05 février 2016

La scène vide

Le massacre n'est donc pas l'œuvre des habitants de Hautefaye, comme on le répète dans les manuels. Reste qu'il s'est déroulé sur le territoire de cette commune et qu'il convient de la présenter. Elle constitue un fragment de ce Nontronnais qui semble un morceau des plateaux du bas Limousin, rattaché par inadvertance au Périgord. Formée de molles collines couvertes de bois et de prairies, cette partie de la châtaigneraie souffre, en 1870 déjà, comme le Limousin tout proche, de l'image noire qu'en ont dessinée les notables ; pauvreté, rudesse, arriération en constituent les stéréotypes majeurs. ce pays du lait et de la châtaigne, où se consomme peu de froment, où se pratique encore la « glandée », est habité de paysans dont le corps, selon le marquis de Mallet, se couvre « comme d'une sorte d'écaille ».

Il faut dire que les indices utilisés le plus communément par les historiens confortent la dépréciation. Le peu d'élévation des statures, la médiocrité de l'état sanitaire des conscrits, le retard de l'alphabétisation caractérisent les populations du nord de la Dordogne, comme celles du sud de la Haute-Vienne. Bientôt, le célèbre professeur Paul Broca et son élève collignon vont faire de ces régions le cœur de la « tache noire » qu'ils détectent au centre de la carte anthropologique de la France, en attendant qu'Edmond Demolins ne théorise les effets retardateurs de la châtaigne sur « l'expansion de la race ».

Le Nontronnais s'apparente au Limousin que nous avons naguère qualifié de sédentaire. Il ignore la pratique de ces migrations temporaires qui profitent aux plateaux de la Marche comme à « la montagne » creusoise et corrézienne. Le sinistre manoir de Marie Cappelle n'est pas très éloigné de Hautefaye ; il se tasse dans un paysage similaire. L'affaire Lafarge, qui passionna la France de la monarchie de Juillet et celle de Hautefaye qui ensanglante la fin du second Empire se déroulent dans un même cadre. Aujourd'hui encore, le voyageur qui vient de châlus et qui passe sous la hauteur de Nontron, avant d'atteindre la petite bourgade, ressent l'impression d'isolement que produit cette traversée par les routes sinueuses et désertes de la châtaigneraie. ce n'est qu'arrivé sur le promontoire de Hautefaye que la brutale révélation des amples horizons de la Charente interrompt cette insinuante sensation. Alors s'impose à lui la situation de contact qui est celle du hameau ; installé face au vent d'ouest, au sommet du talus, il éprouve fortement la frontière qui sépare les deux départements.

Mais il est une autre limite, invisible celle-là, qui traverse alors Hautefaye : celle qui sépare le canton de Nontron, pays de petite propriété et de métayage, dominé par la bourgeoisie voltairienne de la sous-préfecture et la « Petite Vendée » de Beaussac et de Mareuil, soumise à l'emprise d'une aristocratie de grands propriétaires, souvent légitimistes. La répartition de la propriété à l'intérieur de la commune reflète cette dualité des structures sociales. Lors de la confection du cadastre, la famille de Monéys possédait 166 hectares, dont 80 situés sur le territoire de Hautefaye ; elle s'y trouvait alors confrontée à une poignée de paysans propriétaires.

En 1870, le centre du village compte quinze ou dix-sept maisons et quarante-cinq habitants. Il n'a pas été profondément transformé depuis ; le déplacement du foirail à la fin des années 1870, la transformation d'un jardin particulier en une petite place, l'édification d'une modeste mairie, toute neuve, résument à peu près le changement ; et le visiteur d'aujourd'hui peut aisément imaginer le théâtre du drame, à condition de faire abstraction des hautes herbes qui poussent au printemps dans certaines des venelles empruntées jadis par le malheureux Alain de Monéys. Pour le reste, rien n'a changé : la minuscule église, la poignée de maisons qui l'enserrent, le dédale des sentes. Le centre de Hautefaye a conservé l'apparence d'un hameau.

Le terroir du village et ceux des communes voisines s'enchevêtrent. La complication de la structure se trouve accentuée par la limite qui sépare la Dordogne de la Charente. Ainsi, le hameau de Ferdinas, où s'est déroulée en 1841 une affaire de fratricide, appartient alors pour partie à Mainzac (Charente) et pour partie à Hautefaye (Dordogne). Du fait de cet enchevêtrement, ceux que l'on considère comme des « étrangers » sont nombreux dans les écarts. Au bourg – pour autant que le centre de la commune mérite cette appellation —, on connaît mal ces nouveaux venus. Le jeune Villard, étudiant en droit originaire de Hautefaye, écrit au sous-préfet le 9 octobre 1870, que des trois habitants compromis dans l'affaire, un seul, âgé de seize ou dix-huit ans, est né dans la commune ; « les autres, venus je ne sais d'où, habitent depuis peu deux villages, où nous possédons, dans l'un cinq maisons, et dans l'autre une seule, celle du coupable ; le reste appartient aux communes voisines ».

Au siècle dernier, Hautefaye était plus peuplé qu'aujourd'hui. La commune comptait 388 habitants en 1804, 468 en 1851, 445 en 1861, 409 en 1872. Le drame se déroule au moment où le volume de la population commence de s'affaisser, après la nette croissance de la première moitié du XIXe siècle. En vingt et un ans, le nombre des habitants a décru de 12 % ; cela dit, on ne saurait encore parler de dépopulation.

Un groupe de « paysans » propriétaires dominent la commune. Il n'est pas d'autres notables à Hautefaye ; et donc pas de ces haines enracinées par les antagonismes de classe au sein de la société villageoise ; à moins que l'on ne prenne en compte ces minuscules clivages qui fragmentent toute communauté rurale, fût-ce en apparence la plus homogène. Aucun grand propriétaire rentier donc, pas de membres des professions libérales, pas d'officier ministériel, pas d'autres fonctionnaires que l'instituteur, les cantonniers et le facteur ; encore Pierre Villard qui remplit cette dernière fonction se déclare-t-il « propriétaire agriculteur ». Le maire, Bernard Mathieu, est le maréchal-ferrant ; les membres de son conseil, des cultivateurs ou des artisans pluriactifs. François Villard se dit mécanicien, Élie Mondout, aubergiste, buraliste et menuisier. Le revenu de la fortune des membres du conseil, tel qu'il est estimé à la préfecture, se situe entre cinq cents et trois mille francs ; la médiane est de huit cents francs. Il ne faudrait pas croire pour autant que les élections municipales se déroulent sans histoires à Hautefaye. Bernard Mathieu, lors du procès, deviendra rouge de colère, rien qu'à l'évocation des luttes qui se sont déchaînées à l'occasion des dernières consultations.

On pourrait penser que le conflit est ailleurs ; qu'il oppose cette république paysanne aux hôtes du château de Bretanges, qui possèdent, nous l'avons vu, une petite partie de la commune. curieusement, au procès, personne n'en parle ; comme si la générosité des Monéys avait réussi à désamorcer l'hostilité. Pas de notables donc mais, à l'autre extrémité de la chaîne des positions, peu d'indigents à Hautefaye se livrent à la mendicité ; à en croire les curés de la paroisse, on en compte au plus sept ou huit durant le second Empire.

Le niveau d'instruction est déplorable, mais ne présente rien d'exceptionnel dans la région. En 1837, la moitié des conseillers municipaux savent écrire leur nom. sur le groupe formé par les neuf citoyens les plus imposés, deux seulement sont alors capables d'un tel exploit. L'école primaire date de 1847 ; elle a été fondée quatorze ans après le vote de la loi Guizot. En 1852, alors que la commune compte quatre cent soixante-huit habitants, neuf garçons — encore ne sont-ils que sept en été — fréquentent cette école, d'ailleurs tenue par un instituteur de bien faible talent. En 1869, sur une population de quatre cent quarantecinq habitants, vingt garçons et seize filles reçoivent un enseignement ; dix garçons et treize filles en âge d'être scolarisés demeurent complètement privés d'instruction. À dire vrai, la situation est plutôt meilleure que dans le reste du canton, qui compte alors 957 écoliers et 1 178 enfants non scolarisés. on comprend la médiocrité des résultats. sur les 152 jeunes gens de la classe 1869 appelés à tirer au sort dans le canton de Nontron, 55, soit 36 % seulement, déclarent savoir lire et écrire.

Aussi mauvaise que paraisse alors la situation, force est de constater que l'instruction a largement progressé sous le second Empire ; et la commune de Hautefaye, nous l'avons vu, a déjà produit un étudiant en droit, fils d'une famille régulièrement représentée au conseil municipal. cela dit, à l'évêque qui l'interroge en 1892 sur les lectures de ses fidèles, le curé se contentera de répondre : « À Hautefaye, on ne lit pas. »

Nonobstant la faiblesse de la pratique religieuse, les habitants de la commune souhaitent ardemment que leur curé réside au milieu d'eux. En 1848, le conseil municipal décide un modeste chantage : la jouissance de l'enclos du presbytère et le produit du trèfle de la cure seront retirés au desservant, tant que celui-ci ne s'installera pas à Hautefaye. En 1866, le conseil décide de réparer le presbytère et l'église afin que l'autorité accepte de nommer un prêtre à demeure ; ce qui est fait l'année suivante. Lors du massacre, le « curé » ne réside donc que depuis trois ans, délai trop bref pour que les haines éventuelles aient eu le temps de rancir.

La lecture du registre des délibérations municipales atteste l'existence d'une action édilitaire. Le conseil se préoccupe en permanence des chemins ; en 1870, il réclame une liaison routière avec le département de la Charente. En 1847, nous l'avons vu, il décide de recourir aux services d'un instituteur. En 1850, il demande que la poste devienne quotidienne. La création d'un nouveau cimetière constitue la grande affaire des premières années de l'Empire. L'ancien, installé en plein cœur du bourg, dégage des mauvaises odeurs ; le nouveau, situé loin des habitations, sera enclos de murs. En 1868 enfin, le conseil décide la formation d'un bureau de charité. Mais Hautefaye ne possède pas de mairie. Le conseil tient séance chez Bernard Mathieu, le maréchal-ferrant. Après la destitution de celui-ci, il se réunira chez l'instituteur. Plus important pour ce qui nous concerne : en 1870, la commune ne dispose toujours pas des services d'un garde champêtre. À dire vrai, ce qui intéresse par-dessus tout les édiles de Hautefaye, ce qui fait leur fierté et ce qui, bientôt, les marquera d'infamie, c'est la tenue des célèbres foires et l'établissement du droit fixe que la commune prélève à cette occasion.

Nous savons les sentiments politiques des habitants de Hautefaye ; en décembre 1851, la totalité de ceux qui participent au scrutin approuvent le coup d'État ; unanimité encore lors du plébiscite de 1852. Le 8 mai 1870, les cent dix-sept votants de la commune se prononcent pour le « oui » ; onze électeurs seulement se sont abstenus ; l'empereur obtient donc les suffrages de 92% des inscrits.

