Note sur le séjour de Richelieu à Angoulême en 1619 et sur les revenus de l'évêché de Luçon.
Communication de M. Boissonnade, professeur au lycée d'Angoulême.

Une pièce inédite, que nous avons rencontrée dans les archives départementales de la Charente, parmi les minutes des notaires, permet de déterminer deux points qui ont leur importance pour biographie de Richelieu. Cette pièce, que nous transcrivons ci-après, est une quittance notariée, où se trouve la signature originale de l'évêque de Luçon. En voici le texte :

« Nous Armand Jean du Plessis de Richelieu, evesque et baron de Luçon, confessons avoir reçeu en argent partis (sic) et autres frais de Jacques Cheureul, fermier général de nostre evesché, le payement entier de neuf années de sa ferme générale de nostre euesché, commençans à la Saint-Jean mil six cens dix et escheues à pareil jour mil six cens dix-neuf, à raison de treize mil livres par an. De quoy nous tenons ledit Cheureul entièrement quitte, sans luy en pouvoir faire aucune demande, ainsy que pareillement il recognoist estre entièrement satisfait de ce à quoy nous étions tenus envers luy. Nous recognoissons aussy qu'il a satisfait aux conditions de sa ferme, fors en celles des papiers censaires de nostre euesché, qu'il remettra entre les mains de Me Patrice Le Meusnier, nostre aulmonnier, consentant que la descharge qu'il luy en baillera ayt la mesme force que la nostre. Et d'autant que nous avons donné divers acquits audit Cheureul des termes particuliers de sadite ferme et quelques généraux, ils demeureront nuls et de nul effet, le présent servant pour tous. Lequel nous avons signé et fait signer au notaire cy-soubsint. A Angoulesme, le vingt-quatriesme jour d'aoust mil six cens dix-neuf, après midy, es présence de Me Jean Masurier, docteur en médecine, et Denis Charpentier, nostre secrétaire, tesmoings à ce requis et appelés qui ont signé.

Armand, evesque de Luçon (signature originale).
Masurier, Charpentier, Cheureul, Chérade, notaire royal. »

Archives départementales de la Charente, E 950.

De ce document, on peut tirer deux renseignements précieux :

1° Le chiffre exact du revenu de l'évêché de Luçon, 13,000 livres par an, chiffre minime eu égard aux revenus des autres évêchés, et au rang que tenait Richelieu;

2° La durée du séjour de Richelieu à Angoulême. Richelieu lui-même dans la première partie de ses mémoires (liv. X, p. 188-204, t. XIX de la collection Michaud) a raconté les épisodes de ce séjour. La reine Marie de Médicis s'était évadée du château de Blois dans la nuit du 21 au 22 février 1619, et avait gagné Montrichard et Loches, où le duc d'Épernon, qui venait de quitter brusquement son gouvernement de Metz, vint la rejoindre, et d'où il l'amena dans sa place forte d'Angoulême le 1er mars. Louis XIII, qui avait reçu la nouvelle de l'évasion le 23 février, tint conseil à Paris le 24, et résolut de négocier avec la reine-mère. Il lui envoya d'abord commé négociateurs le comte de Béthune, puis le P. de Bérulle, général de l'Oratoire, et l'archevêque de Sens, Jean Davy du Perron. Bouthilier, depuis évêque d'Aire, et le célèbre P. Joseph « persuadèrent au Roy » d'envoyer Richelieu (alors en disgrâce) auprès de Marie de Médicis pour adoucir son esprit, et contrebalancer l'influence de Ruccelaï et des conseillers florentins de la reine. Richelieu partit d'Avignon en toute hâte, et par Vienne, Lyon et Limoges se rendit à Angoulême où il arriva « le mercredi de la semaine sainte », c'est-à-dire dans les derniers jours de mars 1619. Ses conseils déterminèrent la reine à traiter : le 7 avril le P. de Bérulle arrivait à Paris porteur d'un projet de traité, le 9 il en repartait pour Angoulême avec le cardinal de La Rochefoucauld, et le 30 avril 1619 était conclu le traité d'Angoulême qui accordait à Marie de Médicis le gouvernement de l'Anjou, des Ponts-de-Cé et de Chinon. Le 2 mai, le roi reçut la nouvelle du traité à Saint-Germain, et le 5 juin il partit pour la Touraine, afin de se rapprocher de sa mère; il arrivait à Tours le 28 mai et y resta trois mois. L'entrevue de la mère et du fils fut retardée par divers incidents que Richelieu a racontés, et où il eut à combattre l'influence de la coterie d'intrigants italiens qui entourait la reine. La pièce que nous donnons prouve que l'évêque de Luçon prolongea son séjour à Angoulême jusqu'au delà du 24 août. Il en partit le 30 pour se rendre à Tours, afin de préparer l'entrevue de Marie de Médicis et du Roi; et cinq jours après son départ, la reine s'achemina vers Tours où elle arriva le 5 septembre, après avoir passé la nuit du 4 septembre à Couziers, maison du duc de Montbazon.

(Comité des travaux historiques et scientifiques, 1893)