Dépêche de notre correspondant, Angoulême, 28 juin.

Je vous envoie des détails qui viennent de m'être communiqués du sujet des années d'en fance de l'éminent homme public que fut M. Carnot. Ces détails sont peu connus et ils intéresseront, je l'espère, les lecteurs du Petit Journal.

La famille maternelle de M. Sadi Carnot est originaire de Chabanais (Charente), où le président lui-même, dans ces derniers temps, possédait des domaines. Chaque année, pendant son enfance et sa première jeunesse, il venait passer ses vacances au château de Savignac.

Suivant le désir de ses parents, qui suivaient en cela les idées de Jean-Jacques, ce temps était employé par le jeune Carnot et par son frère à apprendre la charpenterie et la menuiserie, au milieu même des ouvriers, pour pouvoir au besoin, si les circonstances devenaient défavorables et venaient changer leur position, faire face à l'adversité.

Mme Carnot, en femme supérieure, tenait même essentiellement à ce que ses enfants partageassent le repas frugal de leurs compagnons de travail, sans qu'aucune faveur y fût ajoutée, comme le racontait bien souvent une bonne vieille femme chargée autrefois de faire la cuisine aux ouvriers des chantiers où travaillaient les enfants Carnot.

C'est aussi à Chabanais, dans la vieille église de Grenord, que les deux frères Sadi et Adolphe Carnot ont fait leur première communion.

Tous les ans, encore, Mme Carnot mère, accompagnée de son fils Adolphe, de Mme A. Carnot et de leurs enfants, continue de venir résider deux ou trois mois en Charente, à Savignac, qu'elle ne quitte jamais sans regret, comme elle l'a manifesté bien souvent à son entourage.

Cette bonne mère témoignait tout dernièrement, hélas ! son impatience et son désir de voir approcher l'époque où finirait le mandat de son fils, et où M. Carnot, rendu à la vie de famille, pourrait prendre les soins que réclamait sa santé bien éprouvée, et jouir enfin d'un repos relatif si bien mérité, tout en aidant toujours sa patrie (ce à quoi il lui aurait été impossible de renoncer) de ses efforts, dè ses conseils et de sa haute expérience.

On voit combien M. Sadi Carnot tenait à Chabanais par ses liens de famille et par ses souvenirs d'enfance. Aussi les habitants, de cette petite ville ignorée — ils sont orgueilleux de le rappeler — semblaient-ils voir rejaillir sur eux comme un peu de la gloire de celui qu'ils considéraient au fond du cœur comme leur au guste enfant d'adoption.

L'acte de sauvagerie inouïe qui vient d'atteindre le président et de mettre en deuil la France entière a été bien profondément senti, tout spécialement, dans ce petit coin de la Charente. L'affliction y est déchirante. On y pleure le coup, affreux arrivé à la famille si sympathique qui a toujours, et avec tant de coeur, pris part à tous les événements, heureux ou malheureux, de ses habitants.

(Journal Le Petit Journal, 29 juin 1894)