01 mars 2020

Un Bastillard, le marquis de Fratteaux

Louis-Mathieu Bertin, marquis de Fratteaux, « ancien capitaine de cavalerie et chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, » ne nous a été connu pendant longtemps que par la courte mention que fait de lui la Bastille dévoilée. On y lit, au relevé des registres d'écrou : « Le sieur Bertin de Frateaux [sic) ancien capitaine de cavalerie, entré le 25 mars 1752 à la Bastille où il est mort le 3 mars 1779. Homme dangereux, retenu à la Bastille pour la vie, à la réquisition de sa famille. Ce prisonnier a remis, à Sa Majesté une pension qu'il avait sur le trésor royal. Enterré à Saint-Paul ; l'extrait mortuaire a été couvert d'un papier blanc et cacheté du cachet de M. le Curé et du chasteau. C'est le curé qui l'a écrit en présence de M. de Launay, gouverneur et de M. Chevalier, major, qui ont signé et personne ne l'a vu. »

La longue durée de cette détention faisant du « Sieur de Frateaux » un personnage important parmi les prisonniers de la Bastille, les Bastillards, comme on disait en ce temps-là, nous nous sommes mis en quête de renseignements sur son compte. Cela n'a pas été sans peines. A défaut d'autres sources, l'inappréciable dictionnaire de Jal est venu à notre aide. Jal a relevé sur les registres de la paroisse Saint-Paul l'acte de décès du marquis de Fratteaux, acte ainsi conçu: « Le mercredi 3 mars 1779 est décédé mre (messire) Louis-Mathieu Bertin, marquis de Frateaux (sic), chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien capitaine de cavalerie, détenu au château de la Bastille par ordre du Roy, âgé de 72 ans, et lejeudy 4 a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse, par nous soussigné curé de Saint-Paul, en présence de M. Henry-Jacques Chevalier, major dudit château, chevalier de Saint-Louis et de M. Jean-François Bailly de Gallardon, chevalier de Saint-Louis, major-adjoint de ladite Bastille (signé : Chevalier, Bailly de Gallardon, Bossu, curé). »

Et Jal ajoute : « L'acte d'inhumation qu'on vient de lire est inscrit seul sur un feuillet des registres de décès de Saint-Paul, pour l'année 1779. Quand M. Bossu l'eut écrit, M. Chevalier le couvrit d'une feuille de papier qui fut fixée sur le feuillet du registre au moyen de huit cachets à la cire d'Espagne rouge, quelques-uns portant les armes du i*oi avec cette légende : « Château royal de la Bastille, » les autres ayant sur l'écu des armoiries un chameau, avec une légende latine assez effacée pour que la lecture en soit devenue impossible. La feuille aux huit cachets ne fut probablement arrachée qu'après la prise de la Bastille en 1789, comme en 1793, probablement, fut enlevée au registre de Saint-Eustache la feuille de papier qui recouvrait l'acte du mariage de Louis-Philippe d'Orléans avec madame de Montesson, etc. »

Ce n'est pas tout : Jal a pu lire un rapport de police où il est dit du marquis de Fratteaux : « Ancien capitaine au régiment de cavalerie de Saint-Jal, entré le 12 avril à la Bastille. Il y est pour la vie, par décision du Roy. Son père et sa famille représentent qu'il est né avec le caractère le plus dangereux et le plus violent : qu'il a passé plusieurs fois en pays étranger pour s'y livrer tout entier à ses emportements dans lesquels il a composé, à l'aide de deux autres particuliers, des écrits pleins d'horreur qui l'ont rendu criminel d'État... » en marge : « libelles contre le roi et madame de Pompadour. » Le même rapport fait connaître, en outre, que les complices du marquis de Fratteaux, dans la confection de ses libelles, étaient deux Français rencontrés par lui à Londres, l'un nommé d'Houteville du Tertre « qui fut envoyé aux prisons de Maestricht » (?), et un prêtre-cordelier, Guillaume Cazes, « enfermé d'abord à Charlemont le 12 mai 1754 et transféré à Vincennes où il était encore en septembre 1757. »

