27 mars 2020

Pasquet au service des Condé

Pierre Pasquet, sieur de Cloulas (ou de Closlas)

D'une famille originaire d'Angoumois, Pierre Pasquet est encore arrivé au service des Condé par la médiation de Jean Hérauld de Gourville, auquel il était apparenté. Les parents de Gourville avaient signé en qualité de parents au contrat de mariage (1631) de ses père et mère Jean Pasquet et Catherine Lousmeau. Gourville l'avait associé à ses affaires de finances puisqu'il était, en 1659, le sous-fermier des droits sur les papiers et bières, pour l'élection de Saint-Quentin. Solliciteur en 1664, Pierre Pasquet arbora ensuite le titre de conseiller du prince de Condé, ce qui ne rend pas compte de sa réelle activité, qui était celle d'un homme d'argent et d'affaires. Le financier Arnaud de Saint-Amans le substitua ainsi à la recette des droits des poids de Normandie qu'il était chargé de faire pour le compte du prince. Pierre Pasquet géra aussi les intérêts de Henri-Achilles de La Rochefoucauld, qui lui confia le soin de régir en son nom les revenus temporales des abbayes de Frontfroide et de La Chaisse-Dieu. Enfin, il administrait les terres que ses cousins du Riou ou Gourville possédaient en Angoumois. Il avait épousé, en 1666, Marie de Saunières, la fille aînée de Pierre, sieur de l'Hermitage, cousin de Gourville. Le publicain avait utilisé Pierre de Saunières comme prête-nom pour ses activités financières et l'avait commis à la recette général des finances de Montauban, ce qui lui avait valu d'être arrêté au moment de la chambre de justice. Pierre Pasquet était protestant, comme plusieurs de ses parents, notamment les Garoste, une famille en laquelle Anne Hérauld, sœur de Gourville, était entrée par son mariage. La noblesse des Pasquet, contestée, fut vérifiée en 1701. Un rapport de l'intendant de Limoges, en 1698, les dénonçait encore, avec les Garoste, comme des hérétiques. Marie de Saunières lui donna trois enfants : Henri, Catherine et Renée. Ses deux filles se marièrent avec des Angoumoisins. Henri devint en 1701 lieutenant d'un régiment d'infanterie et mourut en 1750 colonel et chevalier de Saint-Louis.

Source : Les princes de Condé, de Katia Béguin.

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Les biens ecclésiastiques de Cellefrouin

Les biens de première origine viennent de l'abbaye Saint-Pierre de Cellefrouin et de différentes cures propriétaires dans la commune. Nous connaissons ces biens par la soumission Binet du 6 décembre 1790 et par l'acte de vente des biens à la municipalité de Cellefrouin en date du 28 mars 1791. La soumission Binet comprend 20 articles dont 6 concernant des rentes en argent ou en nature ; les 14 autres désignent des bois, 2 moulins, 2 maisons et surtout des prés dans la vallée, d'excellente qualité, soit environ 11 ha. de terre : cela semble un domaine assez restreint, c'est qu'en effet le domaine de l'abbaye est en train de diminuer. Lorsque l'abbaye fut fondée au début du XIe siècle « par les aumônes et bienfaits des habitants du lieu », son domaine s'étendait au delà de la commune d'aujourd'hui et le censier de l'abbaye de 1274 contient 500 articles entre la date du 1er août Saint-Pierre es liens et celle du 5 janvier Saint-Hilaire. Si nous comparons ce censier à un autre de 1679, le nombre des articles pour l'année entière n'est que de 44 et la soumission Binet ne donne plus que 12 articles appartenant à l'abbaye. La vente par la nation va faire définitivement disparaître le domaine, qui, depuis le XIe siècle, diminuait peu à peu. Pour acheter ces biens mis en vente, deux soumissions générales sont faites : la première en date, faite le 2 août 1790, conformément au décret du 17 mai 1790, est celle de la Municipalité de Cellefrouin ; une deuxième est faite le 6 décembre 1790 au nom de Paul-François Binet, « vallet de chambre du roy », demeurant à Versailles, paroisse de Saint-Louis. Une troisième, d'ailleurs partielle, est faite le 22 septembre 1790 par Garnier de la Boissière, capitaine au régiment des Trois-Evêchés ; mais de cette dernière soumission il n'est fait aucune mention dans la lutte qui va se livrer pour la vente des biens, lutte de 5 mois, très vive, entre les deux groupes d'acheteurs : groupe Binet et groupe Col, qui s'appuient respectivement sur les deux autres soumissions. Le groupe Binet est dirigé non pas par Paul-François Binet, dont on n'entend plus parler et qui vraisemblablement n'est qu'une personne interposée, mais par un parent, Jean-Baptiste Binet, habitant la commune de Cellefrouin : c'est un ancien notaire, qui habite d'abord dans un village éloigné du bourg ; il vient habiter au village des Pradelières, paroisse de Cellefrouin, près ou peut-être dans une dépendance de la maison noble d'André Salignac de la Mothe Fénelon, cousin de celui qui a fait la,soumission du 22 septembre, comme lui officier de l'armée royale, et qui, par conséquent, ne demeure pas en son logis de la Garenne ; sans doute Binet devient-il le régisseur de ce domaine et il l'administre si bien qu'il peut céder son étude et qu'en 1783 le logis lui appartient. Il a d'autres propriétés, en, particulier clans la vallée où se trouve la plus grosse part des biens nationaux à vendre, et l'on peut penser qu'il les doit, comme le logis de la Garenne, à une administration qu'il savait rendre fructueuse pour lui. On trouve en 1812 au nom d'une de ses filles 142 arpents, soit une cinquantaine d'hectares, ce qui est à Cellefrouin une étendue exceptionnelle ; en 1789 Binet est donc riche et possède sans doute, en dehors des privilégiés, la plus grosse fortune de Cellefrouin, qui laisse loin derrière elle celle des paysans les plus aisés. Cet homme, plus riche que la majorité des gens de Cellefrouin, veut arriver au sommet de la hiérarchie sociale, entrer dans la classe noble : quelques membres de sa famille occupent déjà des situations importantes dans la société ; au mariage de sa fille ont assisté un Binet, curé de Saint-Germain, un Binet, avocat au parlement, et Paul-François Binet, « vallet de chambre du roy » ; les deux filles de Binet sont mariées à des nobles, Léonard Chateignier du Lindois et Rarbarin de SaintMaurice-des-Lions. Ces tentatives pour pénétrer dans la noblesse se sont trouvées vaines parce que, la révolution allant se développant, il était de moins en moins prudent d'affirmer que l'on était noble, et, de 1767 à 1795, l'on trouve que les titres accompagnant le nom de Binet sont significatifs de la vanité et de la peur du personnage ; entre 1767 et 1771, on trouve : Jean-Baptiste Binet, sieur de Moulineuf, notaire royal, fermier de l'abbaye royale de Cellefrouin, demeurant au lieu de Mouchedeune, paroisse de « Parzac en Poitou » ; — en 1783, dans l'acte de mariage de sa fille, célébré « en la chapelle du logis de La Garenne » : Jean-Baptiste du Moulin neuf, seigneur de La Garenne ; — quand la Révolution est là, le titre de seigneur n'apparaît plus, on trouve « Bourgeois demeurant à son logis noble de La Garenne », puis « propriétaire du fief de La Garemie et y demeurant » ; — en 1790, il n'est plus que « Jean-Baptiste Binet administrateur de l'oeuvre particulière des pauvres de la paroisse de Cellefrouin pour faire apprendre les métiers » ; — plus tard, il n'est plus que « cultivateur » et il obtient un secours de 24 livres « pour la perte d'un boeuf ». Cette prestesse à oublier des titres si âprement acquis sont significatifs de l'attitude du personnage à l'égard de la Révolution et l'on comprend les termes du rapport Pénières qui, pendant la Terreur, le qualifient « d'hypocrite qui a deux gendres émigrés ». Ce Jean-Baptiste Binet ne trouvera pour le seconder dans la commune de Cellefrouin qu'un homme : c'est Charles Fourgeaud, il est « praticien » au village de Chez-Picaud, paroisse de Cellefrouin, il est « marchand », il possède des terres puisqu'on 1812 il a 84 arpents, bien qu'il ait peu acheté de biens nationaux, il n'est dans le pays que depuis son mariage en 1781, il signe « Charles Fourgeaud chevalier de Roux », ses sentiments peu révolutionnaires son! attestés par ce fait qu'il devient maire de Cellefrouin lors de la réaction thermidorienne. A Cellefrouin, Binet ne trouvera aucun autre appui, mais au district de La Rochefoucauld il apparaît au contraire comme très puissant ; c'est qu'il est procureur syndic et qu'il est suivi par le directoire du district, qui choisira Fourgeaud comme expert pour les biens de Cellefrouin. En somme, Binet apparaît, comme un homme riche, intrigant, peu sympathique aux idées révolutionnaires, fort soutenu par le directoire de La Rochefoucauld, mais sans appui dans la commune de Cellefrouin. D'autre part, le groupe Col. Les habitants de Cellefrouin, qui sont surtout de petits propriétaires, ont été très rapidement gagnés par les idées révolutionnaires et ils ont élu une municipalité qui représente et va défendre ces idées, les délibérations du conseil sont à ce sujet révélatrices. La municipalité affirme agir toujours en respectant « l'esprit comme la lettre de notre auguste assemblée nationale », elle dit « l'entière soumission de la commune de Cellefrouin à tous les décrets de l'assemblée », elle affirme « le zèle et l'empressement que lui dicte le -grand désir qu'elle a de contribuer au bien public par tout ce qui est en son pouvoir de faire à cet effet ». Parmi les membres de la municipalité de Cellefrouin, deux noms sont à retenir : Mesturas et Col. La famille Mesturas, qui est appav reniée au curé de Cellefrouin, comprend un François Mesturas, niaire de la commune en 1790, un Philippe Mesturas, notaire à Cellefrouin, un Jean Mesturas, qui sera choisi comme expert de la commune pour l'expertise des biens de première origine. Il semble que cette famille soit aisée, en 1812 ses membres possédant de 18 à 22 arpents. Philippe Col est notaire à Cellefrouin depuis 1784 et a succédé à deux autres notaires de même nom, un Col est depuis 1765 receveur du comte de Sansac, baron de Cellefrouin ; en 1790 Philippe Col est procureur syndic de la commune de Cellefrouin, il d'oit jouir d'une certaine aisance, il possède des terres dont la surface s'élève, en 1812, à 54 arpents, bien qu'il ait peu acheté de biens nationaux ; il joui! d'une grande autorité auprès de la municipalité et donc du pays tout entier, puisque toutes les délibérations qui subsistent sont prises sur son initiative et que toutes les démarches délicates ou difficiles lui sont confiées. Ainsi la municipalité de Cellefrouin, qui représente les propriétaires de la commune, est composée de révolutionnaires et aura à sa tête son procureur syndic Philippe Col dans sa lutte contre Binet.

(Études locales, 1936)

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26 mars 2020

Mémoires de la vicomtesse de Loménie

Ces quelques pages, extraites d'un ouvrage écrit par Mme la vicomtesse de Loménie, nous ont été communiquées par M. Adolphe Buret, membre associé de la Société Académique de l'Aube, mort, il y a peu de temps, à Saint-Léger-sous-Brienne. Il les tenait de son père, M. Nicolas Buret de Longchamps, écrivain distingué et des plus laborieux, auteur des Fastes universels et continuateur de l'Histoire de France de l'abbé Millot. M. Buret père habitait Saint-Léger-sous-Brienne. Son titre de maire de ce village, son habitude des affaires (il avait été avocat au bailliage de Châlons-sur-Marne), et surtout son esprit vif et enjoué, lui avaient ouvert les portes du château de Brienne. C'est là qu'il a pu prendre connaissance des écrits de Mme de Loménie et en extraire ces passages. Peut-être ne seront-ils pas tout-à-fait étrangers au lecteur, car M. Buret avait prêté sa copie à son ami M. Bourgeois, qui s'en est servi pour son Histoire des Comtes de Brienne.

