1804. Les vingt ans de Bugeaud et le choix des armes

Marqué dans son enfance par la grande Révolution, entré dans l'adolescence au cours des années moins tendues du Directoire, puis apaisées du Consulat, mais surtout du fait de son absence d'instruction, Bugeaud aura toute sa vie sur les faits politiques des analyses généralement schématiques, Sinon sommaires.

Entouré d'une génération exaltée, formée en même temps dans l'abstraction oratoire, le mirage d'une volubilité nourrie de références latines, et le débat politique, dans la violence et les contradictions de l'action, dans l'extrémisme des sentiments et des passions, et prioritairement nourrie de la lecture de Voltaire, Diderot et Rousseau, Bugeaud n'est, lui, ni révolutionnaire, ni romantique. Homme d'ordre, il montre devant les faits un réalisme solide, forgé par le bon sens acquis au contact de la terre et des duretés de la vie. Le seul effet mesurable de l'épisode révolutionnaire sur le destin de sa famille est un arrêt dans son mouvement d'ascension sociale, et un appauvrissement non négligeable. Rentes et redevances ont disparu, les métayers ne travaillent plus que de mauvaise grâce. A sa mort en 1803, Jean-Ambroise Bugeaud de La Piconnerie ne laisse à ses enfants aucune fortune. Thomas, alors âgé de dix-neuf ans, ne dispose que d'un revenu d'environ cinq cents francs, ce qui peut suffire à un campagnard sans instruction, mais sûrement pas à un jeune homme ambitieux.

Ne pouvant rester à la charge de son frère ou de ses sœurs, Thomas Bugeaud comprend qu'il doit désormais choisir un état. Il tente d'abord d'obtenir une place de commis dans les forges de Festugières, fondateur d'une petite dynastie industrielle, ami de longue date de la famille, bien installé dans le Périgord où il a épousé une demoiselle Jouffre de Lafaye. Mais le jeune homme ne connaît les forges que par ce qui reste de celles de son grand-père dans les bâtiments de Gandumas, rien de plus. Festugières a longuement parlé avec lui, et l'a sans doute fort bien jaugé : « Je ne veux pas d'un gentilhomme pour commis, ce n'est pas votre place », lui dit-il ; « Votre intelligence vous mènera à de grandes positions dans l'armée, entrez-y donc, puisque vous êtes pauvre ». Tel est également le conseil de Phillis. C'est aussi le moyen de reconquérir un rang social perdu.

En mai 1804, devançant l'appel de sa classe pour la conscription, Thomas décide de s'engager, et se trouve admis dans le tout nouveau corps des vélites des grenadiers de la garde impériale, Créé par le décret du 3 nivôse an XII (21 janvier 1804). Les vélites sont des chasseurs légers qui viennent compléter le vieux corps de la garde des consuls, qui deviendra le 18 mai suivant la garde impériale. L'on sait que l'un des premiers Soucis de Bonaparte, consul, a été de réorganiser l'armée, et d'abord de lui donner des cadres solides. A cet effet, il crée en 1802 à Fontainebleau une école d'officiers (qui devient plus tard l'École spéciale militaire) et adjoint à chaque régiment de la garde un bataillon de vélites, sorte d'école de sous-officiers. Par l'école d'officiers, on accède directement à l'épaulette ; par les vélites, on peut devenir sous-officier dans la Garde, ce qui donne rang d'officier dans la ligne. Pour entrer à l'école d'officiers, il faut une instruction que Bugeaud n'a pas, tandis que pour entrer dans les vélites, il suffit d'être un solide gaillard, de bonnes vie et mœurs, et de payer une petite pension. Il faut aussi des protections, car le nombre de places est limité. Thomas Bugeaud a été recommandé par un sieur Blondeau de Combras, parent de sa belle-sœur Célie.

Après un bref séjour au château d'Écouen, où les futurs vélites sont rassemblés et reçoivent leur première formation, ils rejoignent Fontainebleau, qui se trouve ainsi la première garnison de Bugeaud. Il y arrive le 10 messidor an XII, (29 juin 1804). Le 12 messidor, le signalement de la nouvelle recrue sur le registre matricule du régiment des vélites nous donne un portrait, à vrai dire sommaire, du jeune Bugeaud-Lapiconnerie : « Visage : ovale ; front : haut ; yeux : bleus ; nez : ordinaire ; bouche : petite ; menton : rond ; cheveux et sourcils : roux. » La taille n'est pas mentionnée, mais pour être aux vélites, il fallait au moins mesurer 5 pieds 2 pouces...

