C'est dans la vallée de la Dronne, sur les confins du Limousin et du Périgord, entre Dournazac et Firbeix, que s'élève le prieuré de Tavaux. J'ai visité avec respect ce lieu solitaire, qui semble n'avoir pas d'échappée sur le monde, car c'est là que, pendant des siècles, des moines Augustins ont prié et travaillé; c'est de là aussi qu'est sortie une influence religieuse, intellectuelle et artistique, qui a dû avoir sur l'histoire du plateau de Châlus une importance considérable. Peu de personnes pensent encore aux moines de Tavaux, seule la tradition a gardé leur souvenir et quand un bruit léger rompt le silence de la nuit, le colon superstitieux, qui habite l'ancien prieuré, peut se demander si l'ombre effrayante de quelque moine Augustin ne va pas se dresser devant lui.

Il y a quelque analogie entre la situation choisie pour construire le prieuré et celle du château de Montbrun, demeure du fondateur. A Tavaux, comme à Montbrun, la mélancolie, qui encadre nos paysages Limousins, a comme des airs de tristesse; ce ne sont pas les sapinières noires de l'Auvergne, c'est un paysage spécial, où le soleil a un éclairage particulier, et, où l'horizon est borné de toutes parts par des collines, des châtaigneraies et des rochers. A Tavaux, comme à Montbrun, seul le bruit de l'eau, qui dévale, donne l'idée de la vie : c'est bien le recoin isolé du monde, propre à la méditation de l'au-delà.

Ce fut le X des calendes de septembre, le 23 août 1180, que les Augustins s'établirent à Tavaux, Hautevaux, Altavaux, ou quelquefois Haut-en-Vaux. Ils étaient envoyés dans ces « hautes vallées » (altis vallibus) de la paroisse de Dournazac par l'abbaye de la Couronne, située à quelques kilomètres au Sud d'Angoulême : à cette date, 1180, l'abbaye de la Couronne venait elle-même de reconstruire son église.

Dès 1179, Emery Brun ou Bruni, du lieu de Trados, devenu Montbrun, manifestait son désir de contribuer à une fondation pieuse; les pourparlers eurent lieu au Peyrat, où il y avait alors un monastère de Saint-Benoît et où se trouvait le légat du pape Alexandre III. La fondation fut décidée et le 27 février 1181, le pape Alexandre III confirmait les négociations de son légat et prenait sous sa haute protection le prieuré d'Altavaux; la première installation dut être sommaire, car il est dit qu'en 1186 on rebâtit le prieuré, et que Brun fournit 1.500 sols. Ce n'est que le 6 octobre 1213. que la nouvelle église fut consacrée par l'évêque de Limoges, Jean de Veyrac, entouré de l'abbé de Solignac, Elie; de l'abbé de Peyrouse, Hugues; du prieur de Saint-Jean-de-Côle, Emery, et de nombreux seigneurs de la région, parmi lesquels Emery Brun et le vicomte de Rochechouart. Déjà, le 19 août 1212, l'autel du Midi avait été consacré par Guillaume de Brun, évêque d'Angoulême, et le 17 février 1225, l'autel du milieu du choeur est consacré par Bernard de Savenne. évêque de Limoges. Si l'on en croit la chronique, les Augustins d'Altavaux ne faisaient pas souvent bonne chère,, car en 1270, Guillaume de Chandry, 14e abbé de la Couronne, trouve que les pitances servies aux frères d'Altavaux sont trop exiguës et il prescrit d'y porter remède.

En 1181, le prieur Georges Dinsel reçut de Jean, abbé de la Couronne, « des reliques venant du Quercy et de l'Auvergne » : ces reliques étaient celles de saint Pierre, de saint Vincent, de saint Laurent et de saint Genest. L'année suivante, un ermite, ami de Pierre, prieur de Tavaux, incliqua des reliques qui se trouvaient à Chassenon; enfin, Emeric Brun, ne faisant en cela qu'imiter les seigneurs croisés, envoya de Jérusalem des reliques au prieuré d'Altavaux. Les reliques de ce prieuré ont beaucoup fait parler d'elles et je tiens à citer ici en entier ce passage de l'histoire de Lavisse.

