07 juillet 2016

Quelques négociants et hommes d'affaires

Un nom très répandu dans le monde économique de la ville à la fin du XVIIIe siècle, celui des Sazerac. Non pas qu'ils détiennent les plus grosses fortunes du négoce local ni qu'ils aient atteint le plus haut degré de la notabilité (cela viendra plus tard) mais ils comptent par le nombre et la somme de leurs activités. Dans la décennie révolutionnaire, ils sont tous issus des mariages de deux frères Sazerac avec deux sœurs Clavaud, autre grand nombre sur la place. Louis, l'aîné (1709-1788), avait épousé Marguerite Clavaud dont il a eu onze enfants, Bernard le cadet (1715-1774) dit Sazerac des Roches et Marie Charlotte Clavaud ont eu dix-sept enfants. Une maison de commerce au nom de Louis Sazerac l'aîné et fils existe, rue des Trois-Notre-Dame, paroisse Saint-André à compter de 1766, et elle sert de commissionnaire dans deux commandes de canons pour le gouvernement des États-Unis en 1779 et 1780 pendant la guerre d'Indépendance. Elle pratique le commerce avec le nord de l'Europe, et elle est versée dans la production et le négoce des eaux-de-vie et des papiers. La tradition est continuée par le second des fils de Louis, Bernard, le fondateur de la lignée des Sazerac de Forge (1741-1791) et c'est lui qui propose au comité de la ville d'Angoulême, en septembre 1789, de passer une commande de blés en Allemagne. Quant aux enfants de Bernard Sazerac des Roches, poursuivant une tradition de famille, ils sont faïenciers et négociants, et l'aîné Jean-Baptiste finira directeur des carrosses et de la messagerie royale d'Angoumois à la suite de son beau-père. C'est aussi un Sazerac qui tient la blanchisserie de cire.

Autre réussite dans les affaires, celle de la famille Clavaud sur deux générations au XVIIIe siècle. Le père Laurent Clavaud, « maître boutonnier » dans les années 1720, gros négociant dans la quincaillerie, les outils en fer importés d'Allemagne, la tonnellerie, les graines et les épices dans les années 1760. Les deux fils : Jean l'aîné (1733-1834) et surtout Guillaume le cadet (1739-1816) continuent l'entreprise paternelle et lui donnent un nouvel essor. Guillaume entrera à la mairie d'Angoulême en 1790 comme notable. Tout un réseau de liens matrimoniaux, contrats d'affaires, prêts d'argent, engagements familiaux s'est établi entre différentes familles : Sazerac, Clavaud, Buchey (orfèvre), Huet (marchands de draps), Caillaud (notaire).

Mais le principal négociant de la ville dans l'époque révolutionnaire, semble devoir être Marchais-Laberge, le fils aîné du maire de l'Ancien Régime (1758-1833) : dans les moments les plus critiques de la crise des subsistances, c'est à lui que les responsables révolutionnaires ont recours, et en prairial an II, au plus fort de la Terreur, le représentant en mission Romme le fait entrer à la mairie comme notable, en même temps qu'un simple cordonnier.

L'un des effets de l'inflation et du dérangement économique général sous la Révolution, sera de bouleverser la hiérarchie des revenus et des bénéfices. Certains négociants, avantagés par leurs chiffres d'affaires, passeront devant les propriétaires fonciers dont les loyers et les baux à ferme prenaient du retard par rapport au coùt de la vie. Cette évolution des revenus et des bénéfices a ses répercussions sur les emprunts forcés payés par les riches : alors que celui de septembre 1793 semble frapper en tête les propriétaires de biens-fonds, l'emprunt forcé de frimaire an IV (décembre 1795), au paroxysme de l'inflation et deux mois avant l'arrêt de l'émission de l'assignat, qui prévoyait seize classes d'imposables, place toute à fait en haut, au taux le plus élevé : Laberge père, négociant (il ne peut s'agir que de Marchais-Laberge), pour une somme de 4 000 livres en numéraire ou 400 000 en assignats, et derrière lui trois autres imposés dont un maître de poste pour 1 500 livres ou 150 000 et le député Maulde de l'Oisellerie pour les mêmes chiffres... et immédiatement après, dans la deuxième classe des plus imposés, Jean Sazerac pour 1 200 livres ou 120 000... Ainsi pour un temps, les agents du monde économique, à cause de leurs liquidités, pouvaient rejoindre dans l'échelle des impositions les gros propriétaires fonciers. Il s'agissait, il est vrai, de taxes révolutionnaires assez mal et injustement réparties (surtout le second emprunt forcé) ne présentant pas la fiabilité de la contribution foncière.

