L'image d'ensemble de la région quant au niveau de fortune de ses habitants est celle d'une grande médiocrité. L'étude des successions enregistrées au bureau d'Oradour-sur-Vayres pour les décès survenus entre 1834 et 1836 fait apparaître la faiblesse des fortunes transmises : 44,1 % des successions ne dépassent pas un montant de 500 francs; celles comprises entre 500 et 2 000 francs représentent 37,2 % de l'ensemble. Quant aux transmissions supérieures à 2 000 francs, elles ne forment que 18,7 % des successions enregistrées durant cette période. Ces chiffres sont à rapprocher de ceux fournis par A. Corbin pour le bureau de l'enregistrement de Limoges en 1848, soit respectivement 40,6 %, 33,4 % et 26 %. Les grandes fortunes sont donc moins fréquentes dans ce milieu rural que dans la région de Limoges. Cela ne surprend guère car, sur le « territoire de la bande », on ne compte ni riche industriel, ni propriétaire foncier véritablement important, à part quelques exceptions.

La plus grande fortune enregistrée pendant ces trois années s'élève à 55 088 francs. Il s'agit de Jean Barret-Boisbertrand, demeurant à Maisonnais-sur-Tardoire et, de son vivant, propriétaire. Sa fortune est essentiellement immobilière : il possède cinq « corps de domaine » évalués à 41 000 francs, le quart de la forêt de Lavauguyon, estimé à 6 600 francs et, enfin, une « réserve avec maison de maître, jardin et deux pièces de pré » d'une valeur de 4 000 francs, soit au total 51 600 francs en biens immeubles et 3 488 francs en biens meubles. Même chez un « industriel » les biens immeubles occupent une place importante. Si François Béjard, maître de forge à Dournazac, laisse à sa mort une fortune de 28 280 francs en numéraire et biens meubles, soit la plus importante de cette nature, il possédait également deux métairies et une « réserve » évaluées à 20 000 francs. Ainsi, la proportion de biens immeubles est-elle, de manière générale, très importante dans les successions : 70,4 % du total, alors qu'en 1826 ce taux n'était que de 66 % pour l'ensemble de la France. Cette prédominance des biens immeubles est l'indice d'une stratification sociale reposant principalement sur la possession de la terre, ainsi que d'un certain retard de la région par rapport aux modifications des structures économiques accordant de plus en plus de place aux valeurs mobilières. Il est, à ce propos, révélateur qu'aucun des inventaires après décès ne signale la présence d'actions ou d'obligations. On prête de l'argent au voisin plus pauvre mais on reste indifférent, voire hostile, aux nouveaux types de placement. A l'autre extrémité de l'échelle sociale, les plus pauvres, ceux qui ne laissent rien à leur décès, constituent une part importante de la population. Le bureau d'Oradour-sur-Vayres n'a, en trois ans, enregistré que 479 successions. A ce chiffre, il convient de retrancher les 16 décès survenus dans des communes n'appartenant pas aux deux cantons de Saint-Mathieu et d'Oradour-sur-Vayres et les 44 morts originaires de Dournazac, les registres des décès de cette commune n'ayant pu être consultés. Le chiffre ainsi obtenu de 419 successions est à mettre en rapport avec le nombre des décès intervenus pendant ces trois années sur les mêmes communes, soit 1 759. Cela signifierait donc que plus de trois personnes sur quatre seraient décédées sans laisser d'héritage. Cependant, ce que nous savons des caractères démographiques de la région incite à affiner ce constat. Durant l'année 1836, par exemple, 115 successions ont été enregistrées, correspondant à 577 décès. Si l'on ne prend en compte que successions et décès des individus âgés de plus de 20 ans, on obtient, respectivement, les chiffres de 108 et de 232. Cela signifie donc que 54,5 % des adultes dans la région ne laissèrent rien après leur mort, cette année-là. Ce pourcentage, bien moindre que celui avancé précédemment, n'en est pas moins important. A. Corbin indique que, pour le bureau de l'enregistrement de Limoges, le pourcentage (enfants et adolescents compris) de personnes n'ayant transmis aucun bien déclaré à leur décès s'élève à 69 %, soit un pourcentage inférieur au premier cité (76,2 %).

