Mais plus encore qu'avec les évêques, les conflits éclataient, graves et fréquents, avec les seigneurs voisins. Ah ces conflits ! il en est qui avaient pour motifs les objets les plus futiles. Et ils duraient des années ; les voies de justice permettant toujours à la procédure — quand l'abbesse n'avait pas jugé bon d'intervenir devant le Grand Conseil — de rebondir et de se prolonger éternellement.

De ces conflits j'ai pour finir retenu un exemple assez frappant et au total assez pittoresque : c'est celui qui divisa pendant plus de vingt ans le prieuré de Boubon, au diocèse de Limoges, et le marquis de Permangle.

Ce marquis de Permangle, un gentilhomme d'excellente famille limousine, était au sens propre du mot un rude gaillard. A près de soixante-dix ans, il ne gardait qu'un désir : empoisonner l'existence des dames de Boubon. Et comment ? Oh ! de la façon la plus simple : en refusant de payer les dîmes et redevances que, pour certaines de ses terres, il devait au prieuré. Pendant vingt ans, on plaida. Enfin de juridictions en juridictions les religieuses de Boubon finirent par obtenir du Grand Conseil l'arrêt définitif qui condamnait solennellement le marquis. Plus de 80 lettres, pour obtenir ce résultat, avaient été échangées entre Boubon et Fontevraud. Comme on comprend la fatigue de la prieure, fatigue dont elle se plaignait dans une lettre à l'abbesse en septembre 1740. Et celle-ci l'encourageait, la consolait, sans lui cacher que tout n'était peut-être pas fini, car l'arrêt obtenu, il fallait encore le faire exécuter.

Lisez cette réponse, elle est remplie de charme et spirituelle au possible.

«... Il ne falloit rien moins, Madame, que votre activité, et voire force d'esprit pour soutenir tant de peines et d'embarras que ceux que vous avez eus ; ils ne finiront pas même de si tost, si les jours de M. de Permangle sont prolongez, à moins qu'il ne se fasse un miracle sur lui pour le faire changer d'humeur et de conduite. Et nous ne devons pas souhaiter la mort du pécheur mais qu'il se convertisse, et qu'il vive : cependant, les choses ont été poussées trop loin pour en rester là. A l'égard de l'exécutoire il n'y a pas d'autre voye que de le signifier avec commandement, et de faire exécuter M. de Permangle, au bien d'avoir un arrest « d'iterato » qui l'y condamne par corps, mais cet arrest serait aussi très difficile à mettre à exécution contre un homme octogénaire, de distinction, et formidable dans le païs. Je crois donc en effet que D'éxécution de ses meubles, et la saisie de ses fruits serait le plus court moyen de vous faire payer du montant de ces éxécutoires ; il s'agit de prendre de bonnes mesures pour cela : c'est aux huissiers dont va us vous servirez à faire en sorte de se conduire si bien qu'ils fassent enlever les choses saisies, à moins qu'ils n'ayent un dépositaire solvable : cela va vous jetter dans des dépenses infinies que vous n'êtes guères en état de soutenir sans emprunter : je vous plains, Madame, de vous trouver dans des circonstances aussi embarrassantes ; il n'y a pourtant point d'autre voye. Si la juste colère où vous êtes pouvait vous faire terminer, comme vous dites, tout le reste avec l'aide d'un bon baston, je crois bien que Monsieur de Permangle, tout formidable qu'il est, pourroit éprouver tête à tête avec vous tout ce que peut une femme irritée; cependant, je dotule encore que la compassion pour cet ennemi octogénaire ne vous désarme pas, et je vous crois l'âme trop bonne pour vouloir ainsi vous faire justice par vous-même. »

Notez le changement de ton au dernier paragraphe.

L'abbesse peut se permettre de glisser une phrase plaisante, elle reprend presque aussitôt le ton de gravité qui convient à sa haute charge.

Il ne restait en effet qu'à faire exécuter l'arrêt et saisir les meubles du marquis. Ce n'était pas le plus facile. L'opération n'aboutit pas, si l'on en juge par l'étonnant procèsverbal que rédigea l'huissier chargé de cette besogne.

Ce procès-verbal je vais vous le résumer, et je m'excuse des termes fort peu académiques que je suis obligé d'employer. Pensez bien que ce n'est pas moi qui les prononce, mais très haut et très puissant seigneur, le marquis de Permangle.

Très droit, malgré ses 78 ans bien sonnés, le marquis de Permangle se tenait debout à l'une des fenêtres du rez-de-chaussée de son château quand se présenta, assez peu rassuré, l'huissier délégué par les dames de Boubon.

L'exécuteur de l'arrêt de justice s'approcha, salua le marquis et lui fit part de sa mission.

M. de Permangle ne broncha pas.

Avec un peu plus de fermeté, l'huissier reprit : « Allons, Monsieur le Marquis, il faut obéir au roi et à la justice. »

Alors, à très haute voix, le marquis répliqua froidement :

« Je me f... du roi et de la justice ». Puis, décrochant un fusil qui se trouvait auprès de lui, il mit tranquillement l'huissier en joue et ajouta :

« Si vous approchez davantage, je vous f... un coup de fusil. »

Ce n'était certes pas la première fois qu'un huissier risquait sa vie en prétendant saisir un grand seigneur.

Plus d'un, pour s'y être frotté, avait reçu la bâtonnade : il leur arrivait même parfois des accidents plus funestes... on comprend que les plus courageux aient hésité. Celui-là n'avait pas l'âme d'un brave ; il préféra disparaître discrètement, puis s'empressa de rédiger le procès-verbal que je viens de vous traduire et qu'il porta incontinent à la prieure de Boubon.

Avec de grandes lamentations, celle-ci le transmit à Fontevraud. Ainsi donc, le marquis de Permangle tenait en échec la prieure, l'abbesse, la justice et le Roi... Il y avait tout lieu de penser qu'on n'en viendrait pas à bout...

Seulement la mort, qui triomphe des plus obstinés, triompha de l'entêté marquis. qui mourut quelques mois plus tard. Son fils, un jeune officier qui combattait dans les armées du roi, n'avait pas de goût pour les procès.

Dès son premier voyage en Limousin, il alla trouver la prieure de Boubon et passa transaction avec elle.

Ainsi s'acheva cette grande affaire.

(Société des lettres, sciences et arts du Saumurois, 1935)