Ces quelques pages, extraites d'un ouvrage écrit par Mme la vicomtesse de Loménie, nous ont été communiquées par M. Adolphe Buret, membre associé de la Société Académique de l'Aube, mort, il y a peu de temps, à Saint-Léger-sous-Brienne. Il les tenait de son père, M. Nicolas Buret de Longchamps, écrivain distingué et des plus laborieux, auteur des Fastes universels et continuateur de l'Histoire de France de l'abbé Millot. M. Buret père habitait Saint-Léger-sous-Brienne. Son titre de maire de ce village, son habitude des affaires (il avait été avocat au bailliage de Châlons-sur-Marne), et surtout son esprit vif et enjoué, lui avaient ouvert les portes du château de Brienne. C'est là qu'il a pu prendre connaissance des écrits de Mme de Loménie et en extraire ces passages. Peut-être ne seront-ils pas tout-à-fait étrangers au lecteur, car M. Buret avait prêté sa copie à son ami M. Bourgeois, qui s'en est servi pour son Histoire des Comtes de Brienne.

La vicomtesse de Loménie, née Elisabeth-Louise-Sophie de Verges, avait épousé en 1785 François-Alexandre-Antoine de Loménie, l'aîné des fils adoptifs du comte de Brienne (1), et qui mourut avec lui sur l'échafaud en 1794. Alexandre de Loménie avait reçu en dot la terre de Dienville, que conserva sa veuve et qu'elle a transmise à ses petits-enfants, Mmes de Canillac et de Vibraye (2). C'est pour ses petits-enfants que Mme de Loménie avait rédigé les mémoires dont nous publions aujourd'hui les fragments.

Troyes, 15 décembre 1882.

1785 ou 1786... Nous arrivâmes à Brienne sur les midi ; la montagne devant le château n'était pas encore abattue. On montait encore par les écuries, et je ne pus comprendre que quand je le vis, où était ce beau château. J'avoue même à ma honte qu'il ne me surprit pas. Cette grande motte de terre, qui était devant, en cachait toute la vue. On avait beau me dire que cette vue serait superbe ; il me semblait voir un bel édifice caché derrière une ruine. Le salon me parut très-beau, m'étonna même, après les anti-chambres qui ne répondaient pas à cette belle pièce. La salle à manger me parut aussi fort jolie.

Le temps se passait à Brienne d'une manière fort agréable ; beaucoup de monde, beaucoup de plaisirs, aucuns soucis. M. de Parsieux vint y faire un cours de physique expérimentale trois fois par semaine ; trois autres fois on chassait soit le cerf, soit le chevreuil ; les hommes qui allaient à ces chasses étaient en uniformes rouges galonnés d'or et d'argent ; les dames chassantes étaient en amazones, uniforme rouge ; le rendez-vous de chasse était réellement beau. Cinquante chiens, autant de chevaux ; une vingtaine de piqueurs, autant de chasseurs, tous en uniforme, au milieu des bois, où l'on faisait grand feu, où l'on déjeunait pour prendre des forces, tout cela faisait un moment charmant, et annonçait la richesse et le plaisir. Le soir, il y avait des parties de cartes pour ceux qui les aimaient ; d'autres causaient autour d'un grand feu ; le billard, à côté du salon, occupait les jeunes gens.

J'ai tout lieu de croire qu'il (l'archevêque de Sens) était attaché de coeur à la famille royale et à la royauté, même dans les derniers temps de sa vie, où sa conduite aurait pu faire croire le contraire, et si les philosophes du siècle ont gagné son esprit, ils n'ont pu gagner son coeur. L'orgueil et l'ambition l'ont égaré. S'il vivait à présent, il reviendrait aux bons principes, et aurait, je crois, assez de courage pour avouer qu'il a eu tort.

M. le comte de Brienne, son frère, avait aussi embrassé en partie lès opinions philosophiques, mais, excepté cette erreur, je ne saurais lui reconnaître un défaut. Il avait une belle taille, une charmante figure ; un abord doux et ouvert, un caractère franc et loyal, étaient les qualités qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer en lui à la première vue. Il avait été fait colonel à dix-sept ans, à la mort de son frère aîné (le marquis de Brienne), mort à vingt-deux ans, sur le champ de bataille, en Italie. Ayant eu un bras cassé, il refusa de se retirer du combat, disant : J'en ai encore un pour le service de mon roi ! Le jeune comte de Brienne avait été élevé chez les jésuites avec son frère, l'abbé de Brienne, ce dernier ayant préféré continuer ses études et laisser son cadet jouir des droits d'aîné. M. de Brienne succéda à son frère, le marquis, dans le grade militaire qu'il avait à sa mort.

