L'étude qui va suivre a pour objet d'établir par l'histoire la fécondité de la foi eucharistique.

Tout d'abord, il faut bien se garder de confondre la Compagnie du Saint-Sacrement avec les simples « confréries », pour respectables qu'elles soient, qui portent le même nom : avec celles-ci elle n'eut de commun que la piété envers le « Saint-Sacrement de l'autel », qui en fut aussi l'âme et le principe de vie.

Mais ce ne sont pas seulement des dévots adorateurs de Dieu-Hostie, encore moins des mystiques absorbés dans la contemplation de l'au-delà, que nous allons voir à l'auvre. Ce sont des hommes profondément religieux sans doute, mais qui empruntent à l'ardeur même de leurs croyances le sentiment vivace de ce qu'on appelle aujourd'hui le devoir social. Leur piété n'est que la raison première de leur action et le point d'appui qui leur sert à soulever, dans une mesure à peine croyable, la société de leur temps. Rien ne demeure étranger à leur sollicitude ; partout on retrouve le succès de leurs efforts, soit lorsqu'ils combattent le scandale dans la rue, la débauche, le duel et le jeu ou le relàchement dans les monastères, l'inertie et la complaisance des juges ou les abus relevés dans certains chapitres ; soit enfin, et c'est là leur quvre la plus durable, lorsqu'ils viennent au secours des pauvres, dans lesquels la foi leur montre les préférés du Maître.

I. — La vie cachée de la Compagnie. — La Compagnie du Saint-Sacrement s'établit d'abord à Paris et rayonna ensuite en province. La Compagnie de Paris n'a vécu que trente-cinq ans, de 1630 à 1665, et pourtant son œuvre fut immense.

Les Compagnies des provinces eurent une durée encore bien moindre, puisqu'elles s'établirent comme des émanations de la première et qu'elles disparurent en même temps ; elles purent néanmoins faire beaucoup de bien : c'est à celle d'Angoulême, instituée seulement en 1650, que sont dues l'organisation de l'Hôtel-Dieu et la création de l'hôpital général du faubourg L'Houmeau.

Or, il y a quelques années à peine, l'histoire les ignorait, aussi bien celle de Paris que celles de province.

Ces Sociétés s'étaient tenues cachées dans le secret ; elles vivaient si modestes, si humbles, si obscures, que la trace s'en était à peu près entièrement perdue jusqu'à nos jours. Comme elles avaient pour objectif, en même temps que de créer des auvres charitables, de réformer tous les abus, tant dans l'ordre civil qu’ecclésiastique, et que leur haute devise était d'« entreprendre tout le bien possible, et d'éloigner tout le mal possible, en tous temps, eu tous lieux et à l'égard de toutes personnes », on conçoit aisément qu'elles fussent obligées de se faire toutes petites, de passer même inaperçues, pour rester debout. C'est il y a dix ans seulement que fut découvert, à la Bibliothèque nationale, un manuscrit présentant l'historique de la Compagnie du Saint-Sacrement. On ne connaissait jusque-là que les registres fragmentaires des sections de Limoges, de Grenoble et de Marseille. Lors, en effet, que, dès 1660, le gouvernement prit ombrage des Sociétés diverses non autorisées par lui, et, suivant arrêt du Parlement, en assura la dispersion, le comité central de Paris prescrivit la remise en ses mains des registres de tous les « cantons » de France, afin d'ensevelir dans le silence une vie qui était demeurée secrète. Et l'histoire aurait toujours ignoré l'importance, le vrai ròle, le caractère de cette institution si, trente ans après sa dissolution, en 1696, les survivants de la Compagnie n'avaient chargé l'un d'entre eux d'en rédiger les Annales, pour être soumises à l'archevêque de Paris, Louis-Antoine de Noailles, à l'effet d'obtenir la restauration de leur Œuvre. Cette relation est due à René Voyer d'Argenson, ancien ambassadeur à Venise, dont le nom, en même temps qu'il résonne dans l'histoire de France, se rattache à celle de notre province d'Angoumois. Les démarches auprès de l'archevêché échouérent, et le livre des Annales demeura jusqu'à nos jours dans l'obscurité d'un dépôt de manuscrits. C'est à un Bénédictin, originaire de la région du Poitou la plus voisine (Chef-Boutonne), dom Beauchet-Filleau, qu'on en doit la publication.

