Avant de parler de ma chère Théo, je dois d'abord faire connaître le milieu dans lequel elle a vécu. Son père, M. Jean-Baptiste Bourcin-Dubouché, appartenait à une famille aisée du Périgord. Son grand-père était médecin en chef de la marine royale; et c'est pendant une tournée d'inspection au Canada, qu'il épousa sa femme. Ils avaient, à quelques lieues de Périgueux, de vastes propriétés, qu'ils faisaient, je crois, valoir eux-mêmes; et la mère, née à Québec, était très pieuse et élevait sa nombreuse famille dans des sentiments profondément honnêtes et chrétiens. M. Dubouché, troisième enfant de la famille, naquit en 1773; de deux sœurs plus âgées que lui, l'aînée fut mariée à Québec à un riche colon d'origine française, M. de Chabosseau, et la seconde mourut jeune, religieuse à Limoges. Il eut encore un frère, M. Léonard Dubouché, négociant à Limoges (draps en gros) que j'ai connu, et dont le nom se trouvera plus d'une fois dans ce récit.

M. Dubouché, désirant sans doute embrasser la carrière de son père, se rendit à Paris pour y étudier la médecine avec plus de succès. Il y était lors de la journée du 10 août 1792, qui vit tomber la monarchie humiliée, et il traversait le jardin du Luxembourg, lorsqu'il fut assailli par une bande de Marseillais qui le poursuivirent en s'écriant : « A mort le muscadin ! » Il reçut même quelques coups de sabre; et dégoûté du séjour de la capitale, ensanglantée déjà par tant de crimes, il quitta Paris le soir même et revint en Périgord. Sa bourse était peu garnie; mais à vingt ans, on n'est pas embarrassé, et il fit gaiement à pied une partie du long trajet qui sépare Périgueux de Paris. Je crois qu'il se retira à la campagne, dans le domaine de la Coutissière, peu distant de Périgueux, qui lui appartenait en propre ; et il y çontinua ses études, particulièrement celle de la botanique , vers laquelle son goût l'entraîna toujours. Il herborisait sur ces montagnes agrestes et sauvages, donnait quelques soins aux pauvres malades qui l'entouraient, et je lui ai souvent entendu dire que ce temps fut l'un des plus heureux de sa vie.

Cependant la réquisition de 93 l'arracha, comme tant d'autres, à ses occupations chéries, et il se rendit à Bordeaux, muni d'une lettre de recommandation pour M. Vincent, payeur-général du nouveau département de la Gironde. (M. Vincent, étant fils du trésorier-général de la marine royale, devait être en relations avec le père de M. Dubouché, médecin en chef de cette même marine royale). Le payeur-général accueillit avec bienveillance le jeune Dubouché; et, en attendant le moment du départ, il l'employa dans ses bureaux et l'initia à la comptabilité, pour laquelle le père de Théo montra une rare aptitude qu'il n'avait pas soupçonnée jusque là. Aussi, lorsque l'ordre impérieux du départ arriva, M. Vincent, qui ne se séparait qu'avec regret de son jeune employé, le recommanda chaudement à M. de la Bouillerie, payeur en chef de l'armée d'Italie. — J'ai cherché à savoir si ce M. de la Bouillerie n'était pas le père de Mgr l'Evêque de Carcassonne, depuis coadjuteur de l'Archevêque de Bordeaux, si ardent propagateur de la dévotion au Saint-Sacrement; mais je n'ai pu avoir aucune solution à ce sujet.

Grâce à la protection de M. Vincent, le jeune Dubouché, arrivé au quartier-général, fut immédiatement détaché de son corps pour passer à la trésorerie, où ses connaissances financières le firent nommer, au bout de quelques mois, payeur-adjoint de l'armée d'Italie, et l'année suivante, payeur-général des îles Ioniennes, en résidence à Corfou. Il y resta jusqu'au traité de Campo-Formio (1797) par lequel la France abandonna le protectorat de ces îles. Il se disposait à rentrer dans sa patrie, et faisait sa quarantaine au lazaret d'Otrante, lorsqu'il fut assailli par des brigands calabrais qui lui volèrent sa caisse après avoir tenté de l'assassiner. Il reçut même quelques coups de poignard, dont il montrait encore les cicatrices à ses enfants, et son caissier fut blessé bien plus grièvement que lui. Plus tard, le gouvernement napolitain lui remboursa ses fonds. — Son premier soin, à son retour, fut d'aller remercier M. Vincent, dont la bienveillance lui avait ouvert une carrière honorable. C'est ainsi qu'il rencontra la bellefille de M. Vincent, la jeune Charlotte Marini, qu'il épousa.