Hautefaye demeura durant près d'un siècle le symbole de la sauvagerie ; cependant, l'on ne discerne pas de traces d'une violence exceptionnelle dans les archives des tribunaux. En 1841, nous l'avons vu, une tentative de fratricide se produit sur le territoire de l'un des hameaux de la commune. En 1864, le commissaire cantonal constate un vol de sept cent cinquante francs, commis par effraction. En novembre 1870, une fillette sera violée. Rien d'exceptionnel en cela pour qui connaît l'intensité de la violence sexuelle qui se déploie dans les campagnes de la IIIe République.

On aura déjà conclu, au vu du caractère minuscule des préoccupations, que la commune de Hautefaye ne saurait — et ne saura — porter la responsabilité de l'horreur dont elle fut le théâtre. Elle n'est pas détentrice du sens du massacre. cela dit, l'histoire municipale fournit quelques-uns des ingrédients que nous nous efforçons de détecter : le retard de l'organisation de la garde nationale, l'absence de garde champêtre, celle de petits notables capables de calmer les esprits, ou d'hommes cultivés susceptibles d'appeler à plus d'humanité. Au déchaînement de la violence paysanne, Hautefaye ne peut opposer d'autre digue que l'autorité de son maire ; or, celle-ci sera défaillante.

Cette exceptionnelle vacuité va permettre à des cris de haine, somme toute habituels, d'introduire des gestes sanglants. Le caractère exceptionnel de l'événement résulte moins des modalités de son déclenchement que de la liberté laissée à son déploiement. L'effacement de l'autorité permet la tranquille exécution d'un projet meurtrier que les paysans du Nontronnais clament bien souvent mais qu'ils se voient toujours empêchés de réaliser.

La scène du drame est dessinée, le décor planté, le prologue achevé. La victime s'avance. Il est quatorze heures, le 16 août 1870 ; à Hautefaye, la foire bat son plein.

Source : Le village des cannibales, d'Alain Corbin.

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22 décembre 2015

Marafy (Com. de Vieux-Mareuil)

Situation :

Entre La Belle et La Nizonne, le Périgord Blanc se parre d'une pointe d'austérité septentrionale qui annonce déjà les étendues, plus sauvages du Nontronnais. C'est là, au milieu d'üne vaste forêt parcourue de ruisseaux et pontuée d'étangs que Marafy est venu déployer sa volubilité toute méridionale.

Particularité architecturale :

La demeure est un bijou ciselé en pierre de taille, un des plus beaux morceaux de modénature du Périgord, un exercice de style. Nous sommes devant l'un de ces plantureux exemples d'architecture tempérée où la sagesse du classicisme français se laisse séduire par le goût plus oriental des baroques, par l'abondance des jeux d'ombre et de lumière sur les façades au moyen de décrochés multiples, de corniches, de bandeaux, de pilastres, et de grasses moulurations; sans rien lui concéder de son infini respect pour la pierre, certes, et pour la tradition séculaire en France d'une stéréotomie cultivée ! Si le maître d'œuvre a subi une tentation, il n'a pas suivi la tradition de l'Espagne, de l'Italie, de toute l'Europe Centrale où l'on exprimait tous ces jeux de surface par des maçonneries de briques revêtues de stucs et d'enduits, matériaux tellement plus dociles et plus souples il est vrai, face aux caprices de l'architecte ! A Marafy, dans un grand élan de conciliation et de synthèse il est parvenu à faire chanter des volumes bien connus, sur un plan en H bien rodé, avec la fantaisie des baroques et la rigueur des classiques. Et ceci, il faut le dire, malgré les recommandations du grand maître français considéré comme le père du classicisme naissant, Philibert Delorme, qui se lamentait : « Je vois quelquefois que nos seigneurs qui font édifier, s'arrestent plus à vouloir faire de beaux ornements enrichis de pilastres colonnes, corniches, moulures, frises, basses tailles et incrustations de marbre et autres qu'à congnoistre la situation et nature du lieu de leurs habitations... »

A Marafy tout est ressaut, relief, retrait... Une véritable hiérarchie des avancées vient animer une façade entièrement conçue pour les caresses du soleil.

Sur le registre des verticales, nous pouvons distinguer trois degrés de hiérarchie. Les avancées majeures que sont les deux ailes du H, les avancées intermédiaires, constituées par les six pilastres, qui sur chaque façade soulignent les ailes et esquissent un semblant d'avant-corps central, enfin les neuf avancées mineures dans lesquelles s'inscrivent les baies et qui dessinent les travées.

Sur le registre des horizontales, après un soubassement discret et un bandeau séparant le rezde-chaussée du premier, nous admirerons la pléthorique richesse du couronnement. D'abord l'architrave, d'une incroyable virtuosité : elle exécute un mouvement d'accompagnement non seulement pour les pilastres et les travées mais aussi pour les clefs saillantes des linteaux cintrés sur les baies. Ainsi l'architrave s'avance et se retire à angle droit 48 fois sur chaque façade. Audessus de l'architrave vient la frise bombée, ce magique attribut si en vogue au XVIe siècle, recommandé par Palladio pour le toscan, par Scamozzi pour l'ionique, que F. Mansard utilise ensuite si volontiers d'après Hautecœur, et auquel les vagues successives des ressauts viennent donner ici une apparence de vibration, surtout dans la lumière rasante du crépuscule. Au-dessus, la corniche s'assagit malgré la vigueur de son profil; du moins côté cour ne suit-elle plus les ressauts que sur les ailes. Côté terrasse non seulement la corniche suit chaque ressaut, mais la frise ellemême amortit les clés saillantes. Enfin, la balustrade aveugle vient couronner le tout; elle est formée de grands blocs monolithes dans lesquels les balustrades sont sculptées en refouillement comme à Vendoire et à La Vassaldie.

Le prodige de Marafy est aussi d'avoir prolongé cette féerie de pilastres et de frises bombées avec le même souffle sur les deux ailes des communs et jusque sur le portail latéral d'entrée. Les lucarnes qui ornent le brisis de l'aile nord-est sont, elles aussi, remarquables dans leur modénature et la variété de leur vocabulaire.

Si aucun document d'archive ne nous permet de dater scientifiquement Marafy, du moins admettrons-nous qu'il se rapproche plus des critères de la Renaissance et du Classicisme que de ceux du néo-classicisme. On a pu dire que Marafy était une demeure Louis XVI : cette opinion, que nous avons longtemps partagée, paraît sans fondement même si la ressemblance est frappante dans la volumétrie — et dans la volumétrie seulement – avec l'Hôtel Dereix à Mareuil, construit en plein néo-classicisme comme nous allons le voir.

Pour nous Marasy peut être une construction du siècle de Louis XIV, ou plus vraisemblablement du début du XVIIIe siècle. Les nombreuses modifications des aménagements intérieurs ne nous aident guère malheureusement à préciser notre opinion. Le grand escalier a été refait de façon disproportionnée au XIXe siècle, mais l'escalier de service en bois, la plupart des huisseries, comme les deux cheminées de pierre qui subsistent militeraient plutôt pour les années 1720-1740...

Familles :

Les Pindray.

Le repaire noble de Marafy appartenait dès le début du XVIIe siècle à la famille de Pindray, bien connue dans le pays de Mareuil où elle possédait de nombreux fiefs nobles comme Ambelle ou Sainte-Croix-de-Mareuil.

Simon de Pindray, sir. de Marafy vit en 1612. Sa sœur Isabeau a épousé Pierre de Bodin, et son neveu le conseiller d'état Joseph de Bodin est l'une des gloires de Périgueux dont il fut le héros pendant la Fronde. Élie de Pindray, éc., Sr. de Marafy (env. 1602-1672), son fils présumé, prit pour femme Catherine de Royère qui lui donna deux fils dont nous ne savons rien et trois filles mariées à Charles de Maumont, Jean de Saunier et Jacques Delage. Nous perdons alors, dès avant la fin du siècle, toute trace des Pindray de

Marafy.

Les Vatine et les Bellabre. Nous retrouvons à Marafy sous Louis XV le riche juge de Mareuil, Jean de Vatine, dont la famille nous est inconnue et dont on peut supposer qu'il fut un immigrant du Nord qui aurait adouci son nom en en supprimant le w.

Jean de Vatine a épousé vers 1710 Marguerite Aubin de Jaurias, fille de Léonard et de Catherine de Lavaud. Sans écarter totalement l'hypothèse d'une édification par les Pindray, nous considérons que le ménage Vatine-Jaurias est le constructeur vraisemblable du Marafy actuel.

« Jean de Vatine, seigneur de Marafy, juge de Mareuil, résidant à Marafy » s'éteint en 1746. Sa fille, Mme Ardant, mourrut pendant la révolution laissant une succession compliquée, recueillie par des familles à moitié en émigration : sa nièce de Bellabre du chef paternel, et ses cousins Aubin de Jaurias et de Boulouneix, de Ljdonne, du Chassaing de Fombressin, Pichon, de là Bernerie et Bertaud du Chazaud du chef maternel. Mais elle avait déjà vendu Marafy dans les dernières années de l'ancien régime à la famille de Bellabre de Chiliac qui lui était alliée. C'est ainsi que Marafy fut le théâtre de biens macabres événements rapportés par un contemporain, le chanoine du Chazaud:

« M. Belabre, oncle de celui mort sur l'échafaud à Bordeaux, auquel il avait résigné sa cure, s'était retiré au château de Marafie, non loin de Mareuil, dans sa propriété; il fut mis en réclusion à Périgueux, avec les autres vieux prêtres. Rentré chez lui après la Terreur, ses domestiques craignirent sans doute qu'il ne remarquât les vols dont ils s'étaient rendus coupables; au moins tels furent les bruits qui circulèrent alors publiquement, et le malheureux vieillard fut empoisonné avec de l'arsenic. Le fait fut constaté par l'ouverture du cadavre, opérèe par deux honnêtes chirurgiens; mais on était encore si imbu des idées de la révolution, qu'on faisait très peu de cas de la vie d'un prêtre. On ne trouva pas de preuves suffisantes et cet horrible crime resta impuni. Toute la contrée murmura néanmoins, car c'était un bien honnête homme, qui toujours avait dignement rempli les fonctions du sacerdoce et jouissait d'une grande estime. Il était né à Goûts, canton de Verteillac, et était âgé de 72 ans ». (La maison natale de l'abbé de Bellabre est la jolie demeure du milieu du bourg qui appartient de nos jours à la famille de la Clergerie).

Les Maillard.

Marafy passa alors à Alex-Guillaume de Maillard né au château voisin de Lafaye, marié en 1786 avec Renée Moreau de Servanches.