En tête des Annales, on lit que l'initiative de cette Œuvre est due au duc de Ventadour, lieutenant du roi en Languedoc, en l'année 1627. « Ce fut, écrit d'Argenson, par un mouvement tout pur de l'esprit de Dieu, qu’un laïque de grande qualité et de solide vertu eut la première idée de la Compagnie du Saint-Sacrement » ; « et comme, ajoute-t-il, ce duc avoit grande ouverture de cœur pour le P. Philippe d'Angoumois, capucin, ce fut à lui qu'il communiqua sa pensée dans le couvent de Saint-Honoré, à Paris, où ce religieux demeuroit. » Le P. Philippe d'Angoumois était certainement originaire de notre province, ainsi que l'indique sa dénomination, suivant l'usage adopté par les capucins de joindre à leur nom de religion celui de leur pays d'origine. Nous n'avons malheureusement que trop peu de renseignements sur ce religieux : nous savons seulement qu'il fut quelque temps confesseur de Marie de Médicis, et qu'il mourut vers 1610, après avoir composé de nombreux ouvrages ascétiques. Le séminaire d'Angoulême possède un de ses livres, La Conversion d'Hermogène, qui, malgré de trop nombreuses digressions et images empruntées à la mythologie, selon le goût du temps, contient des pages éloquentes et révèle une connaissance profonde du cœur humain.

Le P. Philippe d'Angoumois, fait curieux,conseilla, parait-il, au duc de Ventadour d'imprimer à son uvre le caractère laïque et de n'y point admettre de membres appartenant aux ordres religieux : « Il lui fit voir que les religieux, renfermés par l'obéissance dans leurs cloîtres, quelque zélés qu'ils fussent, ne pouvoient commodément servir dans le dehors à tous les ouvrages de piété ; que les personnes du monde étoient proprement appelées à ces emplois ; et que c'étoit à leur piété que le succès et la récompense de ces bonnes auvres étoient réservées. » C'est ce qui fut toujours observé. Les Compagnies du Saint-Sacrement ne comprirent jamais que des laïques ou des prêtres séculiers ; elles évitèrent même de se réunir dans les couvents, afin de conserver l'entière indépendance de leur action.

II. — Mgr François de Périgard et le lieutenant-général Hélie Houlier. — La Compagnie qui exista à Angoulème, et même à Confolens, n'a laissé dans les archives publiques ou privées aucunes traces. Nous ne la connaissons que par de courts passages empruntés aux Annales.

Voici en quels termes Voyer d'Argenson en expose la création, faite par son propre père, en 1650 :

« Ce fut pendant cette année, au commencement de mai, que la Compagnie d'Angoulême s'établit. M. d'Argenson, conseiller d'Etat, qui, par l'occasion du mariage de son fils aîné avec l'héritière de M. Houlier, lieutenant-général de cette ville, y fit un voyage, fut chargé par la Compagnie de faire cet établissement, et, de l'agrément de Ms de Péricard, évêque du lieu, cette Compagnie fut formée ; et elle a rendu de grands services à Notre-Seigneur, pour le soulagement des pauvres malades, et pour l'instruction des mendiants, par le moyen d'un hôpital général qu'elle procura par la suite. »

Il est aisé de comprendre que, sur l'initiative de Voyer d'Argenson, les deux fondateurs de la Compagnie d'Angoulême furent l'évêque François de Péricard et le lieutenant-général Hélie Houlier, prieur de La Pouyade et de Rouffiac.

C'est une grande figure, trop peu connue, que celle de Me François de Péricard, qui occupa le siège d'Angoulême de 1647 à 1689.