Le camp de Fontainebleau et les lettres à Phillis

La France est alors dans une situation internationale fausse. Elle n'est pas en guerre, mais la paix d'Amiens du 25 mars 1802 est rompue dans les faits. Les bouleversements de la carte de l'Europe qui se produisent en 1802 puis en 1803 ne sont pas contraires à la lettre du traité, mais sans doute à son esprit. Le 26 avril 1803, Whitworth, ambassadeur d'Angleterre, remet un ultimatum à Paris, suivi de son départ le 12 mai. Cette rupture diplomatique est interprétée à Londres comme une déclaration de guerre, mais sans opérations terrestres pour l'année 1804.

La vie au camp de Fontainebleau, malgré sa nouveauté, n'enthousiasme guère le jeune vélite, qui a du mal à se faire une place loin des siens. Il ouvre son cœur et son âme dans une correspondance assez fournie avec sa sœur Phillis, confidente attentive et fidèle à laquelle le lie une amitié très tendre. Il révèle au fil des pages une sensibilité parfois inattendue. Sans aucune fausse honte, il lui confie même dans l'une de ses premières lettres que sa seule consolation contre les duretés de la vie militaire est d'aller se promener tout seul dans la forêt de Fontainebleau, s'asseoir au pied d'un arbre, et pleurer à son aise. Assez curieusement datées (11 thermidor 1804, 10 fructidor 1804, etc., c'est-à-dire ici 29 juillet et 27 août), ces lettres révèlent d'autres aspects du tempérament profond du jeune homme, auxquels aucune occasion n'avait jusqu'alors permis de s'exprimer. Observateur très critique de certains défauts de la vie militaire, sinon de l'armée comme corps social, il fait montre d'une ambition au service de laquelle il met toute sa force de travail, et il exprime à mots couverts les élansd'un corps de vingt ans, en se retranchant dans une vertu hautement proclamée — ce que Phillis souhaite lire, bien sûr.

Thomas Bugeaud, dont le caractère est déjà fier et emporté, habitué à trop d'indépendance, ne s'est pas facilement adapté aux exigences de son nouvel état. Ayant peu de relations, peu d'argent, et peu de perspectives d'avancement rapide, il entre d'abord avec peine dans les règles collectives d'une camaraderie pesante pour un jeune homme plus accoutumé à Vivre seul et sans contraintes, ou choyé par ses sœurs, que dans le « sabbat d'enfer » des chambrées et le contact avec les vieux briscards des guerres révolutionnaires.

Le premier incident qui marque sa vie militaire est violent : à l'occasion de la distribution de la soupe, il est prévu une gamelle pour six, dans laquelle chacun trempe sa cuiller à tour de rôle. Bugeaud se sert deux fois ! Le voici aussitôt accablé de reproches par un ancien, qui mêle confusément dans ses remarques les mains blanches et fines, les cheveux roux et le menton imberbe, la solitude laborieuse dans laquelle le vélite essaye de s'enfermer : « Tu n'es qu'un blanc-bec », conclut le grenadier, qui reçoit en retour la gamelle au visage. Un duel s'ensuit, et le vieux grognard est tué par le blanc-bec. Si grave qu'elle apparaisse, cette affaire ne laisse aucune trace dans le dossier militaire du jeune homme. Le duel était une pratique extrêmement courante, presque un rite d'admission imposé par les anciens qui insultaient à plaisir les nouveaux. Mais en général, il n'y avait pas mort d'homme, et l'on se réconciliait après avoir rompu quelques lames. L'un des compagnons de Bugeaud, François Frédéric Billon, qui a laissé des souvenirs publiés beaucoup plus tard, confirme que l'un des travers des vélites était d'être « crânes » : le crâne « était le fléau de ses frères d'armes, duelliste enragé, pour un mot, pour un rien, il provoquait ses pareils »...