« Nous possédons une sorte de journal des acquisitions de reliques faites par le prieur de Tavaux (Hte-Vienne), entre les années 1180 et 1213. Le document est très curieux. En 1181, c'est l'abbé de la Couronne, le chef de la maison-mère, qui donne au prieuré des reliques de saint Pierre, saint Vincent, saint Laurent, saint Genest. L'année suivante, un ami du prieur lui signale une chapelle abandonnée, où se trouvait une très vieille châsse pleine de reliques anonymes : on l'emporte au prieuré. La même année, un prêtre offre aux moines de Tavaux un morceau du vêtement du martyr saint Thomas, un fragment du saint Sépulcre et une des pierres avec lesquelles on lapida saint Etienne. Un prévôt envoie des reliques de saint Basile et de sainte Flavie. De son côté, le prieur de Tavaux se met en quête, il rapporte du fameux sanctuaire de Saint» Yrieix deux dents du prophète Amos, des reliques de saint Martin et de saint Léonard, et par une autre série d'acquisitions, des reliques cle la légion Thébaine, de saint Priscus, des ossements, des cheveux et des fragments d'une robe de saint Bernard; enfin, un morceau de la vraie croix. Mais personne ne pouvait être comparé au cellérier du prieuré, Gérard, comme chercheur et découvreur de reliques. C'est à lui que les moines de Tavaux durent, les reliques de saint Pierre, de saint Jean l'Evangéliste, de saint Sébastien, de saint Saturnin, de saint Eustelle, de saint Patria..., Abraham, Isaac et Jacob, etc. Telles sont les reliques de provenance » connue, mais le journal de Tavaux en cite beaucoup d'autres : des morceaux de la robe de la Vierge, des cheveux de saint Etienne, un fragment de la crèche de Bethléem, un morceau du soulier de la Vierge, un peu de l'encens que les Mages apportèrent à Bethléem, des cheveux de saint Paul, un fragment de la croix de saint André et de la pierre sur laquelle s'était tenu le Christ, quand il s'éleva au ciel, un doigt de saint Jean Baptiste, une dent de saint Maurice, un côté de saint André, un fragment du cilice de Marie-Magdeleine, un morceau de la mâchoire de sainte Radégonde, etc. Il faut songer que tous ces objets ont été acquis seulement en quelques années et se trouvaient dans l'église du prieuré du Poitou, qui n'avait pas grande notoriété ».

Il n'y a pas lieu de se montrer autrement surpris de ce qui se passait à Altavaux, il y avait à cette époque, et depuis le vne siècle, un véritable engouement pour les reliques et les papes durent parfois intervenir pour prévenir moines et laïques contre une véritable manie, qui n'était pas sans dangers. Mais comme il faut juger les choses avec l'esprit clu temps, il faut convenir que cette chasse aux reliques, pour extraordinaire qu'elle nous paraisse, avait des causes. D'abord, l'esprit encore primitif de ce temps jugeait la présence du saint dans un endroit attachée à la possession de ses reliques, et, dans la pensée de nos ancêtres, l'action du saint était plus efficace, si on possédait quelqu'une de ses reliques; j'irai même plus loin et je dirai que cette idée, qui tient beaucoup de la superstition, existe encore dans nos campagnes. Ensuite, la présence des reliques dans un endroit était une protection, car, peur ou superstition, bien des malandrins du temps auraient hésité à pressurer les moines Augustins, redoutant peut-être la vengeance des saints. Enfin, ces reliques étaient une source de revenus, parce qu'elles attiraient le pèlerin.

A vrai dire, nous savons peu de choses sur les moines d'Altavaux, M. l'abbé Le Cler, dans sa Monographie du canton de Saint-Mathieu, a publié les noms de la plupart des prieurs, les Archives de la Charente et la brève chronique du prieuré nous donnent quelques détails, mais les Archives départementales de la Haute-Vienne possèdent deux registres qui nous permettent de suivre les ventes, les acquisitions et les difficultés du prieuré.