L'historien de l'Angoumois, Vigier de la Pile, avocat au Présidial, qui écrivait vers 1750, dit de ce prélat : « Issu d'une maison de condition de Normandie, nommée de Péricard, il était d'abord destiné pour les armes ; ayant servi quelques années, il passa dans l'état ecclésiastique, et fut pourvu de cet évêché. C'était un prélat simple, affable ; il faisait régulièrement ses visites et était exact å tenir ses synodes. » On voit que cet évêque joignait la charité à l'autorité. On ne saurait donc être surpris qu'il se soit empressé de donner son assentiment et son concours à l'initiative de la nouvelle Compagnie dont il n'avait à redouter aucune critique, sur laquelle au contraire il devait être soucieux de s'appuyer au besoin.

M. l'abbé Nanglard, dans son savant Pouillé historique du diocèse d'Angoulême, précise les traits de cette personnalité vaillante qui ne recule pas devant la lutte contre les empiètements d'où qu'ils vinssent : « Prélat pieux, charitable et de grand caractère, il réforme les abus et réduit les prétentions du Chapitre qui résiste et lui intente de nombreux et longs procés. Il est le premier qui se fasse appeler Monseigneur. Il concourt à la création d'hôpitaux à Angoulême et à La Rochefoucauld, pose les premiers fondements du séminaire... »

L'évêque ne faisait preuve que d'un juste sentiment de la dignité de sa charge, lorsqu'il revendiquait cette appellation de Monseigneur que les intendants, de création récente, n'avaient pas craint de s'attribuer. Personnellement, il apparait éloigné de toute morgue et uniquement attaché à ses devoirs. Ainsi qu'on vient de le voir, il sut mener à bien la fondation d'un séminaire, conformément à l'une des prescriptions les plus pressantes du Concile de Trente : dans sa hâte d'aboutir, et les ressources lui manquant pour bâtir un édifice, il afferma, en 1657, un immeuble dont il ne parvint å se rendre acquéreur que l'année même de sa mort, le 18 mars 1689.

Mais son zèle particulier pour l'adoration du Saint-Sacrement, nous cst attesté par son ordonnance du 28 juin 1651 « touchant la Confrérie du Saint-Sacrement établie à Saint-André », où l'on voit en même temps se révéler selon l'esprit de la « Compagnie du Saint-Sacrement », la dévotion à l’Eucharistie et l'amour des pauvres : « Souhaitant ardemment de répondre à la piété des âmes justes », l'évêque « établit, dans toutes les églises collégiales et paroissiales du diocèse, une Confrérie générale du T. S. Sacrement de l'autel » ; il veut que celle de Saint-André, « dans la capitale de la province, soit le modèle de toutes les autres » : à cet effet, il en promulgue les statuts où figure une Direction spéciale pour les Dames de la Confrérie, dont la mission essentielle sera de « visiter les pauvres honteux et les malades dont elles doivent être les tutrices spéciales pour l'amour de Jésus ».

Nous le verrons « concourir à la création des hôpitaux d'Angoulême ». de concert avec Hélie Houlier.

Le lieutenant-général d'Angoumois ne fut pas le premier de sa famille qui s'intéressa au sort des pauvres malades. Son père, Gabriel Houlier, qui fut conseiller de la Maison de ville en 1605, ensuite échevin jusqu'en 1630, était lieutenant particulier, puis lieutenant-criminel de la sénéchaussée.

Or, en 1629, il bâtissait à ses frais la première « chambre » de l'hôpital Saint-Roch, dont la chapelle subsiste encore dans le faubourg d'Angoulême qui lui doit son nom.

Hélie, le fils aîné, fut maire d'Angoulême en 1638, ensuite échevin jusqu'en 1633. Il fut d'abord pourvu de la charge de lieutenant-criminel, ensuite de celle de lieutenant-général qu'il acheta 84,000 livres. Il était, dit Vigier, « fort habile, très laborieux et fort attaché à rendre la justice, fort populaire, doux et fort accessible ».

C'est sa fille unique, Marguerite, qui épousa, en 1650, celui qui devait écrire les Annales, et dont elle eut deux fils : le premier, Marc-René, né à Venise en 1652, reçu fort jeune en survivance de la charge de lieutenant-général d'Angoumois, et qui, appelé à Paris, devint lieutenantgénéral de police et garde des sceaux ; il fut membre de l'Académie des Sciences et de l'Académie française, et mourut à Paris en 1721 ; le second, François-Hélie, l'abord prieur de Saint-Nicolas de Poitiers, élu doyen et chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois ; puis évêque de Dôle, archevêque d'Embrun, et enfin archevêque de Bordeaux, où il mourut, âgé de 72 ans, le 25 novembre 1728.

