Pierre Bourrut La Couture, régisseur de Perrier de Gurat

En septembre 1738, la seigneurie de Gurat est passée aux mains de François Élie Perrier de Grésignac, conseiller au présidial d'Angoulême. Nous savons les difficultées rencontrées lors de ce changement, Jean Bourrut refusant de se reconnaître le fermier de la terre pour n'avoir pas à payer la taille afférente à ce service. Puis, il devient le fermier de Perrier de Grésignac, mais celui-ci meurt en 1751, à quarante-deux ans, laissant un jeune mineur de dix ans, Jean-Baptiste, déjà orphelin de mère, une Arnaud de Ronsenac. C'est le grand-père, Pierre Perrier de Grésignac, secrétaire du roi près la cour des Aides de Bordeaux, qui fut son tuteur et il en héritait en 1768. Dès lors Jean-Baptiste Perrier, seigneur de Bonnes et de Gurat, prenait en mains la conduite de ses affaires. Son premier interlocuteur est toujours Jean Bourrut, son procureur auprès de la juridiction de Salles, Vaux et Gurat, à cause d'arriérés de rentes seigneuriales restées impayées depuis 1740 pour certaines d'entr'elles. Tout un dossier épais, dans les archives de Lémerie, concernant plusieurs tenanciers, avec des sommes assez considérables.

Compte de régie de 1767-1768 concernant Gurat

- prix de la ferme pour une année ; 1 800 L.
- la moitié des lods et ventes sur acquisitions depuis 1740 ; 889 L.
- la moitié des arrérages de rentes antérieurs à 1740 ; 364 L.

Soit un total de 3 053 L.

On trouve aussi plusieurs livres de comptes, l'un de 1768 à 1771, avec les dépenses annuelles, d'une Saint-Jean à l'autre : paiements des ouvriers, journaliers, achats, réparations, etc. l'autre, de 1770 à 1773, concerne l'économie domestique du château de Bonnes : le personnel, l'écurie, les pigeons, la volaille, les chiens, les pauvres, la cuisine... tout est minutieusement noté. En particulier, comme dans les autres châteaux : deux tables « la table et la seconde table », deux sortes de pain, et de vins... quant à la viande on en prendre à la fois pour le bouilli et pour le rôt (ou rôti). On saisit également les composantes du domaine de Bonnes : le château, la grande métairie, la petite métairie, le Gâtineau, la grave...

Dans la correspondance, le fils La Couture est devenu très vite l'interlocuteur du propriétaire seigneur. Souvent La Couture se rend à Bonnes et y réside pour gérer. Perrier, de son côté, surveille de très près ses exploitations. Leur correspondance permet d'entrer dans le mode de de vie et les problèmes rencontrés par un magistrat conseiller au présidial d'Angoulême, qui ne jouit pas d'une grosse fortune, le plus souvent à court d'argent, presse son fermier-régisseur de lui faire passer au plus vite l'argent de ses recettes. Gurat (Perrier) partage son temps entre Angoulême, où il exerce, avec une maison sur le rempart de Beaulieu et ses domaines à la campagne (Grésignac et Bonnes). Il faut savoir que le logis de Gurat, au bourg du même nom, a cessé d'être depuis longtemps une résidence du seigneur-propriétaire. Par contre, à Bonnes, on assiste à des travaux soumis à la surveillance de La Couture, travaux de maçonnerie au château, réfecton d'un chemin qui traverse les terres. Le propriétaire est attentif à tout, il fait même passer les commandes de cuisine par La Couture.

Tout au long de cette correspondance de 1766 à 1789, et après, on constate la qualité de leurs rapports, tous les deux se confient mutuellement leurs problèmes et se donnent des conseils. En décembre 1778, une lettre de Gurat qui craint de perdre son régisseur : « Je serai bien fâché si ces circonstances vous obligent d'abandonner la régie de mes affaires de Bonnes, toutes les affaires que vos grandes possessions vous donnent nécessairement, mais vous pourrez toujours faire en pantoufles ma régie de Gurat et je me rappellerai toujours avec plaisir que vous m'avez été utile dans maintes occasions et je ne l'oublierai pas... »

