer sous nos yeux, et qui, vu son prix comparativement élevé, semble avoir été fait pour les circonstances solennelles, et l'autre fourni par madame Delafond, avait dû être porté d'abord par son fils un peu plus âgé qu'Antoine de Romainville; elle le mentionne comme il suit :

« fourny un habit que javois de diablement fort dont javois trouvé huit livres au mois de juin 1752. »

Ajoutons à cette liste deux autres paires de culottes, car les écoliers d'autrefois ressemblaient fort à ceux d'aujourd'hui, et cette pièce essentielle du vêtement partageait avec la chaussure les plus dures fatigues.

Le blanchissage est compté à quatre livres par an ; nous trouvons en outre au printemps de 1751 et à celui de 1752 la dépense suivante, prouvant les soins maternels de Mme Delafond :

« pour 20 sols de drogues pour le purger, plus 10 sols de poudre vermifuge. »

Enfin, deux fois en trois ans du « fleuret » pour les cheveux; cette dépense de luxe atteignit pour les deux fois la somme de 4 sols.

Dès le lendemain de son arrivée à Angoulême, le petit Antoine était envoyé à l'école à raison de 12 sols par mois, puis, à partir du Ier mai 1752, « commençant à « escrire », à raison de 20 sols. Le jeune Delafond plus avancé, et dont l'instruction était probablement plus soignée, payait 40 sols par mois. Ces détails ressortent d'une note du maître d'école Boylevin.

Une lettre du major, datée d'Amiens le 3 février 1754, fait connaître les projets formés par lui pour l'avenir de ses neveux : il est déjà décidé que l'aîné suivra la carrière des armes ; quant au second, l'excellent oncle ne dissimule pas son vif désir de lui voir embrasser l'état ecclésiastique. Dans son esprit de vieux soldat qui, toute sa vie a fait campagne ou couru de garnison en garnison, il lui souhaite ce que lui même n'a jamais connu, le repos, et le voit déjà pourvu de quelque bon bénéfice :

« Jay reçu monsieur la lettre que vous maves fait l'honneur de mescrire le 19 du mois dernier qui ma fait je vous jure un plaisir bien sensible. Je ne saurois vous exprimer ma recognoissance des bontés que vous aves pour mon neveux, je vous en demande et à mademoiselle la Fond la continuation, mon état et celuy de mes neveux est je vous assure bien triste, je veux dire le leurs, car pour le mien sans eux seroit des plus agréable, enfin je fais et fray tout ce que je pourray pour eux. Je vous ay une obligation infinie de faire apprendre le latin au petit, il nest pas douteux que cest le meilleur et le seul partist quil puisse prendre. Je ne suis pas moins étonné que vous nayes rien reçu du bien de sa merre, il est bien dur que ces parents ne luy donne pas ce qui luy revient, supposé ce que je ne scay pas, quil ait quelquechose, enfin mon cher monsieur, cest a vous, puisque vous voulles bien vous en donner la peinne de Iuy faire rendre la justice qui luy est due, sil est possible. Quant a moy pour le présent je ne puis rien,.laine joindra le Régiment de Bourgogne celte année icy, M. larchydiacre ma mandés que M. de Brouzede voulloient bien sen charger pour luy conduire. Quant au petit sil réussit nous tacherons de touver quelquuns auprès de notre nouveau evesques pour luy procurer de quoy subsister. Jescris aujourduy a M. Provost Devalins et luy mande que je vous consultera}^ pour faire émanciper laine avant son départ si vous le juges a propos. Je ne say pas sil en coutra beaucoup, et si vous le conseilles, je mande audit sieur aussi de prendre votre avis sur ce quil doit faire pour les deux biens de Torsac ayant une entière confiance en vous, étant de plus aufet des affaires de mon frère, il sen faut de beaucoup que jay envie de luy faire de la peine, je ne demande que linterest de mes neveux et de pouvoir sil est possible leurs conserver ce qu'ils ont, adieu mon cher monsieur, je vous souhaitte tout bonheur et vous prie de mescrire de temp en temp étant très parfaittement Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur, Romainville. »

L'idée de faire entrer son neveu dans les ordres le poursuivra longtemps, et celle de lui faire rendre sa part de Torsac plus longtemps encore :

« Vous me surprennes, Monsieur, écrit-il en 1758, de n'avoir rien touchés pour ce petit misérable; javoisouy dire cependant quil devoit avoir quelque bien du coté de sa-mère, pour de celuy de son père vous le saves mieux que personne. Je pense bien que ses interest ne peuvent être en meilleurs mains, et que si il ne touche rien cenest pas votre fautte, je voudrais de tout mon coeur que M. Desvallins put nous donner quelquechoses sur les deux biens de Torsac, desquels il men vient pas plus qua mon neveu.... il est sur que je ne demande rien, et que je leurs ayderay tant que je pourray, celuy qui est en Canada ma beaucoup coûtés, et ne suis point encore au pair de mes affaires ayant été obligés d'emprunter icy pour luy. Je voudrois bien que celuy qui est avec vous prit le partit de léglise et que ce fut sa vocation, peutestre trouvoirions nous quelqu'uns au près de M. lesvesque qui nous seroit favorable pour luy faire avoir quelque bénéfice. Je suis persuadé que M. de Brouzede si vous aviez la bonté de luy parler en lassurant de mes respect sinleresseroit pour luy, sil pouvoit prendre ce partit jagirois de mon costé, autrement il ne me seratpossible de Tayder malgré ma bonne volonté, nen ayant en vérité mon cher monsieur, pour mon état assez pour moy. Cest ce que je vous prie de luy dire bien sérieusement, je ne suis plus jeune, et ils ne doivent pas compter, ni luy, ni lautre longtemps sur moy. »

Dans un ordre d'idées différent, M. de Romainville donne à la fin de cette lettre un renseignement demandé par M. Delafond, et que nous citerons à titre de curiosité :

« Quant a ce que vous me marqués, au sujet du velours noir en coton, ce que Ion appelle icy panne, il est vray que Ion en fabrique depuis quelque temp, mais tout le monde en revient et sen tient a la panne noire, celle de coton étant a la vérité plus belle et plus fine mais moins bonne pour lusé, et beaucoup plus cherre. Je vous envoiray volontiers de lune ou delaulre si vous le desirez, pour deux culottes et deux devant de vestes, mais je vous conseillerois de prendre de la panne noire elle coûte aux environs de douses livres l'aulne. »

M. de Brouzède dont on espère la protection près de l'évêque d'Angoulême était très vraisemblablement le père de l'officier de Bourgogne ami et camarade de M. de Romainville : lui-même avait servi autrefois, s'était retiré comme capitaine, et, devenu veuf, était entré dans les ordres : il y fit rapidement son chemin, car il fut ordonné prêtre moins d'un an après avoir reçu la tonsure. Nommé parles chanoines de la cathédrale d'Angoulême à la petite cure de Mérignac qui dépendait du chapitre, l'institution canonique restant réservée à l'évêque, il en prit possession, bien qu'il ne fût encore que simple clerc tonsuré. Mais l'usage établi accordant en réalité la présentation du titulaire au chanoine de semaine, et son prédécesseur étant mort au moment précis d'un changement de semaine,, il se vit attaqué par le candidat du chanoine sortant, dont la présentation avait été repoussée comme n'ayant pas été faite en temps utile; un procès s'engagea, dont les débats semblaient devoir se prolonger éternellement; le chapitre et l'évêque. désireux d'y mettre fin, et ne trouvant d'autre solution à la difficulté, profitèrent d'une vacance opportune survenue par la mort d'un chanoine, pour donner la stalle disponible à l'ex-capitaine abbé de Brouzède, tonsuré depuis un peu plus d'une année seulement.

L'exemple d'un avancement aussi brillant n'était peutêtre pas étranger au désir ressenti par le major de voir son neveu suivre la même voie.