Ainsi, de même que la Compagnie de Paris compte dans ses rangs saint Vincent-de-Paul et le premier président Lamoignon, la Compagnie d'Angoulême s'honore d'avoir eu pour chefs l'évêque François de Péricard et le lieutenant-général Hélie Houlier. Autour d'eux, nous allons voir se grouper, « pour le soulagement des malades et l'instruction des mendiants », ceux qui composèrent avec eux la Compagnie d'Angoulême : en effet, avant toute intervention officielle soit du Corps de ville, soit du roi, on voit ce groupe d'hommes de cour, par une généreuse initiative, organiser, d'abord, pour les malaıles, l'Hôtel-Dieu, et ensuite, pour les men diants, l'hôpital général.

III. — Angoulême en 1651. — La « capitale de la province d'Angoumois » était loin d'avoir, au XVIIe siècle, la population qu'elle a acquise depuis. C'est à peine si elle comptait alors 8,000 habitants. On ne doit done pas ètre surpris de n'y pas rencontrer des établissements hospitaliers d'une importance comparable à ceux d'aujourd'hui. Néanmoins, il y avait beaucoup à faire dans l'intérêt des malheureux.

Sans doute, il existait déjà à Angoulême, dès les siècles précédents, des aumôneries et même des hôpitaux. Le docteur Gigon en a retrace l'histoire : c'étaient l'aumônerie du Chapitre Saint-Pierre ; celle dite de Saint-Gelais, due à Charles de Saint-Gelais, en 1532 ; c'était l'hôpital Saint-Michel, établi sur le rempart du Nord à l'intersection des rues des Trois-Fours et du Point-du-jour, et destiné plus spécialement aux pélerins ; c'était aussi l'hôpital dédié à Saint-Roch, établi au faubourg de L'Houmeau, prés la Fontaine-du-Lizier qu'il ne faut pas confondre avec celui que Gabriel Houlier fonda, en 1629, au faubourg de la Bussatte, sous le même vocable. Mais les aumôneries n'avaient pour objet que des distributions périodiques de secours aux indigents ; l'hôpital Saint-Michel était étroit et pauvre ; l'hôpital Saint-Roch de L'Houmeau en ruines.

C'est pourquoi, dės 1631, un homme de bien, Jean Guérin, sieur de Puy de Neuville, ancien maire d'Angoulême, de concert avec sa femme Anne Lériget, avait légué huit mille livres « pour être employés par le survivant à bâtir et édifier en cette ville une maison ou Hôtel-Dieu et hôpital qui sera nommé de Notre-Dame-des-Anges, plus deux mille livres pour meubler et garnir ledit hôpital de meubles nécessaires. » En outre, les testateurs léguaient la somme de deux cents livres annuelles à cet hôpital, dans lequel, ajoutaient-ils, « sera établi une personne qui sera élue et choisie par Monseigneur l'Evêque d'Angoulême, M. le doyen et M. le lieutenant-général, laquelle personne touchera le revenu, en fera la dépense et administration. »

Après un de ces longs procés pour lesquels l'ancienne France avait un goût singulier, après un jugement du président et un arrêt du Parlement, grâce aussi à l'intervention de Balzac, la veuve survivante acquit, en 1644, l'emplacement d'un jeu de paumes établi dans la paroisse Notre-Dame de Beaulieu. Un prêtre, Jean Thomas des Bretonnières, prit soin de la construction de l'hôpital, dont les deux pavillons subsistent encore à l'angle formé par la rue de l'Hôtel-Dieu, qu'on appelle aujourd'hui rue de l'Hôpital, et de celle à laquelle on a attribué le nom de Turgot, riservant maladroitement celui de Jean Guérin à l'ancienne rue des Bouchers. L'ouverture de l'Hôtel-Dieu fut faite le 2 août 1651, jour et fête de Notre-Dame-des-Anges.

