Joseph de Lavergne, la malheureuse victime des folies sanguinaires de la Révolution, naquit à Aixe en 1755. On lit sur les registres de cette paroisse :

« Le quatrième août 1755, a été batisé par moi soussigné Jean-Baptiste-Joseph Dominique, né la nuit précédente en cette ville, fils de mesre Gaucher de Lavergne, écuyer, capitaine au régiment de La Fère infanterie, et de dame Anne-Elisabeth de la Biche, son épouse. Ont été parrain mesre Jean Baptiste-Joseph de la Biche, écuyer, seigr de Reignefort, et marraine dame Pétronille Berny, veuve de mre Gaucher de Lavergne, en son vivant écuyer, seigr de Marginier. Lesquels ont signé avec nous. Signé : Brousse, curé d'Aixe, La Biche Reignefort, Berny de Lavergne. »

Pourquoi déclara-t-il plus tard aux autorités révolutionnaires qu'il était né à Saint-Domingue ? La vérité est, comme l'atteste le registre paroissial d'Aixe, qu'il naquit plus d'un an après le retour de son père et de sa mère.

Joseph de Lavergne fut mis en pension à La Rochefoucauld, chez un monsieur Duplessis, au mois de décembre 1766. Il y resta un an, à raison de 200 livres, 8 sacs de froment et 3 sacs de blé noir.

Il entra à La Flèche en 1771 : d'Hozier délivra, à cette occasion, un certificat attestant qu'il avait « la noblesse nécessaire pour être admis au nombre des gentilshommes que Sa Majesté fait élever dans les écoles royales militaires. »

Il en sortit au mois de mai 1772 pour rejoindre le régiment de La Fère, en qualité de sous-lieutenant, sans appointements. C'est dans ce régiment, on se le rappelle, que son père avait servi pendant plus de vingt ans ; c'est là que servaient alors deux de ses cousins, fils de autre Gaucher de Lavergne et de Pétronille Berny, qui y moururent, l'un capitaine, l'autre lieutenant.

Le 17 septembre 1773, il fut nommé sous-lieutenant en titre, et il partit pour la Corse, où son régiment allait tenir garnison. En 1778, il fut promu lieutenant en second à la compagnie Lieutenante-Colonelle ; puis, le 30 août 1782, lieutenant en premier à la compagnie de Beaudrieux.

Trois ans plus tard, le 11 janvier 1785, il épousa Jeanne de Théfon, née au château de la Barde, fille de Benoît Barbe-Teyfon, marquis de Théobon, chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine au régiment d'Artois infanterie, et de Marie Louise Lataste.

Le contrat de mariage fut passé à Aixe, chez le notaire Cheyrou.

Le marquis de Théobon et Mrac de Théobon donnaient à leur fille 60.000 l. de dot, soit 40.000 l. du chef maternel, et 20.000 l. du chef paternel. 30.000 l. devaient être payées comptant, et les 30.000 autres livres, au décès du dernier mourant des père et mère, sans intérêts jusqu'à ce moment.

Gaucher de Lavergne donnait à son fils son bien noble du Puy, Grafeuille, La Guionie, le Breuilh, cens, rentes, château, préclôture, domaines, moulin, étangs, meubles meublant, vifs et morts. Sous réserve de la jouissance, sa vie durant, sous réserve aussi d'une rente au capital de 3.885 fr. due au seigneur de Gorre.

Il instituait son fils héritier universel de tous ses biens.

Joseph de Lavergne donnait à sa future femme 400 l. de rente et 6.000 l. de capital, plus son logement au Puy, en cas de prédécès. La future faisait à son futur époux un don de 3.000 l. de capital, dans ce même cas de prédécès.

Le contrat porte au bas les signatures suivantes, outre celles des parties : J. B. Duverger, prêtre présent, aumônier de la ville d'Aixe ; Martial, comte de Brie de Soumagnas ; J.-B. Duverger, docteur en médecine ; Christophe Duverger, avocat, juge des Cars ; Guingand, chevalier, seigneur de Joussignac ; marquis Beaupoil de Saint-Aulaire ; chevalier Beaupoil de Saint-Aulaire ; Etienne David, notaire ; J.-B. Rougerie, bourgeois ; Ribeyreix de Feuillade ; Rogier des Essarts.