Le chevalier de Brouzède, fils du chanoine, était un homme d'une obligeance extrême, et, pendant ses congés, c'était à cet ami sûr que M. de Romainville se confiait plus intimement pour ses intérêts et ceux de son neveu. Il avait en dépôt le petit pécule donné par l'oncle pour subvenir aux dépenses de l'enfant, ainsi que le prouve la lettre suivante du chevalier au procureur :

« Jetois à la campagne, monsieur, lorsqu'on me remit votre lettre. Comme vous aviez passé un temps considenable sans me parler de remboursement pour l'habillement de M. de Romamville. javois cru que vous vous estiez pourveu d'un autre coté, et javois en conséquence écrit a loncle en lui envoyant le compte de ce qui metait restait appartenant a son neveu, La réponse quil ma faite a ce sujet a été de me prier de continuer a garder cet argent, et que je lui en tiendrois compte pour en disposer a son gré lorsquil viendrait au pays voyage quil fra le plulost quil lui sra possible. Comme cependant par une lettre antérieure il mavoit marqué de fournir pour Ihabillement du jeune homme, si vous voules menvoyer le mémoire et un receu du montant, je remettrai a la personne qui viendra la somme qui sera portée. J'ay lhonneur d'estre très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, le Cher de Brouzede. »

Antoine de Romainville, cependant, est arrivé à l'âge de seize ans, et ne se sent évidemment aucune vocation pour l'état ecclésiastique ; il n'est plus question de latin, et une note de Jussé, maître écrivain, calligraphiée avec des arabesques pleines de prétention, nous montre qu'il en est encore aux leçons d'écriture, qui vont continuer jusqu'à la fin de 1769.

Il a confié au chevalier de Brouzède ses répugnances pour l'état ecclésiastique et son désir d'entrer au service comme son frère : le chevalier écrit à l'oncle dont voici la réponse : C'est, en même temps, une lettre de nouvel an :

« Amiens le 30 décembre 1758. Si je vous dis, mon cher petit pays que je vous aime bien, sy vous repondes comme vous le devës, vous dires que vous le scavés, et que vous connoissés mes sentiments d'amitié pour vous ; je vous les réitère cependant ces sentiments au renouvellement dé cette année, et les voeux sincères que je faits pour vottre antière satisfaction, et pour toutte votre famille. Jay lu et relus, mon cher chevallier, vottre lettre au sujet de mon neveu ; il est une chose certaine et dessidée que je ne le mettray point de mon gré dans les trouppes ; je ne peut ny ne le veut, ny ne suis en état, de ly soutenir. Il sen faut encore de beaucoup que je sois au pair de mes affaires par raport a ce que jay fait pour son frère ; il est inutille de parler mizere, et cela est vray que cest tout au plus sy je peut me tirer icy d'affaire avec mes appointements. Je vous prie de vouloir bien luy dire et a M. Delafont a qui je fais mille compliments.... »

Suivent les gémissements habituels sur ce que rien ne revient de Torsac, puis il termine en racontant à son ancien camarade, retenu à Angoulême par d'anciennes blessures, ce qui peut l'intéresser au sujet de son régiment alors engagé dans la guerre de sept ans.

« Je vis, mon cher Brouzede, dans la flateuse espèce rance de revoir a Amiens le reste du débris de ce misérable bataillon de Bourgogne, fondé sur le bruit qu'il y a un cartel pour leschange des prisonniers avec l'Angleterre, il a passé icy 347 prisonniers anglois avec une vingtaine d'officiers en différentes troupes dans les premiers jours de ce mois qui vont a Calais, lieu ou se doit faire leschange a ce que Ion assure; comme nous avons bien peu d'Anglois, je tremble que Ieschange ne soit pas gênerai, mais jespere toujours voir arriver le gros Marin (M. de Marin était lieutenant-colonel du régriment) a la teste de son bataillon, aussy peu satisfait, je crois, des Anglois, comme nous l'avons été ensemble des Autrichiens. Il nest pas douteux que si ils débarquoint à Calais, je juge quils passeroint icy. Jay fait provision de vin en les attendant. Dieu veille que cella soit bientôt ! Nous allons avoir dans notre ville une brillante garnison : Monsieur le Mareschal de Bellisle a escrit a nos magistrats que la compagnie de Luxembourg des gardes du corps y arriverait le mois prochain a demeure ; cella nous augmentera la bonne compagnie, et en mesme temps les denrées qui ne sont déjà que trop chère. Adieu, mon cher païs, je vous embrasse de tout mon coeur et suis pour la vie votre vray serviteur et amy, Romainville. »

Un peu plus de deux ans après, en juillet 1761, rien n'est changé :

« Quant au partit que prendra mon neveu, je nay rien à dire mon cher monsieur Delafond, jay mis laine au servisse, il a été tué, je ne peux point mengager dy soutenir celuy-la ; je ne suis point dage et en état. Il prendra quel partit il voudra. Je voudrois bien quil prit le partit de l'Eglise ou de se tirer daffaire avec le peu quil a.... Je vous prie de luy dire bien sérieusement quil ne doit pas conter sur moi.... »

Le major assurément a des préoccupations qui font en ce moment négliger son neveu : La lettre suivante va donner la clef du mystère :

« Amiens le 22 Janvier 1762. Jay très bien reçus, mon cher neveu, votre lettre du 27 Décembre dernier, et je vous remercie de tous les souhaits que vous faites pour moy au sujet de la bonne année. Je nen fais pas moins pour vous, et les plus essentiels sont que vous vous elleviés dans la crainte de Dieu et avec les sentiments d'un vray et honeste homme. Voilà a quoj vous devés songer et vous occuper principallement.... Vous me demandés, mon cher neveu, la permission de venir a Amiens, cela nest pas possible et je ne le veus point, je ne suis point en état de vous y recevoir, premièrement je nay point de logement ; je me suis marié l'année passée, et je ne veus pas, donner ce désagrément a ma femme, et je juge que cela ne lui froit pas plaisir. Je ne vous vois pas dautre partit aprandre que de rester a Angoulême ou dans le bien de Torsac. Celuy de l'Eglise vous auroit bien convenus ; nous aurions bien trouvés quelques protection auprès de Mgr l'Evesque, mais cela me paroit dessidé autrement. Le partit de servir comment avoir de remplois et vous y soutenir nayant pas de bien ; selon moy il ne faut pas y songer ; je say ce quil men a coûtés pour votre frère, et actuellement que je vous escrit je nay pas encore tout payés ; bref actellement je ne suis pas en état de rien faire pour vous : Le Roy ne me paye pas depuis trois ans dumoins en anlier; je suis bien heureux dans les circonstances présentes davoir foit un mariage qui ne mest pas desavantageux, mais duquel vous ne pouvés vous ressentir malgré ma bonne volonté de bien du temp dicy ; il est un fait que si vous esties assez heureux pour que je survesqusse ma femme, ce que je ne dezyre pas, vous pouriez espérer quelque chose après moy, mais par droit de nature vous ne devez pas Iesperer, puisque jantre dans la soixantième année de mon âge du treize de ce mois, et quelle nen a que quarante trois. Je ne vous fais, mon cher amy, ce petit détail, que pour vous mettre au fet de ce qui me regarde, et que supposés que Dieu dispose de moy vous sachies a quoy vous en tenir. Voila le vray : Si je meurs le premier vous naures rien ; et pourquoy cela par ce que je nay rien. Jay déjà mandes que je vous abandonnerais tout ce que je peux avoir en Angoumois ; que je paierois très exactement les interest des cent pistoles dues à M. Contant a Limoges, ce que je paye régulièrement ; il me mande en dernier lieu quil me remettroit volontier les interest et fraix qui sont dus precedamant, si je voulois luy rembourser les cent pistoles ; je ledezire et y vise, mais je ne say pas quant. Il faut que je vive encore quelque temp pour que cela arrive. Dieu le veille. Adieu mon cher amy aimez moy, et surtout soyes honeste homme et soyes persuadés des sentiments dattachement qua pour vous votre oncle, Romainville ».