Le nombre important des domestiques, servantes et journaliers, représentant un tiers de la population active, contribue à expliquer ce résultat. Celui-ci illustre, également, la grande pauvreté qui règne dans ces campagnes car, fréquemment, pèse sur le maigre actif de la plupart des habitants un passif disproportionné, situation issue du poids de l'endettement des habitants. La pyramide des fortunes locales apparaît donc comme particulièrement large à sa base, tandis que son sommet, étroit, n'est guère distant de son assise.

Cette faiblesse relative des contrastes sociaux s'exprime dans la vie quotidienne. Dans son château, le marquis de Cromières, entouré de deux femmes de chambre, d'une cuisinière, d'un jardinier, d'un cocher et d'un régisseur constitue une exception. L'image qui ressort des descriptions d'intérieur, selon les inventaires après décès rédigés par les notaires, est assez uniforme, que l'on soit chez un artisan ou un « propriétaire ». Les maisons se composent d'une ou deux pièces où voisinent instruments aratoires, vaisselle, réserves alimentaires, vêtements, tables et lits. On trouve rarement une spécialisation spatiale des différents éléments constituant l'habitation, si ce n'est au niveau des animaux, toujours cantonnés dans l'étable. La demeure aux pièces nombreuses ayant chacune une fonction précise est extrêmement rare. C'est, par exemple, celle de Léonard Ribet, aubergiste et « militaire pensionné », décédé en 1829 qui possédait une maison à deux étages avec une cuisine , un salon et une autre pièce au rez-de-chaussée (le tout servant, sans doute, aux clients de l'auberge) et deux chambres au premier étage, dont l'une était la chambre du défunt. Cependant, même dans cet exemple, le cloisonnement espace public (l'auberge) et espace privé (le lieu d'habitation) n'est pas établi, si ce n'est au niveau de la chambre. En revanche, cet intérieur se caractérise par une assez grande abondance de meubles : lits, tables, chaises, ce qui n'est pas étonnant, eu égard à la profession du défunt, mais également trois armoires. Or, l'armoire est, apparemment, un luxe dans ces campagnes. Sur les cinquante-huit inventaires dépouillés, elle n'est présente que onze fois. Le coffre constitue, en fait, le seul meuble, avec le lit, présent dans presque tout intérieur (69 % des cas). Dans ce coffre, fermant généralement à clef, s'entassent linge, vêtements et, lorsqu'il y en a, l'argent. Dans presque un cas sur quatre, il constitue, avec le lit et la table, tout le mobilier possédé par le défunt, notamment chez les cultivateurs. Parmi ces cinquante-huit inventaires, dix correspondent à ce schéma pour cette catégorie, deux pour des « propriétaires cultivateurs » et un pour un tisserand. La condition de cultivateur n'est donc pas forcément enviable dans les campagnes de l'époque, même si l'on possède quelques lopins de terre. En outre, pèse sur ces misérables patrimoines le poids des dettes précédemment contractées, obérant souvent la piètre valeur des actifs.

La structure sociale se caractérise par l'importance de la fraction pauvre, voire misérable, de la population locale. On y retrouve les ouvriers agricoles dont les salaires sont les plus bas pour la Haute-Vienne. Peut, également, être comprise dans cette catégorie la plus grande partie des artisans et notamment les tisserands qui, selon A. Corbin, « paraissent les artisans les plus démunis ». En revanche, les artisans du fer semblent jouir — surtout les forgerons — d'une plus grande aisance. En 1848, le juge de paix de Saint-Mathieu estime que « le forgeron est l'ouvrier qui gagne le plus, l'ouvrier de la campagne qui travaille à la terre est celui qui gagne le moins ». Quant aux paysans, leur situation matérielle dépend, en premier lieu, du statut dont ils bénéficient. Si l'on exclut les « grands » propriétaires, la condition la plus favorable est celle du métayer, surtout s'il dispose, au sein de sa famille, de nombreux bras. « Le plus indigent, écrit le même juge de paix, c'est l'agriculteur seul ou avec une famille en bas âge qui n'a que le travail de ses bras. Le colon qui est en famille et associé est peu exposé à l'indigence ». Le colon correspond donc, dans ces régions, à l'élite du monde agricole. Le mode d'exploitation de la terre, bail à mi-fruits avec le propriétaire, la taille de l'exploitation, en général de 20 à 40 ha, le mettent relativement à l'abri lors des années de mauvaise récolte. Aussi, l'évaluation des biens meubles pour cette catégorie d'exploitants agricoles est-elle souvent élevée. Par exemple, en février 1836, l'inventaire de Pierre Clément, colon à Saint-Mathieu fait ressortir un total de biens meubles évalué à 528 francs mais, surtout, il est dû à la succession 2 038 francs par une douzaine de débiteurs, tandis que ce colon laisse, pour toute dette, les seuls frais de médecin et d'enterrement. Cet homme a donc, de son vivant, réussi à se hisser au rang de créancier de village.