Jeanne-Pauline de Maillard de Marafy, leur fille, épousa en 1819 le baron de Bellussière et sera la grand-mère des Montéty, tandis que son frère Charles comte de Maillard de Marafy prenait pour femme en 1821 Élisabeth de Salignac. Ils eurent à leur tour un fils et une fille : Laure fut accordée au comte Ludovic de Vandière de Vitrac; Léon qui naquit à Marafy en 1829 fut un homme d'affaires plus ou moins heureux, il dut vendre Marafy sous le second Empire à M. Aubin de Jaurias qui habitait à Goûts-Rossignol son château de Jaurias, construction également classique mais des années 1770 et que nous aurons plus tard l'occasion d'étudier dans un chapitre concernant les châteaux classiques à plan massé. Ayant perdu son fils unique à la guerre de 1914, M. de Jaurias dut partager ses biens entre ses deux filles Mmes Palfray, tandis que ses petits-enfants relevaient le nom. L'une, Claire, eut Jaurias et sera la grandmère des Montéty, l'autre, Marie, eut Marasy.

Vendu par le fils de cette dernière Guy Palfray de Jaurias dans les années 50. Marafy vient d'être racheté par la fille et le gendre de Marie-Louise Palfray de Jaurias.

Ainsi, les nouveaux propriétaires de Marafy, M. et Mme Bernard de Montéty tiennent de près chacun de son côté aux deux clans qui ont possédé Marafy depuis 250 ans, celui des Vatine-Aubin de Jaurias et celui des Maillard.

Source : Vieilles demeures en Périgord, de Dominique Audrerie.

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Les fleurs séditieuses

Plus vive encore apparaît la haine « des curés ». Nous l'avons vu à la lumière des travaux de Ralph Gibson, la bourgeoisie rurale, pour l'heure foncièrement anticléricale, aime attiser l'hostilité que le paysan nourrit à l'égard du clergé. Elle exagère à dessein la solidité du lien qui unit celui-ci à la noblesse ; elle proclame leur désir commun de rétablir l'Ancien Régime.

Or, rien n'est moins évident que cette étroite alliance. on ne détecte pas, dans la Dordogne, de corrélation entre l'extension de la grande propriété nobiliaire et l'intensité de la pratique religieuse. En revanche, les indices abondent de la distension des liens établis entre le clergé et la noblesse. Il est peu d'aristocrates au sein des conseils de fabrique. On relève peu de nobles sur la liste des individus auxquels l'évêché adresse ses mandements de carême. Aucun notable de l'arrondissement de Nontron ne dispose de chapelle domestique. À la différence de celles de l'ouest, les grandes familles de la Dordogne ne comblent pas l'Église de leurs largesses ; celles du canton de Mareuil elles-mêmes donnent assez peu aux établissements religieux. Ajoutons que la noblesse se montre avare de ses enfants : sur mille huit prêtres nés dans le diocèse et qui y ont exercé entre 1830 et 1914, on ne compte que dix-neuf aristocrates. on ne relève au cune ordination de noble entre 1839 et 1872. L'année suivante, celle de Gaston de Monéys, le frère de la victime de Hautefaye, vient clore cette longue stérilité.

Dans son ensemble, le Nontronnais n'est pas une région fervente. En cela, il s'apparente au Limousin tout proche, qu'il évoque par bien des traits. En 1835, à l'occasion d'une enquête épiscopale, 51 % des curés et des desservants de cette petite région soulignent l'emprise des « superstitions » dans leur paroisse. Hautefaye illustre la tiédeur environnante : 5 % des hommes seulement, en 1855, et 2 % en 1863 accomplissent leur devoir pascal. Les « pascalisantes », majoritaires en 1855, ne sont plus que soixante-dix, soit 26 %, en 1863. À cette date, au total, 14 % des individus en âge de le faire communient durant le temps pascal.

Cela dit, l'évolution de la ferveur, ici comme ailleurs, n'a rien de linéaire. Au lendemain de la révolution de juillet 1830, il semble que la pratique se soit affaissée ; à moins que l'image fallacieuse d'une Restauration perçue à tort par le clergé comme un idyllique âge d'or n'ait faussé les appréciations. Quoi qu'il en soit, entre les deux enquêtes approfondies réalisées par l'évêché en 1841 et en 1875, une reconquête religieuse s'effectue. La ferveur progresse, même dans le Nontronnais, sinon à Hautefaye qui, nous venons de le voir, reste à l'écart de cette reconquête.

L'essentiel pour nous n'est pas la tiédeur mais l'anticléricalisme « endogène » de ces populations rurales que nous verrons à l'oeuvre au cours du drame du 16 août 1870. Les historiens ont trop souvent décrit et analysé, à propos d'autres régions, les manifestations de cette hostilité pour qu'il soit utile de s'y attarder. Le rigorisme grondeur des prêtres hostiles à la danse et au cabaret, opposés à toute laïcisation des activités festives, l'ingérence du curé dans les affaires communales, le tarif jugé excessif des cérémonies attisent la colère des ruraux. Plus mal reçu encore se révèle le refus de sépulture religieuse. Un exemple tardif : un jour de mai 1865, le curé de Saint-Julien-de-Lampon déclare qu'il ne bénira pas le corps d'un suicidé. Les fidèles se réunissent devant l'église où l'on a fait porter le cercueil. En l'absence du curé, un cortège se forme, précédé d'une croix voilée d'un drap noir. Deux chantres entonnent le Miserere et plusieurs individus ont le cierge à la main. La foule n'accepte finalement de cesser de chanter que pour obéir aux injonctions du maire et de l'adjoint. L'affaire, selon le sous-préfet de sarlat, « a laissé la plus fâcheuse impression et excité le plus grand mécontentement parmi les habitants de la commune  ». comme dans bien d'autres régions, des curés se voient, à l'occasion, menacés d'« assouade » ou subissent des charivaris ; mais là n'est pas le plus caractéristique du comportement régional. L'essentiel est bien que l'anticléricalisme des paysans périgourdins se focalise sur ce qui atteste le lien entre le clergé et la noblesse, sur ce qui suggère le complot commun, la connivence en vue de restaurer les distinctions et les privilèges de l'Ancien Régime.

Trois enjeux cristallisent la revendication : l'enlèvement des bancs dans les églises, la gratuité des sonneries de cloches et le libre accès des fidèles à l'intérieur du sanctuaire. En 1790 déjà, on avait brûlé les bancs en Périgord. D'un commun accord, nobles et curés les avaient rétablis. cette restauration heurte les communautés villageoises. En 1838, pour toutes ces raisons, la colère explose. Les troubles débutent le 3 juin, à Saint-Agnan d'Hautefort ; ce jour-là, « un grand tumulte (éclate) dans l'église au moment de la célébration de la messe, la balustrade est brisée, les bancs (sont) mis en pièces » et l'on sonne le tocsin. Le conseil de fabrique décide que « désormais les prêtres et les chantres seraient seuls admis dans le sanctuaire de l'église et que l'on ne sonnerait plus les cloches pour les baptêmes et les enterrements sans qu'il fût payé une rétribution ». Le 7 juin, le maire et les agents de la force publique qui veulent faire respecter ces décisions sont molestés. L'arrestation des trublions suscite le rassemblement d'une foule hostile. Menacé de mort, le maire se voit obligé de signer la libération des prisonniers. Le préfet, le juge d'instruction, le procureur du roi, le général se rendent à Saint-Agnan ; mais des émissaires ont prévenu de leur arrivée. Le tocsin sonne de nouveau. Une foule considérable armée de bâtons, de fourches et de fusils accourt des villages voisins. Pour l'heure, l'affaire en reste là.

Mais la fermentation se propage dans la région. Des émissaires sont dépêchés dans la Haute-vienne et dans la corrèze afin d'appeler à la résistance. Les troubles concernent aussi le Nontronnais. Le 22 juin au soir, des individus s'introduisent dans l'église de Dussac afin de carillonner, comme on a coutume de le faire à la Saint-Jean. Le 27 juin, on sonne le tocsin à Saint-Mesmin et les bancs de l'église sont brûlés. Il en est de même à Lanouaille et à Dussac. À sarlande, le 29 juin, un individu transporte sur la place publique les seize chaises qui se trouvent à l'intérieur de l'église.

Le 14 juillet au soir, de nouveaux troubles éclatent à Dussac. Ils imposent la venue du procureur. Un groupe de quarante individus, armés de faux, de volants, de bâtons, de fusils, occupe le bourg entre cinq et treize heures ; jusqu'à ce que le maire signe la libération de deux trublions arrêtés la veille.

Ailleurs, c'est l'itinéraire des processions qui suscite le mécontentement ; mais « dans toutes ces circonstances, note le procureur, les gens riches et particulièrement les nobles, les possesseurs de châteaux ont été l'objet de propos menaçants ». Il arrive qu'à cette occasion, maires et adjoints pactisent avec les émeutiers.

Il faut dire que l'enjeu est souvent perçu comme primordial. Les propriétaires alarmés attachent une grande importance à l'enlèvement des bancs et des chaises hors de l'enceinte des églises ; ils y voient le signe avant-coureur d'une « nouvelle jacquerie ». L'évêché, pour sa part, aimerait régler le différend et supprimer les bancs, mais il lui faut céder devant l'amourpropre familial des aristocrates. Quant à la justice, elle fait preuve, comme presque toujours en pareil cas, d'une grande indulgence. Le tribunal de Périgueux acquitte les quatre prévenus de Saint-Agnan. celui d'Angoulême qui réforme la sentence se contente de prononcer une condamnation de deux à six jours de prison. soulignons cette tradition de mansuétude, elle contribue à expliquer le désarroi des individus condamnés pour le massacre d'Alain de Monéys.

En 1848, le peuple des campagnes s'en prend une nouvelle fois aux bancs installés dans les églises ; dans certaines paroisses, ceux-ci sont brûlés. Le 8 mars, la commune de sourzac s'agite ; le curé et le conseil de fabrique sont menacés. La foule impose la réduction du tarif des chaises et la fin des distinctions entre les enterrements.

La violence verbale qui se déchaîne à l'occasion de ces troubles indique la profondeur de l'hostilité. on se souvient des incidents dont est victime le malheureux Picon, curé de Saint-Cyprien, en juin 1848. on le menace d'une « assouade » et de « sévices infâmes », avant de l'expulser de la commune. Tandis qu'on parle de fouler et de guillotiner les riches, Émile Lasserre, dit Pontet, déclare : « si Picon revenait, je baignerais mes mains dans son sang. » Abel Jardel menace, lui aussi, de tuer le malheureux. charles Fournier, dit la France, « aurait voulu couper le curé en morceaux ». Antoinette Passegand, épouse Magimel, dite Terreyrote et suzon selves, dite Teillette, projettent de « mutiler le curé Picon ». Lorsque, le 12 décembre, les autorités réinstallent le prêtre honni, un barrage de femmes et d'enfants, les tabliers chargés de pierres, leur interdit l'entrée du presbytère ; les hommes, dans le même temps, entourent les gendarmes d'un cercle menaçant. Il faut l'intervention de la troupe pour que les manifestants se dispersent.

