Ce document nous donne-t-il une image juste de l'Angoumois en 1649 ? Ce texte prétend être un cahier de noblesse. La qualité juridique des quatorze signataires est-elle prouvée ? Dix d'entre eux ont été solennellement reconnus comme nobles et de parents nobles, par l'intendant D'Aguesseau, lors de la grande enquête de 1666 dans la généralité de Limoges, quatre ne sont pas cités dans l'enquête de D'Aguesseau. Alexandre de Galard de Béarn échappe à tout soupçon de roture ; Jacques de La Rochefoucauld, sans doute mort avant 1666, venait en 1635 à « l'assemblée du ban et arrière-ban de la sénéchaussée d'Angoumois » et était compris au « rôle des nobles comparant pour rendre le service en personne » ; Jean-Casimy d'Ocoy et son fils, Couvrelle, restent seuls à nous poser un problème. Tout ce que nous savons à leur sujet nous incite à leur accorder le bénéfice du doute favorable. Le Cahier exalte la noblesse de race. Celle des quatorze est-elle ancienne ? Leurs douze familles forment deux groupes principaux. Le premier comprend 4 noms de familles : Galard de Béarn, La Rochefoucauld, Lubersac, Regnauld (deux signataires), dont les origines se situent entre le début du XIe et le début du XIIIe siècle: le second correspond à six familles (soit six signataires), suivies depuis une époque qui va de la fin du XVe au début du XVIe siècle (1466 à 1530). Entre les deux groupes s'intercale la famille Morel de Thiat (un signataire) dont la filiation remonte à 1365. Les D'Aucoy (deux signataires) sont suivis depuis 1581. Enfin, cas tout à fait exceptionnel dans cet ensemble, les Guez de Balzac ont été anoblis par charge municipale en 1612. Donc dix familles sur douze répondent bien à des critères, même sévères, de noblesse de race. Elles ont en 1649 plus d'un siècle de participation à l'ordre et la date à laquelle on fait remonter leur noblesse, ne correspond pas à un anoblissement par charge, mais au fait qu'au plus tard à ce moment-là, les membres de ces familles étaient considérés comme ayant la qualité de gentilshommes. Autrement dit, elles peuvent prétendre ne pas connaître d'ascendants roturiers. Leur revendication à se prévaloir de leurs ancêtres est tout à fait légitime. Le cahier exalte aussi le sang répandu pour la gloire du Roi, le caractère militaire du groupe. Dans les faits, cinq signataires, représentant cinq familles, ont leur nom au procès-verbal de l'assemblée du ban de 1635, ce qui semblerait indiquer qu'ils n'étaient pas militaires de carrière. Mais quatre de nos personnages : Galard de Béarn, La Laurencie, Lubersac, Montalembert, ont eu des activités militaires inconstestables. La même observation peut être faite, sans certitude, mais avec vraisemblance pour deux autres : Defforgue et un des membres (le père, Jean-Casimy, ou le fils dit Couvrelle) de la famille d'Ocoy. Dans le cahier, bien des allusions montrent que les gentilshommes ont une fortune surtout foncière et vivent des rentes de terres qu'ils font exploiter par des paysans. Les documents que nous avons pu recueillir sur les quatorze signataires confirment cette observation. On vit grâce à ses métairies et aux droits seigneuriaux dont on jouit. Précisons que ces fortunes ne semblent pas très grandes. Posséder 100.000 livres paraît fort honorable. A son mariage, une fille reçoit une dot de 15 à 20.000 livres. Ces biens sont rassemblés dans les limites de l'Angoumois. L'illustration de ces familles reste moyenne. A l'armée, elles fournissent des capitaines et au pays plus d'un gentilhomme campagnard. Les Galard de Béarn, il est vrai font exception, ils donnent à la France des officiers supérieurs et même généraux, à l'Angoumois un gouverneur en la personne de Jean, l'oncle du signataire. La fortune du père de celui-ci, Louis, dépasse 200.000 livres ; ses propriétés sont dispersées dans une aire géographique qui va de la Saintonge au Quercy. La noblesse du pays a justement choisi un Galard, Alexandre, pour la représenter aux Etats généraux d'Orléans. Les analogies de structure entre les familles des signataires trouvent leur pleine signification dans les alliances qui les unissent. Les quatorze ne forment pas seulement un groupe politique. A une époque assez proche de celle du cahier, les Roquart ont contracté mariage avec les Régnauld, les D'Ocoy avec les La Rochefoucauld. De plus, Alexandre de Galard de Béarn est le gendre de Jacques de La Rochefoucauld. Sa sœur, Marthe de Galard épousera en 1653, Isaac de Morel de Thiat, fils de Jean, signataire du texte. Les quatorze signataires ne forment pas un groupe isolé. Des unions nombreuses ont mêlé le sang de leurs maisons avec celui de bien d'autres familles nobles de l'Angoumois. Parmi celles-ci citons notamment les Audier, Chesnel, Chevalier, Des Bordes, La Roche-beaucourt, La Rocheandry, Livenne, Patras de Campagne, Ranconnet, bien connues à cette époque dans le pays. Tout cela confirme une des impressions dominantes que donne le texte : la présence d'un groupe social de noblesse d'épée, dont la cohésion affirme la force. Cependant la fermeté de cette structure n'aboutit pas à un durcissement en caste, ni dans les prétentions politiques (on respecte les droits de la robe pourvu qu'elle n'abuse pas de ses prérogatives) ni dans l'organisme social. La femme de Jacques de La Rochefoucauld, la belle-fille de Bertrand de la Laurencie, la belle-sœur de Jean de Montalembert appartiennent à des milieux de robe et de municipalité. Ce ne sont là que des alliances, mais le cas de François Guez de Balzac est plus révélateur à cet égard. Anobli par sa charge de maire d'Angoulême, trésorier de l'extraordinaire des guerres, son père Guillaume ne répondait pas aux caractères qui définissent la noblesse de race et d'épée. François, pourtant, a signé ce texte, mais il semble avoir vécu de l'exploitation des terres et seigneuries achetées par son père. André, l'un des fils de ce gentilhomme campagnard, de noblesse fort récente, devait être gouverneur de la citadelle de Dunkerque et ainsi achever en sa personne une évolution qui donnait à sa famille de fortes ressemblances avec celles des co-signataires du texte, les origines exceptées. Excellents témoins représentatifs de leur groupe social, les quatorze signataires sont-ils de bons observateurs de la situation de l'Angoumois au milieu du XVIIe siècle ? Une recherche très approfondie sur l'économie et la société de ce pays à cette époque serait indispensable pour fournir une réponse pleinement satisfaisante à cette question. Du moins observons-nous une nette ressemblance, dans les grandes lignes, entre les allégations du document et ce que nous savons sur les abus qui opprimaient les paysans sous l'administration de Richelieu. Le cahier de doléances des paysans en 1636 présente de frappantes analogies avec le cahier des nobles de 1649. Dans les deux textes, on dénonce la lourdeur de la taille, les vexations causées par les receveurs et les sergents, la récente prolifération des impôts indirects, le monopole commercial des étrangers. Dans les deux textes, on souhaite rétablir la situation comme elle était en 1610, à la mort de Henri IV. Dans leur cahier, les gentilshommes prétendent que leurs affaires marchent très mal et que leurs bénéfices d'exploitation tendent à baisser ou même à disparaître. Nous n'avons pas pour le moment le moyen de vérifier, par des comptabilités privées, par exemple, la valeur de ces assertions.

Source : Deux cahiers de la noblesse pour les États généraux de 1649-1651, de Jean-Pierre Labatut.