03 décembre 2019

La fin d'une chapelle

« On trouve aussi dans cette commune une petite église anciennement destinée aux lépreux, et qui attire de nombreux fidèles le jour de la fête de Saint-Roch », lit-on dans la « Géographie de la Charente », œuvre du Montbronnais François Marvaud, éditée en 1856.

Cette église fut bâtie au village de Chez-Manot en 1620 par M. François Guimbelot, sieur de Monplaisir et avocat à la Cour de Périgueux. Pour la bénédiction de cette chapelle fut commis M. Jean Guimbelot, sieur de Monplaisir, prêtre, chanoine de l'église-cathédrale de Saint-Etienne et Saint-Front de Périgueux.

Reconstruite

Cet édifice fut « reconstruit en 1862 aux frais et à la mémoire de M. Nicolas Guimbelot, chef de bataillon en retraite, chevalier de la Légion d'honneur ». Cette chapelle servit d'ailleurs de caveau à M. Guimbelot qui y fut inhumé l'année même de la reconstruction. Il y repose avec les corps de quatre autres défunts, dont un enfant de cinq ans.

Durant un siècle, jusqu'au début des années 1960, la chapelle faisait son plein de fidèles à l'occasion de la Saint-Roch, la fête patronale du village mise en musique au début du siècle par Louis Voisin, dans « La Balèdo », une valse qui a maintenant franchi plusieurs frontières avec des groupes folkloriques.

Mais le 16 août, jour de la Saint-Roch, n'est pas un jour férié. La « ballade » du village tomba en désuéture et la chapelle fut laissée à l'abandon par ses propriétaires qui en refusèrent tout entretien mais prirent une assurance en cas d'accident.

Délabrée et pillée

Peu après 1970, un versant de la toiture s'effondra et le vent retourna l'autre comme une crêpe, un accident étant évité de justesse en cette occasion. La chapelle devint peu à peu une ruine couverte de lierre au grand dam des habitants du village qui n'en pouvaient mais, et de la municipalité, de plus en plus irritée par les reproches immérités qu'on lui adressait. La superbe croix tréflée de 1641, gravée et taillée dans la masse, disparut, emportée sans doute par quelque amateur d'œuvres d'art. Puis ce furent la plaque commémorative, les ferrures des portes...

Entre temps, l'abbé Sardin — un prêtre natif de la commune, qui avait célébré sa première messe dans la chapelle — avait tenté une impossible restauration mais, grâce à lui, le moignon du socle avait retrouvé une croix.

Et rasée

Il y a peu, un habitant de la Nièvre reçut à son tour ce cadeau empoisonné en héritage. Le clocher était tombé dès que l'abbé Sardin — qui souhaitait dégager les murs d'une végétation envahissante — eut coupé le lierre.

Les murs cimentés à l'argile et à la chaux, devenaient de plus en plus dangereux, livrés qu'ils étaient aux intempéries. Un voisin eut alors l'heureuse idée de soustraire aux regards la cloche — que l'on sonnait les jours d'orage pour éloigner la grêle — qui avait été dégagée des décombres par deux amateurs de souvenirs fort déçus de ne rien trouver lorsqu'ils revinrent en soirée prendre possession de l'objet de leurs convoitises.

Dans l'impossibilité de faire restaurer la chapelle dont il aurait fallu reprendre les murs à la base, M. Baudry, le dernier héritier, fit, il y a quelques semaines le don des restes de l'édifice à la commune d'Eymouthiers.

Peu après la chute de la toiture, la commune en avait refusé l'achat.

Le propriétaire demandait la « modique » somme de dix mille francs. Il s'agit bien évidemment des francs actuellement en vigueur.

Ne pouvant supporter les frais d'une reconstruction, la municipalité décidait de faire raser l'édifice, ce qui fut fait quelques jours plus tard, le 1er juillet. L'emplacement, maintenant dégagé des gravats, va sans doute devenir un espace vert sur lequel continuera de se dresser la croix, ultime vestige de sa vocation passée.

