M. le président remercie MM. Béquet et David pour leurs intéressantes communications et donne lecture de la note suivante relative au supplice de la damoiselle de Marandat, d'après des documents inédits :

Dans une étude sur Les Montmorency barons de Montbron, (Bul.1911, p. 159), M. Touzaud, parlant incidemment du supplice de « la damoiselle de Marandat », rapporté dans un livre aujourd'hui fort rare, le Théâtre des Cruautez des Hérétiques de nostre temps, (à Anvers, chez Hubert, 1587, in-4°), a montré que les du Rousseau étaient seigneurs de Marandat à cette époque — XVIe siècle », mais n'a pu identifier la dite damoiselle. Plus heureux dans nos recherches que notre savant collègue, et grâce aux papiers de famille que M. Alain de Ferrière a bien voulu nous communiquer, il nous a été facile de savoir quelle était la victime et quel fut le bourreau.

Voici d'abord, d'après l'édition de 1588, le récit de ce drame illustré par une gravure (planche III, lettre A) :

« Les Huguenots estant en garnison en la ville de Montbron, visitoient fort souvant la damoiselle de Marandat, voisine de leur garnison. Cette bonne damoiselle, pleine de douceur et d'honesteté qui sont compagnes perpétuelles de la Religion Catholique, les recevoit avec fort bonne volonté et meilleur traictement, à fin d'avoir quelque support de ces déloyaux garnements.

« Mais ces barbares cruels despouillez de toute humanité, après avoir bien souppé en sa maison, la firent monter en une chambre haute, où premièrement, par menaces la voulurent forcer de leur bailler quelques deniers avec argent, non moins qu'ils pensoient qu'elle eust, et voyans leurs menaces ne l'esmouvoir, firent apporter du bois et allumer du feu, et prenans cing palettes de fer qu'ils firent rougir, les apposèrent aux plantes de cette pauvre hotesse. Puis voyans le millieu de leurs palettes arrousées du sang de cette palivre femme délicate et de l'humeur que le feu tiroit de ses pieds, ils tournèrent vers elle le bout trenchant desdites palettes encore toutes rouges, et depuis les chevilles des pieds jusques aux hanches, luy firent dix ou douze rayes, tirans la peau par esguillettes, finalement ils la dépouillèrent, et emportèrent tout l'argent monnoyé et à monnoyer, qu'elle avait espargné pour pourvoir ses enfants ».

La personne ainsi suppliciée n'était autre que Marie Couraudin, veuve de Junien du Rousseau, écuver, seigneur de Marandat, et l'auteur responsable de ces atrocités, Georges de Clermont d'Amboise, comme cela appert des pièces que nous allons citer. Ces pièces font partie d'un dossier que la famille du Rousseau dut constituer et produire, en vertu des édits de 1666, pour prouver sa noblesse. (Arch. nat., E. 441b f° 168).

« La première en parchemin, est-il dit, dattée du 22 août 1581, est un arrêt du Parlement de Paris, signé Radigue. donné sur défault et contumaces au proffict de damoiselle Marie Couraudin, veufve de Junien du Rousseau, vivant écuier, sieur de Maranda et de Ferrière, lès Montbron, qui condamne à mort Messire Georges de Clermont d'Amboise, le jeune, pour plusieurs excedz inhumains et exécrables, vols et pillages d'or et d'argent exercés envers la dicte Couraudin ; — la deuxièsme, en papier, du dernier juillet 1582, est une expédition collationnée à la minute originale par de Sainct-Waast et de Montroussel, notaires au Chastelet de Paris, d'un transport faict par François du Rousseau, ecuier, sieur de Ferrière, tant en son nom que comme fondé de procuration de damoiselle Marie Couraudin, sa mère, veufve de feu Junien du Rousseau, sieur de Maranda et encore soy faisant et portant fort de Jean, Pierre, François, Junien et Jacques du Rous seau, ses frères, au sieur de Bellenaure, gentilhomme de la Chambre, de tous les droits et actions contre le dict sieur Georges de Clermont d'Amboise, en conséquence du susdict arrest ; ensuite est la procuration de la dicte damoiselle de Couraudin ; — la troisiesme est un ancien livre imprimé, couvert de parchemin, intitulé Les horribles cruautez des Huguenots en France et Angleterre, contenant les inhumanitez par eux exercées envers la damoiselle de Maranda... »

Marie Couraudin était fille de Pierre, seigneur de Ferrière et Chabrot, maître de forges à Pierre-Pansue, sur les rives de la Tardoire, près de Montbron, et de Christine Baudoin de Fleurac. Elle avait été mariée le 8 mai 1540, par contrat reçu Depeyris, notaire, à Junien du Rousseau, fils de Jean et de Paule Berenger. Elle devint veuve peu après 1567, car, cette année même, et le 7 juillet, Junien du Rousseau et Pierre Couraudin, le gendre et le beau-père, rendaient aveu et dénombrement au duc de Montmorency, pour leur hôtel noble de Montbron, devant Sauvo et Denespoux, notaires au dit lieu.