Nous en étions là, non pas de nos recherches, car nous n'énumérons pas tous les livres où nous avons cherché la trace du marquis de Fratteaux, mais de nos découvertes, lorsque nous avons fait rencontre d'un volume exclusivement consacré au récit des infortunes de ce personnage et qui est intitulé : Histoire de M. Bertin, marquis de Fratteaux, avec des éclaircissements sur son enlèvement de Londres et le nom de ceux qui y ont participé, par M: le comte d'H***. Paris (HoII. ?), aux dépens de l'auteur, 1753 ; pet. in-8 de XII-204 pages. Ce livre, que nous avons lieu de croire rare, d'après le silence des catalogues, et qui annonce chez son auteur plus d'impartialité que de littérature, nous a paru contenir des détails assez curieux pour être mis en lumière, détails curieux moins en raison de la personnalité secondaire du marquis de Fratteaux que des renseignements qu'ils présentent sur les moeurs judiciaires du temps passé. Peut-être nous abusons-nous sur le piquant de notre découverte et l'importance du livre dont nous venons de citer le titre ? Le lecteur en jugera par les extraits que nous allons donner de ce livre, en nous réservant de les contrôler avec les indications déjà fournis par le Dictionnaire de Jal et par la Bastille dévoilée.

C'est en Périgord, et vers 1707, que naquit le marquis de Fratteaux, d'un conseiller au Parlement de Bordeaux nommé Bertin de Saint-Geyran. Sa mère était de la maison de Saint-Chamant. Les infortunes du marquis commencèrent lorsqu'il eut atteint sa seizième année. A cette époque, son père conçut le projet, quelque temps dissimulé, de le dépouiller de son droit d'aînesse pour en favoriser un de ses frères puinés. Il se proposait en même temps de faire de cet Esaù forcé un homme de robe, mais il avait compté sans les idées déjà très arrêtées du jeune homme qui s'était résolu à « servir le roi dans les armées. » De ce moment la guerre se trouva déclarée entre le père et le fils, guerre sourde d'un côté, enveloppée, de l'autre, de formes respectueuses. Devant la résistance obstinée de son père à ses projets de carrière militaire, le marquis mit en oeuvre toutes les influences qu'il supposa le plus propres à le fléchir. En désespoir de cause, il pensa que là où avait échoué une robe d'évêque, une robe d'un autre genre pourrait réussir et il parvint à mettre dans ses intérêts, nous ignorons par quels procédés, une personne qui tenait illégitimement, dans la maison du vieux Bertin, la place de sa femme défunte. Ici se place un détail dont, quelque répugnant qu'il puisse être, nous ne ferons pas grâce au lecteur parce qu'il caractérise à la fois la nature emportée de Bertin père et l'ascendant que cette femme exerçait sur lui. Quand il « l'abordait, » dit l'auteur anonyme que nous suivons, « il s'arrachait à poignée les poils de l'estomac et se les portait à la bouche tout sanglants pour les mâcher. » Honorable ou non, le marquis se trouva avoir frappé à une bonne porte, car il obtint par cette voie la permission de servir et entra comme cadet dans le régiment de Noailles, d'où il sortit au bout de quatorze mois pour occuper l'emploi de guidon dans le régiment de Saint-Simon. Après deux ans de guidonnage (comme eût dit madame de Sévigné), il fut nommé capitaine-breveté dans le régiment de Saint-Jal-cavalene où il devait rester plus de seize ans.

Ce double congé s'accomplit dans des conditions tout a fait honorables pour le marquis de Fratteaux qui sut se concilier les sympathies de ses chefs et obtint la croix de Saint-Louis, malgré la guerre sourde que son père ne cessait de lui faire. II convient de dire que le marquis avait été pressenti par lui sur la cession de son droit d'aînesse et s'y était respectueusement mais formellement refusé. De là, de la part de son père, une hostilité peu scrupuleuse sur le choix des occasions. En veut-on un exemple? Il arriva qu'en l'année 1733 le marquis eut querelle avec un commandeur de Malte qui avait parlé de Bertin père en termes outrageants. Cette querelle aboutit non pas à un duel mais à une lettre à cachet en vertu de laquelle le marquis fut détenu pendant trois mois au château d'Angoulême, et, chose curieuse, les démarches pour obtenir cette lettre furent faites par Bertin père, de concert avec son insulteur.

L'année suivante (1734), un des frères du marquis, l'abbé Bertin, arrivait à Paris pour suivre plusieurs procès de l'issue desquels dépendait tout ou presque toute la fortune de la famille. Ne se sentant pas à la hauteur de sa tâche, l'abbé s'aboucha avec le marquis qui consentit à prendre l'affaire en main et parvint à la mener abonne fin. Il comptait ou du moins devait compter sur la reconnaissance de son père, mais les sentiments de haine de ce dernier n'avaient rien perdu de leur âpreté, et un voyage que le marquis fit en Périgord lui enleva, à cet égard, ses dernières illusions.

