25 septembre 2020

Les volontaires de la Charente pendant la Révolution

Le nombre des volontaires que la Charente envoya aux frontières de juillet à décembre 1792, et dont la formation et le départ occupèrent l'attention des autorités constituées, est une preuve évidente du patriotisme que montra ce pays à cette heure terrible. La Charente avait d'abord donné 225 hommes pour les bataillons de fédérés, 150 pour les compagnies franches, 200 environ pour les légions, et le 20 août elle avait enrôlé 4,000 volontaires au lieu de 900 qu'on lui demandait. Ce chiffre devait être encore dépassé, puisque, ultérieurement, d'autres compagnies s'organisèrent, d'abord celles qui se formèrent avec les excédents des premières, puis celles d'artillerie et de cavalerie. Pour arriver à une exacte évaluation, il est à remarquer en premier lieu que plusieurs cantons donnent deux compagnies et que tous en fournissent au moins une. Ainsi les cantons d'Angoulême, Vars, Champniers, Barbezieux, Aubeterre, Cognac, Rouillac, Jarnac, Salles, Ruffec, donnent, le premier 3 compagnies, les autres 2 compagnies, soit un total de 23 compagnies formées par 11 cantons sur 45. Les 34 autres cantons organisent une compagnie, ce qui donne un total de 57 compagnies environ, organisées du 8 août au 30. Il faut encore y joindre la compagnie des chasseurs d'Angoulême composée de 130 hommes, et peut-être d'autres compagnies semblables formées à Cognac, Ruffec et Confolens, et dont on ne peut tenir compte, faute de renseignements positifs. Enfin la compagnie Gallais, la dernière organisée à Ruffec, a un effectif de 70 hommes. L'ensemble des compagnies de volontaires serait donc au moins de 59. Chacune d'entre elles est composée de 100 hommes en moyenne ; celles de chasseurs peuvent en avoir davantage, 130 à 200. Les 59 compagnies de la Charente ont probablement atteint le chiffre de 5.900 hommes et, en y joignant les hommes enrôlés parmi les fédérés et les légionnaires, 6.460, près de 6.500 hommes. Ainsi se réalisait la promesse que Bellegarde, député à la Législative, avait faite à l'Assemblée dans la séance du 8 mars 1792 : « On m'écrit de la Charente, disait-il, que si la France a besoin de 600.000 hommes, ce département est prêt à fournir son contingent ». Si les 83 départements avaient en effet donné une proportion semblable, c'est une réserve de plus de 500.000 hommes qui se serait organisée. Un grand nombre de documents conservés aux Archives permettent de reconstituer le tableau partiel des compagnies que les Charentais formèrent avec une spontanéité aussi louable, et d'indiquer la composition de leurs états-majors. Aussi sec qu'il puisse paraître, ce tableau a sa place marquée dans un travail d'histoire locale. La ville d'Angoulême doit être signalée au premier rang parmi celles qui donnèrent le plus de volontaires : elle organise 3 compagnies, dont l'une (106 hommes) a pour capitaine Simner et pour lieutenants Trémeau et Paulet ; la troisième porte le nom de compagnie de l'Houmeau, et son capitaine s'appelle Callaud, ses lieutenants se nomment Gouguet et Marchais. Une quatrième, celle des chasseurs d'Angoulême, est formée de 56 hommes qui élisent, le 14 septembre, pour capitaine Brun, et pour officiers Dubois, Bachelier et Glavaud dit Va-de-Bon-Cœur. A Blanzac se forme une compagnie de chasseurs, elle compte 138 hommes, et elle choisit comme capitaine un chirurgien, Pierre-Adam Guimberteau-Boismilord, parent du conventionnel Guimberteau ; son capitaine en second est Rivaud, devenu plus tard général de division, et ses lieutenants se nomment Picard et Bernard-Duclos. La compagnie de Roullet, qui renferme 100 hommes, met à sa tête le capitaine Thomas Lacroisade et les lieutenants Meslier et Rabouin. A Champniers, les enrôlements donnent 119 volontaires qui s'organisent en compagnie et désignent Maigret comme capitaine, Mayeux et Barraud comme lieutenant et sous-lieutenant. La 1re compagnie de Vars, qui renferme 106 hommes, a pour capitaine Poutier, pour lieutenants Geoffroy et Chapron. Dans le canton de Garat, 132 volontaires se forment en compagnie ; leur capitaine est Jouve dit Lamotte ; leurs lieutenants, Cablet et Laguerre, élus le 16 août dans une réunion à l'ancien couvent des Cordeliers d'Angoulême. La compagnie d'Hiersac a pour chef Maulde ; l'une de celles d'Aubeterre, Roche. Dans le district de Barbezieux, la compagnie du canton de Barbezieux se compose de 104 volontaires, et le 10 août elle élit dans le cloître des Cordeliers d'Angoulême son capitaine Jean Fougeret, et ses officiers Durand et Nauzais. Plus tard, le même canton donne encore une compagnie de cavalerie. A Montmoreau, du 10 au 17 août, on enrôle 123 volontaires qui élisent pour capitaine Joyeux. A Deviat, on a réuni 158 enrôlés, et, des deux compagnies primitivement organisées, on en forme une qui élit ses officiers le 24 août à Angoulême : ce sont Landry, capitaine, ancien commandant en second de la garde nationale de Deviat Matrat et Moreau, lieutenant et sous-lieutenant. A Chalais est constituée une compagnie de 100 hommes, dite compagnie de Monboyer, et dont le chef est Desgraviers-Bertelot, plus tard général. Une autre est formée à Saint-Séverin, et son capitaine est Dauphin Desgraviers. Dans le district de Cognac, le canton de Cognac organise 2 compagnies, dont l'une, la 1re, compte 125 hommes, et à sa tête pour capitaine Pierre Déjarnac. Dans le canton de Châteauneuf, on enregistre 11 enrôlements ; la compagnie des volontaires élit capitaine Joseph Doreille. A Segonzac, on organise deux compagnies, dont l'une, la 2e, commandée par le capitaine Philibert, renferme chacune 80 hommes. A Lignères, on signale 2 autres compagnies, chacune de 100 volontaires ; la 2e élit comme capitaine Fournier, et comme sous-lieutenant Boulanger. A Saint-Genis, la compagnie, également de 100 hommes, nomme ses chefs le 7 août ; elle a pour capitaine Gaschet. Le canton de Rouillac fournit deux compagnies chacune de 100 hommes ; le capitaine de la 1re est Joseph Thomas, celui de la 2e Hay. Le canton de. Salles enrôle 143 hommes ; parmi les chefs de la compagnie élus le 17 août, figure le capitaine Sauvaget. Parmi les compagnies de Jarnac, Tune, composée de 128 hommes, nomme pour chef, le 8 août, René Laurent. Le district de la Rochefoucauld ne présente pas moins d'enrôlements sans doute ; mais les renseignements relatifs à ce district sont plus incomplets. Les compagnies de Saint-Amant-de-Boixe et de Jauldes, formées de 103 hommes, élisent, le 14 août, Jean Congé capitaine, Quillard et Bouyer lieutenant et sous-lieutenant. La compagnie de Montemboeuf, formée de 90 hommes, les officiers non compris, nomme le 21 août, en présence du commissaire Villemandy, aux grades de capitaine, de lieutenant et sous-lieutenant, Dubournais, Dupuy et Beaufort. La compagnie de Marthon et Montbron, formée de 121 volontaires, élit aux mêmes grades Blanchard-Puymartin, Coquet et Bernard-Lajartre. La compagnie de Chasseneuil et Cellefrouin, composée de 120 enrôlés, élit Gadillon, Faure-Morand et Prat. Dans le district de Confolens, la compagnie de Saînt-Claud compte 106 hommes ; elle élit le 28 août Laplante-Doche comme capitaine, Poumeau et Laporte, lieutenant et sous-lieutenant. La compagnie de Brigueil, forte de 166 hommes, a pour chefs Paul Nexon capitaine, J.-B. Deguerry lieutenant, Vaslet et Bérigaud sous-lieutenants. La 1re compagnie de Confolens, formée de 100 volontaires, s'organise le 16 août avec Brunet comme capitaine et Desbordes comme lieutenant. La 2e compagnie, composée de 100 volontaires environ, a pour capitaine, élu le 18 août, Regondeau, et pour lieutenant Bonneau. Dans le canton de Chabanais, une compagnie s'organise aussi avec 106 hommes. A Champagne-Mouton et à la Péruse, le nombre des enrôlements et la force des compagnies ne sont pas connus. Le dossier relatif au district de Ruffec manque en grande partie ; on sait seulement que le canton de Mansle a pu former probablement 2 compagnies. Dès le 13 août, le commissaire y annonce l'enrôlement de 122 hommes. A Verteuil, une compagnie est organisée dès le 14, et il est très probable que le canton de Ruffec en donna deux ; celui d'Aigre, d'après un état déposé aux Archives, iournit une compagnie, et Marcillac-Lanville, une autre. Quant aux deux compagnies d'artillerie formées en août dans la Charente, la 1re, composée de 55 artilleurs, élut au grade de capitaine Aubert, et à ceux de lieutenant et sous-lieutenant, Puymoyen et Jamain (le 27 août) ; la 2e un peu plus tard nomme comme capitaine Georges Warin le 6 septembre, et compte 51 enrôlés ; elle élit comme lieutenant Normandin, et comme sous-lieutenant Augier. La dernière des compagnies formées, celle de Gallais, enrôlée à Ruffec, compte 65 volontaires, puis est portée à 80 ; elle reste à Ruffec du 25 octobre au 4 novembre, et le 6 elle se rend à Angoulême, où elle est casernée au couvent des Ursulines ; elle part le 23 décembre, conduite par son capitaine Gallais et réduite à 70 hommes.

Source : Histoire des volontaires de la Charente pendant la Révolution, de Prosper Boissonnade.

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La vente des biens nationaux dans le Confolentais

On relève dans les procès-verbaux de vente des biens de seconde origine les noms de :

— Jean Vallentin, huissier au tribunal de Confolens, demeurant à St-Laurent-de-Céris qui acquiert le château de Chantrezac le 15 frimaire an II (7/12/1793) pour 16 530 livres.

Le même personnage achète le 1 germinal an II (21/03/1794) le château de Massignac d'Alloue et ses préclôtures pour 28 600 livres, ceci au nom de Alexandre Fortuné-Legrand de Montmorillon (Vienne).

— Le 30/10/1793, Jean-Baptiste Peyraud, fils de Joseph, receveur de la poste à Confolens, sergent au 4ème bataillon des volontaires de la Charente, acquiert la château de la Villatte d'Ansac avec la réserve d'un étendue de 398 boisselées pour 50 100 livres.

— Le 7 germinal an II (27/03/1794), Jean Prévost-Maisonnais, dit cultivateur à St-Germain, achète le château de Serre d'Abzac et sa réserve, saisis sur Mortemart émigré, pour 50 100 livres. Cette vente souleva un scandale car l'acquéreur en avait été lui-même l'estimateur et cette estimation paraissait à certains trop complaisante. Ces biens resteront cependant en possession de l'acquéreur sans que l'on sache la suite de cette histoire.

— Le 13 germinal an VI (2/04/1798), le château de St-Germain-de-Confolens est vendu à Michel Saulnier, d'Angoulême, pour 8 100 livres (il semble bel et bien avoir été l'homme de paille de A.S. Prévost-Dumarais).

—  Le 13 nivose an II (2/01/1794), Jean Grenier, huissier, membre du comité de surveillance de Confolens, acquiert le château d'Ordières à Benest et la métairie de la Porte pour 75 800 livres.

Tous les personnages qui ont un tant soit peu compté parmi les partisans du nouveau régime ont acheté des biens nationaux, le fait est patent.

— Les trois frères : François Lagrange-Lapardoussie (de Lessac) ; François Lagrange-Peyraud et Ignace Lagrange-Labaudie (tous deux d'Exideuil), achètent en commun une des deux métairies de la Faye d'Ansac, saisies sur le comte de Confolens, pour 36 000 livres (23 brumaire an II ou 13/11/1793).

— Joseph Peyraud acquiert le 30/10/1793 la métairie du Parc dépendant du château de la Villatte d'Ansac pour 19 010 livres ainsi que la métairie du Bois-de-Lascaux pour 7 040 livres. Le 29 nivose an III (18/01/1795), il achète pour 3 000 livres une vigne de cinq boisselées et 28 carreaux. Tous ces biens ont été saisis sur C.A. Poute de Nieuil, comte de Confolens.

— Nicolas Mallat, administrateur du district de Confolens, acquiert les 2/6e du domaine des Prats d'Ansac pour 8 372 livres; domaine confisqué sur les émigrés Paul-Antoine et Philippe Chamborand. Il achète aussi à Brillac la métairie de la Borderie pour 22 490 livres (4 nivose an II ou 24/12/1793).

— Joseph Planteau-Maroussem (avec un associé) acquiert le 9 nivose an II (29/12/1793) le domaine de Rue de St-Maurice-des-Lions pour 22 180 livres (confisqué sur Gamory-Lasudrie émigré).

— Jean-Baptiste Mémineau achète le pré du Chambon pour 3 500 livres (le 5/02/1792). Il provient de la chapellenie des Bazons fondée en l'église de St-Maurice-des-Lions.

— Le 27/01/1791, J.F.S. Chazaud achète un pré et une pièce de terre pour 1 900 livres (même origine que le lot précédent).

— Jacques Pougeard-Lajaurie et Nicolas-François Boreau-Lajanadie acquièrent le 2 frimaire an II (22/11/1793) le bois de l'Age de St-Maurice pour 10 500 livres.

— La métairie de Chez-Tiphonet, à St-Maurice-des-Lions, confisquée sur J.B. Duclos-Lagannne émigré, est démembrée en neuf lots vendus le 6 frimaire an II (26/11/1793). Parmi les acquéreurs, on retrouve Jacques Pougeard-Lesterie, docteur en médecine à Confolens ; Jean Lagrange, prêtre; Jean Gamaury, huissier; Jean Pougeard-Dulimbert ; François Alamargot, maire de Chabrac...

— Jean Babaud-Praisnaud, administrateur du directoire du district, acquiert le 14 pluviose an II (2/02/1794) le troisième lot du domaine de Mortaigue d'Abzac, confisqué sur l'émigré Mortemart, ainsi que le pré des fontaines d'Availles, pour 2 140 livres.

Source : La Révolution française à Confolens, de Pierre Boulanger.

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24 septembre 2020

La Chambre « introuvable »

La Chambre « introuvable »

Le 24 juillet 1815, Louis XVIII prit une ordonnance qui excluait 29 membres de la Chambre haute et nommait 94 nouvelles personnalités. Dans cette fournée, on voyait des hommes de cour comme Blacas et Jules de Polignac, à côté de Chateaubriand et de militaires restés fidèles, comme le maréchal Victor. À la Chambre élective, il était hors de question de convoquer la Chambre des Cent-Jours. Les deux tours qui eurent lieu les 14 et 22 août, contrairement à ce qu’imaginaient Fouché, Pasquier et Talleyrand, se portèrent vers les ultras. Ce fut la Chambre dite « introuvable », où les royalistes se comptaient en une majorité écrasante. Dans soixante et un départements occupés par les Alliés, la liberté de vote fut parfaitement assurée. Il faut voir sans doute dans le résultat de l’élection le rôle des Chevaliers de la Foi, particulièrement puissants dans le Midi.

La Chambre avait laissé au roi le soin de nommer les présidents des collèges électoraux. Il désigna les membres de sa famille pour les principales villes de France. Monsieur présida le collège électoral de Paris.