On aura remarqué la réitération de la menace de castration de la part de cette population d'éleveurs, ainsi que l'évocation de la découpe du corps. Gardons-les en mémoire ; tout en sachant qu'il ne s'agit pas de métaphores. Le 24 janvier 1870, six mois avant le massacre d'Alain de Monéys, le préfet écrit au ministre de l'Intérieur : « Trois jeunes enfants, fréquentant l'école publique à Tourtoirac — située à une cinquantaine de kilomètres de Hautefaye — ont été accusés d'avoir essayé de châtrer un de leurs camarades plus jeune, du nom de chavoix », et donc homonyme du candidat républicain de la circonscription, fort mal vu des parents. L'enquête menée par l'inspecteur des écoles « a non seulement établi d'une manière certaine la culpabilité des jeunes gens (...), mais encore a amené la révélation d'un autre fait analogue : un jeune enfant du même âge et de la même école que chavoix aurait tenté de se châtrer lui-même » ; et le préfet conclut : « Il paraîtrait que ces faits, si étranges qu'ils paraissent, ne sont pas sans précédents dans le canton d'Hautefort. » Moins de trois mois plus tard, dans la même commune de Tourtoirac, « une petite fille aurait été violée par un élève moniteur, de l'école des garçons, assisté de deux camarades qui tenaient les bras de la victime ». on notera que peu de temps avant le supplice d'Alain de Monéys, la banalité des conduites de cruauté dans le traitement juvénile des corps suscite, chez l'observateur bourgeois, un vif sentiment d'étrangeté.

Sous le Second Empire, l'anticléricalisme turbulent se trouve, lui aussi, contraint de s'assagir : l'indéniable reconquête des âmes par le clergé, le strict maintien de l'ordre assuré par les autorités refoulent jusqu'en 1868 les manifestations violentes de l'hostilité ; laquelle, il est vrai, ressurgit sous d'autres formes. Depuis qu'elles sont engagées franchement dans la voie des réalisations édilitaires, les municipalités rurales voient grandir leur jalousie à l'égard du presbytère ; les dépenses d'entretien des édifices cultuels entrent clairement en concurrence avec les entreprises de modernisation du terroir communal ; un peu partout, à Hautefaye notamment, les menus avantages matériels du curé sont contestés.

Les digues opposées à la violence, la contention exigée ne font pas taire la rumeur, seul mode désormais possible d'expression de l'anticléricalisme. Les paroles vont bon train qui dénoncent le complot fomenté par les nobles et par les « curés » afin de renverser l'empereur. Quand la tension se fait trop vive, quand la rumeur se concentre et trouve à s'étayer sur des faits précis, la mobilisation s'opère pour défendre le souverain en butte à des formes de menaces qui, une fois de plus, paraissent étranges aux administrateurs.

Le 21 août 1862, quatre incendies simultanés détruisent trois granges et plusieurs meules de foin dans les communes de Saint-Martial, du Pizou et de Minzac. Les paysans sont fort irrités contre « les voyageurs à mine suspecte ». L'extension des incendies durant les jours qui suivent déclenche la panique dans la région. Les habitants forment une milice afin de surveiller les incendiaires. À la fin du mois, à servanches, à Saint-Barthélemy, à Échourgnac, les paysans « sont frappés d'épouvante » ; ils sont désormais convaincus qu'il s'agit d'incendies criminels allumés par des grenades fulminantes. La rumeur se condense. « Il est fréquemment parlé d'une voiture de luxe qui circulerait mystérieusement, la nuit et sans lanterne, pour, dit-on, porter des aliments et des engins de destruction aux incendiaires. » Le coupable est désigné : c'est le « particlérical qui aurait projeté d'exaspérer les populations des campagnes, de les disposer au fanatisme en les frappant dans leurs intérêts matériels pour faire croire à un châtiment du ciel provoqué par la résistance qu'éprouve le pape ». D'autres individus, moins nombreux, incriminent « les sociétés secrètes ». Blancs et rouges se côtoient dans cet imaginaire de la menace et de la détestation.

En 1868, l'agitation revêt une tout autre ampleur. Le fantôme de la dîme hante l'esprit des paysans et les conduit à l'émeute à l'intérieur d'un vaste périmètre qui englobe les Charentes, la Dordogne et une partie de la Gironde. Le nouvel évêque de La Rochelle, Mgr Thomas, bien que libéral, tient à faire étalage d'un grand écusson sur lequel ses armes sont représentées. Les paysans s'effraient de voir des épis de blé et des marguerites figurer sur ce qu'ils appellent les « tableaux » que les sacristains accrochent au-dessus du portail des églises ou qu'ils placent, en évidence, à l'intérieur des sanctuaires. Les fidèles y voient, tout à la fois, le signal du renversement du régime impérial et la preuve de l'imminence du rétablissement de la dîme.

Cette découverte vient amplifier un mouvement déclenché quelque temps auparavant. Dès le mois d'avril en effet, des « manifestations tumultueuses » avaient pour but de « faire disparaître des fleurs servant à orner les autels dans les églises, les fleurs de lys notamment considérées comme des emblèmes séditieux ». À cercoux, le 18 avril, un dimanche, une foule de six cents personnes décide de se rendre à l'église afin d'éliminer tous les bouquets suspects. Malgré les exhortations du maire, plusieurs individus s'introduisent dans le sanctuaire et, sous les applaudissements des spectateurs, ils en retirent les végétaux incriminés. « Allons à la cure », crie l'un d'eux en agitant une corde ; et si « le curé ne veut pas venir nous livrer toutes les fleurs qu'il a dans son église, nous l'attacherons ». La foule le suit. Le desservant est amené de force. Malgré les injonctions du maire, les fidèles envahissent l'église. Un brigadier de Montguyon qui tente de s'interposer est assailli. « Tuons-le, écharpons-le, le gredin, enlevez-le, assommez-le, à bas la dîme ! – Levons-lui la peau », clament deux des meneurs.

Devant la menace de dépeçage et les défis qui lui sont lancés, le brigadier, désireux de sauver sa vie, a recours au refuge ordinaire en pareil cas ; il réussit à pénétrer dans l'auberge – ce que tentera sans succès Alain de Monéys, à Hautefaye, deux ans plus tard. Le tenancier le fait monter dans une chambre haute, afin de lui permettre d'échapper à la foule. celle-ci assiège l'établissement pendant plus de trois heures, hurlant ses menaces, avant de se disperser, la nuit tombée. Au dire des magistrats, les émeutiers les plus exaltés sont tous de bons pères de famille, installés depuis longtemps dans la paroisse ; leur conduite était jusqu'alors irréprochable. c'est « au cri de vive l'Empereur ! que se sont réunis » ces hommes dont on souligne le dévouement à Napoléon Ill.

À la fin du printemps, l'agitation gagne l'ensemble de l'arrondissement de Jonzac. Partout les paysans poussent les mêmes vivats et s'en prennent aux coupables bouquets. Armés de bâtons — comme plus tard ceux de Hautefaye — ils se massent sur le passage de l'évêque de La Rochelle. Tantôt ils abattent son écusson, tantôt ils envahissent les églises pour en arracher « le tableau ». Dans plus de quarante sanctuaires, la foule s'en prend au mobilier, aux vitraux, aux ornements. L'effervescence gagne ensuite la Gironde, notamment les environs de Blaye ; elle atteint la commune de Donnezac, le 25 mai, à l'occasion de l'Adoration perpétuelle ; puis elle pénètre dans la Dordogne, pour venir s'éteindre en Charente, dans l'arrondissement de Cognac.

Quelque temps plus tard, les habitants de Sigogne (Charente), dégrisés, pétitionnent pour réclamer la grâce des inculpés, dont ils soulignent l'attachement au souverain et à la dynastie. Ils arguent de « leur égarement momentané et pour ainsi dire épidémique », de l'intensité de la rumeur et de leur désir sincère — que nul ne met en doute — de servir Napoléon Ill. Le préfet de la Charente et, plus vivement encore, le baron Eschassériaux, membre du corps législatif et personnalité la plus influente du département, conseillent de gracier les inculpés à l'occasion de la fête de l'empereur (15 août). La sévérité compromettrait, selon eux, le succès des candidats officiels aux prochaines élections. Les habitants de sigogne qui ont été reconnus coupables seront libérés ou verront leur peine, déjà légère, réduite de moitié. La mansuétude dont la justice fait preuve à l'égard de la paysannerie, fidèle soutien de Napoléon Ill, n'est pas nouvelle. Elle explique, il faut le répéter, le désarroi des accusés de Hautefaye, deux ans plus tard.

On a déjà remarqué les similitudes qui unissent ces troubles et le drame du 16 août 1870. Il convient en effet de souligner, en cette affaire de fleurs et d'écusson, le caractère fantasmatique de la menace, le cheminement foudroyant de la rumeur, la certitude de l'existence d'un complot, le souci de décrypter le signe qui doit inaugurer son exécution, l'impuissance des autorités municipales devant la résolution de la foule. Dans l'esprit des paysans de la région, défense de la dynastie et défense de soi se confondent. L'une et l'autre impliquent vigilance et perspicacité. Pourquoi, dès lors, craindre la répression ? Pourquoi hésiter à utiliser la violence ?

Beaucoup moins riche d'enseignements se révèle pour nous l'anticléricalisme citadin qui, en Dordogne comme dans le Tarn proche, agite les esprits à l'extrême fin du Second Empire. Il concerne surtout la bourgeoisie républicaine ; composée de membres des professions libérales et commerciales, celle-ci n'exerce, pour l'heure, guère d'emprise sur la paysannerie. cet anticléricalisme extérieur à la société rurale, que Ralph Gibson qualifie pour cette raison d'exogène, repose sur un athéisme raisonné, revendique la libre pensée, entreprend de lutter contre l'obscurantisme et contre l'influence du prêtre sur la femme ; il profite du discours arrogant de l'évêque de Périgueux. Autant de traits qui le distinguent de la détestation viscérale qui tenaille une paysannerie hantée par les images d'Ancien Régime.

Quoi qu'il en soit, la virulence de cette hostilité déclarée n'a pu qu'attiser la haine, d'autant que cette bourgeoisie républicaine et anticléricale, favorisée par les libertés nouvelles, entreprend alors une habile propagande en direction de la paysannerie. Espérant, sans doute, que ce petit ouvrage ne pourrait qu'accroître son prestige dans les campagnes, le leader de la nouvelle génération radicale de la Dordogne, l'avocat Louis Mie, diffuse en 1869 une brochure intitulée Théories et petits négoces de Monsieur le curé. Dans cet opuscule, il s'en prend au desservant de Saint-Martial-de-Valette, paroisse de la châtaigneraie du Nontronnais. Il y dénonce les bénéfices illicites du prêtre. celui-ci s'arroge le monopole de la vente des cierges dont il « cote lucrativement le prix ». Louis Mie s'indigne du funèbre commerce auquel se livre en outre le curé, qui pratique la vente des « tombes en vieux » ; il impose aux familles des décédés de fraîche date d'acheter les pierres tombales désaffectées. En juillet 1869, les anticléricaux de Périgueux se scandalisent haut et fort de l'acquittement d'un curé de campagne accusé d'homicide sur la personne de sa domestique. Ensemble d'arguments, pour l'heure, sans doute plus efficaces auprès ces paysans de la Dordogne que le projet de séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Source : Le village des cannibales, d'Alain Corbin.

