Le 10 juin 1683, Jean Gillibert, Conseiller du Roi, lieutenant-civil et criminel en l'élection d'Angoumois, adressa une longue plainte au lieutenant-général d'Angoumois. « Ses ennemis, puissants et redoutables dans toute la province », avaient obtenu contre lui plusieurs décrets de prise de corps afin de le faire emprisonner. Pour le premier décret, André de Nesmond, seigneur baron des Étangs et de Massignac, lui offrit d'aller à Paris « solliciter » pour lui. Comme il manquait d'argent pour faire le voyage, Gillibert lui donna plus de 4 000 livres. Par malheur, le sieur des Étangs réussit fort mal. Et Gillibert, « pour rétablir son affaire perdue, fut obligé d'aller à Paris lui-même en poste, quoiqu'il fût contraint de se cacher », courant le risque d'être reconnu, arrêté et mis en prison. S'étant fait décharger de ce premier décret de prise de corps, ses ennemis finirent par en obtenir d'autres. Pour leur échapper, il dut se réfugier dans la citadelle d'Angoulême, commandée par un de ses amis. À condition de n'en pas sortir, il s'y trouvait à l'abri. Cependant, sa femme Marie Bourdage, « le voyant abandonné de presque toute la province, tant le crédit de ses ennemis était grand », résolut d'employer à nouveau le baron des Étangs qui avait à ses yeux « l'honneur d'appartenir à Monsieur de Nesmond, premier président à la Tournelle du parlement de Paris », un homme influent dans le monde de la justice et qui, pensait-elle, pourrait tirer son mari d'affaire. Ce dernier ayant eu l'occasion de rendre plusieurs services au baron, « l'ayant bien secouru dans ses mauvaises affaires », pourquoi le baron refuserait-il de lui rendre service à son tour ? Mais le baron, « ne pensant qu'à se tirer de l'abîme où les dettes de feu son père et les siennes l'avaient plongé », sut profiter de l'occasion qui lui était offerte. Il répondit qu'on voulait le faire marier en Périgord avec une fille riche de 100 000 livres et qu'il ne pouvait point abandonner cette affaire pour aller à Paris... à moins que Gillibert ne lui promette sa fille en mariage avec 50 000 livres de dot. La femme de Gillibert « séduite par le sieur des Étangs et par ses émissaires qui lui faisaient espérer les plus belles choses du monde pour elle et pour toute sa famille, se laissa persuader que son mari était perdu pour ses biens et pour sa vie même, d'autant, lui disait-on, que ses ennemis ne manqueraient pas de lui fabriquer des faux témoins. C'est pourquoi elle alla le trouver dans la citadelle pour lui proposer ce mariage auquel Gillibert résista tant qu'il put, remontrant à sa femme que cela ne pouvait pas faire, à moins que de réduire le reste de leur famille à la mendicité, et qu'il aimait mieux s'aller mettre dans les prisons du Parlement et essuyer toute la malice de ses ennemis... À quoi sa femme répondit qu'il ferait ce qu'elle désirait de lui, par amitié ou par force, qu'elle allait l'abandonner elle-même s'il ne consentait à ce mariage... De sorte que se trouvant privé de liberté, menacé d'être abandonné de sa propre femme, dépouillé de son argent et de ses effets qu'il avait laissés entre ses mains, il fit semblant de consentir à un contrat de mariage ». Le sieur des Étangs fit alors venir dans la citadelle le notaire de Massignac qui lui était tout dévoué, pour rédiger le contrat. Puis, il obligea la femme de Gillibert de conduire sa fille au château des Étangs, dans la paroisse de Massignac. Il y fit aussi venir Gillibert. « Pour cet effet, il lui envoya des chevaux et des gens pour le prendre la nuit, dans la citadelle, par la fausse porte d'icelle et le conduire audit lieu des Étangs » où se trouva aussi la sœur du baron, dame de Panvilliers. La fille de Gillibert fut alors confiée à cette dame qui l'emmena dans son château. Dans sa plainte, Gillibert expliquait pourquoi « il n'osa pas résister à force ouverte à cet enlèvement et demander sa fille par les voies de la justice ». Le sieur des Étangs le menaçait en effet constamment de le donner en proie à ses ennemis s'il ne laissait sa fille entre les mains de la dame de Panvilliers. Son futur gendre tint pourtant une partie des promesses faites. Il se rendit à Paris et fit si grande diligence qu'il ne resta que quinze jours en chemin. Il y fit casser le décret de prise de corps rendu contre son futur beau-père auquel il demanda à son retour « de donner les mains à ce que son mariage s'achevât ». Mais Gillibert résista toujours, de toute sa force, disant « qu'il ne pouvait point bailler à sa fille le bien qu'on l'avait