En sa qualité de frère du roi, le comte d’Artois n’avait aucune délégation officielle de la puissance publique. Cependant, la confiance des royalistes lui donnait une grande influence. Il était le centre et comme le drapeau du parti. Ce parti, qui s’était organisé pendant les Cent-Jours pour résister à l’usurpation et profiter des événements, conserva ses comités et resta pour ainsi dire en armes après le second retour du roi. Les ennemis de la légitimité étaient vaincus mais ils subsistaient, ne dissimulant ni leur aversion pour les royalistes, ni leurs espérances. Les attentats des carbonari qui émaillèrent les débuts de la Restauration le prouvent surabondamment.

Quelle était la situation du comte d’Artois en 1815 ? Elle s’exprime par deux mots : très peu de pouvoir officiel, une influence considérable.

Les partis

Ainsi que le remarque Francis Démier, deux lignes politiques s’affrontaient au début de la seconde Restauration : l’une modérée, autour de Talleyrand ; l’autre, qui eut d’abord la préférence de Louis XVIII – mais Wellington le fit changer d’avis –, était celle que sans aucun doute le comte d’Artois préférait, avec Vaublanc, Ferrand, Clarke, c’est-à-dire ignorer la Charte, gouverner par ordonnances et épurer les traîtres des Cent-Jours.

Les ultras, qui allaient triompher aux premières élections de la seconde Restauration, après la disparition du Corps législatif, disposaient de la majorité et ne cachaient pas leur intention, une fois au pouvoir, de gouverner pour eux-mêmes, de satisfaire leurs intérêts, leurs passions, leurs rancunes. Le gouvernement parlementaire leur apparaissait comme le gouvernement « par et pour un parti ».

Au contraire, les royalistes de centre-droit et les « doctrinaires » affirmaient la nécessité, pour tout ministère, d’oublier une fois au pouvoir ses origines et de gouverner au nom d’un parti peut-être, mais toujours pour la France.

Chateaubriand remarquait avec profondeur : « La liberté, qui était au fond de cette époque, écrit-il, faisait vivre ensemble ce qui semblait au premier coup d’œil ne pas devoir vivre ; mais on avait peine à reconnaître cette liberté parce qu’elle portait les couleurs de l’ancienne monarchie et du despotisme impérial. Chacun aussi savait mal le langage constitutionnel […]. »

Le « parti » constitutionnel, hétérogène, sans unité doctrinale ni cohésion tactique, ne savait guère se rassembler que sur un seul point : faire pièce à l’opposition ultra et mener contre elle une guerre à outrance. On peut toutefois distinguer dans cette nébuleuse, aux contours mobiles, les « ralliés » de la Révolution et de l’Empire.

Autre sous-ensemble, le « canapé doctrinaire », les « spéculatifs », les têtes pensantes de la majorité, rassemblées autour de Royer-Collard. On y trouvait la fine fleur de la future élite orléaniste, Guizot, Charles de Rémusat, Barante, Broglie, et des royalistes sincères, de tendance libérale, le comte de Serre, Camille Jordan. Fort prisés par Decazes, ils apportaient, consciemment ou non, l’habillage libéral à une politique qui l’était infiniment moins : destitutions massives de fonctionnaires suspects d’être un peu trop royalistes, donc « exaltés », censure, corruption d’électeurs, pressions administratives, « correspondances privées », etc.

Par ailleurs, le centre-droit était représenté au sein du ministère par le duc de Richelieu et Lainé, ministre de l’Intérieur (fréquemment en conflit avec Decazes) ; ministres éclairés, reconnaît Chateaubriand, mais « consciences timorées ».

Il existait aussi un parti de gauche, qui insistait sur la liberté plus que sur l’autorité. Il réunissait d’anciens fonctionnaires de l’Empire, des mécontents comme Chauvelin, ancien ambassadeur de Danton, qui réclamait la charge de maître de la garde-robe à laquelle il avait droit avant la Révolution, de riches bourgeois comme Casimir Périer. Dans l’ensemble libéraux mais non démocrates, préoccupés des intérêts de la bourgeoisie plutôt que des droits du peuple auquel ils ne croyaient pas ; partisans de la liberté mais n’ayant aucune notion de la solidarité ; individualistes avant tout, ayant au cœur la haine de la vieille aristocratie, qui froissait leur amour-propre et dont le témoin le plus affiché était Paul-Louis Courier.

Il y avait effectivement un centre, que Villèle appelle « les ventrus » et Bonald « un glaçon entre deux bougies ».

Trois cent cinquante royalistes – hobereaux de Provence, gentilshommes de Languedoc ou du Limousin, châtelains de Bretagne, mais aussi bourgeois – formaient la majorité de la Chambre « introuvable ». Ceux que, par un sentiment unanime, ils plaçaient à leur tête, étaient connus par l’illustration de leurs noms – les La Trémoille, les Montmorency – et pour les vicissitudes des persécutions des régimes précédents : Polignac, Bouville, Puyvert, Hyde de Neuville…

Les royalistes se divisaient sur des questions fondamentales et se combattaient avec autant d’acharnement et peut-être plus de passion que les partis antidynastiques. Les ultras voulaient un retour à l’Ancien Régime : la Charte ne serait qu’un expédient temporaire.

Monsieur souhaitait que le pouvoir revînt aux royalistes. Mais n’avait-il pas ouvert la porte du pouvoir à Fouché ? Les députés venus des provinces, appartenant presque tous à la petite noblesse et à la bourgeoisie, venaient vers lui, lorsque Louis XVIII choisit son favori comme ministre principal, avant qu’il ne devînt président du Conseil, Élie Decazes.

Organisation des ultras en 1815

Et pourtant, ce fut aux ultras, partisans de l’Ancien Régime, comme le remarque Joseph Barthélemy, que l’on doit principalement l’introduction du régime parlementaire en France. La Bourdonnaye était le plus exalté, le plus bruyant. Villèle et Corbière – on disait « Villèle et Corbière » comme on dit « Oreste et Pylade » – en étaient les hommes d’affaires ; Vitrolles, ministre d’État ad honores, habile et entreprenant ; Bonald, le théoricien ; Chateaubriand, l’homme d’action. Marcellus portait le deuil du trône et de l’autel ; humble et désintéressé, il aspirait à tout et demandait tout. Salaberry était « d’un blanc écarlate ». Duplessis de Grenedan mettait toute son ardeur au service de la potence contre la guillotine. Kergorlay était surnommé la « voix rigide ». Tous formaient la table autour de laquelle on commençait à dîner. Les organes de ce parti étaient Le Drapeau blanc, La Quotidienne, Le Journal de Paris, Le Mémorial religieux, Le Conservateur de 1818 à 1820, Le Journal des débats de 1820 à 1824.

Les ultras s’étaient donné pour tâche de « refaire » l’esprit de la nation détruit par la Révolution, d’écraser la philosophie du XVIIIe siècle, de rétablir la prépondérance du clergé – ils trouvèrent un appui en Lamennais, que les historiens des idées politiques appellent « le premier Lamennais », ultramontain et fervent combattant des Lumières. Il fallait aggraver toutes les peines, étendre l’application de la peine de mort, supprimer l’inamovibilité de la magistrature et les dettes reconnues de l’État, rendre au clergé la tenue des registres de l’état civil.

Ils réclamaient en outre la restitution des biens du clergé, surtout celle aux émigrés de ceux de leurs biens qui étaient encore entre les mains de l’État, et le paiement d’une indemnité pour ceux qui avaient été vendus. Et c’est peut-être ici la cause la plus intime et la plus profonde, quoique inavouée, pour laquelle le parti était plus royaliste que le roi : parce que le roi, disait-on, était rentré dans son palais, il avait tout l’air de penser que tous ses anciens amis étaient rentrés dans leurs châteaux.

Dans l’ensemble, le point de vue de tous ces royalistes, dont le futur Charles X partageait les points de vue, était que l’homme ne peut donner une constitution à la société civile, « pas plus qu’il ne donnerait de la pesanteur au corps, ou de l’étendue à la matière. […] La légitimité est la consécration du temps. La souveraineté est divine », écrivait Bonald.

En somme, dans son ensemble, le parti ultraroyaliste défendait non l’Ancien Régime, pas davantage le nouveau en train de naître, mais une forme intermédiaire qui relevait du débat d’idées, sans conception d’ensemble. Ainsi Bonald, métaphysicien de la politique, ne souhaitait pas le rétablissement de l’Ancien Régime, trop complexe, mais tentait de recréer un nouveau régime purifié.

Force des ultras

Sous l’impulsion de Monsieur, les ultras se groupèrent d’abord par province, puis trouvèrent un lieu d’asile chez Piet-Tardiveau, homme de second plan, qui jouissait d’un appartement commode, rue Thérèse. D’Haussez écrit : « M. Piet […] le ridicule incarné. » L’importance de la réunion Piet ressort de la dénonciation que fit à la Chambre de 1825 Hyde de Neuville, lorsqu’il s’en fut séparé : « C’est dans cette réunion que tout se règle, tout s’élabore, tout se décide. C’est là qu’on met en quelque sorte la Chambre en tutelle. »

Les électeurs ultras, sous le régime censitaire de la Restauration, étaient des propriétaires terriens. Les plus riches, et non seulement les nobles, votaient à droite, mais avec l’exception bien entendu des acquéreurs de biens nationaux. Tandis qu’une minorité d’électeurs, qui n’étaient pas propriétaires terriens, négociants, notaires, avocats, industriels, médecins, étaient le plus souvent libéraux. Dans sa remarquable étude, Jean-Pierre Chaline montre quelle fut l’erreur majeure de la Restauration : celle de n’avoir pas compris que les grands propriétaires terriens, sur lesquels il pensait appuyer son régime, perdaient de leur influence. Sous l’Empire, ils avaient déjà reconstitué pour beaucoup leur domaine, le « milliard » des émigrés, voté sous Villèle, les avait renforcés – si ce n’est qu’il fut très équitablement partagé quelles qu’aient été les opinions politiques professées par ces propriétaires – mais ils n’étaient pas, tant s’en faut, majoritaires.

Quant à la Chambre des pairs, variant d’une fournée à l’autre puisqu’elle était entre les mains du roi, composée de manière fort diverse, elle montrait une grande indépendance en faisant pièce à des projets de loi d’inspiration ultra. Ainsi Charles X n’eut-il peut-être pas le sentiment de la relative solitude qui était la sienne.

Lady Morgan, romancière irlandaise, de séjour à Paris en 1817, a laissé un portrait caricatural des ultras, les présentant comme des vieillards égrotants, attachés aux vieux usages de l’époque de Louis XIV. « L’opinion publique, écrit-elle, a subi de grands changements […] depuis que le feu duc de Castries disait, en parlant du bruit que faisait dans le monde la querelle entre Rousseau et Diderot : “Cela est incroyable ! on ne parle que de ces gens-là ; gens sans état, qui n’ont point de maison, logés dans un grenier : on ne s’accoutume pas à cela”. »

« Alors que le corps électoral dans son ensemble, écrit Olivier Tort, est assimilé à une vaste gérontocratie par certains pamphlétaires, la droite royaliste aurait-elle été rendue étrangère aux intérêts et aux perspectives de la jeunesse par l’âge particulièrement avancé de ses représentants ? À l’inverse, les “jeunes” de cette époque, ceux de l’élite cultivée urbaine en particulier, ont-ils été d’emblée aussi unanimement hostiles à la droite [comme ils le montraient avant 1830] que le laisseraient supposer les quelques événements marquants [de 1820 contre la réforme électorale et de 1830 contre les Ordonnances] ? »

Dans les années de lycée, les étudiants parisiens étaient entrés dans la Congrégation et la Société des Bonnes Études, fondée en 1821 par Emmanuel Bailly de Surcy, qui joua plus tard un rôle important dans la société de Saint-Vincent de Paul. À cette Société des Bonnes Études, on arborait la fleur de lys, bien que certains fussent des lecteurs de la presse de gauche et chahutassent le duc de Rivière, ami du roi, au moment des débats parlementaires au sujet de la loi Peyronnet, « loi de justice et d’amour » concernant la presse, de 1827. Victor Hugo, par exemple, put y donner des lectures publiques de ses premiers poèmes. Alfred Nettement, âgé d’une vingtaine d’années, fut désigné comme chargé de conférences régulier.

Par ailleurs, des journaux royalistes accueillaient de jeunes rédacteurs. À La Quotidienne, le rédacteur Michaud procéda à un rajeunissement massif de l’équipe rédactionnelle, saluée par Sainte-Beuve. Les nouveaux collaborateurs, Malitourne, Louis Audibert, Émile Morice, étaient tous âgés de vingt-cinq ans en 1822. Sans oublier Véron, vingt-quatre ans, le chartiste Capefigue, vingt et un ans, qui écrira une Histoire de la Restauration, et Jules Janin, vingt-quatre ans. Il en alla de même au Globe, où figurait la fameuse Jeune France libérale. Tous ces jeunes rédacteurs occupaient une place importante dans les journaux. C’est ainsi que Laurentie, entré au grand journal royaliste La Quotidienne à l’âge de vingt-cinq ans, devint, moins de dix ans plus tard, l’adjoint de Michaud.

Si les membres de la Chambre des pairs n’étaient éligibles qu’à l’âge de quarante ans, beaucoup de jeunes « se rangent en faveur de la droite, tel le jeune Charette de la Contrie, nommé lors de la fournée de 1823, qui doit attendre de fêter ses trente ans en 1826 pour participer activement aux débats de la Chambre haute ».

À la Chambre des députés, les jeunes jouèrent un rôle décisif. À la Chambre « introuvable », on trouvait des trentenaires, tels Adrien de Rougé, Imbert de Sesmaisons, Marcellus, Hyde de Neuville, Castelbajac. À quoi il faut ajouter « vingt-deux quadragénaires bientôt remarqués. Citons ici les plus connus, comme Vitrolles, Béthisy, Kergorlay, Salaberry, Duplessis de Grenedan, etc. ».

Et l’auteur conclut : « […] à tous les niveaux de la société urbaine, des préaux de collège jusqu’aux cercles gouvernementaux en passant par les équipes de rédaction des journaux ou les cercles d’artistes, la droite a su agréger à elle d’importantes fractions de la jeunesse, quelles que soient les extensions diverses que l’on donne à ce terme ».

Source : Charles X, de Jean-Paul Clément.

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Le Balafré et la Chambre introuvable

Louis-Alexandre-Céleste-Toussaint du Breuil-Hélion de La Guéronnière des Étangs dit le Balafré, est un membre de la Chambre introuvable en 1815.

Issu d'une famille noble du Poitou, fils de Marc-Antoine-Bernard du Breuil-Hélion de La Guéronnière, seigneur de Lusigny et colonel à la suite de l'infanterie. De plus, son père est baron des Étangs (Massignac) et seigneur de Marendat (Montbron) du chef de sa femme, Marie-Michelle de La Breuille de Chantrezac.

En 1773, il est baptisé dans l'église de Montbron, diocèse d'Angoulême, ayant pour parrain Louis-Alexandre-Céleste d'Aumont, duc de Villequier, et pour marraine Jeanne-Louise-Constance d'Aumont, duchesse de Villeroy. Toussaint Laborie a tenu pour le parrain, et Catherine Bessaud pour la marraine.

En 1782, le fief des Étangs dans la paroisse de Massignac, élection d'Angoulême, contient un château, deux moulins, treize domaines, plus des rentes et autres dîmes.

En 1789, il est en pension demeurant à Angoulême.

En 1792, il est inscrit sur la liste des émigrés du district de La Rochefoucauld. Il sert dans le régiment des hussards de Bercheny et accompagne le prince de Condé jusqu'en Russie. Il reçoit un grand nombre de blessures, occasionnant plusieurs cicatrices à son visage, ce qui lui vaut le surnom de Balafré.