Ces événements de famille nous ont mené jusqu'à l'année 1747 où le marquis, fatigué de servir, fatigué aussi de lutter, sortit des armées avec une pension. Bien qu'un militaire fût, ainsi que le remarque notre auteur, émancipé de droit et sujet seulement pour sa résidence aux ordres de la Cour, le marquis crut devoir communiquer à son père, en lui demandant son agrément, l'intention où il était de se fixer à Paris. Refus du père qui le mande à Périgueux et tente, paraît-il, de l'empoisonner. Miraculeusement échappé à ce danger, le marquis se retire dans une terre qui lui était échue de la succession de sa mère, au château de Vivans, et là, il reçoit la visite d'un tiers qui lui est envoyé par Bertin père et qui vient, de sa part, négocier une dernière fois la cession du droit d'aînesse du marquis en faveur de son frère, Bertin de Belleisle, intendant du Roussillon. Arrêtons-nous un moment au nom de ce député qui n'est autre que le chevalier d'Aydie, à qui ses relations avec Mademoiselle Aissé ont conquis une sorte de notoriété. Moins accessible que la belle Circassienne aux séductions du chevalier, le marquis repousse tout projet d'accommodement de ce genre, et une dernière entrevue a lieu entre le père et le fils à Bourdeille, en présence des soeurs du marquis, Mesdames de Vivier et de Cubjac. Cette entrevue est violente : « Je croyais vous avoir assez fait entendre, dit Bertin père, que je ne voulais vous voir ni à la vie, ni à la mort. Monsieur, répond le marquis, je ne l'ai pas pris sur ce ton là. Eh bien, il faut l'y prendre, lui dit son père, voici quels sont mes sentiments : quoique vous ayez vu le canon, je suis prêt à vous attendre au bout du fusil. » Et cet ultimatum : « Tenez sûr que je vous perdrai. »

L'effet devait suivre de près la menace. Quelques jours après cette entrevue, un brigadier de la maréchaussée, accompagné de seize cavaliers, venait au château de Vivans, enlever le marquis de Fratteaux qui était conduit aux « Bons-hommes de Cadillac. » Bertin père avait gagné six soldats du régiment de Cursol pour attester que le marquis les avait soudoyés en vue de l'assassiner. Bien que cette nouvelle trame laissât percer le jour en plusieurs endroits, le marquis, perdant la tête, s'évade et se réfugie en Espagne où le poursuit la haine de son père. Entre temps, ce dernier juge à propos d'adjoindre à ses accusations une dernière, celle-là tout à fait inattendue. Il avait accusé son fils de parricide, d'athéisme, de folie ; maintenant il le désavoue. Changé en nourrice : telle est sa dernière allégation, fondée sur ce qu'il n'y a jamais eu de fous dans sa famille, et cette évolution est marquée dans la lettre qu'il écrit à son correspondant en Espagne, lettre où il est dit : « Je vous supplie, Monsieur, dès que cet homme qui s'annonce être mon fils sera arrêté, de le faire visiter à la fesse gauche en présence de chirurgiens-jurés, d'un notaire et de deux témoins, afin de constater si cet homme a une patte de sanglier et un peu de mousse qu'il doit avoir en cet endroit. »

A quoi l'historien anonyme s'écrie : « Peut-on pousser plus loin le scélératisme P » Et telle dut être l'impression de son héros qui crut à ce moment opportun de mettre la mer entre lui et ses persécuteurs et passa en Angleterre où il arriva dans les premiers jours de l'année 1750.

