Durant mon passage à la sous-préfecture de Nontron (Dordogne), j'ai eu l'occasion de rencontrer un document qui m'a paru intéressant. Assurément, le fait qu'il rapporte est connu et, dans nos campagnes périgourdines, comme dans bien d'autres sans doute, le souvenir, ou plutôt la tradition de l'Année de la peur est restée vivante. Mais ce document, par sa précision et sa netteté, mérite peut-être d'être reproduit :

Terreur panique.

Ad perpetuam rei memoriam.

Le 29 juillet 1789, entre six et sept heures du matin, deux ou trois personnes venues de la paroisse de Maisonnais assurent, sur un simple ouï-dire, que les ennemis sont à Maisonnais, au Lindois, à Nontron, à Roussines, aux salles de Lavauguyon, à la Péruse, à Rochechouart, à Montbron, à Chabanais, etc., etc., au nombre de 2,000, de 6,000, de 14,000, de 18,000, etc., tout d'un coup de 100,000 hommes, qui mettent tout à feu et à sang.

Les uns disent que ce sont des Anglais; d'autres que ce sont des Pandours, des Maures, des échappés des galères, des voleurs, des brigands.

Cette annonce est reçue bien diversement; le plus grand nombre fut épouvanté; quelques-uns fuirent; d'autres cachèrent leur argent, leurs meubles précieux; il y en eut de malades pendant plusieurs semaines; des femmes enceintes firent de fausses couches; presque partout, on courut aux armes. Mais les gens à réflexion ont trouvé de l'impossibilité dans ces faits si menaçants et les ont pris pour une terreur panique, dénuée de fondement : quelques-uns même ont ri des précautions puériles de certains individus. On s'est armé; la précaution était prudente : on a fait sentinelle; il est avantageux en tout temps de se tenir sur ses gardes, surtout lorsqu'on est environné de voleurs formés par la fainéantise et la cherté des grains, enléchis par l'appât de l'argent.

On découvrira peut-être la vraie cause de cette terreur; mais, quoique inconnu, on doit en écrire l'événement dans les Archives, pour être transmis à la postérité.

L'année présente doit, dans les siècles à venir, porter le nom de fatale année, soit par la rigueur du froid, par la continuité des pluies, par la mortalité, soit par les débordements, par la cherté des vivres, par les meurtres, par la peur, et autres fléaux de la colère de Dieu.

Cette même année sera à jamais mémorable dans les fastes par la révolution dans le gouvernement, par la restauration de la Liberté française, par l'assemblée de la Nation désirée depuis si longtemps, par le bon ordre rétabli dans l'administration de la justice, dans les Finances, par la bonne intelligence qui va régner entre le Souverain et ses sujets, tant du Clergé que de la Noblesse et du Tiers-Etat, par les sacrifices généreusement faits par les deux premiers ordres du Royaume. On a bien attendu ! Les bons Français ont bien longtemps souhaité cette époque !

Cela a été écrit sur le registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse de Reillac, à la suite du dernier acte de 1789 et terminant, sauf verso en blanc, le registre de ladite année. L'écriture en est comme lypographiée, la même du reste que l'en-tête du registre, et différente de celle du titre des autres années, à l'exception toutefois de 1788 et 1789, l'année intermédiaire, 1790, ayant un titre imprimé. Quel a été le rédacteur de cette page, où souffle l'esprit de la Révolution, plein de foi et d'espérance en l'avenir ? Sans doute, et je peux dire certainement, le curé de la paroisse de Reillac, qui est alors L. Germain. Dans toutes les misères de cette année 1789, le prêtre catholique voit les effets de la colère de Dieu; mais son cour, comme celui du grand nombre des prêtres de nos campagnes durant la Révolution, est animé des sentiments de charité, d'égalité, de justice, et il salue, plein d'enthousiasme, l'ère nouvelle que « les bons Français ont bien longtemps souhaitée ». Si elle est fatale par certains événements où l'homme n'a point sa part, l'année 1789 sera mémorable à jamais par la Révolution qui s'est accomplie, États généraux, Serment du Jeu de Paume, 14 juillet, nuit du 4 août ! Et nous saisissons, ici, dans une petite paroisse perdue, loin des grands centres, nous saisissons sur le vif le sentiment révolutionnaire, le prêtre étant assurément l'interprète, non pas seulement de ses sentiments personnels, mais aussi de ceux des paysans de sa paroisse.

A la fin du registre de 1790, et de la même écriture que ci-dessus, je relève ces deux mentions :

Le 28 février 1790, nomination d'un maire, M. Aubin de Fornel. Le 14 juillet 1790, fédération générale de tous les citoyens français, en même temps époque célèbre de la véritable Liberté de la Nation. Les acclamations des citoyens ont rendu l'anniversaire de ce jour à jamais mémorable et digne d'être transmis aux siècles à venir.

C'est le même qui a écrit la page transcrite plus haut et qui mentionne, en 1790, l'élection du magistrat municipal et la Fédération. C'est le prêtre L. Germain, toujours fidèle à ses sentiments de la première heure. Ce n'est que plus tard, en effet, que figure, sur les registres, le nom d'un autre prêtre, lequel signe prêtre commis, puis prêtre desservant. Il serait peut-être intéressant de rechercher ce qu'était et ce que devint le curé de la paroisse Saint-Paul de Reillac.

Un mot, maintenant, pour finir, sur la paroisse de Reillac. Reillac était une toute petite paroisse, laquelle, réunie à celle de Champniers, forme aujourd'hui la commune de Champniers et Reillac, située à l'extrémité Nord de l'arrondissement de Nontron, sur les confins de la Haute-Vienne et de la Charente. C'est une commune plus limousine que périgourdine et, en effet, elle appartenait autrefois à la vicomté de Limoges. Les lieux indiqués dans le document transcrit, Maisonnais, Nontron, Rochechouart, etc., etc., appartiennent aux trois départements, Dordogne, Charente, Haute-Vienne, qui se touchent à ce point.

Source : La grande peur à Reillac (Dordogne), de Gustave Hermann.