La situation, comme on le voit, est exposée avec une franchise et même une rudesse toute militaire ; mais pour adoucir ce que la communication avait de trop dur, l'oncle ajoute ce post-scriptum consolant pour un neveu :

« Je me porte assez bien, et ay fort envie d'aller en Angoumois, mais je ne le peus pendant la guerre. Il y a tout lieu de croire que madame de Romainville naura point d'enfans. »

A la suite de cet événement, M. Desvallins, croit devoir sortir de son mutisme et, sans parler de la question brûlante des comptes de Torsac, envoie au major ses compliments les plus pathétiques :

« Monsieur, Monsieur de Romainville vostre neveu ma communiquée la lettre que vous luy avez fait Ihonneur de luj escrir du 22 Fevrier dernier, qui ma fait un plaisir des plus sensible de savoir que vous possédée une santé parfaitte, en mesme temps de savoir que vous avez prix une cher moytié. Vous vouller bien que je vous marque ysy la part que je prent en tout cequi vous fait plesir, ment faizent autant qua vous mesme. Je pris le seigneur quil répandent sur lun et lautres sa Ste bendiction, et quil vous conservent lontent dans une santé parfaitte, afin que vous puissiez jouir de toutes les felicittée que Ion peut dezirer dans cette Ste alliance. Nous espérions toujours que nous pourions avoir Ihonneur de vous voir dans nostres provinces, mes vous nous faitte sentir par la vostre quil n'y a pas sy tost apparance, en ce que vous ditte que vous ne le pouree qu'a près que la payx sera faitte. Nous dezirons beaucoup par touttes sortes de reson que cela feu des cette année en ce que cela pouroit nous ocazioner l'honneur de vous voir, et nous soulager sur les taxes que Ion nous a imposée dans cette gaire quy nous ruine tous et nous met hors destat de pouvoir les payée par la multiplisité des imposition et triple vingtiesme. Jan suis pour 125 livres par ans, mes il faut se conformer au loix de nostre bon prince. Vous vouliez bien que je vous parle ysy de Romminville vostre cher neveu, il se porte bien à présent quy est un forbon garçon et quy haura du mérite estant très sage et creniant Dieu.... Il estoit en très mauves estât lanné dernière, mes jay donné cette iver dernier 58 l., 7s a monsieur Lafonts pour luy achetté un abits, ce quil a fait et quelque chemise, sans quoy il estoit hors destat de rester en ville. Il a resté dans les vaquance deux mois et demy avec nous, et lannée dernière deux mois, ce quil ne sera pas juste que monsieur Lafonts face payé Ihors des contes quy ce ferons avec luy.... Je espaire que vous dire de vos nouvelle et de celle de madame que je respelte infiniment le plus tots quil vous sera possible. Ces la grâce que je espère de vous et celle de croire que jay lhonneur destre avec une parfaitte considération insy qua madame, Monsieur, Vostre très humbles et tres obissant serviteur, Desvallins ».

Il omet de souffler mot des comptes de Torsac, comme on peut le voir, mais n'oublie pas de rappeler qu'il a payé 58 livres et 7 sous pour l'habillement du jeune homme. Sans oser le dire, il insinue aussi, clairement, qu'on devrait bien l'indemniser pour l'hospitalité qu'il lui a donnée pendant les vacances.

Quelques mois après, probablement vers la fin de 1762, le procureur Delàfond meurt, et son gendre Mestreau, qui lui succède dans sa charge, offre à M. de Romainville de continuer à s'occuper de ses affaires et de celles de son neveu, par une lettre du commencement de 1763. Il propose en outre de faire émanciper le jeune homme qui a maintenant vingt ans accomplis.

Le major adopte cette combinaison, et annonce l'envoi d'une somme de cent livres pour les frais d'émancipation; mais, pour son neveu, la même lettre contient un article bien plus intéressant : devant sa vocation persistante pour la carrière militaire, l'oncle finit par se rendre, et, tout en grommelant un peu, non seulement ne met plus d'opposition, mais encore consent à lui donner son appui. Voici ce qu'il écrit en février 1763 :

« Puisque mon neveu est absolument dessidé pour prendre le partit du service, il en est le maître, conseil que je nay jamais voulu luy donner de mon chef, ayant eu trop de chagrin de son aîné. Il est dage a présent den sentir tous les événements et toutes les conséquence, a Quil aye surtout une grande attention de si comporter comme il le doit, et suivant sa conduitte dont seurement je seray informer par tout ou il sera, jagiray en consequence pour luy en tout ce que je pourray. Jay escril hier a M. le marquis de Bouzols, colonel du Régiment de Bourgogne, pour le prier de le recevoir ; jay fait la mesme prière aux officiers du régiment; il faut attendre leurs réponses. Pour nioy, a vous dire vray, jaimerois mieux quil anlra dans ce régiment que dans un autres ; sil ne peut pas avoir demplois a présent, comme je nen doute pas, il faut quil antre volontaire pour en mériter, comme jay fait ainsi que son frère.... Je ne say point les raisons pour quoy M. Desvallins ne mescrit point; je nentend pas quil jouisse du bien de mon neveu; comme il me le mande, je say que a le bien du Petit Torsac est, a ce que je crois, de moitié entre luy et nous. Il est juste quil en ait ce qui luy en revient, mais aussi chacuns le sien. Ne seroit-il pas possible, après mon neveu émancipés, de faire un arrangement ensemble, ou vendre le bien, mon intention nétant cependant pas d'avoir de mauvaise façons.... »

Mestreau répond à cette lettre le 4 mars suivant :

« Monsieur votre neveu, monsieur, ne doit point espérer actuellement sur le bien de sa mère. Le sieur Desboeufs qui en est comptable a très mal géré ses affaires, et ses fonds sont actuellement en saisie réelle, en sorte qu'il faut de nécessité attendre les événements de la vente quy pourra par la multiplicité des incidents, ordinaire dans ces cas, trainer en longueur..... »

Antoine y joint ses remerciements pour son oncle; mais il n'est pas encore grand clerc et c'est un brouillon de la main de M. Mestreau que nous avons sous les yeux :

« Quelles actions de grâces ne vous dois-je pas, mon très cher oncle : vos bontés et le soin que vous voules bien prendre de moy sont d'un prix que je noublierois jamais et que jauray chaque instant de ma vie présent a l'esprit. José espérer, mon très cher oncle, que vous conti<r nuerez dans létablissement auquel jaspire le zelle ardant qui vous porte a me servir, et que vous serés persuadé de ma reconnoissance qui sera aussy durable que les sentiments de respect et de soumission avec lesquels jay lhonneur destre et a ma chère tante mon très cher oncle, Votre très humble et très obéissant serviteur, Romainville. Jose me flatter que vous aurés la complaisance de minformer du succès que avez eu auprès de Mr de Bouzols et des officiers du Régiment. »

Le jeune homme devait attendre avec impatience des nouvelles du major d'Amiens ; quinze jours se passent, puis trois semaines ; enfin la lettre attendue arrive, et annonce qu'il n'y a pas d'emploi d'officier vacant actuellement, mais le bon oncle, tout en gémissant encore un peu, se remue, écrit de tous côtés, et, se revoyant quelque trente ans plus tôt dans la même position, fait tout son possible pour arriver au but désiré :