M. Dubouché fut successivement nommé payeur du Lot, de Tarn-et-Garonne, de Seine-et-Marne, du Loiret, des Ardennes, et il ne prit sa retraite qu'en 1833. Dans cette longue carrière administrative, il sut constamment mériter l'estime de ses chefs, sous les divers gouvernements qu'il fut successivement appelé à servir. Sans passions politiques, mais non sans convictions, il disait que le meilleur citoyen est celui qui remplit le mieux et les devoirs de famille que lui a imposés la Providence, et les fonctions publiques que lui a confiées un pouvoir légalement reconnu de tous. Pour lui, administrateur intègre et ponctuel autant qu'habile, il remplissait sa charge de payeur avec le plus entier dévouement. Le travail ne lui coûtait pas, et c'était sa plus chère distraction avec l'étude de la botanique, à laquelle il consacrait dès lors tous ses moments de loisir. Il devint un botaniste distingué et fut nommé membre de la société des sciences naturelles fondée et présidée par Geoffroy Saint-Hilaire; avant même d'habiter Paris, il entretenait une correspondance scientifique avec ses collègues. Son herbier est encore aujourd'hui dans : le cabinet d'Histoire naturelle du Jardin des Plantes de Bordeaux ; mais sa fille, sa chère Théo avait conservé son moussier. M. Dubouché était d'ailleurs un homme instruit, lisant beaucoup et avec fruit; sa conversation était intéressante, et il se servait habilement de cette ironie fine et douce qui répand un si grand charme sur les entretiens intimes. Aussi préférait-il au tourbillon du monde, un petit cercle d'amis choisis et capables de partager ses travaux et ses goûts. D'un commerce doux et facile habituellement, il tenait cependant beaucoup à ses idées; et si l'on venait à le heurter de front, il s'exaspérait, et comme tous les gens faibles, il se jetait dans les partis extrêmes. Théo, sa fille bien-aimée, parvenait seule à le calmer; car, quoiqu'il aimât ses autres enfants, il avait une sorte de prédilection pour celle-ci, venue la dernière, qui d'ailleurs savait tout à la fois le charmer par sa grâce et son amabilité, en même temps qu'elle le dominait par l'énergie de son caractère.

Ainsi, l'on peut s'en convaincre par ce court aperçu, M. Dubouché possédait les qualités qui font l'homme de bien selon le monde ; et ses sentiments d'honneur ne pouvaient qu'avoir une bonne influence sur sa jeune famille; mais il lui manquait ce qui seul peut donner des principes solides, propres à diriger toutes les actions de la vie : au contact d'un monde impie et railleur, il avait abjuré sa foi, et avait adopté de funestes préjugés; et plus tard, Théo disait, à propos d'un mandement où Mgr Affre combattait les erreurs du Panthéisme, que son père s'était laissé entraîner à quelques idées dérivant de cette doctrine absurde. On pourrait même ajouter que M. Dubouché se montrait d'autant plus éloigné de la religion, qu'il ne pouvait effacer entièrement les impressions de son enfance. Il nous racontait quelquefois avec une sorte de regret et de tristesse, qu'à l'âge de sept à huit ans, il servait la messe de son curé, probablement à la Coutissière; mais s'il conservait encore quelques souvenirs chrétiens dans son cœur, on n'en voyait malheureusement plus guère de traces dans son esprit; et tout ce qui lui restait de ses pratiques religieuses, c'était l'habitude d'assister au Saint-Sacrifice le jour de Pâques et le jour de Noël, et de faire maigre le Vendredi-Saint. Pour lui, tout se bornait là.

Mme Dubouché n'eut pas, comme son mari, à fouler aux pieds ses sentiments religieux ; car elle semble avoir vécu sans Dieu jusqu'au jour béni où, grâce aux vertus et aux prières de sa sainte fille, son âme droite fut illuminée d'un pur rayon de l'éternelle vérité.

Son père, M. Marini, était issu d'une famille honorable de Florence, qui a donné plusieurs cardinaux à l'Eglise romaine. Attaché, en qualité de secrétaire, au prince Louis-François de Conti, arrière-petit-neveu du grand Condé, il s'était fixé à Bordeaux après la mort de son protecteur, et y avait épousé une jeune fille d'une beauté remarquable, mais qui aimait passionnément le monde. Il mourut au bout de deux années de mariage, laissant une veuve de dix-huit ans, et deux enfants en bas âge. L'aînée se nommait Thérèse et fut la marraine d'Elisa Dubouché. Elle avait épousé M. Lemoine et mourut fort âgée ; Théo en parle encore après la mort de son père (1852.) Ce fut la plus jeune des petites filles, née en 1776 et nommée Charlotte, qui devint la mère de Théodelinde.