M. de Brienne avait très-bien fait ses études, savait trèsbien le latin, parlait avec facilité, et quoique sorti du collège à l'âge de quatorze ans, il était un des hommes les plus instruits de la société. Il avait la plus grande facilité pour tout apprendre, et avait surtout une conception extraordinaire pour les mécaniques. Il avait lui-même fait le plan de son château et conduit les ouvriers. Généreux, bienfaisant, aimant ses vassaux, passant sa vie à leur faire du bien, il aurait pu compter ses heures par ses bienfaits. Depuis l'âge de vingt-cinq ans, il était véritablement juge de paix de tous ses domaines ; il passait sa matinée à entendre tous ses paysans, à les accorder, à les empêcher de plaider. Il avait vivifié le pays à vingt lieues à la ronde de chez lui, par les grandes routes et les communications qu'il avait fait établir, sans ambition autre que celle de rester à Brienne toute sa vie et d'y faire du bien. Il avait quitté le service, ou, pour mieux dire, il n'avait pas demandé à être employé comme lieutenant-général depuis l'âge de trente-cinq à quarante ans. Son frère avait de l'ambition pour lui, et voulait qu'il fût nommé commandant de Lorraine. M. de Brienne lui disait (et mille fois je lui ai entendu répéter) mon vrai lot serait d'être intendant de Champagne ; mais comme ces places n'étaient données qu'à des gens de robe, il aurait été ridicule pour M. de Brienne de les demander. J'ai vu pleurer M. de Brienne lorsque son frère fut appelé au ministère : « Ma chère enfant, me disait-il, nous allons perdre notre repos, et mon frère sa santé. Nous regretterons notre tranquillité ; oh ! si mon frère m'avait cru, il n'aurait jamais accepté. »

M. de Brienne reconnaissait la supériorité de son frère sur lui, et je ne sais trop si elle existait réellement. Comme j'aimais tendrement cet excellent chef de famille, il est possible que je le visse avec partialité. Je crois bien que M. l'archevêque avait plus de feu et de vivacité dans l'esprit ; mais son frère avait un excellent jugement et beaucoup moins de présomption ; ce sont deux grands points pour faire moins de sottises.

On a souvent dit de M. de Brienne qu'il était faible et que, commençant toujours par dire non, il faisait toujours oui (ce qui lui donnait une grande ressemblance avec le bourru bienfaisant, dont il avait joué le rôle très-naturellement dans cette comédie à Brienne). Je crois, en effet, que sa grande bonté le portait à céder même contre son sentiment ; mais devait-on en abuser ? C'est un tort général de presque tous les gens qui entourent les personnes bonnes et faciles.

M. de Brienne s'était marié et avait épousé la femme que son frère lui avait trouvée : une immense fortune était nécessaire pour relever la maison de Brienne, qui n'était pas riche, et pour représenter d'une manière éclatante. M. de Brienne employa sa fortune à bâtir un superbe château, à se loger à Paris dans un très-bel hôtel, à faire du bien à ses parents, à ses vassaux, à mener à Brienne la vie d'un grand seigneur, donnant des fêtes, jouant la comédie, ayant des équipages de chasse ; mais, pour lui personnellement, il ne dépensait rien. Sa mise était plus que modeste ; et nous l'en plaisantions quelquefois. Son linge n'était pas beau ; pourvu qu'il fût blanc, il ne regardait pas à la finesse. Il ne brillait ni par ses dentelles, ni par ses bijoux. Les meubles de son appartement étaient plus que modestes, cependant il a mangé une partie de sa fortune, et je ne crois pas que les travaux de Brienne y eussent été pour peu de chose. Ce qui m'a le plus surpris dans le caractère des deux frères, et ce que je me suis fait répéter souvent, c'est que tous deux fort jeunes, n'ayant encore que la fortune de leur père pour expectative, ils avaient conçu et arrêté le plan du château de Brienne à peu près tel qu'il est aujourd'hui. Il fallait abattre une montagne à pic, acheter beaucoup de terrain ; en un mot, il fallait des millions et un travail immense, tel qu'en comporte un bouleversement de terrain ; rien ne les effrayait, ils allaient à leur but, et commençaient à planter les routes, qui devaient un jour faire la façade du château. En un mot, ils ont suivi le même plan et travaillé pendant trente-deux ans à un ouvrage qui était terminé trois ans seulement avant la Révolution. Il ne restait plus que deux petits pavillons à bâtir. M. de Brienne, effrayé de l'argent que lui coûtait cet ouvrage, a jeté constamment les acquits au feu à mesure qu'il les payait. Heureusement qu'il a trouvé dans le portefeuille de son beau-père de quoi l'aider ; mais il n'a jamais su lui-même l'argent qu'il avait mis à ce superbe ouvrage.