Le village de Chez-Manot a perdu sa « verrue ». Mais, verrue ou pas, c'est avec une immense tristesse que ses habitants ont vu disparaître « leur chapelle ». Pour les anciens — en particulier — une page est définitivement tournée : « leur » village ne sera jamais plus le même.

Source : Albert Livert.

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Un martyr de la foi

Pierre Agard de Roumejoux est originaire d'Eymoutiers-Ferrier, paroisse de l'ancien diocèse de Limoges, réunie aujourd'hui à celui d'Angoulême. D'après M. l'abbé Denise, il serait né à Bussière-Badil, paroisse limitrophe de la précédente et qui était aussi du diocèse de Limoges.

Lorsqu'il fut prêtre, il exerça le ministère en qualité de vicaire à Ecuras, puis, le 28 janvier 1749, il fut installé curé-archiprêtre de Rouillac, diocèse d'Angoulême.

En 1789, il assistait à l'assemblée du clergé de la sénéchaussée d'Angoulême, étant aussi chargé d’y représenter le curé d’Echallat et celui de Genac.

Au moment de la Révolution, il crut pouvoir prêter le serment de la Constitution civile du clergé, ce qu’il fit le 30 janvier 1791. Mais plus tard, comprenant toutes les conséquences de cet acte de faiblesse, il le rétracta le 2 juillet 1792. Dès lors, il tombait sous le coup de la loi de déportation; comme il était sexagénaire, cette peine fut remplacée par la prison.

Il fut enfermé a Angoulême, avec les autres prêtres non assermentés sexagénaires, dans l’ancien couvent des Carmélites, où on les laissait manquer de tout. Malgré les plaintes qu'ils adressèrent à différentes reprises, et en particulier en octobre 1794, au directoire du district, ils ne recevaient rien. Cependant, le froid sévissait avec rigueur dans le couvent des Carmélites, exposé en plein au vent du Nord. Alors ces malheureux prêtres, demi-nus, accablés par la vieillesse, les infirmités, les maladies, prirent le parti de pétitionner encore en s’adressant au département. Voici le texte de leur pétition :

Des Carmélites, le 13 nivôse an III (2 janvier 1795).

Aux citoyens administrateurs du département de la Charente.

Citoyens, les détenus de la maison commune, dépouillés de tout, conséquemment dans l’impossibilité de pourvoir à leurs besoins les plus urgents, sollicitent, depuis plus de trois mois, sans aucun succès, près des autorités constituées, quelque petite provision de bois à brûler et de la lumière pour s’éclairer. Ils ont répété si souvent leurs instances prés de l’administration du district que celle-ci, fatiguée de leurs plaintes, pour réponse leur a renvoyé leur dernière pétition ci-annexée. Les pétitionnaires, à ce rebut, ont jugé que sans doute elle n’était pas chargée de cette sollicitude. Ils s’adressent donc au département pour en obtenir où leur liberté et la remise des objets dont ils ont été dépouillés, ou des secours proportionnés à leurs besoins, notamment du bois à brûler, que l'humanité ne peut leur refuser dans la rigueur continuelle du temps. Ils espèrent tout de sa justice. — Pierre Agard, curé de Rouillac; François Barbier, curé de Saint-Germain de Confolens; Jean-Baptiste Dessain, curé de Saint-Christophe de Confolens; Jean Fonréaux, curé de Saint-Clément de Nantes.

Je reproduis ici seulement la signature des quatre prêtres prisonniers qui intéressent le diocèse de Limoges. A la fin du mois de mai 1795, Pierre Agard fut mis provisoirement en liberté. En 1800, il revint à Rouillac, mais ne dut pas y continuer longtemps son ministère vu son âge avancé.

Source : Martyrs et confesseurs de la foi du diocèse de Limoges pendant la Révolution française, d'André Lecler.