Restait à assurer l'existence de cet hôpital, si maigrement doté de deux cents livres par an, et pour la construction duquel Jean Thomas des Bretonnières avait dû sans doute faire appel à ses ressources personnelles et à la bourse d'amis charitables, car l'emplacement seul avait coûté quatre mille huit cents livres, plus de la moitié de la somme affectée à l'édification. Ces auxiliaires charitables étaient tout désignés : c'était, d'abord, le fils de ce Gabriel Houlier, qui avait commencé l'érection de l'hôpital Saint-Roch, en 1629, et qu'Anne Lériget termina elle-même en 1637. Mais, avec Hélie Houlier, nommé dans le testament même des donateurs, nous voyons se réunir, sous l'autorité de Mer François de Péricard, une phalange d'hommes dévoués qu'il est bien permis de tenir pour membres de la Compagnie du Saint-Sacrement, laquelle venait de se fonder au mois de mai 1650.

Nous sommes au 25 août 1631. Voici ce que nous apprend le premier procès-verbal du bureau d'administration, dressé à cette date' et conservé dans les archives de l'hôpital d'Angoulême :

« Hélie Houlier, conseiller du roi, lieutenant-général d'Angoumois, nommé l'un des directeurs perpétuels de l'hôpital de Notre-Dame-des-Anges par Jean Guérin, fait l'ouverture du bureau destiné pour l'administration des biens dudit hôpital et règlement d'iceluy. »

« Assistent à la séance :

« M. Jean Thomas, prêtre, écuyer, sieur des Bretonnières, qui a eu soin de la construction dudit hôpital et qui s'est offert de servir les pauvres pendant sa vie. » Ce sera donc le premier aumônier de l'Hôtel-Dieu. Il était probablement frère de ce Paul Thomas des Maisonnettes, conseiller au présidial, qui avait fait imprimer en 1633, outre un poème épique sur le siège de La Rochelle, des poésies sacrées.

« Maître Antoine Raoul, conseiller au siège présidial d'Angoumois, prêtre, maître-école et chanoine en l'église cathédrale de cette ville d'Angoulême ». Il était fils de Charles, maire d'Angoulême en 1605, ensuite conseiller et échevin.

François Normand, écuyer, sieur de Puygrelier, nommé trésorier des pauvres pour recevoir les charités qui seront faites ». François Normand, premier du nom, avait été maire en 1644 et en 1646 ; il sera échevin en 1654. On sait qu'il est la tige des Normand de la Tranchade, dont est issu le maire d'Angoulême qui devait bâtir, en 1811, le rempart Desaix ou son nom figure gravé sur la pierre, François Normand de Puygrelier accepte la charge de trésorier de l'Hôtel-Dieu.

« Antoine Mauricet, avocat au siège présidial, aussi élu l'un des directeurs amovibles ». Mauricet ou Moricet Antoine fut conseiller de la Maison de ville en 1650 et les années suivantes. Avocat, il était père de Jean aussi avocat éloquent et homme de belles-lettres ; député d'Angoulême en cette même année 1651 par devers le roi qui était à Bourges, il fit assurer Sa Majesté de l'obéissance et de la fidélité de sa ville.

« Maitre Pierre Gentils, nommé procureur syndic dudit hôpital ». Il descendait lui aussi de conseillers et d'échevins.

Enfin, « Maitre David Gauthier, secrétaire du bureau », qui fut conseiller de la Maison de ville en 1656.

Cette liste de notabilités fait revivre, sous le jour le plus honorable, notre cité d'Angoulême, au milieu du grand siècle.

En cette même séance initiale du 25 août 1651, on procède à la nomination d'un médecin « pour visiter les malades » et d'un chirurgien « pour le secours des pauvres. »

« Sur ce, Maitre Jean Birot, docteur en médecine, a été choisi et nommé par le bureau. » Il appartenait sans doute à la même famille que ce Pierre Birot, conseiller de la Maison de ville en 1638, avocat célèbre du présidial, qui épousa une de la Charlonie, et que cet autre Pierre Birot, chanoine de Saint-Pierre, qui avait été marié et avait servi sur terre et sur mer.