Une profession du monde des affaires, absente d'Angoulême en 1789 et pendant la Révolution, celle de banquier, comme si l'affaire de 1769 avait porté un coup fatal à cette activité, il est vrai encore mal organisée en dehors des grandes villes, se présentant comme un prolongement du négoce lui-même. Cette absence signifiait aussi que le prêt privé était à peu près le seul à être pratiqué et il faut aller aux inventaires après décès pour le découvrir, caché au sein des familles.

(La Révolution française à Angoulême)

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La fête de la déesse Raison

Bien avant la venue d'Harmand, depuis l'été 1792, une nouvelle législation se développait et se renforçait, atteignant à présent le clergé constitutionnel : le nouveau serment de liberté-égalité, d'août 1792, mieux accepté d'ailleurs que celui de la Constitution civile du clergé, et auquel les curés adhèrent sans difficultés, la loi autorisant et encourageant le mariage des prêtres, l'interdiction du port du costume ecclésiastique, la suppression des vicaires épiscopaux (septembre 1793). C'est à l'automne de 1793, dans une campagne organisée et généralisée à l'ensemble de la République, que le coup fatal était porté à l'Église constitutionnelle, et en Charente c'est l'ancien séminariste Harmand qui en fut le promoteur et l'agent. L'un des moments clefs de l'entreprise fut la fête de la déesse Raison le 10 frimaire dans la ci-devant cathédrale d'Angoulême. Le représentant Harmand s'était occupé personnellement de la transformation de l'église en faisant disparaître toutes les marques de l'ancien ordre des choses. Pendant une quinzaine de jours, une équipe d'une trentaine d'ouvriers y avait travaillé jour et nuit, à raison de 50 sous par jour ou nuit. Il n'est pas sûr que toutes les autorités du lieu, même les plus avancées, aient approuvé l'initiative du représentant en mission. Dès le lendemain de la fête, Harmand commandait de nouveaux travaux, alors que Latreille du département faisait savoir à l'entrepreneur qu'il n'y avait pas de fonds pour les continuer, et c'est ainsi qu'en l'an VII la deuxième tranche de travaux exécutés n'était pas encore payée. D'autre part, certains responsables semblent avoir boudé la cérémonie du 10 frimaire, et le récit qu'en fait Quignon, qui n'est pas toujours fiable, ne correspond ni pour la date ni pour les discours prononcés à ce que nous en savons par ailleurs. Une absence remarquée, celle du maire Marvaud. Les discours de Harmand et François Trémeau, le procureur général syndic du département, ont célébré l'athéisme officiel et la supériorité de la philosophie rationaliste qui trouve son idéal en l'homme. Une demoiselle de la ville du nom d'Aubert-Bouniceau, fort belle d'après Quignon, symbolisait en l'occurrence la déesse Raison. Cette fête devait être reprise dans les chefs-lieux des districts et des cantons. Notons pour terminer que les registres officiels (département, district et municipalité) sont soit silencieux soit seulement allusifs à son sujet.

(La Révolution française à Angoulême)

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Noblesse récente et bourgeoisie

C'est dans la noblesse de robe ou de cloche que nous trouvons les plus belles fortunes de la place d'Angoulême. Mais il suffit de remonter quelques générations en arrière pour trouver le marchand qui est à l'origine de l'ascension sociale, doublée d'un enrichissement matériel, mais les deux ne vont pas nécessairement de pair, tantôt il peut y avoir seulement maintien, et, dans d'autres cas, appauvrissement. De toute manière ce n'est pas la fonction judiciaire ou administrative qui enrichit, et l'office n'est qu'un élément évalué comme les autres biens de la famille.

D'ailleurs, bourgeois seulement titrés et bourgeois anoblis sont entremêlés et ne se distinguent guère, mais lorsqu'il va falloir voter pour les états généraux chacun devra rejoindre son ordre.

