Comme toutes les autres localités dont nous venons de parler, Cherves se trouvait trop rapproché de Cognac pour n'avoir pas avec cette ville des rapports très étroits. Tous les titres les plus anciens sont afférents à l'église. L'importance seule de l'édifice religieux et de la maison curiale le démontre surabondamment. Aussi bien c'est à elle que revient la première part de suzeraineté féodale en ce lieu. Nous avons vu l'église mentionnée dans une lettre du pape Pascal II en 1115. Cet édifice est du roman le plus pur, avec coupoles byzantines. Ses arcs légèrement ogivés annoncent une restauration probablement occasionnée par des désastres. Le clocher repose sur une coupole et sa flèche se termine en cône pointu. Rien ne dépasse l'art et le fini du travail.

La situation de cette paroisse est avantageuse. De son large plateau, l'ail plonge d'un côté sur les rives de l'Antenne à l'ouest et à l'est sur le pays-bas.

Cherves a encore ceci de particulier qu'il constituait moins un domaine unique, au début, qu'une juxtaposition de droits distincts qui peu à peu se fondirent en un seul, sous la haute suzeraineté du château de Cognac. Aucun titre seigneurial ne paraît remonter au delà du XVe siècle, alors que le prestige féodal déjà décru permettait aux bourgeois d'obtenir de la royauté, moyennant finances, des avantages considérables.

Pierre de Parage et Jacques Adam sont les premiers seigneurs men tionnés pour le bourg de Cherves. Leurs droits féodaux passèrent à Jacques Chesnel, possesseur du château de ce nom — château qui n'était en réalité qu'un lieu d'hébergement. Cette dénomination seule indique une noblesse d'emprunt, un blason nouveau. Cette famille s'agrandit par ses alliances avec les seigneurs de Lagarde et de Roissac en Angoumois. Elle s'était aussi de bonne heure inféodé les domaines de Chazottes et de Mesnac.

Château-Chesnel, dit Michon dans sa Statistique monumentale, reconstruit au commencement du XVIIe siècle, est entouré d'un parapet crénelé qui lui donne un aspect imposant. Les toits plats sont masqués par ce parapet, de telle sorte que l'on pourrait croire que tout l'édifice est en terrasse.

Du reste, ce domaine considérable, bien que situé dans un pays fertile et divisé en plusieurs métairies d'un très bon rapport, avait englouti des sommes énormes, ce qui ne manquait pas de réduire sensiblement la part légitime des enfants du châtelain. Les Chesnel suivirent avec éclat la carrière des armes et déployèrent leur bravoure au siège de Cognac, en 1651. Malgré de riches et belles alliances, Josias Chesnel ne put suffire à ses charge qu'en aliénant une partie de ses propriétés, tant la vie de la cour était ruineuse à cette époque, surtout pour une noblesse de province parvenue, qui tenait à faire grande figure.

Les terres d'Ecoyeux et de Fouras passèrent aussi dans cette maison au commencement du XVIIIe siècle ; puis, la famille de Chesnel étant éteinte, une dame d'Orvilliers en hérita.

On lit dans le recueil des Archives nationales : « Château-Chesnel, appartenant à M. d'Orvilliers, chef d'escadre, a un hôtel noble édifié sur la terre de Mesnac; deux fiefs : la Roche-de-Cherves et la Bidonnière. Tous deux sont sans justice; revenu, 1,200 livres; valeur, 36,000 livres.

« Chazottes, appartenant également à M. Guillouet d'Orvilliers, seigneur de Mesnac, Chazottes, Barie, Rochéraud, à cause (de la dame Chesnel-Descoyeux, son épouse, relève du château de Cognac. Ses domaines consistent en biens-fonds, moulin banal, droit de pêche dans l'Antenne, agriers, etc., il possède aussi des droits en Crouin et Javrezac, savoir sur Chazottes et Buffe-Grelet, appartenant à M. Pelluchon des Touches, assesseur au siège de Cognac et à la dame veuve poirier de La Pommeraye, sur celui d'Anqueville appartenant à M. de Culant, etc.; revenu, 30.000 livres; valeur, 90.000 livres ».

