Ils ont fréquenté l'Alma Mater, ils sont docteurs. Les médecins forment l'aristocratie de la profession. Moins nombreux que les chirurgiens, parfois revêtus du titre sans pour autant pratiquer. Qu'ils exercent ou non, j'en ai compté une vingtaine qui résident à La Rochefoucauld.

Les docteurs en médecine recrutent surtout dans les rangs de la R.P.R.. A quatre exceptions près, Jacques Degorces, Jean Maignot (fils d'autre Jean Maignot, régent du collège de Saint-Florent), Pierre de Rassat et Abraham de Villemandy, ils sont tous protestants. Ce recrutement n'est pas fortuit : les protestants ont le goût de l'étude, la passion du savoir. Que l'on se souvienne des grands noms qui jalonnent la France des guerres de religion.

Par une disposition dont je saisis mal le sens, on rencontre fréquemment des protestants, docteurs en médecine, qui ne s'engagent pas dans cette profession. Ainsi Pierre Boutaud, ministre de la parole de Dieu ; Jean Bolot et Pierre Rochard, principaux du collège R.P.R. Théophile Robertson, fils de l'ancien principal David Robertson ; David et Siméon Pascard, fils et petit-fils du glorieux ministre de la Rochefoucauld.

Tradition qui se maintiendra longtemps au sein de l'église protestante, illustrée de façon exemplaire par la famille Clémenceau en plein XIXe siècle, au cœur de la Vendée.

Ainsi se sont formées quelques dynasties. Pierre Dulignon, juge-assesseur, «homme docte et fort homme de bien en sa charge» — (la mention figure sur la page de garde du premier registre protestant de la Rochefoucauld) —, «Ancien» de l'église réformée, laisse trois enfants : Théodore, docteur en droit et juge-assesseur à la suite de son père ; Pierre et Jean Dulignon, docteurs en médecine. Pierre Dulignon quitte la Rochefoucauld pour Angoulême où il exerce à Marjevols. Il a acqis la charge de «Médecine ordinaire, intendant des bains et fontaines minérales dela province du Languedoc» ; à son tour, il a un fils, autre Jean, qui quitte la médecine pour le barreau ; le voici Conseiller du Roi et procureur à Marjevols. Quant à Pierre, le médecin fixé à Angoulême, il a un fils, également prénommé Jean, avocat au Parlement de Toulouse et une fille mariée à Julien de La Forcade, Me horloger.

La médecine et le barreau, tournés vers le social, vers l'assistance aux autres, se disputent les faveurs de la bourgeoisie protestante. Si l'on ne va pas aussi loin, on se fait apothicaire, tels les Dulignon de la branche cadette.

Si ses diplômes lui valent un certaine considération, le médecin n'en est pas moins moqué. Nous les connaissons surtout, écrit Marion, «par les plaisanteries dont les a criblés Molière (et avant lui Rabelais) et ils passent pour avoir eu plus de prétentions que de mérite» et l'auteur cite à l'appui de son affirmation les cris indignés que l'on relève dans beaucoup de Cahiers de doléances en 1788 à l'encontre de ces «assassins patentés». C'est que le recours aux médecins est coûteux, que la médecine n'est pas encore entrée dans l'âge scientifique et que beaucoup se disent en leur for intérieur que les remèdes de bonne femme sont aussi efficaces à moindres frais.

Le statut social du médecin l'assimile à l'avocat et au bourgeois vivant noblement, mais, dans l'ignorance où l'on se trouve encore du fonctionnement du corps humain, que peut-il d'autre que de reprendre sur un ton doctoral les gestes familiers aux empiriques ?

Clysterium donare
Postea seignare
Ensuita purgare...

récite le bachelier en médecine du «Malade imaginaire». Que convient-il alors de faire si le patient ne veut pas guérir interrogent tour à tour les examinateurs lors de la soutenance de la thèse ? Eh ! bien, on recommence : clysterium donare, postea seignare... ânonne le bachelier dans son latin de cuisine avant d'être reçu docteur sous les vivats du jury. Il a si bien parlé le nouveau docteur... Qu'il vive donc mille et mille années ! Qu'il mange, qu'il boive, qu'il saigne et qu'il tue ! La chute est cruelle. Non, tous les médecins ne témoignent pas d'une pédanterie si accablante au temps de William Harvey et du docteur Fagon, archiâtre attaché à la personne du Roi. Mais l'ignorance où l'on se trouve encore des fonctions physiologiques limite singulièrement le pouvoir du médecin. En vient-on à dévoiler le mystère de l'ovulation ? Fi donc ! Se récrient les Précieuses, nous prend-on pour des poules pondeuses ?

A tout prendre, le diagnostic vaguement formulé, c'est encore chez l'apothicaire que l'on a quelque chose chance de trouver le moyen d'une guérison hypothétique.