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Nicolas Guimbelot, un officier napoléonien

Nicolas Guimbelot (1784-1862)

Fils de François, bourgeois, et de Jeanne Planty, il est né le 4 avril 1784 à Eymouthiers (Montbron). Il s'engage dans les vélites le 18 mars 1805 (21 ans) puis intègre le 76e régiment d'infanterie de ligne avec le grade de sous-lieutenant le 15 juillet 1807 (23 ans). Après avoir participé aux campagnes d'Allemagne (1805), de Prusse (1806) et de Pologne (1807) où il a été blessé à Heilsberg (1) d'un coup de feu à la jambe droite, il sert en Espagne. Nommé lieutenant le 25 avril 1809, il est blessé d'un coup de feu au bras droit en Galice le 8 mai 1809. L'empereur l'élève au grade de capitaine le 24 décembre 1811. Le 23 juillet 1812, le lendemain de la bataille des Arapiles (2), il est fait prisonnier par les Anglais. Il rentre de captivité le 23 mai 1814. Pendant les Cent Jours, il combat en Belgique. Il est blessé d'un coup de feu à la joue gauche à la bataille de Wavre (3). À son retour, le préfet émet des doutes sur son ralliement. Maintenu en demi-solde, il est finalement réintégré au 36e régiment d'infanterie de ligne en juin 1831 puis est affecté au 67e avec le grade de chef de bataillon le 9 septembre 1832. Après de nombreuses demandes et surtout une dernière campagne en Afrique en 1832-1833, il est finalement élevé au titre de chevalier de la Légion d'honneur le 5 mai 1833. En 1835, il est admis à la retraite puis s'installe à Eymouthiers où il décède le 18 octobre 1862 (78 ans). Il était l'époux de Marie Dereix (mariage célébré à Garat le 24 avril 1819). Veuf, il a légué toute sa fortune (19 568 francs en mobilier et 1 400 francs en immobilier) à son neveu Nicolas-Alfred (4) domicilié à Rochechouart. Nicolas Guimbelot avait reçu la médaille de Sainte-Hélène en 1857.

Notes :

1. Bataille d'Heilsberg, Prusse-Orientale, juin 1807.
2. Bataille des Arapiles, Castille-et-León, juillet 1812.
3. Bataille de Wavre, Brabant wallon, juin 1815.
4. Nicolas-Alfred Guimbelot (1835-1922), conseiller général de la Haute-Vienne, chevalier de la Légion d'honneur.

Source : Stéphane Calvet.

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La villa Pradignac

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Léonard-Nicolas-Aristide Pradignac (1824-1898), né à Roussines, domicilié à la villa Pradignac au lieu-dit Saint-Romain, agriculteur, juge de paix du canton de Montbron, maire d'Eymouthiers au milieu du XIXe siècle, décédé à l'âge de 73 ans, le 23 juillet 1898 à Eymouthiers. Fils de Léonard-Liberté-Nicolas Pradignac, propriétaire, et Anne Cambois. Marié avec Marguerite-Rosalie-Méloé Lageon, d'où Pierre-Prosper-Xavier-Paul Pradignac, né le 31 mars 1855 à Eymouthiers, médecin à Montbron.

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Les maires au XIXe siècle

Liste des maires de la commune au XIXe siècle :

François Guimbelot, maire d'Eymouthiers de 1800 à 1815
Jean Fargeas-Duchambon, id. 1815 à 1826
Nicolas Guimbelot, id. 1826 à 1830
Jean Fargeas-Duchambon, id. 1830 à 1840
Jacques Guimbelot-Monplaisir, id. 1840 à 1845
Jean Fargeas-Duchambon, id. 1845 à 1854
Léonard Nicolas Pradignac, id. 1854 à 1864
Aristide Léonard Pradignac, id. 1864 à 1872
Etienne Guimbelot, id. 1872 à 1880
Annet Besson, id. 1880 à 1886
Jacques Némorin Guimbelot, id. 1886 à 1898
Léonard Brethenoux, id. 1898 à 1900