Après la tourmente révolutionnaire, M. d'Ecoyeux revint e habiter Château-Chesnel ; mais avant de mourir, craignant un partage difficile entre ses filles, il vendit sa terre à M. Frank Otard de Cognac pour plus d'un million. Dans ces dernières années elle a encore une fois changé de maître. L'expérience démontre que les gentilshommes de notre temps ne peuvent guère conserver de pareils domaines, à cause de la main-d'æuvre de plus en plus coûteuse, de la sagacité pratique et de la constante surveillance que requiert l'exploitation d'un bien-fonds considérable. C'est ainsi que vont s'effaçant jusqu'aux derniers vestiges, non plus par les moyens violents, comme en 1793, mais par l'action simple et paisible de l'ordre, du travail et de l'économie.

Nous ne possédons qu'un seul nom des curés antérieurs au XVIIe siècle. En 1584, Guillon Bourlaix, curé de Cherves, donna procuration à Henri Lasne, procureur au siège de Cognac, et à Pierre Bourdeau, notaire royal en Angoumois, demeurant présentement à Cherves, de lui faire rentrer des redevances et de passer en son nom plusieurs contrats. C'était un personnage important qu'un curé de Cherves à cette époque.

Près de deux siècles plus tard, c'est Guillet, curé depuis vers 1730 et dont le frère était prieur de Saint-Sulpice, qui bénit en 1747 le mariage du seigneur d'Orvilliers avec sa paroissienne. Marie Anne Thérèse Chesnel. Ce d'Orvilliers était natif des environs de Rochefort. Voilà pourquoi les évêques de La Rochelle et de Saintes donnèrent les dispenses de bans. La noblesse des environs prit part à la fête, entre autres les Galard de Béarn et les Frétard de Gadeville. Leur fille épousa, en 1766, un Devie de Pongibaud, enseigne de vaisseau de Rochefort.

Dès 1756, Guillet avait joint à son titre celui d'official de Cognac, licencié en l'un et l'autre droit.

En 1771, Gautier, déjà vicaire de Cherves, en devient curé; puis, en 1791, un sieur Merceron lui succède. Les droits de foire se partageaient entre le curé et le roi; au temps du sieur Gautier ce revenu valait 250 livres.

Il y avait encore sur la paroisse de Cherves le fief du prieuré de Gan daury, ordre de Grammont, d'un revenu de 800 livres et d'une valeur de 24,000 livres. On ne sait par qui fut fondé ce prieuré dont il ne reste plus de vestiges. On montre quelques décombres de l'ancienne chapelle.

Le domaine de Fontaulière, appartenant au XVIIIe siècle à un membre de la famille Saunier, écuyer, sieur de Montlambert, n'avait aucun droit de justice.

Quant à la cure de Mesnac, agréablement située, elle consistait sim plement en prés, bois, champs et agriers, d'un revenu total de 150 livres et d'une valeur de 1.000 livres.

La terre seigneuriale de Mesnac, ayant droits d'agriers et de pêche, était régie à la fin du XVIIIe siècle par le sieur Briot et rapportait 3.200 livres. Sa valeur totale était de 110,000 livres.

En 1793, Bureau devint officier municipal. Il n'était pas dans la nature d'un tel maire de se conformer à l'appellation nouvelle an I, an II, an. III, etc. Il y fut obligé. Depuis l'an IX jusqu'à 1830 Cherves eut pour maire Babin, auquel succéda Drouinaud, et en 1838, Delalai. En 1843, nous trouvons Taschet, et en 1849 Hillairet; en 1865, M. Edouard Mar tell, alors député de Cognac, et qui se démit bientôt des fonctions de Maire. C'est que les honneurs sont des charges.

Rien de beau comme le domaine de Chanteloup, résidence ou villa de la famille Martell, durant l'été. Bordant la route de Cherves à Cognac, il s'étend sur le plateau et sur un versant incliné à l'ou poissonneuse Antenne. Pour décrire les merveilles que l'art y a réunies et le puissant essor qu'il a communiqué à la nature, il faudrait le pinceau de Virgile, le poète de Mantoue. Là se retrouve l'épais feuillage, nemora frondosa, la fraicheur impénétrable, frigus opacum, et les cascades et les étangs, vivique lacus non absunt.

Source : Histoire de Cognac, Jarnac, Segonzac, d'Eugène Cousin.