En 1797, il mesure 1m74, cheveux et sourcils châtains, yeux bleus et le nez cicatrisé.

En 1802, il est amnistié et placé sous surveillance par les autorités.

En 1803, il est dit résident au château de Marendat, commune de Montbron.

En 1812, il est nommé maire de la commune de Massignac, canton de Montembœuf. Son adjoint est Crouzit, officier de santé. Sa fortune est estimée à 240 000 francs par le préfet de la Charente.

En 1814, chef d'escadron, il est nommé chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis par ordonnance du roi.

En 1815, il est élu député de la Charente par le collège électoral de l'arrondissement d'Angoulême, par 91 voix (164 votants, 289 inscrits). Il vote avec la majorité de la Chambre introuvable. Après la dissolution de l'assemblée, son mandat n'est pas renouvelé par les électeurs.

De 1816 à 1818, il est inspecteur des gardes nationales.

En 1819, il est président du conseil général.

En 1820, candidat ultra-royaliste il est élu pour la seconde fois député de la Charente, par 185 voix (310 votants, 365 inscrits). Il siège à droite et son vote est constamment légitimiste.

En 1822, diminué par des mauvaises blessures, il meurt dans son château des Étangs, âgé de 48 ans, avant la fin de son second mandat à la chambre des députés. Il est remplacé par Descordes.

Jamais marié, son légataire universel est son filleul et cousin, autre Louis-Alexandre-Céleste-Toussaint du Breuil-Hélion de La Guéronnière (1802-1881), conseiller général de la Charente sous le Second Empire.

massignac Charente — Massignac — Château des Étangs (Façades Ouest et Nord)

Source : Généalogie Charente Périgord.

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22 septembre 2020

L'affaire Mascureau de Sainte-Terre

Ne craignant plus pour leur carrière, de nombreux officiers retraités ne manquent pas d'ailleurs de manifester dans la garde nationale d'Angoulême, Jules Mascureau de Sainte-Terre et Jean Marie Horric de la Motte s'attirent ainsi les foudres de ceux qui soutiennent encore Louis-Philippe. Car cette institution encadrée, rappelons-le, par de nombreux vétérans de la Grande Armée est perçue par ces deux officiers supérieurs, dont les grades et les titres ont été en partie gagnés sur les champs de bataille de l'Empire, comme une véritable émanation de la révolution de 1789. Après plusieurs sommations, leur ordonnant de prendre leur service, ces deux officiers sont finalement arrêtés sur ordre du colonel Rousselle qui les traduit devant le conseil de discipline du premier et du deuxième bataillon de la légion d'Angoulême. Anecdotique, cet incident est pourtant révélateur de l'antagonisme qui oppose parfois d'anciens officiers de la Grande Armée. Mais cette opposition n'est guère surprenante puisqu'elle est le fait essentiellement d'officiers nobles attachés depuis longtemps à la cause des Bourbons.

Non contents des décisions prises par le conseil de discipline (composé aux deux-tiers d'anciens officiers de l'Empire) qui les condamne, selon la loi du 22 mars 1831, à deux jours de prison et à une amende, Mascureau de Sainte-Terre et Horric de la Motte se pourvoient alors en cassation pour obtenir une révision du jugement. Par l'instrusion de ces hauts magistrats dans cette querelle sans incidence particulière, il paraît légitime d'affirmer que l'affaire devient extrêmement sérieuse, revêtant en outre un caractère symbolique très fort pour les différents protagonistes. Leurs pourvois rejetés le 6 janvier 1832, Mascureau de Sainte-Terre et Horric de la Motte sont finalement obligés de passer deux jours en prison. Afin d'éviter la honte d'une arrestation, ils rédigent une lettre au maire d'Angoulême dans laquelle ils font part de leur volonté de se constituer prisonniers auprès des autorités compétentes. Ne manquant pas de provoquer les autorités locales, les mêmes se manifestent quelques mois plus tard pour rendre visite aux accusés Beauregard et Lépinière, jugés à Angoulême pour avoir participé à l'affaire La Rochejacquelain. Leur geste est d'autant plus gênant qu'il intervient à un moment où la garde nationale d'Angoulême a été malmenée, du 14 au 17 juillet 1832, par un rassemblement de paysans et de citadins désireux d'en finir avec les « Vendéens ». Donnant lieu à de nombreux rapports et courriers, ces affaires confirment du reste que les rivalités politiques ont été capables, sous la monarchie de Juillet, d'opposer des hommes qui ont pourtant un passé militaire commun.

Source : Destins de braves, de Stéphane Calvet.

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Le 1er Bataillon de la Charente

1er Bataillon de la Charente.

Etat des cadres à la formation (Revue du 4 décembre 1791)

1er Lt-Col. Léchelle (Jean), de Puyréaux, 31 ans.
2e Lt-Col. Rochette de Pluzet (Louis), de Nanteuil, 24 ans.
Q.-M. Trés. Mondion (Nicolas), de Ruffec, 27 ans.

Adj.-Maj. Dève (Jean- Claude), de Rioz (Haute-Saône), 25 ans.
Adj.-S.-Off. N...
Chir.-Maj. Imbault (Louis), de Cognac, 43 ans.

Grenadiers.

Cap. Lousmeau (Etienne), de Champagne-Mouton, 39 ans.
Lieut. Poitevin dit Loubeaux (Philippe), de Villefagnan, 23 ans.
S.-Lieut. Laroche (François), de Ruffec, 16 ans.

1er compagnie (de Ruffec).

Cap. Charpantier, d'Aigre, 24 ans.
Lieut. Laplante (Jean), de Ranville, 24 ans.
S.-Lieut. Rouchier-Préneuf (Claude), de Tusson, 21 ans.

2e compagnie (de Confolens).

Cap. Jarrige (Joseph), de Crésandal (Lot), 30 ans.
Lieut. Pinaud (Jean), de Chabanais, 43 ans.
S.-Lieut. Risac-Lasipière dit Puy-de-l'homme (Ambroise), de Lasipière, 21 ans.

3e compagnie (de La Rochefoucauld).

Cap. Fureau de Villemalet (Pierre), de La Rochette, 31 ans.
Lieut. Blondin (Jean), de Tourriers, 28 ans.
S.-Lieut. Hériard (Pierre), de Xambes, 21 ans.

4e compagnie (de Ruffec).

Cap. Pinoteau (Pierre-Armand), de Ruffec, 22 ans.
Lieut. Tribert (Louis), de Salles, 22 ans.
S.-Lieut. Perrin (Pierre), de Rufïec, 22 ans.

5e compagnie (de Confolens et RufTec).

Cap. Jousserand (Léonard), 38 ans.
Lieut. Ducouret (Louis), de Luxé, 20 ans.
S.-Lieut. Villesouby (Pierre), de Villefagnan, 18 ans.

6e compagnie (de La Rochefoucauld).

Cap. Lacroix (Mathieu), de La Rochefoucauld, 30 ans.
Lieut. Maingaud (Jean-Baptiste), d'Angoulême, 28 ans.
S.-Lieut. Rousseau.

7e compagnie (de Confolens).

Cap. Neuville (Jean-Part), de Lithaire (Manche), 19 ans.
Lieut. Degonde (Jean-Baptiste), de Saint-Maurice, 29 ans.
S.-Lieut. Senille (Joseph-Antoine), de Chabanais, 23 ans.

8e compagnie (de La Rochefoucauld).

Cap. Redon (Jean), de Montbron, 27 ans.
Lieut. Mathellon (François-Lazare), de Montbron, 25 ans.
S.-Lieut. Maraudon (Antoine-François), de Montbron, 25 ans.

Notice historique.

1791. — Extrait de 719 volontaires des districts de Confolens, La Rochefoucauld et Ruffec, rassemblés à Angoulême le 17 octobre, formés aussitôt en compagnies et organisés en bataillon. Réparti, en attendant d'être complètement habillé, équipé et armé, six compagnies à Cognac et trois à Jarnac les 8 et 9 novembre, puis réuni en entier à Cognac le 30 novembre. Est passé en revue et reçu, le 4 décembre, par le maréchal de camp de Marcé, assisté du commissaire des guerres et de M. Augier, maire de Cognac (562 présents). Armé et habillé, se met en route le 5 à destination de Dormans (Marne), passe par Limoges et Tours, et arrive à Amboise le 31 décembre.

1792. — Part d'Amboise le 1er janvier, passe à Blois et reçoit à Orléans, le 5, un contre-ordre qui l'envoie à Montdidier, y cantonne fin janvier, avec cinq compagnies détachées aux environs, et n'en part que le 17 mars; traverse Saint-Quentin et Guise et arrive le 21 à Landrecies, où il compte à l'armée du Nord. Quitte cette ville le 18 avril pour La Capelle et Le Nouvion, où il reste jusqu'à la fin d'avril, puis stationne au camp de Maubeuge de mai à juin et enfin à Valenciennes, où quelques recrues du département portent en août son effectif à 670, et où il demeure pendant la campagne de l'Argonne. Rejoint en octobre l'armée de la Belgique, sert à l'avant-garde, sous Beurnonville, dégage, le 5 novembre, les hussards de Chamborant à Frameries et prend part, le 6, à l'attaque des hauteurs de Cuesmes. Entre en Belgique avec les flanqueurs de gauche, sous Frégeville, laissant son dépôt à Valenciennes, fait l'expédition de Verviers, puis s'installe en quartiers d'hiver à Rolduc (effectif : 547).

1793. — Cantonne successivement à Engelshoven en janvier et à Merchenhausen en février (effectif : 564) ; prend part à la retraite de la Belgique et se distingue, le 18 mars, à la bataille de Neerwinden. Se replie sur Mons, puis sur Famars, et se jette dans Valenciennes après la défection de Dumouriez, le 13 avril. Fournit, le 12 mai, une compagnie au 5e bataillon de la formation d'Orléans (capitaine Laplante, lieutenant Lestang et sous-lieutenant Perrin). Se distingue, sous Ferrand, au siège de Valenciennes, où il est très éprouvé; compris dans la capitulation du 28 juillet, il sort et est envoyé au siège de Lyon. Passe le 12 septembre à Mâcon et se trouve le 28 au camp de la Champagne, près de Lyon; participe à la prise de la ville le 10 octobre et à la poursuite des rebelles. Rejoint ensuite l'armée des Alpes, puis, presque aussitôt, est affecté à l'armée des Pyrénées-Orientales et employé dans l'Aveyron. Stationne à Saint-Geniez le 23 décembre.

1794. — Est en quartiers à Langogne, Villefort et Châteauneuf le 1er janvier, puis en mars à Rodez et y demeure jusqu'à la réception d'un ordre du 25 mai, qui renvoie sans délai à Toulon; y arrive le 22 juin et compte à l'armée d'Italie. Le 21 septembre, fait partie de la division de droite, à Sanary, d'où partent les notes des officiers adressées au Comité de salut public et s'y trouve encore le 25 novembre. Est, le 10 décembre, avec la division de Villemalet, à La Ciotat (effectif : 590).

1795. — En garnison à La Ciotat du 1er janvier jusqu'en avril; puis est envoyé à Marseille d'avril à juillet et enfin à Toulon, d'où il ne bouge plus de toute l'année.

1796. — Est le 20 février à Finale (417 présents) avec la division Augereau, et, au moment d'entrer en campagne avec Bonaparte, est amalgamé, le 7 avril, à Savone, avec le bataillon de Nyons, le 5e de l'Isère et la 8e demi-brigade légère, pour former la 4e légère nouvelle.

Etat des cadres au moment de l'amalgame.

Chef : Lacroix (M.). Quart.-maître : Pointferré (L.). Adj-maj. : Faro (A). Chir. : Imbault (L.). Adj. S.-Off. : N...

Gr. Cap. Preneuf (C. R.). Lt Ligner (L.). S.-Lt Galopin (J.).
1re — Senille (J. A.). — Barbier (F.). — Guillon (P. J.).
2e — Piret (F.). — Ladoume (P.). — Daigueplais (J.).
3e — Gréaud (F.). — Nexon (G.). — Liaud (J.).
4e — Villesouby (P.). — Congé (N.). — Legeron (F.).
5e — Ducouret (L.). — Saint-Ex (D.). — Nebout (P.).
6e — Maingaud (J. B.). — Combois (P.). — Juzeaud (P.).
7e — Tribert (L.). — Fayoux (F.). — Sauvo (L.).
8e — Redon (J.). — Destouches (J. C). — Dubois (J.).

Source : Bataillons de volontaires nationaux (Cadres et historiques), de Georges Dumont.

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Napoléon 1er et les Prussiens

Napoléon 1er et les Prussiens (1806-1807).
M. Alfred Rambaud, faculté des lettres de Caen.

De 1792 à 1806, la France révolutionnaire ou impériale n'avait grandi qu'aux dépens de l'Autriche et de ses alliés. C'était avec la Belgique autrichienne qu'elle s'élait étendue vers le nord ; c'était avec les possessions de l'Autriche ou de ses alliés qu'elle avait créé les républiques ou les royautés vassales de l'Italie ; c'était avec les dépouilles des princes ecclésiastiques, c'est-à-dire avec la clientèle autrichienne en Allemagne, qu'elle avait indemnisé les États germaniques qu'elle dépossédail sur la rive gauche du Rhin ; c'était avec la Souabe autrichienne, avec le Tyrol autrichien, avec les biens des chevaliers et des comtes d'Empire, autre catégorie de clients autrichiens, que Napoléon avait doté Bade, la Bavière, le Würtemberg, créé la clientèle française de la Confédération du Rhin. C'était à l'Autriche qu'il avait pris la couronne impériale d'Occident, héritage des Otton et des Hapsburg. La Prusse assistail à ces désastres de son ancienne rivale, dans une neutralilé moins attentive qu'inquièle ; elle restait non impassible, mais à peu près immobile dans l'Alle. magne du Nord. Plus d'une fois elle avait projeté d'armer, une fois même elle avait armé contre la France devenue, à son gré, trop puissante ; mais jamais ses armées n'avaient reparu, depuis la paix de Bâle, sur nos champs de bataille. Et pourtant, à certains signes, on pouvait prévoir un conflit prochain. Tout contribuait à le hâter : les exigences et l'ambilion de Napoléon, surtout les faules et les maladresses de la Prusse. Elle avait repoussé, puis recherché, repor ssé encore l'alliance de Napoléon. Elle avait armé contre lui a l'époque d'Austerlitz, puis s'était laissé imposer le traité de Schenbrünn, qu'elle ne voulut ensuite ni rompre, ni ratifier complétement. Elle acceptait le Hanovre avec avidité, le refusait avec une révolte de pudique orgueil, puis l'acceptait définitivement en donnant à entendre que c'était bien à contre-cœur et qu'elle ne le gardait que pour le rendre à son propriétaire, enfin entrait dans une colère violente en apprenant que Napoléon, lassé de ces bésitations, avait précisément offert de le restituer à l'Angleterre. Ce dernier incident, venant après l'affaire d'Anspach, après les récits exagérés sur les ambitions de Murat, grand-duc de Berg, acheva d'exaspérer le parti de la guerre. On n'écouta plus les partisans de l'alliance française. On ne demanda plus ni explications, ni réparations ; on était tout à sa passion, à son amour-propre froissé : la cour, l'armée, le peuple, se précipitaient d'un mouvement aveugle vers une guerre insensée, inégale, mal préparée. En arrivant à celle période fatale de l'histoire de Prusse, nous avons malheureusement, pour la bien comprendre, une expérience que n'avaient pas nós devanciers.

I.