Nous savons que vers le milieu du xme siècle, Hélie et Aymeric de Bussières vendirent au prieur leur mas d'Arsac, situé dans la paroisse de Cussac, qu'Aymeric de Boschan, ancêtre des Boschan de Brie, vendit au prieuré ses droits sur la paroisse de Dournazac et que les religieux achetèrent d'Hélie de Bussières le mas de Bussin, dans la paroisse de Sainte-Marie-de-Frugie. Nous savons encore qu'en 1253, Pierre de saint Macaire, prieur d'AItavaux, acheta des enfants de feu Aymeric de Bussières. six rentes montant ensemble à la somme de 108 sols, 4 setiers de seigle, et dus sur les mas de Bussin, de la Vergne, de la Faye, de la Reille, du Gipoulou et du Châtenet, moyennant 50 livres monnaie de Limoges. La puissance territoriale et foncière des religieux d'Altavaux va toujours en grandissant; en 1256, Eble, seigneur de Châlus, vend au prieuré son mas ou château de Grateloube, en la paroisse de Sainte-Marie-de-Frugie; en 1290, le prieur achète encore les mas de Feiryas-de-Teilliolie et de la Bernardie. En 1443, les moines font une acquisition importante et Pierre de Maumont leur vend « le domaine utile et féodal » du Mas, appelé le Puy-de-Cussac, paroisse de Cussac, avec pacte de réméré. En 1452, Adhémar Creton Ceret, prieur d'Altavaux, afferme le Mas-du-Puy et celui de Graffeuille, à Jean du Cluzeau, de la paroisse d'Eyjaux, diocèse de Limoges, « sous le devoir annuel de rente foncière et directe d'un setier froment, d'un setier seigle, quatre éminaux d'avoine.à l'a mesure d'Altavaux, de trente sols d'argent et deux poules ». En 1536, le Puy passe aux d'Hautetort, qui reconnaissent le tenir en « fief fondalité et directe seigneurerie de noble et vénérable homme Jean de la Roumagière protonotaire apostolique, prieur commandataire du prieuré conventuel de N.-D. d'Altavaux en Limousin ». En 1610, alors que les du Dousset, héritiers des d'Hautefort, posséderont le manoir du Puy et que le prieuré d'Altavaux sera passé aux mains des pères Jésuites du collège de Limoges, ces derniers auront des difficultés au sujet des rentes que le Puy devait à Tavaux.

Nous avons vu la puissance foncière du prieuré s'étendre sur Dournazac. Sainte-Marie-du-Frugie, Bussière-Galant, La Chapelle-Montbrandeix, Firbeix et Cussac. Il semble que Champagnac soit un terrain réservé aux dames de la Règle et que l'abbaye de Pérouse, de la paroisse de Saint-Saud, limite le prieuré d'Altavaux de ce côté, mais alors il va étendre sa puissance vers Miallet et Thiviers. Massavit, le Mas-Goubert et le Montet-Chabroulet payent redevances aux moines d'Altavaux. Quant à Châtelavit, il fut plus tard l'objet d'une contestation entre le comte de Lambertie et le collège cle Limoges : « Un acte du 22 septembre 1650, signé d'Arfeuille, fait connaître une transaction entre messire François, comte de Lambertie, et le recteur du collège de Limoges ». Il est reconnu, dans cette transaction, que le comte de Lambertie est seigneur foncier, de Châtelavit, mais que le collège, à cause du prieuré d'Altavaux, a sur ce tènement une rente annuelle et perpétuelle.

Les pères Jésuites, successeurs des Augustins à Altavaux, eurent nombre de difficultés avec les curés des environs, comme nous le verrons, mais le prieur Adhèmar Céret eut, lui aussi, maille à partir avec l'abbé Aymeric de Fayolles, vicaire perpétuel de Dournazac. Il s'agissait des dîmes de Mardelou et de la Gaudonie; il ressort des documents des Archives départementales, que le vicaire perpétuel de Dournazac n'avait pas raison et il dut restituer au prieur des Augustins. En 1536, les Augustins ont une maison à Dournazac, elle est dite « confrontant » au chemin public de Dournazac à Châlus et au chemin » de Dournazac à la Font-Saint-Sulpice. ». Cette même année 1536, nous voyons que le mas de Goursolas a pour tenanciers Jean Granier et Jean Fayoulaud, qui reconnaissent le tenir clu prieur d'Altavaux; ce n'est guère qu'à la fin du XVIe siècle que nous trouverons les Rolle à Goursolas et à Matibois, et si les Rolle de Goursolas ont possédé Goursolas jusqu'à la fin du XIXe siècle, ils durent payer une rente au prieuré bien longtemps, car une sentence de la cour sénéchale de Limoges, de 1778, les y oblige.

Le prieuré d'Altavaux a également possédé fort longtemps le mas de Dournadille; en 1460, le prieuré y a pour tenancier Jean Redon et cette famille semble y être restée fort longtemps.

Les métairies des Gadauds, des Catinats, celles de la Porte et de Puy-Roby faisaient également partie des domaines de Tavaux : il y avait en plus le moulin de la Porte, qui était le moulin banal, et voici les villages ou tènements qui étaient tenus d'y aller moudre : la Bussière-Montbrun, l'Erodie, l'Artige, Puy-Roby, Dournadille, Fenyas. La Valette, l'Age, Chabrerie et Barbou. Enfin. Altavaux avait aussi ses forges : celle de Tavaux et celle du Mas-du-Bosc achetée plus tard aux de Chapt de Rastignac, seigneurs de Firbeix.