L'année de son deuil étant écoulée, Mme Marini, qui éprouvait le besoin de trouver un protecteur, épousa en secondes noces M. Vincent, fils du trésorier-général de la marine de Bordeaux, et qui, en 1790, devint luimême payeur-général de la Gironde. Elle en eut deux enfants, dont les petits-fils sont encore en relation avec la famille Dubouché.

La mère de Charlotte se lança alors dans ce monde d'argent et de plaisirs, où elle devait rencontrer quelques années après la fille du banquier espagnol Cabarrus, la belle, la séduisante Térésa, devenue plus tard la célèbre Mme Tallien. Les hommages que tous s'empressaient de lui rendre, enivraient la jeune femme, qui, ne songeant qu'à courir de fête en fête, ne pouvait trouver le temps de s'occuper de ses filles; elles restèrent ainsi livrées à elles-mêmes, et élevées selon les principes désastreux de ce temps, dans une négation absolue de Dieu ! Mais ce Dieu que ne connaissait pas Charlotte, veillait sur elle avec amour. Il l'avait douée d'un cœur pur, d'un jugement droit, de sentiments nobles et élevés. Ces qualités naturelles furent un préservatif contre les difficultés de sa position ; et elle sut se montrer chaste et digne au milieu d'un monde qui, chaque jour, se corrompait et s'avilissait de plus en plus. Comme il arrive pour les âmes fortement trempées, l'isolement dans lequel vivait la jeune fille, bien loin de l'abattre, développa au contraire son énergie et son amour pour tout ce qui est généreux et noble; mais en même temps aussi cette nécessité de se conduire elle-même, lui donna une volonté impérieuse, devant laquelle tout devait céder; tandis que la privation des caresses maternelles imprima à son caractère quelque chose de froid, de concentré, qui l'a fait bien souvent souffrir, et a été pénible pour ceux qui ont vécu auprès d'elle.

Son beau-père, qui, comme tant d'autres de ses compatriotes, avait embrassé le parti de la Révolution, et avait été, comme je l'ai dit, nommé payeur de la Gironde, recevait souvent chez lui et allait beaucoup dans le monde. La jeune Charlotte y fut donc conduite de bonne heure, et elle en prit l'habitude et le goût. Car il ne faut pas se persuader que, dans ces temps de douloureuse mémoire, il n'y eût en France que des pleurs et du sang. Non, non ! à côté des prisons et des échafauds, s'élevaient les salles de bals et de spectacles, s'ouvraient ces salons où l'on s'occupait tout à la fois de toilette et de politique, de philanthropie et d'athéisme ; où l'on ne parlait de Dieu que pour blasphémer son Nom trois fois adorable. Charlotte y contracta , avec des habitudes de frivolité, une indifférence, un dédain profond pour la religion et ses pratiques les plus sacrées ; et, je pourrais presque dire, une haine instinctive, ou tout au moins une méfiance outrée contre les prêtres, qu'elle ne connaissait que par les scandales qu'on s'était plu à raconter devant elle.... Sans une prédilection toute particulière de Dieu, ce sont ces préventions qu'elle semblait devoir un jour communiquer à ses enfants, surtout à sa chère Théo, qui avait pour sa mère un sentiment profond d'amour et de vénération.

Charlotte Marini avait vingt-deux ans lorsque M. Dubouché revint à Bordeaux, après avoir quitté les îles Ioniennes. Il fut frappé de l'éclat de sa beauté, de l'imposante dignité de son maintien, et la demanda en mariage. M. Vincent, qui avait su apprécier les qualités du jeune homme, appuya sa demande auprès de sa belle-fille, qui, heureuse de sortir de son isolement, agréa le jeune payeur. Le mariage se fit à Périgueux, le 27 thermidor an VI (17 août 1798.) Mme Noël m'a dit avoir l'acte civil entre les mains. Quant à la solennité religieuse, je n'ai pu recueillir aucun document ; mais je sais que M. Dubouché n'aurait jamais consenti à ne pas faire bénir par l'Eglise l'union qu'il allait contracter; et je suppose bien que cela se fit dans une chambre.

