Les conjurés assiégés dans la tour reprirent alors courage et sommèrent de nouveau le duc de se rendre, lui annonçant que les canons de la citadelle allaient venir défoncer les portes du château.

Une autre inquiétude du gouverneur était de ne pas savoir ce qu'était devenue sa femme. Elle était sortie peu avant son retour pour aller à la messe aux Jacobins, accompagnée de deux écuyers. Dès le premier tumulte, croyant à une agression des huguenots, elle avait voulu gagner la citadelle, mais des gens armés l'avaient attaquée, avaient tué l'un des gentilshommes, blessé l'autre et l'avaient emmenée prisonnière aux Cordeliers avec sa robe toute maculée du sang des deux victimes. Du reste, presque en même temps et dans toute la ville, tous les gentilshommes attachés au duc ou simplement ses amis avaient été arrêtés ou poursuivis au risque de leur vie. On essaya d'intimider la duchesse et de l'obliger à aller elle-même parler à son mari pour l'induire à se rendre; elle refusa fièrement. Alors on alla chercher une vieille demoiselle, son ancienne gouvernante, mademoiselle de Gusson, qu'on mena tout éperdue devant le château pour faire savoir au duc que, s'il ne se rendait pas, on se servirait de la duchesse elle-même comme d'un gabion pour le forcer dans sa retraite. Le duc lui fit répondre de se retirer vivement, sinon qu'on lui tirerait des mousquetades. La pauvre fille ne se le fit pas dire deux fois.

Cependant la situation menaçait de s'éterniser. Le duc essaya de descendre un de ses valets par une fenêtre au moyen de draps noués, avec mission de sortir de ville sans se faire remarquer et d'aller ensuite à toute bride prévenir Tagent, à Saintes, et l'appeler au secours. Le valet fit à peine quelques pas et fut saisi; on l'avait vu descendre.

On était à peu près à l'abri d'une surprise : le duc décida de s'emparer coûte que coûte du maire et de ses compagnons enfermés dans la tour. Après une dernière sommation sans effet on mit le feu à la porte du petit escalier; en peu de temps elle s'effondra fumante et calcinée, cependant que les conjurés, suffoqués par la fumée, se retiraient à reculons de plus en plus haut; le feu avait pris dans l'escalier, sans doute à quelques boiseries, et le duc montant presque au milieu des flammes cherchait toujours à atteindre ceux qui faisaient retraite. Tout à coup un grand fracas se fit entendre en même temps que s'élevait un nuage de poussière : c'était l'escalier lui-même qui, sous l'influence de l'incendie et du piétinement, s'effondrait. Les gentilshommes croyaient le gouverneur enseveli sous les décombres. Ils le trouvèrent debout sur une marche, la seule qui ne se fût pas écroulée. Lestement il sauta et recommença ses sommations. Les conjurés n'étaient plus que huit, quatre valides et quatre blessés, le neuvième avait été descendu par la fenêtre d'une chambre du haut pour faire savoir à ceux de la ville la situation critique où ils se trouvaient. Ému de ces nouvelles et pressé par les familles, Bourgouin, le deuxième consul, vint parlementer. Passant la tête par une canonnière, l'abbé d'Elbene et M. d'Ambleville répétèrent les conditions du duc, menacèrent et annoncèrent l'arrivée d'un prompt secours. D'autre part les conjurés enfermés dans leur tour, avec l'escalier qui se consumait lentement, mourant de faim et de soif, étaient à l'extrémité; ils étaient coupés de tout secours, le maire râlait, le feu montait, le duc leur criait qu'il leur promettait la vie sauve. Ils se rendirent. On raconte qu'alors le duc se saisit du maire tout pantelant et le mit à la question pour savoir le véritable auteur du guet-apens. Quelle horrible torture put-il inventer, avec les moyens de fortune dont il disposait, pour faire parler ce moribond déjà dans les affres de la mort? C'est ce qu'on n'a pu savoir ; aussi bien le fait lui-même n'est-il nullement prouvé. Mais par contre, ce qui est certain c'est qu'incontinent après que les rebelles se furent remis entre les mains du gouverneur, M, Normand de Puygrelier rendit l'âme.