« Jay reçus ces jours passés une lettre de Mr de Bouzols, colonel du Régiment de Bourgogne, qui me marque quil ny a point demplois a donner ; il me fait espérer que par la suitte, il pourra en donner, et que si je my etois pris plus tost, il y avoit des emplois vacant a la reforme. Je suis bien fâchés de navoir pas été avertis plus tost, car, je le répète encore, ce na jamais été mon intention de proposer a mon neveu de servir. Hé! comment ferons-nous pour ly soutenir ? Sil persiste a prandre ce partit la, quoy quil nait point demplois, il faudrat quil joigne le régt de Bourgogne comme volontaire. De vous a moy, mon cher monsieur, jaime mieux quil soit dans ce régiment la que dans un autre ; Jy ai ancore des amis sur lesquels je compte qui mont mandés qu'aussitôt quil y aurait des emplois vacants, ils men informerais, Mr de Bouzols me marque quil men informerait luy mesme; sa lettre est extrêmement polie : mais je cognois Mrs les colonels. Je voudrois bien que mon neveu vis Mr du Chambon a son passage a Angoulesme ; je compte qua la réception de ma lettre il sera dans votre ville ; Mr de Brouzède ma mandés quils dévoient joindre au premier avril, et je juge quils sen iront ensemble. Je vous prie de dire a Mr de Brouzède après luy avoir fait mille amitié de ma part, quil faut quil serve de père a mon neveu dans ce moment icy, et que si il a de lemplois dans Bourgogne, je luy adresseray une lettre d'eschange de six-cent livres pour le faire habillié, et cela dans le temps quil me le marquera : il peut compter et sarranger la dessus. Mr du Chambon trouvoira une de mes lettres a son arrivée a Rochefort. Si vous le voyés, dites luy aussi je vous prie, combien je compte sur luy, et je suis bien sur de ne pas me tromper. Enfin, mon cher monsieur, joignes vous a moy pour dire a ces messieurs combien je leurs recommande mon neveu. Sil le mérite, je fray pour luy tout ce que je pourray, mais il ne doit compter que sur luy mesme, et sur moy que pour cette fois icy seulement ; Jay des menagemens a avoir pour une femme que jaime tendrement et a qui jay de grandes obligations. Vous trouvoirés cy-joint, monsieur, une lettre d'eschange de cent-deux livres pour mon neveu, comme je vous lavois promis ; jy ai ajouté quarante sols moyence nant quoy je nay point affranchis la lettre : comme je ne say pas sil ya un trésorier des trouppes a Angoulesme, jelay prise sur celuy de Limoges; en tous cas les receveurs des tailles ou quelques marchants vous la prendront surrement.... Il faudra lever lextrait baptistaire du petit, et on demande un certificat signé de quatre gentilshommes de la province comme quoy il est noble : cela vous sera peut-estre difficile a faire ; il lest seurement bien a ce que Ion ma toujours dit, mais les titres sont en Gascogne d'où nous sommes originaires; le curé de Rais, près de Ruffec pouroit bien vous mettre au fait, il est mon cousin germain maternel, - cest luy qui en a fait la recherche, a ce que jay ouy dire, pour une succession que nous devions avoir en ce pais la, mais dont jamais nous navons pu tirer rien faute d'aisance. Parlez en a M. de Brouzede. »

On fait immédiatement les recherches nécessaires pour établir la généalogie de notre cadet de Gascogne, et le Ier avril 1763, M. Mestreau peut écrire à Amiens ce qui suit :

« Monsieur de Romainville et moy avons communique votre lettre à M. de Brouzede et a M. du Chambon assemblez : ils ont lun et lautre paru portés daffection a vous obliger et M. de Romain ville. Le neveu de M. du Ghambon avoit une place dans Bourgogne et il la quitte : ils espèrent la procurer à M. de Romainville ; Ils en parleront aussy tost leur arrivée à M. de Bouzols. Vous serez instruit de tout ce qui se passera, et je le seray aussy. Nous avons donné à M. de Brouzede un certificat de 4 gentilshommes de cette province, légalisé par M. le subdélégué, que M. votre neveu est né noble et a vécu noblement, et son extrait baptistaire : ainsy rien ne manquera de ce coté la. A supposer, monsieur, que MM. de Brouzede et du Chambon ne pussent parvenir a obtenir lemploy dont je vous parle, entendes vous que M. de Romainville parte également sur le champ ? Il me semble d'avoir remarque dans votre lettre quelque chose qui nous rend incertains de votre avis à cet égard.... »

De plus, voyant le départ imminent de son pensionnaire, il demande à M. de Romainville de bien vouloir désigner un mandataire pour régler, avec Mme Delafond, sa belle-mère, le compte ouvert depuis douze ans que l'enfant est entré chez elle. L'annonce de la lettre de change de six cents livres lui inspire, en outre, une nouvelle épître de remerciements d'un style aussi noble que la première, et qui, écrite par Antoine sous sa dictée, est envoyée à l'oncle avec la sienne.

Trois semaines après, arrive la réponse suivante, que, dans sa joie, le brave major, contrairement à ses habitudes, a oublié de dater. Il n'est plus question de récriminations, et l'oncle est aussi ravi de voir son neveu officier, que s'il s'agissait de lui-même :

« Je ne pouvois pas, mon cher monsieur de Mestreau, respondre plus tost a vos deux lettres, cest à dire a la première, car je nay reçus celle du 19e que hier au soir, par laquelle je vois que vous estes inquiet sur le départ de mon neveu ; soyés tranquille sur ce sujet, vous aurés bien le temp de faire ensemble toutes vos affaires avant son départ. M. de Cortet cape au régt de Bourgogne mescrit du 8e de ce mois et me mande que M. de Bouzols a nommé mon neveu a un emplois ; javois escrit a M. du Chambon le 9e, et par la lettre je le priois de minformer de ce qui se passoit au régiment au sujet de mon neveu, et le prevenois que je ne vous éscrirois point que je neus reçus sa réponse, pour de largent et pour tout ce qui pouvoit regarder notre nouveaux officier qui ne lest peutestre pas ancore, du moins je ne le sais pas ; mais je le sauray seurement demain ou après demain de Versailles, et nous agirons en conséquence. La personne qui sinteresse pour moy en ce pais la prendra une lettre descliange pour ou je luy marquerés, lorsque nous serons sur quil sera nommé ; je ne vous fais ce petit détail, mon cher Mestreau, que pour vous dire que jay eu mes raisons a ne vous pas escrire plus tost : Vous le voirés par ce que me mande M. du Chambon par sa lettre du 19e, mesme datte que la vostre, et reçue le mesme jour. II me marque que réellement M. de Bouzols a donné son mémoire pour mon neveu, et quil la fait de la meilleure grâce du monde, et que les emplois quil avoit nommés cy devant ses lettres étoient arrivées, ce qui m'inquietoit un peu, craignant quon ny mit des lts reformés, et ce qui me donne par conséquent espérance pour mon neveu. Il me marque donc que Brouzede est un peu incomodé, et quapres la reveûe, il retournera a Angoulesme pour tacher de se rétablir, et que la il aura la bonté de faire les avance pour faire habiler mon neveu, et son petit nécessaire, et que moy de mon costé janvoiray une lettre deschange de 600 livres au major du régiment, qui sera tirée sur le trésorier de la Rochelle comme je les promise. Vous pouvés assurer M. de Brouzede qu'il peut compter la dessus. M. de Bronzede se chargera damner mon neveu avec luy a Rochefort ou sera lé régiment, mais ils sont convenus avec Ghambon quil ne joindra le a régiment que lorsque ses lettres y seront arrivées, et sest bien mon intention et ce que jay mandés à Chambon : ainsi jusqua ce temp la il faut bien prendre patience. Sans doute que M. de Brouzede sera informés lorsque les lettres seront arrivés, et seurement il vous en fera part : Je vous prie donc a son arrivée a Angoulesme de luy faire mille amitiés de ma part et de luy communiquer ma lettre, et de luy dire combien je suis sensible a toutes ses bontés et peines qu'il veut bien prendre pour mon neveu quil sera maître de faire partir ou rester tant quil jugera a propos a Angoulesme. Je mettray demain au carosse d'Amiens pour Angoulesme une petite caisse dans laquelle sera une épée d'argent que j'envoye pour mon neveu ; elle sera a votre adresse ; je compte quelle partira de Paris dimanche ou lundy premier de May ; le port en sera payés jusqua Paris. Comme je sens bien ou est actuellement l'état de mon neveu, je juge bien que M. de Brouzede naura pas trop de six cent livre pour luy donner labsolu nécessaire.... Je sens qu'il luy faudrait une certaine quantité de chemises, plus tôt grosses que fines, et tant d'autres choses nécessaires.... J'embrasse de tout mon coeur mon neveu ; jespere qu'il me mandra sont départ pour Rochefort lorsque ses lettres seront arivées. »

Voila donc Antoine de Romain ville officier ; il a vingt ans, et voit, grâce à son oncle, s'ouvrir devant lui un avenir qu'on n'aurait pu prévoir aux jours lamentables de son enfance. Equipé par les soins du chevalier de Brouzède, il part, l'épée d'argent du major au côté, et va rejoindre son régiment à Rochefort.