Le premier soin du marquis de Fratteaux, en abordant en Angleterre, avait été de changer de nom et de prendre celui de M. de Saint-Etienne. Par une autre mesure de sûreté, il n'avait pas fixé sa résidence à Londres même, et il avait pris gîte dans un faubourg, à Paddington ; mais la nécessité de communiquer avec ses amis de France, pour retirer quelques épaves de sa fortune personnelle, et un certain goût de témérité dont on a déjà pu constater quelques indices, l'eurent bientôt fait sortir de ce système de prudence. Il alla donc habiter Londres, en plein quartier français, dans Mary-le-Bone, et crut devoir aller saluer, à titre de compatriote, l'ambassadeur de S. M. T. C. le marquis, depuis duc de Mirepoix. L'accueil de ce seigneur, ami particulier de Bertin père, fut naturellement des plus réservés ; mais sur l'assurance qu'il donna au marquis que sa sûreté ne serait pas menacée tant qu'il ne se départirait pas d'une sage conduite, ce dernier prit courage et se mit en tête de se disculper auprès de la Cour de France par des mémoires destinés à ;établir son innocence. Pour cela, il lui fallait, ne fût-ce qu'à titre de secrétaire, un aide quelconque, et le marquis s'adressa dans ce but à un Français établi à Londres, M. de Montignac, qui jouissait, auprès de ses compatriotes réfugiés, d'une grande réputation d'obligeance et de sagacité. M. de Montignac se mit en campagne pour déterrer un secrétaire : son premier choix fut malheureux, comme on va le voir, et les conséquences en devaient être fatales.

Il y avait, à ce moment-là, à Londres, un Français qui se faisait appeler le baron Dagès de Souchard et se disait proscrit pour avoir fait acte de religionnaire en assistant à des assemblées de protestants dans le Vivarais. Or, ce prétendu baron, fils d'un avocat de Libourne, nommé Souchard, n'était autre qu'un cordelier de Nérac qui avait jeté le froc aux orties et gagné au pied en enlevant la blanchisseuse du couvent. Tous deux vivaient à Londres des charités que leur valait le masque de réformés persécutés. Le choix de M. de Montignac s'égara sur cet homme aussi dénué de lettres que de moralité. Avec son aide, le marquis eut bientôt élaboré un factum destiné à la Cour de France, mais il fut, pour cela, obligé de mettre Dagès au courant de toutes ses affaires, et le misérable conçut le projet d'utiliser ses confidences en avertissant, sous main, Bertin père qui ne devait jpas manquer d'acheter chèrement son concours. De cette manière il se trouvait tirer de l'argent du fils et du père. Alors commença entre ce dernier et lui une correspondance secrète, grosse de promesses de la part de Bertin qui, en attendant leur exécution, envoyait à Dagès « un demi-louis d'or, monnoye de France » en réponse à chacune de ses communications.

La requête libellée par Dagès, sur les indications du marquis, n'ayant produit aucun résultat apparent, et sa rédaction ayant été unanimement jugée de tous points dé' fectueuse par les quelques personnes à qui elle fut communiquée, M. de Montignac fut de nouveau sollicité par le marquis de lui trouver un conseil plus expérimenté et le choix s'arrêta cette fois sur un personnage déclaré, par l'auteur du livre que nous analysons, digne de toute estime. Dans la suite de ce récit, il ne cessera de jouer auprès du marquis le rôle de bon ange. La complaisance avec laquelle l'auteur anonyme s'étend sur ses mérites, est telle qu'elle autorise une conjecture que nous examinerons plus loin. Disons, en attendant, que c'était un avocat « du premier Parlement de France, naturellement bon, facile et crédule, » qui s'était réfugié à Londres en suite de persécutions qui lui avaient été suscitées par un de ses parents. Cet avocat, après avoir pris connaissance des affaires du marquis, se mit à l'oeuvre. Une nouvelle requête fut adressée au Roi de France et suivie d'un avis à ses ministres, mais cette dernière pièce était entièrement rédigée par le marquis qui y avait glissé cette phrase imprudente : « Je donnerai des preuves complètes que la victoire de mes persécuteurs, dans l'oppression de l'innocence, est l'ouvrage d'une dame toute-puissante à la Cour de France. » On a bien lu ! Il ne pouvait s'agir que de Madame de Pompadour. Le marquis mettait le sceau à sa fatale destinée pour avoir oublié le mot : Ne touchez pas à la reine — à la favorite, encore moins.

Oubli ou légèreté ! Après cette attaque directe contre Madame de Pompadour, le marquis ne craignait pas de s'adresser directement à elle pour obtenir du Roi, par son entremise, des juges-commissaires. Il envoyait, en même temps, des lettres à M. de Saint-Florentin, à l'archevêque de Sens, au premier président du Parlement de Rouen, à l'évêque de Rennes et enfin à son beau-frère, M. de Cubjac, à qui il écrivait : ce Mon pauvre Cubjac, j'ai fait ce que j'ai pu pour te sauver, et mes misérables soeurs, à la publication que je vais faire de mes conjurateurs dans oute l'Europe, mais vous voulez être divulgués et vous le serez, à moins que vous ne travailliez sans délai à me faire accorder des juges ; vous le pouvez, ainsi si vous n'en faites rien, ne trouvez pas mauvais que je vous comprenne tous dans le nombre de mes persécuteurs, ce que vous êtes, en effet, à l'exception de la Carmélite (probablement une de ses soeurs). Je sais que mon père ne vous refusera rien, ainsi je vous prie tous d'y penser. Je suis, en attendant, mon pauvre Cubjac, ton très humble, etc. »