Bugeaud se trouve alors, sinon plus respecté dans Son régiment, au moins redouté, et s'accommode mieux de la Compagnie des autres. Il les décrit sans complaisance. Ses camarades lui semblent former une société hétéroclite, fils de paysans, fils d'artisans et gens de naissance mélangés. Il se fait un ami, nommé Lamothe, jeune homme oiginaire de Saint-Yrieix, donc un compatriote. Ce Lamothe semble avoir un tempérament comparable au sien, et se trouve également impliqué dans un duel, avec Thomas comme témoin. Bugeaud restera toute sa vie lié avec lui, car il est fidèle en amitié. Au reste, il juge sévèrement une discipline trop exacte et trop dure, une instruction générale difficile à acquérir, des chefs qui sont « des gens de peu de naissance et de peu de moyens », et « qui ont une très mauvaise morale », écrit-il, visant ici leurs propos en matière religieuse, qui ont une odeur jacobine : « lls croient qu'après la mort tout est fini, qu'ils sont des animaux comme les autres ; ils croient à un Être suprême, mais ils le supposent neutre. » Il s'agit évidemment des sous-officiers qu'il fréquente. En revanche, il ne connaît guère les officiers, le chef de bataillon Chéry, l'adjudant-major Véjut, le général Ulat, commandant le corps.

Pourtant, le jeune vélite recherche leur attention, seul moyen d'obtenir une promotion. Montrant, contrairement à son affirmation constante, une ambition tenace, il se plie aux nécessités des protections et des faveurs, regrettant que son protecteur ne soit pas plus puissant : « J'ai fort peu d'espoir d'avancer si monsieur Blondeau n'est pas placé. Les vélites arrivés les premiers ont tout l'avantage (...). Il y en a déjà une quarantaine nommés instructeurs qui, dans peu, deviendront sous-officiers », écrit-il, avec plus d'amertume que de résignation. Mais comment se faire distinguer par ses chefs dans les tâches quotidiennes d'une garnison ? Heureusement, à l'occasion du duel de son ami Lamothe, qui se trouve interdit par les officiers et résolu par une violente bagarre alors que les deux duellistes sont détenus au corps de garde, Thomas est chargé de faire un rapport écrit. Ainsi « érigé en Démosthène », il est remarqué par Son chef de bataillon, qui s'intéresse à lui, le présente, à l'occasion d'une revue, au maréchal Bessières qui commande alors l'ensemble de la garde impériale. Bugeaud espère aussitôtne pas être oublié quand il y aura des places : «Cela me fait un grand plaisir, quoique je ne sois pas ambitieux. » Pourtant, il avoue dans un autre courrier s'être ouvert la connaissance d'un jeune capitaine par le moyen de la chasse ! « Je lui ai déjà fait parler de moi par un Sergent que je Connais, je me suis donné pour un grand chasseur [...]. Dès que nous aurons chassé deux ou trois fois, nous serons bons amis. »

Cependant, héritier d'une lignée qui s'est obstinément élevée dans l'échelle sociale, Bugeaud sait que le vrai moyen de progresser, c'est le travail. Il réussit, avec une constance remarquable, à s'imposer un énorme effort quotidien pour acquérir l'ensemble des connaissances qu'une éducation négligée ne lui a pas apportées. Les leçons de l'armée, pratiques, maniement des armes, marches, tirs, évolutions prescrites par le règlement de 1791 toujours en vigueur, ou théoriques, données à un trop grand nombre de jeunes gens ensemble, ne suffisent pas. Bugeaud consacre l'essentiel de ses maigres ressources à payer des maîtres particuliers pour compléter l'enseignement des instructeurs du corps. Ainsi, il s'intéresse aux mathématiques, acquiert des connaissances en géométrie et trigonométrie, des éléments d'algèbre ; il fait de l'anglais, de la géographie, et quand ses loisirs le permettent, il prend des cours de dessin, de grammaire et d'écriture, apprend à lever les plans. Mais cette volonté autodidacte, si acharnée qu'elle soit, ne suffit pas à l'avancement. Bugeaud, qui ne se sent pas particulièrement attaché au corps prestigieux de la Garde, songe en plusieurs occasions à se présenter à l'École militaire de Fontainebleau, « parce qu'on est sûr, y étant, de sortir avec le grade de sous-lieutenant, et que l'on s'y instruit réellement parce qu'on ne s'attache pas simplement à l'exercice, mais on y reçoit de vraies connaissances pour devenir un bon officier ». Mais Thomas devient instructeur, ce qui l'oblige à étudier l'Ecole du soldat, et à assister chaque jour à une leçon supplémentaire de deux heures... Il n'est plus possible de songer à préparer l'admission à l'École militaire.