forcé de lui promettre par son prétendu contrat de mariage ». Pour l'obliger à céder, le sieur des Etangs adopta alors une autre tactique. Il fit répandre le bruit que les ennemis de Gillibert avaient obtenu un autre décret de prise de corps contre lui. Il se rendit même à Limoges voir l'Intendant, M. Le Bret. Dès son retour, sachant que Gillibert « avait grande croyance en Monsieur Le Bret », il lui assura que l'Intendant lui avait confié que s'il n'était pas venu à Limoges, il allait lui-même « envoyer un homme exprès pour l'avertir qu'il avait eu avis certain de Paris que les ennemis de Gillibert avaient une nouvelle prise de corps contre lui, qu'ils allaient le perdre sans rémission, et qu'il n'y avait point de vie pour lui s'il tombait entre leurs mains ». Pauvre Gillibert ! Retiré au château des Étangs, il s'y croyait pourtant en sûreté ! A partir de ce moment, le baron « lui fit bailler à toute heure de fausses alarmes, lui faisant dire tantôt par l'un, tantôt par l'autre, qu'on avait vu quinze ou vingt cavaliers qui le cherchaient pour l'arrêter et le mener à Paris, pieds et poings liés ». Pour qu'il échappe à ces menaces imaginaires et lui faire croire qu'elles étaient bien réelles, le baron l'obligea à se réfugier au château voisin de La Saludie (actuellement dans la commune de Verneuil). Et pour augmenter ses alarmes, il fit venir la femme de Gillibert « et la mena toute la nuit et à pied, ayant la neige jusqu'aux genoux, audit lieu de La Saludie qui est à une grande lieue des Étangs, pour dire à son mari que ses ennemis le faisaient chercher de tous côtés et qu'il n'y avait point de vie pour lui s'il ne se retirait chez le sieur de Romains, gentilhomme du Périgord, oncle du sieur des Étangs ». Ne pouvant s'imaginer que le sieur des Étangs fût capable d'une telle supercherie, Gillibert se résolut de faire tout ce qu'il voudrait. Il signa à son profit plusieurs obligations pour des sommes importantes, des blancs-seings sur du papier timbré, n'étant pas en état de refuser, d'autant qu'on venait de lui dire « qu'il avait eu bon nez de se retirer de La Saludie pour aller à Romains, parce que la nuit qu'il en était parti, il était venu cinq hommes pour le prendre et que ces cinq hommes en avaient laissé dix ou douze dans le bois, à la porte du logis ». Le sieur des Étangs et un de ses valets le conduisirent donc au château de Romains, au commencement de février 1683. Il n'y fut pas arrivé que sa femme s'y rendit pour le disposer à consentir « que le mariage projeté s'achevât. Mais s'étant récrié, et ayant dit qu'il n'y consentirait jamais, sa femme lui déclara que le mariage se ferait bon gré ou malgré lui, que sa fille était fiancée, que ses bans étaient publiés... Voyant que le sieur des Étangs allait épouser sa fille contre sa volonté, il se mit en devoir d'aller à pied jusqu'à Panvilliers qui est à dix-neuf lieues de Romains, pour s'opposer à ce mariage, se trouvant sans cheval et sans armes parce que le sieur de Romains lui avait fait ôter l'un et l'autre. Mais il fut arrêté par le sieur de Romains et par ses gens ». Gillibert, s'apercevant ainsi « que le sieur des Etangs l'avait mis en prison sous prétexte de lui donner une maison d'asile, dissimula son ressentiment jusqu'à la nuit suivante. Laquelle était venue, il trouva moyen de s'évader par une fenêtre, et sans savoir le chemin et ne sachant même où il allait, il se rendit à pied jusqu'au château de Légurat qui est à deux lieues de Romains (actuellement commune d'Augignac), où il arriva environ la minuit et fut contraint de s'y arrêter à cause de l'obscurité de la nuit et qu'il espérait y trouver un guide. Aussitôt qu'il y fut arrivé, il y fut arrêté par le sieur de Villars, gentilhomme et beau-frère du sieur de Romains, lequel accompagné de quatre cavaliers l'avait suivi de village en village, et il y fut retenu avec beaucoup de violence jusqu'au lendemain matin. Auquel temps le sieur de Romains y arriva lui-même et lui dit qu'il ne souffrirait point qu'il s'en allât parce qu'il avait avis certain que le prévôt de Périgueux, avec toute sa compagnie, l'attendait sur le chemin pour le prendre, par l'ordre de M. l'Intendant. Et il le mena par force au château de La Vallade et l'y garda jusqu'au temps que le sieur des Étangs lui avait dit que son mariage serait fait. Ce temps étant venu (le mariage fait), il n'y eut plus ni prévôt sur le chemin pour le prendre, ni décret de prise de corps contre lui.

Source : Enlèvements rapts et séductions en Angoumois, de Gabriel Delâge.