En un mot, on peut dire que M. de Brienne eut toute sa vie l'existence d'un très-grand seigneur, car, à sa mort, il avait encore trente à quarante domestiques ; cependant, si ses affaires se sont trouvées dérangées et en mauvais état, c'est le fait de la Révolution, car, lorsque je me mariai, le château était fini, et M. de Brienne ne devait rien ; le ministère l'a plutôt appauvri qu'enrichi, et lorsque la Révolution est arrivée, son revenu ayant diminué de 80 mille livres de rentes (comme il me l'a dit lui-même), sans lui donner le courage de réformer d'anciens domestiques qui se seraient trouvés sans places, il a dû se mettre en arrière de ses revenus et contracter des dettes. Mais on peut dire que M. de Brienne avait toutes les vertus et les qualités qui font l'honnête homme et l'homme social ; il ne lui manquait que d'aimer et respecter la religion. Il avait bu aussi à la coupe de la philosophie. S'il avait échappé à cette erreur de son siècle, il aurait été aussi parfait qu'on peut l'être sur la terre. Les fautes qu'il a faites en politique, dans les derniers temps, ont tenu à cette cause première. Si Dieu eût permis qu'il ne succombât pas sous ce règne de sang, j'aime à croire qu'il serait revenu à la religion. Si nous avons eu le bonheur de survivre à nos parents, c'est pour déplorer les erreurs qui les ont égarés, prier pour eux, et nous efforcer d'imiter leurs vertus, en y joignant celles chrétiennes, qui feront notre bonheur dans cette vie...

1793... Bientôt les suspects de Troyes furent envoyés en prison à l'Ecole militaire de Brienne, et M. de Brienne eut ordre, comme maire, de les loger. La Société des Jacobins se tenait aussi à cette Ecole militaire, tout près des détenus.

Un de ses membres les plus violents était un nommé B***, curé intrus de Brienne. Il nous força un jour d'aller entendre sa messe à l'église de Brienne. Il ne fut plus question de banc du Seigneur, ef ce B*** avait l'air d'un homme qui monte à l'assaut, quand il montait à l'autel.

Nous reçûmes plusieurs lettres de Paris qui engageaient M. de Brienne à s'en aller ; car, disait-on, on parle de l'arrêter ; mais il n'en voulait rien croire. — Qu'ai-je fait, disait-il, de quoi peut-on m'accuser ? — Le malheureux a pu se convaincre à sa mort qu'il y avait des gens qui aimaient le mal pour le mal ; jusque-là, il ne pouvait pas le croire. Enfin, ce malheureux 1er de janvier 1794 arriva. La veille, au soir, nous étions tous autour de la grande table ronde à faire de la charpie pour l'armée ; tout-à-couple tambour bat, cela effraie un malheureux chien carlin qu'avait Mme de Brienne, et il se jette sur le bras de mon fils qu'il mord cruellement. L'enfant cria ; mon mari veut corriger le chien ; Mma de Brienne entre en fureur...