Pendant la guerre de Cent ans, le prieuré fut vraisemblablement sinon détruit, du moins profané, et il est certain qu'il dût succomber sous les invasions des troupes anglaises qui accomplirent tant de ravages dans notre région. Comment le prieuré, sans défense, eut-il pu échapper à la cupidité des mercenaires qui brûlaient Montbrun et Lambertie, ces deux forteresses toute voisines, qu'elles pouvaient lutter. Cest ce qui exqlique pourquoi le prieuré tel qu'il est aujourd'hui n'est plus celui du XIIe siècle, mais bien une reconstruction postérieure à la guerre de Cent ans. Il y a bien encore quelques fragments de la construction primitive, à la lenêtre du cellier, par exemple, on peut apercevoir un superbe chapiteau romain massif, dont un des côtés est usé par les denrées que l'on fait glisser par la fenêtre, mais ce qui irappe surtout, c'est l'économie qui a présidé à cette reconstruction. On trouve, ça et là, dans la maçonnerie, des pierres sculptées que l'on a utilisées comme pierres de taille, et on a l'impression que l'on a replâtré des ruines. Nous sommes au XVe siècle, les seigneurs sont moins généreux et peut-être aussi moins riches et les beaux jours de la fondation sont passés.!

On ne peut se défendre d'une impression de tristesse, en visitant le Tavaux d'aujourd'hui et les fenêtres aux grillages de fer donnent à l'ancien prieuré un aspect de prison; c'est bien là la vallée des larmes dont l'âme ne s'échappe que pour le bonheur éternel, c'est bien là aussi la vie monastique telle qu'on peut la concevoir clans notre coin mélancolique du plateau de Châlus.

La construction des monastères reposait sur des principes, sinon invariables, du moins presque toujours respectés; ainsi, la sacristie et le chartrier, situés à des étages différents, étaient près de la chapelle, et, pour éviter les dégâts de l'incendie, le chartrier était presque toujours voûté; là, m'inspirant de ces principes généraux, tels qu'ils sont donnés dans l'architecture monacale de M. Enlart, j'ai pu arriver à reconstituer le prieuré, non pas d'une façon absolue, mais d'une façon bien probable. Ainsi, le rez-de-chaussée se composait, en allant de l'Est à l'Ouest, de la sacristie, de la salle capitulaire, de l'escalier, de la cuisine et du réfectoire. La sacristie et la salle capitulaire, actuellement habitée par les colons de M. Gondaud, ont conservé des traces de leur destination. On trouve dans la sacristie des placards anciens et dans la salle capitulaire des voûtes, des piliers et des chapiteaux qui remontent à la construction primitive. Au premier étage, il y a le chartrier, qui est au-dessus de la sacristie et voûté, on ne peut y arriver qu'après avoir traversé tout le monastère, ce qui est conforme aux règles de l'architecture monacale; à côté du chartrier est le chauffoir, vaste salle chauffée où se réunissaient les moines pour travailler. Dans ce chauffoir, il y a une échauguette curieuse par un regard oblique, qui permet, aux religieux de surveiller la porterie. C'est de là, que les moines au travail, avertis par la cloche du frère portier, pouvaient être prévenus de l'arrivée d'un seigneur de marque. A côté du chauffoir sont des appartements, qui pouvaient être ceux du prieur, mais plus probablement des appartements disponibles pour le visiteur ou le révérendissime père abbé. Enfin, plus à l'Ouest, il y a le réfectoire, qui semble occuper à la fois le rez-de-chaussée et le premier, car à hauteur du premier se trouve une sorte de grande niche cintrée qui devait servir au lecteur. Au deuxième étage sont les dortoirs des moines communiquant avec la chapelle par un escalier, puis les appartements du prieur, je suppose. Enfin, le troisième étage est composé d'un vaste grenier.

Quant à la chapelle, qui devait être somptueuse « comme l'oratoire d'un roi », elle était orientée liturgiquement et adossée au bâtiment, que les documents appellent « le château »; elle devait donner dans le préau qui s'ouvrait derrière la salle capitulaire. Il reste fort peu de choses de cette chapelle, car si le prieuré a connu les hautes faveurs des seigneurs du plateau de Châlus et en particulier des seigneurs de Montbrun, qui ne dédaignèrent pas devenir là parfois revêtir la robe des moines Augustins; le prieuré a aussi connu des épreuves cruelles. Quand on compare tout, ce qui reste du monastère et le peu qui reste de la chapelle, on comprend que la profanation et le pillage des lieux saints étaient la plus infaillible expression des entreprises militaires des guerres de religion. A vrai dire, il reste de la chapelle un ou deux piliers, un fragment de nervure délicate et un ensemble de ruines, qui permet de supposer que l'on avait dû percer des baies vastes et nombreuses, pour augmenter la lumière et diminuer la résistance des murs. Faut-il voir là une des raisons pour lesquelles la chapelle a si peu résisté au temps ? Admettons le pour l'humanité, ce sera cela de moins à la charge des vandales.