La vicomtesse de Loménie, née Elisabeth-Louise-Sophie de Verges, avait épousé en 1785 François-Alexandre-Antoine de Loménie, l'aîné des fils adoptifs du comte de Brienne (1), et qui mourut avec lui sur l'échafaud en 1794. Alexandre de Loménie avait reçu en dot la terre de Dienville, que conserva sa veuve et qu'elle a transmise à ses petits-enfants, Mmes de Canillac et de Vibraye (2). C'est pour ses petits-enfants que Mme de Loménie avait rédigé les mémoires dont nous publions aujourd'hui les fragments.

Troyes, 15 décembre 1882.

1785 ou 1786... Nous arrivâmes à Brienne sur les midi ; la montagne devant le château n'était pas encore abattue. On montait encore par les écuries, et je ne pus comprendre que quand je le vis, où était ce beau château. J'avoue même à ma honte qu'il ne me surprit pas. Cette grande motte de terre, qui était devant, en cachait toute la vue. On avait beau me dire que cette vue serait superbe ; il me semblait voir un bel édifice caché derrière une ruine. Le salon me parut très-beau, m'étonna même, après les anti-chambres qui ne répondaient pas à cette belle pièce. La salle à manger me parut aussi fort jolie.

Le temps se passait à Brienne d'une manière fort agréable ; beaucoup de monde, beaucoup de plaisirs, aucuns soucis. M. de Parsieux vint y faire un cours de physique expérimentale trois fois par semaine ; trois autres fois on chassait soit le cerf, soit le chevreuil ; les hommes qui allaient à ces chasses étaient en uniformes rouges galonnés d'or et d'argent ; les dames chassantes étaient en amazones, uniforme rouge ; le rendez-vous de chasse était réellement beau. Cinquante chiens, autant de chevaux ; une vingtaine de piqueurs, autant de chasseurs, tous en uniforme, au milieu des bois, où l'on faisait grand feu, où l'on déjeunait pour prendre des forces, tout cela faisait un moment charmant, et annonçait la richesse et le plaisir. Le soir, il y avait des parties de cartes pour ceux qui les aimaient ; d'autres causaient autour d'un grand feu ; le billard, à côté du salon, occupait les jeunes gens.

J'ai tout lieu de croire qu'il (l'archevêque de Sens) était attaché de coeur à la famille royale et à la royauté, même dans les derniers temps de sa vie, où sa conduite aurait pu faire croire le contraire, et si les philosophes du siècle ont gagné son esprit, ils n'ont pu gagner son coeur. L'orgueil et l'ambition l'ont égaré. S'il vivait à présent, il reviendrait aux bons principes, et aurait, je crois, assez de courage pour avouer qu'il a eu tort.

M. le comte de Brienne, son frère, avait aussi embrassé en partie lès opinions philosophiques, mais, excepté cette erreur, je ne saurais lui reconnaître un défaut. Il avait une belle taille, une charmante figure ; un abord doux et ouvert, un caractère franc et loyal, étaient les qualités qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer en lui à la première vue. Il avait été fait colonel à dix-sept ans, à la mort de son frère aîné (le marquis de Brienne), mort à vingt-deux ans, sur le champ de bataille, en Italie. Ayant eu un bras cassé, il refusa de se retirer du combat, disant : J'en ai encore un pour le service de mon roi ! Le jeune comte de Brienne avait été élevé chez les jésuites avec son frère, l'abbé de Brienne, ce dernier ayant préféré continuer ses études et laisser son cadet jouir des droits d'aîné. M. de Brienne succéda à son frère, le marquis, dans le grade militaire qu'il avait à sa mort.

M. de Brienne avait très-bien fait ses études, savait trèsbien le latin, parlait avec facilité, et quoique sorti du collège à l'âge de quatorze ans, il était un des hommes les plus instruits de la société. Il avait la plus grande facilité pour tout apprendre, et avait surtout une conception extraordinaire pour les mécaniques. Il avait lui-même fait le plan de son château et conduit les ouvriers. Généreux, bienfaisant, aimant ses vassaux, passant sa vie à leur faire du bien, il aurait pu compter ses heures par ses bienfaits. Depuis l'âge de vingt-cinq ans, il était véritablement juge de paix de tous ses domaines ; il passait sa matinée à entendre tous ses paysans, à les accorder, à les empêcher de plaider. Il avait vivifié le pays à vingt lieues à la ronde de chez lui, par les grandes routes et les communications qu'il avait fait établir, sans ambition autre que celle de rester à Brienne toute sa vie et d'y faire du bien. Il avait quitté le service, ou, pour mieux dire, il n'avait pas demandé à être employé comme lieutenant-général depuis l'âge de trente-cinq à quarante ans. Son frère avait de l'ambition pour lui, et voulait qu'il fût nommé commandant de Lorraine. M. de Brienne lui disait (et mille fois je lui ai entendu répéter) mon vrai lot serait d'être intendant de Champagne ; mais comme ces places n'étaient données qu'à des gens de robe, il aurait été ridicule pour M. de Brienne de les demander. J'ai vu pleurer M. de Brienne lorsque son frère fut appelé au ministère : « Ma chère enfant, me disait-il, nous allons perdre notre repos, et mon frère sa santé. Nous regretterons notre tranquillité ; oh ! si mon frère m'avait cru, il n'aurait jamais accepté. »

M. de Brienne reconnaissait la supériorité de son frère sur lui, et je ne sais trop si elle existait réellement. Comme j'aimais tendrement cet excellent chef de famille, il est possible que je le visse avec partialité. Je crois bien que M. l'archevêque avait plus de feu et de vivacité dans l'esprit ; mais son frère avait un excellent jugement et beaucoup moins de présomption ; ce sont deux grands points pour faire moins de sottises.

On a souvent dit de M. de Brienne qu'il était faible et que, commençant toujours par dire non, il faisait toujours oui (ce qui lui donnait une grande ressemblance avec le bourru bienfaisant, dont il avait joué le rôle très-naturellement dans cette comédie à Brienne). Je crois, en effet, que sa grande bonté le portait à céder même contre son sentiment ; mais devait-on en abuser ? C'est un tort général de presque tous les gens qui entourent les personnes bonnes et faciles.

M. de Brienne s'était marié et avait épousé la femme que son frère lui avait trouvée : une immense fortune était nécessaire pour relever la maison de Brienne, qui n'était pas riche, et pour représenter d'une manière éclatante. M. de Brienne employa sa fortune à bâtir un superbe château, à se loger à Paris dans un très-bel hôtel, à faire du bien à ses parents, à ses vassaux, à mener à Brienne la vie d'un grand seigneur, donnant des fêtes, jouant la comédie, ayant des équipages de chasse ; mais, pour lui personnellement, il ne dépensait rien. Sa mise était plus que modeste ; et nous l'en plaisantions quelquefois. Son linge n'était pas beau ; pourvu qu'il fût blanc, il ne regardait pas à la finesse. Il ne brillait ni par ses dentelles, ni par ses bijoux. Les meubles de son appartement étaient plus que modestes, cependant il a mangé une partie de sa fortune, et je ne crois pas que les travaux de Brienne y eussent été pour peu de chose. Ce qui m'a le plus surpris dans le caractère des deux frères, et ce que je me suis fait répéter souvent, c'est que tous deux fort jeunes, n'ayant encore que la fortune de leur père pour expectative, ils avaient conçu et arrêté le plan du château de Brienne à peu près tel qu'il est aujourd'hui. Il fallait abattre une montagne à pic, acheter beaucoup de terrain ; en un mot, il fallait des millions et un travail immense, tel qu'en comporte un bouleversement de terrain ; rien ne les effrayait, ils allaient à leur but, et commençaient à planter les routes, qui devaient un jour faire la façade du château. En un mot, ils ont suivi le même plan et travaillé pendant trente-deux ans à un ouvrage qui était terminé trois ans seulement avant la Révolution. Il ne restait plus que deux petits pavillons à bâtir. M. de Brienne, effrayé de l'argent que lui coûtait cet ouvrage, a jeté constamment les acquits au feu à mesure qu'il les payait. Heureusement qu'il a trouvé dans le portefeuille de son beau-père de quoi l'aider ; mais il n'a jamais su lui-même l'argent qu'il avait mis à ce superbe ouvrage.

En un mot, on peut dire que M. de Brienne eut toute sa vie l'existence d'un très-grand seigneur, car, à sa mort, il avait encore trente à quarante domestiques ; cependant, si ses affaires se sont trouvées dérangées et en mauvais état, c'est le fait de la Révolution, car, lorsque je me mariai, le château était fini, et M. de Brienne ne devait rien ; le ministère l'a plutôt appauvri qu'enrichi, et lorsque la Révolution est arrivée, son revenu ayant diminué de 80 mille livres de rentes (comme il me l'a dit lui-même), sans lui donner le courage de réformer d'anciens domestiques qui se seraient trouvés sans places, il a dû se mettre en arrière de ses revenus et contracter des dettes. Mais on peut dire que M. de Brienne avait toutes les vertus et les qualités qui font l'honnête homme et l'homme social ; il ne lui manquait que d'aimer et respecter la religion. Il avait bu aussi à la coupe de la philosophie. S'il avait échappé à cette erreur de son siècle, il aurait été aussi parfait qu'on peut l'être sur la terre. Les fautes qu'il a faites en politique, dans les derniers temps, ont tenu à cette cause première. Si Dieu eût permis qu'il ne succombât pas sous ce règne de sang, j'aime à croire qu'il serait revenu à la religion. Si nous avons eu le bonheur de survivre à nos parents, c'est pour déplorer les erreurs qui les ont égarés, prier pour eux, et nous efforcer d'imiter leurs vertus, en y joignant celles chrétiennes, qui feront notre bonheur dans cette vie...

1793... Bientôt les suspects de Troyes furent envoyés en prison à l'Ecole militaire de Brienne, et M. de Brienne eut ordre, comme maire, de les loger. La Société des Jacobins se tenait aussi à cette Ecole militaire, tout près des détenus.

Un de ses membres les plus violents était un nommé B***, curé intrus de Brienne. Il nous força un jour d'aller entendre sa messe à l'église de Brienne. Il ne fut plus question de banc du Seigneur, ef ce B*** avait l'air d'un homme qui monte à l'assaut, quand il montait à l'autel.

Nous reçûmes plusieurs lettres de Paris qui engageaient M. de Brienne à s'en aller ; car, disait-on, on parle de l'arrêter ; mais il n'en voulait rien croire. — Qu'ai-je fait, disait-il, de quoi peut-on m'accuser ? — Le malheureux a pu se convaincre à sa mort qu'il y avait des gens qui aimaient le mal pour le mal ; jusque-là, il ne pouvait pas le croire. Enfin, ce malheureux 1er de janvier 1794 arriva. La veille, au soir, nous étions tous autour de la grande table ronde à faire de la charpie pour l'armée ; tout-à-couple tambour bat, cela effraie un malheureux chien carlin qu'avait Mme de Brienne, et il se jette sur le bras de mon fils qu'il mord cruellement. L'enfant cria ; mon mari veut corriger le chien ; Mma de Brienne entre en fureur...