... L'archevêque n'était resté en prison qu'un mois, il était de retour chez lui (à Sens). M. de Brienne voulut aller le voir. Le citoyen Rousselin, envoyé du Comité de salut public à Troyes, pour mettre à contribution et en prison tout ce qui était riche et honnête dans cette ville, fit retourner M. et Mm" de Brienne qui allaient à Sens, disant qu'il irait le lendemain chez eux. Cette visite nous fut peu agréable ; il fallait tutoyer ce citoyen ou lui parler à la troisième personne. Il fallait voir ce proconsul arriver à Brienne en robe de chambre piquée, avec des pantoufles et en pantalon blanc, comme on est en sortant de son lit. Il ne voulait pas voir les femmes ; il avait de trente à trente-cinq ans. Il se mit à table en arrivant, mangea bien, vit la municipalité et le président des Jacobins, chassa dans le parc en pantoufles, prit du thé pour digérer ce qu'il avait mangé, assura M. de Brienne qu'il n'était pas encore au pas ; et partit à quatre heures après midi ; il était arrivé le matin. Je ne crois pas qu'il ait nui à la famille pendant son arrestation, ni ne l'ait servi. Il a péri peu de temps après Robespierre, auquel il était très-dévoué (3). Après sa visite, M. de Brienne partit pour aller voir son frère ; il emmena avec lui B*** et un autre membre des Jacobins. On avait agité à cette assemblée des Jacobins de Brienne et proposé d'envoyer une députation aux frères et amis de Paris pour demander du pain. M. de Brienne, avec sa franchise ordinaire, avait dit tout haut: que c'était une bêtise ; que, moyennant les précautions qu'il avait prises, on mangeait à Brienne du plus beau pain que partout ailleurs ; mais B*** ayant insisté, la députation fut décidée, et M. de Brienne, pour réparer sa vivacité, s'offrit pour conduire les deux membres jusqu'à Sens, ce qui fut accepté. M. de Brienne trouve à Sens la famille réunie ; mon mari et son frère arrêtés pour avoir fait une visite chez un M. d'Etigny, qu'ils connaissaient à peine ; mais dans les cinq minutes que dura cette visite, les envoyés du Comité de salut public étaient envoyés de Paris avec ordre d'arrêter M. d'Etigny, et tout ce qui se trouverait chez lui. La municipalité de Sens s'opposa vainement à l'arrestation de ces Messieurs de Loménie...

... Ce fut le 25 février que nous apprîmes l'excès de notre malheur. Un citoyen monta avec un officier municipal pour visiter les papiers de M. de Brienne, et nous dit qu'il était arrêté à Sens. Ce citoyen nous exhiba ses pouvoirs du Comité de salut public, qui l'investissait de ses pouvoirs pour arrêter M. de Brienne et tout ce qui était chez lui. Dans le premier moment, nous nous crûmes toutes arrêtées ; le château fut rempli aussitôt de toute la garde nationale armée, et nous ne pouvions faire un pas sans avoir deux fusiliers à nos côtés ; on visita aussi les papiers de nos maris. Tout le bourg de Brienne témoigna la plus grande désolation. M. de Brienne était réellement adoré chez lui, et chacun croyait perdre son père. Néanmoins, un seul homme venu de Paris, n'ayant ni armes, ni éducation, ni moyens, fit obéir cette multitude de gens pour faire le malheur d'une famille qui n'avait jamais fait que du bien...

Nous restâmes toute la soirée dans le salon avec tous ces fusiliers et plusieurs personnes qui étaient alors avec nous au château. Nous attendîmes, jusqu'à minuit, le retour de M. de Brienne de Sens. A cette heure, chacun se relira. Je fus suivie par ma belle-mère et ma belle-soeur (4), qui vinrent se jeter sur mon lit, dans ma chambre. Nous ne dormions pas, on peut le croire, et comme les fusiliers se tenaient en dehors de nos appartements, nous pûmes causer et faire nos conjectures qui, comme on le croit bien, étaient fort tristes. A deux heures, nous entendîmes claquer des fouets ; nous nous levons, et nous allons au-devant de M. de Brienne. Notre entrevue fut déchirante. Il ne put aller que dans le billard, et là, assis sur une banquette et nous à ses genoux, il nous apprit l'étendue de nos maux.