Si Tavaux était en dehors du monde par sa situation géographique, il n'en était pas moins près de Châlus, près de Bussière-Galant, où passait l'ancienne voie romaine Limoges-Périgueux, près de Lambertie, près de Montbrun, dont les seigneurs ne l'oublièrent jamais; puisqu'en 1346, Guy de Montbrun et son épouse; en 1457, Pierre de Montbrun, évêque de Limoges; en 1486, autre Guy de Montbrun, évêque de Condom, font des libéralités au prieuré d'Altavaux. « C'est là, disent-ils, le plus souvent que nos prédécesseurs sont enterrés ». Oui, c'est là, quelque part, autour du vieux prieuré, que dorment le fondateur, une partie de sa famille et les religieux; on voudrait pénétrer avec respect dans l'endroit où ils reposent, on voudrait se recueillir un instant auprès de la nécropole de ceux qui ont travaillé là et prié à travers les âges, mais il n'y a plus de traces de cimetière, la charrue a tout emporté. Bref, si isolé que soit Altavaux, les bruits du dehors, ceux de l'Aquitaine, comme ceux de la vicomte, pouvaient parvenir jusqu'au prieuré. Et, il est hors de doute qu'à une époque, où l'instruction se réfugiait dans les cloîtres, Altavaux ait dû exercer sur le plateau de Châlus une influence intellectuelle considérable; comment les moines n'auraient-ils pas eu un certain prestige sur la noblesse peu instruite de cette époque ! Est-ce que les seigneurs des environs ne venaient pas à Altavaux visiter les Augustins du seigneur Emery Bruni ! Puis, les religieux n'étaient-ils pas probablement les seuls à avoir des livres ! Oui, il y a certainement eu entre le prieuré, les seigneurs, le clergé, un échange d'idées, qui n'a pas été sans influence; venait-on visiter leurs peintures sur velin, leurs transcriptions de manuscrits, ou venait-on seulement à Altavaux, pour apprendre ou pour causer ? Nul ne le saura, mais personne n'osera nier que Tavaux et peut-être même l'abbaye royale de la Couronne, aient eu de l'influence sur le développement intellectuel de nos ancêtres. Le prieuré a-t-il eu une influence surles arts en général dans la région ? Ici encore, on ne sait rien de précis, aucun document ne vient en aide à l'histoire et elle est contrainte de s'en tenir aux hypothèses. Ce qui est certain, c'est que la règle des Augustins a beaucoup de points de ressemblance avec celle des Bénédictins, et que, par conséquent , les religieux de Dournazac partageaient leur temps entre-la prière et l'étude. Et alors, comment, à une époque où les architectes étaient en général des moines, le prieuré aurait-il pu ne pas avoir d'influence artistique dans sa région ? Non seulement les architectes étaient des moines, mais encore les architectes étaient du terroir; il se peut que les Augustins n'aient été ni des architectes ni des sculpteurs, mais ils étaient sûrement les détenteurs de la tradition, on devait venir voir leur chapelle, leurs reproductions de sculptures et de moulures, et s'ils n'ont pas façonné, ils ont sûrement guidé des artisans. De plus, nous savons que si l'ouvrier du moyenâge était adroit et habile, c'est à l'ombre des cloîtres qu'il se formait. Il y avait certainement sur place des charpentiers, des maçons, qui devaient être heureux de venir prendre au prieuré des idées, des conseils; car Altavaux devait être pour eux le refuge du savoir. Il faut se représenter un curé du plateau de Châlus au XIIe et XIIIe siècle, son église, son oratoire, sa cella menace ruine, le seigneur lui a promis son concours et la population pieuse de la paroisse est heureuse à l'idée de travailler pour son Dieu et d'apporter une pierre à l'édifice. Limoges est loin de Dournazac et de Cussac; il y a bien dans la paroisse des ouvriers habiles, mais il laut une direction, il faut un plan, et alors je me représente le seigneur et le curé chevauchant côte à côte au travers des châtaigneraies et allant demander conseil aux religieux d'Altavaux. Les moines de Dournazac furent-ils les architectes de quelque église de nos régions. Nous l'ignorons, mais à supposer que Tavaux ne fut pas en état de donner des conseils d'art, il est plus que probable que le prieur en référait au père abbé cle la Couronne et que l'abbaye royale a peutêtre exercé dans notre pays une influence, qu'il serait .intéressant d'étudier au point cle vue de l'architecture. Qui sait, si dans le plateau de Châlus, il n'y a pas eu une sorte d'infiltration artistique, dont les racines étaient clans l'Angoumois ! Enfin, comment peut-on supposer qu'au point de vue de l'art, le prieuré d'Altavaux n'a pas eu d'influence dans notre pays ? Mais le monastère avait ses ouvriers, qu'il guidait lui-même; est-ce que tel sculpteur, qui avait travaillé pour Tavaux n'était pas sollicité par un seigneur voisin, de faire ou de refaire telle ou telle moulure, qu'on avait aperçue au prieuré ? Car on allait beaucoup à Altavaux, on y allait prier près des reliques, on y allait demander conseil ou assistance au prieur, on y allait aussi entendre les beaux offices des religieux.