Peu après son mariage, le 2 octobre 1785, Joseph de Lavergne quitta le service, avec une attestation flatteuse signée à Poitiers par un grand nombre d'officiers de son régiment, disant « qu'il a mérité l'estime de ses supérieurs et l'amitié de ses camarades, et emporte les regrets des uns et des autres ».

En 1786, Joseph de Lavergne et Jeanne Benoite Barbe de Teyfon vendirent à Antoine Fredon, dit le marchand, et à Jeanne Biojou, sa femme, métayers aux Bordes, la métairie de Négrelat, dans la fondalité des Religieuses de Boubon, y compris le cheptel et les semences, au prix de 5.000 livres. Nous ne comprenons pas les motifs qui amenèrent cette vente, au lendemain d un riche mariage qui lui donnait 30.000 livres comptant.

Il semble bien qu'à cette époque aucune gêne financière ne régnait au château du Puy ; c'est alors que les châtelains firent d'importantes acquisitions de toiles, de velours, de coton, de soie, de taffetas, qui paraissent avoir été employés à restaurer le mobilier. Nous en donnons l'énumération dans une note, à la fin du volume. La facture signée Tardieu et Brisset jeune s'élevait à 1.853 l.

Bientôt, les intérêts importants qu'il avait à Saint-Domingue obligèrent Joseph de Lavergne à se rendre dans cette île lointaine. Les acquéreurs de sa terre de Veaux ne payaient pas les pactes convenus ni les intérêts. Il avait bien donné à son frère Charles, écrivain cle la marine à Port au Prince, une procuration pour toucher 12.000 l., mais rien n'avait été payé.

M. de Lavergne, laissant sa jeune femme et ses deux enfants, s'embarqua à Bordeaux dans les premiers jours de novembre 1789, à bord du vaisseau l'Alexandre, qui fît voile vers les Caves Saint Louis, sous le comman dément du capitaine d'Aguerre. Il emportait deux ballots contenant diverses marchandises, vingt caisses bougies de table et un cabriolet à deux roues, pour quoi il paya 245 l. de frais de transport ; pour lui il paya 600 livres. Vrai semblablement ces marchandises, bougies et cabriolet, étaient destinées à être revendues avec profit pour payer les frais du voyage.

Son séjour à Saint-Domingue ne fut guère que de six à sept mois, mais il paraît lui avoir donné des résultats importants. Il toucha, le icr janvier 1790, une somme de 25.712 l., dont 22.500 pour les intérêts de six années, et 3.212 à-compte sur le capital; puis un peu avant son retour, le 30 juin, une autre somme de 21.944 l. dont 1744 l. 10 pour six mois d'intérêts, et 20.200 sur le capital.

Il repartit au mois de juillet 1790. sur le même vaisseau. Il rapportait 64 barriques de sucre brut « allant pour son compte, et à l'adresse et consignation de Raymond Fauché, négociant à Bordeaux ». Un autre navire, le Vicomte d'Urtubie, lui ramenait 570 piastres d'Espagne « allant pour son compte et risque, et à l'adresse et consignation de M. Raymond Fauché, négociant à Bordeaux ». Nous ne savons combien valaient ces barriques de sucre et ces piastres ; mais nous venons de voir qu'il avait touché pendant son séjour à Saint-Domingue une somme de 47.656 livres, tant sur le capital que sur les intérêts.

Il reçut encore au mois de mars suivant 29.436 livres, capital et intérêts. Il lui restait dû très vraisemblablement environ 25.000 livres, qui ne furent jamais payées ; ce qui lui faisait dire souvent que la Révolution lui faisait perdre de grosses sommes.

M. de Lavergne quittait Saint-Domingue au moment où arrivait le décret de l'Assemblée appelant brusquement les nègres à jouir des droits civils et politiques, décret qui allait amener le massacre des colons et nous faire perdre cette riche possession. Il fuyait la Révolution dans la colonie, mais il allait la retrouver dans la mère patrie et succomber sous ses coups.

