Les deux dernières années de guerre, 1761 et 1762, se révèlent particulièrement difficiles. Elles le sont également pour la marquise, souvent souffrante, et d'autant plus déprimée par les désastres qui se succèdent. Il est vrai que les hommes de qualité, capables de faire face à l'adversité, ne sont guère nombreux, comme elle le suggère par un cri du caur au duc d'Aiguillon, pour l'inciter à tenir bon dans son commandement de Bretagne, alors qu'il réclame régulièrement une autre affectation. Au gouvernement, elle peut cependant compter sur l'énergie quelque peu envahissante de Choiseul. Elle continue a s'appuyer sur le fidele Berryer, garde des Sceaux, mais il a ete mis sur la touche après sa mauvaise gestion du département de la Marine, et meurt brutalement en août 1762. Elle a aussi découvert un nouveau talent, Henri Bertin, promu contrôleur général des Finances, pour lequel elle marque une vive inclination durant les ultimes années de son existence.

Dixième né, en 1720, des quatorze enfants de Jean Bertin, cinquième et dernier fils, il est le préféré de son père, qui résigne à son profit, le 10 février 1745, son prestigieux office de maître des requêtes de l'Hôtel du roi. Simple coïncidence, peut-être, la future marquise de Pompadour devient, vers la même époque, la maîtresse de Louis XV. Maître-espion au service du comte d'Argenson, jusqu'à sa mort en 1754, le patriarche conserve néanmoins une grande puissance. Il a fait embastiller à vie, si ce n'est pas un simulacre, son fils aîné, Louis-Mathieu, marquis de Frateaux, et assuré de belles carrières ecclésiastiques à plusieurs de ses enfants, dont Charles-Jean, évêque de Vannes, et Louis-Augustin, abbé de Brantôme, discret intrigant qui se place dans l'ombre de son cadet pour le conseiller. Financier avisé, immensément enrichi par la spéculation durant le système de Law, il a acheté de magnifiques propriétés, dont le comté de Saint-Gérand de Vaux, ancien apanage des ducs de Bourbon, et la seigneurie de Bourdeilles, à laquelle est attaché le titre de premier baron du Périgord. Ayant voulu régler en papier monnaie une partie du prix considérable de cette dernière seigneurie au comte Chapelle de Jumilhac-Cubjac, il a souffert un procès de sa part et dû acquitter la somme en bonne monnaie. Peut-être pour éteindre définitivement le contentieux, il a donné la main de sa fille Anne, née deux ans avant Henri, au comte de Jumilhac ; tous deux deviennent plus tard les geôliers, à la Bastille, de leur frère et beau-frère, le marquis de Frateaux, et défrayent la chronique de Cour, on le verra.

Henri-Léonard-Jean-Baptiste Bertin, le futur ministre, a fait des études de droit et a été reçu avocat au parlement de Bordeaux en 1741, puis pourvu d'un office au Grand Conseil du roi. Promu maître des requêtes peu avant sa vingt-cinquième année, il a déployé des talents juridiques et financiers, en siégeant notamment parmi les arbitres des contestations concernant la Compagnie des Indes puis, à partir de 1749, au bureau de vérification des droits et péages. En 1753, il est l'un des juges qui innocentent Mahé de La Bourdonnais. Nommé intendant du Roussillon par la faveur de madame de Pompadour, il obtient ensuite grâce à elle l'intendance de on, avant d'occuper le poste très sensible de lieutenant général de police de Paris, en remplacement de Berryer, preuve d'une confiance devenue inébranlable. Chargé du contrôle des Finances en 1759, au pire moment, après l'échec de ses prédécesseurs à faire rentrer suffisamment d'argent, il s'en acquitte au mieux pendant quatre ans, recourant à tous les expédients ou emprunts possibles et augmentant la ponction fiscale. En dépit du soutien constant du roi et de la marquise, il peine à la tâche, déclenchant l'opposition des parlements et des Cours des Aides. En 1760, le duc d'Aiguillon appuie même les revendications bretonnes contre ses édits, avant de changer soudainement d'attitude, en poussant les locaux à céder, à la demande de la favorite, ce qui laisse penser qu'il ne le fait pas gratuitement. Malgré des concessions gouvernementales consenties à divers groupes de pression, la situation demeure très tendue en 1761. La volonté de Bertin de prolonger pour deux ans un troisième impôt du vingtième et des suppléments de capitation aboutit à une fronde du parlement de Paris, finalement forcé à l'obéissance par un lit de justice en juillet.

Bertin fait office de pivot essentiel et d'unique recours face aux ambitions croissantes de Choiseul. Bien que celui-ci et la marquise se ménagent ouvertement, et que la seconde incite souvent « son » contrôleur général à des concessions envers le ministre de la Guerre, une sourde lutte d'influence les oppose. Choiseul rêve de se tailler une surintendance des Finances au détriment de son rival. Mais le roi et la marquise le protègent, car ils apprécient son caractère aimable et doux, peu porté aux conflits, son intelligence, sa culture. Tous les observateurs notent que Louis XV se sent en confiance avec un homme qui ne cherche pas à lui en imposer et dont le caractère se rapproche plus du sien que de celui du bouillant Choiseul. Lorsque ce dernier ubliert un remaniement ministériel, en octobre 1761, après avoir menacé de quitter son poste à la Guerre, s'il est autorisé à cumuler celui-ci avec la Marine et à transmettre les Affaires étrangères à son cousin Choiseul-Praslin, il échoue à évincer Bertin. Il lui faut deux ans de plus pour parvenir à le « culbuter ».

