La lettre suivante est aux Archives du Ministère de la Marine sous la cote B3 44. Elle émanent d'un personnage qui a eu une certaine célébrité et qui ne craignait pas d'aller sur place, malgré la haute situation qu'il occupait. Il se nommait Bernard Renau d'Eliçagaray. Ingénieur de la marine, il proposa le bombardement d'Alger avec des galiotes à bombes de son invention. Cela eut beaucoup de succès, aussi obtint-il de faire fabriquer de nouvelles bombes et vint-il lui même en Angoumois en vue d'activer la fonte, car on projetait une action contre Gênes, à laquelle il prit part, ce qui lui valut le titre d'Inspecteur général de la Marine.

« Jay fait la visite des forges de ce pays cy avec le sieur Landouillette, pour voir celles qui seroient estat de fondre des bombes, mais, ouire qu'il n'y en a qu'une ou deux, ou il y ait des provisions pour pou voir mettre en feu, il ny a que celles qui sont aux environs des mines d'un lieu que l'on appelle Feuillade, et celles de Cursac, qui se sert d'une autre mine proche de là, dont le sieur Landouillette voulut se servir pour des bombes, trouvant le fer qui se fond aux autres forges trop aigre a cause de la richesse des mines, dont on se sert en ces lieux là. Ainsi, on se trouve réduit a celle cy et a celle de Planchemunier, a deux lieues d'ici, et a celle de Cursac, qui en est a trois, sur lesquelles on peut faire fonds, scavoir : sur celle cy qui est en feu et qui a fait 400 bombes jus qu'aujourd'hui encore pour 600; sur Planchemunier commencant à chauffer le plustost qu'il se pourra 500; et autant sur Cursac, de manière que ces trois forges ne feront que fort juste le nombre des bombes que l'on a besoin sans celui des Carcasses. C'est pour quoi, j'ay envoyé, pendant que j'estois a visiter les forges d'Angoumois, un homme du sieur Landouillette en Périgord, pour voir s'il ny aurait point de forges dont nous puissions nous servir, et nous asseurer des ouvriers que nous aurons besoin aux deux autres for ges d'ici. Pour une plus grande sureté, je vais faire ce qui sera humainement possible pour pouvoir me servir de deux fourneaux de Planchemunier en prenant les devants nécessaires pour que l'on ne manque point de charbon, ni de mines pour pouvoir fournir a ces deux fourneaux; auquel cas l'on n'aurait pas besoin du Périgord. Depuis que je suis ici, j'ay travaillé autant qu'il ma été possible, a mesclaircir des prix a quoy peu vent revenir les bombes. J'ay examiné pour cela le nombre de gens dont le sieur Landouillette se sert pour faire les moules, le temps qu'il y a qu'ils travaillent, ce qu'ils gaignent, combien ils les lui coutent à nourrir, et visité les livres pour voir la quantité des ma tières dont il a fait provision pour ces moules et ce qu'il en a employé, et enfin, l'ouvrage qu'il a fait jus qu'aujourd'hui, pour voir a combien lui revient le cent pesant pour la façon des moules, qui se monte suivant le petit mémoire qui est ci-joint a 4 l. 17 s. le cent. J'ay aussi examiné a combien revient le fer fondu prest a jetter en moule, en considérant la quantité des matières que l'on employe en une semaine, leurs prix, les gens qui sont employés pour la fonte, ce qu'ils gaignent et enfin la quantité de fer qui leur en revient en bombes et en fer clair qui se monte à 50 le cent, suivant le mémoire qui est aussi cy joint que j'ai fait sur les rapports des différents maitses des forges que j'ay questionnés en divers lieux et qui se sont trouvés semblables, ne l'ayant pas pu sçavoir jusqu'a cette heure par moy mesme. Mais le sieur Landouillette se soûmet à perdre tout s'il se trouve quelqu'article de fau dans ces deux mémoires, tant pour les prix que pour la quantité, par l'examen que j'espère estre en estat de faire, soit au juste dans peu de jours par l'application que j'y apporteray à con noistre parfaitement toutes ces choses. Ces deux arti cles faisant 9 l. 17 s., les bombes reviennent a cela par cent pesant, sur quoi le sieur Landouillette volis supplie très-humblement, Monseigneur, de considérer le nombre de valets qu'il est obligé d'avoir dans toutes ces forges, tant pour donner à manger à ses ouvriers que pour avoir soin de ses provisions; les voyages et les frais qu'il est obligé de faire, qu'il l'est obligé envers les Maîtres des forges de les dédommager en cas que le fer fondu leur coûtast plus de 54 le cent, a quoi il a fait prix, et des risques qu'il court des man quemens des fourneaux qu'ils prétendent qui en arri vent quelques fois. Et, si vous ne vouliez pas, Monseigneur, luy donner 12 l. 10 s. du cent, il vous demande en grace que l'on continue pour le compte du Roy. Il offre, pour cela, ses soins et la mesme application que si c'estoit pour son compte propre. Les Maîtres de forges offrent aussi de donner leurs provisions aux prix qu'elles leur coutent, en suppliant de considéer les avances qu'ils ont faites et les peines qu'ils se sont données pour cela. J'attendray vos ordres, Monseigneur, en faisant cependant préparer les fourneaux, dont nous aurons besoin, en y faisant mettre mesme le feu aussitost que je pourray, soit pour le compte du Roy ou pour celuy du sieur Landouillette, a cause de la saison qui s'avance, pour faire la dilligence que vous désirez Monseigneur, et comme j'auray pour cela, besoin d'argent, j'écris à Mr de Demuin pour en avoir, Si on travaille pour le compte du Roy, il sera nécessaire d'avoir dans toutes les forges, des gens pour donner a manger aux ouvriers, des escrivains pour tenir les rolles et estre présents nuit et jour pour que les ouvriers travaillent, et avoir soin que les matériaux ne se dissipent point. Mais, supposant que ces deux mémoires soient justes, je ne crois pas que sa Majesté y trouve son compte. M. le Bret ma escrit qu'estant obligé de s'en aller, il escriroit au Lieutenant général d'Angoulesme de me donner tous les secours que ja uray besoin de son authorité. Je m'en serviray selon les besoins que j'en pourray avoir. J'ay retenu votre courrier jusqu'à cette heure pour pouvoir avoir l'honneur de vous mander quelque chose de precise, Monseigneur, sur ce que j'avais a vous écrire. Renau. Aux forges de Rancougne, proche de la Rochefoucaut, le 10e jenvier 1683. »

(Société archéologique et historique de la Charente, 1930)