Les choses en étaient là que le marquis détruisait par ses inconséquences épistolaires l'effet des mémoires juridiques consciencieusement élaborés par l'avocat, son conseil. Mais ce n'est pas tout. Bien qu'ayant cessé de se servir de Dagès comme secrétaire, le marquis n'avait pas cessé d'entretenir des relations avec lui, et ce dernier, intéressé à le voir se compromettre de plus en plus, lui suggéra la funeste pensée d'envoyer « en Cour de France » des écrits anonymes qui ne pouvaient manquer de faire merveille. Le marquis, dont la raison commençait sans doute à s'affaiblir, bien que la science n'eut pas encore défini la folie persécutrice, eut le malheur de céder aux conseils de Dagès. II fit pis encore.: il l'autorisa à faire fabriquer un faux testament par lequel son père lui assurait l'intégralité de ses biens ; toutes machinations immédiatement dénoncées à Bertin père et portées par lui à la connaissance des ministres de France.

Bien que les conférences avec Dagès fussent tenues secrètes, il en vint quelque chose aux oreilles de l'avocat qui conjura, à plusieurs reprises, le marquis de se soustraire à cette influence pernicieuse. Peines perdues, le marquis promettait tout, puis retombait sous les griffes de Dagès, à ce point que l'avocat, craignant d'être accusé de coopérer aux écrits anonymes dont le marquis inondait Versailles, sentit le besoin de dégager sa responsabilité. Il sollicita donc une audience de M. de Mirepoix et lui présenta sa justification : « Je sais, dit l'anonyme, qu'on a fait un crime de cette démarche à l'avocat, mais il est honnête homme et s'est prescrit pour règle de ne jamais parler ni écrire contre les puissances et têtes couronnées ; par conséquent, les plus légers soupçons l'offensaient et il crut devoir se justifier d'actions qu'il regardait comme indignes d'un vrai chrétien, selon ce que dit l'apôtre saint Paul : Craignez Dieu et honorez le roi. » En même temps et pour sauvegarder ses intérêts, il se faisait délivrer par le marquis un billet de quatre cents livres destiné à payer la rédaction des requêtes qu'il avait composées pour lui.

Quelques jours après, Dagès, qui avait eu connaissance de ce billet, rencontrait l'avocat à la Bourse de Londres et lui conseillait d'un ton narquois de se faire payer au plus vite, attendu, lui disait-il, que le marquis pouvait lui échapper d'un moment à l'autre.

