L'oeuvre de Pierre Dereix au fil des lettres de la Cour
Auteur : Hubert Marchadier

Les lettres de la Cour, ce sont les échanges de correspondance administrative entre le ministre (Colbert puis ses successeurs) et les intendants de la marine dans les ports. Les lettres du ministre que j’ai étudiées sur plusieurs périodes sont tout à fait remarquables par la concision, la célérité des échanges pour l’époque (une à deux semaines au plus), le souci de maîtriser dans le détail les questions les plus importantes, la centralisation des décisions (les intendants sont tenus rênes courtes).

Les lettres qui s’intéressent aux activités de Pierre Dereix, maître de forges, se situent pour la plupart entre 1740 et 1755. Elles sont très nombreuses : une centaine dans chaque sens, et parfois fréquentes : plusieurs échanges dans le même mois. Le maître de forges est désigné Deffosses, Reix ou Rheyx-Deffosses par souci ne de ne pas le gratifier d’une particule indue.

D’un point de vue familial, ces archives donnent un aperçu parfois intimiste des relations entre Pierre Dereix et ses protagonistes par les lettres qui y sont annexées : les siennes mais aussi celles de ses proches, Dereix, Pautier, Blanchard, des inspecteurs d’artillerie qui séjournent sur place, des fournisseurs concurrents, Montalembert, Mlle de Logivière ou la Comtesse de Boisse propriétaires de la forge de Rancogne. On peut y deviner la culture et la pensée de chacun, l’appât du gain, les petites médisances et trahisons, ou encore l’inquiétude intéressée de la Cour lorsque Pierre Dereix est victime d’une attaque d’apoplexie, le ton rassuré lorsque sa santé s’améliore heureusement. On y apprend encore que Deffosses, parvenu à son zénith, va jusqu’à proposer au ministre les bons offices de son frère pour diriger la fabrication des canons pour la marine du Levant à la forge de Saint Gervais en Isère.

D’un point de vue purement historique, ces documents sont du plus grand intérêt. Au fil des lettres, on perçoit clairement trois périodes.

Première période : de 1740 à 1748.
Montée en grâce et développement de la production.

Le ministre Maurepas observe attentivement la concurrence entre les fournisseurs de canons. La plupart sont des personnages en vue qui font leur prix (tel est le cas de Bertin, conseiller au Grand Conseil qui deviendra ministre à partir de 1760). Rheix Deffosses est le seul à offrir des fournitures de canons à un prix inférieur de près d’un cinquième. On lui commande des munitions, bombes et boulets, puis des canons de calibre 6, 8 et 12, puis des canons de grand calibre jusqu’à 36. Les quantités commandées iront croissant : par un marché de 1746, le roi lui passe commande de 120 canons de 8 et 12 sur quatre années, quantité très importante en un temps et dans une région où l’industrie métallurgique n’est que très peu concentrée. Si sa fourniture n’est pas régulière en quantité et qualité, ce fournisseur présente l’avantage de rendre ses concurrents raisonnables.

Deuxième période : de 1748 à 1751.
Le groupe industriel Dereix est érigé en quasi-monopole.

Rouillé prend la suite de Maurepas. Le sieur Deffosses devient l’homme providentiel. Sa puissance industrielle semble s’être accrue et consolidée. Ses fournitures restent bon marché, même lorsque le ministre relève les prix pour soutenir l’intérêt du fournisseur. L’intendant et les inspecteurs de l’artillerie sont invités à être accommodants quant à la qualité des fournitures lors des visites et épreuves. On intervient à la Cour pour l’exempter de la taille, pour lui procurer des spécialistes, pour lui obtenir des coupes extraordinaires en forêt de Braconne (lettres de 1749). Pour soutenir l’entreprise, Rouillé va détacher un officier d’artillerie (le Sr de Walles puis Bespin) en mission permanente auprès des forges de ce fournisseur qui se trouve de fait placé sous tutelle.

La période est marquée tout à la fois par une disette de fonds et un grand besoin de canons pour le réarmement de la flotte. Ces circonstances amèneront le ministre à négocier avec Pierre Dereix des Fosses le marché du siècle : 1200 canons sur quatre ans !

