Les ennemis tentèrent quelque chose de plus considérable durant la nuit du 14 au 15 janvier. La température variait depuis quelques jours avec une incroyable rapidité; le thermomètre qui, le 13, s'était élevé à une chaleur d'été, faisant fondre glaces et neiges en torrents, retomba dès le lendemain soir à cinq degrés au-dessous de zéro. Une neige épaisse, poussée par un vent de bise, fouettait et glaçait les visages et les mains des gardes de tranchée. Au milieu de la bourrasque, le bruit des pas se perdait entièrement et le moment était opportun pour une surprise. Trois colonnes russes sortirent, vers deux heures du matin, de Sébastopol : la plus forte, de cinq cents hommes, sous les ordres de l'adjudant du grand-duc Constantin, Iouschof, et du capitaine Siro- boiaski, se dirigea vers l'extrémité droite de la troisième parallèle des Français, tandis qu'une seconde se proposait de menacer la gauche, et que la troisième se préparait à servir de réserve. La troisième parallèle était gardée par le 2e bataillon du 74e de ligne, aux ordres du commandant Agard de Rouméjoux. La première colonne, dont un peloton avait des lacets et des harpons en guise d'armes, ne fut découverte qu'au moment où elle escaladait les parapets de la tranchée et où une partie de ceux qui la composaient s'élançait à la prise d'un cheminement. Le cri : Aux armes ! se fit soudain entendre, et, chacun se tenant prêt pour la lutte, l'ennemi fut combattu aussitôt qu'aperçu. Le capitaine Bouton, qui était à la tête d'une section de grenadiers du 74e à l'entrée du cheminement menacé, commanda le feu contre les Russes, mais tomba lui-même mortellement atteint au milieu de ses braves soldats, qui s'étaient sacrifiés comme les Spartiates aux Thermopyles. Le caporal Guillemin, un grenadier du même nom et deux autres, Maurer et Galtier, survivaient seuls encore de ce détachement, et, par leur magnifique contenance, suspendaient l'envahissement du boyau de communication. Pendant ce temps, le gros des assaillants s'était porté sur le point occupé par la lre compagnie du 2e bataillon du 74e commandée par le capitaine Castelnau. Là, une épouvantable mêlée s'est engagée. L'intrépide Castelnau a reçu dix coups de baïonnette, qu'il combat encore; il succombe enfin sous le treizième, en montrant à ses valeureux soldats le drapeau du 74e, qu'il les prie de défendre. Le lieutenant Rigaud s'élance, avec ses hommes, sur les Russes, pour venger la mort de son capitaine. Une section de la 2e compagnie du même bataillon accourt, le sous-lieutenant Brachet en tête, pour soutenir la 1re. Brachet, qui devançait sa section, se trouve tout à coup face à face avec un officier russe qui avait, comme lui, le sabre à la main; un duel a lieu sur-le-champ, dans lequel l'officier français, atteint d'abord d'un coup de pointe au bras droit, finit par étendre à ses pieds son adversaire. Une section de la 3e compagnie des volontaires, conduite par le lieutenant Boutet et le sergent Haguais, vint aussi prendre une part glorieuse au combat, ainsi qu'une compagnie de voltigeurs du 95e de ligne. Le commandant Agard de Rouméjoux, du 74e, debout depuis le commencement de la lutte sur le haut du parapet, combattait de sa personne comme un soldat, et convoquait, par ses cris et son exemple, tous les siens à soutenir l'honneur du drapeau, quand un coup de baïonnette, qui heureusement ne devait pas être mortel, le blessa au-dessous du cœur. En moins d'un quart d'heure, la troisième parallèle s'était transformée en une mare de sang, et une batterie à droite de cette parallèle était encombrée de cadavres russes et français se raidissant déjà sous le froid et portant sur leurs visages des blessures béantes. L'ennemi se retira, après avoir tué ou blessé plus de monde qu'on ne lui en avait enlevé. Les réserves réunies en avant du bastion du Mât couvrirent la retraite des Russes, qui laissaient sur les talus extérieurs dix cadavres, et dans la tranchée cinq tués, au nombre desquels leur brave capitaine, qui tenait encore le marteau et les clous destinés à enclouer les canons. Les Français comptaient dix-neuf tués, dont deux capitaines, et trente-sept blessés, dont trois officiers. Le général Canrobert distribua de premières récompenses à ceux qui s'étaient le plus signalés dans la nuit du 14 au 15 janvier. Le commandant Agard de Rouméjoux fut fait officier de la Légion d'honneur. Le capitaine Landois, le sous-lieutenant Brachet et le caporal Guillemin, du 74e de ligne, furent faits chevaliers. Le lieutenant Rigaud ne devait pas tarder non plus à être décoré et serait promu capitaine. Onze médailles militaires furent immédiatement distribuées; et, au nombre de ceux qui les avaient le plus glorieusement acquises, on remarquait les trois grenadiers du 74e, Guillemin, Maurer et Galtier.

Source : Histoire de la dernière guerre de Russie (1853-1856).