Nos deux maris (5), M. le coadjuteur (6), Mme de Canisy (7), arrêtés, conduits à Paris ; enfin, l'archevêque, mort la même nuit de son arrestation. On devait faire l'ouverture du corps de l'archevêque devant la municipalité pour savoir s'il n'avait pas hâté sa mort ; le procès-verbal porta qu'il n'y avait nulle trace de poison. La soirée qu'il avait passée la veille de sa mort était bien suffisante pour causer ce terrible accident : voir sa famille entière arrêtée, lui recevant personnellement les plus grandes injures de tous les arrestateurs qui, à force de fouiller dans ses effets, trouvèrent une calotte rouge et lui en firent un grand crime ; enfin, un souper, où on le força de boire et de manger, et où à table chaque membre de la famille était séparé par son geôlier, envoyé du Comité de salut public, tous gens de sac et de corde. Sur trois que nous avons vus à Brienne, il y en avait deux qui avaient été aux galères à Pondichéry, et un troisième, aboyeur au spectacle pour appeler les voitures ; un seul de ces trois savait lire et écrire et signer le procès-verbal de l'arrestation de M. de Brienne. Qu'on juge de l'état de ce château ! des larmes qui y furent répandues ! Cependant tel fut l'effet de l'indignation que, devant nos bourreaux, nous ne voulions pas pleurer, et que ces atroces arrestateurs nous donnèrent une force au-dessus de la nature. Ils furent si effrayés de l'effet que produisait l'arrestation de M. de Brienne, qu'ils n'osèrent l'emmener, et qu'ils nous dirent que nos maris nous seraient renvoyés, bien qu'ils ne le crussent pas, et qu'ils n'exigèrent pas que l'on gardât M. de Brienne, qui envoya un courrier à Paris demander à rester en arrestation chez lui ; et ces mêmes hommes, à l'exception d'un, allèrent arrêter M. et Mme Thomassin et le prince de Broglie à Saint-Remy en Franche-Comté.

Toutes les communes des environs de Brienne nommèrent des députés, et firent des adresses très-énergiques pour assurer la Convention que M. de Brienne était le meilleur des citoyens et le père de sa province ; mais ce qui devait le sauver le perdit, et lorsque Courtois d'Arcis fit un rapport sur lui, en disant que ce n'était pas seulement la commune de Brienne qui réclamait M. de Brienne comme un père, mais les communes aux environs. Une voix s'éleva (je ne sais si ce fut Couthon ou Saint-Just) : C'est justement cela, dit-on, il est trop aimé, il ferait une Vendée.

Le courrier revint, qui rapporta qu'il fallait que M. de Brienne fût conduit à Paris... Combien de fois on conjura M. de Brienne de se sauver avec son garde-général qui s'offrait de le conduire par les bois à la frontière ; mais il avait, disait-il, donné sa parole d'honneur à la commune de Brienne, il ne voulait pas y manquer. On n'aurait pas tué la commune, et elle eût été par suite fort heureuse, s'il se fût sauvé ?... Enfin, je le conjurai de se faire malade, de se mettre de la moutarde aux genoux, de se dire intransportable, je ne pus rien obtenir ; les trois arrestateurs étaient revenus, et il eût, disait M. de Brienne, préféré mourir que de garder ces horribles gens chez lui à sa table.

On ne put jamais persuader à M. de Brienne de se laisser oublier et de payer, s'il le fallait, pour faire mettre son affaire sous les autres papiers à chaque fois qu'elle se présentait (plusieurs se sont sauvés ainsi) ; au contraire, il prit confiance dans un malheureux nommé Albette (8), et lui fit toucher deux cents mille francs pour se faire juger, et par conséquent condamner à la mort, lui et sa famille.

Pendant ce temps, B***, qui était revenu à Brienne et que tout le bourg avait soupçonné d'être l'auteur de l'arrestation du maître du château, avait obtenu de la bonté de ce maître d'être recommandé à Mme de Brienne pour le recevoir chez elle et n'avoir pas l'air de la soupçonner ; de sorte qu'il venait sans cesse au château, dans le salon.

Mon mari me faisait supplier d'aller à Plombières ; d'ailleurs je ne pouvais plus tenir à Brienne, et je me crus obligée d'obéir au père de mes enfants ; je fis tout disposer pour mon départ, mais auparavant je veux raconter la terrible journée que nous passâmes à Brienne !

Les Jacobins du bourg vinrent nous inviter à la fête des martyrs de la liberté. Cette fête avait été fixée par eux au samedi saint. J'engageai Mme de Brienne à refuser, sous prétexte que nous ne pouvions pas être en fête pendant que nos maris étaient en prison ; mais elle n'osa pas, et dès huit heures du matin il nous fallut nous parer et attendre cette procession des trois bustes : Marat, Charlier et Pelletier. Nous étions dans les bosquets, où je tenais mes deux enfants, dont je ne voulais pas me séparer. Nous avions lu dans les journaux que tous les nobles étaient obligés de sortir de Paris ; on juge ce que cette nouvelle nous faisait préjuger, et quel coeur nous portions à cette fête ! La procession passe : le citoyen G*** (épicier de la maison) vient nous prendre ; il me déclare que mes enfants vont être placés avec l'espérance de la patrie, et que notre rang est d'être avec les femmes des Jacobins. J'eus beau récuser cet honneur, il n'y eut pas moyen de refuser ; et nous voilà en plein soleil, entourés d'espions, à entendre toutes les chansons et toutes les prestations de serments à la liberté et au respect des propriétés, dans le moment où l'on enfermait, égorgeait et dépouillait tout ce qui était honnête et riche.