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La paille et le joug

La paysannerie du Sud-Ouest déteste la noblesse ; le fait est bien connu : il semble aller de soi. Il faut toutefois s'efforcer de démêler le réel de l'imaginaire et, surtout, de repérer leur interaction. En Périgord, les châteaux sont alors très nombreux. ce fourmillement résulte probablement de la situation frontalière qui était celle du pays durant la guerre de cent Ans. cette omniprésence a fortement contribué à dessiner l'image de la région. Jacquou le croquant hante les mémoires. La Dordogne semble à tous une zone de grande propriété détenue par une noblesse arrogante.

Grâce à Ralph Gibson, nous savons que la vigueur de ces stéréotypes résulte, en partie, du long travail effectué sur l'imaginaire par une bourgeoisie rurale dont on a trop longtemps minimisé l'ampleur et la puissance. celle-ci connaît son apogée sous la monarchie de Juillet, avant de s'effriter et de se voir relayée par une élite citadine, qui s'efforcera à son tour de façonner les images sociales. cette bourgeoisie rurale détient nombre de mairies à la fin de la monarchie censitaire, notamment dans l'arrondissement de Nontron ; il importe pour elle de masquer ou de faire oublier son avarice, ses pratiques usuraires, son manque de charité, la dureté dont elle fait preuve en affaires, la manière dont elle traite ses métayers. Il convient d'éviter qu'une analyse trop lucide ne la prive, dans l'esprit du paysan, de l'avantage que lui procure la longue histoire du combat mené contre la noblesse.

Par une « manipulation astucieuse des animosités séculaires » et des données du réel, la bourgeoisie rurale tente d'accaparer, d'amplifier et de diffuser au cœur des campagnes, le prolixe discours anti-noble élaboré sous la Révolution. cette puissante construction imaginaire, fondée sur la dénonciation de caractères biologiques plus encore que sur l'énoncé de la vindicte sociale, se révélera d'une grande solidité tout au long du XIXe siècle. Par son intense pouvoir de déformation du réel, elle constitue un élément décisif de l'histoire des représentations de la société ; on peut même penser qu'elle a pesé sur les comportements de nobles tentés de se conformer à l'image élaborée à la fin du XvIIIe siècle.

L'essentiel donc, pour cette bourgeoisie rurale trop longtemps négligée des historiens, est de canaliser les antagonismes sociaux ; de les détourner de la richesse et de la possession de la terre, qu'elle vise avec succès, et de les diriger vers l'homme et vers la « caste ». Pour ce faire, elle accentue le rôle de la généalogie, elle souligne exagérément la morgue, l'insolence du noble, dont elle a elle-même souffert plus cruellement que l'agriculteur ; elle désigne et stigmatise le souci avec lequel l'aristocratie s'efforce de maintenir la distance sociale ; elle indique au paysan, avec lequel elle partage la haine, que cette hauteur dessine le clivage social décisif. or, son pouvoir de persuasion est grand. « Elle est en contact immédiat avec les paysans et a sur eux cette influence que donnent l'instruction et l'aisance, influence qui n'est pas diminuée par la méfiance qu'inspire au peuple l'aristocratie. »

Plus précisément, la bourgeoisie rurale approuve et s'efforce d'aviver la crainte paysanne d'un retour aux privilèges ; elle brandit le risque de la restauration des rentes et des droits féodaux, du rétablissement de la justice seigneuriale, de la restitution des biens nationaux. Elle s'emploie à conforter par la rumeur la croyance en un complot mythique qui ne cessera de hanter la masse rurale jusque vers la fin du siècle. Elle souligne le caractère intolérable des emblèmes et de tous les signes de distinction : girouettes sur les tourelles du château, bancs à l'intérieur des églises, fleurs de lys sur les blasons... Elle exagère, nous y reviendrons, l'étroitesse de l'alliance que nouent le clergé et la noblesse ; elle exacerbe, ce faisant, au sein de la paysannerie parcellaire, un anticléricalisme endogène fondé sur les tensions séculaires que l'on sait.

La bourgeoisie rurale agit sur une société pleine, non encore déséquilibrée par l'exode rural, au sein de laquelle la complication du tissu social facilite la médiation, favorise l'infiltration, le relais, la transmission des images disqualifiantes.

Cette stratégie bourgeoise et les modalités du fonctionnement autonome de l'imaginaire au sein de la masse paysanne ancrent un système de représentations assez éloigné de la réalité. La noblesse périgourdineo se révèle alors fort hétérogène ; elle est pénétrée d'éléments extérieurs qui raffinent, exagèrent les codes et qui tendent, plus que les vieilles familles, à se conformer à l'image née de la Révolution. La richesse de cette classe apparaît, somme toute, limitée. En fait, la région n'est pas véritablement une zone de grande propriété nobiliaire. sous la monarchie censitaire, le corps électoral est ici constitué de bien « piètres notables », notamment dans le Nontronnais ; et cela, malgré l'extension du métayage dans cette petite région. La noblesse de la Dordogne, particulièrement celle du nord du département, n'a guère le sens des affaires ; rares sont, en ses rangs, les individus soucieux d'agronomie. « L'aristocratie, avec ses préjugés paternalistes et son peu de souci de la rentabilité, n'exploitait que très modérément le paysan », sur lequel, en outre, elle exerçait peu d'influence.

Mais il existe des zones d'extension réduite, des îlots en quelque sorte, à l'intérieur desquels la noblesse a gardé une forte emprise. La réitération de l'allusion à ces microcosmes favorise l'efficacité du travail accompli sur l'imaginaire par la bourgeoisie rurale ; elle autorise l'actualisation des vieilles haines. Il en est ainsi du canton de Mareuil, voisin de Hautefaye, désigné dans la région comme une « Petite vendée » et dont l'épicentre se situe à Beaussac. La victime du drame, Alain de Monéys, adjoint de la commune, appartient à ce milieu limité, repoussoir peu représentatif du Nontronnais, qui sert à entretenir l'image mythique « d'une paysannerie inféodée à une noblesse aux allures d'Ancien Régime ».

En fait, depuis la Révolution, les nobles périgourdins, prétendument impatients de restaurer l'ancienne société et tous ses privilèges, adoptent une attitude peu provocante. Ralliés du bout des lèvres au Premier Empire, ils se sont révélés discrètement frondeurs sous la Restauration. Au lendemain de juillet 1830, la noblesse de la Dordogne entame, certes, une première émigration de l'intérieur. Quarante-deux officiers municipaux appartenant à cette classe refusent le serment. Il convient toutefois de ne pas exagérer l'ampleur de l'abstention. Près de la moitié des maires appartenant à l'aristocratie conservent leur charge. En 1821, 135 nobles étaient à la tête de leur commune (23 %) ; ils sont encore 62 (11 %) en 1841 et en 1861. Globalement, il convient enfin de souligner que la représentation censitaire de la Dordogne adopte jusqu'à la chute de Louis-Philippe une attitude modérée.

La majorité des nobles périgourdins se sont ralliés au Second Empire, qui nous intéresse plus directement. Dans l'arrondissement de Nontron, en 1852, seuls deux officiers municipaux, l'un et l'autre de vieille noblesse, refusent le serment et trois autres doivent, selon le sous-préfet, « être considérés comme l'ayant refusé ». Invoquer une hostilité franche, abrupte des aristocrates à l'égard du régime pour justifier le massacre de Hautefaye serait donc sans grand fondement. Mais c'est ici la bourgeoisie rurale qui, depuis décembre 1848, conduit le ralliement au prince-président puis à l'empereur ; c'est elle qui en tire le plus grand bénéfice.

À vrai dire, l'apparente adhésion au régime n'empêche pas bien des nobles périgourdins de conserver des sympathies légitimistes ; le fait est d'autant mieux perçu et désigné que l'administration, comme la bourgeoisie rurale, a besoin de cette sourde réticence pour conforter son emprise sur les paysans. Aussi ne cherche-t-elle pas à mettre en avant le ralliement. cette discrétion intéressée masque la réalité, conforte l'image d'une noblesse hautaine, nostalgique de l'Ancien Régime.

Toutefois, à la fin du Second Empire, se dessine une évolution paradoxale dont il convient de tenir compte. Des deux adversaires, la bourgeoisie rurale, précocement victime de son malthusianisme, est la première à s'effriter. L'ennui sécrété par la campagne, l'étroitesse du cercle des relations qu'on peut y nouer, la fascination exercée par la ville, le souci de la carrière des enfants incitent à un exode que ne pratique pas encore une aristocratie, davantage fidèle aux traditions familiales, ancrée plus profondément dans la localité, mieux capable d'animer, loin des grands centres, les rituels de la mondanité. Bien que découragée, tentée d'adhérer à l'image d'elle-même produite par la littérature, assumée par l'environnement, la noblesse périgourdine retrouve de son importance relative, du fait de l'affaissement de son adversaire. Par la charité qu'elle déploie, par l'influence qu'elle exerce sur ses domestiques, ses métayers, les ouvriers de ses chantiers, elle constitue une force sociale non négligeable ; d'autant qu'elle profite, elle aussi, de la prospérité.

Les nobles périgourdins, dont la morgue et l'insolence prétendues focalisent les passions, font preuve, semble-t-il, d'une certaine familiarité ; ainsi, ils n'hésitent pas à fréquenter les foires ; nouvelle preuve de distorsion entre l'image et la réalité des conduites. « Les nobles n'ont pourtant pas chez nous, confie en 1863 l'abbé Bernaret à l'évêque de Périgueux, cette allure tranchée, ce ton hautain, ces manières qu'on remarque ailleurs et semblent en faire des êtres à part. Ils s'immiscent à la bourgeoisie, se mêlent au peuple, et font comme les autres les affaires de commerce. » Alain de Monéys paiera de sa vie cette attitude familière, cette proximité consentie qui ne suffisent pas à exorciser les haines et à désamorcer l'accusation de morgue. Dans l'ouest ornais ou mayennais, un noble se serait, sans doute, contenté d'envoyer son régisseur ou l'un de ses fermiers à une foire de Hautefaye.

Il convient en effet de se garder de comparer la situation de cette noblesse nontronnaise, frileuse, bornée dans ses ambitions, à ces châtelains de la Mayenne, actifs bâtisseurs de châteaux et d'églises, rêvant de constituer une société construite sur le modèle de l'Angleterre verte.