... L'archevêque n'était resté en prison qu'un mois, il était de retour chez lui (à Sens). M. de Brienne voulut aller le voir. Le citoyen Rousselin, envoyé du Comité de salut public à Troyes, pour mettre à contribution et en prison tout ce qui était riche et honnête dans cette ville, fit retourner M. et Mm" de Brienne qui allaient à Sens, disant qu'il irait le lendemain chez eux. Cette visite nous fut peu agréable ; il fallait tutoyer ce citoyen ou lui parler à la troisième personne. Il fallait voir ce proconsul arriver à Brienne en robe de chambre piquée, avec des pantoufles et en pantalon blanc, comme on est en sortant de son lit. Il ne voulait pas voir les femmes ; il avait de trente à trente-cinq ans. Il se mit à table en arrivant, mangea bien, vit la municipalité et le président des Jacobins, chassa dans le parc en pantoufles, prit du thé pour digérer ce qu'il avait mangé, assura M. de Brienne qu'il n'était pas encore au pas ; et partit à quatre heures après midi ; il était arrivé le matin. Je ne crois pas qu'il ait nui à la famille pendant son arrestation, ni ne l'ait servi. Il a péri peu de temps après Robespierre, auquel il était très-dévoué (3). Après sa visite, M. de Brienne partit pour aller voir son frère ; il emmena avec lui B*** et un autre membre des Jacobins. On avait agité à cette assemblée des Jacobins de Brienne et proposé d'envoyer une députation aux frères et amis de Paris pour demander du pain. M. de Brienne, avec sa franchise ordinaire, avait dit tout haut: que c'était une bêtise ; que, moyennant les précautions qu'il avait prises, on mangeait à Brienne du plus beau pain que partout ailleurs ; mais B*** ayant insisté, la députation fut décidée, et M. de Brienne, pour réparer sa vivacité, s'offrit pour conduire les deux membres jusqu'à Sens, ce qui fut accepté. M. de Brienne trouve à Sens la famille réunie ; mon mari et son frère arrêtés pour avoir fait une visite chez un M. d'Etigny, qu'ils connaissaient à peine ; mais dans les cinq minutes que dura cette visite, les envoyés du Comité de salut public étaient envoyés de Paris avec ordre d'arrêter M. d'Etigny, et tout ce qui se trouverait chez lui. La municipalité de Sens s'opposa vainement à l'arrestation de ces Messieurs de Loménie...

... Ce fut le 25 février que nous apprîmes l'excès de notre malheur. Un citoyen monta avec un officier municipal pour visiter les papiers de M. de Brienne, et nous dit qu'il était arrêté à Sens. Ce citoyen nous exhiba ses pouvoirs du Comité de salut public, qui l'investissait de ses pouvoirs pour arrêter M. de Brienne et tout ce qui était chez lui. Dans le premier moment, nous nous crûmes toutes arrêtées ; le château fut rempli aussitôt de toute la garde nationale armée, et nous ne pouvions faire un pas sans avoir deux fusiliers à nos côtés ; on visita aussi les papiers de nos maris. Tout le bourg de Brienne témoigna la plus grande désolation. M. de Brienne était réellement adoré chez lui, et chacun croyait perdre son père. Néanmoins, un seul homme venu de Paris, n'ayant ni armes, ni éducation, ni moyens, fit obéir cette multitude de gens pour faire le malheur d'une famille qui n'avait jamais fait que du bien...

Nous restâmes toute la soirée dans le salon avec tous ces fusiliers et plusieurs personnes qui étaient alors avec nous au château. Nous attendîmes, jusqu'à minuit, le retour de M. de Brienne de Sens. A cette heure, chacun se relira. Je fus suivie par ma belle-mère et ma belle-soeur (4), qui vinrent se jeter sur mon lit, dans ma chambre. Nous ne dormions pas, on peut le croire, et comme les fusiliers se tenaient en dehors de nos appartements, nous pûmes causer et faire nos conjectures qui, comme on le croit bien, étaient fort tristes. A deux heures, nous entendîmes claquer des fouets ; nous nous levons, et nous allons au-devant de M. de Brienne. Notre entrevue fut déchirante. Il ne put aller que dans le billard, et là, assis sur une banquette et nous à ses genoux, il nous apprit l'étendue de nos maux.

Nos deux maris (5), M. le coadjuteur (6), Mme de Canisy (7), arrêtés, conduits à Paris ; enfin, l'archevêque, mort la même nuit de son arrestation. On devait faire l'ouverture du corps de l'archevêque devant la municipalité pour savoir s'il n'avait pas hâté sa mort ; le procès-verbal porta qu'il n'y avait nulle trace de poison. La soirée qu'il avait passée la veille de sa mort était bien suffisante pour causer ce terrible accident : voir sa famille entière arrêtée, lui recevant personnellement les plus grandes injures de tous les arrestateurs qui, à force de fouiller dans ses effets, trouvèrent une calotte rouge et lui en firent un grand crime ; enfin, un souper, où on le força de boire et de manger, et où à table chaque membre de la famille était séparé par son geôlier, envoyé du Comité de salut public, tous gens de sac et de corde. Sur trois que nous avons vus à Brienne, il y en avait deux qui avaient été aux galères à Pondichéry, et un troisième, aboyeur au spectacle pour appeler les voitures ; un seul de ces trois savait lire et écrire et signer le procès-verbal de l'arrestation de M. de Brienne. Qu'on juge de l'état de ce château ! des larmes qui y furent répandues ! Cependant tel fut l'effet de l'indignation que, devant nos bourreaux, nous ne voulions pas pleurer, et que ces atroces arrestateurs nous donnèrent une force au-dessus de la nature. Ils furent si effrayés de l'effet que produisait l'arrestation de M. de Brienne, qu'ils n'osèrent l'emmener, et qu'ils nous dirent que nos maris nous seraient renvoyés, bien qu'ils ne le crussent pas, et qu'ils n'exigèrent pas que l'on gardât M. de Brienne, qui envoya un courrier à Paris demander à rester en arrestation chez lui ; et ces mêmes hommes, à l'exception d'un, allèrent arrêter M. et Mme Thomassin et le prince de Broglie à Saint-Remy en Franche-Comté.

Toutes les communes des environs de Brienne nommèrent des députés, et firent des adresses très-énergiques pour assurer la Convention que M. de Brienne était le meilleur des citoyens et le père de sa province ; mais ce qui devait le sauver le perdit, et lorsque Courtois d'Arcis fit un rapport sur lui, en disant que ce n'était pas seulement la commune de Brienne qui réclamait M. de Brienne comme un père, mais les communes aux environs. Une voix s'éleva (je ne sais si ce fut Couthon ou Saint-Just) : C'est justement cela, dit-on, il est trop aimé, il ferait une Vendée.

Le courrier revint, qui rapporta qu'il fallait que M. de Brienne fût conduit à Paris... Combien de fois on conjura M. de Brienne de se sauver avec son garde-général qui s'offrait de le conduire par les bois à la frontière ; mais il avait, disait-il, donné sa parole d'honneur à la commune de Brienne, il ne voulait pas y manquer. On n'aurait pas tué la commune, et elle eût été par suite fort heureuse, s'il se fût sauvé ?... Enfin, je le conjurai de se faire malade, de se mettre de la moutarde aux genoux, de se dire intransportable, je ne pus rien obtenir ; les trois arrestateurs étaient revenus, et il eût, disait M. de Brienne, préféré mourir que de garder ces horribles gens chez lui à sa table.

On ne put jamais persuader à M. de Brienne de se laisser oublier et de payer, s'il le fallait, pour faire mettre son affaire sous les autres papiers à chaque fois qu'elle se présentait (plusieurs se sont sauvés ainsi) ; au contraire, il prit confiance dans un malheureux nommé Albette (8), et lui fit toucher deux cents mille francs pour se faire juger, et par conséquent condamner à la mort, lui et sa famille.

Pendant ce temps, B***, qui était revenu à Brienne et que tout le bourg avait soupçonné d'être l'auteur de l'arrestation du maître du château, avait obtenu de la bonté de ce maître d'être recommandé à Mme de Brienne pour le recevoir chez elle et n'avoir pas l'air de la soupçonner ; de sorte qu'il venait sans cesse au château, dans le salon.

Mon mari me faisait supplier d'aller à Plombières ; d'ailleurs je ne pouvais plus tenir à Brienne, et je me crus obligée d'obéir au père de mes enfants ; je fis tout disposer pour mon départ, mais auparavant je veux raconter la terrible journée que nous passâmes à Brienne !

Les Jacobins du bourg vinrent nous inviter à la fête des martyrs de la liberté. Cette fête avait été fixée par eux au samedi saint. J'engageai Mme de Brienne à refuser, sous prétexte que nous ne pouvions pas être en fête pendant que nos maris étaient en prison ; mais elle n'osa pas, et dès huit heures du matin il nous fallut nous parer et attendre cette procession des trois bustes : Marat, Charlier et Pelletier. Nous étions dans les bosquets, où je tenais mes deux enfants, dont je ne voulais pas me séparer. Nous avions lu dans les journaux que tous les nobles étaient obligés de sortir de Paris ; on juge ce que cette nouvelle nous faisait préjuger, et quel coeur nous portions à cette fête ! La procession passe : le citoyen G*** (épicier de la maison) vient nous prendre ; il me déclare que mes enfants vont être placés avec l'espérance de la patrie, et que notre rang est d'être avec les femmes des Jacobins. J'eus beau récuser cet honneur, il n'y eut pas moyen de refuser ; et nous voilà en plein soleil, entourés d'espions, à entendre toutes les chansons et toutes les prestations de serments à la liberté et au respect des propriétés, dans le moment où l'on enfermait, égorgeait et dépouillait tout ce qui était honnête et riche.

Arrivés près de l'église, mon fils me dit qu'il avait faim, et je fus charmée de cette occasion de remonter au château ; je laissai ma fille et les dames entrer dans l'église où B***, avec son écharpe de municipal, monta dans la chaire, et finit son discours jacobin par dire : Ne reconnaissons plus d'autre Dieu que Marat. En sortant de l'église, on invite Mme de Brienne et ma belle-soeur au repas fraternel. Elles n'eurent pas encore le courage de refuser, et elles montèrent au château pour m'engager à les accompagner. J'aurais bien voulu refuser, mais je passais déjà pour la plus aristocrate des trois, et je craignais de faire tort à mon mari.

On avait fait du choeur de l'église la place du banquet. L'autel servait de dressoir, et les tables étaient mises en fer à cheval ; je ne puis dire l'effet que me fit cette orgie. J'étais, hélas ! fort loin d'être pieuse alors ; mais manger sur les tombes de MM. de Brienne, et dans une église, me parut l'horreur des horreurs. Ou nous faisait boire du vin aigre à la santé de Robespierre et de tous les bourreaux de la France. Les Jacobins répondaient par la santé des citoyens Loménie. A ces noms mes yeux se remplirent de larmes, et je pensai étouffer. J'eus cependant la malice de faire remarquer au citoyen G*** qu'il n'y avait pas d'égalité entre lui et moi ; que je n'avais qu'une assiette et qu'il en avait cinq ou six. Enfin, nous sortîmes de ce lieu ; Mme de Brienne entra chez B***, qui faisait son banquet particulier. Le citoyen T***, président des Jacobins, vint me trouver avec ma belle-soeur et nous invita à danser dans cette même église ; seule, alors, je trouvai toute mon énergie. Je ne sais ce que je dis, mais il se mit à pleurer et à me demander pardon ; j'eus une certaine jouissance à montrer à ce brave homme que j'avais encore du sang dans les veines. Il vit en effet qu'on avait été trop loin avec nous, et personne dans le bourg ne me sut mauvais gré d'avoir refusé une bassesse de plus. Mme de Brienne fut néanmoins un peu effrayée de mon refus, tant la peur l'avait gagnée ; pour moi, je fus malade le soir, et je vivrais mille ans, que je n'oublierais pas cette journée.

Le lendemain, jour de Pâques, on força tous les ouvriers établis à l'Ecole militaire, où l'on confectionnait des fourgons pour l'armée, à travailler tout le jour, ce qu'ils firent avec des hurlements de : Vive la nation ! qui nous faisaient horreur à entendre depuis le château.

Tout était disposé pour mon départ ; je me mis en route malgré le refus de B*** de signer mon passeport, et les instances qu'il me fit pour me retenir à Brienne, sous prétexte que j'y étais trop aimée ; mais il n'eut rien à répondre, lorsque je lui dis que je ne m'éloignais pas pour sauver ma vie, mais pour obéir jusqu'à la finaux ordres de mon mari ; que je désirais, au contraire, la mort comme le premier des biens, et que ce que je voyais me détachait de tout, même de ce que j'avais le plus aimé. Il voulait, disait-il, m'accompagner pour qu'il ne m'arrivât rien ; mais je m'y refusai, disant que je n'étais pas en arrestation, d'ailleurs que je ne craignais rien... (A Plombières.)

Enfin, un jour, au lieu de m'apporter, comme de coutume, les gazettes, on me dit qu'elles manquaient le 22 floréal (11 mai) 1794. Je compris ce que cela voulait dire...

On me conseilla de quitter Plombières ; effectivement, on vint pour me prendre peu de jours après mon départ.