Dans l'ensemble, alors qu'il aspire à des responsabilitéset au commandement, il est plutôt déçu par sa condition de vélite sans grade ; même s'il ne dit pas un mot pour s'en plaindre, il ne parle pas, dans ses lettres, de ses activités physiques, de ses gardes ou de ses revues. Il se contente d'une remarque générale : « C'est un état si dur, on est si esclave et si soumis à tant de personnes qui, le plus souvent, vous maltraitent, qu'il faut absolument être insensible – comme le marbre – pour être soldat. » En même temps, il endurcit son caractère, découvre et accepte la discipline, et renonce aux permissions qu'il pourrait prendre pour aller voir à Bordeaux sa chère Phillis, ou à la Durantie la petite Antoinette, affectueusement nommée Toiny, « car cela ferait du tort à mon avancement ».

Le pauvre soldat a-t-il des compensations ? L'uniforme est beau, mais il est coûteux, et plus encore la tenue de sortie, entièrement à la charge du vélite, qui ne peut être « vêtu comme un manant ». Les vélites rivalisent d'élégance, il faut porter culotte de nankin, bas de soie ou de beau coton, pantalon de Casimir et bottes. « Le moyen de se faire remarquer est de montrer qu'on n'est pas un homme de rien, et d'avoir une très belle tenue. » Cela ne suffit sans doute pas. Bugeaud, qui se fait sociologue, observe qu'il est très difficile au militaire de se faire des connaissances respectables en ville, encore plus difficile de se faire recevoir. « On se méfie de ce qui porte l'habit. » Cause ou conséquence ? Il semblerait que quelques vélites aient, à Fontainebleau, commis des malhonnêtetés ; en bref, il ne leur reste que « la société des courtisanes ou des cafetières », article Sur lequel l'autorité militaire ne montre aucune sévérité. « On ne leur dit rien, sinon les engager à ménager leur argent. » Bugeaud, pour sa part, n'a pas les moyens d'entretenir une courtisane, et peut donc convaincre Phillis, vigilante, que dans son Corps de grenadiers, il est plus sage qu'il ne le serait dans un ermitage, et qu'il va à la messe tous les dimanches par plaisir et par dévotion. Il reconnaît quand même avoir aimé le bal des blanchisseuses, et s'être fort ennuyé à un concert donné par un joueur de harpe et une centaine de vélites musiciens : « C'eût été charmant s'il yavait eu plus de femmes », écrit-il ; mais par malchance, notre Thomas s'est trouvé assis entre deux laides qui ne l'ont entretenu que de sciences et de musique, auxquelles il n'entend rien... Grâce à ces femmes savantes, la vertu du vélite n'a pas été compromise.

En réalité, les seuls temps forts de la vie du jeune homme dans son camp de Fontainebleau sont constitués par les revues du maréchal Bessières, ou le passage de l'empereur. Ainsi, Thomas Bugeaud, vélite tout à fait inconnu de la septième compagnie, se trouve l'un des témoins de l'entrevue de l'empereur Napoléon et du pape Pie VII au château de Fontainebleau le 25 novembre 1804, avant le sacre. Il écrit alors aux demoiselles de La Piconnerie avec une excitation qui ne lui est pas coutumière. L'Empereur lui a adressé la parole ! « Il m'a parlé pour me demander s'il y avait des vélites dans une caserne séparée, devant laquelle il passait. Je répondis en le saluant, il me rendit mon salut, et passa outre avec la rapidité de l'éclair. » La légende impériale et la fidélité à son souvenir sont déjà en formation dans le cœur ému du jeune vélite, désigné le soir pour garder la chambre de « Madame Bonaparte », et charmé pendant un quart d'heure par la conversation d'une dame de sa suite, jolie et aimable. Il est apparemment moins touché par le spectacle du sacre de l'Empereur à Notre-Dame. Thomas, qui fait la haie avec quatre-vingt mille autres soldats, ne peut plus être distingué par l'empereur ; mais il est ébloui par la splendeur du cortège, le défilé des carrosses, l'illumination, et son imagination toujours vive s'enflamme : « Je me serais cru à l'Olympe », avoue-t-il, mais il ajoute aussitôt : « Si je n'avais senti les misères humaines » ! Car, à monter la garde ou à faire la haie pendant une dizaine de jours à la fin du mois de novembre et au début du mois de décembre, par un très grand froid, et souvent dans une boue abominable, le vélite a gagné une forte fièvre et entre à l'hôpital, selon son calendrier original, le 25 frimaire 1804 (16 décembre).