Tenu le 31 mai 1763, un nouveau lit de justice destiné à faire enregistrer de nouveaux impôts par le Parlement est suivi d'une dégradation des relations avec celui-ci, Choiseul ayant délibérément soufflé sur les braises. Le 12 décembre, on apprend que le janseniste Laverdy devient contrôleur général des Finances. Bertin renaît pourtant de ses cendres en obtenant un cinquième secrétariat d'État, « petit ministère » créé spécialement à son intention, où il s'occupe de nombreuses choses, dont les fonds privés du roi ainsi que les pensions versées à ses maîtresses et à ses bâtards. Madame de Pompadour n'a plus que quelques mois à vivre. Elle a passé le relais à un dernier fidèle, peut-être depuis longtemps associé aux entreprises très secrètes relatives aux amours du souverain.

Elle éprouve en effet une vive amitié pour Bertin, homme modeste et discret, à la sante delicate, comme la sienne. D'autres similitudes les rapprochent. Leurs peres respectifs n'ont-ils pas amassé une fortune de la même manière, à travers le système de Law, sans plus de scrupules l'un que l'autre, et n'ont-ils pas quitté la roture pour la noblesse grâce aux services rendus à des grands personnages et à des financiers ? Ne cumulent-ils pas tous deux de grosses prébendes issues de la même faveur royale ? Si le traitement officiel d'Henri Bertin est peu élevé, il reçoit de nombreuses autres rémunérations, pour un total d'environ 80 000 livres par an, sans compter les discrètes participations et pots-de-vins. Jouissant à Versailles d'un vaste appartement dans l'aile des ministres, il possède un hôtel à Paris, rue Neuve-des-capucines, et achète le 11 mars 1762 le domaine de Chatou, sur lequel il fait construire un château, à partir de 1770, par l'architecte Chalgrin. Célibataire, il est réputé recevoir ses invités avec une délicieuse cuisine périgourdine.

Il possède également un grand point commun avec le frère de la marquise, car il s'entoure comme lui d'hommes de confiance véreux pour le seconder dans ses tâches officielles, puis prétend tardivement, à l'instar du marquis de Marigny, qu'ils l'ont volé et sont les seuls responsables du désastre financier causé. L'un de ces requins, Edme David Le Seurre, premier commis et secrétaire de Bertin au contrôle général, puis au secrétariat d'État, chargé à la fois des finances personnelles de son patron et de la cassette du roi, se trouve accusé en 1775 de détournements s'élevant à plus de 400 000 livres. Licencié quatre ans plus tard, il reproche à son ancien chef d'avoir commis de tels actes, puis porte plainte contre lui en 1780. Le procès n'apporte aucune lumière, on s'en doute, mais la fin de la carrière ministérielle de Bertin paraît bien être liée à cet incident. Un autre roué, Parent, ancien premier commis, nommé en 1772 par Bertin intendant de la manufacture de Sèvres, qui dépend de son département, puise tellement dans les caisses qu'un déficit de près de 250 000 livres est révélé en 1778. Parent et ses complices sont alors embastillés, sans pouvoir rembourser les sommes subtilisées. Manquant décidément de jugement, Bertin nomme le fils de Parent pour le remplacer à Sèvres, avant de le licencier à la fin de 1779, à cause de sa gestion exécrable et de ses négligences, possible excuse pour expliquer la disparition de documents compromettants. Car peut-on réellement croire à tant de naïveté de la part d'un homme chargé pendant quatre ans des finances de l'État ? Le dossier mériterait d'être repris sous l'angle d'une longue habitude de détournement des fonds publics, avec des complicités qui à la fin se délitent, peu avant de devoir rendre compte de vingt ans de gestion. Les escrocs désignés n'auraient-ils pas permis de cacher l'implication du ministre concerné, ou pour le moins sa trop large tolérance face à des pratiques malhonnêtes ?

Qui se ressemble s'assemble ! La fin de la guerre de Sept Ans est gérée par un trio peu regardant sur les moyens de gonfler la fortune personnelle de chacun : le roi, la marquise et leur grand argentier. Une vingtaine de lettres de madame de Pompadour à Bertin témoigne de cette complicité, la favorite se faisant l'intermédiaire du maître pour inciter le contrôleur général à défier les parlements et, surtout, à refuser la transparence budgétaire que ceux-ci réclament. Ces plébéiens, comme elle les appelle, n’exigent-ils pas de connaître les dépenses engagées sur un simple « bon » du souverain, sans mention de la somme ? Malgré les accents qu'elle sait prendre pour la galerie en prétendant que Louis XV veut ménager les souffrances de son peuple, elle réclame sans cesse des efforts, en son nom et au sien. Bertin trouve les fonds, on ignore comment, car elle remercie et cajole tendrement celui qu'elle appelle « mon controleur » ou « contrôleur à moi », ce qui veut tout dire. L'une des missives va même bien au-delà de l'amitié...

Source : Madame de Pompadour, de Robert Muchembled.