En dehors de l'art, Altavaux a une influence morale et religieuse : influence sur la noblesse, puisque les nobles du plateau du Châlus prennent l'habit des moines Augustins, séduits par l'idéal cle l'exemple; influence sur le peuple, qui venant en dévotion près des reliques, en profitait probablement pour demander conseil au prieuré; influence sur le clergé, qui n'était pas sans voir les succès des religieux. Il est probable que bien des curés des alentours ont trouvé là des conseils pour la vie sainte; enfin, les moines étaient riches, ils dépensaient peu pour eux et devaient donner beaucoup à cette population pauvre.

En 1569, lors des guerres de religion, le prieuré d'Altavaux, qui se composait « d'un château avec deux girouettes », d'une chapelle, d'une boulangerie, d'une écurie,de deux granges, de trois poulaillers, un colombier, un jardin fut pillé par les calvinistes et les papiers ou titres, qui se trouvaient dans le chartrier furent brûlés. Cette région du plateau de Châlus fut particulièrement éprouvée, Lambertie fut incendié; Montbrun, d'après les uns, eut le même sort, d'après les autres, il fut mis au pillage par trente huguenots qu'avait détachés Coligny, dans tous les cas, les archives du département nous apprennent que l'Eglise de Dournazac lut saccagée, elle aussi, et qu'en 1605, elle n'était pas encore recouverte. Il est vrai, que l'armée de Coligny s'était arrêtée à Pensol, à la redoute qui porte encore son nom sur le cadastre et que, se dirigeant sur Châlus pour y opérer sa jonction avec Wolfgang, duc des Deux-Ponts, elle trouvait forcément devant elle Tavaux, Lambertie et Montbrun.

Le prieuré ne se releva jamais, et, en 1604, alors que Michel Augereau était prieur, Monseigneur de la Marthonie, évêque de Limoges, désireux d'installer les Jésuites dans sa ville épiscopale, tant comme éducateurs que comme prédicateurs, leur donna du consentement de l'abbé de la Couronne, les revenus d'Altavaux. On dit que le prieur Augereau abandonna à regret Altavaux, et les documents prouvent que Monseigneur de La Marthonie obtint sa démission, « non sine magnis la boribits ». Comment en eût-il été autrement ! Il y avait plus de quatre siècles (424 ans) que les moines Augustins avaient été installés dans les hautes vallées de la Dronne, par Emeric Bruni, c'est là qu'ils avaient travaillé, prié, souffert à travers les âges, et, quand ce souvenir confus du passé se présentait à l'esprit du prieur Augereau, la voix des moines trépassés et celle des Brun de Montbrun, qui reposaient à Altavaux, lui rappelaient qu'en abandonnant Tavaux, même contraint et forcé, il fermait les pages d'un livre glorieux pour l'ordre des Augustins, pour la famille de Montbrun et pour tout le plateau de Châlus. On ne sait pas au juste quelles furent les résistances du prieur Augereau avec son évêque ou avec le révérendissime père abbé de la Couronne. Ce que l'on sait, c'est qu'il obéit, les larmes dans les yeux, et celui qui, connaissant l'histoire du prieuré, va visiter ce qui en reste, ne peut s'empêcher de compatir au déchirement que dut éprouver le dernier prieur des Augustins.

