A priori, se donner pour maire un grand propriétaire traduit la permanence d'un état archaique du fait politique, marqué du sceau de la persistance des hiérarchies traditionnelles validées par le suffrage universel. La terre occupe, il est vrai, une place prépondérante parmi les valeurs de la droite conservative et la majorité de maires-propriétaires issus de cette famille politique en rend compte.

Le découpage administratif inauguré par la Révolution a pu, en outre, conforter le poids patrimonial de quelques grandes familles à l'intérieur des limites communales. Ce qu'Annie Bléton-Ruget constate dans la Bresse louhanaise s'applique aussi à quelques communes hautes-viennoises : les Des Monstiers-Mérinville à Nouic, les De L'Hermite à Augne assoient leur pouvoir municipal sur leur fortune foncière et, dans ce dernier cas, ce poid s'exerce indépendamment des choix politiques exprimés par les électeurs lors des consultations nationales. Il ne faut pourtant pas en déduire hâtivement que seules les familles aristocratiques tireraient ainsi leur épingle du jeu.

Des dynasties démocrates doivent à la terre au moins une partie de leur richesse. Ainsi le docteur Roche à Oradour-sur-Vayres possède en 1913, date de la rénovation de la matrice cadastrale, 165 hectares. Né à La Rochefoucault en 1853, il s'allie par mariage à la puissante famille Longeaud dont cinq membres figurent au nombre des onze propriétaires de plus de 50 hectares de la commune. Il succède comme médecin à son beau-père, Edouard Longeaud-Laubanie, et occupe à son tour le fauteuil de maire de 1884 à 1921 puis celui de vice-président du conseil général. La présence de ces grands propriétaires à la tête de la commune ne va nullement à l'encontre de la tradition de gauche d'Oradour-sur-Vayres : pendant la Révolution Pierre Longeaud-Desbrégères, bourgeois de robe, acquéreur en 1786 du château des Brosses, se distingue par son ultra-jacobinisme. Artisan de la fortune foncière des Longeaud-Laubanie — dont il est l'ancêtre direct —, dénué de scrupules, il met à profit la confusion qui règne alors pour accroître ses propriétés. Si ces générations d'élus contribuent à engager Oradour-sur-Vayres sur le chemin de la modernité politique incarnée par la République, c'est pourtant bien à une « fossilisation des structures sociales » fondée sur la hiérarchie de la possession de la terre qu'ils doivent de présider aux destinées locales, position grandement facilitée par l'importance de la micropropriété paysanne dans la Châtaigneraie limousine.

Source : Le département rouge, de Dominique Danthieux.