Nous voici arrivé au point culminant de ce récit, à l'événement que fait pressentir le titre du volume consacré au marquis de Fratteaux et qui n'est autre que son enlèvement d'Angleterre et sa remise à l'autorité française, de longue main prévenue contre lui par les démarches de Bertin et exaspérée, en dernier lieu, par ses maladroites revendications. Nous venons de voir Dagès laisser échapper son secret dans une rencontre avec l'avocat ; de ce moment, en effet, il méditait, mieux que cela, il organisait les machinations qui devaient perdre irrévocablement le marquis. La correspondance avec Bertin avait redoublé d'activité. On eut quelque peine à s'entendre : les prétentions de Dagès, dans le principe exagérées, s'étant enfin réduites à une rente viagère de six cents livres, réversible sur sa femme, et à une somme de deux cents guinées à partager entre ceux qui devaient l'aider dans son entreprise, l'accord parvint à s'établir entre lui et Bertin qui s'engagea à le faire, au besoin, relever de ses voeux, en cour de Rome; mais cette négociation ne fut pas sans tiraillements : à un moment même, Dagès, désespérant de faire réussir ses prétentions démesurément intéressés, fit offrir, sous main, au marquis, de lui vendre les lettres qu'il avait reçues de son père. Mal en argent ou déjà aveuglé par sa destinée, le marquis dédaigna cette offre et donna le temps aux pourparlers de se renouer et d'arriver à la conclusion qui devait lui être fatale. Entre temps, Dagès, mis en goût par les profits que lui promettait sa trahison, méditait de faire suivre l'enlèvement du marquis de celui de deux réfugiés que lui aurait chèrement payés la police française. L'un était le capucin Norbert dont Chevrier a écrit l'histoire plus ou moins authentique et qui vivait à Londres sous le nom de Parisot. L'autre était un aumônier du régiment des Gardes-Françaises, nommé Robert, qui avait déserté en emportant, comme les Hébreux, les vases sacrés, et qui habitait dans le voisinage du marquis. En attendant le moment de réaliser ces deux captures, Dagès mettait Bertin père en demeure de lui fournir un titre légal qui lui permît de lancer des recors aux trousses du jmarquis. On eut bientôt et facilement trouvé, à Bordeaux même, le détenteur d'une obligation de quinze cents livres signée par le marquis, et le transfert de cette créance à Dagès le mit en état d'exercer des poursuites. Bien que tout cela n'allât, au pis, qu'à faire écrouer le marquis dans la prison pour dettes^ c'était un grand point obtenu que de pouvoir mettre la main sur la victime ; l'industrie de Dagès fit le reste. II sut trouver un bailli du nom de Blazdell qui, moyennant une part dans les deux cents guinées promises, s'engagea non seulement à saisir la personne du marquis mais même à le conduire jusqu'à Calais avec l'assistance d'un Italien qui lui servait de recors, et d'un Français nommé Des Vergnes qui avait été aux gages du marquis pour la reproduction de ses écrits anonymes.

Soit pressentiment, soit qu'il eût transpiré quelque chose de cette intrigue, le marquis se tenait sur ses gardes.

A cet effet, il avait obtenu (détail curieux) de son hôtesse, que le marteau de la porte fût enlevé à la tombée de la nuit. Il faut croire que cette précaution assurait moralement l'inviolabilité d'une maison, car les conjurés durent acheter, à beaux deniers comptants, le maintien de ce marteau, le jour où le bailli Blazdell, assisté de ses recors, se présenta au domicile du marquis pour s'emparer de lui « au nom du Roi. »

Ce fut le 27 mars 1752, vers les neuf heures du soir. Les voisins accourus aux cris du marquis et croyant qu'il s'agissait seulement d'une dette l'engagèrent à déférer aux ordres du Roi. Le réfugié Robert, dont nous avons parlé un peu plus haut, fut le premier à prêcher la soumission et il détermina le marquis à obéir au bailli, en lui donnant l'espoir de lui trouver, dès le lendemain, une caution. Le marquis suivit donc Blazdell chez lui. En ce temps-là, la première étape de toute arrestation était chez l'officier de police qui l'avait pratiquée et avait, à cet effet, dans sa maison, une chambre de sûreté où le captif attendait des ordres définitifs pour son transfèrement. En France, cette chambre s'appelait un four (de forum). « Dites à Desgrez de garder N. dans son four » est une phrase qui revient souvent dans la correspondance de Louis XIV (Archives de la Bastille). Mais cet événement avait profondément agité les bourgeois de Mary-le-Bone qui n'étaient pas sans soupçonner une violation du libre sol anglais. Blazdell vit, dès le même soir, arriver chez lui « plusieurs messieurs dont il y en avait un, entre autres, avec un chapeau bordé d'or à point d'Espagne, qui, d'un ton grave et important, parla ainsi au bailli : Souvenez-vous que vous me répondez, Monsieur, corps pour corps, de cet homme-là, en lui montrant le marquis, et que s'il lui arrive quelque chose, je ne m'en prendrai point à d'autres qu'à vous, et je prétends qu'il reste ici un homme avec lui pour le garder jusqu a demain que nous examinerons cette affaire et que nous prendrons des mesures pour la terminer. »

Un homme de garde fut en effet laissé auprès du marquis, mais, vers minuit, le bailli et ses recors l'expulsèrent violemment, et pour couper court aux réclamations du captif, Blazdell lui offrit de le conduire immédiatement à la prison, ce qu'il accepta comme une sûreté. Ils partirent donc dans un carrosse qui avait été loué d'avance pour l'expédition projetée et ce fut avec tant de précipitation que Des Vergnes oublia chez Blazdell « son bonnette nuit, un vieux chapeau et un bâton où il y avait une tête de maure. »