Ce qui précède devrait permettre de mieux comprendre les modalités de l'hostilité éprouvée par les paysans de la Dordogne à l'égard de la noblesse ; hostilité née de contacts, d'expérience quotidienne, de susceptibilité blessée, nourrie par la rancœur qui s'accumule sous la déférence rusée, car le temps n'est pas encore venu de l'ironie affichée. Hostilité qui résulte peut-être plus encore de la saisie d'une image décrétée par la bourgeoisie, puis assumée, de souvenirs sans cesse réinterprétés et réaménagés dans le processus même de leur transmission, de mythes entretenus par la parole, de la croyance anxieuse en des complots fantasmatiques.

L'essentiel pour l'historien réside bien ici dans la genèse, le contenu et le fonctionnement de la rumeur, à propos de laquelle nous ne disposons hélas ! d'aucune étude systématique. son repérage se révèle indispensable à qui veut discerner la logique des comportements populaires. La rumeur raconte les tensions sociales qui divisent la population qui la colporte. Mieux que tout autre mode de circulation de l'information, elle énonce le désir et l'angoisse ; « elle laisse apparaître et exaspérer des émotions refoulées ». Il convient donc de ne pas s'en tenir à son contenu ; il faut la considérer aussi comme un acte qui procure le plaisir trouble de dire et de savoir. « À travers elle, c'est une consommation de relations sociales qui s'opère, ce sont des liens (...) qui se renforcent. » Entre la charge émotionnelle d'une rumeur qui ne cesse d'énoncer l'imaginaire social du groupe qui s'en repaît et les gestes du massacre de Hautefaye, il n'est pas de solution de continuité.

Quand ils parlent entre eux des « Messieurs », des « Habits », les paysans de la Dordogne réinterprètent les discours venus d'en haut selon des formes spécifiques de sociabilité et d'échange de parole, selon leur propre rhétorique de la peur et de la haine, sous l'aiguillon du désir autonome de liberté et d'égalité qui tenaille la communauté.

Il existe à l'évidence une spécificité régionale des figures de l'hostilité. En Périgord, celle-ci se focalise sur les signes de la supériorité et de la distinction. Elle vise plus les emblèmes et les prétentions que les personnes et que les biens. cela, dès la Révolution. En 1789 et 1790, lors des attaques de châteaux, quand il est devenu manifeste que l'ancienne solidarité entre la noblesse et le peuple s'est défaite et que la haine désormais l'emporte, ce sont les emblèmes de la féodalité qui sont avant tout visés par les ruraux du Périgord.

L'absence d'étude sur les Cent-Jours dans la Dordogne se révèle, à ce propos, fort regrettable ; elle prive de la connaissance d'un relais dans le processus de transmission du souvenir et des comportements. Nous savons qu'en certaines régions du Midi, la « révolution de 1815 », notamment la période confuse qui suivit Waterloo, a laissé de profondes traces. certains indices donnent à penser qu'il en fut de même en Périgord. L'attitude de la noblesse, revenue, avec le roi, dans les fourgons de l'étranger — fait encore mémorable en 1870 – réactualisait les souvenirs de l'armée des Princes et entretenait l'image du complot, de la trahison, de la connivence avec le Prussien et le cosaque. Plus important : c'était alors contre l'empereur que cette coalition s'était nouée. « Nos paysans, note le juge de paix du canton de Thiviers en juillet 1851, détestent ce qu'ils appellent les nobles. » À leurs yeux, « c'est la caste qui fut proscrite sous la lire République, signalée comme complice de l'invasion étrangère en 1814, ennemie de l'Empereur en 1815, comme travaillant à reconstruire l'Ancien Régime sous les gouvernements royaux ». Les événements de juillet 1870, générateurs du drame de Hautefaye, pourront apparaître comme la réitération de 1815, bien que l'épisode des cent-Jours ne soit pas alors explicitement désigné.

La révolution de 1830 autorise le défoulement de la haine. celui-ci se déploie jusqu'au mois de décembre, cependant que dans les campagnes se libère la liesse. Nous n'avons plus à craindre « le retour des dîmes et des rentes et de tous les droits que nos pères ont abolis », déclare joyeusement, en patois, le maire de Marsac dans le discours qu'il adresse à ses administrés. À nouveau, on s'en prend aux châteaux. L'incident le plus sérieux se déroule à Pazayac où le maire tarde à hisser le drapeau tricolore. Le jour de la frairie, une troupe de paysans, pour la plupart venus de la corrèze proche, attaque en début d'après-midi la demeure du comte de Manssac, honni pour sa morgue. En l'absence du propriétaire, malgré l'opposition des autorités et des petits-bourgeois de la localité, le verger est dévasté, le château envahi et mis à sac. Le linge, la graisse, le lard, les pots de confits, l'eau-de-vie sont emportés. Les émeutiers déplorent l'absence des Manssac qu'ils auraient, disent-ils, « étripés », s'ils avaient pu les saisir.

La chute de la monarchie de Juillet suscite la reprise de cette violence verbale à l'encontre des nobles. Dans la Dordogne, comme dans la Basse Marche proche, les rumeurs vont bon train. on raconte un peu partout « que les châteaux sont pillés dans la région de Mareuil, mais les versions différentes prouvent l'inanité des faits ». Des placards incendiaires sont apposés. Une colonne de deux cents paysans marche sur la Durantie, le domaine de Bugeaud. Mais le maréchal, qui s'est rallié à la République, organise la défense de ses biens, avec l'aide de ses amis et de ses métayers ; les assaillants se contentent de crier, puis ils se dispersent. Le dimanche suivant, de peur que celui qu'ils appellent le « père », le « bienfaiteur », n'ait été mal impressionné, les habitants de la commune de Lanouaille lui offrent un banquet populaire et le reconduisent à la Durantie en chantant des hymnes patriotiques. Le maréchal, qui a revêtu une blouse, les remercie en patois. Épisode qui en dit long sur les tactiques de l'emprise et sur la tension qui s'instaure, au sein du peuple des campagnes, entre la haine et la reconnaissance, entre l'hostilité à l'égard du notable et le besoin anxieux de sa médiation.

Au lendemain des émeutes parisiennes de juin, « certains habitants de Pazayac songent à rééditer les troubles de 1830 ». on colporte dans une centaine de communes que les châteaux de la région seront pillés. Le comte de Manssac et plusieurs autres châtelains des environs entreprennent des travaux de défense.

Ces incidents mettent en évidence le primat de la rumeur. Ils soulignent le contraste entre l'ampleur des tensions, la vivacité de l'anxiété et la retenue des violences. Le feu couve mais le débridement de la parole suffit à le contenir. Il convient donc d'écouter attentivement ce qui se dit alors, sans s'arrêter au caractère dérisoire de la rhétorique. cette vigilance permettra de mieux percevoir le sens de ce qui se fera à Hautefaye, le 16 août 1870. Une note de la direction de la police générale du ministère de l'Intérieur, datée du 2 août 1838, souligne le contraste qui s'impose aux yeux de l'observateur entre l'inanité des propos et l'ampleur de leur diffusion. Dans la Dordogne, y lit-on, les bruits les plus « absurdes (sont) répandus sans relâche et accueillis avec avidité dans nos villages : tantôt ce sont les riches qui veulent condamner les pauvres à manger de la paille ; tantôt c'est une défense prochaine à tous ceux qui ne portent point d'habit, de conserver des cornes à leurs bceufs ; enfin mille niaiseries du même genre ».

L'image du joug, évocatrice du servage, introduit la métaphore de l'animal que nous retrouverons à plusieurs reprises. En 1849, les paysans de la région de Lalinde sont convaincus que le marquis de Gourgues, candidat modéré à l'Assemblée législative, a, dans son château, plus de cent jougs auxquels il pense atteler des paysans vassalisés afin de leur faire labourer les terres de son domaine.

La perception de telles menaces suscite une rhétorique de la violence qui s'amplifie quand fléchit l'autorité, libérant les fantômes de 1793. En juin 1848, à saint-cyprien, le curé Picon se trouve en butte à la vindicte populaire. La foule, qui le hue et l'expulse de la commune, s'en prend aussi aux riches, particulièrement aux nobles. Émile Lasserre, dit Pontet, frère du maire, fils d'un médecin commandant de la garde nationale et donc typique représentant de la bourgeoisie rurale, aurait déclaré au club, puis dans plusieurs autres lieux publics : « Nous irons chez les riches, nous les foulerons aux pieds. » Enregistrons ce projet ; il se réalisera sur le foirail de Hautefaye. Pontet aurait ajouté : « À bas les nobles ! À bas les prêtres !... La République ne sera bien assise à Saint-cyprien que lorsqu'elle aura fait tomber trente têtes. » Au club qu'il préside, il tolère que des menaces de castration soient proférées. D'autres individus, nommément désignés par le procureur, crient : « À bas les riches ! À bas les nobles ! À bas la bande noire ! » et réclament la guillotine. Les vieux griefs ressurgissent : les nobles, dit Pierre Lasfilles, « ce sont des brigands qui se sont emparés des biens de la commune ». Édouard Nayrat, non content de proférer des menaces de castration, aurait démoli, à coups de pioche, des édifices appartenant aux Marzac et aux Beaumont. D'autres individus menacent, eux aussi, d'assassiner les nobles.

Le gouvernement impérial ne permet plus de tels débordements verbaux, une telle libération joyeuse de l'imaginaire de l'agression et du sévice. Au dire des administrateurs, qu'il nous faut alors croire sur parole, la haine n'est pas éteinte pour autant. « Même aux jours paisibles du second Empire, il couvait dans les Campagnes périgourdines une sourde rancœur Contre la noblesse. »

Source : Le village des cannibales, d'Alain Corbin.

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Hôtel Dereix (Com. de Mareuil)

Situation :

Voici le seul de nos châteaux classiques qui soit en milieu « urbain » le long de la grand-rue du Château, au nord du gros bourg cantonal de Mareuil-sur-Belle.

Ce type de maison à cheval sur la ville et la campagne procure toujours la merveilleuse impression d'un filtre de sagesse qui métamorphose la vie : par une rue agitée, vous pénétrez dans une austère cour quadrangulaire volontairement froide, régulière et pavée, encore animée des bruits de la ville et enfumée du passage des voitures; vous franchissez le seuil grisâtre de la maison, légèrement rasséréné déjà par le cœur de pavage qui vous accueille et vous ressortez, après un boyau d'ombre fraîche, sur une resplendissante terrasse où tout est floral, sourire et repos. Jusqu'à l'horizon, la verdure emporte votre respiration...