Arrivés près de l'église, mon fils me dit qu'il avait faim, et je fus charmée de cette occasion de remonter au château ; je laissai ma fille et les dames entrer dans l'église où B***, avec son écharpe de municipal, monta dans la chaire, et finit son discours jacobin par dire : Ne reconnaissons plus d'autre Dieu que Marat. En sortant de l'église, on invite Mme de Brienne et ma belle-soeur au repas fraternel. Elles n'eurent pas encore le courage de refuser, et elles montèrent au château pour m'engager à les accompagner. J'aurais bien voulu refuser, mais je passais déjà pour la plus aristocrate des trois, et je craignais de faire tort à mon mari.

On avait fait du choeur de l'église la place du banquet. L'autel servait de dressoir, et les tables étaient mises en fer à cheval ; je ne puis dire l'effet que me fit cette orgie. J'étais, hélas ! fort loin d'être pieuse alors ; mais manger sur les tombes de MM. de Brienne, et dans une église, me parut l'horreur des horreurs. Ou nous faisait boire du vin aigre à la santé de Robespierre et de tous les bourreaux de la France. Les Jacobins répondaient par la santé des citoyens Loménie. A ces noms mes yeux se remplirent de larmes, et je pensai étouffer. J'eus cependant la malice de faire remarquer au citoyen G*** qu'il n'y avait pas d'égalité entre lui et moi ; que je n'avais qu'une assiette et qu'il en avait cinq ou six. Enfin, nous sortîmes de ce lieu ; Mme de Brienne entra chez B***, qui faisait son banquet particulier. Le citoyen T***, président des Jacobins, vint me trouver avec ma belle-soeur et nous invita à danser dans cette même église ; seule, alors, je trouvai toute mon énergie. Je ne sais ce que je dis, mais il se mit à pleurer et à me demander pardon ; j'eus une certaine jouissance à montrer à ce brave homme que j'avais encore du sang dans les veines. Il vit en effet qu'on avait été trop loin avec nous, et personne dans le bourg ne me sut mauvais gré d'avoir refusé une bassesse de plus. Mme de Brienne fut néanmoins un peu effrayée de mon refus, tant la peur l'avait gagnée ; pour moi, je fus malade le soir, et je vivrais mille ans, que je n'oublierais pas cette journée.

Le lendemain, jour de Pâques, on força tous les ouvriers établis à l'Ecole militaire, où l'on confectionnait des fourgons pour l'armée, à travailler tout le jour, ce qu'ils firent avec des hurlements de : Vive la nation ! qui nous faisaient horreur à entendre depuis le château.

Tout était disposé pour mon départ ; je me mis en route malgré le refus de B*** de signer mon passeport, et les instances qu'il me fit pour me retenir à Brienne, sous prétexte que j'y étais trop aimée ; mais il n'eut rien à répondre, lorsque je lui dis que je ne m'éloignais pas pour sauver ma vie, mais pour obéir jusqu'à la finaux ordres de mon mari ; que je désirais, au contraire, la mort comme le premier des biens, et que ce que je voyais me détachait de tout, même de ce que j'avais le plus aimé. Il voulait, disait-il, m'accompagner pour qu'il ne m'arrivât rien ; mais je m'y refusai, disant que je n'étais pas en arrestation, d'ailleurs que je ne craignais rien... (A Plombières.)

Enfin, un jour, au lieu de m'apporter, comme de coutume, les gazettes, on me dit qu'elles manquaient le 22 floréal (11 mai) 1794. Je compris ce que cela voulait dire...

On me conseilla de quitter Plombières ; effectivement, on vint pour me prendre peu de jours après mon départ.

Ce fut dans un village de Franche-Comté, où je m'étais cachée, que j'appris la mort de Robespierre ; je fus peut-être la seule au monde à ne pas m'en réjouir ; j'avais tout perdu, et la mort de ce scélérat ne me rendait rien.