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Notes en vrac

• Françoise de Maumont, dlle du Chadaud, mariée par contrat signé Lathière avec Bureau, à Guillaume de Labrousse, sr de Lessard et de Puyservaud, paroisse du Moutier-Ferrier, fils de feu Annet. (date 29 avril 1668)

• Transaction sur procès entre messire Philippe du Lau, chevalier, seigneur du Chambon, Cellettes et autres places, demeurant à Angoulême, d'une part; messire Armand du Lau, chevalier, seigneur de Saint-Junien, demeurant au village de Meaudeuil, paroisse du Moustier-Ferrier, en Périgord, et dame Gabrielle du Lau, femme de messire Jean de Chamborant, chevalier, seigneur du Boucheron, demeurant au village de Chez-Guinot, paroisse de Lessac, d'autre part. (date 14 mai 1687)

• Commission de quêteur pour le rachat des captifs accordée à Jean Beauchaud, laboureur, dans la paroisse du Moustier-Ferrier. (date est. 1726-1732)

• Procès entre Bardoulat, marchand au Moustier-Ferrier, et François de Labrousse au sujet des rentes de Puisservaud. (date est. 1636-1769)

• Nomination de Guillaume Boyer, à la cure du Moutier-Ferrier. (date est. 1781)

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Armand-Joseph du Lau (1733-1818), un général d'Ancien Régime

Armand-Joseph du Lau, chev., sgr de Chambon, Bourzac, Sintrac et (du chef de sa femme) de Célettes, appelé le marquis du Lau de (du) Chambon ; né et ondoyé à Bourzac (paroisse de Nanteuil) en Périgord, le 22 juillet 1733, mort à Paris l'an 1818, à 85 ans ; capitaine au régt de Normandie, infanterie ; chev. de St-Louis en 1761 ; lieutenant-colonel du même régt en 1776, brigadier des armées le 1er mars 1780, mestre de camp du régt provincial d'État-Major de Lyon, maréchal des camps et armées du Roi en 1784 ; épousa : a) étant lieutenant au régt de Normandie, à Célettes le 4 (14) déc. 1754, Marie-Madeleine-Marguehite-Suzanne-Charlotte de Lesmerie, delle d'Eschoisy, dame de Cellettes (paroisse et actuellement commune du canton de Mansle, arrdt de Ruffec, Charente), en Angoumois, morte le 7 avril 1767 ; fille de Jean-Jacques de Lesmerie, chev., comte puis sgr marquis d'Eschoisy, sgr de Luxé, Juillé, Vandé, Fontenille, Champron, Cursan, Le Bois-Chapelan, etc., en Angoumois, lieutenant de Roy commandant la en province d'Angoumois, chev. de St-Louis, — et de Françoise-Suzanne-Louise de Vandée (mariés fin novembre 1729) ; b) l'an 1770, Augustine-Jeanne Lhoste de Beaulieu, présentée à S. M. à Versailles sous la qualification de « la marquise Dulau du Chambon » au mois de septembre 1777 (Gazette du 20) ; sœur du vicomte de Versigny (père de la marquise de Junquières), de Mmes Berthelot de Versigny et Durant de Bellenglise ; fille de Marie-Antoine-Léonor L'Hoste, éc, sgr de Beaulieu, maître des comptes à Paris le 20 mai 1756, — et de Jeanne-Marguerite Le Cointe.

Il eut : du premier lit :