Ce fut dans un village de Franche-Comté, où je m'étais cachée, que j'appris la mort de Robespierre ; je fus peut-être la seule au monde à ne pas m'en réjouir ; j'avais tout perdu, et la mort de ce scélérat ne me rendait rien.

De ce village, j'allai à Grenoble pour avoir des détails sur la mort de tous les miens, par une personne qui les avait vus en prison, leur avait été utile pendant leur arrestation, et si M. de Brienne avait voulu la croire, il ne se serait pas fait juger. Cette dame eut l'extrême courage d'aller voir Couthon, ne pouvant obtenir une audience de Robespierre. Cet homme la reçut à merveille, l'assurant que c'était pour faire ressortir la justice de la Convention qu'on jugeait une telle famille, et en la reconduisant il lui serra la main, ayant les larmes aux yeux et lui disant : Vous me remercierez de l'avoir fait mettre là. Elle les crut un moment sauvés. Ils ont péri le lendemain...

Le coadjuteur avait voulu parler à cet infâme tribunal, et il le fit avec une telle éloquence en disant que lui et ses frères n'avaient encore rien fait pour mériter l'intérêt de la France ;.mais que M. de Brienne, qui avait passé sa vie à secourir le malheur, à faire vivre une province, devait être conservé et rendu à une population qui vivait de ses bienfaits (9). L'émotion du peuple étant visible, on força le coadjuteur à se taire.

Mme de Canisy ne voulut pas se déclarer grosse ; Mme de Sérilly, qui devait périr avec eux, fit cette fausse déclaration, et elle sortit de prison à la mort de Robespierre (10). Sa condamnation, ainsi que celle de toute la famille, était signée de vingt-quatre heures avant qu'ils ne parussent au tribunal. J'ai appris, vingt-cinq ans après, que j'avais aussi été condamnée à mort par contumace. Mais ce que je n'ai su que bien longtemps après leur mort, par la soeur de l'abbé de Chambertin, qui l'avait su de son frère, qui périt avec les miens ; c'est que cet abbé confessa Madame Elisabeth et toute ma famille (11), et que cette respectable princesse s'occupa beaucoup du coadjuteur et lui témoigna beaucoup d'intérêt. Quelques lettres qu'on me fit lire du coadjuteur, écrites de la prison, m'ont fait juger, en effet, que Dieu lui avait fait la grâce de lui donner, dans ses derniers moments, une foi très-vive et même un peu exaltée.

Notes :

1. A Précy-Saint-Martin, deux cloches de l'église portent les inscriptions suivantes, dans lesquelles M. et Mme de Loménie sont qualifiés vicomte et vicomtesse :

1e. L'an 1787, j'ai été bénite par M. Etienne Mony, prestre et curé de ce lieu, et nommée par très haut et puissant seigneur François-Alexandre-Antoine vicomte de Loménie, maistre de camp en second du régiment de Vivarais infanterie, et par très haute et puissante dame Emélie Le Prestre de Lesonnet Picot, marquise de Dampierre.

2e. L'an 1787, j'ai été bénite par M. Etienne Mony, prestre et.curé de ce lieu, et nommée par très haut et très puissant seigneur messire Louis-Marie-Athanase de Loménie, comte de Brienne et de Lesmont, baron de Pougy, seigneur de Précy-Saint-Martin et autres lieux, lieutenant général des armées du roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, et par très haute et puissante dame Elisabeth-Louise-Sophie de Verges, vicomtesse de Loménie.

2. Voir : l'abbé Caulin, Quelques seigneuries au Vallage et en Champagne propre, p. 188 à 190.

3. C'est une double erreur. Rousselin n'était pas dévoué à Robespierre, mais à Danton. Robespierre le fit même incarcérer. Rousselin, plus tard comte de Saint-Albin, ne mourut qu'en 1847.

4. Elisabeth de Cairon-Merville, épouse de Charles de Loménie, lieutenant de vaisseau.

5. Alexandre et Charles de Loménie.

6. Martial de Loménie, coadjuteur de l'archevêque de Sens.

7. Anne-Marie-Charlotte de Loménie.

8. II y a eu deux conventionnels du nom d'Albette. Le fait que rapporte Mme de Loménie est-il bien avéré ?

9. Le comte de Brienne avait préparé son apologie. Le texte, inachevé, a été reproduit par M. de Beauchesne, dans la Vie de Madame Elisabeth, II, 493 à 495.

10. Voir A. de Beauchesne, Vie de Madame Elisabeth, II, 222, 225, 495.

11. Aucun abbé de ce nom ne figure parmi les vingt-cinq personnes qui furent condamnées à mort le 21 floréal an II, et parmi lesquelles se trouvaient Madame Elisabeth et les Loménie.

Source : Fragments des mémoires inédits de la vicomtesse de Loménie, de Louis Le Clert.

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La Révolution racontée par un père à ses fils

Le laboureur dont les champs s'étendent au dessous du Vésuve est bien souvent interrogé par ses enfants ; ils lui demandent d'où viennent ces longues traînées noirâtres qui tracent des chemins de dévastation sur les versants de la montagne ; ils lui disent :

Père, expliquez-nous comment ces arbres qui étaient si grands et si forts ont été abattus ; comment ce palais, dont les murailles épaisses attestent l'ancienne puissance, a été renversé ; dites-nous qui a pu faire tant do désolations et de ruines.

Le laboureur répond à ses fils :

Asseyez-vous ici près de moi, à l'ombre de ces chênes verts qui ne se sont point trouvés sur le chemin du torrent de feu, et je vais vous redire qui a fait les ruines et la désolation dont vous voyez les traces.

Alors le cultivateur raconte les irruptions volcaniques qu'il a vues ; il dit d'abord quels en sont les signes précurseurs ; la terre et la mer faisant entendre des bruits inconnus ; le ciel devenu d'airain dardant sur les champs de dévorantes ardeurs ; les animaux dans les étables, dans les pâturages poussant de longs mugissements ; les oiseaux des airs effrayés se réfugiant dans le creux des rochers ; toute chose créée mal à l'aise et inquiète... puis tout à coup, dans cette stupeur et cette consternation générale, la montagne en trouvant sa cime, et avec d'horribles fracas, avec des bruits couvrant les éclats de la foudre le cratère béant lançant jusqu'aux nuages la fumée, la cendre, des quartiers de roc et la lave enflammée.

Et pour échapper à la ruine, à la mort qui menacent de toutes parts, les rois, les religieux, les prêtres, les grands, les pauvres, les bourgeois des villes, les habitants des champs sortant de leurs demeures ébranlées et courant par les campagnes en criant : Seigneur, Seigneur, sauvez-nous !

Vous aussi, mes enfants, vous me demandez souvent qui a fait toutes les ruines que vous voyez sur le sol de France ; comme les fils du laboureur vous voulez savoir d'où est venue la désolation dont vous rencontrez les traces, et vous me dites à votre tour : Père, raconteznous comment ces cathédrales qui embellisaient les villes, comment ces palais où vivaient des rois et des princes, des archevêques et des évêques, ont été mutilés et dégradés ; comment leurs voûtes et leurs dômes sont tombés ; comment dans les campagnes tant do chaumières sont détruites, tant de villages incendiés.

Eh bien ! venez avec moi, allons nous asseoir hors du bruit dela grande ville ; et quand nous serons sur ces hauteurs où vous voyez des tombeaux je vous montrerai au dessous de nous d'où a surgi le torrent qui a marqué son cours par tant de ravages ; du milieu des sépulcres je parlerai sans haine contre ceux qui nous ont fait tant de mal, car où sera-t-on sans rancune ni ce n'est sur une tombe ? où sera-t-on sans flatterie si ce n'est quand on a sous les pieds la poussière des morts, la poussière de ceux qui ont fait le plusde bruit dans le monde ?

Les révolutions sont dans l'ordre moral ce que les volcans sont dans l'ordre de la nature, le résultat d'un long travail. Lorsque l'Etna ou le Vésuve doit vomir la flamme, la cendre et la destruction leurs irruptions sont annoncées par des bruits avant-coureurs, la terre éprouve de fortes secousses, et de son sein sortent des bruits sourds ; on dirait qu'elle souffre et qu'elle se plaint.

Il en est de même des grands bouleversements politiques : ils n'éclatent point sans avoir été précédés par des rumeurs vagues de trouble et de désordre ; il vient alors à ceux qui gouvernent des vertiges et des délires. Les rois sur leurs trônes sont tout à coup devenus semblables à ces dieux d'or et d'argile dont parle l'Écriture, qui avaient des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne rien entendre et des bras pour ne pas frapper. Dans la nation il se fait sentir du malaise et de l'inquiétude, et les nommes qui travaillaient pour vivre croisent les bras, et se mettent à raisonner comme s'ils étaient chargés des affaires publiques. La manie des conseils vient à tous, au plus humble comme au plus grand, au plus habile comme au plus inexpérimenté, tandis que l'habitude d'obéir se perd dans les masses.

Parmi ceux qui sont mécontents de la position qu'ils occupent, parmi les envieux qui s'irritent de voir à d'autres les honneurs et les richesses qu'ils n'ont pas eux-mêmes, parmi les ambitieux qui aspirent à monter surgissent de nombreux parleurs. C'est une pensée d egoïsme qui les a fait se lever et prendre la parole ; mais comme ils seraient méprisés et sifflés par la foule s'ils laissaient voir ce qu'ils ont dans l'âme, ils le cachent ; ils ont plein le cœur de cupidité, ils parlent sans cesse de désintéressement ; ils sont vains et orgueilleux, et le mot qu'ils répètent le plus c'est celui d'égalité ; ils sont remplis de fiel et de haine, ils disent fraternité ;ils veulent dominer, ils ont faim et soif du pouvoir ; ils rêvent la tyrannie, et ils crient liberté.

Mes enfants, soyez donc en garde contre ces hommes aux paroles sonores ; ce sont des lépreux couverts de riches manteaux, ou, comme dit la Bible, des sépulcres blanchis qui ont de beaux dehors, mais qui ne renferment au dedans que pourriture et infection. A quoi vous auraient servi nos malheurs si vous vous laissiez prendre aux mêmes faux semblants qui ont fait tant de dupes parmi nous ? Que les folies du passé, qui ont commencé dans l'enivrement des choses nouvelles et qui ont fini dans le sang, soient bien jugées, bien appréciées par vous. Quand vos devanciers ont cru aux promesses que leur faisaient ceux qui s'appelaient orgueilleusement philosophes régénérateurs ils n'avaient point reçu les leçons que je vous enseigne aujourd'hui au milieu des ruines et des tombeaux.

C'est une chose triste à dire, mais il y a du danger dans le bonheur : les hommes y deviennent souvent ingrats ; ils oublient que la paix, que la prospérité dont ils jouissent leur sont accordées par Dieu ; ils trouvent tant d'abondance, tant de fleurs, tant de délices sur la terre qu'ils ne regardent plus le ciel. De cet oubli, de cette ingratitude naissent bientôt le scepticisme et l'impiété ; et quand le monde en est arrivé là il est tout proche des mauvais jours.

Moi, mes enfants, je suis né dans un temps bien voisin des orages ; mais je me souviens encore du beau ciel bleu que j'ai vu dans ma première enfance. Alors point de soucis, point d'inquiétude n'assombrissaient le front de mon père ; mes frères aînés l'environnaient nombreux et respectueux, et les plus petits d'entre nous montaient sur ses genoux pour l'entendre parler de notre mère, que Dieu venait de rappeler à lui.

À présent vous avez beau faire, vous avez beau vous occuper de vos études ou courir à vos plaisirs, vos jeux bruyants ne peuvent si bien couvrir les conversations politiques de vos parents que vous n'entendiez encore les mots d'émeutes et de complots, de machinations et d'attentats, de craintes sans cesse renaissantes et de malaise général ; dans les jours de mon enfance rien de semblable ne parvenait à mes oreilles. Je me souviens de la tranquillité de ma ville natale, de son mail si animé d'enfants pendant la semaine et si couvert de beau monde le dimanche ; je me souviens des églises si nombreuses et si belles et de notre paroisse où nous donnions le pain bénit ; je me souviens des parties de plaisir et de fêtes de famille, mais je n'ai aucune mémoire d'avoir entendu alors les mots que vous entendez aujourd'hui. En ce temps-là la politique n'était point entrée dans la vie intérieure, et sur la table du salon on ne voyait point de journaux, tout au plus le Mercure de France, qui, je me le rappelle, préoccupait beaucoup mon père à cause de ses énigmes et de ses logogriphes.