De ce village, j'allai à Grenoble pour avoir des détails sur la mort de tous les miens, par une personne qui les avait vus en prison, leur avait été utile pendant leur arrestation, et si M. de Brienne avait voulu la croire, il ne se serait pas fait juger. Cette dame eut l'extrême courage d'aller voir Couthon, ne pouvant obtenir une audience de Robespierre. Cet homme la reçut à merveille, l'assurant que c'était pour faire ressortir la justice de la Convention qu'on jugeait une telle famille, et en la reconduisant il lui serra la main, ayant les larmes aux yeux et lui disant : Vous me remercierez de l'avoir fait mettre là. Elle les crut un moment sauvés. Ils ont péri le lendemain...

Le coadjuteur avait voulu parler à cet infâme tribunal, et il le fit avec une telle éloquence en disant que lui et ses frères n'avaient encore rien fait pour mériter l'intérêt de la France ;.mais que M. de Brienne, qui avait passé sa vie à secourir le malheur, à faire vivre une province, devait être conservé et rendu à une population qui vivait de ses bienfaits (9). L'émotion du peuple étant visible, on força le coadjuteur à se taire.

Mme de Canisy ne voulut pas se déclarer grosse ; Mme de Sérilly, qui devait périr avec eux, fit cette fausse déclaration, et elle sortit de prison à la mort de Robespierre (10). Sa condamnation, ainsi que celle de toute la famille, était signée de vingt-quatre heures avant qu'ils ne parussent au tribunal. J'ai appris, vingt-cinq ans après, que j'avais aussi été condamnée à mort par contumace. Mais ce que je n'ai su que bien longtemps après leur mort, par la soeur de l'abbé de Chambertin, qui l'avait su de son frère, qui périt avec les miens ; c'est que cet abbé confessa Madame Elisabeth et toute ma famille (11), et que cette respectable princesse s'occupa beaucoup du coadjuteur et lui témoigna beaucoup d'intérêt. Quelques lettres qu'on me fit lire du coadjuteur, écrites de la prison, m'ont fait juger, en effet, que Dieu lui avait fait la grâce de lui donner, dans ses derniers moments, une foi très-vive et même un peu exaltée.

Notes :

1. A Précy-Saint-Martin, deux cloches de l'église portent les inscriptions suivantes, dans lesquelles M. et Mme de Loménie sont qualifiés vicomte et vicomtesse :

1e. L'an 1787, j'ai été bénite par M. Etienne Mony, prestre et curé de ce lieu, et nommée par très haut et puissant seigneur François-Alexandre-Antoine vicomte de Loménie, maistre de camp en second du régiment de Vivarais infanterie, et par très haute et puissante dame Emélie Le Prestre de Lesonnet Picot, marquise de Dampierre.

2e. L'an 1787, j'ai été bénite par M. Etienne Mony, prestre et.curé de ce lieu, et nommée par très haut et très puissant seigneur messire Louis-Marie-Athanase de Loménie, comte de Brienne et de Lesmont, baron de Pougy, seigneur de Précy-Saint-Martin et autres lieux, lieutenant général des armées du roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, et par très haute et puissante dame Elisabeth-Louise-Sophie de Verges, vicomtesse de Loménie.

2. Voir : l'abbé Caulin, Quelques seigneuries au Vallage et en Champagne propre, p. 188 à 190.

3. C'est une double erreur. Rousselin n'était pas dévoué à Robespierre, mais à Danton. Robespierre le fit même incarcérer. Rousselin, plus tard comte de Saint-Albin, ne mourut qu'en 1847.

4. Elisabeth de Cairon-Merville, épouse de Charles de Loménie, lieutenant de vaisseau.

5. Alexandre et Charles de Loménie.

6. Martial de Loménie, coadjuteur de l'archevêque de Sens.

7. Anne-Marie-Charlotte de Loménie.

8. II y a eu deux conventionnels du nom d'Albette. Le fait que rapporte Mme de Loménie est-il bien avéré ?

9. Le comte de Brienne avait préparé son apologie. Le texte, inachevé, a été reproduit par M. de Beauchesne, dans la Vie de Madame Elisabeth, II, 493 à 495.

10. Voir A. de Beauchesne, Vie de Madame Elisabeth, II, 222, 225, 495.

11. Aucun abbé de ce nom ne figure parmi les vingt-cinq personnes qui furent condamnées à mort le 21 floréal an II, et parmi lesquelles se trouvaient Madame Elisabeth et les Loménie.

Source : Fragments des mémoires inédits de la vicomtesse de Loménie, de Louis Le Clert.