En fait les choses continuent comme avant. La Couture continue d'assurer tous ses services. En 1771 Gurat demande à son régisseur de lui trouver un prêteur pour une somme de 4 000 livres à rembourser sur deux ans. En décembre 1781, La Couture refuse de prendre la ferme de Bonnes que Perrier lui réservait en priorité. Dans la correspondance, Madame de Gurat prend le relais de son mari, une première fois lors d'un voyage de ce dernier à Paris, ensuite du fait de sa maladie dans l'été de 1781, avec une fièvre persistante. La dame n'a pas la maîtrise de son mari et use d'une orthographe phonétique. C'est l'occasion de vérifier que les femmes ne reçoivent pas l'instruction des hommes à tous les échelons de la société. Je l'ai déjà vu chez les Galard de Béarn, et aussi chez les Bourrut où l'on serait en peine de trouver une correspondance féminine de mère, épouse ou fille, dans le fonds, avant la fin du XIXe siècle. Madame de Gurat s'est substituée à son mari dans la conduite des affaires, et elle remercie La Couture, qu'elle apprécie, de l'avoir « débarrassée de plusieurs vauries que nous nourrissons à Bonnes dont vous avez eu la complaisance d'en chasser une partie... »

En 1782, Gurat semble remis et reprend la correspondance. En 1783, une procuration de Gurat est faite à La Couture pour affermer ses terres au pris de 3 800 livres par an, forte augmentation de la ferme par rapport aux pris précédents, mais on peut se demander si le nouveau contrat n'englobe pas une partie de Bonnes. En 1788, Perrier marie sa fille avec Monsieur Belhade, de Saint-Privat (24). Il essaie de vendre des biens, car il lui a fait une dot de 50 000 livres, d'où des ennuis de trésorerie pour faire face à ses engagements. En 1789, dans une lettre de Bonnes datée du 17 septembre, Gurat parle de « cabales, effervescences particulières, accaparement de blés ». La Révolution est là, avec ses changements.

En juillet 1790, Perrier de Gurat est élu maire d'Angoulême, en remplacement de son beau-frère Valleteau de Chabrefy, promu à la tête du nouveau département. Il a été élu alors qu'il était à Paris, faisant partie d'une délégation chargée de demander un tribunal d'appel pour la ville d'Angoulême. Il accepte sa nomination et le voilà pour seize mois projeté dans une fonction à laquellle, lui, un homme de l'Ancien Régime, n'est pas du tout préparé... Dans une lettre du 23 octobre 1791, il écrit : « Le temps approche où je vais être libre, il est bien temps que je sorte de la galère où je suis depuis seize mois ».

Au printemps 1793, après l'insurrection vendéenne, ce sont les premières arrestations de suspects en Charente, dont celle de Perrier qui va rester en état de détention pendant vingt-deux mois. Une lettre de 1793 (mais illisible), la dernière du fonds, adressée à La Couture : « ... depuis plus de cinq mois, Monsieur, que je suis privé de ma liberté sans savoir encore pour quelle cause et par quelle autorité. Je n'ai pu prendre connaissance d'aucune de mes affaires ». Dans cette correspondance, à présent raréfiée, entre 1789 et 1793, les événements politiques ne sont guère évoqués, il est question seulement de la gestion des domaines. De 1793 à 1797, on trouve des comptes de Gurat, mais plus de lettres.

Rendu à la liberté, Perrier n'est pas pour autant libéré des soucis et des ennuis. Entre 1793 et l'an IX, il s'enfonce dans une dérive financière à coups de prêts hypothécaires : plus de dix inscriptions au bureau des hypothêques d'Angoulême, douze à celui de Barbezieux. Il cumule les ennuis et les chagrins : la mort de sa femme, ses propres problèmes de santé et pour couronner le tout, les exigences de son fils que nous avons vues, et qui l'oblige à aliéner son domaine de Gurat racheté par La Couture.

Ce dernier, au moment de cette vente en l'an X, n'est plus ni le gestionnaire, ni le fondé de pouvoir de Perrier de Gurat, c'est Pierre Lambert, le jeune, propriétaire au bourg de Salles. Pourquoi et quand ce changement ? Les archives de Lémerie ne disent rien à ce sujet. Quelle triste fin pour ce seigneur que nous avons suivi pendant vingt ans, le fils odieux envers son père a quitté la France pour l'Amérique en 1803, pour aller mourir à l'hôpital de la charité de la Nouvelle-Orléans en septembre de la même année. Gurat, lui, s'est retiré chez sa fille à Saint-Privat en Dordogne, où il meurt à soixante-trois ans, en juillet 1804.

Source : Les Bourrut Lacouture, de Jean Jézéquel.