Après un court séjour à Bordeaux, après un petit voyage à Nantes pour y vendre son sucre, Joseph de Lavergne rentra au Puy. Il y passa l'année 1791, écoutant gronder cette Révolution qui devenait plus menaçante, et recevant quelquefois des nouvelles de l'insurrection qui désolait la colonie et allait lui faire perdre ce que lui devaient encore les frères Guilhem.

Les événements se précipitaient. Les nouvelles arrivant de Paris et des provinces devenaient de plus en plus alarmantes; les préoccupations, les craintes grandissaient. A la fin de l'année 1791, après l'arrestation du roi à Varennes, la noblesse passa la frontière pour se mettre en sûreté, avec l'illusion de rentrer bientôt ; mais le xvine siècle, impie et licencieux, avait fait déborder la coupe de la colère divine.

M. de Lavergne ne voulut pas émigrer, imitant son voisin, le marquis de Cromières. Mais il fallait être, comme lui, d'une extrême prudence, se terrer, surtout se taire ; or, il était très difficile au châtelain du Puy de se taire. Ses préoccupations d'intérêt, car il avait toujours en la pensée sa créance de Saint Domingue, perdue par la faute de l'Assemblée constituante, ses préoccupations ajoutaient encore à son agitation naturelle. Il parlait beaucoup, à tout venant, aux bourgeois, aux paysans, à ses ouvriers. Il n'épargnait aucune critique, ni des administrations, ni des assemblées ; critiques bien justifiées, assurément, mais combien dangereuses pour lui. Nous avons cité plus haut, clans une note au bas de la page, l'avertissement que lui donna un jour, à Gorre, son parent M. Teyfon : « Joseph, vous parlez trop : il vous arrivera malheur. »

Les bourgeois de Cussac, sauf le citoyen Duvoisin de Gipoulou, n'étaient point de fougueux jacobins, comme plusieurs de leurs voisins d'Oradour. Aussi, peut être les intempérances de langage de M. de Lavergne ne lui auraient-elles causé aucun ennui grave, si une dernière imprudence n'était venue exciter des colères si faciles à enflammer à cette triste époque. Cette nouvelle imprudence fut la surenchère qu'il fit à la vente du monastère de Boubon.

Une première vente de ce monastère avait eu lieu devant le District de Saint-Junien le 18 mars 1791. L'adjudicataire fut Martial Devoisin de Lagarde, demeurant à Montbrun, commune de Dournazac, au prix de 36.300 fr. Ayant appris, avant de signer l'acte d'adjudication, que la forêt de Boubon, à son grand étonnement, ne se trouvait pas comprise dans la vente, Devoisin refusa de donner sa signature, déclarant qu'il avait cru acheter la forêt avec les bâtiments et les domaines.

A la suite de cet incident, une seconde vente eut lieu, sur folle enchère, le 20 décembre 1791. C'est contre cette seconde vente que protesta M. de Lavergne ; elle fut annulée, et une troisième vente fut faite plus tard, le 15 mai 1794.

Il comprit dans la suite son imprudence ; il l'avoua devant le comité de surveillance de sa commune de Loubès.

« Je me bornerai, dit-il. à citer un dernier fait, lequel a contribué, plus que tout autre, à me susciter des ennemis. Je fis une soumission pour acquérir un couvent de religieux avec une vaste clôture ; ma soumission fut motivée sur ce que m'avait dit un administrateur, le citoyen Sauvo, que les domaines de la dite communauté, précédemment vendus, seraient de nouveau revendus par l'illégalité de la vente. J'ajoutais une enchère de 6.000 l. sur les dits domaines en cas de revente. Cette soumission, de ma part, donna lieu à recherches qxii firent incarcérer cinq ou six ci devant administrateurs du District, et dont j'ai peut-être été la cause innocente ; voilà, citoyens, l'origine de la haine que mes ennemis m'ont vouée ».

Nous ne connaissons pas quel est le mobile qui détermina M. de Lavergne à se mêler de cette vente de Boubon. Voulut-il faire un mauvais tour au citoyen Duvoisin-Gipoulou, qui avait acheté sur folle enchère, et qu'il n'aimait guère? Ne sut-il pas contenir son indignation devant une opération qui lui semblait entachée de fraude ? Voulait il réellement se rendre acquéreur de Boubon pour faire une bonne affaire ?

Source : Monographie du château du Puy, d'Etienne Rayet.