En ce qui concerne le choix du chirurgien, « Didier Bouquet, maitre-chirurgien de la présente ville, a été présenté : remontré que, depuis plusieurs années, il a traité, pansé et médicamenté les pauvres qui se sont trouvés malades aux hôpitaux de la présente ville, et que despuis le deuxième (lu présent mois, il a continué ses soins aux malades qui y ont été reçus, fourni les médicaments, et offre pendant sa vie de fournir gratuitement ses peines et industrie pour le soulagement des pauvres ». On ne sera pas surpris de tant de générosité et de dévoiment aux pauvres, si l'on sait que Didier Bouquet était « fabriqueur de la paroisse Saint-Jean et encore bayle de la Confrérie du Très Saint-Sacrement établie dans cette église de Saint-Jean. » Y a-t-il témérité à voir aussi en lui un membre de la Compagnie d'Angoulême ?

Cette organisation du service de l'Hôtel-Dieu serait incomplète, s'il ne s'y ajoutait l'établissement des Sœurs hospitalières. Le Dr Gigon, qui voyait à l'ouvre les Filles de Sainte-Marthe, a retracé avec émotion l'histoire touchante de leur fondation. Rappelons seulement ici, pour l'honorer, le nom de Madame Guillebaud qui en fut la première supérieure, y apportant toutes ses ressources et tout son cœur.

Pour faire vivre l'institution nouvelle, chacun donnait de sa personne et de son bien. On avait établi des troncs pour recevoir les « charités anonymes » ; on faisait des quêtes ; des bienfaiteurs faisaient des « aumônes à l'Hôtel-Dieu », par exemple, le 3 septembre 1651, « le sieur Lambert, président en l'élection », qui donne cent cinq livres ; d'autres constituaient des renles, tel cet Antoine de Chilloux qui en fonde une de 60 livres par an, le 30 septembre 1651, suivant contrat reçu par le notaire Vachier, ajoutant qu'il donnera « un tonneau de vin de son crù après les vendanges », promesse qui fut religieusement observée. Les Sieurs des Bretonnières et de Puygrelier annoncent fréquemment, aux termes des procès-verbaux, divers dons : on n'en trouve point en leurs noms, pas plus qu'en ceux de leurs collègues, lesquels veulent évidemment garder humblement l'anonyme. On retrouve pourtant la main généreuse de la Compagnie du Saint-Sacrement, de celle de Paris. « Dés le 3 septembre 1651, le sieur des Bretonnières rapporte que Monsieur de Blampignon, prieur de Bussière, demeurant ordinairement en la ville de Paris, voulant constituer quelque chose pour subvenir aux nécessités des pauvres », fait don à l'Hôtel-Dieu d'une créance de 160 livres due par le juge sénéchal de Montbron. Or, Claude de Blampignon, docteur en théologie, fut directeur de la Compagnie de Paris en 1653 ; et le fut de nouveau en 1660, alors que l'auteur des Annales en était le Supérieur.

Ces ressources étaient encore trop modiques, et l'établissement trop précaire pour obtenir la consécration de l'autorité publique. C'est alors que la Compagnie de Paris vint en aide à sa « fille » d'Angoulême. « Sur l'avis, écrit d'Argenson, que l'on donna à la Compagnie du déplorable état où se trouvait l'Hôtel-Dieu d'Angoulême, elle fit une contribution considérable pour aider à le rétablir, et cette aumône réveilla le zèle des habitants de cette ville pour y travailler, et leurs soins et leur piété l'ont mis dans le bon état où il est présentement pour le soulagement des malades. »

Ce don est du 26 avril 1651. Inutile de dire qu'il ne figure point aux procès-verbaux sous le nom de la Compagnie. Ce que l'on constate, c'est que, dès le 25 mai suivant, le Corps-de-ville sanctionnait le règle. ment de l'Hôtel-Dieu, acceptait que le maire d'Angoulême prit rang parmi les membres perpétuels du Bureau ; et pour assurer l'avenir, procédait au remaniement de l'organisation hospitalière. A l'Hôtel Dieu étaient unis désormais les aumôneries et les hôpitaux Saint-Michel et Saint-Roch de l’Houmeau ; les ressources de ces diverses fondations étaient concentrées au profit de l'Hôtel-Dieu, les aumôneries supprimées, Saint-Roch de L'Houmeau baillé à rentes, l'hôpital Saint-Michel réservé au profit des pèlerins. Ne subsistait, à titre indépendant, que l'hôpital créé par Gabriel Houlier et Anne Lériget à Saint-Roch de la Bussatte.