Particularité architecturale :

L'Hôtel Dereix est de loin la plus récente de nos huit demeures. Son plan simple en profondeur est un peu archaïque, bien que la galerie longitudinale soit un artifice qui tende tout de même à le doubler... Mais l'écriture de l'édifice est en revanche très fidèle à la modernité du moment, celle du 1er Empire, dans le grand courant du Néoclassicisme. Il n'est guère douteux que l'auteur du dessin fut cet ami de la famille du Reclus, Mathurin Salat dit Blanchard, l'architecte de Rastignac au sujet duquel le chartiste Noël Becquart a fait de brillantes découvertes en 1973. Blanchard est né à Nontron en 1755. Formé à Bordeaux il construit d'abord en Gironde (église de Blanquefort en 1806), puis on le retrouve à Mareuil où il est installé avant 1811 comme « architecte-ingénieur ». Ses deux principales œuvres sont l'Hôtel Dereix terminé vers 1811 et le château de Rastignac, commencé la même année, bien connu pour sa ressemblance avec la Maison Blanche. Il donna aussi les plans du palais de justice et la sous-préfecture de Ribérac.

Côté cour l'Hôtel Dereix affiche clairement le goût des néo-classiques pour les colonnades et les portiques. Le corps central est longé par un porche en portique alignant 6 colonnes toscanes et soutenant une balustrade sur un entablement denticulé privé d'architrave. Le mur maître de la maison sous cette galerie est la seule partie qui ne soit en pierre de taille. Comme la porte d'entrée qui le perce et comme les boiseries de la salle à manger, il est un témoignage de la maison du XVIIIe siècle qui a précédé l'actuelle construction.

Les deux ailes de communs qui clôturent latéralement la cour ont été reprises à la même époque par Blanchard et traitées avec la même précision. Leur liaison avec le logis ne se fait pas par une accroche jointive, mais angle à angle, avec un délardement concave plein de saveur, pour permettre une issue directe avec le jardin d'un côté, une seconde cour de l'autre.

Côté jardin, la façade est moins contrastée. La perfection du parti général a autorisé Blanchard à jouer la carte de la simplicité. Seules les ailes ont reçu un traitement de faveur des verticales : les angles sont ornés de bossages à anglet, et la travée unique est inscrite dans un subtil ressaut corsé par une corniche.

Quant aux horizontales, elles instaurent, autour d'un simple bandeau intermédiaire, un dialogue très mesuré entre la balustrade de couronnement et celle qui sert de garde-corps à la terrasse du jardin. Les baies sont disposées sans ostentation, leur seul luxe consistant en appuis à angles vifs soutenus par des modillons.

Aux abords de la maison règne une ambiance d'une profonde quiétude, telle qu'on peut la deviner sur la photo de couverture de ce tome: rien n'a été négligé dans la proportion des espaces, des axes et des différences de niveau. Le résultat infuse une sorte de placide enthousiasme au promeneur. Bien des influences fusionnent dans cette vision d'un jardin de douceur dont l'idée n'est pas tout à fait italienne, ni vraiment anglaise, ni complètement angevine, ni réellement versaillaise... ce qu'elle caractérise peut-être vraiment, c'est cette atmosphère modeste et tempérée, mais forte et chaleureuse des plus beaux petits jardins du Périgord, province médiane.

Famillés :

Les Reulhie.

La maison qui a précédé l'Hôtel Dereix était fort sans doute trop petite mais déjà élégante si l'on en juge par les éléments qui en subsistent. Elle appartenait aux Reulhie, sir. de Roffies, du Perchet, alliés aux familles de Sescaud, de Médac, Gay... Jean Reulhie, avocat au parlement, la lègue avec de nombreux autres biens à sa fille Françoise Reulhie qui a épousé en 1772 Jean du Reclus, sr. de Lascaut, originaire de Nontron et fils lui-même d'un avocat au parlement.

Les du Reclus.

Leur fils Jean-Baptiste du Reclus sera un très riche propriétaire grâce à l'héritage maternel surtout et épousera vers 1800 à Bordeaux Rosalie Praire de Montaut, fille d'un maître de forges. Le ménage du Reclus reconstruit l'actuel Hôtel Dereix, mais arrondit en même temps ses propriétés et achète en 1825, comme nous l'avons vu, le château de Clauzurou.

Sans enfants, les du Reclus recueillent leur nièce Marie-Eugénie Praire de Montaut qui sera leur héritière et qu'ils cherchent à marier selon les mérites de leur fortune.

Les Dereix de Laplane.

Le prétendant idéal, les du Reclus vont le trouver en la personne de Philippe-Octave Dereix de Laplane dont la famille du côté paternel et maternel s'est fait connaître dans la politique. Son père Pierre-Alexandre Dereix, maire de Mareuil et député de la Dordogne a appartenu à la fameuse Chambre Introuvable. Sa mère Marie Pourteyron est la fille du dernier subdélégué à Ribérac de l'intendant de Guyenne, l'homme omnipotent et respecté, courtisé même, représentant de Mareuil à Ste-Aulaye le pouvoir royal. Son oncle l'abbé Pourteyrou fut même quant à lui conseiller au grand conseil du roi depuis 1774.

Parmi les enfants du ménage Dereix de Laplane, trois se marièrent. Charles qui hérita de Clauzurou et de Gaillard est la souche des Dereix de Laplane actuels; il épousa Melle Aubin de Jaurias.

Sa sœur Alix fut accordée à Oscar Bardi de Fourtou qui sera ministre des Travaux Publics (1872) des Cultes (1873) de l’Instruction Publique et enfin ministre de l'Intérieur où il joua un rôle prépondérant en 1877. L'autre fille, Marie-Françoise épousa son cousin Jules Dereix, de la branche de Puyremale, qui sera trésorier-payeur-général de la Haute-Marne. C'est cette dernière qui hérita de l'Hôtel Dereix. Octave et Léon Dereix leurs enfants épousèrent les filles de l'Amiral Conrad et firent souche en Colombie. C'est Charles Dereix, un troisième fils, qui s'installa à Mareuil. Il était capitaine d'infanterie lorsqu'il épousa en 1903 à St-Pardoux-la-Rivière la fille du baron Lagarde. Veuf très rapidement, il se remarie dans une fort ancienne famille de chartrons bordelais avec Marie-Louise Ferrière.

L'Hôtel Dereix est actuellement habité par leurs filles, Madame Le Bescond de Coatpont et Melles Dereix.

Source : Vieilles demeures en Périgord, de Dominique Audrerie.

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21 décembre 2015

Une pépinière de châteaux

Beaussac est une pépinière de châteaux. Au nord-est, La Garde fut aux de Hautmont. Au nord, Poutignac est un pittoresque manoir qui dresse les coiffes de ses tours et tourelles des XVI e et XVIIe siècles au-dessus des frondaisons ; il était aux Villars. Au nord-ouest, Bretanges est une gentilhommière du XVIIe siècle avec des échauguettes d'angle casquées de pierre. Le fils de la maison, Alain de Moneys d'Ordières, fut, le 16 août 1870, l'objet d'une tragédie aussi atroce qu'inexplicable. Agé de vingt et un ans, il allait partir aux armées comme volontaire ; il se rendit à Hautefaye le jour de la foire. Des paysans avinés, pris d'une subite rage sanglante, le traitèrent de Prussien, l'assommèrent à coups de sabots et d'aiguillons, le portèrent dans un four pour l'y brûler vif. Quelques mois après, la justice s'abattit sur les assassins incapables d'expliquer une telle folie. Au nord-ouest, La Côte, face à Bretanges, est un manoir solitaire que guette la ruine ; il fut aux Reclus puis aux Dereix de Laplane. Non loin de là, Malut, repaire noble du XVe siècle, a été agrémenté de bretèches au XVIIe siècle, mais partiellement étêté. C'était la demeure des Villars, puis des Campniac. A un quart de lieue au nord de l'église de Beaussac, Coulouneys était aux Du Reclus. Au couchant, mais sur une roche forée de grottes, Aucors, fief des Conan puis des Dupin de Saint-Cyr, garde une tour polygonale, des poivrières, un curieux dallage de galets. En aval, surveillant la Nizonne, Lacombe était aux Maillard. Dominant la petite église romane de Puyrenier, une demeure du XVIIe siècle très retouchée, Bellevue, fut aux de Livron.

Source : Jean Secret, 1966.

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Inventaire du château des Combes

28 décembre 1569.

Cet inventaire, très volumineux et très détaillé, n'est pas intéressant seulement au point de vue du grand nombre de meubles qui y sont énumérés, il l'est surtout comme inventaire agricole du XVIe siècle, et prouve qu'à cette époque de rénovation générale le soin des terres et leur culture n'étaient pas plus négligés que tout ce qui touchait d'autre manière à l'intelligence. C'eût été certainement une période bien plus fructueuse pour la richesse matérielle et artistique de notre pays, si elle n'avait pas été troublée par les guerres de religion qui, pendant plus de quarante ans, couvrirent la France de sang et de ruines. Nous savons qu'au XVIe siècle, le père de l'agriculture, Olivier de Serres, écrivait son livre au renom si mérité, le Théâtre d'agriculture (1600), et qu'en Italie de nombreux auteurs traitaient ce sujet avec les plus grands succès pratiques. Nous voyons, dans l'inventaire qui nous occupe, que notre province n'était pas en arrière et que l'élevage des bestiaux et mème leur engraissement était en grand honneur, malgré les temps difficiles que l'on lraversait déjà et la guerre civile qui désolait le pays.

La famille Mercier ou de Mercier devait tenir un rang honorable parmi les familles nobles du Périgord, ne fût-ce qu'à cause de sa fortune territoriale qui se composait de deux châteaux : les Combes et la Vergne, de deux maisons à Mareuil, de vingt-deux métairies plus ou moins importantes et de la forge de Corneulh qui, si nous ne nous trompons, prit plus tard le nom de Bonrecueil. Ces biens étaient presque tous situés dans le triangle formé par Beaussac, Mareuil et les Graulges, entre la Belle et la Lizonne.

La terre des Combes appartenait primitivement (acte de 1428) à la famille de Fayard nous ne savons encore comment elle arriva à celle d'Authon, dont un des membres, Anthoine d'Authon, la vendit, le 9 juillet 1540, à Jean de Marsillac, notaire, secrétaire du roi et greffier en la cour et parlement de Bordeaux. Jean de Marsillac ne la garda pas longtemps, il la revendit, le 18 mars 1561, Jean et Francois Mercier frères, écuyers, pour la somme de 15,000 livres tournois. De ces derniers, qui testèrent le 18 octobre 1568 et moururent en 1569, elle passa, en partie, à Antoinette de Mercier, leur nièce et héritière elle avait épousé Bertrand de Fayard par contrat du 26 janvier 1554. Le chàteau des Combes avait été reconstruit par les d'Authon, ainsi qu'il appert des comptes que les frères Mercier s'engagèrent à payer par l'acte de vente.