Quand mes frères revenus de leur régiment parlaient du roi et de la reine, qu'ils avaient vus à Versailles, c'était toujours avec enthousiasme et respect ; et quand le dimanche nous étions à la grand'messe auprès de notre sœur aînée, qui remplaçait notre mère, elle nous faisait toujours nous lever dans notre banc au Domine, salvum fac regem ; ainsi nous étions encore tout petits qu'après Dieu ce que nous honorions le plus c'était le roi ! Et ce qui se passait chez nous se passait ailleurs : aimer Dieu, honorer le roi, servir son pays, tels étaient les enseignements que l'on donnait dans toutes les familles.

Louis XVI régnait alors ; il venait d'abolir la torture et la corvée, et de toutes parts le peuple le bénissait. Parmi les jeunes officiers qui venaient voir mes frères je me rappelle qu'il y en avait plusieurs qui exaltaient beaucoup ce que le roi avait cru devoir faire en se déclarant pour l'indépendance de l'Amérique, et je me souviens aussi qu'un vieux colonel, qui les avait écoutés vanter avec enthousiasme ce que cette guerre avait de généreux et de chevaleresque, leur dit : Messieurs, il ne m'appartient pas de blâmer ce qu'a fait le roi ; mais plaise à Dieu qu'il ne se repente jamais d'avoir soutenu des révoltés !

— Eh bien, repartit un des plus jeunes capitaines, si l'Angleterre est mécontente elle nous le dira ; elle nous déclarera la guerre, et...

— Jeune homme, repartit le vieillard, si elle en vient là moi avec mes cheveux blancs, vous avec votre jeunesse nous nous retrouverons en face de ses soldats... Mais l'Angleterre a d'autres armes que des canons et des baïonnettes... ce sont ses armes cachées, c'est sa politique que je crains : gare à sa rancune !

Malgré toutes les années qui ont passé sur ma tête, malgré tous les changements, tous lesbouleversements survenus depuis ces jours de 1789, il me semble entendre encore à la table de mon père cette conversation animée entre les officiers et le colonel... C'est là la première discussion politique dont j'aie gardé la mémoire ; et bien souvent depuis les paroles du vieux militaire me sont revenues dans le souvenir, bien souvent j'ai pensé comme lui que la politique de la Grande-Bretagne était plus à redouter que ses armes, et que Machiavel aurait dû naître Anglais.

Ainsi dès ce temps-là, temps de prospérité et de calme, il y avait des esprits qui prévoyaient des malheurs découlant de la généreuse faute de Louis XVI. Ce n'est pas pour fonder des républiques qu'un roi doit tirer l'épée ; l'empereur Joseph II l'a dit au royal époux de Marie-Antoinette ; ce n'était pas là son métier.

Oh ! il a fallu bien des fautes pour détruire le bonheur dont jouissaient nos pères et dont j'ai aperçu les derniers reflets. Aujourd'hui vous voyez les petits haïr les grands, vous entendez les pauvres maudire les riches, le peuple insulter aux souverains, et la multitude nier Dieu. Alors que j'étais enfant la société était autrement façonnée : entre l'artisan et le noble, entre l'ouvrier et le prêtre, entre la manufacture et le presbytère, entre la chaumière et le château, il n'y avait ni défiance ni haine ; une longue habitude d'union et de bon accord liait entre elles toutes les classes ; la France était une grande famille dont le père était le roi, et toute cette famille adorait le même Dieu. Sans doute qu'il y avait alors de la misère comme il y en aura toujours dans notre vallée de larmes ; mais pour aider à supporter la gêne et la pauvreté il y avait plus d'innocence de mœurs et plus d'espérances religieuses qu'aujourd'hui ; alors les pauvres n'avaient point désappris la résignation chrétienne, et les riches avaient une charité de tradition qui secourait avec fruit ; avec leurs grands héritages les heureux du monde avaient reçu de grands exemples, et ceux qui pleuraient et souffraient savaient où ils trouveraient leurs meilleurs consolateurs.

Partout, mais peut-être en France plus que partout ailleurs, on aime à modeler sa conduite sur celle des hauts personnages. Eh bien ! à l'époque que je cherche à décrire Dieu avait placé sur le trône le juste couronné ; Louis XVI était l'homme le plus vertueux de son royaume, le Français qui voulait le plus le bonheur du pays. Marie-Antoinette, fille de la grande Marie-Thérèse, par l'élévation de son âme, par la fermeté de son caractère était entre toutes les femmes la plus digne de ceindre son jeune et beau front du plus noble diadème qui fût sous le soleil ! Ainsi pour avoir les bons exemples dont une nation a toujours besoin la France n'avait qu'à élever ses regards vers le trône.

Quand une source d'eau vive jaillit du sommet ou du flanc de la montagne, heureuses les prairies qui s'étendent alentour du mont, car la fraîcheur découlera sur elles ! elles resteront verdoyantes et fertiles alors que les ardeurs de l'été jauniront et dessécheront la contrée que les ondes courantes ne traverseront pas. Cette comparaison que je vous fais, mes enfants, et qui serait juste pour les temps ordinaires, ne l'a point été pour notre siècle ; ce n'a point été quand le seaudale descendait du trône que le trône a croulé ; c'est quand la vertu y était assise que la foudre l'a frappé.

Oh ! n'allez point à cette vue murmurer contre la Providence : à la justice de Dieu il faut des victimes sans tache. Quand le monde a dû être sauvé ce n'a point été une hécatombe de pécheurs qu'a demandée l'Éternel ; il a voulu la mort d'un seul, la mort du Christ : il n'y avait que ce sang-là qui pût nous racheter.

Je viens de dire que lorsque le peuple avait besoin de bons exemples il tournait ses regards vers le roi : ce n'était pas seulement alors qu'il levait les yeux de ce côté. Chez nos pères la pensée du roi était une pensée fixe : l'homme de guerre sur le champ de bataille, le soldat dans la mêlée, le marin dans la tempête, le prêtre dans le sanctuaire, le magistrat siégeant sur les lis, le gentilhomme dans son château, l'administrateur parmi ses employés, le négociant à son comptoir, l'artiste dans son atelier, le marchand dans son magasin, le bourgeois dans son aisance, le pauvre dans sa misère, tous redressaient la tête au nom Du Roi. En France, et sur les cœurs français, ce mot avait quelque chose de magique, et j'ai vu pendant nos jours d'exil des étrangers s'étonner de ce culte que nous avions emporté avec nous sur la terre du bannissement ; quand ils voyaient un pauvre vieillard émigré bien affaissé sous la pesante main du malheur des hommes à expériences se mettaient à prononcer devant lui ces simples mots : Le roi de France, et tout à coup celui que le besoin, la maladie et le grand âge avaient pour ainsi dire terrassé se relevait subitement, son visage perdait de sa pâleur, et comme un rayon de feu, comme un éclair de fierté venaient briller dans ses yeux. La pensée du roi avait soudainement rendu de la vie à ce cœur qui ne battait presque plus, à ce cœur qui allait s'arrêter pour ne plus souffrir.

Ce que je vous dis ici, mes enfants, doit vous paraître étrange et exagéré, car aujourd'hui vous ne voyez rien de semblable. La couronne n'a plus de majesté, le sceptre n'a plus de magie ; un roi ce n'est plus le lieutenant de Dieu, c'est un homme comme les autres hommes ; ce n'est plus du ciel que lui descend la puissance, c'est de la rue et de la place publique qu'elle lui vient. Un roi de nos jours c'est notre chargé d'affaires ; plusieurs fois dans l'année nous lui demandons de nous rendre ses comptes, et quand il a trop dépensé nous lui témoignons notre mécontentement. Quand il veut marier ses filles nous disputons sou à sou la dot qu'il leur donnera, et quand ses fils atteignent leur majorité nous leur refusons des apanages. Avec semblables mœurs la majesté des rois est difficile à établir ; aussi le peuple qu'on a salué du titre de Souverain ne se gêne point avec son premier mandataire, et ne lui ôte plus son chapeau quand il le rencontre : huit chevaux ont beau traîner le carrosse, des cuirassiers, des dragons, des lanciers ont beau l'escorter le sabre nu et la lance au poing ; on a beau vouloir dorer le cortége, la foule ne s'émeut ni ne s'arrête pour le voir passer, et le silence de la multitude, que l'on a appelé la leçon des princes, s'étend dans toutes les rues qu'il parcourt.

Quand on compare cette froideur, cette indifférence, ce manque de respect à ce que j'ai vu dans le passé je me prends à croire que je ne suis plus en France. Cependant je suis bien revenu au sol natal, et tous ces hommes qui m'entourent ce sont bien des Français ; mais ils n'ont plus le culte de leurs pères. Pour eux la royauté n'est plus fille du ciel, et ils ne l'honorent plus. Autrefois quand le roi sortait de son palais, quand il avançait dans la ville, partout sur son passage le peuple s'arrêtait et se découvrait le front comme des enfants qui voient venir leur père.

L'ouvrier cessait un moment de travailler, etla tête nue regardait avec bonheur la royale famille, qui lui souriait avec amour ; le riche faisait arrêter sa voiture... Mais aussi en ce temps-là, si le roi, dans une de ses promenades, venait à rencontrer dans la ville ou dans la campagne un prêtre portant le saint viatique à un mourant son service avait ordre de suspendre la marche, les soldats de l'escorte faisaient halte, les pages venaient ouvrir la portière, et le roi, la reine et leurs enfants descendaient du carrosse doré, et s'agenouillaient sur le pavé de la rue ou sur la poussière du chemin pour adorer le Dieu par qui régnent les rois, le Dieu qui console ceux qui souffrent et qui fortifie ceux qui vont mourir. La piété des rois très chrétiens ne s'arrêtait pas là : les fils de S. Louis en se relevant de leur acte d'adoration suivaient à pied et chapeau bas le saint sacrement jusqu'à la maison du moribond, et sur les pas de Dieu le roi de France entrait ainsi tantôtdans de somptueux hôtels, tantôt dans de misérables demeures ; tantôt approchait du riche qui se mourait abrité par des courtines de soie, et tantôt venait voir expirer sur quelques poignées de paille le pauvre père de famille !... 0 mes enfants, il y avait dans cette vieille et chrétienne coutume bien de salutaires leçons ! leçon pour le roi et leçon pour le peuple. Le roi apprenait ainsi à reconnaître la suprématie de Dieu, et le peuple en voyant son souverain se faire vassal du Seigneur apprenait à aimer ce roi qui venait humblement prier avec lui, et regarder de près la misère et la souffrance, la douleur et la mort.

Et dites, ne croyez-vous pas que cette communion de prières était un puissant lien entre la nation et son prince ? Aujourd'hui cette attache est rompue ; aussi comme aucun rayon du ciel ne tombe plus sur la couronne elle ne brille plus aux yeux des hommes ; elle n'est à présent qu'un cercle d'or sans splendeur et sans magie.

Ainsi donc, mes enfants, quand dans le cours de ma longue narration je dirai Le Roi vous vous souviendrez que c'est du roi légitime successeur de Louis IX et de Louis XIV dont je parle ; alors vous ne vous étonnerez plus des respects et des hommages dont j'entourerai toujours la royauté, car après Dieu ce que j'honore le plus sur la terre c'est un vrai roi.