Par une longue lettre de Versailles du 24 mars 1750, il fait valoir à l’intendant tous les motifs qui justifient de confier à ce seul maître de forges l’essentiel de la fourniture. Il ne sera fait appel aux autres maîtres de forges que pour le surplus que celui-ci ne sera pas en mesure de fournir à temps. Il précise enfin : Il y aura aussi à insérer dans ces nouveaux marchez qu’en cas de concurrence avec le sieur Reix des Fosses pour les ouvriers, les mines, les lavoirs, les coupes de bois, les charrois et autres facilités portées dans son marché, ce fournisseur doit avoir la préférence. J’écris en conformité à M. le Mis de Montalembert, à M. de Segonzac, à M. Bertin et à Madame la comtesse de Brassac. Signé Rouillé.

Cette lettre est à elle seule un monument. Au-delà de son optimisme qui consacre la réussite de Pierre Dereix, elle permet déjà d’entrevoir ce qui va se passer. Elle se présente d’abord comme un plaidoyer, alors que le ministre n’a pas à se justifier auprès de l’intendant. Ensuite, elle place clairement le fournisseur Reix des Fosses en position de quasi monopole. Enfin, elle prescrit au détriment des autres fournisseurs une clause préférentielle dont le ministre lui-même s’engage à informer aussitôt les principaux concurrents !

Troisième période : de 1751 à 1755.
Disgrâce et chute du premier fournisseur d’artillerie.

La réaction du principal concurrent ne se fait pas attendre : Montalembert se plaint auprès de la Cour, pour lui et Roffignac, de la clause préférentielle dont se prévaut Deffosses dans la conduite de ses affaires (Versailles 1er décembre 1750).

Comme par fatalité, Deffosses va très vite se trouver privé de toute ressource vitale :

* main d’oeuvre et approvisionnements : Le Sr Reix des Fosses à qui vous avez communiqué les plaintes que M. le Mis de Montalembert m’a adressées contre lui, vous a assuré qu’il ne pense plus aux provisions du nommé Béneau, ni à la forge de la Jomelière. Il est bon que vous ayez recommandé à cet entrepreneur d’éviter avec soin tout ce qui pourrait donner lieu à de nouvelles plaintes de la part de M. de Montalembert ; mais comme il n’est pas juste que celui-ci fasse ses arrangements au préjudice de ceux du Sr Reix des Fosses, il est à propos que vous l’engagiez à renvoyer les ouvriers que cet entrepreneur réclame, et je me remets à vous de prendre les mesures nécessaires pour prévenir à l’avenir... (Versailles 7 janvier 1751)

* coupes de bois (approvisionnement vital pour les forges) : au sujet de la remise que les officiers de la maîtrise d’Angoulême ont faite de l’adjudication des ventes de la forêt de la Braconne dont le Sr Reix des Fosses était adjudicataire dans la première séance. Comme il paraît qu’il n’y a rien de répréhensible dans la conduite que ces officiers ont tenue à cet égard, je vous prie d’avertir le Sr Reix des Fosses qu’il ne faut pas qu’il compte sur les bois dont il s’agit, et qu’il doit chercher à s’en pourvoir d’ailleurs. (Versailles 26 janvier 1751)

* finances : le Sr Reix des Fosses m’écrit qu’il a pour cent mille livres de canons sur le champ d’épreuves à Rochefort et pour pareille somme sur les ports et dans ses forges. Il demande de toucher la somme de cinquante mille livres d’avance qui lui a été promise chaque année et qui lui est nécessaire pour payer les frais du transport et soutenir son entreprise... (Versailles 17 avril 1751)

Mais les fonds seront désormais distribués en priorité à l’entreprise de Ruelle en cours de création, au mépris des engagements antérieurs pris par l’intendant.

Rouillé quitte le ministère avant l’été 1754. Mais la reprise en main par Machault aggravera pour longtemps encore les difficultés engendrées par la nécessaire concentration des moyens industriels (c’est l’époque où on installe dans les principales forges -dont Plachemenier et Rancogne- les machines à forer de Maritz). Certes, la forge de Planchemenier continuera à fonctionner pendant de nombreuses années avec Desrivières, mais la fin de l’empire Dereix sera marquée par la perte de la forge de Rancogne dont, faute de moyens financiers, le bail devra être cédé en 1754 à Charles-Pierre de Ruffray, trésorier des vivres de la marine à Rochefort, avec qui s’éteindra la forge.

Fin.

Voir aussi : - Foulques Regnauld de La Soudière, Saga Dereix, 2005, 939 p. (lien)
- Généalogie Dereix, avec Pierre Barbier de La Serre (lien)