A partir de ce jour, les lettres deviennent plus rares, et nous ne retrouvons nos amis qu'à des intervalles assez éloignés.

Le 23 décembre 1765, Mestreau écrit an jeune officier, alors en garnison à Mont-Dauphin ; il lui reproche d'abord amicalement son long silence, puis lui annonce la mort d'un frère de sa mère, oncle qu'il n'avait sans doute jamais vu, et dont l'héritage, évalué à quatre mille livres de capital, devrait lui revenir pour moitié. II s'agit d'un sieur Desboeufs qui vient de mourir dans le Maine, où il exerçait modestement la fonction de procureur d'office du marquis de Thurin dans une juridiction appelée Celon. Prudent, Mestreau conseille de n'accepter cette succession que sous bénéfice d'inventaire, mais, pour hâter le règlement, il demande dans le plus bref délai une procuration conforme à un modèle inséré dans sa lettre. Comme oraison funèbre de l'oncle Desboeufs, il termine par cette phrase :

« Je suis charmé de cette petite avanture qui ne peut pas faire de mal à votre fortune. »

Antoine ne semble pas avoir grande hâte de réaliser son héritage, car malgré les instances pour avoir réponse et procuration par le premier ordinaire, c'est seulement cinq semaines plus tard qu'il se décide à répondre. Ecrire une lettre est visiblement pour lui un travail pénible, surtout maintenant qu'il doit la rédiger lui-même. Le style et l'orthographe ne sont plus ce qu'ils étaient quand il n'avait qu'à copier ; seules, les leçons du maître d'écriture semblent lui avoir été utiles :

« A Mont Dauphint, 2 Feuverier 1766. Monsieur, Quel plaisir naige pas eut de resevoir devos chère nouvelle, et que daprande que vous jouisé dune parfaite santay, et jan soite la continuation. Sit jay tant tardé a vous faire réponse, ses que jaures crus manquer a mont devoir sit je navois pas informé mont très cher oncle et que je ne puis rien faire sant luy ; et aussi taud que jay reseut deses nouvelle, jai parties pour Ambrunt pour fai faire la procuration telle que vous me lademandés ; vous la trou verres jointe a la laitre, et nous esperont que vous voudres bien prendre soins de nos petitte affaire comme un bon paire de famille, et vous ne saures savoir combien je suit charmé davoir reseut de vos chère nouvelle, et jay l honneur destre aveque les santimant les plus s vifs votre très humble et très obissant serviteur, Romainville. »

Ce chef d'oeuvre littéraire ne le satisfait pas entièrement ; aussi fait-il un nouvel effort, et ajoute-t-il le post-scriptum suivant :

Je vous prie dassurer vos dame de mon profont respet et combien je les remessit de leur bon ressouvenir amons hegard, et que je reconnois mon tord, et se nés pas reconnoissant de ma part. Mes je vous prie dene men pas savoir unt mauves grès. Je ne vous escris point pleus lontans, ses que je nay point le tant et comme je suis haubligé daler monter lagarde. Je ne vous dit rien Demondauphint quarre ces unt vilins androit. Monsieur le chevallier de Bronzede es party pour Grenobre, et je panse quil a bient fait, et nous ne manquons point de naige. »

Quatre mois plus tard, nouvelle lettre de Mestreau ; la procuration envoyée au Mans ne peut servir ; le mandataire désigné étant absent du pays, il en faut un autre. Le pauvre Antoine est donc contraint de reprendre la plume :

Je seres fort charmés que sa puisse rantrer pour tacher de pouvoir me liquider avec vous.... On fait courir le bruit que nous devons aller anflandre an garnison ; jan seres fort charmé et nous passerions ches mon oncle et je tacheré de maccorder aveque mon .oncle pour qui puisse ranger toutte les affaire, et je vous le feres savoir sit le régiment par.... Mille amitier a vos damme que jassure de mon profont respet, et que je me souvient des bontés quelle ont bient voulus avoir pour moy. Je voudres bien savoir si mademoizelle Delafont est marrier; Je vous prie dambrasé toute vos dame de ma par. »

Sur cette phrase d'une galanterie toute Française, il clôt sa lettre, et y met en guise de cachet l'empreinte d'un bouton d'uniforme portant le chiffre 43, numéro du régiment.

En octobre 1768, le major écrit à Mestreau une courte lettre traitant uniquement d'affaires ; les phrases et les idées ne varient guère : il désirerait en finir pour le partage du Petit Torsac avec Desvallius ; il ne voudrait point avoir de mauvaises façons avec lui, mais serait heureux de voir le différend réglé à l'amiable avant sa mort. Il s'informe en outre du prix auquel est affermé le Grand Torsac dont on a pu enfin retirer l'administration à Desvallinset dont les revenus servent intégralement à amortir une créance des religieuses d'un couvent de La Rochefoucauld.

La réponse de Mestreau, du 20 décembre suivant, rend très clairement compte de l'état de la fortune des Romainville à cette époque : la voici :

« Monsieur. Il est vray quil y a bien longtemps que je nay eu lhonneur de vous écrire : Jay la plus sincère satisfaction de scavoir que celle cy vous parviendra et vous aurois repondu plustôt sans une absence que les eaux abondantes ont rendu beaucoup plus longue que je ne le voullois. Jay ménagé, monsieur, vos interests comme les miens propres; je vais vous faire icy le récit de ce qui sest passé, et espère que vous approuverés ma conduite : L'ancienne ferme du Grand Torsac estoit faitte aux Bois par M. Devallins a 100 livres. Elle prenoit fin a la St Michel 1763. Je leur ay refaite pour une autre dont il en a cinq déchus a raison de 140 livres par an sur quoy ils déduisent les vingliesmes comme ils les deduisoient sur l'ancienne. M. de Romainville vous a sans doutle dit, monsieur, qua son départ, ses pension et entretien avoient été fixés déduction faitte des sommes reçues par M. Delafont a 1904 livres, 13 sols, 4 deniers, cet effet étant resté a Mlle Delafont ma belle soeur qui dans la suite a epouzé un M. Beyraud, de la Rochefoucauld.... M. Devallins a vendu sans m en prévenir le Petit Torsac a divers particuliers ; il en a tiré un assez «bon party ; je lavois auparavant celle vente sollicité force tement de faire avec moy un arrangement relatif aux reprises que vous et M. votre neveu avez sur ce fond la. Il ma donné bien des faux fuyans ; il craignoit destre poursuivy pour le payement du reliquat et il nestoit point en état dy faire honneur. Sil neut été longtemps malade et moy aussi qui lay été bien une année cela se seroit pourtant fait ; il a donné pour motif de la vente que je lui reprochois avoir faite sans saviser avec moy ladessus, le désir den sortir davec vous et que cetoit sa seulle ressource. Je dois aller incessament chez luy pour régler les comptes.... Je vous donneray avis de tout ce qui se pasce sera ; sil y a des difficultés, nous nous ferons décider par des avocats. »