Le premier soin de M. d'Epernon fut de faire écrire une lettre par les conjurés qui se trouvaient entre ses mains pour prévenir leurs familles que leur vie était sauve, mais qu'à la moindre attaque contre le château, ils seraient pendus aux fenêtres. Cette lettre jeta le désarroi dans la ville; les parents et les amis des prisonniers mettaient tout en œuvre pour faire reprendre les négociations. Après des discussions tumultueuses, Bourgouin revint demander au gouverneur d'envoyer MM. l'abbé d'Elbene et d'Ambleville pour négocier. La ville livra comme otage le procureur du roi qui pénétra au château par une échelle sur laquelle on vit bientôt après descendre M. l'abbé d'Elbene, plénipotentiaire du gouverneur; quant à M. d'Ambleville, il se refusa à quitter son maître en un pareil moment.

Dès les premiers pas, l'abbé se vit entouré d'une foule hostile. A la première barricade, il se rencontra ayee MM. de Méré et de La Messelière qui commencèrent à entamer l'entretien, mais il y coupa court, ne voulant traiter que chez M. Cybard Tison d'Argence, sénéchal de la province, vieux gentilhomme plein d'honneur, ami du duc et qui n'avait pris aucune part à cette affaire. La proposition fut acceptée et l'abbé, entouré de MM. de Méré, de La Messelière, des principaux officiers de la ville, et de la foule, prit la direction du logis de M. Tison d'Argence. Cette cohue de morions, de pertuisanes, d'épées, de mousquets se pressant parles rues étroites d'Angoulême n'était pas sans donner quelque émotion à M. l'abbé d'Elbene. Cependant il fit bonne contenance et arrivé chez M. Tison d'Argence, il prit la parole avec autorité. M. l'abbé d'Elbene parlait bien : en un discours bien ordonné il remonta aux causes, déduisit les conséquences, démontra la situation critique où se mettait la ville : ils étaient tous coupables du crime de lèse-majesté au second chef, le duc étant grand officier de la couronne et serviteur du roi, le maire avait trahi, etc., etc. Il parla aux uns, aux autres, acquit la conviction que le maire et quelques conjurés avaient tout organisé sans en prévenir la grande majorité des citoyens qui n'étaient accourus qu'au cri de « aux huguenots ! » poussé par le maire et les siens. L'assemblée était houleuse, divisée; on hésitait. Alors M. de Méré voyant la situation compromise intervint pour annoncer la venue de secours en faveur des ligueurs : M. le vicomte d'Aubeterre arrivait à marches forcées avec des ordres du roi et de M. de Villeroy.

A cette nouvelle, tout l'ascendant que M. l'abbé d'Elbene commençait à prendre sur la foule s'écroula en un instant; des huées couvrirent sa voix quand il voulut répliquer et la conférence fut rompue. Il put dire quelques mots à la duchesse qu'on lui laissa voir un instant ; il la recommanda à la noblesse, mais, comme il essayait, la voix mal assurée, de proférer des menaces pour le cas où on lui ferait quelque violence, le populaire se fâcha et l'abbé, perdant contenance, dut se retirer au château, « la pointe des hallebardes au ventre », et plus vite qu'il n'était venu. Comme tout est relatif, M. l'abbé d'Elbene poussa un soupir de satisfaction quand il se trouva de nouveau enfermé dans le château.

La nuit se passa sans attaques. La plupart des bourgeois étaient rentrés chez eux. On s'observait, Mais, dès que le jour parut, les cloches recommencèrent à sonner et le tambour à battre. Tout le monde devait aller à la brèche qu'on préparait pour pénétrer dans le château de vive force et se saisir du récalcitrant gouverneur. Les partisans du maire étaient d'autant plus pressés d'en finir que, vers les trois heures du matin, on avait entendu, en bas, dans la plaine et encore loin, d'aigres sonneries de trompettes. C'était la cavalerie légère deTagent qui avait marché toute la nuit et qui arrivait secourir le duc. Il fallait donc faire vite.