La reine Louise de Mecklenburg-Schwerin, le prince Ferdinand, les ministres Stein et Hardenberg, les généraux Rüchel et Blücher, ne laissèrent pas au roi le temps de se reconnaitre. Schulenburg-Kehnert, Brunswick lui-même, Brunswick, le prince de la paix, ainsi que l'appelaient les hobereaux du parti de la guerre, furent entraînés comme les autres. Les journaux de Berlin prêchaient la guerre contre les Français. Ca spirituel « Berlinois » s'est donné le plaisir récemment de recueillir, sous le titre de Littérature française pendant la guerre de 1870, les « morceaux choisis » des hableries et des fanfaronnades de nos journaux: il pourrait se donner le même plaisir avec la presse berlinoise de 1806. Au théâtre, on ne voulait que des pièces belliqueuses ; on applaudissait avec frénésie les passages à allusions de Wallenstein et de la Pucelle d'Orléans. Aux marionnettes on se donnait le plaisir de rosser Bonaparte. La foule faisait des démonstrations menaçantes devant les hôtels des ministres suspects de vouloir la pair ; les jeunes officiers allaient aiguiser leurs sabres sous les fenêtres de l'ambassadeur de France. Quiconque parlail de paix était un traitre. Dans un mémoire adressé au roi, le 2 septembre, les princes Henri, Guillaume, Ferdinand, le prince d'Orange, le duc de Brunswick, dénoncerent formellement les ministres pacifiques commes responsables de « l'impudent abus que faisait Bonaparte des désirs pacifiques de Votre Majesté ».

Napoléon suivail avec calme et attention ces mouvements de la cour et de l'opinion prussienne. Son armée à ce moment élait encore presque lout entière en Allemagne : il n'avait qu'un pas à faire pour franchir les montagnes de Thuringe. Dès le 9 septembre, il ordonnait à Berthier de faire reconnaitre le haut Palatinat, les défilés du Frankenwald, la Thurioge. Le 10, il ordonnait à son grand-écuyer Caulaincourt de faire arranger ses lunetles. Il prescrit à Mortier de tenir la main aux fortifications de Mayence ; il prévoit le cas où par suite d'une bataille perdue par la France, l'ennemi se porterait sur le Rhin. Il prévoit tout, même ce qui est à ce moment le plus improbable : la défaite.

Pourtant il déplorait, plus sincèrement qu'on ne le croit généralement, cette guerre qui devenait chaque jour inévitable. Il avait fondé sur l'alliance prussienne les plus grandes espérances. Sa politique le portait à s'étendre, non dans le nord de l'Allemagne, mais dans le sud de l'Europe. Il consentait volontiers à accorder à la Prusse plus d'homogénéité et une plus grande situation sur la mer Baltique et sur la mer du Vord. Il eût pu l'écraser l'année précédente, après le traité de Potsdam : il ne l'avait pas fait, il l'avait au contraire agrandie, fortifiée : signe certain qu'il ne voulait pas lui faire la guerre. Dans une lutte avec la Prusse, la vicloire la plus complète n'en était pas moins une hypothèse embarrassante. Il fallait se mettre sur les bras les affaires de la Pologne et de l'Allemagne du Nord, se détourner de l'Espagne, de l'Italie, de la mer, des colonies. La Prusse abattue, que serait-il de ses dépouilles ? La détruire était difficile, la conserver dangereux. Dans celle guerre, beaucoup à perdre, rien à gagner en puissance réelle. C'est ce qui explique plus tard sa haine contre la Prusse vaincue, qui l'avait obligé à la vaincre ; ses fureurs contre la reine Louise, Brunswick, les hobereaux : tous ceux qu'il regardait comme les auteurs de celle guerre fatale.

Il fit des efforts sérieux pour la prévenir. Dans une note du 12 septembre 1806, il insiste sur le caractère impolitique d'une pareille lutte :

« L'Empereur ne peut estimer la conduite du cabinet de Berlin ; il a cela de commun avec loute l'Europe. Si quelquefuis même il ne consullait que son caur, il ne serait pas impossible qu'il désirat d'humilier le cabinet de Prusse. Mais la raison d'État sera que l'Empereur sera toujours ami de la Prusse. Sa politique s'étend sur le midi et non sur le nord. Il est ridicule de penser que l'Empereur voulût faire la guerre à la Prusse pour que la Bavière eût Bayreuth et le duc de Clèves Münster.... L'Empereur désire véritablement ne pas tirer un coup de susil contre la Prusse. Il regardera cet événement comme un malheur, parce qu'il vient troubler des intérêts déjà assez compliqués, qui l'empêchent d'évacuer l'Allemagne avec honneur. »

Il exprima les mêmes sentiments à l'ambassadeur Knobelsdorff, que la cour de Prusse lui avait envoyé en septembre, moins peut-être pour tenter un nouvel elfort de rapprochement que pour gagner du temps pour les préparatifs militaires.

Ce n'est pas que Napoléon n'eût vis-à-vis de la Prusse les torts les plus graves. Sans parler de ces agrandissements incessants qui, après chaque guerre, rendait une guerre nouvelle inévitable, il avait manqué aux égards qu'il devait à un allié, à une puissance qui avait sa légitime susceptibilité et et son passé honorable. Après lui avoir imposé le Hanovrc, il l'offrait à l'Angleterre. Après lui avoir imposé son alliance, il refusait de se laisser contenir dans ses projets d'agrandissement. Mais la Prusse avait bien plus de torls encore. Sa politique de 1805 est la plus perfide qu'on puisse s'imaginer: la minime affaire d'Anspach ne l'autorisait pas à armer sur les derrières de Napoléon. Ayant accepté les traités de Schœnbrünn et de Paris, elle devait les exécuter loyalement, franchement, et ne pas se poser devant l'Europe en victime de Napoléon. Acceptant son alliance, elle ne devait pas aflecter d'en rougir. Assez avide pour prendre le Hanovre, elle ne devait pas faire la prude offensée devant ses anciens alliés. Elle avait tort de se résoudre à la guerre sur de vains bruils. Elle avait tort de ne pas dire ce qu'elle voulait et de ne savoir faire ni la paix, ni la guerre.

II.

Quoi qu'il en soit, dans les premiers jours d'octobre, les deux armées se trouvaient pour ainsi dire en présence, l'une dans le bassin du Mein, l'autre dans le bassin de la Saare, séparées seulement par la ligne du Frankenwald el de la forêt de Thuringe.

Qu'était-ce que l'armée prussienne pour lutter avec l'armée française ? Les historiens allemands ont décrit à plaisir les vices et les abus dont elle souffrait, les ont peut-être exagérés pour excuser sa défaite.

Tous ces vices se résument en un mot : c'était une armée gâtée par la paix. Depuis la guerre de Sept ans, elle n'avait fait aucune guerre aussi sérieuse. Des expéditions comme celles de Pologne, de Champagne, de Mayence, du Rhin, où la Prusse ne combattait, pour ainsi dire, que d'une main, étaien! plus propres à tromper une nation et une armée sur leurs propres forces qu'à les éclairer. Nous avons pu faire depuis, pour notre propre compte, cette expérience. En outre, l'armée prussienne de 1806 formait dans la nation une nation à part, et l'on pouvait dire de la Prusse qu'elle « n'était pas un pays qui avait une armée, mais une armée qui possédait un pays ». Cette caste de vainqueurs campée en Prusse ne se recrutait même pas exclusivement parmi les nationaux : toules les classes de la nation avaient des motifs différents pour s'exempter du service militaire, nobles, bourgeois, profesfesseurs, ouvriers, paysans mêmes. Une bonne partie des soldats et des officiers de l'armée prussienne étaient étrangers à la Prusse ; on obtenait les soldats par le raccolement, on attirait les officiers par le prestige des lauriers de Frédéric. Rien d'insolent comme l'officier pour le bourgeois qu'il vexait à plaisir, pour le soldat qu'il dressait à coups de poing ou à coups de bâton. Cette armée, en somme, datait de la guerre de sept ans ; elle était commandée presque par les mêmes généraux qu'en 1756 ; ceux-ci ne voyaient de salut que dans les procédés, dans les recettes militaires du grand Frédéric, sans voir qu'un nouvel art de la guerre venait de surgir au milieu du bouleversement européen. L'armement et l'habillement du soldat était fort médiocre ; en revanche, quatre jours avant léna, on rappelait aux soldats les règlements qui prescrivaient d'égaliser exactement les bottes de paille. La routine était tout dans cette armée, la science rien. Le corps d'officiers et même le corps d'état-major avaient la réputation d'une médiocre instruction ; le ministre Bulow disait de son frère le général « qu'il était le plus sot des Bulow, mais le plus intelligent des officiers d'étal-major ». Une chose qui alourdissait étrangement cette armée, c'était la vieillesse d'une grande partie de ses membres. A part les princes, généraux de naissance, elle n'avait que des vieillards à sa tete: des trois seld-maréchaux, l'électeur de Cassel avait soixanletrois ans, le duc de Brunswick soixante et onze, Moellendorf quatre-vingt-deux. Des sept généraux d'infanterie, quatre avaient soixante ans, un autre était octogénaire. Des vingt-quatre lieutenants-généraux, neuf étaient septuagénaires, onze sexagénaires. Il en était de même pour les généraux de cavalerie et les autres grades de l'armée. Si nous examinons la composition d'un régiment nous le trouvons encombré de vieux sous-officiers et de vieux soldats. Il y avait, en quantité, des soldats de quarante, de cinquante, de soixante ans. Du corps de sous-officiers plus de la moitié avaient de quarante à soixante ans. Voilà ce qui restait à l'armée prussienne de ses triomphes de la guerre de sept ans : un héritage de vieux procédés, de guerriers vieillis et d'illusions funestes.

Jamais pourtant le grand Frédéric n'aurait pu manifester autant de contentement de ses armées victorieuses que n'en marquaient ses successeurs pour celle de 1806. Rüchel déclarait à ses soldats dans une revue « qu'il y avait dans l'armée prussienne quantité de généraux de la force de M. Bonaparte ». Knesebeck ayant eu l'imprudence en 1805 de présenter à la commission d'organisation militaire un plan de réorganisation sur les bases adoptées plus tard par Scharnhorst, il lui fut répondu « qu'on ne pouvait comprendre comment on osait conseiller la complete réorganisation d'une armée qui était, depuis si longtemps, pour l'Europe, et qui devait rester pour elle, un modèle inimitable, et comment on osail proposer de la réduire au role d'une simple milice nationale ».

L'issue de la campagne qui s'ouvrait les 7, 8 et 9 octobre par le passage des défilés du Frankenwald du colé des Français ne pouvait guère élre douteuse. Non que la disproportion des deux armées fût considérable : l'armée française comptait environ 170 000 hommes, dont 30 ou 40 000 auxiliaires allemands ; l'armée prussienne 160 000 hommes, dont 20 000 Saxons. Mais il fallait songer à la disproportion réelle entre l'empire français et la Prusse de cette époque ; le premier avec ses provinces du Rhin, de Belgique, de Piémont, ses royaumes feudataires de Hollande, d'Italie, de Naples, de la Confédération du Rhin, pouvait compter sur les ressources de cinquante millions d'habitants ; le royaume de Prusse n'était peuplé que de neuf millions huit cent mille habitants ; les secours lointains de l'Angleterre, de la Suède ou de la Russie ne pouvaient compenser cette disproportion. Une bataille perdue pour la France était un échec, pour la Prusse la ruine.

A cette armée de paix, de tradition, de caserne, on allait opposer une armée qui, en 1792, était sortie des entrailles de la nation française, qui avait grandi dans les camps et sur les champs de bataille ; qui s'était formée, au milieu des succès et des revers, une tactique à elle, un art militaire, non de tradition et de recettes, mais d'inspiration el d'expérience, une armée vieille de gloire, jeune d'années ; à ces compagnons décrépits de Frédéric II, qu'on trainait presque malgré eux sur le champ de bataille, des généraux dont les étals de service contrastent glorieusement avec l'extrait de naissance. Des sept lieutenants de Napoléon, les plus agés étaient Augereau (cinquante-neuf ans) et Bernadotte (quarante-deux ans) ; mais Murat n'avait que trente-neuf ans ; Ney, Soult, Lannes, trente-sept ; Davoust trente-six. L'Empe reur lui-même n'avait que trente-sept ans. On pouvait attendre de cette belliqueuse jeunesse une constance indomp table dans le danger, une ardeur infatigable dans la pour suite de la victoire.

Tandis que l'armée prussienne se mouvait péniblement avec les 33000 chevaux, les 12 000 valets, les carrosses, les pianos qui encombraient ses colonnes, Napoléon, ses lieute nants et ses officiers avaient conservé quelque chose de la simplicilé républicaine. Un officier portait tout avec lui ; ur maréchal n'avait que des cantines ; Napoléon n'était pas en core le fastueux potentat de 1812.

Le quartier général prussien était encombré de personnages inutiles : la reine, les princes, qui venaient passer de revues ; Lombard et le pamphlétaire Gentz qui rédigeaient des manifestes ; Hardenberg et Haugwitz qui disputaient sur le système politique. Le duc de Brunswick, sur l'expérience duquel tout le monde comptait, demandait conseil à tout le monde. On avait eu d'abord la prélention de prendre l'offensive ; mais Napoléon ne laissait ce soin à personne. Puisqu'il fallait l'attendre, par où déboucherail-il ? Par la haute Saale ou par le haut Mein ? par Hof ou par Eisenach ? Non-seulement on ne savait comment on livrerait bataille, mais on n'était pas sûr qu'on ne ferait pas la paix. Le 7, Napoléon avait reçu un ultimatum prussien qui le sommait d'évacuer l'Allemagne du Sud et de laisser l'Allemagne du Nord libre de se confédérer. Ce document, par son contenu, indiquait le désir de la paix ; par sa forme, la rendait impossible. Il était accompagné d'une lettre du roi, longue, passionnée, pleine de récriminations. Napoléon l'appelait « un mauvais libelle...., une rapsodie copiée des journaux anglais...., un mauvais pamphlet contre la France, dans le genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par ses écrivains à 500 livres sterling par an.... Le roi de Prusse n'a sûrement pas lu cette rapsodie.... On nous donne rendez-vous d'honneur pour le 8 ; jamais Français n'y a manqué ; mais comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être témoin du combat, soyons courtois et marchons, sans nous coucher, sur la Saxe ».

On cherchait encore un plan dans l'armée prussienne ; Napoléon était si sûr du sien que, le 13 octobre au soir, la veille d'Iéna, sur les hauteurs du Landgraffensberg, il pouvait divulguer à ses soldats que l'armée prussienne était tournée par sa gauche, dans la situalion de Mélas à Marengo, de Mack à Ulm.

Pourtant, après le combat de Schleitz et de Saalfeld, ou s'était montrée en pleine lumière l'infériorité de cette fameuse cavalerie prussienne, et où la mort de Louis-Ferdinand avait inauguré tristement cette triste guerre, Napoléon fit encore une tentative pour décider le roi à la paix. Il lui écrivit :

Que V. M. m'en croie : j'ai des forces telles que toutes ses forces ne peuvent balancer longtemps la victoire. Mais pourquoi répandre tant de sang? A quel but ? Je tiendrai à V. M. le même langage que j'ai tenu à l'empereur Alexandre deux jours avant la bataille d'Austerlitz. Fasse le ciel que des hommes vendus ou fanatisés, plus ennemis d'Elle qu'ils ne le sont de moi et de ma nalion, ne lui donnent pas les mêmes conseils pour la faire arriver au même résultat ! Sire, j'ai été votre ami depuis six ans. Je ne veux point profiter de cette espèce de vertige qui anime ses conseils et qui lui ont fait commettre des erreurs politiques dont l'Europe est encore tout étonnée et des erreurs militaires de l'énormité desquelles l'Europe ne tardera pas à retentir.... Sire, V. M. sera vaincue ; elle aura compromis le repos de ses jours, l'existence de ses sujets sans l'ombre d'un prétexte. Elle est aujourd'hui intacte et peut traiter avec moi d'une manière conforme à son rang ; elle trailera avant un mois dans une situation différente.... Sire, je n'ai rien à gagner contre V. M. Je ne veux rien et n'ai rien voulu d'elle. Cette guerre est une guerre impolitique.... Ce n'est pas pour l'Europe une grande découverte que d'apprendre que la France est du triple plus populeuse et aussi brave et aguerrie que les États de V. M. Je ne lui ai donné aucon sujet réel de guerre. Je prie V. M. de ne voir dans cette lettre que le désir que j'ai d'épargner le sang des hommes et d'éviter à une nation, qui géographiquement n'est pas ennemie de la mienne, l'amer repentir d'avoir trop écouté des sentiments éphémères qui s'excitent et se calment avec tant de facilité parmi les peuples ».

