Les biens de première origine viennent de l'abbaye Saint-Pierre de Cellefrouin et de différentes cures propriétaires dans la commune. Nous connaissons ces biens par la soumission Binet du 6 décembre 1790 et par l'acte de vente des biens à la municipalité de Cellefrouin en date du 28 mars 1791. La soumission Binet comprend 20 articles dont 6 concernant des rentes en argent ou en nature ; les 14 autres désignent des bois, 2 moulins, 2 maisons et surtout des prés dans la vallée, d'excellente qualité, soit environ 11 ha. de terre : cela semble un domaine assez restreint, c'est qu'en effet le domaine de l'abbaye est en train de diminuer. Lorsque l'abbaye fut fondée au début du XIe siècle « par les aumônes et bienfaits des habitants du lieu », son domaine s'étendait au delà de la commune d'aujourd'hui et le censier de l'abbaye de 1274 contient 500 articles entre la date du 1er août Saint-Pierre es liens et celle du 5 janvier Saint-Hilaire. Si nous comparons ce censier à un autre de 1679, le nombre des articles pour l'année entière n'est que de 44 et la soumission Binet ne donne plus que 12 articles appartenant à l'abbaye. La vente par la nation va faire définitivement disparaître le domaine, qui, depuis le XIe siècle, diminuait peu à peu. Pour acheter ces biens mis en vente, deux soumissions générales sont faites : la première en date, faite le 2 août 1790, conformément au décret du 17 mai 1790, est celle de la Municipalité de Cellefrouin ; une deuxième est faite le 6 décembre 1790 au nom de Paul-François Binet, « vallet de chambre du roy », demeurant à Versailles, paroisse de Saint-Louis. Une troisième, d'ailleurs partielle, est faite le 22 septembre 1790 par Garnier de la Boissière, capitaine au régiment des Trois-Evêchés ; mais de cette dernière soumission il n'est fait aucune mention dans la lutte qui va se livrer pour la vente des biens, lutte de 5 mois, très vive, entre les deux groupes d'acheteurs : groupe Binet et groupe Col, qui s'appuient respectivement sur les deux autres soumissions. Le groupe Binet est dirigé non pas par Paul-François Binet, dont on n'entend plus parler et qui vraisemblablement n'est qu'une personne interposée, mais par un parent, Jean-Baptiste Binet, habitant la commune de Cellefrouin : c'est un ancien notaire, qui habite d'abord dans un village éloigné du bourg ; il vient habiter au village des Pradelières, paroisse de Cellefrouin, près ou peut-être dans une dépendance de la maison noble d'André Salignac de la Mothe Fénelon, cousin de celui qui a fait la,soumission du 22 septembre, comme lui officier de l'armée royale, et qui, par conséquent, ne demeure pas en son logis de la Garenne ; sans doute Binet devient-il le régisseur de ce domaine et il l'administre si bien qu'il peut céder son étude et qu'en 1783 le logis lui appartient. Il a d'autres propriétés, en, particulier clans la vallée où se trouve la plus grosse part des biens nationaux à vendre, et l'on peut penser qu'il les doit, comme le logis de la Garenne, à une administration qu'il savait rendre fructueuse pour lui. On trouve en 1812 au nom d'une de ses filles 142 arpents, soit une cinquantaine d'hectares, ce qui est à Cellefrouin une étendue exceptionnelle ; en 1789 Binet est donc riche et possède sans doute, en dehors des privilégiés, la plus grosse fortune de Cellefrouin, qui laisse loin derrière elle celle des paysans les plus aisés. Cet homme, plus riche que la majorité des gens de Cellefrouin, veut arriver au sommet de la hiérarchie sociale, entrer dans la classe noble : quelques membres de sa famille occupent déjà des situations importantes dans la société ; au mariage de sa fille ont assisté un Binet, curé de Saint-Germain, un Binet, avocat au parlement, et Paul-François Binet, « vallet de chambre du roy » ; les deux filles de Binet sont mariées à des nobles, Léonard Chateignier du Lindois et Rarbarin de SaintMaurice-des-Lions. Ces tentatives pour pénétrer dans la noblesse se sont trouvées vaines parce que, la révolution allant se développant, il était de moins en moins prudent d'affirmer que l'on était noble, et, de 1767 à 1795, l'on trouve que les titres accompagnant le nom de Binet sont significatifs de la