Malgré tous les efforts, le collège d'Angoulême n'avait pu, arriver à un développement complet au moment où s'ouvrit le XVIIe siècle. Comme l'Université elle-même, avec son personnel à demi laïque, à demi ecclésiastique, - avec ses méthodes routinières, il était destiné à végéter longtemps encore, s'il ne fût tombé aux mains de la plus puissante congrégation religieuse du temps, celle des Jésuites, soutenue par l'ardente sympathie du parti catholique. En Angoumois comme dans toute la France, le concile de Trente et l'action de la Société de Jésus avaient arrêté le progrès de la réforme protestante. Sous la direction des ordres religieux, les catholiques avaient partout organisé la lutte. En 1576, les habitants d'Angoulême s'étaient refusés à ouvrir leurs portes aux protestants, qui avaient obtenu cette ville comme place de sûreté, lors de la paix de Beaulieu. Plus tard, la Ligue y avait eu de fougueux partisans. L'esprit de prosélytisme y était d'autant plus vit dans la bourgeoisie orthodoxe, qui dominait au chef-lieu de l'Angoumois, que la réforme avait de nombreux adhérents dans le reste de la province, notamment à Jarnac, a Cognac, à Segonzac, à Barbezieux et à La Rochefoucauld. Les deux partis en présence comprenaient l'importance que pouvait avoir pour la diffusion de leurs doctrines l'enseignement distribué dans les collèges. Après avoir essayé en 1568 de s'emparer du collège d'Angoulême, les protestants de l'Angoumois, désireux de résister énergiquement à la-contrerévolution catholique, avaient fondé le collège de La Rochefoucauld. Cet établissement, soutenu par les subsides des synodes provinciaux de l'Angoumois, de l'Aunis et de la Saintonge, jeta bientôt le plus vif éclat. Le cours des étudesy était plus complet que dans l'institution rivale. On y enseignait non-seulement la grammaire, comme à Angoulême, mais encore les humanités, la rhétorique, la philosophie, la théologie et l'hébreu, comme dans les collèges des Universités. Organisé à la fin du XVIe siècle, il devait durer jusqu'en 1685. Après des débuts obscurs (il apparaît dès 1583), il eut une existence brillante, surtout après l'édit de Nantes, sous la direction de maîtres éminents, tels que les Écossais Thomas Hog, Daniel Robertson, David Dixon, et les Français Jacques Ducasse et Georges Pacard. Là se formèrent des publicistes protestants qui eurent au XVIIe siècle une certaine célébrité : le philosophe Villemandy, qui enseigna à Montauban ; les théologiens et controversistes Loquet, Yver, Gomaire, qui professèrent à Puylaurens, Saint-Jean-d'Angély et Saumur. Le succès de l'enseignement des calvinistes était fait pour, inspirer les plus vives craintes aux catholiques d'Angoumois. Le prosélytisme alarmé leur inspira l'idée d'opposer aux maîtres protestants, leurs plus redoutables adversaires, les Jésuites. Déjà, à Paris, à Bordeaux et dans bien d'autres villes, la Compagnie de Jésus avait réussi à s'établir, en dépit de l'Université, qui paraissait trop laïcisée, trop tiède, au point de vue confessionnel, aux ardents partisans de la contre-réforme. Dès 1593, le maire d'Angoulême, François Le Musnier, sieur de Lartige, conseiller du roi et premier président de l'Élection, l'un des chefs du parti catholique, qui venait de faire bâtir à Beaulieu l'église des Bénédictines, entraîna, dans un élan de zèle religieux, les membres du corps de ville, « à « constituer chacun en leur particulier les rentes néces« saires pour l'établissement des Pères Jésuites au collège, « en vue du service de Dieu, bien public et instruction des « enfants ». Le projet ne put être exécuté. Mais les partisans de la Compagnie de Jésus gagnaient peu à peu du terrain. Le puissant duc d'Épernon, gouverneur d'Angoumois, yrai roi de la province, l'évêque d'Angoulême, Charles de Bony, les notables de la ville, les .membres du présidial, les principaux dignitaires du clergé, se firent les promoteurs de l'établissement des Pères. Le 7 août 1600, François Le Musnier, maire pour la quatrième fois, propose de nouveau, « pour le bien et advantaige de la religion catholique, « apostolique et romaine, instruction de la jeunesse et bien « publicq de ceste ville et pays », de fonder « ung collège de « messieurs les Jésuites ». L'ordre y consentirait avec empressement ; il a délégué le provincial de Guyenne « et le recteur du collège de Périgueux, avec lesquels le « maire a conféré » à ce sujet. Ils ont affirmé « volontiers « voulloir venyr et fournir de leur Compaignie la société suf« fisante et nécessairepourledict collège». Le corps de ville, apprenant que le duc d'Épernon « a eue fort agréable » cette négociation, s