Assurément, il y avait dans cette lettre des expressions acerbes et dures. Les idées sont vraies ; les sentiments, nous les croyons sincères. La démonstration de sa supériorité sur la Prusse une fois faite à Schleitz et Saalfeld, Napoléon offrait de s'arrêter, de renoncer à une victoire certaine, à des conquêtes assurées. A-t-on été aussi généreux que lui après Wissembourg, après Reichshoffen, quand la preuve de nos erreurs politiques et militaires était acquise pour l'Europe ! A-t-on offert de se retirer sans démembrer la France ? Napoléon a du moins sur son triste imitateur cette supériorité : il a écrit cette lettre.

III.

Si le passé pouvait consoler du présent, jamais victoire ne fut plus complète. Le même jour, à léna, sous les yeux de Napoléon, 100 000 Français écrasaient 70 000 Prussiens sous les ordres de Hohenlohe et de Ruchel ; à Auerstaedt, Davoust, avec 30 000 Français seulement, arrêtait et repoussait victorieusement une autre armée de 70 000 hommes qui avait à sa tête le roi de Prusse, le duc de Brunswick et Moellendorff. Cette armée se battit bien ; les chefs firent bien leur devoir ; Schmettau fut tué, Moellendorff et Brunswick mortellement blessés, le roi eut deux chevaux tués sous lui. Une foule d'officiers restèrent sur le champ de bataille. Chacune des deux armées prussiennes fut vaincue à l'insu de l'autre et se consolait en pensant que l'autre était victorieuse. Hohenlohe accablé espérait se rallier avec le secours de l'armée de Brunswick ; le corps de Brunswick vaincu, espérait se renforcer de ceux d'Hohenlohe pour enfoncer enfin Davoust. Mais ce ne furent pas deux armées qui firent leur jonction ; ce furent deux déroutes qui se inelèrent, se confondirent, s'écoulèrent en désordre, vers le seul chemin resté libre : 21 000 hommes tués ou blessés, 18 000 prisonniers, 315 canons, tels furent les premiers fruits de la victoire. Davoust, qui n'avait que 44 canons, en avait conquis 115.

Ce qui rendit le désastre plus effroyable encore, c'est la promptitude et l'acharnement avec lesquels les Français poursuivirent la victoire. L'infanterie de Soult, Lannes, Ney, Augereau, l'innombrable cavalerie de Murat se précipitèrent sur les traces de ces débris d'armée. Dans leur marche diagonale du sud-ouest au nord-est, du champ de bataille d'Iéna à la mer Baltique, ils réussirent du même coup à les gagner de vitesse et à les couper de leur ligne de retraite sur la Russie. Le roi consterné avait abandonné à Hohenlohe et à Kalkreuth la direction du corps principal. Dès le lendemain d'Iéna, les Français paraissaient devant Erfurth, - place forle renfermant le prince d'Orange, 10 000 soldats, d'immenses approvisionnements, beaucoup de fuyards et de blessés. Erfurth se rendit à la première sommation. Le 17 octobre, le général Dupont attaqua, près de Halle, la réserve de l'armée prussienne, forte de 17 à 18 000 hommes, postée dans une position formidable et commandée par le prince Eugène de Würtemberg. C'était le seul corps intact qui restat de l'armée prussienne. Il fut battu et dispersé. Cependant la grande armée prussienne serrée de près par les Français avait réussi à alteindre Magdeburg et å y passer l'Elbe. Nous n'avons plus besoin de notre imagination pour nous figurer le tableau qu'elle présentait : des troupes harassées, affamécs, qui ne trouvaient de vivres nulle part, qui jalonnaient leur route d'artillerie abandonnée, de soldats épuisés, de cadavres d'hommes et de chevaux ; des généraux qui se rejetaient la responsabilité de la défaite ; des soldats qui n'obéissaient plus à leurs officiers et qui attribuaient tous leurs malheurs à leur incapacité, à leur trahison ; des bandes de déserteurs, des nuées de maraudeurs ; le paysan ruiné, consterné, pillé. Du moins on espérait atteindre l'Oder. Mais on perdit le temps en contre-marches : les Français n'en perdaient pas. A Prentzlau, au nord de Berlin, on fut ou l'on se crut entouré : le prince de Hohenlohe se rendit prisonnier avec 12 000 hommes (28 octobre). Un autre corps, composé de 4200 fantassins, 2000 cavaliers, huil canons, sous Hagen, ne put aller plus loin que Pasewalk (29 octobre). Un troisième, sous Bila, qui était arrivé jusqu'à Anklam et qui complait s'embarquer, ne fut pas plus heureux. On ramassa en chemin le grand parc d'artillerie. Restait la colonne de Blücher, renforcée de celle du duc de Weimar et qui complait dans ses rangs les plus énergiques officiers de l'armée prussienne : le duc de Brunswick-OEls, celui de Saxe-Weimar, York de Wartenburg, Scharnhorst, Dörnberg, tous destinés à être célèbres au jour de la revanche. Elle comptait filer le long du littoral de la Baltique et atteindre la Vistule ; mais les Français élaient déjà arrivés au bord de la mer. Malgré son épuisement, elle rebroussa chemin, talonnée par Soult, Bernadotte et Murat, se jeta dans Lübeck, malgré les protestations des habitants, y livra un combat acharné qui fit à la ville un mal énorme (6 novembre), réussit à s'en échapper, mais fut obligée de capituler à Ratkau (7 novembre). 14 ou 15 000 hommes posèrent les armes. Du moins Blücher put faire insérer dans la capitulation « qu'il ne se rendait que faute de munitions ». De toute l'armée qui avait combattu à léna et Auerstaedt, il ne restait plus un seul soldat. Quand l'armée auxiliaire des Russes s'approcha de la Vistule elle ne trouva plus d'armée principale avec laquelle elle pât faire sa jonction.

Parallèlement à cette série de désastres en rase campagne, une série de capitulations de places fortes, dont le récit encore aujourd'hui exaspére les historiens allemands. Spandau, la citadelle de Berlin, s'était rendue sans tirer un coup de canon. Le 23 octobre, son gouverneur Benekendors écrivait au roi qu'il se ferait sauter avec la forteresse ; le 25 il capitulait. « Le major de Benekendorff, raconte Bignon, qui venait de rendre cette forteresse sans un seul jour de défense, n'avait d'autre souci que de se débattre avec un officier français relativement à de petits objets de basse-cour qu'il prétendait compris dans les effets que la capitulation l'autorisait à emporter. » Stettin, forte place sur l'Oder, avait 5000 hommes de garnison, de l'artillerie en sulfisance, des vivres et des munitions en abondance ; on pouvait s'attendre à y voir arriver le prince de Hohenlohe. Le 29 octobre, un corps français de 800 cavaliers et 2 canons vint sommer la place en annonçant la prochaine arrivée de Lannes et Murat. Le gouverneur von Romberg, agé de quatre-vingt-un ans, n'hésita pas à se rendre prisonnier de guerre. Napoléon à ce propos écrivit ce mot qui pèse encore sur le cæur de nos conquérants : « Si votre cavalerie légère, écrivait-il à Murat, prend ainsi des villes forles, il faudra que je licencie mon corps de génie et que je fasse fondre mes grosses pièces ». A Küstrin, ville trèsforte sur l'Oder qui la mettait à l'abri d'un coup de main, le colonel Ingersleben, qui avait 2400 hommes de garnison, fut sommé par une division française qui le même jour poursuivit sa marche dans une autre direction, ne laissant à la tête de pont de l'Oder qu'un seul régiment : c'est à ce régiment qu'il se rendit (1er novembre) ; encore fut-il obligé de fournir aux Français des bateaux pour pénétrer dans la place, altendu qu'il avait fait sauter le pont. Enfin le 22 novembre Magdeburg, qui n'était investi que depuis 13 jours, . capitula avec 24 000 hommes, dont 10 000 complétement valides, 6 ou 7000 chevaux, 600 pièces de canon, devant une force assiégeante de 6000 hommes. Les places fortes de Hanovre n'avaient pas fait une meilleure résistance. Plus tard, quand la Prusse voulut se relever, ces « capitulards » furent traduits devant des conseils de guerre : plusieurs furent condamnés à mort.

En novembre, le roi de Prusse n'avait plus d'autres ressources que : 1° Dans le nord, les forteresses : de Dantzig, qui ne se rendit que le 25 mai 1807 ; – de Kœnigsberg, qui ne fut prise qu'après la bataille de Friedland ; - de Colberg, que la ténacité de Gneisenau, les hardiesses du futur partisan Schill, la bravoure de sa bourgeoisie, encouragée par le vieux distillateur Nettelbeck, maintinrent jusqu'à la fin en dépit du bomhardement ;- de Graudentz, qu'un général d'origine française, L'homme de Courbière, agé de soixante-ireize ans, défendit également à outrance. Vainement on lui déclarait qu'il n'y avait plus de royaume, ni de roi de Prusse : « Eh bien, répondait-il, je suis le roi de Graudentz » ; 2° une petite armée de 14 ou 15 000 hommes qui, sous le général Lestocq, autre Français d'origine, se distingua à Eylau et à Friedland, mais ne pouvait rien changer à la situation ; 3° la Silésie, où après quelques capitulations honteuses, comme celles de Breslau et de Schwednitz, les autres forteresses se défendirent longtemps et où les gouverneurs organiserent une armée auxiliaire de francs-tireurs, de gardes nationales, d'officiers prussiens, qui avaient manqué à la parole donnée.

La France était encombrée de prisonniers prussiens. Napoléon avait prescrit d'accorder aux soldats une nourriture abondante, aux officiers une solde convenable. Mais comme il en avait environ 140 000, il n'entendait pas supporter une dépense inutile ; il prescrivait de les employer aux travaux publics, aux ateliers de Rochefort, aux ouvrages du Languedoc, ou de les mettre à la disposition des cultivateurs. « Cela aura l'avantage, disait-il, qu'il en restera beaucoup en France ». Il en faisait aussi offrir à la cour d'Espagne : « Cela aura l'avantage de peupler l'Espagne, parce que si ces prisonniers sont bien traités, ils resteront dans le pays ». Il stipulait seulement qu'on ne les enverrait pas aux mines d'Amérique. Sa haine contre la faction belliqueuse de Berlin reparaissait encore dans ces prescriptions : « Je vous recommande les gendarmes, écrivait-il au général Dejean; ce sont des freluquets et des polissons. N'en laissez pas venir à Paris, et placez-les à Dijon avec ordre de les tenir ferme ».

IV.

Nous avons laissé Berlin sous les excitations belliqueuses de la Cour, du théâtre, des journaux. « Les régiments traversaient la ville avec des chants de victoire, la foule se précipitail sur leur passage, s'associait à leur enthousiasme, et aucun nuage de pressentiment n'obscurcissait ce beau ciel d'espérance (Lombard). » Le Libéral, l'Ami de la Maison, l'Indicateur, l'Observateur de la Sprée, entretenaient cette fièvre patriotique, ne permettaient pas qu'on vit dans la mort de Louis-Ferdinand autre chose qu’un accident insignifiant. Tout d'un coup la nouvelle se répand dans la capitale qu'on vient de remporter une grande victoire : le prince de Hohenzollern a complétement battu Soult ; Murat est prisonnier ; le grand parc d'artillerie française est enlevé.... Les Français étant à Naumbourg, il est évident qu'ils étaient pris entre deux feux. Le gouverneur Schulenburg-Kehnert distribuait luimême à la foule enthousiasmée les bulletins de victoire. Le 17, au matin, on apprit la nouvelle d'Iéna. Le gouverneur fit placarder la célèbre affiche : « Le roi a perdu une bataille ; maintenant la tranquillité est le devoir du bourgeois et je vous demande de le remplir. - Signé Schulenberg. » La désillusion fut cruelle ; la panique excessive; toute la haute société déserta à l'instant la ville qui se remplissait en même temps des fuyards de la campagne, encombrant les rues de leurs voitures et de leur pauvre mobilier. Les libraires surtout, qui se souvenaient de l'exécution du libraire Palm, et ne se souciaient pas d'être « décorés du Palmen-orden », ne perdirent pas de temps pour fuir. Les Français n'élaient encore qu'à Halle (17 octobre) : on les croyait aux portes de Berlin. Le gouverneur Schulenburg fit sa sortie en grand uniforme, escorté de toutes les caisses publiques, mais abandonnant d'immenses approvisionnemenls dont les Français allaient faire leur profit. Puis, la ville se trouva dans cette situation pleine d'angoisses qu'ont connue depuis tant de villes françaises, entre l'État qui l'abandonnail, la livrait, se retirait avec ses fonctionnaires, ses soldats, ses trésors, - et l'ennemi qui arriyait, Le 24 octobre on aperçut du côté de la porte de Brandebourg des uniformes verts. Les optimistes déclarèrent que c'était l'avant-garde de l'armée russe. Les optimistes ont toujours tort en pareil cas. C'était la cavalerie française. Artillerie légère, hussards, chasseurs, ils entrèrent par plusieurs portes dans Berlin, musique en tête, au milieu d'une foule immense, qui ne manifestait aucune velléité liostile, qui subissait la réaction de la peur passée, c'est-à-dire une curiosité tout à fait rassurée, presque reconnaissanle. On alla même visiter les nouveaux venus dans leurs campements hors de la ville. Le général Hullin, un des héros de la Bastille, entra en fonction le même jour comme commandant de place de Berlin; Davoust arriva à son tour ; l'Empereur, en récompense de sa belle conduite à Auerstaedt, avait décidé que son corps entrerait le premier dans la capitale. Il ful harangué à la porte de Potsdam par les magistrats, et une députation leur répondit courtoisement, leur donna le conseil de former une milice bourgeoise pour la garde de la ville. Voilà deux traits qui manquent à la dernière invasion : aucun général prussien ne peut se vanter d'avoir été harangué aux portes de nos villes, aucune de nos villes n'a mérité assez la confiance du vainqueur pour qu'on l'engageât à former une garde civique. Le 26, arrivèrent de nouvelles troupes. Le 27, Napoléon fit son entrée dans la capitale de ce même Frédéric dont il venait de dépouiller le tombeau à Potsdam. Le corps municipal, conduit par le commandant de place, Hallin, lui présenta aux portes les clefs de la ville; à l'entrée du château il retrouva les mêmes députations. « Je ne le vis sourire qu'une fois, dit l'auteur d'une relation contemporaine, quand ses yeux s'arrêtèrent sur un groupe de Berlinois qui melaient leurs acclamations à celles des soldats français. » Sa petite taille, son visage sévère, son teint olivâtre, son regard d'aigle, son simple costume déjà légendaire, au milieu de ce brillant cortége de généraux, de ces étincelants cuirassiers, de ces magnifiques grenadiers à cheval, de cette garde 'invincible, inspirait à la population un sentiment indéfinissable de terreur, d'admiration, de respect, d'amertume profonde, de curiosité émue. On lui présenla le chancelier et les ministres, puis le clergé protestant, les cours de justice. Avec celles-ci, il s'entretint de l'organisation judiciaire de la Prusse ; à celui-là il prescrivit de « rester tranquille et de porter obéissance et respect à César ». Il se montra fort au courant des manifestatione antifrançaises qui avaient signalé le début de la guerre ; il se complut dans de violentes sorties contre le prince de Hatzfeld, les courtisans, les femmes qui se melent de politique : « Ce bon peuple de Berlin est victime de la guerre pendant que ceux qui l'ont attirée se sont sauvés. Je rendrai cette noblesse de cour si petite qu'elle sera obligée de mendier son pain. » Peut-être ne serait-elle pas venue manger le nôtre. Il joua aussi la clémence d'Auguste avec le prince de Hatzfeld, la magnanimité d'Alexandre avec les femmes de la famille royale : la veuve du prince Henri, la princesse Auguste et son mari, la princesse électorale de Hesse-Cassel, sœur du roi. Le soir, la municipalité ordonna des illuminations générales.