En 1789 le personnage le plus considérable, sinon le plus représentatif, de cette noblesse de robe, et qui a réussi, est Pierre Arnaud de Ronsenac, le procureur du roi au présidial. La famille avait été anoblie, deux générations auparavant, avec Pierre Arnaud, conseiller au présidial et maire d'Angoulême, en 1721-1723, la fortune s'est considérablement agrandie sous André Arnaud pour atteindre son apogée avec la troisième génération Pierre Arnaud de Ronsenac (1731-1813). Ce dernier atteint un niveau de fortune qu'il faut se garder de généraliser et qui représente même un cas limite de réussite par une meilleure gestion de ses biens immobiliers et seigneurieux, un train de vie plus calculé, moins dispendieux et moins généreux, partagé entre la maison de la paroisse Saint-André et les différentes demeures à la campagne. Mais ce personnage riche et puissant avant 1789, était aussi affairiste et intriguant, il avait des ennemis dans la ville à cause de son action dans l'affaire des banquiers. La Révolution met fin à sa toute-puissance, Arnaud-Ronsenac est hostile aux changements, père d'émigré, suspect et détenu... mais ces malheurs feront disparaître toute différence entre noblesse traditionnelle et noblesse plus récente.

(La Révolution française à Angoulême)

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Activités multiples de L'Houmeau

L'Houmeau, à cause du port, est le principal faubourg industriel de la ville, et la paroisse de Saint-Jacques est la plus taxée, en fonction, non des fortunes, mais du grand nombre d'activités. Une partie du commerce du vin et des eaux-de-vie de l'Angoumois passe par L'Houmeau, en direction des provinces de l'intérieur. Les marchands du commerce du bois mérain sont établis ici, et pour une fois Munier donne des chiffres : une centaine d'ouvriers occupés toute l'année à fabriquer douze à quinze mille barriques, trois mille tierçons et le volume du bois non fabriqué et destiné surtout à Cognac est encore plus considérable, ce mérain venant essentiellement du Limousin. Autres trafics : le bois à brûler, le charbon, le bois de construction et de charronnage, dont une partie passe par L'Houmeau en direction de Rochefort, le fer forgé et le fer fondu. Le port reçoit aussi le sel marin des îles de Ré et d'Oléron, débarqué ici pour être en grande partie revendu aux voituriers du Limousin et du Poitou qui apportent bois mérain et grains, mais le commerce du sel est à présent aléatoire et moins lucratif qu'autrefois. Les registres des taxes foncières de 1791-1792, pour le quartier de L'Houmeau, indiquent beaucoup de maisons à trois étages, rares sur le plateau et témoignent de l'activité et de la richesse de quelques familles qui ont acquis ou sont en train de bâtir une fortune foncière par l'économie, au milieu d'un monde de fabricants, artisans, commerçants, gabarriers, postillons, charrons, selliers, maréchaux, tonneliers, faïenciers... et c'est dans ce faubourg que l'on retrouve le plus grand nombre d'auberges et de cabarets.

(La Révolution française à Angoulême)

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Le voeu d'appeler Angoulême Montagne-Charente

Le 7 frimaire, Marc Joubert officier municipal et Buchey, le procureur, rapportent au bureau municipal le vœur unanime des Amis de la Société Populaire, que le nom de Montagne-Charente remplace celui d'Angoulême, et dès le lendemain le vœu est présenté à la séance du conseil général, présidé par Desbrandes officier municipal, sur nomination d'Harmand, cependant que le maire, Marvaud, est toujours absent. Le vœu est adopté à l'unanimité, une motion est adressée à la Convention nationale, qui est d'abord un acte de foi montagnarde, avec le serment de suivre « la ligne sans-culottide », et en même temps la demande de changer le nom d'Angoulême « ... odieux, il rappelle à notre mémoire le souvenir honteux ou exécrable de nos ci-devant fils de France, ducs d'Angoulême et surtout de ce brigand nommé François Ier... ».

La loi du 14 frimaire, en réorganisant le gouvernement révolutionnaire, donne plus d'attributions aux districts aux dépens du département, le procureur général syndic disparaît, et quelques jours plus tard Trémeau par nomination de Roux-Fazillac, depuis Périgueux, est placé au directoire départemental.