Les principes que je vous déclare ici c'étaient ceux de toute la France il y a cent ans ; ils n'ont changé que depuis que le philosophisme a répandu les siens. Le champ était tout verdoyant, la moisson promettait d'être abondante, le laboureur se réjouissait ; mais un envieux vint à passer près des riches sillons, et versa à pleines mains la semence de l'ivraie parmi le blé dont les épis commençaient à se former. Peu de jours après cette méchante action la mauvaise herbe avait déjà poussé ; le bon grain ne grandissait plus, l'ivraie Avait tout envahi ; alors le maître du champ se désola, et fît venir des journaliers pour arracher la mauvaise herbe ; mais malgré leur travail la moisson fut presque entièrement perdue, et bien peu de belles gerbes furent serrées dans la grange : ce fut de même en France. Les pernicieuses doctrines répandues par les impies s'étendirent dans la société française ; et pour punir le monde des fautes et des crimes du passé Dieu permit aux hommes qui se donnaient orgueilleusement le nom de philosophes de prendre de l'influence sur les esprits. Je ne sais par quelle étrange manie, par quel vertige les grands furent les premiers à écouter les apôtres de l'égalité ! en ce temps d'erreur et d'enivrement il n'y avait guère de grand seigneur qui n'eût son philosophe, qu'il hébergeait et nourrissait à charge d'être un jour ruiné et dépossédé par les principes journellement professés chez lui. Chez un peuple imitateur cette folie eut d'immenses et funestes résultats : le veut destructeur qui avait d'abord jauni et désséché la cime des cèdres s'abaissa bientôt, et se mit à souffler sur l'hysope, qui se flétrit à son tour.

Ce vent qui dessèche, qui fait languir et qui tue vient de l'enfer : c'est le Scepticisme. Quand il pénètre dans une famille les joies du foyer s'en vont ; entre frères et sœurs on ne s'aime plus, on s'envie ; on ne se loue plus, on se dénigre ; on ne sourit plus, on discute ; la fête de l'aïeul n'est plus chômée, car les cheveux blancs ont cessé d'être comme une couronne, et sont devenus un ridicule ou un tort ; les discours des vieillards ennuient, et les maximes le l'expérience font pitié aux jeunes hommes ; les paroles même d'une mère n'ont plus d'autorité, et l'on oublie les enseignements qu'elle nous a donnés alors qu'elle nous prenait sur ses genoux, et qu'elle nous faisait joindre nos petites mains pour nous faire prier Dieu. Avec cette tendance à douter de tout, avec ce besoin de toutanalyser on ne gagne qu'unechose, c'est le découragement. « Alors ne parlez plus des mystères de l'âme, du charme secret de la vertu : grâces de l'enfance, amours de la jeunesse, noble amitié, élévation de pensées, charmes des tombeaux et de la patrie, vos enchantements ne sont plus. » (Chateaubriand)

Si l'incrédulité fait tant de mal quand elle se glisse dans une famille, combien n'est-elle pas redoutable quand elle s'étend comme un fléau, comme la peste, comme le choléra, comme une lave sur toute une nation ! Oh ! alors mieux vaudrai t n'être pas né que de vivre parmi les hommes qui ne veulent plus croire qu'à ce qu'ils voient, qu'à ce qu'ils touchent. Quand le Positif devient l'idole d'un peuple enlevez, repliez votre tente, et allez la planter bien loin de lui ; car, en vérité, je vous le dis, mes enfants, le désert sera moins sec, moins aride que le pays où la matière est mise au dessus de l'esprit, où l'or est le dieu que l'on encense. Et cependant les apôtres de ce culte avilisssant, les missionnaires de cette religion qui dégrade l'homme, puisqu'elle lui ôte les vertus qui l'élevaient vers le ciel, s'étaient superbement appelés eux-mêmes Régénérateurs et Philosophes. Singuliers amis de la sagesse que Voltaire, que Jean-Jacques, qu'Helvétius, que Diderot et d'Alembert, que toute cette secte qui criait aux peuples : Il n'y a pas de Dieu ! il faut qu'il n'y ait plus d'autels, plus de trônes ! prenez le boyau du dernier prêtre, et servez-vous-en pour étrangler le dernier roi !

Alors qu'il y avait tant de méchanceté dans lame de certains hommes il aurait fallu qu'une main de fer eût tenu le sceptre ; mais Dieu, qui a ses impénétrables desseins, en avait ordonné autrement : c'était Louis XVI qui en ce temps-là était assis sur le trône de Charlemagne, de S. Louis, de François 1er, de Henri I V et de Louis XIV. Héritier des vertus de ces grands rois, il n'en avait pas la fermeté ; Voltaire et ses amis le savaient bien, et voilà pourquoi ils étaient si hardis. Sous Louis IX, qui faisait percer d'un fer rouge la langue du blasphémateur, sous Louis-le-Grand, qui renvoyait de son royaume les impies, ils se seraient tus, et n'auraient pas professé publiquement l'incrédulité et le matérialisme ; car, voyez-vous, ceux qui ne croient pas en Dieu, ceux qui veulent croire au néant ne sont point des hommes de courage et de résolution : ils n'ont d'assurance, ils ne parlent haut qu'en face de la faiblesse, et si plus que des paroles sévères, si un acte d'autorité était parti du trône, l'impiété serait restée obscure et muette ; car les religions comme celle de Diderot et de d'Alembert n'ont point de martyrs.

Ce fut donc une grande faute de la royauté que tant de tolérance Mais je m'arrête, je n'ai pas la force de blâmer quand je vois les traces si profondes du châtiment ; je m'incline devant le saint du 21 janvier, et la gloire qui rayonne du haut de l'échafaud est si grande que je n'aperçois plus le trône.

Et puis, avant deporter conti'e le pouvoir d'alors une sentence sévère, il faut bien examiner, bien étudier l'esprit du temps où régnait Louis XVI. Les jours de calme ne sont pas toujours bons pour bien juger les jours d'orage : quand vous voyez la vaste mer unie comme une glace et réflétant l'azur d'un beau ciel du midi pouvez-vous vous faire une juste idée de ce qu'est l'océan quand la tempête soulève ses flots, quand l'ouragan déchaîné rugit contre ses vagues ?... Je sais bien qu'en 1789 il n'y avait rien qui ressemblât à une tourmente ; mais quand le choléra, cet ange exterminateur de notre siècle, vient décimer les nations voyonsnous dans l'air quelque chose qui annonce sa venue ? Non, le ciel reste pur, les brises douces et embaumées ; et cependant elles sont imprégnées de mort, elles tuent qui les aspire... Il en était de même à l'époque que je cherche à vous peindre, mes enfants ; l'esprit qui allait bouleverser la France, la couvrir de sang et de ruines, la remuer jusque dans ses entrailles, cet esprit était dans l'air que respiraient nos pères ; il s'était glissé dans les meilleures tètes et dans les plus nobles cœurs, et quand il pénétrait ainsi dans d'honnêtes familles il se déguisait, il ne se présentait point comme destructeur, mais comme réformateur. Il disait je conserverai pour améliorer ; Dieu sera toujours adoré sur ses autels ; mais son culte deviendra plus pur : le roi sera toujours honoré sur son trône, mais la liberté de ceux qui le serviront sera plus digne et plus large. La fraternité, la concorde régneront parmi les Français, devenus tous égaux et qui ne formeront plus qu'une grande et glorieuse famille, dont le chef vénéré sera le roi.

Certes il y avait dans ce programme de quoi séduire une nation légère et généreuse, et qui se laisse facilement entraîner par l'enthousiasme vers les choses nouvelles. Il y avait plus, il y avait de quoi tenter le jeune prince qui venait de monter sur le trône, et qui avait l'âme la [)lus vraiment libérale qui fut jamais.

L'enthousiasme c'est un rayon du ciel qui échauffe le cœur et qui élève l'esprit ; c'est un don de Dieu que je souhaite à ceux que j'aime. Eh bien, mes enfants, je vous lé dis, il faut que les rois soient en défiance contre cette disposition à l'entraînement. Vous vous souvenez de la Bible, et vous savez que lorsque le Seigneur demanda à Salomon ce qu'il voulait obtenir de lui le fds de David répondit : La Sagesse.

C'est donc avant toutes choses la sagesse qu'il faut souhaiter aux rois.

Louis XVI eut plus d'enthousiasme que de sagesse : dans son entraînement vers le bien il se répétait souvent : Une grande félicité m est réservée, c'est de rendre meilleur le sort de ceux que Dieu a placés sous mon sceptre ; et quand il se laissait aller à cette joie il ne réfléchissait pas qu'auprès du bonheur d'améliorer il y avait l'immense danger d'innover.

Comme tous les caractères timides, Louis ne voulut pas entreprendre seul la réforme des abus ; c'était une gloire que cette réforme, il résolut de la partager avec les esprits les plus éclairés de la nation. Souvent il avait lu.il avait entendu répéter qu'un roi devait être le père de ses sujets, et étudier leurs goûts et leurs besoins ; et pour bien connaître ce que voulait la France il appela auprès de lui l'élite des Français.

Source : Journées mémorables de la Révolution française racontées par un père à ses fils, de Joseph-Alexis Walsh.

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25 mars 2020

Les dames de l'Union chrétienne en 1790

Filles de la Foi ou dames de l'Union chrétienne (12 mai 1790).

Choristes.

Jeanne d'Escravayat de la Barrière, supérieure, née à Saint-Martial de Busserolles (Dordogne ?) 11 nov. 1725.

Marie-Anne Birot de Brouzède, assistante, née à Angoulême 14 juin 1725, † à Saint-Pierre d'Angoulême 27 fév. 1807.

Françoise-Marie Dumas, maîtresse des novices, née à Angoulême 7 oct. 1738, prof. 1er juin 1764, † à Saint-Pierre d'Angoulême 21 déc. 1809.

Anne Normand de Garat, assistante, née à Garat 24 mars 1730, † à Saint-Pierre d'Angoulême 31 mai 1810.

Louise de Châteaubrun, dépositaire.

Louise Guillaume, née à Angouiême 22 fév. 1743.

Marie Gautier, prof 4 avril 1736.

Jeanne Montaxier, née 21 oct. 1734, prof. 20 mars 1758. Se fixe à Sigogne après la dispersion.

Gabrielle Lamy du Chatenet, née 10 nov. 1743, prof. 28 juin.

Marie Lériget, née à Montbron 18 mars 1748, prof. 23 juin.

Catherine Barbot de la Trésorière, née à Angoulême 22 janvier 1737, prof. 27 mars 1770.

Marie-Dorothée Laroussie de la Pouyade, née 16 avril 1754, prof. 9 mars 1776.

Marie Chaigneau, née 14 janvier 1751, prof. 28 juillet 1777.

Françoise Péchillon, née à Angoui=lême, fille de Louis Péchillon, procureur, et de Françoise Péchillon, 18 avril 1756, prof. 20 mai 1778, † Angoulême 23 mars 1798.

Catherine Durousseau de Lagrange, née à Montbron 4 mars 1760, prof. 26 janvier 1782.

Françoise Frugier, née à Angouiême 23 oct. 1765, prof. 4 août 1787.

Converses.

Anne Couraud, née avant 1733, prof. 23 juin 1759.

Jeanne Merceron, née 10 août 1738 à Saint Paul d'Angoulême, prof. 18 mai 1761.

Renée-Anne David, née à Marval en Poitou (sic) vers 1717, fille de Pierre David et d'Anne Gustal, prof. 27 juillet 1745, † à l'hospice d'Angoulême 7 nov. 1794, à 77 ans.

Source : Le clergé charentais pendant la Révolution, de l'abbé Blanchet.

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Le seigneur de Gondeville à l'armée

Isaac Laisné de Nanclas, seigneur de Gondeville.

Il étoit ancien capitaine d'infanterie, & réformé, lorsqu'on le remplaça capitaine dans le régiment de Jonzac, depuis S. Maure, (aujourd'hui Beauvoisis) lors de son rétablissement, par commission du 12. Juillet 1667. Passé avec son régiment en Candie en 1669. il se distingua particuliérement à la sortie du 25 juin ; il y fut blessé, & revint en France avec les troupes au mois d'octobre suivant. Il se trouva en 1672, à tous les sièges que le roi fit en personne. Il combattit à Seneff en 1674. Devint major de son régiment, par brevet du 25 avril 1678.

Major général de l'infanterie, par brevet du 24 mars 1684. il servit en cette qualité à l'armée du Roussillon sous le maréchal de Bellefonds, fit tout le détail du siège de Gironne qu'on enleva d'assaut & qu'on rendit sur le champ ; & devint lieutenant-colonel de son régiment, par commission du 28 octobre de la même année.