Les Prussiens seraient disposés à nous faire croire qu'ils ont inventé l'administration des pays occupés. Napoléon, à peine arrivé à Berlin, organisa sa conquête. Il avait déjà statué sur le sort de l'Allemagne entre le Rhin et l'Elbe, et l'avait parlagée en six gouvernements militaires. Pour la rive droite de l'Elbe, il établit un gouverneur général et un intendant général pour toute la Prusse ; les provinces conquises, à la date du 2 novembre, furent partagées en dix départements, à la tête de chacun desquels se trouvait un commandant militaire, un intendant ou inspecteur aux revues, assisté d'un receveur. Chaque commandant correspondait avec le gouverneur général à Berlin, chaque intendant départemental avec l'intendant général. Les intendants devaient administrer, les receveurs percevoir les impots directs et indirects, les revenus du roi, les contributions extraordinaires qu’un décret du 15 octobre, daté d'Iéna, avait fixé à 100 millions pour les pays entre l'Elbe et la Vistule, dont 10 millions pour Berlin. Nous avons été habitués depuis à de tout autres chiffres. La justice ordinaire continuerait à être rendue par les tribunaux du pays. Les autorités locales de Berlin continueraient leurs fonctions, mais elles devaient préter serment :

« Je jure d'exercer loyalement l'autorité qui m'est confiée par S. M. l'Empereur des Français, roi d'Italie, et de ne m'en servir que pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité publique ; de concourir de tout mon pouvoir à l'exécution de toutes les mesures qui seront ordonnées pour le service de l'armée française, et de n’entretenir aucune correspondance avec ses ennemis. »

Ce serment fut prêté docilement, mais non sans quelque douleur, par le chancelier, les ministres de la justice et des cultes, le chef du département des mines, etc.. Les principales villes devaient etre surveillées par une milice locale : 1600 hommes à Berlin, 40 à Stettin , 60 à Halle. Le reste du pays devait être soigneusement désarmé et les armes enfermées dans les forteresses. Toutefois il conseillait à Clarke de n'armer à Berlin que 800 hommes sur 1600, « sous prétexte que les fusils manquent; un fusil peut servir à deux hommes; ils se le passeraient». Dès son arrivée à Berlin, Napoléon avait reconstitué la municipalité : 2000 bourgeois notables avaient élu parmi eux un conseil de 60 personnes. Napoléon donna l'ordre de s'informer des moyens de faire marcher les postes, le commerce, d'assurer l'approvisionnement de la capitale, etc. Il ne fit pas rédiger des Moniteurs officiels de ses nouveaux gouvernements, auxquels il eût été obligé de procurer des abonnés à coups d'amendes et de prison; les journaux de Berlin lui suffisaient parfaitement, et il s'en servait avec beaucoup de dextérité pour agir sur l'opinion, comme le prouvent les deux lettres suivantes à Fouché et à Clarke, gouverneur général de Prusse :

« Faites faire, dans les journaux, écrivait-il à Fouché, des articles qui représentent le roi de Prusse comme ayant chassé d'auprès de lui MM. Zastrow, Stein, Schulenburg, Moellendorf et les vrais Prussiens ; comme étant aujourd'hui tout à fait mené par M. Herdenberg, entièrement à la disposition de la Russie. Faites sentir que ce monarque, dans son abaissement, est encore plus petit par la conduite qu'il tient que par ses malheurs ; qu'à la suite de l'empereur de Russie, dont il est moins que l'aide de camp, il entend souvent des propos durs contre sa nation et son armée ; qu'en réalité on ne fait aucun cas de ses intérêts et de ceux de ses peuples dont la détresse ne parait point le toucher ; qu'il ne fait autre chose que de chasser les ministres qui avaient l'opinion d'être pacifiques, pour s'entourer de ceux connus par une haine furibonde contre la France ; que du reste son armée se monte à peu près à 12 000 hommes; qu'il n'a presque plus rien de sa province de Silésie et que le peu qui lui reste est brûlé, réduit, saccagé par les Cosaques. Napoléon. »

« Faites mettre dans les journaux de Berlin, écrivait-il à Clarke, que le régiment de Platz, officiers et soldats, s'est débandé dès qu'on l'a mis sous les ordres des Russes ; qu'ils sont accablés par ceux-ci de mauvais traitements, et que la plus grande mésintelligence règne entre les Prussiens et les Russes. Napoléon. »

Les autorités militaires de Berlin, le gouverneur Clarke, le commandant Hullin, l'administrateur Bignon, firent leur possible pour protéger les habitants, quelquefois contre leurs propres autorités. Le prince de Hatzfeld, gourerneur civil, ayant invité la corporation des marchands à faire au gouverneur français un présent d'un million, Clarke refusa par ordre de l'empereur, qui se montra mécontent de cet excès de zèle. Quand il fut question du désarmement, la municipalité afficha une proclamation portant la peine de mort contre les récalcitrants. Le commandant Hallin écrivit aux magistrats une lettre, communiquée aux journaux, portant « qu'il était fort étonné que les magistrats se fussent permis d'édicter de leur chef une semblable pénalité quand rien de sa part ne les y autorisait ». Il est vrai que l'empereur le blâma de cette démarche : Hullin était le premier commandant qui se plaignit «de ce qu'on exécutât trop bien ses ordres ». Hullin s'efforçait d'établir une exacte discipline parmi les troupes. Il disait que « le soldat doit vivre, mais non s'enrichir aux dépens du bourgeois », Il mettait le holà entre le hourgeois et l'officier prussien que le premier poursuivait de reproches el de sarcasmes sanglants.

V.

Cependant les affaires du roi de Prusse allaient mal. La résistance de la Silésie n'avait de sens que si l'Autriche se décidait à y faire entrer son armée, et l'Autriche ne bougeait pas. La résistance de Colberg n'avait de sens que si l'Angleterre s'en servait comme d'un point de débarquement, el l'on ne voyait rien paraître à l'horizon. La Russie soutenait médiocrement l'allié, réfugié à Memel, qui n'espérait qu'en elle. Elle ne combattait, on peut le dire, que mollement, et au lieu de faire tous ses efforts pour reconquérir les États de Frédéric-Guillaume, elle envoyait à ce moment-là même 40000 hommes en Valacbie.

Après léna, le roi de Prusse avait écrit à Napoléon pour répondre à la lettre impériale d'avant la bataille, pour lui demander un armistice (15 octobre) : c'était chose impossible, et Napoléon refusa. Le 18 octobre, Frédéric-Guillaume lui envoya Lucchesini pour réitérer sa demande : il était résigné à céder le Hanovre, Bayreuth et la rive gauche du Weser. « V. M.I., écrivit-il à l'empereur, a trop bien relevé la dignité des trônes par l'éclat de ses vertus, et Elle connaît trop bien le prix de l'honneur en Sa qualité de premier capitaine de son siècle, pour attendre d'un chef d'une nation généreuse et d'une armée qui vient de faire ses preuves de valeur, des sacrifices incompatibles avec la sûreté de nos peuples et l'honneur de nos armes. » Mais les circonstances étaient changées ; le grand malheur que déplorait d'avance Napoléon était arrivé : il avait été obligé de vaincre la Prusse. Maintenant il ne voulait plus ménager en elle un allié possible, mais écraser un ennemi désormais irréconciliable. Sa correspondance, ses bulletins où il attaque, avec une verve de soldat licencieux, le roi de Prusse dans ses affections les plus sacrées,

pmuvent que la passion avait pris la place de la raison d'État. Après les désastreuses capitulations, le 6 novembre, le roi se résolut à consentir à la cession des territoires de la rive gauche de l'Elbe et même, au besoin, à entrer dans la ligue du Rhin ! Les négociateurs Zastrow et Lucchesini sentaient malheureusement le terrain se dérober chaque jour sous eux par suite de nouveaux désastres militaires. Les exigences du vainqueur croissaient. Napoléon déclarait publiquement, dans le trentième bulletin, son intention de conserver en gage les États prussiens jusqu'à ce .que les colonies de l'Espagne, de la Hollande, de la France, fussent restituées, et l'indépendance de la Turquie assurée ! Enfin le 16 novembre, à Charlottenburg, Duroc déclara aux envoyés, qui n'avaient pas encore pu même voir l'empereur, qui'on leur accorderait un armistice à condition que toutes les places, qui à ce moment tenaient encore, telles que Thorn, Graudentz, Dantzig, Colberg, Breslau, Glogau, Hameln, Nienburg, ouvriraient leurs portes, que l'armée prussienne se retirerait sur Memel, que l'armée russe évacuerait les États prussiens. Ils signèrent ces conditions : Lucchesini a avoué plus tard que ces négociations n'étaient pas sérieuses, qu'on ne voulait que gagner du temps pour empêcher Napoléon de soulever la Pologne. En effet, le roi et ses ministres refusèrent la ratifi. cation : ils ne voulaient pas, disaient-ils, d'un armistice qui permettait à Napoléon de dicter la paix aux conditions qui lui plairaient. Encore quelques mois, et Napoléon allait conquérir ces places qu'on lui refusait, rejeter l'armée prussienne et l'armée russe où il demandait qu'elles se retirassent, dicter å la Prusse une paix autrement dure que celle qu'il lui eût accordée en novembre 1806.

Après la bataille d'Eylau, où une demi-victoire si chèrement acquise avait donné à réfléchir à Napoléon, il envoya au roi de Prusse le général Bertrand porteur des conditions les plus favorables. A ce prince si complétement ruiné, il offrait de nouveau la paix et son alliance, la paix avec la restitution de tous ses États : aussitôt après la signature, l'armée française évacuerait tout le royaume. Nous a-t-on, après une lutte autrement honorable pour nous, offert de telles conditions ? Le roi de Prusse dans son aveuglement, le parti de la guerre dans sa haine insensée contre la France, refusèrent. On envoya seulement à Napoléon le colonel Kleist pour le tromper, pour gagner du temps, pour permettre à l'armée russe de se reformer : ce sont les historiens allemands eux-mêmes (Hausser, III, 75) qui font cet aveu. Les ennemis de la France jouaient là un jeu aussi funeste que perfide. Ils exposaient la Prusse à être effacée du rang des États ; car il n'était alors donné à personne de prévoir que Napoléon ferait l'immense folie de 1812 et qu'il viendrait un moment où avec l'aide de l'étranger et la complicité de la démence impériale, la Prusse pourrait se relever.

Alexandre, pour lequel le roi de Prusseoassectait de se sacrifier, le trahit à Tilsitt. On connaît la scène du radeau. Celui qui avait promis à Frédéric-Guillaume de vaincre ou de mourir avec lui, consentit à ce qu'on inséråt dans le traité du 7 juillet 1807 cette clause outrageante : « Par condescendance pour l'empereur de toutes les Russies.... » La Prusse fut obligée, le 12 juillet, de traiter avec Napoléon sur les bases de l'arrangement franco-russe. On lui arrachait ses provinces de Westphalie et Magdeburg, pour en faire un royaume français ; sa Pologne, pour en faire le grand-duché de Varsovie, Dantzig, pour en faire une ville libre ; elle cédait à la Saxe une route militaire à travers la Silésie pour aller en Pologne, plus le cercle de Cottbus en Lusace. Alexandre lui-même acceptait, des dépouilles de son allié, le Palatinat de Byalistock. La Prusse reconnaissait la dépossession de ses alliés, les princes de Brunswick, de Hesse-Cassel, d'Orange-Fulda, indemnisés par une simple pension. Elle reconnaissait les nouveaux États de Naples, Hollande, Varsovie, Westphalie, etc. ; l'occupation par les Français du Hanovre, des villes hanséatiques, de la Poméranie suédoise ; elle acceptait ce dur et ruineux régime du blocus continental ; elle payait des contributions, elle réduisait son armée ; elle descendait de 9 744 000 habitants à 4 938 000, de 120 millions de revenus à 90. Elle redevenait plus petite qu'au temps de Frédéric II en face d'une France autrement puissante. D'après une convention spéciale, les Français devaient évacuer la rive gauche de la Vistule avant le 20 août, celle de l'Elbe avant le 1er octobre, Stettin et d'autres forteresses avant le 16, moyennant toutefois que les contributions ordinaires et extraordinaires seraient intégralement payées. Mais l'avarice ou la pauvreté prussienne se débattirent longtemps coatre les exigences de Napoléon, qui ne peuvent pourtant pas être comparées à celles de l'empereur Guillaume, et l'évacuation en fut relardée.

Rien n'avait pu arracher à Napoléon des conditions plus douces. Alexandre avait imaginé d'essayer sur l'esprit du conquérant l'influence de la reine de Prusse, et son mari l'avait fait venir à Tilsitt. Il fallait que ces deux têtes couronnées eussent bien peu le sentiment de la délicatesse pour faire paraitre en suppliante devant Napoléon cette femme qu'il avait si grièvement insultée ; bien peu de connaissance de leur adversaire pour penser qu'une reine si belle, si spirituelle, si éplorée, si persécutée qu'elle fût, pourrait entrer en balance avec les calculs de son ambition. Elle n'obtint rien que des compliments et la promesse, singulièrement éventuelle, de restituer à la Prusse Magdeburg et son territoire, dans le cas où la Westphalie, à la paix générale, obtiendrait le Hanovre.

VI.

Cette paix de Tilsitt a été sévèrement jugée au point de vue du droit des gens, sévèrement jugée aussi au point de vue politique. Napoléon n'avait détruit la Prusse qu'à moitié ; il n'avait créé la Westphalie, restauré la Pologne, agrandi la Saxe qu'à moitié. Des historiens français pensent qu'il eût été à la fois plus généreux et plus politique de rétablir entièrement la Prusse après une leçon si complète, et d'attacher à sa fortune un État anciennement et solidement constitué, que de créer de nouveaux royaumes sans vitalité, sans racine dans le passé. C'est peut-être une illusion de la générosité française. Avant léna, après léna, après Eylau, les cooseillers du roi avaient tout refusé de Napoléon. Dans leur haine contre la France, ils avaient préféré jouer le salut de leur patrie que de prendre la main deux fois tendue vers eur. L'expérience la prouvé : le Prussien ne pardonne pas, n'oublie pas ; soixante années de paix, les bons offices, les bonnes relations, le souvenir même d'une double vengeance (1814-1815), sont impuissants à assouvir les ressentiments. L'empereur Guillaume ne s'est souvenu, ni de ce qu'il élait entré à Paris en victorieux à la chute de l'Empire, ni de ce qu'il y avait été reçu en hôte, il y a cinq ans : il ne s'est rappelé qu'une chose, c'est qu'il est le fils de la reine Louise. Lombard, à la fin de son livre, fait appel à la générosité de l'Empereur et du peuple français, et parait croire que cette magnanimité ramènerait la paix et la félicité universelles. Lombard était Français d'origine, et connaissait mal ses nouveaux compatriotes. Napoléon en rétablissant la Prusse, en la rendant deux fois plus forte après Tilsitt, l'eût rendue simplement deux fois plus puissante pour l'ingratitude. On ne se fût souvenu que de la défaite, non de la générosité. « Il est fort probable que la cour de Prusse, rétablie dans ses États jusqu'aux bords du Rhin, n'eût jamais été qu'une puissance humiliée, rancuneuse, secrètement ingrate, à laquelle eût pesé le bienfait même de la conservation, » Telle était la fatalité de cette guerre que Napoléon appelait si justement une guerre impolitique : elle n'avait pas de dénoûment dans une paix.