Moins enviable apparaît le sort du cultivateur, petit propriétaire. La taille de l'exploitation qu'il possède est, de manière générale, insuffisante : 78,1 % des cotes recensées à l'aide des documents cadastraux sont inférieure à 10 ha et correspondent, en moyenne, à des propriétés d'une superficie de 2,4 ha. Même s'il faut tenir compte du fait qu'une même personne peut être propriétaire dans plusieurs communes, la superficie moyenne de la petite propriété n'excède pas 3 ha. Étant donné la pauvreté des sols, de telles superficies ne peuvent suffire à la subsistance d'une famille, d'où le recours fréquent aux formes d'exploitation mixte du sol, associant le faire-valoir direct de petites parcelles à la location d'autres lopins, sous forme de fermage ou de métayage, à moins qu'une activité artisanale ne vienne compléter le revenu de la cellule familiale.

Cette précarité de condition chez le cultivateur micro-propriétaire apparaît à la lecture des inventaires après décès. Aucune armoire ne meuble son intérieur, le coffre y est plus présent que la commode. Quant au cheptel, il se compose essentiellement d'ovins et de porcins. Sur les dix-huit cultivateurs ou « propriétaires-cultivateurs » recensés à travers ces inventaires, quatorze possèdent des ovins, parfois en nombre important (jusqu'à 65 têtes), mais seulement un sur deux possède un ou plusieurs bovins. Chez certains, l'abondance du bétail est trompeuse ; ainsi, François Preneux, cultivateur, possède vingt et une brebis, trois vaches, deux « velles », une truie pleine et cinq cochons, le tout estimé à 452 francs. Mais, au chapitre du passif, il est précisé que le défunt devait « 1 109 francs dont 1 075, montant du cheptel mentionné et deux obligations et arrérages d'intérêts au sieur Gabriel Hugonneau-Montant ». Il s'agit d'un bail à cheptel, fort courant dans ces campagnes, le propriétaire des animaux confiant son bétail à un cultivateur, le bénéfice du croît des bêtes étant partagé entre propriétaire et locataire. Un seul inventaire ne mentionne aucun bétail. Il porte sur les biens laissés par un certain François Danède, « propriétaire-cultivateur ». Son actif successoral s'élève, en meubles à 376 francs ; mais surtout, il a contracté beaucoup de dettes : réparties entre vingt et un débiteurs, elles représentent un passif de 139 francs.

Le fait d'être propriétaire n'est donc pas le critère essentiel à retenir pour comprendre les hiérarchies sociales dans la région. Comme l'observe A. Corbin, « en milieu rural, l'importance du métayage contribue à brouiller les cartes. Le colon ignare, pauvre, méprisé du propriétaire, dénué d'ambition, se trouve à la tête d'une plus grande exploitation que les autres paysans du village. C'est lui qui embauche les journaliers. Il vit entouré d'une nombreuse famille et se trouve à l'abri des crises alimentaires [...]. Son sort est beaucoup plus enviable que celui du journalier. Or ce sont les métayers qui constituent en majorité le prolétariat rural de la région ; cela rend d'autant plus complexe les formes que revêtent ici les tensions sociales ».

Source : La « bande à Burgout » et la société rurale de la châtaigneraie limousine, de Philippe Grandcoing.