Il va, en effet, à la Jonchère, mais comme on va le voir, ne peut encore arriver à un règlement :

« La maladie de M. Desvallins, écrit-il en octobre 1769, a retardé les opperations de comptes et autres arrangements a prendre avec luy pour les intérêts de vous et M. de Romainville. Jay été chés luy la semaine dernière; nous avons fait une veriffication generalle des papiers, et nous sommes comme en estât de finir a quelques légères difficultés près que nous avons de concert soumises a un avocat de cette ville. M. Desvallins estoit venûicy aujourdhuy pour consommer finallement, mais voicy une difficulté qui mérite attention et que nous vous defferons de concert »

Cette difficulté s'expliquera en deux mots : le Petit-Torsac avait été donné à la première femme d'Antoine de Romainville; mais le contrat de mariage reconnaissait celui-ci comme propriétaire de la moitié, soit 2000 l., en retour d'une somme égale donnée par lui pour payer des dettes de son beau-pèré : or, depuis sa mort en 1760 jusqu'au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire, pendant dix-neuf ans, Desvallins a joui du tout. Il veut bien rendre au jeune Romainville la moitié qui lui appartient, maintenant que la vente est effectuée, mais il se refuse absolument à payer les intérêts demaudés par le procureur pour les dix-neuf années pendant lesquelles il a joui indûment du capital.

Le major, dans sa sagesse, craint avant tout tin procès, il tient toujours a ne pas avoir de mauvais procédés visà-vis de Desvallins.

Je nay, dit-il, montray votre lettre qua ma femme qui entend passablement les affaires, le Chr de Brouzede vous le dira; elle trouve ainsi que moy que le bail d'un bien estimé 4000 l. est bien peu de chose de 25 l. à 35 l. par an. »

C'est effectivement à ce prix que Desvallins prétend avoir affermé le Petit-Torsac qu'il vient de vendre 4800 l. un peu plus d'un demi pour cent !

« Mme de Romainville, qui entend passablement les affaires », n'a pas tout à fait tort, semble-t-il.

La lettre se résume dans le conseil toujours le même de s'en rapporter de bonne foi à un arbitre. Il y est aussi un peu question de son neveu :

« Dittes, je vous prie a M. de Brouzede que je suis très mécontent de son pupille, que jenen ay point seu de ses nouvelles depuis que ledit M. de Brouzede est partit de Corse ou je say quils sont toujours. »

Un post-scriptum annonce l'arrivée d'une lettre écrite en Corse un mois ayant par notre officier.

Trois ans se passent encore, et les choses sont toujours au même point, comme le prouve une lettre de Mestreau au major, le 15 septembre 1772.

« Jai longtems différé a avoir l'honneur de vous écrire parceque je comptais toujours finir a lamiable les comptes a faire entre M. votre neveu et M. Desvallins, mais il na pas été possible : voicy trois voyages que j'ai faits chez luy en vain, c'est a dire sans pouvoir parvenir a une solution parfaite; il est vray quil a été quelque temps malade mais il va mieux et auroit pu trouver le moyen de se rendre icy pour décider comme nous en étions convenus par un avocat nos difficultés, en sorte que soit par mauvaise volonté ou nonchalance, il ne ma pas été possible de le voir icy, et comme il auroit insensiblement pu toucher en entier le prix de la vente quil a faite du Petit-Torsac, jai pris le party de former opposition entre les mains des acquéreurs, a la requête de M. de Romainville, a ce quils lui fissent aucun payement au préjudice de Iopposition. Je suis bien fâché de navoir pas pris ce party plus tôt. Sûrement, il auroit accéléré notre besogne, mais jai cru devoir temporiser sur les bonnes façons que vous avez désiré avoir pour luy et moy même je desirois que le tout se passât amicalement, mais il faut finir, je suis décidé a prendre la voie judiciaire; je ne crois pourtant pas que nous plaidions ni tout de bon ni longtems, mais ne futce ce que pour le faire approcher, nous ne pouvons que bien faire, avec un homme qui mesuse de notre indulgence, et qui dort sous le fardeau. Jattends cependant votre réponse, premier que de commencer la procédure.... »

M. de Romainville répond le 23 du même mois :

« Jay très bien reçu mon cher monsieur Mestreau la lettre que vous mavés fait le plaisir de mescrire le 15 de ce mois, jaurois respondus plus tôt aussi a lavant dernière, si je navois été persuadé que le régiment de Bourgogne devoit repasser de Corse en France, et que mon neveu en me venant joindre icy, neut passé par Angoulesme; mais a présent je ny vois guerre d'apparance pour cette année.... Je ne comprend pas pourquoy Mr Desvalins naccepte pas volontier le partit que vous luy proposé qui est de prendre un avocat ou mesme plusieurs sil est nécessaire qui dessideront de linterest d'un chacun. Selon moy rien de si juste et de si equitable. Ne seroit-il pas honteux pour mon neveu et monsieur Desvallins dentrer aujourdhuy dans un procès dont laffaire me paroit si claire et qui devroit être finie depuis bien longtemps ; Jen serois très fâché, et pour quoy encore un coup ne pas finir cette affaire la a lamiable. Gerteinement je ne crois pas que mon neveu pense vouloir avoir le bien de M. Desvalins ; il est juste quil ait le sien et pour quoy ne pas luy donner et finir. Voila a quoy je vous exorte mon cher monsieur Mestreau, ainsi que M. Desvalins a qui je souhaiteray toujours tout bonheur et a toute sa famille, mais point de proces.... Vous mavés fait un plaisir infinis de me donner des nouvelles de Mr de Brouzede, je suis enchanté quil se porte bien, faites luy mille et mille amitiée de ma part quant vous le voirés, et de la part de Made de Romainville qui laime, a ce quelle me dit dans le moment, toujours bien ; il a le secret particulier de se faire aimer de toute les dames a la première vue ; je suis honteux et paresseux de ne luy avoir pas escrit et luy avoir mandé que ma femme se trouve toujours bien du voyage de Paris ; je luy recommande toujours mes interest en Angoumois, et ceux de son pupille a qui jay escrit hier et luy ay envoyé de largent ; il ma marqué par sa dernière lettre être incommodé. Vous escrit-il quelque fois, mon cher Mestreau, je le juge aussi paresseux que moy, il est vray que jay beaucoup de peine à écrire. »

L'excellent homme a, en effet, soixante-dix ans et l'écriture de cette lettre porte les traces d'un tremblement qu'on ne remarque pas dans les précédentes.

Sur ces entrefaites, le régiment de Bourgogne est revenu de Corse, et a pris garnison a Antibès : Mestreau écrit immédiatement à Antoine :

« M. de Brouzede m'a appris que vous étiez repassé en France. M. le major d'Amiens me l'avait annoncé ; j'en ai été d'autant plus charmé que votre éloignement nous faisait craindre de ne pas vous revoir sitost, et que M. de Brouzede m'a dit que peut estre votre régiment pourroit passer ici. Je le souhaiterois bien, monsieur, et ne suis pas le seul de ma maison que vous ne trouveriez point diminuée Dieu merci, mais au contraire augmentée de quatre rejetons dont l'un fait actuellement un verbe »

Puis, il lui rend compte de ses affaires : une somme provenant de l'héritage de l'oncle Desboeufs, mort, on s'en souvient, dans le Maine, a été employée à désintéresser complètement les religieuses de la Rochefoucauld. 600 livres qui restaient ont été données en acompte à son beau-frère Beyraud auquel est due la pension d'Antoine chez Delafond, son beau-père ; on espère que, lorsque on aura pu régler définitivement avec M. Desvallins, ce qu'il doit fournira de quoi payer le reste et qu'il y aura encore quelque chose. La succession Desboeufs, bien qu'ouverte depuis huit ans, n'est pas encore liquidée, et c'est seulement un acompte que l'on a reçu du marquis de Thurin. Antoine de Romainville ayant atteint l'âge majeur avec ses vingt-cinq ans, il faut une nouvelle procuration signée de lui pour continuer à traiter avec Desvallins, et on lui en envoie le modèle.