La population des villes paie un tribut sevère au «mal contagieux»  qui se réveille de temps en temps. Plus dispersé, le monde rural se défend mieux contre les maladies épidémiques.

La lèpre disparue, la peste et le choléra font renaître les terreurs ancestrales. Tesseron a dressé un tableau saisissant de la peste d'Angoulême en 1629-1630.

La contagion chemine depuis la fin de l'année 1629. Les notables ont pris rapidement le large. Jean Guérin, le maire, reste seul ou presque. Il supplée comme il peut aux défaillances, réquisitionne les blés, les vins, les vivres, ordonne que les foyers contagieux soient déclarés. Le cours du blé est plafonné, les marchands tenus de laisser visiter leurs greniers par les commissaires désignés. Médecins, chirurgiens, apothicaires, maintenus sur place sont appelés à veiller aux mesures d'hygiène. Un contrat en règle est passé devant notaire avec le maître apothicaire Descombes, tenus de «traiter, panser et médicamenter bien et dûment tous les habitants qui sont frappés et affligés de maladie contagieuse, faire toutes les opérations, fournir de toutes drogues et médicaments». Au commencement de chaque mois, il lui sera fait une avance, lse pauvres devant recevoir «toutes drogues convenables gratuitement et sans aucun salaire».

Cependant, le mal contagieux suit son cours. L'exode se précipite : magistrats, bourgeis, religieux fuient la cité. Assisté de deux échevins et de quatre pairs sur les cent membres que compte le corps de ville, Jean Guérin mène les opérations. Le 11 septembre 1630, il fait dresser un acte pour rendre compte de la gravité de l'épidémie. Les Jésuites ont pris rapidement des mesures sanitaires efficaces : les écoles sont fermées ; les religieux atteints ou trop âgés sont envoyés aux champs. Quant à ceux qui restent, ils ne sortent qu'avec «des habits parfumés avec une éponge imbibée de fort bon vinaigre». Frappés du même mal qui décime l'Europe entière, les Italiens portent un faux nez qu'ils appellent drôlement «Dotorre de la pesta». Jacques de Vinceguerre, maître parfumeur à La Rochefoucauld combat le fléau selon ses moyens en désinfectant les foyers. On ne suspecte pas encore l'agent responsable, — il s'en faut de deux siècles et demi —, mais en attendant la révolution pastorienne, on se méfie des miasmes, des effluves, du contact rapproché avec des personnes atteintes. Angoulême est totalement abandonnée des gens de qualité «fors quelques dix ou douze, qui y sont encore de présent et sur le point de s'en aller», aveu mélancolique. Tous ont fui «même Monsieur l'évêque, doyen, chanoines, religieux et religieuses».

Le 5 octobre, Jean Guérin n'a plus pour l'assister que l'un de ses échevins, Jean Thomas, sieur de Saint-Simon. Les documents les plus précieux sont «mis au four», dans un sac, en vue de les désinfecter.

A La Rochefoucauld, l'épidémie frappe à plusieurs reprises. Un acte du 7 mai 1648 reçu par le notaire Desaunières et par lequel Jacques du Carroy, au nom du duc François V, afferme «le droit de péage et traverse» , autrement dit le droit d'entrée à l'intérieur des murs de La Rochefoucauld, précise :

«et pour ce que le trafic a été interrompu en cette ville au mois de juillet, août et septembre, à cause de la maladie contagieuse qui était en quelques endroits, au moyen desquels les dits droits de péage n'ont pu être levés, il a été accordé que pour cette non jouissance, il sera déduit et rabattu audit Lamachère (signataire du contrat) la somme de trente livres».

Ces médecins dont on dénonce l'âpreté au gain, il arrive qu'ils fassent des actes gratuits. Abraham de Villemandy, exception dans cette famille très protestante et demeuré catholique. Le père Agatange de Saint-Léonard, prieur des Carmes, entouré des révérends pères Bernardin de Saint-Hary, Juste de Saint-Albert, procureur-syndic, Pierre-Thomas de Saint-Jean Baptiste, Hugues de Saint-Valentin et Ildefonse de la Vierge-Marie, rappelle que ce médecin a soigné depuis vingt ou vingt-cinq ans les membres de la communauté «dans toutes les maladies quis sont survenues aux religieux défunts comme les soins charitables qu'il a toujours eu pour eux depuis ce temps sans en avoir retiré aucun paiement, salaire ni récompense et par une bonté toujours particulière a toujours bien continué».

Aussi, lui accorde-t-on pour lui et les siens une sépulture dans la chapelle des Carmes proche de celle de ses beaux-parents, Daniel Danias, vivant maître apothicaire, et son épouse.

Source : La Rochefoucauld au péril de Calvin, d'Yvon Pierron.