« D'ordinaire, dit Bignon, dans une page qu'on croirait écrite pour la situation actuelle, d'ordinaire les haines politiques s'éteignent dans les batailles. Ici les haines survivent à la guerre. La paix n'est que nominale ; elle est écrite dans le traité ; elle n'est pas entrée dans les âmes, ni pour la Prusse, ni pour la France. »

Napoléon un moment eut une idée étrange. Peu de jours après son entrée à Berlin : « Il y a ici des jacobins, n'est-ce pas ? dit-il à Bignon. J'y serais volontiers une république. » « Sur une simple remarque de ma part, ajoute l'historien, cette idée passa comme un éclair, et il est probable qu'elle ne se présenta plus à son esprit. » L'idée d'une république à propos de la Prusse, et dans la tête de Napoléon, était en effet assez déplacée. Toutefois, il ne renonça pas tout de suite à l'idée d'une révolution libérale en Prusse : il disait à Dresde, à une députation prussienne : « Je vous eusse donné une constitution, et qui sait si vous eussiez été moins heureux ? » Un moyen, en effet, de paralyser un Hohenzollern, était de le mettre au régime constitutionnel.

Puisqu'on ne pouvait ni se réconcilier, ni transformer constitutionnellement la Prusse, quel parti prendre? Un seul peut-être, terrible à appliquer en notre siècle, mais dont - l'emploi eût paru presque légitime, appliqué à un État qui avait grandi par la conducte, la spoliation, le démembrement de ses voisins. Eût-il été impossible à Napoléon d'étendre la Saxe jusqu'à la Baltique, ou la Westphalie jusqu'à Postdam, de faire de Berlin une ville libre, de transplanter ailleurs ou d'indemniser à prix d'argent la maison de Hohenzollern ? En détruisant l'État prussien, on détruisait un système politique, non une nation ; car il n'y a de peuple en Allemagne que le peuple allemand. En brisant le bâton de Frédéric-Guillaume ser et l'épée de Frédéric II, on n'assaiblissait pas l'Allemagne, on n'otait à l'humanité aucune de ses forces essentielles. Nous ne perdions ni Humboldt, ni Fichte, qui d'ailleurs est un Saxon, ni Niebuhr, qui est Danois : on rendait seulement une certaine catégorie de grands hommes fort improbable. Est-il bien sûr que cette monarchie militaire, qui exploitait la guerre comme une industrie, eût laissé, après seulement cent années d'une existence si chétive et si tourmentée, plus de souvenirs ou plus de regrets après elle que la république des Mamertins ou celle des Cosaques Zaporogues ? Pourtant Napoléon lui-même ne put se résoudre à ce terrible moyen: preuve nouvelle du caractère impolitique de cette guerre où la victoire devenait presque aussi féconde en embarras, en complications, en conséquences désastreuses, que l'est ordinairement une défaite.

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21 septembre 2020

Nicolas Guimbelot et la bataille d'Heilsberg

Mots-clés : Nicolas Guimbelot (1784-1862), garde impériale (vélites), infanterie de ligne (76e régiment), guerres napoléoniennes, bataille d'Heilsberg (1807), bataille des Arapiles (1812), bataille de Wavre (1815).

Fils de François Guimbelot et Jeanne Planty, demeurant au village de Chez-Manot, commune d'Eymouthiers, canton de Montbron (Charente).

Baptisé le 4 avril 1784 dans l'église d'Eymouthiers par Guillaume Boyer, curé de la paroisse. Ses parrains furent son frère, autre Nicolas Guimbelot, et sa grand-mère, Magdelaine de Labrousse.

Le père était un petit notable local au revenu modeste, chargé de 10 enfants, avec quelques relations.

Le jeune Guimbelot fut admis le 27 ventôse an XIII (18 mars 1805) dans le corps des chasseurs-vélites de la Garde impériale.

Il reçut une instruction militaire au château d'Écouen, puis intègra un bataillon de vélites à la suite des chasseurs à pied de la Vieille Garde.

Il assista aux victoires d'Austerlitz (1805) et d'Iéna (1806).

Il fut nommé caporal le 21 mai 1806, puis fut incorporé avec le même grade dans le nouveau régiment des fusiliers de la Garde, créé par décret du 19 septembre 1806.

Ce régiment de la jeune Garde impériale se distingua pendant la campagne de Pologne en Prusse orientale.

Le 8 février 1807, les fusiliers de la Garde participèrent à la bataille d'Eylau.

Un adjudant de l'état-major de l'école spéciale militaire de Saint-Cyr, ancien fusilier de la Garde, se plaisait à raconter aux jeunes élèves l'attaque du cimetière d'Eylau.

Le 75e bulletin de la Grande Armée rapporta que le 17 mai 1807, Napoléon 1er avait fait manœuvrer ses fusiliers de la Garde campés à proximité du château de Finckenstein, son quartier général.

Le 10 juin 1807, le caporal Guimbelot à la suite des fusiliers-chasseurs de la jeune Garde, fut blessé d'un coup de feu à la jambe droite, à la bataille d'Heilsberg entre les troupes françaises de Murat et Lannes d'une part, et les troupes russes de Bennigsen d'autre part.

Saint-Hilaire, historien de la Garde impériale, rapporta que les fusiliers-chasseurs de la jeune Garde, commandés par le général Savary... firent des prodiges en combattant avec une intrépidité qui les fit remarquer de toute l'armée. Le général Roussel, chef de l'état-major de la Garde, qui se trouvait au milieu d'eux, eut la tête emportée par un boulet. Le général Curial, colonel des fusiliers-chasseurs de la jeune Garde, fut grièvement blessé en combattant à la tête de ce régiment avec son courage accoutumé.

Barrès, officier de la Grande Armée, rapporta dans son journal que l’Empereur envoya deux régiments de jeune garde, fusiliers, chasseurs et grenadiers, organisés depuis quelques mois et arrivés à l’armée depuis peu de jours. Les redoutes furent enlevées, après un grand sacrifice d’hommes et d’héroïques efforts. Le général de division Roussel, chef d’état-major qui les commandait, eut la tête emportée, et beaucoup d’officiers et de sous-officiers de la Garde qui les avaient organisés, et dont plusieurs étaient de ma connaissance, y perdirent la vie.

Le jour suivant, avec les autres blessés il reçut la visite de Napoléon 1er.

Les blessures graves et lourdes pertes subies à l'affaire d'Heilsberg empêchèrent Guimbelot et son régiment de participer à la victoire de Friedland.

Néanmoins son aventure dans la Grande Armée ne s'arrêta pas là.

Après le traité de Tilsit, le 14 juillet 1807 il fut nommé sous-lieutenant au 76e régiment d'infanterie de ligne et partit en Espagne.

Lieutenant le 25 avril 1809, il fut blessé d'un coup de feu au bras droit, au combat du pont de Sampaio en Galice, le 8 juin 1809, entre les troupes françaises de Ney d'une part, et les troupes espagnoles de Morillo d'autre part.

Capitaine le 24 décembre 1811, il participa à la bataille des Arapiles le 22 juillet 1812, dans la brigade du général Desgraviers, mortellement blessé.

Le lendemain, au combat de Garcia Hernández, son bataillon du 76e de ligne fut attaqué par les dragons de la King's German Legion.

Prisonnier de guerre par les Britanniques, il fut détenu avec d'autres officiers français de 1812 à 1814 à Bishop's Castle.

Libéré après la guerre, il servit pendant les Cent-Jours en Belgique.

Le 18 juin 1815, il fut blessé d'un coup de feu à la joue gauche, au combat du pont du Christ à Wavre entre les troupes françaises de Grouchy d'une part, et les troupes prussiennes de Blücher d'autre part.

Après la chute finale de Napoléon 1er et le retour définitif des Bourbons, il fut placé en demi-solde.

En 1818, il figura parmi les souscripteurs de la Statistique du département de la Charente

En 1819, il se maria dans l'église de Garat (Charente) avec Marie Dereix.

Sous Charles X, il fut maire de la commune d'Eymouthiers de 1826 à 1830.

En 1831, il fut nommé capitaine de la garde nationale d'Eymouthiers, et ré-intégré dans l'armée la même année.

Le 9 septembre 1832, il fut nommé chef de bataillon au 67e régiment d'infanterie de ligne, à l'armée d'Afrique.

Galibert signala l'action du 67e de ligne dans son ouvrage sur l'histoire de l'Algérie, qui faisant partie d'une expédition dirigée contre les indigènes, les 3 et 4 mai 1833, contribua à repousser les Arabes au passage du défilé de Boufarik.

Le 5 mai 1833, il fut nommé chevalier de la légion d'Honneur.

En 1835, il fut admis à la retraite et rentra à Eymouthiers.

En 1840, il fut l'un des témoins au mariage de sa nièce Adeline Guimbelot avec Thomas Labrousse, propriétaire demeurant au village de Puyservaud.

En 1857, il reçut la médaille commémorative de Saint-Hélène.

Il décéda le 18 octobre 1862, au village de Chez-Manot, à l'âge avancé de 78 ans.

Sans héritier direct, il légua la plupart de ses biens à son neveu, autre Nicolas Guimbelot, demeurant à Rochechouart (Haute-Vienne). Celui-ci le fit inhumer dans une chapelle privée.

Ce texte fait partie d'une série de cinq portraits réalisés par Julien Roland.

Sources & bibliographie :

• Archives départementales de Charente - Registres de l'État-civil/série 3 E/commune Eymouthiers (Montbron).
• Archives nationales de France - Dossier de la chancellerie de la Légion d'honneur/1244/14 (Léonore).
• Archives nationales du Royaume-Uni - Registre des prisonniers de guerre de l'Amirauté/guerres napoléoniennes (1799-1815).

• Émile Marco de Saint-Hilaire, Histoire anecdotique, politique et militaire de la Garde impériale, 1845.
• Léon Galibert, L'Algérie ancienne et moderne, 1846.
• Aristide Martinien, Tableaux, par corps et par batailles, des officiers tués et blessés pendant les guerres de l'Empire, 1899.
• Jean-Baptiste Barrès, Souvenirs d'un officier de la Grande Armée, 1923.
• Alain Pigeard, La Garde impériale, 2005.
• Stéphane Calvet, Destins de braves, 2010.

guimbelot Illustration 1 : blason de Jean Guimbelot, chanoine de la cathédrale de Périgueux.

heilsberg Illustration 2 : tableau de Joseph-Nicolas Jouy, représentation de Napoléon 1er sur le champ de bataille d'Heilsberg.

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Lettre de Bennigsen à l'Empereur de Russie

Traduction d'une lettre du Général Benningsen à l'Empereur de Russie, il s'agit ici d'un rapport détaillé de la bataille d'Eylau, qui se déroula quatre mois avant celle d'Heilsberg.

« Konigsberg, 25 Mars, 1807.

Le 6 Février, je partis de Landsberg, avec mon armée qui, en raison de plusieurs détachements que j'avais faits, n'était forte que de soixante-dix mille hommes. L'armée française, composée des cinq corps des maréchaux Augereau, Soult, Murat, Davoust et Ney, qui furent joints, dans la soirée par Bernadotte, était forte de quatre-vingt-dix mille hommes; elle me suivit de près, et attaqua sans relâche mon arriere-garde, composée des brigades des généraux Marcoff, Bagawoust, et Barclay de Tolly, sous les ordres du prince Bagration.

Lorsque j'arrivai à Preussisch-Eylau, je fis prendre à mon armée une position à peu de distance derriere la ville, et donnai ordre à l'arriere-garde de se maintenir dans le poste qui lui avait été assigné, afin de protéger la marche de ma grosse artillerie à laquelle j'avais été obligé de faire faire un détour considérable, en partie, pour éviter des routes presqu'impraticables, et en partie pour faciliter la marche de mes colonnes. En même temps, je fis occuper la ville de Preussisch-Eylau par le Général Barclay de Tolly, et je détachai quelques régiments de la huilieine di, vision pour soutenir l'arriere-garde. Ce renfort mit le Général Marcoff en état de prendre une forte position, et d'élever une batterie. L'ennemi ne tarda pas à suivre le Général Marcoff, envoya ses troupes légeres en avant, et marcha en trois fortes colonnes contre les hauteurs occupées par le Général Marcoff. Ce Général envoya ces tirailleurs au-devant de l'ennemi, et commença une canonnade à mitrailles sur les colonnes; mais, comme elles continuerent à s'avancer, les régiments de Pskoff et de Sophie chargerent l'ennemi à la baïonnette, et disperserent une des colonnes. La seconde fut culbutée par le régiment des dragons de St. Pétersbourg, et presqu'anéantie; et la troisieme fut détruite par le feu de notre artillerie, commandée par le brave Colonel Jermaloff. L'ennemi commença alors à canonner notre ligne, et à marcher contre elle en quatre colonnes, tandis qu'une cinquieme colonne dirigea sa marche contre notre aile gauche, dans le dessein de la prendre en flanc. Les régiments de Pskoff et de Sophie étant trop faibles pour résister à cette charge, ils reçurent ordre de se replier, et le 21e de chasseurs, soutenus par le régiment des cuirassiers de la garde, les régiments de dragons de Kargopol et d'Ingermanland, et les hussards d'Elisabethgrod, eurent ordre d'attaquer. Les quatre régiments de cavalerie chargèrent la cavalerie ennemie qui allait prendre en flanc notre aile droite, et tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi. Les batteries de la huitième division empêcherent l'ennemi d'approcher sur notre aile gauche; et le régiment de hussards d'Isum chargea l'enpemi, de ce côté, avec un grand succès.

Quoique battu sur tous les points, l'ennemi recevant des renforts de tous côtés, menaçait de couper nos troupes les plus avancées; en conséquence, je leur ordonnai de se retirer. Elles se retirèrent sur-le-champ, ainsi que la huitieme division, par Preussisch-Eylau; toute l'arrière-garde prit la même route, et rejoignit le corps d’armée qui était rangé dans l'ordre de bataille suivant :

Les 5e, 7e, 8e, 3e et 2e divisions formaient deux corps, dont le second était disposé en une seule colonne; la 4e et la 14e division composaient la réserve. L'aile droite était commandée par le Lieutenant-Général Toutschkoff; le centre, par le Lieutenant-Général Baron Sackens; l'aile gauche, par le Lieutenant-Général Comte Ostermann; et toute l'avant-garde, par le Prince Bagrathion. Toute la cavalerie, sous les ordres du Lieutenant-Général Prince Galitzin, couvrait les deux ailes, quoiqu'il y en eût une partie dans la ligne. Les hauteurs, situées en avant de mon front, étaient occupées par nos batteries. Le Général Barclay de Tolly, et l'artillerie à cheval du Colonel Jermaloff qui avait couvert la retraite de l'arriere-garde, était encore à Preussisch-Eylau; mais l'ennemi marcha contre la ville avec des forces si considérables, que le Général Barclay, quoiqu'il ait fait des prodiges de valeur, fut obligé de céder au nombre et de se retirer. Aussitôt que je m'en aperçus, j'envoyai la 4e division pour l'appuyer : elle marcha en trois colonnes, renversa tout ce qui voulut lui résister, et reprit la ville d'assaut. L'ennemi perdit considérablement de monde dans cette attaque, quoiqu'il eût placé des canons dans les rues, et qu'il tirât sur nous des fenêtres. Le Général Barclay fut blessé sévèrement au bras.

