Cour d'assises de la Haute-Vienne
Audience du 27 novembre 1878
MM. Decoux, président ; Chamiot, Fougeron-Laroche, assesseurs.
Affaire Rénier. — Vol avec violences. Condamnations.

Les faits sont ainsi exposés dans l'acte d'accusation :

Le six mai 1878, le sieur Guimbelot, François, âgé de 54 ans, demeurant à Cussac, se rendait dans une de ses propriétés, située dans le département de la Charente, pour y pendre un chargement de vin ; comme il passait en conduisant sa charrette, au hameau de la Lande, commune de Maisonnais, il rencontra sur la route, le nommé Rénier, cantonnier, qu'il connaissait depuis longtemps et qui habite à cet endroit une maison isolée. Ce dernier lui demanda quel jour il reviendrait, lui offrant de lui montrer à son retour une certaines quantité de foin, qn'il désirait échanger, disait-il, contre une barrique de vin. « Je passerai le 11 mai au plus tard, lui répondit Guimbelot. »

Le 11 mai, cet homme arrivait en effet, vers deux heures du soir, devant l'habitation des accusés. La femme Rénier qui s'y trouvait, lui prêta, sûr sa demande, un baquet pour donner de l'avoine à son cheval, et l'invita en même temps avèc instance, à entrer s'asseoir a la maison. Guimbelot l'ayant suivie et lui ayant exprimé le désir de parler à son mari, elle répondit qu'il était sur la route à une petite distance : « Je voulais, dit-il, voir le foin qu'il avait l'intention d'échanger avec moi. » La femme Rénier le conduisit alors dans la grange attenante à la maison, sous prétexte de lui montrer le foin qui devait faire l'objet de ce marché. Guimbelot s'y trouvait depuis quelques minutes seulement, lorsque Rénier, qui était resté caché derrière un cuvier, se précipita sur lui, armé d'un pieu, dont il lui porta plusieurs coups. Il l'accusait d'avoir voulu violer sa femme, et menaçait de le tuer, s'il ne consentait à lui donner de l'argent et à lui souscrire des billets.

Craignant d'être dépouillé du porte-monnaie qu'il avait en sa possession, Guimbelot lit tous ses efforts pour le-retenir, tandis que Rénier essayait par de nouvelles violences de s'en emparer. Le porte-monnaie s'étant ouvert pendant la lutte, l'accusé parvint à y dérober un billet de mille francs et cinq cents francs environ en pièces d'or, sur deux mille francs qu'il contenait. Pendant ce temps, la femme Rénier était sortie en prenant le soin de fermer la grange. Une nièce de l'accusé, attirée par le bruit de la dispute, s'est approchée de la grange et a pu voir une partie de la scène qui s'y passait. Rénier lui avait ordonné de se retirer, mais redoutant sans doute les révélations que pouvait, faire ce témoin, il a enfin consenti à laisser partir Guimbelot. Comme ce dernier voulait emmener son cheval et sa charrette avec le vin dont elle était chargée, l'accusé l'en empêcha en le frappant à coups redoublés sur les bras, et en proférant contre lui de nouvelles menaces.

Guimbelot, épuisé de fatigues, meurtri par les coups, et vivement impressionné par cette scène qui avait durée plus de deux heures, put cependant regagner à pied son domicile situé à une distance de treize kilomètres. Son corps était couyert de blessures et de contusions.

Le lendemain la justice fut avertie de l'agression dont il avait été victime et ouvrit une information. Les accusés ont varié dans les explications par eux fournies. Rénier a déclaré dans un de ses interrogatoires qu'il n'avait eu, ainsi que sa femme, aueun sujet de plainte contre Guimbeiot, et qu'ils n'avaient eu d'autre but que de l'attirer dans un guet-apens pour lui faire souscrire des valeurs ou lui enlever l'argent qu'il possédait. Il revient aujourd'hui sur cet aveu. La femme Rénier persiste à invoquer pour se défendre, ses prétendues relations avec Guimbelot, comme si son immoralité pouvait être une excuse. Le rôle important qu'elle a rempli dans la scène de violence dont son mari s'est rendu coupable prouve qu'elle a été la complice volontaire de cet attentat.

Il résulte de l'instruction que Rénier s'est déjà livré à des entreprises de même nature. Une perquisition faite à son domicile a fait découvrir plusieurs feuilles de papier timbré, laissées en blanc, destinées à la souscription d'effets de commerce pour des sommes considérables.

L'accusé a déclaré que ces feuilles avaient été destinées à exploiter la signature, non de Guimbelot mais d'une autre personne. Il a même ajouté que du vivant de sa première femme il s'était fait souscrire par un homme qui entretenait avec elle des relations intimes, un billet de mille francs ; Rénier a, dans la commune qu'il habite, une détestable réputation et est d'une mauvaise foi notoire.

En conséquence, Rénier (François) et Marie Delage, sont accusés d'avoir : 1° François Rénier, d'avoir le 11 mai 1878, dans la commune de Maisonnais (Haute-Vienne), soustrait frauduleusement une certaine somme d'argent au préjudice de François Guimbelot, avec les circonstances aggravantes que la dite soustraction frauduleuse a été commise à l'aide de violence ; que ces violences ont laissé des traces de blessures ou contusions ; que Rénier était au moment du vol porteur d'une arme apparente ; crime prévu et puni par les articles 379, 381, 382 et 386 du Code pénal.

2° Marie Delage, épouse de François Rénier, de s'être, à la même époque et au même lieu, rendu complice du crime ci-dessus, en aidant et assistant avec connaissance l'auteur de ce crime dans les, faits qui l'ont préparé et facilité et dont ceux qui l'ont consommé ; crime prévu et puni par les articles 379, 381, 382 et 386 du Code pénal.

Cette affaire était la plus grave de la session.

L'attitude du sieur Rénier à l'audience n'était pas de nature à lui obtenir l'indulgence de MM. les jurés. Ses dénégations audacieuses devant des charges accablantes produisaient la plus défavorable impression.

M. Barailher, substitut du procureur général, dans un langage ferme et élevé, a demandé un verdict de condamnation sans circonstances atténuantes.

Me Couty a parlé pour le sieur Rénier, et Me Ninard fils pour la femme Rénier.

La tâche des défenseurs était particulièrement difficile ; ils l'ont accomplie avec un véritable talent.

Me Couty et Me Ninard fils débutaient devant la Cour d'assises, mais ils avaient été déjà entendus plusieurs fois devant le Tribunal et devant la Cour d'appel, et leurs excellentes plaidoieries y avaient été fort appréciées.

M. le président de la Cour d'assises leur a adressé des félicitations bien méritées et auxquelles s'associent tous ceux qui ont suivi les débats de cette affaire.

Le jury a répondu affirmativement aux diverses questions qui lui étaient posées, et n'a admis de circonstances atténuantes qu'en faveur de la femme Rénier.

En conséquence, la Cour a condamné la sieur Rénier aux travaux forcés à perpétuité, et la femme Rénier à cinq ans de travaux forcés.

Cette affaire a clos la session.

(Le Courrier du Centre, 30-11-1878)