Le carrosse se met en route, suivi à distance par Des Yergnes. On arrive au bord de la Tamise. Là, le marquis, ayant la claire vision du sort qui l'attend, ameute les passants par ses cris ; mais, comme un trop grand nombre de ses compatriotes de tous les temps, il avait négligé, pendant son séjour déjà long en Angleterre, d'en apprendre, si peu que ce fût, la langue, et le bailli eut dès lors beau jeu à haranguer la populace et à la prévenir contre le marquis. Il se trouva pourtant là un homme « à manteau rouge » qui, comme le bourgeois « à chapeau bordé d'or » de Maryle-Bone, intervint en faveur du prisonnier et stipula qu'il serait conduit à la prison, non pas en barque, mais dans le carrosse. Cet Anglais eut un beau mouvement que n'eut pas désavoué l'antiquité romaine, Il quitta son manteau et le mit sur les épaules du marquis, en lui promettant d'aller le reprendre le lendemain à la prison. Il lui sembla, sans doute, l'avoir placé sous l'égide du pavillon britannique!

On remonte en carrosse et l'on suit pendant quelque temps les rues qui longent la Tamise dans la direction du Pont-de-Londres. Arrivé devant une porte, Blazdell descend et entre dans une maison, sous prétexte d'y prendre l'ordre nécessaire pour le transfèrement à la'prison. L'auteur du livre que nous analysons suppose que le temps de cette absence fut employé à fréter une barque. Blazdell reparaît enfin et la voiture s'engage dans une ruelle se terminant par une porte que l'on dit au marquis être celle de la prison. Tous trois mettent pied à terre ; mais lorsque le marquis a franchi cette porte, il se trouve sur la berge de la Tamise. Il n'y avait plus à reculer. Le bailli et ses recors, le pistolet à la main, contraignent leur prisonnier à entrer dans un batelet qui les transporte un peu plus bas que la Tour de Londres. Là, les attendait une barque pontée et il fut dit nettement au marquis « que cJétait pour aller chez son père qui désirait le voir. »

A Gravesend, nouveau changement de barque. Le marquis, bien que sentant la partie perdue, essaie encore d'ameuter.les matelots, mais son ignorance de leur langue vient de nouveau trahir ses efforts et Blazdell le fait passer pour un homme atteint de la rage et que l'on conduit en pleine mer pour l'y baigner. On sait que c'était, à cette époque-là, le traitement usité en pareil cas. Il y a lieu de croire, du reste, que l'équipage avait eu sa part dans les deux cents guinées de Bertin, car on ne fut pas plus tôt au large que Blazdell détermina les matelots à pousser jusqu'en vue de Calais où l'on aborda le soir même et il fallut tous leurs efforts réunis pour arracher de la barque le marquis qui s'y cramponnait comme au sol de la libre Angleterre.

Le débarquement avait eu lieu un dimanche soir, et 'Blazdell, aidé de ses acolytes, avait interné le marquis dans une auberge où, en dépit de ses infortunes, il n'eut rien de plus pressé que de « commander une soupe à l'oignon. » Il s'agissait de prévenir le gouverneur du fort, et Des Vergnes, le seul qui parlât français, fut chargé de cette mission. Il vint donc parlementer à l'entrée de ce pont-levis qui figure dans l'estampe d'Hogarth, Entrance in France, où l'on voit représenté, outre le type de soldat inconnu de la bourgeoise Angleterre, le moine non moins typique qui défraye tout un chapitre de Sterne. Le captif était attendu et un exempt, arrivé quelques jours auparavant de Paris, en vint prendre livraison avec cinquante hommes « la bayonnette au bout du fusil. » Le lundi matin., le marquis était mis dans une chaise de poste, attaché par le cou à un anneau de fer, et le mardi soir se refermaient sur lui les portes de la Bastille qui ne devaient plus s'ouvrir que pour son cadavre.

Quant à Blazdell et à ses deux complices, ils se dispersèrent en attendant le moment opportun pour reparaître à Londres où cette affaire avait fait un certain bruit. Dagès dut également disparaître. Seul « l'avocat » resté à Londres, rassuré qu'il était par le témoignage de sa conscience, dut subir les interrogatoires de la justice anglaise, mais il parvint à établir sa non-complicité et fut mis hors de cause. Ici s'arrêtent les renseignements fournis par l'historien anonyme du marquis de Fratteaux.

