Boniface, vicomte de Mirabeau, était le frère du comte, le célèbre orateur. Alors que le comte de Mirabeau siégeait à gauche, le vicomte trônait à droite. Le comte était gros, mais le vicomte était obèse, d'où son surnom. Né en 1754, il avait été tout de suite très difficile à élever et on l'avait envoyé dans l'ordre de Malte pour s'en débarrasser. Mais au bout de quelque temps, il avait été exclu de l'ordre pour mauvaise conduite et indiscipline. Il était alors entré dans l'armée. Il avait fait la campagne d'Amérique. A son retour, après avoir vécu dans son château du Limousin, il avait été élu député de la noblesse du Haut-Limousin en mars 1789.

Comme son frère, il a le don de bien écrire et de faire de bons mots, mais c'est à peu près les seules choses qu'ils aient en commun. Le vicomte est un fanfaron, courageux sans doute, il a eu nombre de duels, mais ce n'est pas véritablement un théoricien. Il s'est fait en quelque sorte le champion de l'absolutisme d'ancien régime, sans aucune concession. C'est l'homme qui a défendu à la pointe de l'épée ou à la tribune la contre-révolution, mais la contre-révolution avec un retour à l'absolutisme tel qu'il existait en 1788.

Il a eu du succès à l'Assemblée par ses bons mots, ses plaisanteries. Un jour, il a escaladé la tribune pour en chasser son frère. Un autre jour, il y est monté avec son épée et il l'a brisée sur sa cuisse en disant que puisqu'on avait enlevé au roi son pouvoir en lui retirant le veto absolu et en obligeant les députés à prêter serment à la constitution et non au souverain, il n'avait plus que faire d'une épée. D'autres fois, on a assisté de sa part à des scènes plus pittoresques, mais moins édifiantes, car il arrivait à l'assemblée ivre.

Enfin, il s'est fait connaître par l'affaire de Perpignan. Il était en effet colonel et commandait le régiment de Touraine-Infanterie caserné à Perpignan. Au mois de juin 1790, le vicomte se rend à Perpignan pour prendre contact avec son régiment qui commençait à être gagné par les idées révolutionnaires. Il n'arrive pas à calmer une mutinerie et brusquement quitte Perpignan en emportant les cravates, c'est-à-dire les rubans qui se trouvaient au sommet des hampes des drapeaux. Or, le règlement de l'armée, sous l'ancien régime, et les traditions, stipulaient qu'un régiment ne pouvait se former en bataille s'il n'avait pas ses drapeaux ornés des cravates. Les enlever c'était en quelque sorte dissoudre le régiment.

Le lendemain du départ du colonel, on s'aperçoit de la disparition des cravates, aussitôt on se lance à sa poursuite et, finalement, il est rejoint à Castelnaudary où il est obligé de rendre les cravates, ce qui lui a valu un deuxième surnom, celui de Mirabeau-Cravates.

Mirabeau-Tonneau ou Cravates, partisan intégral de l’Ancien Régime, admettait tout au plus l'égalité fiscale ; il était hostile à toute réforme profonde.

Sa position devait très rapidement devenir intenable et il émigra dès le 3 août 1790. Il s'installa en Allemagne où il créa une légion particulière car il ne s'entendit pas mieux avec les princes qu'avec les députés. La légion Mirabeau, ou légion noire, n'eut même pas l'occasion de se battre, car au début de la guerre, le 15 septembre 1792, Mirabeau-Tonneau mourut dans des circonstances qui demeurent mystérieuses. On a parlé d'une apoplexie, d'un duel ou d'un accident de cheval. Parmi les représentants de la contre-révolution c'est un des plus pittoresques et aussi des plus attachés à l'absolutisme.

Tels étaient les chefs de la droite en 1789 et 1790. Nous avons vu leurs idées. Aucun d'eux, sauf Mirabeau-Tonneau, n'est partisan du maintien intégral de l'Ancien Régime. Ils admettent des réformes plus ou moins développées et ce sont ces réformes qui forment le programme d'une grande partie des contre-révolutionnaires français, après 1789.

Source : La Contre-Révolution (1789-1804), de Jacques Godechot.