D'Altavaux dépendait :

1° Le prieuré, cure de Massignac;
2° La vicairie de la moitine en l'église Saint-Martial de Limoges;
3° La vicairie de Dournazac;
4° La vicairie de Sainte-Marguerite en l'église de SaintPierre-du-Queyroix;

Et voilà tout ce que nous savons du prieuré d'Altavaux de l'ordre des Augustins; maintenant, nous allons y suivre les pères Jésuites de Limoges, mais disons tout de suite que les pères Jésuites ne l'habitèrent pas bu peu, et qu'ils l'affermèrent; ce sera dire que l'influence d'Altavaux va aller sans cesse diminuant; d'un centre intellectuel religieux et artistique, il va devenir une exploitation agricole et c'est tout.

L'abbaye de la Couronne ne semble pas avoir perdu tous ses droits sur le prieuré au XVIIe siècle, car, en 1640, quand elle se réunit au collège de Clermont, ce fut le recteur de ce collège qui nomma le curé de Dournazac, Dournazac ne fut d'abord qu'une vicairie, il devint ensuite cure et prieuré-cure, sa fête patronale est encore le 27 août, fête de la translation des reliques de Saint-Sulpice-de-Bourges. Tout d'abord, ce fut le père abbé de la Couronne qui nomma le curé; à la fin du XVIe siècle, ce fut le prieur de Tavaux, et de 1611 à 1640, cette nomination revint à l'évêque de Limoges. A partir de 1700 et jusqu'à nos jours, le curé de Saint-Sulpice-de-Dournazac fut toujours nommé par l'évêque de Limoges.

Voici, en peu de mots, l'arrangement qui avait été fait entre l'abbaye de la Couronne et les pères Jésuites de Limoges; les Jésuites devaient faire l'éducation d'un religieux de la Couronne ou d'un écolier' nommé par le chapitre, mais l'histoire de l'abbaye royale de N.-D de la Couronne nous apprend que la chose était peu à peu tombée en désuétude; en tout cas, un procès allait avoir lieu, quand en 1695 intervint une transaction. Le collège de Limoges s'obligea à payer une pension de 120 livres au chapitre régulier de la Couronne, « au lieu de la pension ou éducation religieuse ». Le paiement devait être fait en deux fois : à Pâques et à la Toussaint.

Altavaux est donc devenu une exploitation rurale, une ferme et les Archives nous ont conservé les noms de quelques-uns de ces fermiers, et aussi l'histoire continue des difficultés des pères Jésuites avec les seigneurs, avec le clergé, avec la population comme avec le fermier. En 1649, le fermier s'appelle Jean Desbordes; en 1687. c'est le sieur Croizier : en 1771, Benoit Labrousse afferme pour neuf années et il paye 4.250 livres par an; ces neuf années terminées, il afferme de nouveau pour sept ans, moyennant 5.000 livres et un millier de 1er. Mais la gestion de Tavaux n'est pas sans difficultés, la rentrée des dîmes est pénible et les paysans font des infidélités au moulin banal; aussi, Labrousse échange-t-il toute une correspondance avec les révérends pères, il commence par se plaindre beaucoup et souvent, et finit par demander des indemnités. En 1783, Tavaux est donné à ferme au sieur du Genest, négociant, demeurant au Mas-du-Loup et à Jacques de La Couchie, mais cette même année, un débordement de la Dronne emporte la chaussée de l'étang, le moulin et la maison du forgeron, puis les déprédations prennent une telle proportion, particulièrement dans les taillis, que les Jésuites sont obligés de prendre un garde.

Le plus proche voisin des Jésuites était, sans contredit, le seigneur de Firbeix; cette propriété fut tour à tour aux Arlot, aux de Nesmond, aux de Chapt de Rastignac et aux La Rochefoucauld. Les Arlot ne devaient pas être en fort bons termes avec Altavaux, car en 1625, Jean Arlot est accusé d'avoir enlevé, avec des complices, le marteau, les soufflets et d'autres outils de la forge. Le curé de Firbeix prit-il le parti du seigneur Arlot ? On n'en sait rien, mais il souleva, lui aussi, des difficultés au prieuré, au sujet de certaines dîmes auxquelles les Jésuites avaient droit. Mais ce fut sans contredit avec les curés de Montbrun que le prieuré eut les difficultés les plus graves, car, nous passons sous silence les réclamations continuelles que les curés de Dournazac faisaient au prieuré au sujet des dîmes.