Des lettres-patentes de Louis XIV, en date du mois de mars 1653, confirmérent l'établissement de notre Hôtel-Dieu.

III. — L'extinction de la mendicité et l'assistance par le travail. — On se souvient que d'Argenson résume ainsi l'œuvre de la Compagnie d'Angoulême : « Soulagement des pauvres malades, et instruction des mendiants par le moyen d'un hôpital général. »

Ce n'est pas seulement en Angoumois, mais dans toute la France, que la Compagnie du Saint-Sacrement a inauguré l'auvre qu'on devait dénommer plus tard d'un titre trop ambitieux : l'extinction de la mendicité.

Les mêmes hommes charitables qui avaient organisé l'Hôtel-Dieu d'Angoulême et qui continuaient de l'administrer, ne tardèrent pas à entreprendre la nouvelle œuvre. Nous trouvons, dans un Mémoire officiel dressé en 1750, et conservé dans les archives de l'hôpital actuel, un historique complet de cette noble entreprise, lequel débute ainsi :

« L'établissement de l'hôpital général a commencé, le vendredi 7 août 1657, par un concours mutuel des principaux habitants, tant ecclésiastiques que séculiers, qui se trouvaient en état de contribuer à la subsistance des pauvres mendiants de la ville. Si cette louable entreprise n'avait pas été fondée en la confiance unique et entière de la Providence divine, toute conforme à ce que Jésus-Christ notre Sauveur a si fort recommandé, d'aimer les pauvres et de les secourir dans tous les temps, en jugeant par des apparences purement humaines, on aurait cru que les personnes qui donnaient corps à une telle entreprise, risquaient trop, estant lors sans aucuns fonds et sans même avoir un endroit assuré pour donner retraite à ces misérables ».

L'auteur du Mémoire nous apprend que les fondateurs de l'hôpital général commencèrent par installer leur œuvre dans les bâtiments qu'avaient construits Gabriel Houlier et Anne Lériget, au faubourg de La Bussatte, « par vénération pour Saint-Roch ». Mais, ajoute-t-il, comme cet endroit était trop resserré pour loger les mendiants dont le nombre augmentait d'un jour à l'autre : que d'ailleurs cet endroit estoit campe sur un bec de rocher, avec peu de terre au dessus, il fallut chercher un espace d'une grandeur et d'une assiette convenables pour y batir l'hôpital général ». C'est par acte du 21 novembre 1661 que « l'acquisition fut faite, par le syndic lors en charge, d’une Borderie en plat pays près du faubourg L'houmeau, pour la somme de trois mille cinq cents livres », qu'on trouva le moyen de payer comptant. Et aussitôt, on érige deux bâtiments pour chacun des deux sexes, séparés par une chapelle.

Ces constructions furent édifiées sur l'emplacement aujourd'hui occupé par la gare des marchandises de la Compagnie du Chemin de fer d'Orléans.

C'est donc en 1657 que s'étaient mis à l'œuvre « les principaux habitants tant ecclésiastiques que séculiers, » visés par le Mémoire ; et c'est en 1662 seulement qu'ils bâtirent l'hôpital général.