1. Jean-Jacques, né le 26 août 1755, sous-lieutenant au régt de Normandie, infanterie, en 1779 ; mort sans postérité.

2. Claudine-Césarine-Marie, née à Eymoutiers-Ferrier (Charente), diocèse de Limoges, le 28 sept. 1756 ; reçue, sur preuves du 12 sept. 1769, au nombre des 250 demoiselles que S. M. fait élever en la Maison royale de St-Louis, établie à Saint-Cyr, grand parc de Versailles ; — dont elle eut billet de sortie le 16 juillet 1776, et dot le 2 juin 1778 ; présentée à L. M. le 21 août 1785 (Gazette du 26) ; — son portrait existe chez son arrière-petit-fils le comte Olivier d'Elva ; — épousa, p. c, signé de L. M. à Versailles le 2 juin 1782 (Gazette du 21) Jean-Baptiste d'Aliney, comte d'Elva (au diocèse de Saluces-Comte, en Savoie, 1620), seigneur piémontais établi en France à la suite de Marianne-Victoire, princesse de Savoie-Carignan ; ci-devant colonel à la suite du régt Royal-Italien, blessé au siège de Mahon (Gazette du 29 mai 1756), maréchal des camps et années du Roi, chev. de St-Louis, commandant à St-Domingue et à la Martinique ; dont postérité. Il était veuf, sans postérité, de Marie, comtesse des Nos de La Feuillée, veuve elle-même, en premières noces, le 27 avril 1754, de son cousin Gilles-Marie, comte des Nos de Champmeslin, capitaine des vaisseaux du Roi, chev. de St-Louis, épousé en 1742, — et en secondes noces, sans postérité, avant 1773, de Jacques-François-Alexandre Dyel du Parquet, chev., marquis de Marcilly-sur-Eure, major au régt des gardes-françaises, chev. de St-Louis, né vers 1722.

3. Jean-Joseph-Philippe-Jacques, né le 11 sept. 1757, mort jeune.

4. François-Armand, né le 20 juillet 1758, mort à Paris (St-Sulpice) le 30 déc. 1788, à 30 ans.

5. Jean-Armand-François, né le 31 août 1759, mort jeune.

6. Jean, né le 6 février 1762, mort jeune.

7. Jean-Henri-Gaston, né le 17 juillet 1764 ; fit ses preuves pour le service le 18 sept. 1871 ; officier de cavalerie.

8. Jean-Gaston-Joseph, né et mort en 1766.

Du second lit :

9. Antoine-Charles, né à Paris (St-Sulpice) le 27 mai 1771.

10. Adélaïde-Jeanne, née en 1772, chanoinesse et comtesse du chapitre noble de Coyze-en-L'Argentière, en Forez.

11. Adélaïde-Anne-Philippine, née en 1774, aussi chanoinesse de L'Argentière ; mariée en 1796 à Jean, vicomte du Lau de Célettes, rapporté plus bas.

12. Antoinette-Jeanne-Pauline, née à Paris (St-Sulpice) le 25 nov. 1776 ; — présumée la même que Mme du Lau de La Trille, chanoinesse de l'ordre de Malte en l'abbaye de St-Antoine de Viennois (1789).

13. Et Agathe-Émilie, née à Paris (St-Sulpice) le 20 déc. 1779 (1774), chanoinesse de L'Argentière (1789).

Source : Henry de Woelmont.

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Fontbrune

Nous avions alors, près de la font de Marsac, un petit pré bossu, à demi renversé, au bord du chemin, contre un vieux mur moussu qui s'éventrait par places sous la poussée des terres. Nous l'appelions le Chèneveau, parce que nos anciens, qui tenaient à dormir, vivants et morts, dans le fil de leur chanvre, en avaient fait, pour sa terre noire et chaude, une chènevière maintenant abolie. Je l'aimais pour l'ombre de ses grands noyers tordus et la douceur de ses deux cerisiers plantés dans une haie profonde où pendaient des grappes de raisin de chien parmi les guirlandes amères du houblon sauvage.

Chaque année, depuis que je pouvais marcher, mon père m'y emmenait ce matin-là. Nous partions à la pique du jour et il en profitait pour cueillir avant le lever du soleil, comme il convient, les fleurs de mille-pertuis qu'on fait macérer dans l'huile pour les blessures, les feuilles de noyer dont l'infusion dissipe, au printemps, les tournements de tête et soulage les maux d'yeux. Puis il montait au cerisier, sans échelle, à la force des bras et des genoux et, tout petit, là-haut, dans les feuilles, à côté de son fin panier de bois suspendu par un crochet à une branche, il me contait des histoires lointaines et, de temps à autre, me jetait un rameau lourd de fruits qui tombait à mes pieds comme un perdreau blessé.