Il semble bien que jusqu'en 1663, il n'y ait eu ni cure ni curé à Montbrun; mais, à cette date et en 1757, deux tentatives furent faites, l'une par l'abbé Lamotte, curé de Pensol, l'autre par un certain abbé de Bruxelles, pour ériger Montbrun en cure. C'était porter un préjudice assez grave aux Jésuites d'Altavaux, qui percevaient la moitié des dîmes de Montbrun. Les deux affaires sont assez semblables et je ne conterai que la tentative de l'abbé de Bruxelles, faite en 1757, qui paraît avoir eu une certaine importance. L'abbé de Bruxelles prend possession de la cure de Montbrun pour « obitum ultimi possessoris », et il base l'existence de la cure de Montbrun sur l'affaire Lamotte, de 1663, et sur ce fait que le curé de Dournazac, l'abbé Taraud, signe : curé de Dournazac et Montbrun. Le baron de Campniac, seigneur de Montbrun, déclare qu'il n'y a jamais eu de cure à Montbrun, qu'il n'y a « aucun vestige de paroisse, cloches, clocher, fonts baptismaux, cimetière, logement de curé, ni ornements »; il y a, dit-il, « une chapelle domestique, dédiée à Saint-Roch, qui, pour tout ornement, a une méchante image de Saint-Roch et pour toute couverture le simple toit ». Monseigneur de Cœtlosquet était alors évêque de Limoges et il est bien certain que l'abbé de Bruxelles avait l'approbation de son évêque; dans tous les cas, les Jésuites ayant perdu leur procès à la sénéchaussée de Montmorillon, l'affaire alla à la Tournelle, à Paris.

Il est bien difficile de se faire une opinion sur la question en litige, mais j'avoue que si la haute personnalité de Monseigneur de Cœtlosquet ne couvrait pas l'abbé de Bruxelles, je serais bien tenté de croire que le bon droit se trouvait du côté des Jésuites. D'abord, l'abbé de Bruxelles est l'obligé des Jésuites, et il est dit qu'il « aurait eu bien de la peine à subsister sans leur secours » et en suscitant seul l'affaire de la cure de Montbrun, il ne paraît pas avoir uniquement obéi à des sentiments de reconnaissance. De plus, il y a dans le dossier des phrases peu flatteuses à son égard, entre autres celle-ci : « Impatient de servir en qualité de vicaire dans diverses paroisses du diocèse de Limoges, sans pouvoir être pourvu d'aucun bénéfice, il a prétendu s'en former un au préjudice des pères Jésuites ». Enfin, il y a un fait certain, c'est qu'au milieu du XVe siècle, Montbrun était de la paroisse de Dournazac; qu'au XVIIe siècle, le curé de Pensol, Lamothe, a échoué dans une tentative analogue, et que voici trois cents ans que le prieuré d'Altavaux perçoit la moitié des dîmes de Montbrun. Mais ce qu'il y a de plus probant, à mon sens, ce sont tous les titres, actes de vente ou autres, que produisirent les pères Jésuites et dans lesquels Montbrun et tous les villages de l'enclave sont dits de la paroisse de Dournazac.

En 1786, on installe dans la chapelle de Tavaux, un nouvel autel « dont la dorure et la peinture sont confiées au sieur Bernard, sculpteur »; le sanctuaire est également réparé et muni d'un balustre. De quelle chapelle s'agit-il ? Je ne pense pas qu'il puisse être question de la chapelle du prieuré, qui a dû être détruite pendant les guerres de religion. S'il en était ainsi, Altavaux aurait été saccagé en 1793, et il est invraisemblable que la tradition n'ait pas gardé le souvenir d'un fait relativement récent. Bien plus, à partir de 1786, le silence se fait autour d'Altavaux, on ne sait pas comment le prieuré a fini, et il est permis de supposer que peut-être comme Grandmont. il cessa d'être un bien d'église, avant que le culte de la raison ne vint s'étaler dans les maisons de la prière.

Aujourd'hui, la vieille cloche qui a appelé tant de moines à la prière, ne tinte plus; derrière l'échauguette, aucun regard ne sonde plus l'horizon borné de ce vallon sauvage; le chauffoir et les dortoirs sont vides, la chapelle est détruite : Tavaux n'a plus d'influence. Il semble qu'autour de lui, tout veuille faire silence, le moulin banal n'est plus, et seule, la Dronne fait quelque bruit clans cet endroit solitaire, que n'avait pas effilé des hommes qui avaient consacré leur vie à Dieu.

Pauvre Prieuré ! Comme il a souffert depuis le XIIe siècle, des injures des temps et des hommes ! Que de choses oubliées ou ignorées pourraient redire les nombreuses pierres, qui sont encore debout ! En visitant Altavaux, on est étonné de tout ce qui en reste et l'on a envie de redire les vers de La Prade :

Voix fécondes, voix du silence,
Dont les lieux déserts sont peuplés,
Parlez.

Source : Le plateau de Châlus au point de vue historique, de Pierre de Resbecq.