La nuit du lundi 18 juin 1590 devait laisser une trace sanglante et un douloureux souvenir dans la vie du personnage dont nous écrivons l'histoire. François de Rousiers dormait paisiblement dans une chambre haute de sa maison du Petit-Pressac, et Antoinette Paulte était dans la salle du rez-de-chaussée, où elle avait coutume de coucher, au milieu de ses petits enfants et de ses chambrières.

Vers onze heures du soir ou minuit, on entendit l'explosion d'un pétard qu'on avait fait jouer contre la porte extérieure du logis seigneurial; et, la violence du coup ayant ouvert cette porte, une troupe d'hommes armés, au nombre de quatorze, se précipita dans la cour d'entrée de la maison. Jean et Robert de Tisseuil, fils de Jacques de Tisseuil, sieur du Rus, étaient les chefs de la bande. Avec eux se trouvaient un gentilhomme nommé La Collerie, autrement dit le capitaine Bonnet; puis un autre gentilhomme appelé La Roche; un nommé La Roze, marié au port de Mouzac; un Périgourdin nommé Descarpes; Boisme, de Barbezieux; Le Gascon des Aolles, de L'isle-Jourdain; Le Camus, ancien serviteur du sieur de Puy-Ferrier; un soldat d'Angoulême; deux autres de Guiers, dont on ne put savoir le nom; enfin un nommé La Brande, des environs de Parthenay : ils étaient couverts de cuirasses, armés d'arquebuses, de pistolets, d'épées et de dagues.

Jean et Robert de Tisseuil, qui conduisaient la troupe, connaissaient parfaitement les dispositions intérieures de la maison : ils savaient qu'Antoinette Paulte couchait dans la salle basse avec ses petits enfants et ses chambrières. Ils firent placer, aux diverses issues, aux portes et aux fenêtres, des arquebusiers pour tirer incessamment sur les gens de la maison, et atteindre ceux qui chercheraient à s'enfuir. Ils en firent passer notamment dans une petite arrière-cour qui servait autrefois de jardin (1), et dans laquelle regardait une fenêtre de la chambre basse où Antoinette Paulte était couchée.

Au même instant, ils appliquèrent et firent jouer un autre pétard contrfe une porte qui servait d'entrée à la maison, et qui répondait à la cuisine du logis, par laquelle on se rendait dans la salle du rez-de-chaussée : l'explosion du pétard fut si violente que deux portes furent ouvertes, et toutes les verrières du logis rompues et renversées, notamment celles de la salle basse, où se trouvait l'épouse du sieur de Rousiers.

Les arquebusiers qu'on avait postés là, et qui avaient reçu l'ordre de tirer dans cette salle, pouvaient apercevoir facilement par la fenêtre brisée les personnes qui se trouvaient dans cet appartement; car, à cette heure de la nuit, la lune était si resplendissante qu'on y voyait aussi clairement qu'en plein jour (2).

Antoinette Paulte, réveillée en sursaut par la première explosion, avait pris un vêtement, et se promenait dans la salle en appelant ses chambrières. Ceux qui étaient postés à la fenêtre, parmi lesquels devait être Jean de Tisseuil, la distinguèrent tenant par la main son fils aîné, âgé de moins de sept ans : ils la reconnûrent, à sa voix, au milieu de deux chambrières, qui tenaient chacune un de ses petits enfants entre leurs bras. Un des soldats, nommé La Roche, lui tira un coup d'arquebuse, qui l'atteignit et la frappa à travers le corps. La violence du coup fut telle que la balle, qui lui déchira et laboura les entrailles, alla s'enfoncer au bas de la muraille opposée, à un pied de profondeur dans le tuf. Elle s'affaissa sur elle-même en poussant un cri de douleur, et en pressant d'une étreinte convulsivè la main de son petit enfant, à qui le même coup pouvait donner la mort.

On dit qu'un navigateur célèbre, au milieu d'une furieuse tempête, prit entre ses mains un enfant au berceau, et l'éleva^vers le ciel pour désarmer sa colère : la vue des cinq petits enfants et des berceaux qui environnaient la malheureuse victime ne put désarmer le bras féroce de l'assassin.

