La ville de Rochechouart fut aussi grandement troublée ; M. Duléry en a recueilli et consigné le souvenir dans le récit suivant :

Des bruits vagues, partis on ne sait d'où, se répandent dans toute la France, portent la frayeur dans toutes les têtes; dans les rues, sur les places publiques, partout on s'aborde la consternation sur le visage : on est dans la stupeur. On eût dit la terre en ébullition sur le point d'engloutir ses habitants.

La veuve du vicomte de Rochechouart, dame d'honneur delà reine, passait, depuis la mort de son mari, la première moitié de l'année à Paris et l'autre à Rochechouart. Elle était de retour au château depuis le mois de juin 1789. Pierre-I'Aveugle s'était rendu, comme d'habitude, à sa rencontre, avec l'immense majorité des habitants; il l'avait complimentée et précédée en jouant du violon, avait reçu son petit écu, une bonne pitance, il était content. Personne ne s'attendait aux événements qui allaient suivre.

Cependant, la tristesse régnait au château. La vicomtesse, loin de ses enfants, était seule dans son manoir, son coeur de mère était plein d'angoisses et d'ennuis.

Dans la nuit du 28 au 29 juillet, une terreur panique se répandit à Rochechouart ; vers minuit, une lettre mystérieuse, sans signature, fut remise à M. Périgord; elle annonçait que Champagne-Mouton était à feu et à sang ; que des brigands se portaient sur Saint-Claud, et que cette nuit même ils arriveraient à Chabanais. On demandait à Rochechouart un prompt secours. A l'instant même l'alerte est donnée; le tambour bat la générale, on sonne le tocsin. La ville, réveillée en sursaut, est dans une agitation difficile à décrire. On voit sortir de toutes les maisons des hommes armés de fusils de chasse, de vieux sabres, de bâtons, de fourches en fer, de haches, de broches à rôtir; des femmes échevelées portant leurs petits entants dans les bras; tous, dans un pêle-mêle épouvantable, courent çà et là, en criant : « Les brigands ! Les brigands ! Où sont-ils ! Tombons dessus !..... » Beaucoup de vieillards, de petits enfants, de femmes peureuses furent reçus au château; la vicomtesse les employa toute la nuit et tout le jour suivant à monter des pierres sur les murs pour la défense commune. Un sieur de Létang, garde du corps, se trouvait en visite chez M. Périgord de Beaulieu son parent; on place la ville sous sa protection; il est investi du commandement supérieur.

Pendant ce temps, des courriers sont envoyés dans les paroisses circonvoisines pour demander du secours; des postes sont établis sur la rouie:de Chabanais; on entasse dans la rue de Beaumousson quelques fagots pour former une barricade derrière laquelle on pourra faire le coup de feu. Le canonnier Siméon, entouré de braves qui ont fait avec lui la guerre de Sept-Ans, est à ses pièces, canons chargés et mèches allumées; Boischevet et Beaudequin ont tiré leur épéc du fourreau; le brave de Létang se multiplie à tous les postes. Cependant, les éclaireurs, envoyés à la découverte, n'apportent aucune nouvelle.

On passe la nuit sous les armes. Au point du jour, M. Longeau des Bregères, d'Oradour-sur-Vayres, arrive par la route de Chabanais. On l'arrête, on l'interroge; il répond qu'il se sauve; qu'il vient de Champagne-Mouton, où il a vu égorger des vieillards, des femmes et des petits enfants; que c'est horrible, affreux ; que tout est à feu et à sang ; qu'il court chez lui pour meure en sûreté les gens de sa maison, « Soutenez-vous ! Soutenonsnous!..... Adieu! Adieu 1 pour la dernière fois peut-être I s Et il disparaît