Il regrette alors la Durantie, son chien, son fusil et ses sœurs, préférables « à cette folle ambition qui fait quitter son chez-soi pour courir après la fortune à travers mille désagréments». Cet aveu de faiblesse est bref. Bugeaud apprend qu'on doit nommer des caporaux et que certains vélites vont être envoyés en Italie. Il espère être l'un d'eux et se porte volontaire.

Le camp de Courbevoie, ou l'ennui du vélite

La déception est immédiate, la désillusion amère. Les vélites quittent Fontainebleau à la hâte au début de février 1805 (« pluviôse 1805 »). «On nous avertit que, dans une heure, il faut être prêt et partir pour Paris, et de là en Italie. On ne nous donne pas une minute », écrit Thomas. Effectivement, les vélites parcourent les vingt lieues qui séparent Fontainebleau du camp de Courbevoie, point de rassemblement, en une vingtaine d'heures. Hélas, à Courbevoie, deux cents hommes seulement sont désignés pour l'Italie, au lieu de quatre cents. Bugeaud, qui faisait partie des quatre cents initialement désignés, est l'un de ceux qui, finalement, doivent rester – « à mon grand regret », commente-t-il.

Les jeunes vélites de Courbevoie sont alors admis dans la garde de l'Empereur, amalgamés aux anciens grenadiers de la Garde. L'unité est prestigieuse, mais c'est un nouveau contretemps. Car les vélites se trouvent ainsi privés de tout espoir d'avancement immédiat. Les anciens passent toujours avant les jeunes, ce que ne conteste pas Thomas, en l'occurrence modeste : « Il serait injuste que de jeunes blancs-becs qui ont six mois de services commandent jamais à ces vainqueurs de l'Europe ; c'est déjà beaucoup qu'on ait voulu nous placer dans leurs rangs. » Mais désormais, le regret et l'ennui dominent la vie du jeune soldat. Que faire du temps libre ? La vie d'une unité n'est plus celle d'une école. A Courbevoie, il est impossible de s'instruire. Le camp est installé dans un gros village, où l'on ne peut trouver ni livres ni maîtres ; il est également trop éloigné de Paris pour s'y distraire. Avide d'apprendre, Bugeaud se voit réduit à monter des gardes aux Tuileries, à manger et à dormir.

Quel est l'effet de l'ennui sur son esprit ? «Je n'ai d'autres ressources que le vice qui règne partout ici, [...] à ce prix je ne m'amuse guère, je préférerais m'ennuyer dans ma chambre que d'aller chercher dans de mauvais lieux une maîtresse vénale, ou de noyer dans le vin mes chagrins et mes ennuis. » Voilà que ce sujet nouveau occupe de longs passages dans sa correspondance ; les petites femmes de Courbevoie sont apparemment complaisantes, et il semblerait même qu'elles n'hésitent guère Sur les moyens de s'attacher les grenadiers de la Garde — est-ce le prestige de l'uniforme ? « Il n'en est pas un qui n'ait une maîtresse dans la classe des lingères de Paris, qui le blanchit, l'entretient, lui donne dimanche le produit du travail de la semaine » ! Thomas répète plusieurs fois qu'il refuse de s'avilir et de chercher une compagne, même temporaire, dans une société aussi peu vertueuse. On le Croirait volontiers, s'il le proclamait moins souvent, et s'il n'avouait un semblant d'aventure. Après une rencontre galante, la personne qui lui paraît au premier abord charmante et pleine d'esprit, le rebute ensuite en lui proposant de déserter et de s'enfuir avec elle, avant de se révéler n'être qu'un jeune homme perverti dont les manœuvres douteuses ont déjà enflammé plusieurs vélites inexpérimentés... L'anecdote est quand même un signe de naïveté, d'ignorance, et de prudence.

On le croirait aussi, si la vie militaire occupait de plus longs passages dans sa correspondance. Curieusement, ce n'est pas le cas. Il évoque pour s'en plaindre ses gardes aux Tuileries, il ne parle jamais de ses entraînements, de ses exercices, de ses compagnons de chambrée ; il n'exprime qu'un dégoût apparemment de plus en plus prononcé pour son métier, qui n'est pour lui que de l'oisiveté. « Ah, ma chère Phillis, si tu savais combien cet état m'ennuie, et comme j'apprends à apprécier la vie tranquille qu'on mène au milieu des siens, [...) si tu savais combien il est dur d'être soldat », écrit-il, en songeant d'ailleurs plus à la difficulté pour le vélite d'être admis en société qu'à la dureté du service quotidien, et par conséquent, à la solitude à laquelle il se trouve condamné. « Tu ne te fais pas idée comme cela change le caractère ; je me sens plus sensible, plus aimant, et ce qui autrefois faisait mon ennui ferait mon bonheur à présent. » Le vocabulaire du registre sensible et lyrique s'impose au jeune homme, qui regrette en ce printemps 1805 sa campagne limousine ou périgourdine. Phillis lui conseille alors de demander un congé de semestre ; il pourrait le passer à Bordeaux, où elle-même habite chez sa tante la comtesse Mac Carthy, née Sutton de Clonard ; de son côté, sa belle-sœur Célie lui annonce qu'elle l'attend à Limoges, ou à la Durantie. Enfin, Thomas semble avoir préparé son retour éventuel, et se réjouit par avance de retrouver les siens.