François de Rousiers„ reveillé par le bruit, s'était mis à fa porte de la chambre haute, qu'il occupait, avec une arquebuse à la main pour se défendre. Tout-à-coup le cri de douleur poussé par Antoinette Paulte retentit à ses oreilles, et l'émeut de regret et pitié. Puis une longue clameur, partie de la chambre basse, se fait entendre dans toute la maison : « Elle est morte ! elle est morte! » A ces cris effarés, il devine son malheur, et il est saisi d'une douleur profonde. Cependant quelques-uns de la troupe, entrés dans la maison, dont le pétard avait enfoncé les portes, traversent la salle où était tombée la victime, et montent, par l'escalier de la tour, dans le haut de la maison, jusqu'à la porte de la chambre où était le sieur de Rousiers. Celui-ci, impatient de voir par lui-même dans quel état se trouvait sa femme, dont il entendait les cris plaintifs, et ne voulant pas,, seul contre cette troupe armée, prolonger une lutte inutile, demande à parlementer : « Y a-t-il ici un gentilhomme, un homme d'honneur ? » demande-t-il. — « Je suis gentilhomme et homme d'honneur », lui répond La Roche, celui-là même qui avait frappé la victime. Après la foi donnée, de Rousiers se rend à lui.

Pendant qu'il achevait de prendre ses vêtements, Jean de Tisseuil, couvert d'une cuirasse, et tenant un pistolet à la main, s'approche de lui : « Si je faisais mon devoir, je vous tirerais un coup de pistolet dans la tête ». — « Je ne vous en ai jamais donné lesujet », répondit de Rousiers avec calme. — « Vous me l'avez donné, répliqua l'ainé de Tisseuil : vous avez fait plaider mon vieux père, et je viens vous faire payer les dépens du procès. Ah ! vous pensiez que nous n'avions pas d'amis! vous le voyez à présent. Du reste je n'ai rien fait que par leur avis. »

Ils l'emmenèrent en lui faisant traverser la salle basse, où était sa femme, parce que, dit une relation manuscrite, « on ne pouvoit passer ailleurs ». Il vit la pauvre victime toute couverte de sang et étendue sur un petit lit : « Je suis blessée au travers du corps », lui dit-elle avec un long gémissement. Et lui, essayant dese dégager des bras qui le conduisaient : « Laissez-moi donc parler à ma femme », leur disait-il. Mais ceux-là ne voulurent pas le lui permettre, et, le poussant rudement, l'emmenèrent dans la cour de la maison.

La relation manuscrite d'où nous tirons ces détails raconte que Jean de Tisseuil tua d'un coup d'épée une levrette noire qui témoignait par ses hurlements plaintifs la douleur qu'elle avait de voir ainsi traiter son maître. De Rousiers, insensible aux menaces qu'on lui faisait, ne songeait qu'à sa jeune épouse, avec laquelle il avait échangé un dernier regard. « Permettez-moi, leur disait-il, d'aller voir ma femme, pour m'assurer si sa blessure est dangereuse ! » — « Sa blessure n'est'rien, lui répondirent-ils : nous lui enverrons des chirurgiens de Poitiers. »

Cependant ils firent seller les chevaux du sieur de Rousiers; ils pillèrent et saccagèrent la maison, rompirent les coffres d'Antoinette Paulte, et, selon les expressions d'un vieux manuscrit, « emporterent ses chaînes, dorures, brodures, bagues, joyaux, accoutrements, or, argent, et toutes autres choses précieuses qu'ils trouverent dans la maison ».

Ils s'emparèrent aussi des habillements et des armes du sieur de Rousiers, et, chargés de pillage, ils firent sortir ses chevaux, et l'emmenèrent à pied jusqu'au coin de la vigne du sieur du Rus. Là ils trouvèrent Pierre de Tisseuil (3), frère de Jean et de Robert, les chefs de la troupe; puis un nommé Escarpe, et un paysan que de Rousiers ne reconnut pas. Ils le firent monter sur une cavale, et, de là, le conduisirent à Poitiers.

Le lecteur admirera avec nous le calme et la grandeur d'âme de François de Rousiers au milieu des indignes traitements dont il était l'objet. La beauté de ce caractère ressort davantage par le contraste des odieuses figures qui l'environnent, comme la verdure des lauriers parait plus belle au milieu des campagnes que l'hiver a dépouillées. Il s'oubliait lui-même, et, pendant qu'on l'emmenait prisonnier, une seule pensée le préoccupait, celle de son épouse. Il désiroit la revoir, se souvenant des larmes qu'elle versoit (4) dans cette rapide entrevue, qui devait être la dernière. Il ne savait pas, hélas ! que cette consolation de la revoir lui serait refusée.