Suivent des nouvelles du Grand Torsac et des améliorations apportées à la petite terre qui l'entoure :

« J'ai fait prendre soin des bâtiments de Torsac qui ont souvent besoin, comme vous n'en doutez point, qu'on y voye ; Je fais entretenir les gros murs et les charpentes, car pour l'intérieur, il est dans un total délabrement ; cela ne peut pas estre autrement. Vous scavés que la ferme que javois refaite avoit été portée a 140 l. en 1763, 40 l. de plus que celle de M. Desvallins ; je l'ai refaite l'année dernière aux mêmes fermiers, c'est-à-dire les Bois à 220 livres par an, et en outre a la charge de vous planter sans diminution de prix et a leurs frais sept journaux de vigne ; J'ay choisy le terrain, elles sont plantées, j'ai seu profiter de la circonstance, et vous voyez qu'au moins votre ferme augmente de moitié.... »

Antoine, paresseux comme autrefois quand il s'agit d'écrire, oublie de répondre, et une seconde lettre du 8 mai 1773 vient le presser de donner signe de vie :

« Je nai point eu l'honneur de recevoir votre réponse : je souhaite que ce ne soit point un dérangement de santé qui men aye privé et que vous layés simplement oublié, mais si vous lavés fait jusqua présent, il est de votre intérêt de ne le plus faire, et j'espère que je recevrai promptement cette procuration : M. Desvallins qui vieillis ! et qui est souvent malade pourroit devenir hors detat de se transporter chez les avocats a qui nous nous en sommes soumis ici ; enfin, M. votre oncle désire ardemment que cela finisse. »

Malgré ces objurgations, près de cinq mois s'écoulent avant que la procuration soit envoyée avec une lettre du 20 septembre 1773 :

« Je vous envois la procuration telle que vous me lavés demendé : si je ne vous Iay pas fait passer toute suite ses un peu de ma faute, ne men saches pas un mauves grès et un autre fois je seres on ne peut pas plus exxac. Nous avons reseu nos hordre pour chenger de garnison et nous parton demain pour aller en garce nison au neuf brisac ou étoit le Régiment de Nassau qui en hes partis pour venir en Corse ; nous havons trente neuf jour de marche. Je suis le Régiment jusque a Lion ou je je le Iaisseré pour prendre la route d'Amiens ou jaures le plaisir daller passer mon semestre au près de mon cher oncle ; je vous apprend avec beaucoup de plaisir que je ves estre capitaine sette hiverre; j'espère, monsieur, que daurenavent que vous voudres bien que nous entretenon beaucoup plus souvent et je ne seres pas aussi parfesseus que je l'estoits vis a vis de vous ; je ne vous escri pas plus Ion ni ne ses ce que je vous mende, a cause quon nous haten pour faire de visites a des amis. »

Effectivement, la nomination de capitaine arrive peu après, et voila l'ancien petit campagnard recueilli autrefois par charité, en état à son tour d'accorder sa protection : Mestreau a recours a lui dans, une lettre du 8 mars 1775 ; adressée à Metz où le régiment de Bourgogne tient garnison :

« Je profite avec le plus grand plaisir de l'occasion de mon parent Lafond, soldat dans votre régiment, et qui a pour capitaine M. de Corgniol, pour avoir Ihonneur de vous escrire, ce que jaurois fait il y a déjà e quelque temps si j'avois seu votre garnison. Je prend aussi la liberté de vous prier de mettre ce jeune homme sous votre sauvegarde et de lui accorder votre bienveillance ; il est parent près de feu M. Delafond, et je ne scaurois douter qu'a ce titre il naye auprès de vous la meilleure recommandation. Il me paru dailleurs sage et bien découplé. Je lai exorté a se bien comporter, et lui ai assuré qu'au besoin il pourrait compter davoir en vous un amy et un protecteur ; je compte assez sur vos bontés pour moi pour ne pas craindre de mètre trop avancé en lui faisant cette promesse. »

Les affaires à régler avec Desvallins ne sont pas plus avancées que deux ans auparavant, et l'héritage de M. Desboeufs s'est réduit à néant, comme nous allons voir :

« Nous nous assemblâmes lannée dernière aux envice rons de Pâques avec M. Desvallins, chez M. Orsin avocat que nous avions choisy pour régler nos difficultes. Nous y travaillâmes trois jours entiers, mais manquant de nombre de papiers instructifs pour régler les droits respectifs, nous fumes obligés de rompre notre assemblée. Je me suis procuré avec beaucoup de recherche quelques actes chez les notaires voisins ; M. Desvallins ne sest pas donné pour cela beaucoup de mouvement, pareeque léclaircissement que ces actes doivent nous procurer ne tend pas a augmenter ses droits, au contraire ; je travaille encore pour avoir ceux qui manquent, afin de consommer cette affaire qui me pese.... Nous navons au surplus rien de nouveau ; vos fermiers vivent toujours et vous ont fait sept journaux de bonne vigne ; tout va bien de ce coté la, il ny a que les batimens de Torsac qui n'étant pas habités et très vieux exigent souvent des réparations qui diminuent nos prix de ferme : mais il faut bien au moins les entretenir au dehors, pour éviter leur entière dépérition. Nous avions chargé par l'instigation de M. le marquis de Thurin, un abbé de vos procurations pour liquider la succession de feu M. Desboeufs. Je ne scay pas comme ce diable d'abbé a fait son compte, mais il ne nous donne aucune espérance davoir quelque chose de cette succession, au contraire, il prétend que les dettes l'absorbent, de manière que ce que nous avons touché de M. le marquis de Thurin, et dont votre portion a servi a amortir la rente due à la Rochefoucand, sera je le craint tout ce que nous en aurons.... »

C'est la dernière lettre du pauvre Mestreau qui meurt au mois d'octobre suivant : Deux procureurs avaient succombé à la peine sans pouvoir faire rendre gorge à Desvallins. Cependant la saisie mise sur le prix de vente du Petit Torsac, gêne ce dernier : Dès qu'il sait le procureur hors d'état de s'occuper d'affaires, il se présente plusieurs fois chez lui, disant qu'il veut en finir et est prêt à payer ce dont il est redevable. D'un autre côté, les acquéreurs, craignant qu'à la longue on ne leur réclame des intérêts pour le prix de vente qu'ils gardent toujours, lui donnent jusqu'à Noël suivant pour terminer,, sans quoi ils consigneront la somme au greffe. Dans ce cas, les frais de consignation en consommeraient une partie. Ce dernier coup décide le débiteur récalcitrant, et, dès qu'il apprend la mort de Mestreau, c'est au vieux major, dont il connait la bonté conciliante, qu'il s'adresse dans une lettre du 12 octobre 1775 : Il expose la situation fâcheuse où le mettrait la consignation dont il est menacé, et demande quel moyen MM. de Romainville entendent employer pour terminer; il offre de payer tout ce qu'on voudra, sitôt qu'on aura donné mainlevée de l'opposition au paiement entre ses mains du prix du Petit Torsac.