Lorsqu'à l'approche de la nuit, le feu de l'ennemi eut entierement cessé, je retirai toutes les troupes de la ville, dans le dessein de réunir toutes mes forces de l'autre côté, et de tout préparer pour une attaque générale, le lendemain; et, afin de n'être point exposé à une alerte de nuit, je plaçai la 4e division, que je renforçai du régiment d'Archangel, entre la ville et l'armée, tandis que le corps détaché du Général Barclay se tint très-près de l'aile gauche du Général Bagavoust.

Le 8 Février, à cinq heures du matin, je formai deux colonnes au milieu de ma position, et en donnai le commandement au Lieutenant-Général Doctoroff; je plaçai la troisième colonne, composée de la division du Général Conte Kaminskoi, à mon aile gauche. La brigade du Général Marcoff remplissait le vide qu'il y avait dans ma ligne, par la disposition en colonnes de la 7e division.

Au point du jour, l'ennemi traversa la ville, et j'envoyai à sa rencontre quelques régiments de chasseurs. J'aperçus, en même temps, plusieurs colonnes Françaises entre la ville et la hauteur qui est à la droite, et sur laquelle l'ennemi avait des batteries, qui, ainsi que les colonnes, menaçaient mon centre. Je fis sur-le-champ diriger le feu de nos batteries contre l'artillerie ennemie et sur les troupes qui défilaient de la ville, ce qui obligea les colonnes Françaises de s'arrêter.

D'un autre côté, la cavalerie Française, qui avait attaqué le Général Toutschkoff sur sa droite, fut obligée de se retirer par l'effet du feu de l'artillerie du Comte Sievers. L'ennemi s'efforça de prendre un village situé en avant de notre aile droite, et semblait menacer notre flanc droit avec des forces considérables; mais je réussis à le déloger promptement du village contre lequel j'envoyai le 24e régiinent de chasseurs et quelques autres tirailleurs. Dans les entrefaites, nous vîmes plusieurs colonnes des gardes Françaises qui traversaient Preussich-Eylau, et qui allaient attaquer mon aile droite et mon centre. Le Général Toutschkoff fit, sur-le-champ, avancer le Major-Général de Fock avec sa brigade qui, soutenue par deox régiments de dragons, chargea l'ennemi à la baïonnette, le chassa devant elle, et lui tua beaucoup de monde. L'ennemi se retira eix désordre, laissant derriere lui huit pieces de canon. Le Général Zapolsky qui, par ordre du Général Doctoroff, s'étendit avec une des colonnes de réserve qui étaient placées derriere le centre, reçut l'ennemi avec un feu de mousquetterie bien dirigé qui le força à se retirer, et, sans lui donner le temps de se rallier, le Général Zapolsky les chargea à la baïonnette, les culbuta, prit une aigle, et 130 hommes, Dans le même temps, plusieurs-escadrons de cavalerie Française, soutenas par de l'infanterie, s'avancerent sur la gauche de notre centre, et eurent la témérité de passer dans un interstice de notre avant-garde; mais ils furent attaqués par les Cosaques et quelque cavalerie avec une telle impétuosité qu'ils furent taillés en pièces et qu'il n'en échappa que dix-huit hommes. L'infanterie qui soutenait ces escadrons fut repoussée par le régiment des grenadiers de Moscow, sous le Prince Charles de Mecklenbourg Schwerin, et le régiment d'infanterie de Slusselbourg, que le Général d'Essen avait détachés à cet effet. L'infanterie ennemie se retira vers les colonnes qu'elle rejoignit, mais qui furent repoussées par notre Général Zapolsky.

Dans ce moment, cette colonne renforcée par deux autres colonnes de cavalerie Française, renouvela l'attaque, mais fut repoussée par les Généraux Somoff et Zapolsky, deux régiments de cavalerie qui avaient été postés derriere notre front, et qui tomberent alors sur l'ennemi avec une grande impétuosité. Le Comte O'Rourke, avec trois escadrons des hussards de Pawlogrod, torba sur la colonne pendant sa retraite, et la poursuivit jusqu'à ce qu'elle fût sous la protection du canon enneini. Les régiments de St. Pétersbourg, dragons, et de Wladimir, infanterie, prirent deux aigles. Dans sa retraite, l'ennemi abandonna vingt pièces de canon. Les tirailleurs du Général Sacken firent manquer l'attaque que l'ennemi fit sur notre aile droite. Le Général Bagavoust qui occupait la village de Serpallen avec un détachement de l'avant-garde, fut attaqué, au point du jour; il se défendit avec ses tirailleurs seulement; mais la manouvre de l'ennemi indiquant l'intention de faire le tour du village, le Général Kochowsky, avec son régiment de ulhans Lithuaniens, et le régiment de cuirassiers de la petite Russie, marcha sur l'ennemi et le força à se retirer dans le plus grand désordre, et à se jeter dans un bois. Les mêmes régiments tomberent sur d'autres colonnes d'infanterie Française qui s'avançaient, appuyées par de la cavalerie, sur notre centre, repousserent ces colonnes, les mirent en désordre, tuerent 300 hommes, et firent 67 prisonniers, parmi lesquels se trouvaient quatre officiers.

Le Général de Pahlen, avec la brigade de cavalerie du Général de Korff, attaquerent diverses colonnes Françaises qui marchaient contre la division du Général de Sacken, les culbutèrent et prirent une aigle. Le régiment des hussards d'Isum et celui des dragons de Courlande, firent avec le même succès plusieurs charges contre l'ennemi, qui se voyant ainsi repoussé de tous côtés avec tant de vigueur et avec une perte considérable, rassembla ses forces du mieux qu'il put, et les forma en colonnes considérables qui se portèrent sur notre aile gauche dans le dessein de la tour

Le Général Bagavoust étant trop faible pour résister à des forces aussi supérieures, se trouva obligé d'évacuer et d'incendier le village de Serpallen, qu'il avait occupé jusques-là, afin de prendre une autre position. Sa cavalerie, qui était postée en avant de lui, attaqua l'ennemi à plusieurs reprises, mais fut enfin obligée de se retirer derrière notre aile gauche. Pendant ce temps-là, l'ennemi continuait à se renforcer, et exécutait son plan de tourner notre gauche.

Le Général Kaminsky, qui avait déjà envoyé quel ques renforts au Général Bagavoust, envoya alors à sa gauche les régiments de Uglitz et Kostroma, et fit occuper le village de Vilen-Sansgarten par le régiment de Resan. Le Comte Ostermann voyant s'avancer sur lui une force très-supérieure, jugea nécessaire de faire retirer sa gauche en arrière; le Général Bagavoust la rejoignit peu de temps après, pendant que de fortes colonnes Françaises s'avançaient rapidement, avec une artillerie considérable et des tirailleurs en avant, et étaient presque au moment de nous tourner. Quoique le Comte Ostermann eût reçu l'ennemi avec un feu de mousqueterie très-vif, et l'eût chargé à plusieurs reprises à la bayopette, il fut obligé de céder, malgré ses efforts continuels. L'ennemi passait déjà derrière notre gauche, et obligeait les divisions de Sacken et d'Osterman de prendre position en arriere, en multipliant toutes ses attaques sur ce seul point, et nous forçant vigoureusement à reculer. Je fis avancer alors mon artillerie à cheval, Le Général Kutaisoff et le Colonel Jarmatoff posterent leurs batteries sur une hauteur et firent un feu si vif sur l'ennemi qu'il s'arrêta sur-le-champ, évacua la ferme d'Auk Cappen qu'il avait occupée, et s'enfuit dans le plus grand désordre. En même temps, le Général Tschaplitz qui commandait un détachement de cavalerie, attaqua l'ennemi dans le village de Kluskitten, l'en chassa, ehargea les colonnes de l'ennemi, et les anéantit presque entierement.

Pendant que ces événements se passaient, le Lieutenant-Général Lestocq arriva sur le champ de bataille avec le corps de Prussiens qu'il commandait, et deux régiments d'infanterie russe, venant en toute hâte renforcer notre aile gauche. Aussitôt qu'il eut joint la division du Général Kamenskoi et le détachement du Général Von Tschaplitz, il marcha sur l'ennemi, faisant toujours un feu très-vif de sa batterie. Il se porta avec rapidité sur la gauche de l'ennemi, dans le dessein de le tourner, et le poursuivit jusqu'à ce que la nuit fût venue, qui lui fit lever la pour suite. L'arrivée du Lieutenant-Général Lestocq et l'actis vité avec laquelle il exécuta tous ses mouvements, contri, buerent beaucoup à nous assurer la vieteirë. Tandis que les balteries de notre gauche caponaient vivement l'ennemi, et pendant que le Général Lestocq commençait à le poursuivre, l'ennemi qui avait occupé le village de Schloditten, n'osa pas attaquer notre aile droite, qui ne consistait que dans la seule division du Général Tautschoff, parce qu'elle était protégée par le feu d'une forte batterie Prussienne, que le General Fock y avait placée sur une éminence. À la tombée de la nuit, je fis chasser l'ennemi du village de Schloditten, où il perdit bon nombre d'hommes. Les Cosaques se distinguèrent particulierement pendant la bataille, et firent 470 prisonniers.

Cette sanglante bataille qui commença le 7 Février à trois heures après-midi, se termina le lendemain à minuit. La perte de l'ennemi, de son propre aveu, s'éleve à 30 mille hommes tués et 12000 blessés; nous avons fait 2000 prisonnjers, et il est tombé 12 aigles en notre pouvoir. Notre perte consiste en 12000 tués et 7900 blessés. Il y a eu quatorze généraux Français de tués ou blessés. Nous avons neuf officiers-généraux blessés, mais la plupart si légèrement qu'ils ont déjà rejoint l'armée.

Je manquerais au premier de mes devoirs, si j'oubliais de rendre aux troupes de Sa Majesté le témoignage honorable qui leur est dû à si juste titre, pour la bravoure et la persévérance qu'elles ont montrée, et d'assurer Votre Majesté que son armée, en acquérant une nouvelle gloire immortelle, a offert au monde l'exemple et la preuve à jamais mémorable de tout ce que peut faire un peuple qui combat pour la défense de son pays, et pour remplir, au prix de son sang et de sa vie, les vues généreuses d'un monarque qu'il adore. C'est en vain que Buonaparte a prodigué ses vastes ressources; en vain il a cherché à exciter le courage de ses soldats; en vain il a sacrifié une portion considérable de son armée : la bravoure et la constance de l'armée Russe ont résisté à tous ses efforts, et lui ont enfin arraché une victoire long-temps douteuse.

Comme je suis resté maître du champ de bataille, j'y suis demeuré toute la nuit, et j'ai considéré alors ce qu'il y avait à faire. Je suis fort aise aujourd'hui d'avoir pris la détermination de me porter vers Konigsberg; je pouvais m'y procurer d'abondantes ressources de toute espèce pour l'armée, et donner à mes soldats, après des travaux si longs et si glorieux, le repos dont ils avaient besoin, tandis que l'armée Française affaiblie et découragée, restait sous les armes. J'espérais, en me portant ainsi en arrière, engager l'armée Française à me suivre; mais il n'y a eu que douze régiments de cavalerie, sous le commandement du Maréchal Murat, qui l'aient tenté, et ils ont été presque détruits auprès de Mansfeld. Après cette nouvelle perte, l'ennemi a commencé sa retraite.

(Signé)

Le baron de Bennigsen. »

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Le Général Bennigsen (1745-1826)

(Léonce-Léontiévitch, comte Bennigsen) (1745-1826), originaire du Hanovre, page à dix ans, lieutenant à la Garde à pied à quatorze, prit part à la guerre de Sept Ans et, en 1773, alors qu'il était déjà lieutenant-colonel, passa au service russe comme major au Régiment des Mousquetaires de Viatka. Il fit les deux guerres de Turquie et, au cours de la deuxième, il se distingua à la tête du régiment de cavalerie légère d'Izioume par son énergie et son sang-froid. Brigadier en 1790, il prend part à la guerre contre la Pologne, qui lui vaut le grade de Général-Major, la croix de Saint-Georges de 3e classe, une épée d'or et 1.080 paysans. Envoyé en Perse, il se distingue à la prise de Derbent et est promu Général Lieutenant en 1797. Paul Ier, d'abord bien disposé à son égard, le mit à la retraite en 1798, mais le réintégra bientôt dans les cadres et l'envoya à la Ligne du Caucase. En 1801, il répondit à l'appel de Pahlen et vint en secret à Saint-Pétersbourg, prit une part active au complot et joua le rôle d'assassin dans tout ce qu'il a de hideux et de répugnant. Cynique, sans morale et sans principes, il eut dans la suite l'audace de prétendre effrontément que le but véritable de la conjuration lui était inconnu et qu'il n'avait pas à rougir d'avoir trempé dans la tragédie du 11 mars. Alexandre Ier le nomma en 1801 Gouverneur militaire de Vilna et, en 1802, général de cavalerie. Il fit avec son corps la campagne de 1806, livra la bataille de Pultusk, mais sans pouvoir tirer un parti sérieux de sa victoire qu'il représenta dans son rapport comme la défaite de l'armée française tout entière, commandée par Napoléon en personne et qui lui valut la Saint-Georges de 2e classe et le titre de Commandant en chef. Peu après à Eylau, il se rencontra avec Napoléon lui-même. Bien que victorieux, il battit en retraite et donna ainsi à Napoléon la possibilité de s'attribuer la victoire. Pourtant son rapport fit sensation. On l'appela le Vainqueur de l'Invincible et il reçut le cordon de Saint-André avec une pension de 12.000 roubles. Ses opérations ultérieures ne furent pas couronnées de succès ; puis vint la défaite de Friedland et sa mise à la retraite. Rappelé en activité en 1812, il fut pris comme Chef d'Etat-Major par Koutouzoil, se distingua à Borodino, remporta la victoire de Taroutino et quitta peu après l'armée. Il ne se lassait pas de critiquer les actes du général en chef, ne reculant ni devant la délation, ni devant la calomnie jusqu'au jour où Koutousoff, mis au courant par l'Empereur qui lui communiqua un de ces rapports, exigea le renvoi de son Chef d'État-Major. Commandant une des armées d'opération en Allemagne en 1813, la bataille de Leipzig lui valut le titre de comte, et le siège de Hambourg, la croix de Saint-Georges de 1re classe. Commandant en chef la 2e armée en 1814, il fut relevé de ses fonctions en 1818 à la suite d'une inspection où P. D. Kisseleff le déclara vieux et affaibli, peu familiarisé avec la langue et les lois russes et bon par suite à servir de jouet à des mains expertes. Il se retira en Hanovre dans son domaine familial de Banteln, où il mourut le 22 Septembre 1826. Bennigsen fut un des derniers représentants des mercenaires étrangers, genre Condottieri. Après quarante-cinq ans de service en Russie, comblé de faveurs par le Tzar, possesseur en Russie d'immenses propriétés, il resta Hanovrien jusqu'à son dernier jour, résistant à la fusion avec sa seconde patrie, refusant même d'apprendre convenablement le russe : « Rester éternellement dans la nationalité russe n'a jamais été mon intention et le serment ne m'y oblige pas », note-t-il lui-même sur ses Etats de service.

Source : Le Général de Stamford, d'après sa correspondance inédite (1793-1806), de Maurice-Henri Weil.

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