Brigadier, par brevet du 10 mars 1690. il servit à l'armée d'Allemagne sous Monseigneur & le maréchal de Lorges la même année : sous le maréchal de Lorges en 1691. On l'employa brigadier sur les côtes de Normandie en 1692. il quitta alors son régiment, & fut employé pendant l'hiver en Alsace, par ordre du 29 octobre.

Employé à l'armée de Catalogne, par lettres du 27 avril 1693. il servit au siège & à la prise de Roses. A la même armée en 1694. il combattit avec valeur au passage du Ter où les Espagnols furent forcés : il se distingua au siège & à l'assaut des ville & château de Palamos; il en obtint le gouvernement, par provisions du 28. Juin, On le fit inspecteur général de l'infanterie, par commission du 21 décembre.

Maréchal de camp, par brevet du 3 janvier 1696. il continua d'être employé à l'armée de Catalogne sous le duc de Vendôme. Il quita Palamos en 1697. pour servir au siège de Barcelone : après la prise de cette place on le nomma pour y commander en l'absence du comte de Coigny, par commission du 4 septembre. Cette place ayant été rendue à la paix, on lui donna le gouvernement du Mont-Louis, par provisions du 23 février 1701. Il se démit de son inspection au mois d'avril 1703. On le créa lieutenant général des armées du roi, par pouvoir du 26 octobre 1704. il mourut peu après.

Source : Les lieutenants généraux des armées du roi, depuis la création de cette charge en 1621, jusqu'au règne de Louis XV, de Claude Herissant.

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24 mars 2020

Un archiprêtre d'Ambérac

« Le quatre iesme du moys d’aoust 1631, est décédé Charle de Chambes, escuier, sieur de La Michenie et archiprestre d’Enbérac ; et a esté enterré au dict Enbérac, le sainquiesme dudict mois. » (Registres de la paroisse d'Ambérac, XVIIe siècle)

Le 4e du mois d'août 1631, est décédé Charles de Chambes, écuyer, sieur de la Michenie et archiprêtre d'Ambérac ; et a été enterré audit Ambérac, le 5e dudit mois.

Issu de la famille noble de Chambes, notre prêtre était seigneur du petit fief de la Michenie, paroisse d'Agris, qu'il légua à sa sœur Jacquette de Chambes, épouse d'Antoine de Massougnes, écuyer, sieur du Parc.

Il fut prieur-archiprêtre de l'église Saint-Étienne d'Ambérac de 1628 jusqu'à son décès survenu trois ans plus tard. Son remplacement, François Voisin, occupa le presbytère jusqu'en 1635.

Ci-dessous, une carte ancienne avec les différentes cures de l'archiprêtré d'Ambérac, fondé avant le XIe siècle, et situé dans le diocèse d'Angoulême :

carte1761

Source : Généalogie Charente Périgord.

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L'assassinat d'Antoinette Paulte

La nuit du lundi 18 juin 1590 devait laisser une trace sanglante et un douloureux souvenir dans la vie du personnage dont nous écrivons l'histoire. François de Rousiers dormait paisiblement dans une chambre haute de sa maison du Petit-Pressac, et Antoinette Paulte était dans la salle du rez-de-chaussée, où elle avait coutume de coucher, au milieu de ses petits enfants et de ses chambrières.

Vers onze heures du soir ou minuit, on entendit l'explosion d'un pétard qu'on avait fait jouer contre la porte extérieure du logis seigneurial; et, la violence du coup ayant ouvert cette porte, une troupe d'hommes armés, au nombre de quatorze, se précipita dans la cour d'entrée de la maison. Jean et Robert de Tisseuil, fils de Jacques de Tisseuil, sieur du Rus, étaient les chefs de la bande. Avec eux se trouvaient un gentilhomme nommé La Collerie, autrement dit le capitaine Bonnet; puis un autre gentilhomme appelé La Roche; un nommé La Roze, marié au port de Mouzac; un Périgourdin nommé Descarpes; Boisme, de Barbezieux; Le Gascon des Aolles, de L'isle-Jourdain; Le Camus, ancien serviteur du sieur de Puy-Ferrier; un soldat d'Angoulême; deux autres de Guiers, dont on ne put savoir le nom; enfin un nommé La Brande, des environs de Parthenay : ils étaient couverts de cuirasses, armés d'arquebuses, de pistolets, d'épées et de dagues.

Jean et Robert de Tisseuil, qui conduisaient la troupe, connaissaient parfaitement les dispositions intérieures de la maison : ils savaient qu'Antoinette Paulte couchait dans la salle basse avec ses petits enfants et ses chambrières. Ils firent placer, aux diverses issues, aux portes et aux fenêtres, des arquebusiers pour tirer incessamment sur les gens de la maison, et atteindre ceux qui chercheraient à s'enfuir. Ils en firent passer notamment dans une petite arrière-cour qui servait autrefois de jardin (1), et dans laquelle regardait une fenêtre de la chambre basse où Antoinette Paulte était couchée.

Au même instant, ils appliquèrent et firent jouer un autre pétard contrfe une porte qui servait d'entrée à la maison, et qui répondait à la cuisine du logis, par laquelle on se rendait dans la salle du rez-de-chaussée : l'explosion du pétard fut si violente que deux portes furent ouvertes, et toutes les verrières du logis rompues et renversées, notamment celles de la salle basse, où se trouvait l'épouse du sieur de Rousiers.

Les arquebusiers qu'on avait postés là, et qui avaient reçu l'ordre de tirer dans cette salle, pouvaient apercevoir facilement par la fenêtre brisée les personnes qui se trouvaient dans cet appartement; car, à cette heure de la nuit, la lune était si resplendissante qu'on y voyait aussi clairement qu'en plein jour (2).

Antoinette Paulte, réveillée en sursaut par la première explosion, avait pris un vêtement, et se promenait dans la salle en appelant ses chambrières. Ceux qui étaient postés à la fenêtre, parmi lesquels devait être Jean de Tisseuil, la distinguèrent tenant par la main son fils aîné, âgé de moins de sept ans : ils la reconnûrent, à sa voix, au milieu de deux chambrières, qui tenaient chacune un de ses petits enfants entre leurs bras. Un des soldats, nommé La Roche, lui tira un coup d'arquebuse, qui l'atteignit et la frappa à travers le corps. La violence du coup fut telle que la balle, qui lui déchira et laboura les entrailles, alla s'enfoncer au bas de la muraille opposée, à un pied de profondeur dans le tuf. Elle s'affaissa sur elle-même en poussant un cri de douleur, et en pressant d'une étreinte convulsivè la main de son petit enfant, à qui le même coup pouvait donner la mort.

On dit qu'un navigateur célèbre, au milieu d'une furieuse tempête, prit entre ses mains un enfant au berceau, et l'éleva^vers le ciel pour désarmer sa colère : la vue des cinq petits enfants et des berceaux qui environnaient la malheureuse victime ne put désarmer le bras féroce de l'assassin.

François de Rousiers„ reveillé par le bruit, s'était mis à fa porte de la chambre haute, qu'il occupait, avec une arquebuse à la main pour se défendre. Tout-à-coup le cri de douleur poussé par Antoinette Paulte retentit à ses oreilles, et l'émeut de regret et pitié. Puis une longue clameur, partie de la chambre basse, se fait entendre dans toute la maison : « Elle est morte ! elle est morte! » A ces cris effarés, il devine son malheur, et il est saisi d'une douleur profonde. Cependant quelques-uns de la troupe, entrés dans la maison, dont le pétard avait enfoncé les portes, traversent la salle où était tombée la victime, et montent, par l'escalier de la tour, dans le haut de la maison, jusqu'à la porte de la chambre où était le sieur de Rousiers. Celui-ci, impatient de voir par lui-même dans quel état se trouvait sa femme, dont il entendait les cris plaintifs, et ne voulant pas,, seul contre cette troupe armée, prolonger une lutte inutile, demande à parlementer : « Y a-t-il ici un gentilhomme, un homme d'honneur ? » demande-t-il. — « Je suis gentilhomme et homme d'honneur », lui répond La Roche, celui-là même qui avait frappé la victime. Après la foi donnée, de Rousiers se rend à lui.

Pendant qu'il achevait de prendre ses vêtements, Jean de Tisseuil, couvert d'une cuirasse, et tenant un pistolet à la main, s'approche de lui : « Si je faisais mon devoir, je vous tirerais un coup de pistolet dans la tête ». — « Je ne vous en ai jamais donné lesujet », répondit de Rousiers avec calme. — « Vous me l'avez donné, répliqua l'ainé de Tisseuil : vous avez fait plaider mon vieux père, et je viens vous faire payer les dépens du procès. Ah ! vous pensiez que nous n'avions pas d'amis! vous le voyez à présent. Du reste je n'ai rien fait que par leur avis. »

Ils l'emmenèrent en lui faisant traverser la salle basse, où était sa femme, parce que, dit une relation manuscrite, « on ne pouvoit passer ailleurs ». Il vit la pauvre victime toute couverte de sang et étendue sur un petit lit : « Je suis blessée au travers du corps », lui dit-elle avec un long gémissement. Et lui, essayant dese dégager des bras qui le conduisaient : « Laissez-moi donc parler à ma femme », leur disait-il. Mais ceux-là ne voulurent pas le lui permettre, et, le poussant rudement, l'emmenèrent dans la cour de la maison.

La relation manuscrite d'où nous tirons ces détails raconte que Jean de Tisseuil tua d'un coup d'épée une levrette noire qui témoignait par ses hurlements plaintifs la douleur qu'elle avait de voir ainsi traiter son maître. De Rousiers, insensible aux menaces qu'on lui faisait, ne songeait qu'à sa jeune épouse, avec laquelle il avait échangé un dernier regard. « Permettez-moi, leur disait-il, d'aller voir ma femme, pour m'assurer si sa blessure est dangereuse ! » — « Sa blessure n'est'rien, lui répondirent-ils : nous lui enverrons des chirurgiens de Poitiers. »

Cependant ils firent seller les chevaux du sieur de Rousiers; ils pillèrent et saccagèrent la maison, rompirent les coffres d'Antoinette Paulte, et, selon les expressions d'un vieux manuscrit, « emporterent ses chaînes, dorures, brodures, bagues, joyaux, accoutrements, or, argent, et toutes autres choses précieuses qu'ils trouverent dans la maison ».

Ils s'emparèrent aussi des habillements et des armes du sieur de Rousiers, et, chargés de pillage, ils firent sortir ses chevaux, et l'emmenèrent à pied jusqu'au coin de la vigne du sieur du Rus. Là ils trouvèrent Pierre de Tisseuil (3), frère de Jean et de Robert, les chefs de la troupe; puis un nommé Escarpe, et un paysan que de Rousiers ne reconnut pas. Ils le firent monter sur une cavale, et, de là, le conduisirent à Poitiers.

Le lecteur admirera avec nous le calme et la grandeur d'âme de François de Rousiers au milieu des indignes traitements dont il était l'objet. La beauté de ce caractère ressort davantage par le contraste des odieuses figures qui l'environnent, comme la verdure des lauriers parait plus belle au milieu des campagnes que l'hiver a dépouillées. Il s'oubliait lui-même, et, pendant qu'on l'emmenait prisonnier, une seule pensée le préoccupait, celle de son épouse. Il désiroit la revoir, se souvenant des larmes qu'elle versoit (4) dans cette rapide entrevue, qui devait être la dernière. Il ne savait pas, hélas ! que cette consolation de la revoir lui serait refusée.