Harmand parti, le département reste quelques mois sans visite de représentant en mission. Cependant Lequinio, un député breton du Morbihan en tournée dans la Charente-Inférieure, et qui a reçu une délégation pour la Charente-Supérieure, annonce à plusieurs reprises sa viste, mais en fait il ne vient pas.

(La Révolution française à Angoulême)

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Le maire d'Angoulême aux Tuileries

Le maire Perrier de Gurat rend compte, dans une lettre adressée à la municipalité, de sa présentation au roi et à la reine, lors de sa mission à Paris dans l'été de 1790 avec Guillaume Clavaud jeune, et c'est durant cette absence pour le compte d'Angoulême qu'il avait été élu maire, le 19 juillet, Clavaud étant, depuis mars, notable.

« ... Quelques-uns de nos députés à l'Assemblée Nationale furent d'avis qu'en qualité de membres de la municipalité... et ses députés extraordinaires nous fussions présentés au Roi et à la Reine.

Cette présentation eut lieu le lundi seize de ce mois (Août) : elle fut faite par Mr l'évêque d'Angoulême et Mr Roy. Mr Clavaud mon codéputé fut privé de cette flateuse cérémonie par une indisposition particulière. Je fus seul présenté en qualité de maire de cette ville.

Le Roi sur l'indication de Mr de Villequier s'approcha de Mr l'évêque et lui dit n'est-ce-pas le maire d'Angoulême ? — Oui, Sire, c'est en cette qualité que j'ai l'honneur de présenter Mr de Gurat à votre Majesté. Alors le Roi m'adressant la parole a dit : « Vous êtes maires d'Angoulême, Monsieur, je sais que votre beau-frère est président du département et je suis informé que c'est un fort bon choix. »

Je me disposais à répondre à sa Majesté, mais la Reine s'approchant de moi a dit aussitôt : « J'appris hier trop tard, Monsieur, que vous étiez venu chez moi, je vous aurais donné des marques de mon attention particulière. »

Je crus devoir répondre à leurs majestés et j'eus l'honneur de leur dire : « Si la municipalité d'Angoulême et le département eussent pu prévoir que leurs Majestés auraient la bonté de permettre que je leur fusse présenté, ils m'auraient spécialement chargé de mettre au pied du trône l'assurance de leur respect, de leur amour et de leur fidélité inviolable pour leurs personnes sacrées ; je crois pouvoir en répondre à vos Majestés. La ville d'Angoulême a fait depuis longtemps ses preuves d'attachement à la Monarchie Française et à ses légitimes souverains. Cet amour seul et le courage de ses habitants lui suffirent seuls pour rentrer sous l'obéissance de son Roi lorsqu'un traité malheureux les avaient soumis à une domination étrangère. Les Angoumoisins n'ont pas dégénéré, Sire, ils sont pénétrés de vos bontés et de vos vertus, aucuen de celles de notre auguste Reine ne nous échappe et vos Majestés peuvent être assurées de leur part d'une fidélité dictée par l'amour plus encore qu'elle n'est commandée par le devoir. »

Je puis vous assurer, Messieurs, que le Roi et la Reine m'ont témoigné leur satisfaction avec des marques de bonté... »

L'Assemblée (du Conseil Général de la Commune) a beaucoup applaudi au rapport ci-dessus, elle a témoigné toute la satisfaction qu'elle éprouvait de la conduite de Mrs de Gurat et Clavaud jeune, elle a arrêté enfin qu'il leur serait voté des remerciements.

Extrait des délibérations du conseil général, le 24 août 1970. A.M. D.

Voilà une relation qui évoque l'Ancien Régime et les présentations de Versailles alors que nous sommes aux Tuileries, au milieu de 1790, avant l'accélération de la Révolution et les premières grandes ruptures qui affecteront l'attachement au roi et à la monarchie, mais point chez Perrier de Gurat qui reste le maire le plus conservateur d'Angoulême de toute la Révolution.

(La Révolution française à Angoulême)

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La Révolution française à Angoulême

L'auteur de cet ouvrage, édité en 1988, est l'historien Jean Jézéquel (1921-2001), membre de l'Académie d'Angoumois.

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