au galop. Ces paroles exaltent les têtes; plus de doute, s'écrie-t-on, nous sommes tous perdus ! défendons-nous jusqu'à la dernière goutte de notre sang! A mort 1 A mort ! Tout le monde était poussé par une aveugle frayeur. De toutes parts, on demandait à se confesser ; beaucoup se prosternaient aux pieds des autels; ils imploraient l'assistance de Dieu, demandaient grâce et miséricorde; les ennemis se réconciliaient; on s'embrassait, on pleurait ! Les uns couraient dans les champs, les autres allaient se cacher dans les bois. Le tambour parcourait les rues escorté d'une troupe furieuse, qui répétait le cri : Aux armes! Le canon grondait; partout on sonnait l'alarme. La terreur était si grande, les têtes tellement troublées, que l'on fut sur le point de se charger et de tirer les uns sur les autres.

Dans la journée, des milliers de paysans, plus exaltés les uns que les autres, armés de la façon la plus bizarre, arrivèrent des communes voisines. Les habitants de Rochechouart reçurent chez eux ces nouveaux soldats et leur fournirent des vivres à profusion. Toute la journée on fut sur le qui vive; au moindre bruit, c'étaient des transes impossibles à décrire. A chaque instant, quelqu'un courait au château en criant : « Les voilà ! Les voilà ! » Et toujours des cris de mort entretenaient l'irritation générale. Plusieurs personnes étaient montées dans le clocher, d'autres dans les combles du château pour explorer au loin la campagne. Tout à coup, on signale sur le chemin de Chassenon un tourbillon de poussière : « Les voilà ! Les voilà ! » s'écrie-t-on. On se met sur la défensive, on est près à faire feu ; mais rien ne vient. Une compagnie des plus impatients est envoyée en avant ; elle rencontre, près du village de Londeix, des troupeaux de moutons qui paissaient le long du chemin. C'étaient ces animaux inoffensifs qui produisaient les tourbillons de poussière, cause de tant d'émoi. Nos bravés revinrent annoncer leur découverte à leurs camarades impatients; mais ils furent la cause involontaire de nouvelles alarmes; à leur approche, on se met à crier de plus belle : « Les voilà ! Les voilà ! » La confusion est à son comble ; on croit déjà les brigands dans la ville ; on fuit de toutes paris. Quelle journée !... Toujours l'ennemi, l'ennemi partout et point d'ennemi! Enfin, le calme revint ; puis, suivant l'habitude nationale, on rit et l'on chanta.

Il paraît que tout le monde ne riait pas à la fois ; on parla d'or et d'argent cachés, de bourses volées. M. Roudeau, apothicaire, perdit entre autres six mille francs qu'il avait enfouis dans sa cave.

Nous avons trouvé des notes écrites de la main de M. Simon, médecin, père de M. Simon-Hilaire, juge de paix du canton de Rochechouart et membre du conseil général. Dans ces notes, M. Simon rapporte que : « Dans la nuit du 28 au 29 juillet 1789, il fut répandu dans tout le pays que des brigands inondaient et ravageaient partout, passant au fil de l'épée tout ce qui s'opposait à leur course. Déjà on était venu nous annoncer que Ruffec, Saint-Claud, Champagne-Mouton étaient en cendres et que les brigands élaient prêts a fondre sur Chabanais. A ces tristes nouvelles, au milieu de la nuit, on sonna l'alarme. Tous les citoyens s'assemblent sur la place; on conduit les femmes et les enfants dans le château qui offrait une défense plus sûre en cas d'attaque et chacun s'arme en attendant l'ennemi.

« Toutes les paroisses voisines se rendent ici en armes. La nouvelle, vérifiée, se trouva, le lendemain, sans fondement ; chacun en fut quitte pour la peur, et notre ville pour la consommation du pain et de la farine qu'on pouvait avoir encore à la fin d'une année où l'on avait été à la veille de la famine. Telle fut l'époque et l'origine des gardes nationales de nos provinces; car dès ce moment, tout le monde resta armé, craignant toujours quelque ennemi caché. ».

(Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, 1902)