Quels étaient ces notables généreux et zélés pour les pauvres de Jésus-Christ ? Ils n'étaient autres que ceux dont nous avons relaté l'heureuse initiative à l'hôpital de Notre-Dame dles-Anges. Effectivement, les administrateurs des deux hôpitaux furent les mêmes. C'est encore ce que nous apprend le Mémoire cité :

« Après que l'hôpital général fut établi dans un endroit fixé tel qu'on l'a marqué, il fut jugé à propos qu'il n'y eût point de différence dans l'administration et que, pour éviter la multiplicité, on n'en augmenteroit point le nombre, et que ceux qui avoient été déjà nommés pour l'Hôtel-Dieu, seroient également économes de l'hôpital général, pourvu que les revenus de l'un et de l'autre, fussent séparés sans aucune confusion. C'est ce qui a été toujours pratiqué jusqu'à présent et ce qui sans doute sera pratiqué à l'avenir par l'exemple du passé. »

On voit quelle stabilité ont gardée les cuvres fondées par la Compagnie du Saint-Sacrement.

Les « mendiants » hospitalisés, c'étaient des vieillards et des infirmes ; c'étaient aussi, d'une part, des femmes de mauvaise vie, et de l'autre, les enfants trouvés que l'Etat n’entretenait plus, à partir de l'âge de sept ans.

Pour l'« instruction » des mendiants valides, pour leur relèvement comme on dirait aujourd'hui, les fondateurs de l'hôpital général y organisèrent, dès l'origine, ce qu'on appelle de nos jours l'assistance par le travail, par l'établissement, dans son enceinte, d'une manufacture.

Dans la cour réservée au sexe masculin, on bâtit un logement pour le « Maître », un autre pour le « Gouverneur » de la manufacture, avec les ateliers nécessaires. On y fabriqua d'abord des bas, puis de la passementerie, enfin des pièces de serge de droguet. L'administration s'attachait surtout à l'instruction des « apprentis », å l'effet de mettre ses jeunes pensionnaires en état de « gagner leur vie » au dehors.

Tandis que les hommes et jeunes garçons travaillent à la manufacture, les femmes sont occupées aux soins du ménage, aux lessives, aux raccommodages. Leur place n'est point dans les ateliers. Et quand elles travaillent aussi pour la manufacture, elles filent la laine à la quenouille et au rouet.

Telle fut l'ouvre propre, suivant le témoignage précis de Voyer d'Argenson, de la Compagnie du Saint-Sacrement d'Angoulême. On voit assez qu'elle a bien mérité de son pays, et qu'elle a démontré par des actes que sa dévotion à l'Eucharistie savait, dès ce monde, porter des fruits excellents.

La Compagnie d'Angoulême a-t-elle agi dans d'autres voies, où elle n'aurait pas laissé de traces ?

D'Argenson relate, mais comme son ouvre propre dans ses rapports avec la Compagnie de Paris, l'action qu'il exerça vis-à-vis des Protestants de l'Angoumois : « Dans la séance du 3e de novembre (1661), on lut la lettre que j'écrivais d'Angoulême en ce temps-là sur le sujet des contrarentions à l’Edit de Nantes. Je passai l'hiver en Angoumois à cause ou d'une grande et longue maladie qui m'empêcha de retourner à Paris, ei qui me donna le loisir de dresser de bons mémoires pour agir contre les huguenots, sur lesquels on a depuis agi pour ce qui regardait cette province. »

En tout cas, il n'est pas douteux que les membres de la Compagnie d'Angoulême préfèrent la main à la répression de tous les désordres et au soulagement de tous les malheureux. On doit admettre qu'ils furent aux côtés de Mgr de Péricard, soit qu'il luttàt contre les abus, soit qu'il fondàt le séminaire. Nous sommes assuré que des magistrats aussi charitables qu'Hélie Houlier, fidèles à l'esprit de la Compagnie de Paris, se souvinrent que la première euvre de cette Compagnie fût d'adoucir le sort des prisonniers, œuvre durable qui a donné naissance à nos Sociétés modernes pour l'hygiène morale et physique des prisons. Si nous ne pouvons suivre, avec de plus amples détails, l'action de la Compagnie d'Angoulême, réjouissons-nous du moins, qu'il nous ait été donné de rendre hommage à la mémoire d'hommes trop peu connus dans la ville même qu'ils ont honorée, et de retracer une page glorieuse de notre chrétienne et charitable province d'Angoumois.

Source : La Compagnie du Saint-Sacrement à Angoulême (XVIIe siècle), de Daniel Touzaud.