Antoinette Paulte ne devait pas, en effet, survivre long-temps à sa blessure. L'ainé de Tisseuil était entré lui dire qu'on enverrait des chirurgiens de Poitiers; mais il savait bien, comme tous ses complices, que la blessure était mortelle. C'est en vain qu'on alla quérir en toute hâte les chirurgiens les plus habiles : Pierre Legoust, qui se trouvait, à un quart d'heure de là, chez Jean Barbarin, sieur de La Garde, à La Touderie, dans la paroisse de Saint-Maurice-des-Lions; Antoine Genty, qui demeurait à Lesterps; Izac Lamoreux, qui était domicilié à Confolens (5). Les appareils et les pansements furent inutiles : elle fit son testament, se prépara à l'éternité en pardonnant à ses assassins, embrassa une dernière fois ses petits enfants, et elle expira, vingt-six heures, après l'événement, le surlendemain mercredi, à l'aube du jour. Elle n'était âgée que de vingt-sept à vingt-huit ans. Elle laissait orphelins cinq petits enfants, deux garçons et trois filles. Sa fille aînée n'avait pas encore dix ans.

Arrivé a Poitiers, François de Rousiers trouva dans cette ville des amis qui firent beaucoup de démarches en sa faveur. Ilsapprirent avant lui la mort de son épouse, et reprochèrent à Jean de Tisseuil la conduite traîtresse qu'il avait tenue : « Comment avez-vous pu, lui dirent-ils, commettre un tel acte de félonie que d'aller prendre un gentilhomme voisin, et de donner la mort à sa femme ? » Et lui répondit en maugréant Dieu : « Maudits soient le père et la mère qui m'ont engendré ! ce sont eux qui m'ont induit, persuadé, sollicité, et forcé en quelque sorte à commettre ce crime (6) ».

Notes :

1. Aujourd'hui c'est une terrasse, située au midi de la maison.

2. En 1590, l'épacle était 24 : par conséquent, le 18 juin, on était en pleine lune; de plus cette fenêtre de la salle basse était au midi.

3. Pierre de Tisseuil était dans le secret du complot. Ce qui le prouve, c'est que, dans la soirée du lundi 18 juin, vers les cinq heures ou six heures du soir, il alla dans la boutique d'un maréchal, située en face de la maison du Petit-Pressac, sous prétexte de faire ferrer une cavale, mais en réalité pour épier si le sieur de Rousiers était chez lui. En se retirant, il vit entrer dans la maison du sieur de Rousiers les sieurs de Salles, de Videix et de La Breuille. Or, la nuit suivante, ceux qui forcèrent les portes du logis seigneurial demandèrent où se trouvaient les trois gentilshommes qu'on y avait vus entrer la veille; ce qu'ils n'eussent point fait si Pierre de tisseuil ne les eût instruits.

Le lendemain mardi, Pierre de Tisseuil, ayant rencontré quelques soldats, leur demanda naïvement s'ils n'avaient point peur de lui. « Et pourquoi ? » lui dirent-ilss. — « Parce que je viens de faire prendre Rousiers. »

- La maison de maréchal dont nous venons de parler existe encore, et sert aujourd'hui à la même destination.

4. Desiderans te videre, memer lacrymarum tuarum. (Ad Timoth. Il, cap. I. )

5. Rapport des chirurgiens.

6. L'épouse de Jacques de Tisseuil n'était pas moins coupable que son époux. Dans maintes circonstance, elle avait dit hautement qu'il fallait avoir le sieur de Rousiers quoi qu'il en coûtât, et qu'il faudrait plutôt lui tirer un coup d'arquebuse quand il irait se promener dans ses terres.

Après l'événement, elle dit en plusieurs lieuxet à plusieurs personnes qu'elle n'osait retourner dans sa maison du Rhu, de peur qu'on ne la forçât d'avouer qu'elle était la cause de tous les malheurs arrivés au sieur de Rousiers.

Une circonstance qui fut alors bien remarquée, et qui, dans l'opinion des gens de celte époque, aggravait la malice du crime, c'est qu'il y avait entre la famille de Tisseuil et la famille Paulte une parenté spirituelle, qui était, dans les siècles de foi, aussi sacrée que la parenté naturelle. Jean de Tisseuil, « l'ainé du Rhu », était filleul de Louise Pastoureau, la mère d'Antoinette Paulte; et celle-ci avait eu pour marraine Antoinette Turpin, la mère de Jacques de Tisseuil.

On peut voir cette Antoinette Turpin dans la généalogie de la famille de Tisseuil, donnée par d'Hozier. (Armorial général de France, T. II)

Quant aux détails de l'assassinat, nous les avons tirés des informations qui furent faites, à la requête de François de Rousiers, contre Jean et Robert de Tisseuil, le 1er août 1590.

Source : Biographie de François de Rousiers, gentilhomme du XVIe siècle, de François Arbellot.