De ce mariage vinrent six enfants : Jean, qui continua la branche de Ferrière ; Junien qui continua celle de Marandat ; François qui continua celle de Coulgens ; et Jacques, celle de La Vue ; Pierre et autre François moururent jeunes.

Les souffrances endurées par la dame de Marandat ne l'empêchèrent pas d'atteindre un âge assez avancé : en effet, en 1589, elle se faisait représenter par Pierre de Lézay au mariage de son fils, Jean, avec Jeanne Frotier de La Messelière ; elle vivait encore lors du mariage de son autre fils, Junien, le 5 février 1597, et dût mourir peu après, puisque le partage de sa succession entre ses quatre fils survivants eut lieu le 25 novembre de cette année. En la supposant âgée de vingt ans lors de son mariage, elle serait donc décédée à 77 ans.

Elle eut la satisfaction d'honneur de voir condamner, « par défaut et contumaces » il est vrai, son bourreau, Georges de Clermont.

Elle obtint même le 31 juillet 1582, une rente de 2.000 livres, comme dommages-intérêts. Mais, dans la suite, Marie Clutin, veuve de Georges de Clermont, ayant voulu changer l'assiette de cette rente, les enfants de Marie Couraudin, Jacques, sieur de la Vue, Jean, François et Junien, lui firent sommation, le 1er février 1619, d'avoir à garantir cette rente assignée sur tous les biens de Georges de Clermont. (Arch. dép. E. 950).

Le sieur de Clermont, dont il est question ici, ne doit pas être confondu avec le capitaine huguenot du même nom, seigneur de Pilles « gentilhomme périgourdin d'une fortune médiocre, mais d'une très grande valeur », dit de Thou, lequel se distingua lui aussi par ses cruautés à Angoulême et à La Couronne, fut compris dans la sentence de mort prononcée par le Parlement de Bordeaux le 2 avril 1569, et périt à la Saint-Barthélemy.

Georges de Clermont, le coupable, était originaire d'Anjou, petit-fils de Louis et de Renée d'Amboise, et fils d'autre, Georges, fait prisonnnier à Jarnac. Il eut de Marie Clutin de Villeparisis, sa femme, plu sieurs enfants qui tous se marièrent avec des coreli gionnaires : Henri, l'aîné, épousa Louise de Polignac de Saint-Germain ; Charlotte fut mariée à Jean Chabot de Jarnac et Saint-Aulaye, etc., etc. Il est à croire que, malgré sa condamnation, il đût mourir tranquillement dans son lit, après avoir obtenu des lettres de rémission, comme il était alors d'usage en pareilles circonstances.

Il reste à établir le lieu et l'année du supplice. Marandat ne comprenait alors, en dehors du hameau de ce nom, qu’une ferme et un rendez-vous de chasse. Junien du Rousseau et les siens habitaient ordinairement le château de Ferrière, près des forges de Pierre-Pansue, à quelques centaines de mètres de Montbron, dans la vallée de la Tardoire. C'est donc là que les chauffeurs exercèrent leur sauvagerie (1).

Quant à l'année exacte de ce drame. il est plus difficile de l'établir, mais il doit être situé entre 1567 et 1577. En effet, Marie Couraudin était veuve quand elle subit les violences des huguenots ; or son mari vivait encore en juillet 1567. De plus, bien qu'on manque de renseignements sur l'occupation de Montbron par les troupes protestantes, cependant on sait par le journal de Pillard, alors chanoine de La Rochefoucauld, que « le 4 mars 1577, la ville de Montbron fut assiégée et prise par le sieur de Ruffec. Il ne périt dans cette action, ajoute-t-il, que Le Fresle, et Le Drosle qui l'avait prise pour ceux de la Religion » (2).

En résumé, « la damoiselle de Marandat », suppliciée, était Marie Couraudin ; le coupable, Georges de Clermont d'Amboise ; et la scène dut se passer au château de Ferrière entre juillet 1567 et mars 1577.

Notes :

1. Cependant, d'après l'édition de 1588 que nous avons en mains, — exemplaire ayant appartenu au chanoine Descordes, — la scène semble s'être passée à Marandat. On y lit en effet cette variante dans le texte · « Les Huguenots, qui étoient en garnison en la ville de Montbrun, visitoient souvant une honnête et vertueuse damoiselle en sa maison à Marendat, près la dite ville : Elle les y recevoit... » (p. 56).

2. Le Drosle est inconnu. Il s'agit vraisemblablement du capitaine huguenot La Drosle, qui, la veille de la Pentecôte 1562, pilla la cathédrale, avec les capitaines Chanterat, La Mothe, Pille, Jean de Flandres et autres. (Voy. Bull. 1868-69, p. 512).

(Société Archéologique et historique de la Charente, 1930)