empresse de donner pleins pouvoirs au maire pour poursuivre l'établissement des Jésuites et obtenir l autorisation du roi et « de messieurs de la Court du Parlement de Paris ». Cette seconde tentative échoua encore. Le moment était mal choisi. Le Parlement, imbu des idées gallicanes et partisan de l'Université, avait peu de goût pour les Pères. Le roi lui-même, après avoir ordonné l'expulsion des Jésuites en 1594, ne les rappelait qu'en septembre 1603, et ne leur accorda jamais qu'une confiance limitée. Peu satisfaits de ne pouvoir obtenir l'autorisation d appeler les Jésuites, le corps de ville et le chapitre s'intéressent de moins en moins à la prospérité du collège. Les principaux se plaignent de leur négligence. Le chapitre prétend nommer un titulaire de la prébende préceptoriale en dehors du collège, et ne plus payer au principal les 400 liv. de rente qui sont attachées à ce bénéfice. Cependant les catholiques redoublaient d'efforts. Déjà des ordres religieux nouveaux s'établissent à Angoulême, à côté des anciens. Les Capucins y sont appelés par M. de Nesmond (1611), les Minimes (1619) par Marie de Médicis, les Ursulines par de pieux fidèles de la paroisse Saint-Martial au début du siècle (3). Enfin, en 1622, le parti catholique réussit à obtenir, après trente années d'une propagande persistante, l'établissement des Jésuites au collège. Dès la fin de 1621, les amis de la Compagnie s'étaient mis en mesure d'obtenir de Louis XIII l'autorisation tant convoitée. On mettait à profit la présence du roi au delà de la Loire où il enlevait aux protestants Saumur, Saint-Jeand'Angély et Royan (1621-1622). Le duc -d'Épernon, colonel général de l'infanterie, gouverneur d'Angoumois, Saintongeet Limousin, qui accompagna le prince, usait de sa puissante influence en faveur des Jésuites. Le maire, Jacques Le Musnier, seigneur de Rouffignac, trésorier général des finances en la généralité de Limoges, et avec lui tout le corps de ville avaient déjà négocié avec le P. Cotton, pro vincial de Guienne, les conditions d'un accord. On sollicitait des dons en faveur de la Compagnie. Une pieuse veuve, Delphine Gentil, veuve de Cybard de Corlieu, descendant du premier historien de l'Angoumois, léguait au corps de ville 3,000 liv. qui lui étaient dues par François et Robert d'Aubeterre, afin d'aider à la fondation du collège des Jésuites, jugeant que nul ordre n'était plus « propre à l'instruction « de la jeunesse en toute piété, correction de mœurs et « bonne discipline ». Une autre dame zélée, Marie de Lageard, veuve de Pierre Gandillaud, écuyer, seigneur de Fontfroide, conseiller au présidial et ancien maire d'Angoulême, accordait par testament un capital de 3,000 liv., à prendre après son décès sur la totalité de ses biens, à la charge de consacrer cette somme à la fondation du collège des Jésuites d'Angoulême. Les Jésuites acceptaient ces avances avec empressement. Le P. Cotton, ancien confesseur de Henri IV et provincial de Guienne, donnait aussitôt procuration à Jean du Fossé, sieur de La Fosse, avocat au siège présidial d'Angoumois, pour accepter ces deux donations de même que toutes celles qui pourraient être faites à l'avenir « en faveur de la Compagnie ». La bourgeoisie angoumoisine, impatiente d'obtenir l'établissement des Pères, se départait en leur faveur de ses habitudes de parcimonie. Une souscription volontaire, ouverte au mois de juin 1622 pour ce motif, donnait la somme importante de 16,000 liv. (au moins 100,000 fr. valeur actuelle). L'évêque Antoine de La Rochefoucauld, assiégé de sollicitations des partisans des Jésuites, fort nombreux à la cour, où il se trouvait, pressé par son chapitre cathédral, écrivait au corps de ville « pour louer « grandement les affection et bonne volonté » que les conseillers montraient en songeant à établir un collège des Pères. « Ce projet, disait-il, regarde la gloire de Dieu, le « bien de son Église et celui de toute la province ». Il promettait d'en confèrer lui-même avec le P. Cotton à Paris, et il exhortait le corps « à persévérer en ses bons « desseins », au succès desquels il s'engageait «àcontribuer « tout ce qui serait de lui ». Enfin, Louis XIII, qui venait de soumettre les protestants du Bas-Poitou, accordait par ses lettres datées du camp de Royan, « aux maire, eschevins « et habitans de la ville d'Angoulesme..., qu'ils pussent « établir dans leur ville un collège des Pères Jésuites, pour « enseigner la jeunesse aux bonnes sciences divines et « humaines, pour la gloire de Dieu et ornement de son « Église ».

Source : Histoire du collège et du lycée d'Angoulême (1516-1895), de Prosper Boissonnade.