vanité et de la peur du personnage ; entre 1767 et 1771, on trouve : Jean-Baptiste Binet, sieur de Moulineuf, notaire royal, fermier de l'abbaye royale de Cellefrouin, demeurant au lieu de Mouchedeune, paroisse de « Parzac en Poitou » ; — en 1783, dans l'acte de mariage de sa fille, célébré « en la chapelle du logis de La Garenne » : Jean-Baptiste du Moulin neuf, seigneur de La Garenne ; — quand la Révolution est là, le titre de seigneur n'apparaît plus, on trouve « Bourgeois demeurant à son logis noble de La Garenne », puis « propriétaire du fief de La Garemie et y demeurant » ; — en 1790, il n'est plus que « Jean-Baptiste Binet administrateur de l'oeuvre particulière des pauvres de la paroisse de Cellefrouin pour faire apprendre les métiers » ; — plus tard, il n'est plus que « cultivateur » et il obtient un secours de 24 livres « pour la perte d'un boeuf ». Cette prestesse à oublier des titres si âprement acquis sont significatifs de l'attitude du personnage à l'égard de la Révolution et l'on comprend les termes du rapport Pénières qui, pendant la Terreur, le qualifient « d'hypocrite qui a deux gendres émigrés ». Ce Jean-Baptiste Binet ne trouvera pour le seconder dans la commune de Cellefrouin qu'un homme : c'est Charles Fourgeaud, il est « praticien » au village de Chez-Picaud, paroisse de Cellefrouin, il est « marchand », il possède des terres puisqu'on 1812 il a 84 arpents, bien qu'il ait peu acheté de biens nationaux, il n'est dans le pays que depuis son mariage en 1781, il signe « Charles Fourgeaud chevalier de Roux », ses sentiments peu révolutionnaires son! attestés par ce fait qu'il devient maire de Cellefrouin lors de la réaction thermidorienne. A Cellefrouin, Binet ne trouvera aucun autre appui, mais au district de La Rochefoucauld il apparaît au contraire comme très puissant ; c'est qu'il est procureur syndic et qu'il est suivi par le directoire du district, qui choisira Fourgeaud comme expert pour les biens de Cellefrouin. En somme, Binet apparaît, comme un homme riche, intrigant, peu sympathique aux idées révolutionnaires, fort soutenu par le directoire de La Rochefoucauld, mais sans appui dans la commune de Cellefrouin. D'autre part, le groupe Col. Les habitants de Cellefrouin, qui sont surtout de petits propriétaires, ont été très rapidement gagnés par les idées révolutionnaires et ils ont élu une municipalité qui représente et va défendre ces idées, les délibérations du conseil sont à ce sujet révélatrices. La municipalité affirme agir toujours en respectant « l'esprit comme la lettre de notre auguste assemblée nationale », elle dit « l'entière soumission de la commune de Cellefrouin à tous les décrets de l'assemblée », elle affirme « le zèle et l'empressement que lui dicte le -grand désir qu'elle a de contribuer au bien public par tout ce qui est en son pouvoir de faire à cet effet ». Parmi les membres de la municipalité de Cellefrouin, deux noms sont à retenir : Mesturas et Col. La famille Mesturas, qui est appav reniée au curé de Cellefrouin, comprend un François Mesturas, niaire de la commune en 1790, un Philippe Mesturas, notaire à Cellefrouin, un Jean Mesturas, qui sera choisi comme expert de la commune pour l'expertise des biens de première origine. Il semble que cette famille soit aisée, en 1812 ses membres possédant de 18 à 22 arpents. Philippe Col est notaire à Cellefrouin depuis 1784 et a succédé à deux autres notaires de même nom, un Col est depuis 1765 receveur du comte de Sansac, baron de Cellefrouin ; en 1790 Philippe Col est procureur syndic de la commune de Cellefrouin, il d'oit jouir d'une certaine aisance, il possède des terres dont la surface s'élève, en 1812, à 54 arpents, bien qu'il ait peu acheté de biens nationaux ; il joui! d'une grande autorité auprès de la municipalité et donc du pays tout entier, puisque toutes les délibérations qui subsistent sont prises sur son initiative et que toutes les démarches délicates ou difficiles lui sont confiées. Ainsi la municipalité de Cellefrouin, qui représente les propriétaires de la commune, est composée de révolutionnaires et aura à sa tête son procureur syndic Philippe Col dans sa lutte contre Binet.

(Études locales, 1936)