"Si je portais aussi bien un chapeau comme je fais la coiffe je ne serais pas longtemps ici !"

Le propos n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Un valet, M..., l'a recueilli alors que Mme de Crozant dînait en compagnie du beau-père Ribérolles. Rapporté au Comité révolutionnaire, il fait de l'imprudente châtelaine une suspecte.

Mme de Crozant prend le chemin du château de La Rochefoucauld où sont gardés d'autres suspects. Au bourg de Rivières, les femmes commentent la nouvelle, se souviennent de la sollicitude témoignée par la dame aux jeunes accouchées. La médecine est dans son enfance ; au lendemain de leurs couches, beaucoup de jeunes mamans souffrent de complications : fièvre puerpérale, mammites. La châtelaine s'entend à les soulager.

Le principe d'une pétition est lancé ; elle porte la signature de Catherine Touchet, Marie Bergaud, Jeanne et Marie Grignon, Jeanne Daudet et Madeleine Truffandier. Bourgnet, le maire, professe des idées avancées. Néanmoins, il ne fait aucune objection au vu des signatures pour transmettre le placet au citoyen Romme, représentant en mission. Dufour, Poisvert et Grignon, officiers municipaux, Daudet, notable, s'associent à sa démarche :

... "Nous venons implorer ta clémence et ta justice en faveur de la citoyenne Normant-Crozant, habitante de la commune de Rivières depuis vingt-cinq ans (...). Beaucoup souffrent en ce moment de son incarcération, ne pouvant trouver aucun soulagement aux maux de sein dont elles souffrent.

Nous l'aimons et la chérissons de tout notre cœur, et, quand nous devenons mères, nous sommes moins inquiètes, parce que, si nous avons quelques accidents, elle nous soigne et nous guérit. "

Suit un véritable certificat de civisme : "... Elle s'est toujours soumise aux lois, qu 'elle a exécutées et fait exécuter dans sa maison avec la plus grande exactitude (...), elle a donné aux volontaires de la commune autant que ses moyens ont pu lui permettre (...). Elle a toujours aidé les pauvres... On ne peut rien lui reprocher personnellement."

Romme est sensible à cette logique : la noblesse n'est pas un délit ; nul ne peut reprocher à quiconque d'être né aristocrate. Il accueille favorablement tout ce qui va dans le sens du bien commun, de la chose publique, son idéal et son combat, et prend immédiatement un arrêté dans ce sens.

"Vu la pétition (...) après nous être assuré, par le Comité révolutionnaire de La Rochefoucauld, que les motifs de son arrestation résultent, non d'aucuns soupçons élevés contre elle, mais de ce qu'elle est mère d'émigrés, et qu'alors l'on n'a entendu prendre qu'une mesure de sûreté générale...", le représentant donne ses instructions aux officiers municipaux : Mme de Crozant sera reconduite à son domicile où elle pourra recevoir les mères nourricières qui souhaitent faire appel à ses conseils ou à ses soins ; toutefois, elle vivra sous la surveillance d'une gardienne et les consultations seront données en présence d'un officier municipal de la commune, "afin de satisfaire à la fois, à la surveillance publique et à l'humanité".

Source : La Rochefoucauld au péril des jacobins, d'Yvon Pierron.