Tout ce qui est possible est réel et inversement, a écrit Rémi Brague. Autrement dit : tout ce qui est arrivé a un sens. En 1783, un certain René Annibal de Roffignac, né en 1740, s'est engagé comme colonel au service du roi d'Espagne. On ignore ses motivations. Quelques soupçons, peutêtre : il était un duelliste effréné. En 1776, il avait poursuivi à travers la France un comte de Montalembert pour le faire répondre d'une rivalité sur l'usage de l'eau de la petite rivière du Bandiat, dans les Charentes, sur laquelle ils avaient tous les deux une forge. Méthode ancienne s'il en est pour résoudre un problème bien moderne. Sa famille resta en France. Il fut promu général de l'armée d'Espagne en 1792. En décembre, il proposa de se constituer prisonnier à la frontière espagnole, afin d'offrir sa tête en remplacement de celle du roi. Dans un esprit digne de Jeanne d'Arc, tel que l'a décrit Jean de Pange, il était peut-être attaché à l'idée royale autant, voire plus, qu'à l'idée de patrie. Mais sa proposition fut refusée. Il prit part aux combats contre l'armée de la République dans les Pyrénées. En juillet 1793, à la tête de dragons de la reine d'Espagne, il tomba entre les mains de ses ennemis. Soupçonné d'émigration, il n'échappa à la guillotine qu'en vertu des efforts de sa propre fille et du général en chef espagnol qui firent valoir le fait qu'il était passé au service du roi catholique dix ans plus tôt. Certes, « ces affaires d'Ancien Régime » importaient peu à « un peuple qui combat l'Europe entière, qui la vaincra ou par la force des armes ou par celle de la raison » (dixit un représentant du peuple auprès des armées des Pyrénées occidentales à la Convention nationale, document reproduit dans le Mercure de France du 21 septembre 1793), mais cela suffit tout de même à convaincre ou émouvoir les autorités républicaines. Roffignac fut libéré. Il retourna en Espagne en 1795. Hélas, l'un de ses fils, authentiquement émigré, se fit prendre sur le territoire français. Le général s'en plaignit à l'ambassadeur de France en Espagne. Esclandre. Menaces de duel ! Cahin-caha, à cheval entre les conditions nouvelles et les anciennes manières, entre les sources diverses de loyauté, de légitimité, devenu grand d'Espagne, Annibal de Roffignac s'éteignit en 1803.

(Revue des Deux Mondes, 2015)