Mais Thomas n'est jamais longtemps rêveur ou sentimental, il aime son métier plus qu'il ne l'avoue, et, ambitieux, il veut ayant tout monter en grade et changer de condition. Une nouvelle fois, il songe à l'École militaire. Vélite, il pourrait rester dix ans sans grade, avant d'être officier dans la ligne, sauf en cas de campagnes. De l'École militaire, il sortirait lieutenant après deux années, et pourrait y acquérir les connaissances nécessaires à un avancement ultérieur ; malheureusement, il lui faudrait payer une forte somme, pour son entretien, son logement, son uniforme, et il devrait entamer sa maigre fortune, peut-être se faire avancer de l'argent. Est-ce réalisable ?

Phillis s'en inquiète brusquement, et Thomas cherche à la convaincre en argumentant ses espérances : sous-lieutenant sortant de l'École militaire, on a l'espoir d'avancer ; les officiers qui en sortent passent avant les officiers de fortune, tous ces anciens cadres de l'armée révolutionnaire qui ne savent rien. Il en appelle aussi à un nouvel appui, et va voir dans son hôtel parisien le comte Walsh de Serrant, se souvenant fort à propos qu'il se trouve apparenté à la famille Sutton de Clonard. Il s'agit sans doute de Joseph Alexis, émigré et rentré en France dès les premiers jours du Consulat, qui vient de prendre du service dans l'administration impériale ; son soutien doit être plus efficace que celui du sieur Blondeau. Et finalement, quel que soit le plaisir qu'il puisse trouver à un voyage dans sa famille, Thomas est tout disposé à y renoncer si sa carrière doit en pâtir. En avril 1805 (le « 17 germinal 1805 »), les vélites reçoivent de l'Empereur une médaille d'or en l'honneur de son couronnement. Du coup, le jeune homme s'en trouve ragaillardi, même s'il s'ennuie toujours au camp de Courbevoie.

Enfin, dans l'été 1805, le régiment des grenadiers de la Garde se trouve désigné pour le camp de Boulogne. Thomas Bugeaud, qui est au service depuis plus d'un an, et toujours sans grade, sent alors que sa vie peut changer, et n'entend pas laisser passer une telle occasion. Il ne parle plus de l'École militaire, ni de retour au pays.

Napoléon se préparait depuis 1804 à un grand projet de débarquement en Angleterre, et s'était lui-même rendu à Boulogne en mai. Les premières dispositions avaient été insuffisantes. De septembre 1804 à mars 1805, l'Autriche semblant sur le point d'attaquer du fait des empiètements de l'empereur en Italie, le projet paraît abandonné. Au printemps de 1805, encouragé par l'appui de l'Espagne, Napoléon revient à son grand projet. Il fait le 8 février un voyage éclair à Boulogne, et il expose en mars son plan naval. Villeneuve attirera les Anglais aux Antilles en partant de Toulon à la fin de mars, puis reviendra dans la Manche en les gagnant de vitesse. À son approche, Ganteaume sortira de la rade de Brest, empêchant ainsi les Anglais de passer s'ils se présentent, au moins le temps nécessaire pour que parviennent en Angleterre les troupes rassemblées au camp de Boulogne. Sous ce nom, il faut entendre la chaîne de camps qui, le long du littoral, constituent l'armée des côtes de l'Océan.

En bon Méditerranéen, l'Empereur ne connaît ni les fortes marées, ni les courants violents, ni les vents instables du pas de Calais. En bon Limousin, Bugeaud ne connaît rien de la mer, mais il rejoint sa nouvelle garnison avec une seule idée : grâce à l'Empereur, pour lui, tout peut commencer.

Source : Bugeaud, de Jean-Pierre Bois.