Les meubles étaient nombreux, mais leur description sommaire ne nous dit pas s'il y en avait ayant une valeur artistique. Nous n'en retiendrons que les armes, qui à cette époque ne pouvaient pas être oubliées et étaient de première nécessité pour que l'on pût être en mesure de résister aux surprises, si fréquentes alors, sans parler des chevauchées pour ou contre le roi, suivant le parti auquel on appartenait. Nous trouvons une « hallebarde avec hache-pique, manchée » et ornée de franges, six arbalètes de formes diverses, huit arquebuses, quatre pétards ou petits canons, deux morions ou casques et cinq épées, dont une à deux mains et deux rebattues, c'est-à-dire sans fil ni pointe, épées neuves auxquelles il ne fallait qu'un léger travail pour les mettre en usage. On verra à la lecture de l'inventaire que plusieurs fenêtres étaient garnies de « verrines », dont quelques-unes en couleur, c'est-à-dire de vitres, objets de luxe à cette époque où l'on éprouvait de grandes difficultés à se les procurer, à cause de l'éloignement des centres de fabrication et du mauvais état des chemins. On lit dans les mémoires et inventaires du temps que, même dans les châteaux royaux, on les enlevait après le départ des hôtes pour les mettre à l'abri de tout accident jusqu'à une prochaine visite.

Dans les vingt-deux métairies plus ou moins importantes des Combes et de la Vergne, et dont plusieurs ne devaient être que de simples borderages, nous trouvons que toutes avaient leurs charrettes ot tombereaux avec leurs accessoires, et contenaient pour l'exploitation : soixante-sept bœufs de labourage, vingt-trois vaches et quinze veaux, soit cent cinq têtes. — Trente-trois truies, trente-sept porcs, soixante-trois porcelets, soit cent trente-trois têtes. — Deux cent quarante-quatre brebis ou moutons et onze chèvres. Ce qui fait un total de quatre cent quatre-vingt-treize têtes de bétail. Nous remarquerons que des métayers signalent des bœufs qu'ils ont retirés du lauourage pour les mettre à l'engrais, et enfin nous entendons les plaintes de Pierre de Lenchères, un des métayers du Petit-Puyrénier, qui a eu une paire de boeufs enlevée par les gendarmes du roi, dits les Papaux, au mois de mai dernier (1569), et qui a pu les leur racheter trente-trois livres tournois plutôt que de les perdre. Jean Tournepiche, métayer des Pouffons, a été moins heureux; les mêmes gendarmes, au même mois de mai, lui ont pris une paire de bœufs et un taureau qu'il n'a jamais revus.

Enfin, comme complément et pour attester le revenu des terres possédées par les frères Mercier, nous donnons le chiffre considérable des livres de chanvre inventoriées il est vrai, ou du moins il est possible, que les propriétaires avaient dû laisser accumuler plusieurs récoltes pour avoir en réserve soixante-douze livres de fil en pelotons et cinq écheveaux, deux cent cinquante-six livres de chanvre prêt à filer et mille soixante-six livres de chanvre à peigner, plus seize aunes de cadis vert et vingt-deux pièces de vin.

Malheureusement la guerre civile allait arrêter cet essor agricole et industriel (car la forge de Corneulh nous semble agencée aussi bien que forge pouvait l'ètre à cette époque), les hommes quittaient leurs foyers pour s'enrôler chacun sous sa bannière, et les gentilshommes abandonnaient leurs demeures et leurs biens pour suivre les divers partis qui se disputaient le pouvoir en déchirant la France, au grand détriment de tous.

L'agriculture ne devait étre remise en honneur que sous Henri IV. Sully, dans ses Economies royales, nous montre les efforts qui furent faits pour la relever.

Source : Anatole de Roumejoux, 1885.

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Déclarations de la noblesse de Mareuil

21 mars 1789.

Ce jourd'hui vingt-unième du mois de mars mil sept cent quatre-vingt-neuf, au greffe royal de la sénéchaussée de Périgueux, s'est présenté messire François de Maillard de La Faye, chevalier de très-noble et très-illustre ordre de Saint-Jean de Jérusalem, faisant tant pour lui que pour le seigneur marquis de Maillard, son frère, le seigneur marquis de Fayard des Combes, que pour les dames de Villars de Pontignac, lequel a dit que le dérangement de sa santé et des raisons essentielles, qu'il n'a pas jugé à propos de déduire, l'obligeant de quitter l'assemblée de la noblesse pour s'en retourner à sa résidence, a déclaré, tant pour lui que pour ses constituants, protester contre tout ce qui a été fait et sera fait dans ladite assemblée au mépris de la loi du prince et du respect dû à sa personne sacrée, et qu'il n'entend approuver que les sages moyens qu'elle a pris ou qu'elle prendra pour le bien général de la nation et le bien particulier de la province du Périgord, soit pour la constitution, ou contre les abus; ledit seigneur comparant demandant acte de son départ, ce que lui avons concédé, et a signé avec nous, greffier soussigné.

Mage, greffier en chef.

Le chevalier De Maillard De La Faye, tant pour moi que pour mes constituants.

--

Nous soussignés, membres de la noblesse du Périgord, pour nous conformer au désir du Roi, qui ne veut que le bien de ses sujets, et qui le cherche toujours, comme un bon père de famille celui de ses enfants, donnons plein pouvoir à Messieurs le comte de La Roque de Mons, marquis de Foucauld de Lardimalie et marquis de Verteillac, nos députés aux États généraux, de proposer, remontrer, aviser, résoudre et consentir tout ce qui pourra faire le bien général de la nation, régénérer la monarchie et assurer sa force et sa prospérité, d'où naîtront nécessairement la gloire du bon prince qui la gouverne et le bonheur de tous ceux qui la composent.

Fait et arrêté à Beaussac, près Mareuil, en Périgord, le 27 juillet 1789.

Le chevalier de Maillard de La Faye, de l'ordre de Malte, etc. — Le comte de Haumont. — Doleson. — Grand de Bellussière. — De Maillard de La Faye. — Camain de Saint-Sulpice. — Le chevalier de Lageard. — De Lamberterie. — De Pihdray d'Ambelle. — De Villars de Pontignac. — Le comte de Galard. — Le chevalier de Villars. — Conan d'Ancor. —Darepère. —Lafaye fils, capitaine au régiment de Bresse. — Chevalier de Pindray d'Ambelle. — Le chevalier de Campniac. — Montardy. — De Pindray de Sainte-Croix. — Conan, lieutenant de vaisseau.

--

29 juillet 1789.

Je ne me rendrai point, Monsieur, à l'invitation que vous m'avez faite, par votre lettre-circulaire du 15 de ce mois, de me trouver à l'assemblée de la noblesse qui se tiendra demain à Périgueux, à l'occasion du nouveau pouvoir demandé par ses députés aux États généraux, parce que, d'après la liberté que le gouvernement a donnée à chaque membre, j'ai exprimé mon vœu à ce sujet avec plusieurs gentilshommes de mon canton. J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint, de leur part et de la mienne, un duplicata de notre travail, qui est parti pour sa destination. Nous vous prions de le communiquer à Messieurs de la noblesse de Périgueux, avec lesquels nous nous ferons toujours un honneur et un mérite de nous compter, surtout dans la circonstance présente, où il s'agit du bien général de la nation, de la gloire du monarque et des lois qui peuvent régénérer la monarchie, que toutes sortes d'abus ont mise sur le penchant de sa ruine. Nous vous prions aussi de faire déposer cet écrit au greffe de Périgueux, afin que nous puissions y avoir recours, s'il en est nécessaire.

J'ai l'honneur d'être avec ces sentiments très distingués, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Le chevalier De Maillard De La Faye, chevalier de Malte.

Source : La noblesse du Périgord en 1789, d'Amédée Matagrin.

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François de Jaurias, gentilhomme campagnard et restaurateur

Malgré leurs difficultés financières, ses parents avaient eu le mérite de conserver l'intégralité de leur domaine foncier. François conservera bien évidemment cette optique et ira même plus loin, puisqu'il procédera à de nouvelles acquisitions. En effet, au mois de janvier 1862, il achète à Monsieur Charles de Maillard le château de Maraffy et ses dépendances représentant une centaine d'hectares pour la somme de 68 160 francs. Il augmente ainsi sa fortune estimée en 1871 à environ 800 000 francs : 240 000 francs pour Jaurias proprement dit, 150 000 francs pour Maraffy et 320 000 francs de capitaux. Il modernise les bâtiments agricoles, fait cimenter les étables et fait installer une évacuation rationnelle du purin. Il pratique, bien évidemment, la polyculture avec essentiellement de l'élevage, des blés, des arbres fruitiers et des vignes. Il porte un soin particulier à ces dernières qu'il développe sensiblement, puisqu'en 1868 il produit 300 barriques dont un tiers provient de ses nouvelles acquisitions. Il s'agit d'une année exceptionnelle, en quantité et en qualité, et il est heureux, l'année suivante, de vendre son vin 225 francs, le tonneau. En 1870, il achète du matériel agricole, plante encore des vignes et procède à une importante coupe de bois. La même année, il soumet à son fils un important projet de construction de cuvier, pressoir, chais, étable, écurie et grenier à foin à Jaurias. Bref, en un mot il gère sa propriété avec d'autant plus d'aisance qu'il n'attend pas après les aléatoires revenus agricoles pour la faire prospérer! Quant aux travaux et aménagements concernant la maison de maître, ceux-ci sont engagés dès 1854 et se poursuivront pendant de nombreuses années, malheureusement pas toujours avec un goût très sûr, comme il arrive souvent à cette époque dans trop de châteaux périgourdins... En 1858, il fait construire une chapelle et une sacristie, puis, plus tard, une orangerie, il fait installer l'eau courante par un bélier aménagé dans un ancien moulin désaffecté, des toilettes, des salles de bains, l'éclairage dans toutes les pièces grâce au gaz acétylène. En 1864, il entreprend de restaurer le salon et la salle à manger et, à cette occasion, il fait détruire les vieilles boiseries du XVIIIe siècle au grand dam de son père. Il supprime également les cheminées de pierre pour leur substituer de banales cheminées de marbre, fait cimenter le hall et l'escalier sous prétexte que ses pierres étaient usées!

A l'extérieur du château, les travaux vont bon train également, mais avec plus de bonheur semble-t-il : plantation d'une allée de cèdres, création d'un potager, d'un parc avec mise en place d'un réseau d'arrosage et d'un bassin décoratif dans la cour avec jet d'eau, construction d'un tennis, d'une piscine, d'une mare pour les chevaux... Bref, Versailles ou peu s'en faut!

Malgré les quelques regrettables fautes de goût signalées plus haut, François de Jaurias a eu le mérite, grâce à ses importants moyens financiers et à son inépuisable bonté non seulement d'entretenir, d'embellir et de moderniser le domaine familial, mais encore d'en faire un haut lieu de charité où les malheureux de ce monde pouvaient toujours trouver secours et refuge. Il participa, en outre, très activement avec ses sœurs Anaïs et Noémie à la création de l'hospice de Goût dans les années 1868.

Il décède dans cette demeure qu'il avait tant aimée, le 4 juin 1876, à l'âge de 70 ans.

Source : Anne-Marie Cocula, 1998.

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