L'attaque du château reprit. En même temps que la fusillade commençait, un pétard fut placé contre un mur et éclata sans faire grand mal. Immédiatement les assiégés ripostèrent par une salve de mousqueterie qui coucha par terre bon nombre d'assaillants; M. de Fleurac, gentilhomme ligueur, fut tué roide. A la vue des préparatifs, le duc était monté au sommet de la tour et par signes avait pu communiquer avec ceux de la citadelle; il avait donné l'ordre de tirer le canon contre la ville, dès qu'on recommencerait l'attaque. En effet, après l'explosion du pétard et la décharge des assiégés, tandis que la populace effrayée emportait ses blessés et regardait de loin le cadavre de M. de Fleurac, un coup de canon retentit, suivi d'un grand fracas : c'était la citadelle qui tirait et les toits et cheminées de la ville qui s'effondraient. Un second coup de canon suivit, puis un autre, et cela dura ainsi un moment. Les habitants des maisons frappées sortaient et se sauvaient épouvantés. Les mutins furent décontenancés. Les assiégés tiraient avec une justesse dangereuse, la citadelle bombardait la ville, les troupes de Tagent arrivaient : ils reparlèrent de traiter. Le duc ne demandait pas mieux, car, dépourvus de vivres et de munitions, lui et les siens étaient à bout de forces. Il y eut cependant parmi les assiégés quelqu'un qui ne fut point du tout d'avis d'entrer de nouveau en pourparlers : ce fut l'abbé d'Elbene. Aux premiers mots du duc dans ce sens, il s'éleva vivement contre l'inutilité et l'inopportunité d'une nouvelle démarche; c'était courir à un échec; c'était un aveu d'impuissance. Il est vrai qu'il savait bien que c'était lui qui serait chargé de la nouvelle négociation et le souvenir de son retour avec la pointe des hallebardes au ventre influait peut-être sur so n opinion. Du reste M. le gouverneur ne s'embarrassa point de l'avis de M. l'abbé d'Elbene, écrivit une lettre, la lui remit et le pria de vouloir bien reprendre de nouveau le chemin de la fenêtre et de l'échelle qu'il connaissait déjà, afin d'aller recevoir la soumission des mutins, sans faire toutefois trop le difficile, ne se sentant pas en situation de soutenir une telle attitude.

L'abbé d'Elbene dut donc se remettre en route. Il était tremblant. Cet homme d'église n'avait point choisi la carrière des bénéfices, prébendes et autres avantages compatibles avec une vie calme, pour se hasarder sur des échelles au bas desquelles l'attendaient des émeutiers à mines patibulaires, la hallebarde au poing et le pistolet à la main. Il retourna chez M. Tison d'Argence. Là, il retrouva son calme et eut même l'impression que les choses iraient mieux que la veille. Cette fois on arrivait à un accommodement. On était près de le signer, lorsqu'un groupe de personnages pressés et affairés se présenta pour être entendu sur l'heure : c'était le baron de Touverac, ligueur avoué, accompagné de quelques-uns des siens et notamment du sieur Lacase, maréchal des logis de la compagnie de gendarmes du vicomte d'Aubeterre. Lacase venait d'arriver en ville avec une quinzaine de chevaux pour annoncer la venue de son capitaine qui serait là le lendemain matin avec 300 chevaux et 500 hommes de pied.

Ce fut un cri de joie générale, sauf pour l'abbé d'Elbene. La conférence fut immédiatement rompue; l'abbé n'essaya même point de répliquer; il eut bien voulu se faire oublier dans l'enthousiasme général et disparaître, mais on ne lui en donna pas le loisir; il fut même bousculé, malmené, pris au collet et traîné avec force bourrades jusqu'au pied de la citadelle où on l'obligea de crier au lieutenant que le duc ordonnait de ne plus tirer le canon. L'abbé se hâta de crier tout ce qu'on voulut, mais il crut qu'il n'arriverait pas vivant au château et remonta plus mort que vif par son échelle. Il était temps du reste, car le lieutenant de la citadelle, comprenant la situation où s'était trouvé le malheureux abbé, recommençait à canonner la ville de plus belle. Tout se gâtait de nouveau, la populace, poussée par les ligueurs, recommençait le siège du château et tirait de toutes parts, tandis que le château ripostait et presque à chaque coup abattait son homme.

Source : Un demi-roi, le duc d'Épernon, de Léo Mouton.