Antoinette Paulte ne devait pas, en effet, survivre long-temps à sa blessure. L'ainé de Tisseuil était entré lui dire qu'on enverrait des chirurgiens de Poitiers; mais il savait bien, comme tous ses complices, que la blessure était mortelle. C'est en vain qu'on alla quérir en toute hâte les chirurgiens les plus habiles : Pierre Legoust, qui se trouvait, à un quart d'heure de là, chez Jean Barbarin, sieur de La Garde, à La Touderie, dans la paroisse de Saint-Maurice-des-Lions; Antoine Genty, qui demeurait à Lesterps; Izac Lamoreux, qui était domicilié à Confolens (5). Les appareils et les pansements furent inutiles : elle fit son testament, se prépara à l'éternité en pardonnant à ses assassins, embrassa une dernière fois ses petits enfants, et elle expira, vingt-six heures, après l'événement, le surlendemain mercredi, à l'aube du jour. Elle n'était âgée que de vingt-sept à vingt-huit ans. Elle laissait orphelins cinq petits enfants, deux garçons et trois filles. Sa fille aînée n'avait pas encore dix ans.

Arrivé a Poitiers, François de Rousiers trouva dans cette ville des amis qui firent beaucoup de démarches en sa faveur. Ilsapprirent avant lui la mort de son épouse, et reprochèrent à Jean de Tisseuil la conduite traîtresse qu'il avait tenue : « Comment avez-vous pu, lui dirent-ils, commettre un tel acte de félonie que d'aller prendre un gentilhomme voisin, et de donner la mort à sa femme ? » Et lui répondit en maugréant Dieu : « Maudits soient le père et la mère qui m'ont engendré ! ce sont eux qui m'ont induit, persuadé, sollicité, et forcé en quelque sorte à commettre ce crime (6) ».

Notes :

1. Aujourd'hui c'est une terrasse, située au midi de la maison.

2. En 1590, l'épacle était 24 : par conséquent, le 18 juin, on était en pleine lune; de plus cette fenêtre de la salle basse était au midi.

3. Pierre de Tisseuil était dans le secret du complot. Ce qui le prouve, c'est que, dans la soirée du lundi 18 juin, vers les cinq heures ou six heures du soir, il alla dans la boutique d'un maréchal, située en face de la maison du Petit-Pressac, sous prétexte de faire ferrer une cavale, mais en réalité pour épier si le sieur de Rousiers était chez lui. En se retirant, il vit entrer dans la maison du sieur de Rousiers les sieurs de Salles, de Videix et de La Breuille. Or, la nuit suivante, ceux qui forcèrent les portes du logis seigneurial demandèrent où se trouvaient les trois gentilshommes qu'on y avait vus entrer la veille; ce qu'ils n'eussent point fait si Pierre de tisseuil ne les eût instruits.

Le lendemain mardi, Pierre de Tisseuil, ayant rencontré quelques soldats, leur demanda naïvement s'ils n'avaient point peur de lui. « Et pourquoi ? » lui dirent-ilss. — « Parce que je viens de faire prendre Rousiers. »

- La maison de maréchal dont nous venons de parler existe encore, et sert aujourd'hui à la même destination.

4. Desiderans te videre, memer lacrymarum tuarum. (Ad Timoth. Il, cap. I. )

5. Rapport des chirurgiens.

6. L'épouse de Jacques de Tisseuil n'était pas moins coupable que son époux. Dans maintes circonstance, elle avait dit hautement qu'il fallait avoir le sieur de Rousiers quoi qu'il en coûtât, et qu'il faudrait plutôt lui tirer un coup d'arquebuse quand il irait se promener dans ses terres.

Après l'événement, elle dit en plusieurs lieuxet à plusieurs personnes qu'elle n'osait retourner dans sa maison du Rhu, de peur qu'on ne la forçât d'avouer qu'elle était la cause de tous les malheurs arrivés au sieur de Rousiers.

Une circonstance qui fut alors bien remarquée, et qui, dans l'opinion des gens de celte époque, aggravait la malice du crime, c'est qu'il y avait entre la famille de Tisseuil et la famille Paulte une parenté spirituelle, qui était, dans les siècles de foi, aussi sacrée que la parenté naturelle. Jean de Tisseuil, « l'ainé du Rhu », était filleul de Louise Pastoureau, la mère d'Antoinette Paulte; et celle-ci avait eu pour marraine Antoinette Turpin, la mère de Jacques de Tisseuil.

On peut voir cette Antoinette Turpin dans la généalogie de la famille de Tisseuil, donnée par d'Hozier. (Armorial général de France, T. II)

Quant aux détails de l'assassinat, nous les avons tirés des informations qui furent faites, à la requête de François de Rousiers, contre Jean et Robert de Tisseuil, le 1er août 1590.

Source : Biographie de François de Rousiers, gentilhomme du XVIe siècle, de François Arbellot.

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22 mars 2020

Corgnol émigré

Corgnol (Jean-Guy de) : fils de Louis, seigneur de La Touche, et de Marie-Rose Grant de Luxolière de Bellussière - né à Anaïs, 21 juil. 1769 - domicilié à Rochepatier (?) près La Rochefoucauld.

Emigra - 28 déc. 1791 - arrivé, 4 fév. 1792, à Münster- Mayenfeld - campagne de 1792, armée des Princes, dans la 1re Cie d'inf. des gentilshommes de Saintonge, Angoumois et Aunis - inscrit à l'armée de Condé, 31 juil. 1794 - admis à la Cie n° 9 des chasseurs nobles - a suivi l'armée en Russie - campagnes de 1794 à 1800, armée de Condé - a obtenu du Roi le brevet de s.-lieut.

Rentré en France - demande à se rendre en surveillance en Charente, déclarant avoir résidé à Fontainebleau du 28 avril 1792 au 23 fructidor an V - résidant à Vilhonneur, fait promesse de fidélité devant le Préfet de la Charente, 2 prairial an X - amnistié, 22 thermidor an X - en surveillance à Vilhonneur en messidor an XIII : « sa conduite politique ne serait pas sans reproches ».

Il épousa Jeanne-Julie de Labrousse de Mirebeau de Vaubrunet, fille de François et de Anne Favret de Pommeau.

A. G. : 3521, 3533, 3581, 3591, 3601 - A. N. : F7 4989, 5796, 5876, 6012 - O3 2640, 2655 - B. N. : M.F.N.A. : 1386.

Source : L'émigration militaire, de Jean Pinasseau.

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L'ancien seigneur de Rochebertier

Un fils de Philippe Corgnol, Isaac, avait épousé, en 1656, demoiselle Marie de Lubersac, fille de Charles, sieur de Glanges, en la paroisse de Jauldes (1). Il habite le lieu de Glanges et en prend le nom (2). Nous voyons, en 1673, Philippe, fils de cet Isaac, faire sa demeure au lieu noble des Touches, paroisse d’Anais (3), sans doute à la suite de son mariage avec Charlotte Martinaud. En 1727, François Corgnol, écuyer, sieur de Glanges, fils de Philippe, épouse demoiselle Marie Guy, fille de défunt Pierre Guy, procureur au présidial d'Angoumois, et c'est ainsi, semble t-il, qu'il devient propriétaire du domaine de Sillac, paroisse de Saint-Martin sous Angoulême (4). Son fils Louis épouse Suzanne Pasquet, fille du seigneur de La Robinière, paroisse de Vilhonneur (5). Il meurt laissant ses enfants encore mineurs, sans qu'aucun partage ait été fait des domaines de La Touche (ou Les Touches), de Fougère, paroisse de Saint-Angeau, ni de Sillac, paroisse de Saint-Martin. Le fils de ce dernier, autre Louis, épouse, le 26 janvier 1764, Marie-Rose Grant de Luxolière de Bellussière; il achète, en 1776, le fief de Rochebertier, paroisse de Vilhonneur, dont il héritait pour partie du chef de sa grand’mère; il est encore, en 1784 (6), à Sillac, avec ses soeurs; puis il va demeurer à Rochebertier, laissant Sillac à ses deux sœurs, Suzanne et Marie Corgnol.

Au moment où survient la Révolution, Louis Corgnol est mort; il a laissé, avec sa veuve, un fils, qui émigre, et cinq filles. Les deux soeurs, à Sillac, la veuve et ses filles, à Rochebertier, tiennent tête à la Révolution. Comme re présentant l'émigré, la nation vient en partage dans les domaines de Sillac, Rochebertier, La Touche, Fougère; les propriétaires sont constituées séquestres; en l'an IX, elles en seront encore à solliciter un partage défini tif qui mette fin aux mesures administratives, en même temps qu'aux « rapines du peuple voisin, enhardi par cette longue indivision ». Mais rien n'abat ces femmes énergiques, qui résistent pied à pied aux commissaires et experts venant faire les inventaires, récolements, estimations, vérifications des fruits perçus. Nous relevons de curieux renseignements dans le procès-verbal de la séance où la veuve et quatre de ses filles se présentent devant l'administration municipale de Montbron, le 27 ventôse an VI, pour obtenir leurs certificats de non-émigration; au bas de ces certificats doivent figurer leur âge avec leur signalement, notamment l'indication de leur taille :
Marie-Rose Grant, veuve Corgnol, âgée de cinquante trois ans, taille d'environ cinq pieds;
Suzanne Corgnol, épouse du citoyen Ruffray, âgée de vingt-cinq ans, taille cinq pieds;
Madeleine Corgnol, âgée de vingt-quatre ans, taille cinq pieds un pouce;
Marie Corgnol, âgée de vingt et un ans, taille cinq pieds;
Suzanne-Élisabeth Corgnol, âgée de dix-sept ans, taille cinq pieds deux pouces.
Enfin, l'émigré revint, mais il ne lui naquit que des filles.

Il faut remarquer ici que le mobilier de la famille de Corgnol est demeuré fort modeste : point de sièges en tapisserie, encore moins de carrosse, soit à Sillac, soit à La Touche, soit à Rochebertier. À Sillac, quand les délégués de l'administration du district viennent faire inventaire et apposer les scellés, « étant entrés dans une petite salle ouvrant sur la cour, ils trouvent un vieux buffet fait de bois de noyer, onze chaises, dont six en bois de cerisier, un fauteuil, le tout garni de jonc ». Au-dessus de la salle à manger, voici l'ameublement de la principale chambre : « bois de lit à la duchesse, le devant en siamoise moirée, les rideaux de vieille étoffe verte », etc.; — puis la cuisine, et c'est tout. À La Touche, « au rez-de-chaussée, une table, de mauvaises chaises, des lits », et ainsi de suite. À Rochebertier, c'est un vrai « château » où l'on entre. Qu'y trouve-t-on ? Dans « l'appartement appelé salon, qui a vue sur le jardin, deux tables et un pliant qui sert à les supporter toutes deux, et sept chaises garnies de jonc; un mauvais buffet sur lequel il s'est trouvé six bouteilles de verre, douze gobelets, deux carafes et deux pots à eau, le tout estimé, y compris le buffet, 6 livres; ouverture duquel ayant été faite, il s'y est trouvé quatre douzaines d'assiettes, une douzaine de plats de faïence de différentes façons, cuillères d'étain, fourchettes de fer; — autre salon qui a également vue sur le jardin : mauvaise table « à cadril » et dix-sept chaises garnies de jonc ; — chambre haute qui prend jour sur la cour et sur le jardin : une table « à cadril », six chaises garnies de jonc, deux lits à la duchesse anciens, avec rideaux d'indienne », et ainsi de suite (7). Dans l'écurie, outre quatre bœufs; cochons et brebis, deux vieux chevaux, l'un blanc et l'autre bai, estimés, avec une selle, leurs brides et licols, le tout 60#. Voilà l'équipage de l'ancien seigneur de Rochebertier.

Notes :

(1) 1656, 13 avril, présidial, insinuations, 1653-1659, folio 106, recto.
(2) 1673, 26 juin, minutes de D. Cladier.
(3) Ibid.
(4) 1727, 11 juillet, minutes de Filhon.
(5) Archives départementales, fonds des familles. Les renseigne ments qui suivent sur les dernièrs représentants de la maison de Corgnol sont puisés dans ce fonds.
(6) 28 juillet, minutes de Mallat.
(7) « Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le luxe dans l'ameublement ne dis tinguait point, d'ordinaire, la demeure seigneuriale de la maison du bourgeois. De nombreux inventaires de mobiliers, ceux des châteaux de Balzac, de La Bréchenie, de La Chétardie, par exemple, ne donneraient que des déceptions aux amateurs qui y chercheraient des meubles dont la richesse fut en rapport avec la situation des propriétaires. »

Source : La seigneurie de Magné, de Daniel Touzaud.

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