Antoine Gombaud, seigneur de Méré, est aussi homme de plume. Connu sous le nom de chevalier de Méré, il sort de cette terre sise à une demi-lieue de Niort, ville natale de Mme de Maintenon. Gentilhomme poitevin, sa famille est connue depuis le XIIIe siècle. Cette maison n'a aucune parenté avec celle de Georges Brossin, seigneur d'un autre Méré (Méré-le-Gaulier), chambellan de Gaston d'Orléans ; et pourtant, tous les biographes de Ninon lui ont attribué Georges pour amant.

Méré est un homme cultivé dont la famille fut sans doute connue de Ninon dès l'enfance... Là encore, Eugène de Mirecourt nous surprend. Romancier, il écrit que Ninon eut quelques mots désagréables à Tours, dans sa jeunesse, à l'égard d'une femme légère, Mme de Montbreuil. Or, Jean Gombaud, grand-père de Méré, écuyer et ancien seigneur de « Méré en la paroisse de Dolus d'Oléron », a épousé à l'automne 1563 la dame de Montbreuil?, terre sise paroisse de Bouëx près d'Angoulême. Jean a alors débaptisé Montbreuil pour donner à cette terre le nom de « Méré ». Il laissa un fils (père du chevalier), Benoist Gombaud (vers 1560-1616), seigneur de Méré (anciennement Montbreuil), puis de La Mothe-de-Beaussais après avoir épousé en 1597 Françoise de La Tour-Landry, parente de l'épouse du Grand Condé. « Serviteur particulier dans la maison du duc de Guise », Benoist se fit ligueur (1588). Sa jeune veuve, dite Mme de Montbreuil, vend nombre de terres, délaisse son château de Beaussais, confie la garde du petit Antoine à son fermier Claude Boudé et vit richement avec son amant à Poitiers. Ses fils majeurs plaident contre elle et la qualifient de « mauvaise mère » ! Comment Mirecourt pouvait-il savoir qu'une Mme de Montbreuil, mère du chevalier de Méré, était si libertine, alors que ce n'est qu'aujourd'hui qu'on peut identifier le chevalier de Méré comme le quatrième fils et le sixième enfant de cette Mme de Montbreuil ? Le mystère des sources de Mirecourt reste entier, mais nous avons là la preuve que Mirecourt savait, en 1857, des choses demeurées inconnues jusqu'à ce jour !

Né à Bouëx vers 1607, baptisé là le 9 novembre 1614, Méré doit son prénom à son parrain Antoine de La Rochefoucauld, évêque d'Angoulême, issu de ces La Rochefoucauld dont l'un est marié, depuis 1623, à la marraine du premier enfant du ménage L'Enclos, Anne de Villoutreys. On voit bien, par ces parrainages (Le Veneur, La Rochefoucauld), que Ninon a gravité dès l'enfance dans ces familles qui lui donnent à l'âge adulte au moins trois de ses amants : un Saint-Évremond, un Méré, bientôt un duc de La Rochefoucauld.

Volontaire aux armées, Méré quitte le service pour se consacrer aux lettres. Consulté par Pascal sur des questions scientifiques, par Ménage et Balzac sur des questions grammaticales, il guide Françoise d'Aubigné lors de son entrée dans le monde. Admirateur de Montaigne, comme son frère Josias, Méré est un arrogant qui n'hésite pas à écrire : « M. Pascal, M. Mithon, M. du Bois, M. de Roannez et beaucoup d'autres n'auraient jamais rien sceu sans moy. » C'est sans doute grâce à lui que Ninon découvre Montaigne, La Boétie et Charron, ainsi que Mme de Gournay. Méré joue au mentor avec Ninon : « Je remarque, écrit-il, que toutes ces personnes qui ont de l'esprit, qui sont aimables, qui ont bon air, se gâtent quand elles voient des gens savants pour se perfectionner. Elles apprendraient bien avec moi, comme Mme de Longueville, Mlle de Lenclos, Mme de Lesdiguières. » Mlle de Lenclos « apprend bien. [...] Ninon a quelque chose de ces belles stances de Malherbe. [...] Elle a bon air, elle se prend bien à ce qu'elle fait, elle joue bien du luth, elle danse bien ; elle dit de grands mots ». Toutefois, « c'est une Allemande [c'est-à-dire une ignorante) auprès de Mme de Longueville » !

Au contact de Méré, Ninon s'apprête à jouer son futur rôle de salonnière. Ninon fréquente-t-elle sa sæur aînée, Françoise Gombaud (vers 1598-apr.1644), mariée depuis 1621 à Jean Vigier, écuyer, baron d’Usson ? Est-ce par elle que Ninon entamera ses relations avec Usson de Bonrepaus, intendant de Marine colbertien, protecteur ultérieur de son fils, le chevalier de La Boissière, capitaine des vaisseaux du roi ? Ninon connut-elle son autre sæur, Jehanne Gombaud (vers 1600-apr. 1676), épouse d'Antoine Tizon de La Bélaudière, de la paroisse d'Usson lui aussi ? Peut-être. Cousin du marquis de La Roche-Courbon, gendre de Colbert du Terron, Méré se recommande de lui lorsque du Terron, intendant de Rochefort, veut abattre ses chênes centenaires pour les besoins de la marine du Ponant : « Ce bois est de si mauvaise nature et si mal conditionné que le meilleur ouvrier n'en saurait faire une bonne chaloupe. » Heureux en son château, son domaine lui donnant « de forts bons fruits et d'excellent vin », Méré est un oisif qui se partage entre Paris et ses terres angoumoises.

À Paris, il guide les premiers pas de la future Mme de Maintenon, sa proche compatriote, qu'il introduit dans le monde et qui rencontre peut-être Ninon grâce à lui, mais elle a douze ans de moins qu'elle. Ninon, née en 1623, a alors vingt-huit ans. Françoise d'Aubigné, seize seulement. Homme du monde qui se veut bel esprit, Méré rédige plusieurs travaux : Conversations de M. de Clérambault et du chevalier de Méré (1669), Maximes, sentences et réflexions morales et politiques (1687), Traité de la vraie honnêteté, de l'éloquence et de l'entretien (1701), Recueil de lettres (1689). Toujours, il théorise sur le type idéal de l'honnête homme et de l'honnête femme qui doivent, selon lui, déguiser leurs sentiments pour pouvoir « exceller en tout ce qui regarde les agrémens et les bienséances de la vie ».

Source : Ninon de Lenclos, de Michel Verge-Franceschi.