Il nous reste à rapprocher maintenant les noms des personnages cités dans le rapport de police exhumé par Jal, comme ayant été compromis dans l'affaire du marquis de Fratteaux, de ceux qui figurent dans le récit que nous quittons. On se rappelle que, dans ce rapport, il est question d'un nommé d'Houteville du Tertre et d'un prêtre-cordelier, Guillaume Gazes, tous deux définitivement happés par la police française et emprisonnés pour un temps dont nous ne saurons sans doute jamais la durée. De ces deux personnages le dernier, le cordelier Cazes, nous paraît devoir être identifié avec Dagès. Laqualité de cordelier, commune à tous deux, nous suffit pour que nous croyions inutile de faire remarquer à quel point les deux noms se rapprochent physionomiquement [l'un de l'autre. Le changement de Dagès en Cazes est-il le fait d'une erreur de scribe, ou ne faut-il pas plutôt croire à un travestissement prémédité? Nous pencherions pour cette dernière conjecture et l'on pourrait citer dans les annales de la Bastille des exemples de pareils faits. Ce procédé serait d'ailleurs en parfaite concordance avec la précaution prise de couvrir d'une feuille de papier l'acte de décès d'un prisonnier. Il est bien vrai que, dans un endroit de son Dictionnaire, Jal nie que ces changements de noms aient été usités et prétend que, si Latude a été écroué sous le nom de Danry, il y faut voir une contraction de ses prénoms Jean-Henri; mais nous renverrons au besoin le lecteur à la Bastille dévoilée et à Y Inquisition française de Constantin de Renneville, qui mentionnent à plusieurs endroits les précautions prises pour dépister les curieux, et nous invoquerons, en dernière analyse, le secret si fidèlement gardé du vrai nom du prisonnier légendaire, le Masque de fer.

Etant donc admis (au moins pour nous) que le cordelier Guillaume Cazes et Dagès ne font qu'un, on aura la satisfaction de penser que la trahison n'a pas attendu longtemps son châtiment. Il nous reste à examiner quels rapports peuvent exister entre « le nommé d'Houteville du Tertre » de Jal et l'avocat dont il a été question dans notre récit. Tous deux nous paraissent également être un seul personnage. Les requêtes juridiques qu'il élaborait pour son client ont pu être facilement confondues avec les libelles que ce dernier rédigeaient seul et, de fait, le point où finissaient les unes et où commençaient les autres était, peut-être, difficile à déterminer. On s'expliquera donc que l'autorité française croyant à la culpabilité de l'avocat ait tenté de s'emparer de lui par les procédés employés à l'égard du marquis, et qu'une fois en possession de ce personnage, elle l'ait interné dans une geôle; mais ce qui est plus difficile à comprendre, c'est que le lieu de détention choisi ait été dans les prisons de Maestrich ville cédée, comme l'on sait, à la Holiande, à la paix de Nimègue (1678). Il y a peut-être là une erreur de scribe ou d'imprimeur dont la solution ne vaut pas d'être longuement cherchée.

Il n'est pas dit combien de temps a duré la détention de d'Houteville : il n'est pas dit davantage quand elle a commencé; mais nous jugerious que c'est postérieurement à l'année 1753, pendant laquelle a été publiée l'Histoire du marquis de Fratteaux, car (ici il nous faut démasquer une nouvelle hypothèse) nous croyons que le comte d'H*** désigné, comme auteur, sur le titre de livre cité, n'est autre que le d'Houteville de Jal, devenu d'avocat comte, pour le meilleur débit du livre. Au courant de notre récit, nous avons signalé la complaisance avec laquelle l'auteur anonyme s'étend sur les mérites de l'avocat qui joue un si grand rôle dans Yhistoire du marquis. Cette complaisance est tellement accentuée en plusieurs endroits que nous croyons pouvoir lui attribuer la paternité du livre et il y a, à notre sens, identité évidente entre le d'Houteville de Jal, l'avocat du récit et le comte d'H***.

Nous ne dissimulerons pas, en terminant, notre regret d'avoir manqué de renseignements plus étendus sur les principaux acteurs de ce petit drame. Si quelque chose pouvait atténuer ce regret, ce serait la croyance plus ou moins fondée qu'il y a d'aujourd'hui, en bibliographie, un point obtenu, et qu'à l'avenir les dictionnaires des anonymes devront (?) traduire par « d'Houteville du Tertre, avocat, » le « comte d'H*** » désigné comme auteur de Y Histoire du marquis de Fratteaux.

(Bulletin du bibliophile et du bibliothécaire, 1882)

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