M. de Romainvillle a près de soixante-quatorze ans, et n'écrit qu'avec difficulté; et cependant sa réponse à Desvallins, envoyée le 30 novembre, couvre d'une écriture. serrée cinq pages in-folio, dénotant chez ce vieillard une lucidité merveilleuse servie par une admirable mémoire. Il ne se départit pas un instant de son calme et de cette politesse méticuleuse d'autrefois qu'on n'abandonnait jamais, même pour se dire les choses les moins agréables. Nous retiendrons seulement dans celte longue lettre où il refait l'historique des vingt-cinq années écoulées depuis la niort de son frère, les passages les plus intéressants : Il commence par prendre le ton d'une douce ironie à propos du long silence de son correspondant :

« Jay reçu avec bien du plaisir et de la satisfaction, mon cher Monsieur Devallins, la lettre que vous mavés fait lamitié de mescrire le mois passé, dautant plus que je crois navoir point reçu de vos nouvelles directes depuis votre lettre du 16 mars 1762, par laquelle vous me faisiés compliment sur mon mariage, ce qui me faisait craindre que vous maviés complètement oubliés. Il y a plus de deux ans que jay eu le malheur de perdre ma femme, ce qui me balance beaucoup pour aller finir le reste de mes jours en Angoumois avec vous tous, et sans les révoltes qu'il y a eu cette année en ce pais icy, jy serois et auroit partit au moi de may dernier comme je lavois mandés a M. de Brouzede : je persiste toujours dans le mesme sentiment si Dieu me laisse encore au inonde quelques années, et compte, mon cher monsieur Desvallius avoir le plaisir au prince temps prochain de vous aller ambrasser.... »

Il donne ensuite des nouvelles de son neveu :

« Mon neveu qui passera lhyver avec moy est icy, il vous fait a tous mille et mille amitiées, et est aussi sensible que moy a tout ce qui peut vous intéresser ; il est capitaine depuis deux ans ; il esloit icy a la mort de sa tante laquelle luy avoit donné deux ou trois mois devant sa mort mil écus pour payer sa compagnie. Le voila dont dans un emplois honorable, il a mesme aujourduy quatre capitaines après luy, jugés de ma satisfaction ; elle seroit bien plus sensible si lhazard de la guerre ne nous avoit pas enlevé notre neveu commun.... »

Ces regrets servent de transition pour aborder la question des affaires : A propos de la mort du pauvre jeune homme, le major prouve à Desvallins qu'il a agi sans droit en vendant le Petit Torsac, car, si la moitié appartenait à Antoine de Romainville, comme propriété de son père reconnue par contrat de mariage, le reste aurait pu également être revendiqué par lui comme héritage de son frère qui, lui-même, le tenait de sa mère. Au lieu de cela, depuis vingt ans et plus que son pupille est mort, Desvallins a continué à jouir comme du sien, au point de le vendre, de ce bien dont il devait seulement avoir l'administration comme tuteur de son neveu. Le major consent du reste de très bonne grâce à ce que les avances faites par Desvallins et ses parents lui soient remboursées, mais à condition qu'elles soient prouvées, ce qui n'est pas. Il lui serait pourtant plus facile qu'atout autre de retrouver les preuves de ce qu'il avance, puisque, depuis 1760, il a été seul possesseur de tous, les papiers qui se trouvaient à Torsac. Mais si lui, oncle paternel comme Desvallins était oncle maternel, suivait le même exemple, il serait en droit de réclamer de son côté tout ce qu'il a donné pour l'entrée au service de leur neveu commun.

La seule difficulté porte donc sur les dettes du père mort en 1760, vis-à-vis la famille de sa première femme, représentée aujourd'hui par Desvallins.

Pour conclure, M. de Romainville fait dire aux acquéreurs du Petit-Torsac, qui sont, en même temps, fermiers du Grand-Torsac, de ne rien faire avant l'arrivée de son neveu : celui-ci part en effet pour l'Angoumois afin de traiter l'affaire en personne.

Après avoir dit, aimablement mais fermement, tout ce qu'il avait sur le coeur, le major termine cette lettre, qui lui a coûté un travail de trois semaines, par celle adjuration :

« Au nom de Dieu, accomodés-vous a lamiable et prenés le partit des honestes gens qui est dans passer lun et laulre par voye darbitre. Adieu. »

Cet adieu est le dernier mot de cette longue correspondance dont le dénouement nous reste inconnu : Antoine de Romainville arriva-t-il enfin à s'entendre avec M. Desvallins, et à sortir de cetle situation qui avait causé tant de tourments depuis vingt-cinq années ? Nous ne le savons pas. Le vieil oncle put-il mettre à exécution son projet de terminer ses jours dans sa province natale? nous l'ignorons aussi.

Dans l'Etat militaire de 1780, il est remplacé au poste de major du gouvernement d'Amiens; il aurait eu alors près de quatre-vingts ans, et, probablement, son neveu avait déjà recueilli son petit héritage, puisque, contrairement aux prévisions, Mme de Romainville avait disparu la première.

La dernière trace que nous trouvions d'Antoine, est dans l'Etat militaire de 1789 : il a près de vingt-cinq ans de services, est capitaine commaïadant au régiment de Bourgogne, alors en garnison à Huningue; il n'est pas encore chevalier de Saint-Louis, et, peut-être la Révolution l'empêcha-t-elle à jamais de recevoir cette croix, couronnement de la carrière modeste des officiers pauvres comme lui. Que devint-il dans la tourmente ? Rien hélas ! ne nous en donne un indice.

Si incomplet que soit ce tableau de la vie provinciale et militaire d'autrefois, il ne m'a pas paru sans intérêt de faire revivre pour un instant ces figures d'une famille aujourd'hui éteinte : j'avoue qu'il me semble, pour ma part, avoir connu l'excellent major peint si franchement dans sa correspondance.

Qu'il me pardonne d'avoir exhumé ses lettres, et de les avoir arrachées au profond sommeil dans lequel elles étaient plongées parmi les papiers de la famille de Brouzède !

Source : Henri du Mas.

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19 mars 2020

La couronne comtale de François de Devezeau

Tous les nobles peuvent-ils prendre la qualité de messire, chevaliers ?
Qualités nécessaires pour prendre le titre de baron, comte ou marquis ?

Extrait des registres du parlement.

Entre François de Devezeau, écuyer, sieur de Laage, & de Chasseneuil, appellant d'une sentence donnée par le sénéchal d'Angoumois, où son lieutenant le 16 février 1663, par laquelle avant faire droit sur la fin de non-recevoir, & appel interjetté par ledit appellant de la sentence donnée par le juge du duché-pairie de la Rochefoucault, il a été ordonné qu'à la diligence d'icelui appellant, le fermier de ladite terre seroit appellé, & faisant droit sur les conclusions incidentes de l'Intimé, ordonné que les qualités de messire & de chevalier prises par l'appellant, seront rayées, & sera seulement appellé écuyer, sans qu'il puisse porter dans ses armes aucune couronne comtale, & ordonné qu'elle sera effacée des lieux où il se trouvera l'avoir fait empreindre, d'une part ; & messire François duc de la Rochefoucault, pair de France, intimé, d'autre ; après que de Montolon § l'appellant a conclu en son appel, & que Langlois pour ledit duc de la Rochefoucault a été oüi ; ensemble Bignon pour le procureur général du roi qui a demandé acte de ce qu'il prenoit le fait & cause pour son substitut, & requéroit la sentence être confirmée. La cour sur l'appel a mis & met les parties hors de cour & de procès sans dépens ; condamne néanmoins l'appellant en l'amende de douze livres envers le roi. Et faisant droit sur les conclusions du procureur général du roi, fait défenses à tous propriétaires de terre de se qualifier barons, comtes ou marquis, & d'en prendre les couronnes en leurs armes, sinon en vertu de lettres-patentes, bien & dûement ratifiées en la cour ; & tous gentilshommes de prendre la qualité de messire & de chevaliers, sinon en vertu de bons & légitimes titres, & à ceux qui ne sont pas gentilshommes de prendre la qualité d'écuyer, ni de timbrer leurs armes, le tout à peine de 1500 livres d'amende, aplicable le tiers aux pauvres de l'hôpital général de cette ville de Paris, le tiers au dénonciateur, & l'autre tiers aux pauvres des lieux. Fait en parlement le 13 août 1663.

Source : Arrests de règlement, de Louis-François de Jouy.

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