Les circonstances extérieures avaient seules rapproché les deux époux, qui ne se connaissaient pas, et dont les caractères n'offraient que des dissemblances. D'après ce que j'en ai pu dire, il est facile de voir que, comme caractère, Mme Dubouché était bien supérieure à son mari, ce qui était pour elle une véritable souffrance. De plus, Mme Dubouché était violente, M. Dubouché faible, mais facile à exaspérer; de là des brouilles dans le ménage, souvent même des scènes pénibles ; et pour les enfants qui devaient venir successivement s'asseoir à leur foyer, le principe de grands écarts, ou une source de larmes amèreS. M. Dubouché, à sa rentrée en France, était resté quelque temps avec sa solde de campagne, mais sans emploi jusqu'à sa nomination à Cahors, lor vendémiaire an X. Je pense donc qu'après leur mariage, M. et Mme Dubouché demeurèrent à Périgueux où naquit, en 1801, leur fille aînée qui reçut les noms de Thérèse-Elisabeth, et qu'on appela Elisa dans la famille. Elle devint d'une beauté remarquable, tenant de son aïeule paternelle, le type créole, auquel s'unissait le maintien digne et noble de sa mère. Elle était bonne et aimante, excessivement impressionable, avec de la faiblesse dans la volonté; aussi chercha-t-elle le plus souvent, pendant le cours de sa vie, à s'appuyer sur sa sœur, qui devint par la suite son soutien dans leurs communes épreuves, et l'ange gardien qui veilla sur elle et sur son fils avec une constante sollicitude. Quoique Elisa ne ressemblât à sa mère ni au physique ni au moral, elle en fut pendant de longues années, non pas précisément la préférée, - car si Mme Dubouché avait un faible, c'était pour Théo, - mais celle qui vécut le plus rapprochée d'elle. Mme Dubouché avait élevé Elisa comme elle l'avait été elle-même, pour le monde, et lui avait inspiré les mêmes goûts, les mêmes habitudes de frivolité. D'ailleurs la volonté absolue de la mère ne trouvait pas la même résistance dans la sensibilité plus vive que profonde de sa fille aînée, que dans l'énergique nature de la seconde.

Le ler vendémiaire an X, M. Dubouché fut nommé payeur du Lot; c'est là que Mme Dubouché mit au monde un fils (mai 1802) dont la naissance fut accueillie avec des transports de joie par ses heureux parents, bien éloignés alors de prévoir toutes les larmes et les angoisses que cet enfant devait un jour leur coûter. Ce fils, nommé Louis-Léon, était beau, aimable, spirituel ; il avait tout à la fois des passions violentes et une grande faiblesse de caractère qui le livrait à toutes les influences, avec une certaine légèreté d'esprit qui l'empêchait de s'adonner à aucun travail sérieux ; de sorte que cette nature mobile, exaltée, ne trouvait en elle-même aucun frein. Elle n'en trouvait pas non plus dans l'autorité à qui Dieu a confié le soin de lui former des âmes fortes et vertueuses. Mme Dubouché le gâtait excessivement; elle, qui d'ordinaire, se montrait d'autant plus exigeante qu'elle aimait davantage, excusait tout dans son fils, le trouvait charmant, pardonnait à une caresse ce qui l'avait le plus mécontentée d'abord. — M. Dubouché, qui faisait reposer sur la tête de cet enfant ses espérances d'avenir et ses plus chères ambitions, commença aussi par le gâter, par rire de ses espiègleries, de sa paresse; puis, lorsque l'habitude en fut prise, que Léon ne sut plus comment retrouver la voie du bien, son père s'exaspéra, se montra d'une sévérité outrée, et brisa le pauvre roseau qu'il n'avait pas su préserver de l'orage.

Lorsque le nouveau département de Tarn-et-Garonne eût été formé, M. Dubouché fut transféré à Montauban (janvier 1809); c'est là que naquit, le 2 mai 1809, sa seconde fille. Elle Venait au monde sept ans après son frère, et fut accueillie avec peine par sa mère, qui ne désirait pas d'autres enfants. Et cependant, c'était elle qui devait lui apporter le plus de consolations. Son frère et sa sœur la tinrent sur les fonts baptismaux; mais je n'ai pu savoir dans quelle paroisse elle reçut le sacrement de la régénération. Elle fut nommée Elisabeth-Thérèse-Charlotte-Théodelinde; le premier et le second noms étaient ceux de sa sœur et de sa tante ; le troisième, celui de sa mère; le dernier lui fut donné en souvenir d'une femme que M. Dubouché avait connue, pendant son séjour en Italie, au milieu des descendants de ces anciens Lombards qui avaient dû leur conversion à leur reine Théodelinde, la pieuse amie du grand Pape saint Grégoire I. — On l'appelait familièrement Théo. Elle ne fut pas nourrie par sa mère, ce qu'elle regretta toujours; mais du moins, elle fut élevée sous ses yeux, ayant une nourrice dans la maison de ses parents.

On voit, par cette faible esquisse, dans quel milieu allait vivre cette enfant prédestinée, et l'on peut déjà pressentir quel devait être en elle le travail de la grâce ; puisque, si Dieu avait beaucoup fait dans l'ordre naturel, tout restait à faire dans l'ordre surnaturel.

Source : Souvenirs d'une amie sur la vie de Théodelinde Dubouché, de Jules Morel.