Pour nous, modernes, la famille de Balzac paraît un exemple significatif des formes diverses que prend au XVIIe siècle l'ascension de la bourgeoisie. Mais l'optique du temps diffère. Son père, Guillaume Guez, a d'abord été secrétaire du Grand Ecuyer Roger de Bellegarde, puis « principal Secrétaire » du duc d'Epernon, premier pair de France. Situation de second plan, sans doute. « Valet », aurait même proféré le duc de Montausier. Ce n'en est pas moins un personnage. « Noble homme », disent les premiers actes. « Floruit ex antiqua Galliae Narbonensis nobilitate », répète son épitaphe par Sanson. Et Balzac lui-même évoque complaisamment « les trois paroisses que la comtesse Alix donna à son bisayeul ». Chimères ? Ce serait une erreur que de ne pas en tenir compte pour expliquer le caractère et certaines ambitions et prétentions de Balzac. L'essentiel est qu'il ait cru à cette noblesse ; et qu'il y ait fait croire. Un duc d'Epernon ne s'entoure que de gentilshommes, et exige des preuves aussi rigoureuses que pour l'Ordre de Malte. Ainsi Guillaume Guez participe à la vie des hautes sphères politiques ; il rend au duc des services signalés, notamment en 1588 et 1596 ; c'est lui qui négocie sa réconciliation avec Henri IV, et celui-ci voudrait s'attacher cet homme habile et fidèle. Mais Guillaume Guez poursuit surtout une carrière provinciale : Trésorier de l'extraordinaire des guerres, Maire d'Angoulême en 1612, Conseiller de la Commune de 1614 à 1622, Echevin de 1622 à 1650. Il a en effet de solides assises terriennes, voire industrielles en Angoumois. Par son mariage avec Marie de Nesmond (1588) il s'est allié à l'une des premières familles d'Angoulême, qui compte un lieutenant général au siège présidial d'An goulême, un Président au Parlement de Bordeaux ; il mariera sa fille à François Patras de Campaignol, qui périra les armes à la main au siège de Montauban (1621). Lui-même est seigneur de Roussines, de Balzac, et de Puy-de-Neuville. A Angoulême sa demeure, « la plus commode de la ville », est « embellie et enrichie de raretés exquises », notamment de tableaux. C'est là que voudront loger Marie de Médicis, du 1er mars au 27 août 1619, et plus tard Anne d'Autriche (juillet 1650). A six kilomètres d'Angoulême, les Guez résident volontiers dans le beau domaine de Balzac. Plusieurs moulins à papier ajoutent à leurs revenus fonciers les bénéfices d'une industrie en plein développement. En 1634 Jean-Louis pourra céder et transporter « ses droicts d'aînesse et de legitime » à son frère de Roussines, moyennant « le prix et la somme de soixante mille livres ». C'est donc une famille en plein essor, cliente du duc d'Epernon, le chef du « parti espagnol », dont elle reprend les idéaux conservateurs : préjugés aristocratiques, éthique féodale, catholicisme ultramontain. Le duc d'Epernon fut le parrain de Jean-Louis ; en l'absence de la marraine, la propre mère du duc, Jeanne de Saint-Lari, sœur du Maréchal de Bellegarde, ce fut la fille de celle-ci, Madame de Rouilhat, qui tint l'enfant sur les fonts. Castaigne a retrouvé l'acte de baptême, daté de la Trinité, « 1er jour de juing, an 1597 ». Cet acte constitue un repère fondamental dans la question très discutée de la date de naissance. L'importance en est grande pour la formation de Balzac et les circonstances où virent le jour ses cuvres de jeunesse. L'avis de Bayle, qui le faisait naître en 1595, fit autorité jusqu'à la découverte de Castaigne. Mais celle-ci, au lieu de réduire les difficultés, les grossissait, Balzac semblant prendre un malin plaisir à multiplier les déclarations contradictoires. Mais si l'on fait la part des erreurs de datation, des généralisations, voire d'une indéniable coquetterie, la quasi totalité des dates alléguées par Balzac nous ramène à 1597, et probablement mai 1597. Selon l'usage latin, conservé encore en langue d'oc, Balzac compte en effet toujours l'année en cours, ou bien précise « vingt cinq ans entiers par exemple. D'autre part quand il envisage l'intervalle de temps, et non plus la durée, il fait entrer en compte l'année qui marque le point de départ. D'où un flottement d'un an ou deux. Né dans un tel milieu, le jeune Balzac fut naturellement confié aux Jésuites. Au collège d'Angoulême, limité aux classes de grammaire, il commence donc des études dont il se montrera toujours reconnaissant. Ses liens avec les Jésuites de ce collège resteront étroits : le P. Estrade, joue un rôle dans sa « conversion » de 1623 ; le P. Simon, son confesseur, l'assiste à sa mort ; et sa correspondance se poursuivra toute sa vie avec les Pères anciens et nouveaux de sa ville natale : le P. Fevrier, le P. Vavasseur, le P. Achille d'Attichy, le P. Ducreux, le P. Léonard Frizon. Balzac se rendit ensuite au Collège Puygarreau à Poitiers, où les Jésuites s'étaient provisoirement installés (1607-1610). Il y fut élève en rhétorique de François Garasse, alors qu'il n'avait pas 14 ans : ce fait n'a rien d'exceptionnel à l'époque, mais témoigne de la précocité de ses dons. Son maître semble avoir « prédit » en lui des dispositions au libertinage, entendons une certaine liberté d'esprit, et cette humeur spirituelle et mordante qui caractérisera toujours Balzac. En 1610 les élèves de Puygarreau sont appelés au Collège Royal de Sainte-Marthe enfin terminé. Mais Henri IV est assassiné, le duc d'Epernon monte au faîte de sa puissance, la Régente promet aux Jésuites leur réintégration au Collège de Clermont, et Balzac part pour Paris. Sans doute complétera-t-il son instruction, mais ses études désormais semblent irrégulières, et Garasse n'a peut-être pas tout à fait tort de déclarer que Balzac s'est arrêté à la rhétorique. Car en 1611 les Jésuites perdent leur procès contre l'Université, et leur Collège de Clermont ne rouvrira qu'en 1618. Même interrompu, cet enseignement n'en a pas moins marqué durablement Balzac. Car la Compagnie reflète toutes les tendances du monde moderne, qu'elle a contribué à former ; et tout au cours de sa carrière Balzac restera lié à des Jésuites qui ne cesseront d'affiner la triple formation qu'assurait leur Ordre, en rhétorique, en morale, et en religion.

Source : Guez de Balzac et le génie romain, de Jean Jehasse.