Il voulut m'y emmener encore cette année-là, et ce fut la dernière...

De retour à la maison, il planta sur le fumier, comme de coutume, un pied d'aubépine enguirlandé d'une poignée d'épis, tandis que ma mère suspendait en ex-voto aux contrevents de la maison et aux portes des étables des bouquets de roses rouges et des branches de groseillier. Ensuite il chaula le froment de semence et marqua d'une croix le portail de la grange, comme cela se fait encore aujourd'hui.

En prévision de la nuit suivante que nous devions passer sur les routes, nous nous mîmes au lit avec le soleil, à l'heure où les jeunes gens, pour célébrer la fête de l'été, font sonner les cornes à plein souffle et où les jeunes filles s'assemblent pour la danse autour des feux de joie.

Le lendemain matin, ma mère me fit mettre mes meilleurs habits et, par des sentiers détournés où je sentais bien qu'elle voulait cacher sa honte, elle m'emmena à l'église d'Eymouthiers pour y entendre la messe, y brûler une chandelle devant l'image de saint Pierre et faire lire sur ma tête l'évangile du jour.

Toute la clarté du plus beau jour de l'été ne pouvait dissiper la tristesse de ce vallon où se tient encore le même village et qui a peu changé depuis. Des fonds humides où croît le jonc, où fleurit la reine-des-prés, montait une buée chaude, endormante, lourde et chargée d'inquiétude, imprégnée de fièvre comme un air de maladie. Le vert sombre des châtaigniers, qui commençaient tout juste à fleurir, mais dont les fleurs ont cette teinte grise qui est comme la nuance propre de cette terre sans joie; l'air farouche des côtes de Fontbrune que nous laissions derrière nous et qui, dans le lointain, semblaient plus escarpées, plus rocheuses, moins amènes ; enfin la pauvre mine de ce village auquel faisait vis-à-vis, sur l'autre versant, un frère tout pareil, Puyservaud, tout cela donnait une impression de misère, presque de désolation, qui s'accordait à notre ennui et que notre ignorance de toute poésie ne nous privait point de sentir.

L'église, aujourd'hui disparue, était petite, basse et sombre, ne prenant jour que par de chiches fenêtres dont l'embrasure, évasée en dedans, allait mourir au ras des murs épais en d'étroites meurtrières. On y éprouvait la crainte d'un dieu plus sévère que juste, et froid comme ces ténèbres où il se tenait invisible et muet. Partout les maisons de Dieu ressemblent aux maisons de l'homme. Une église claire et gaie se pouvait-elle imaginer parmi ces sombres masures ? Une dévotion où la pensée du malheur et de la mort est toujours présente s'accommoderait-elle de clarté ?

Nous étions seuls, ma mère et moi, et nous eûmes pour nous deux toutes les bénédictions du vieux prêtre qui, les mains écartées à hauteur du visage, se tournait de temps en temps vers nous. De l'autel pauvrement éclairé, ses mains blanches et son visage pâle semblaient rayonner sur nous une tendre pitié. Il nous parlait, seuls avec lui, un langage incompréhensible et magnifique dont le murmure endormait notre douleur; puis il se tournait vers l'autel et semblait, détaché de nous qui ne pouvions lui répondre, s'entretenir avec soi-même ou causer avec son Dieu.

La messe finie, ma mère me prit par la main et me fit agenouiller tout près d'elle devant le chœur, sur la pierre froide et luisante. Le prêtre revint vers nous, pauvres pécheurs, sans avoir l'air de nous reconnaître. Il nous posa sur la tête les deux pans crucifères de son étole blanche et dit : Dominus vobiscum, vieille parole usée dont nous sentîmes l'invocation sans la bien comprendre. Notre petit cierge qui achevait de se consumer dans les tremblements de la fin, jeta une dernière flamme et nous fûmes dans la nuit.

(Noël Sabord, 1943)

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